lundi 17 mars 2014

Symphonicités

La notion de synchronicité est sans doute le concept le plus audacieux qu’ait formulé Carl Jung. Nous faisons tous l’expérience occasionnelle de ce que nous appelons des coïncidences signifiantes, c’est-à-dire des événements inexplicables par un jeu de causes et d’effets mais qui semblent nous passer un message, souvent saisissant. Ainsi, il m’est arrivé il y a quelques années de m’arrêter au bord d’une rue pour la traverser en me demandant quelle serait la prochaine étape dans ma vie, et de voir à ce moment s’arrêter devant moi un camion appartenant à un employeur potentiel qui me sollicitait. Il est impossible d’établir un lien causal entre les deux événements. Cet incident a bien sûr été décisif dans mon acceptation de l’offre qui m’était faite – quelque chose de plus grand que moi avait parlé. Nos ancêtres voyaient là une manifestation divine ou du moins une intervention des Anges, et il est difficile de les démentir : la science peine à expliquer de tels phénomènes, et quand elle prétend le faire, elle nous laisse un peu sur notre faim, comme si toute rationalité se brisait ici les dents.

Le terme même de synchronicité vient des innombrables heures de discussion que Jung a eues avec Wolfgang Pauli, prix Nobel de physique en 1945 pour la formulation du principe d’exclusion de la mécanique quantique. Ces deux grands esprits étaient amis et partageaient une même fascination pour les mystères entourant la relation entre l’esprit et la matière. Il est intéressant de savoir que les rêves qui illustrent l’œuvre majeure de Carl Jung Psychologie et Alchimie sont des rêves de Pauli ; on peut y voir un clin d’œil ironique à l’arrogance avec laquelle nombre de scientifiques modernes considèrent les travaux des alchimistes. La rencontre de Pauli et de Jung en 1931 a préludé à 25 ans d’échanges et a débouché en 1952 sur un livre commun intitulé The Interpretation of Nature and the Psyche. Ils déclarèrent alors que « la psyché et la matière sont régies par des principes communs, neutres, qui ne sont pas, en soi, identifiables. » Ils redécouvraient ainsi l’ancienne idée d’une unité sous-jacente à la matière comme à l’esprit, formulée par les alchimistes dans l’image de l’Unus Mundus – le Monde Un – dont parle déjà au VIème siècle la formule dite de la Table d’Émeraude :

Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas,
Pour accomplir le miracle d’un seul Être.

Jung et Pauli ne sont pas arrivés à cette idée par la spéculation mais plutôt contraints et forcés par l’observation. Le physicien était célèbre pour « l’effet Pauli » : il ne pouvait pas entrer dans un laboratoire sans que des machines se dérèglent ou se brisent, au point d’être banni de l’environnement de travail de certains de ses collègues. Le psychologue rapporte de nombreuses synchronicités qui ont émaillé ses propres travaux. Il raconte ainsi comment un scarabée doré a débloqué un traitement analytique qui s’enlisait depuis une année. Sa jeune patiente avait une attitude rationaliste qui bloquait le processus du fait d’une conception trop rigide de la réalité. Un jour, elle est venue voir le Dr. Jung avec un rêve où elle recevait un scarabée d’or en cadeau. Tandis qu’elle lui racontait ce rêve, il a entendu un bruit derrière lui, comme si quelque chose frappait légèrement à la fenêtre. Il a ouvert celle-ci et il a attrapé une cétoine dorée, un insecte présentant l’analogie la plus proche qui soit possible de trouver sous les latitudes suisses avec un scarabée d’or. On peut imaginer la stupéfaction de sa patiente quand il lui a présenté sa prise : sa conception de la réalité a volé en éclats et s’est profondément transformée. Une modification profonde de l’attitude de la conscience se traduit souvent dans les rêves par des symboles de renaissance. Or le scarabée est depuis l’Antiquité un symbole de renaissance associé au dieu solaire.

Les exemples sont innombrables. Quand Jung a commencé à s’intéresser à l’alchimie, il a reçu un texte alchimique chinois traduit par son ami Richard Wilhem, qui confirmait ses premières idées sur la question. Il a recueilli de nombreuses prémonitions, dont celle de cette femme qui avait observé comment des oiseaux s’étaient rassemblés en grand nombre près des domiciles de sa mère et de sa grand-mère au moment du décès de ces dernières, et qui fut prévenue du décès de son mari quand un essaim d’oiseaux s’est abattu sur sa maison. On connait des exemples contemporains de personnes qui ont évité « par miracle » de prendre un avion le 11 septembre 2001. Jung était parvenu à la conclusion que les synchronicités surgissent en particulier quand un archétype est fortement activé dans la psyché, par exemple lors de l’imminence de la mort ou d’une grande transformation. Il en a déduit la nature « psychoïde » des archétypes, c’est-à-dire le fait qu’ils sont capables d’influencer la réalité physique. À un moment cependant, il a analysé les thèmes astrologiques de nombreux couples pour déceler un rapport récurrent entre Mars et Vénus et il est arrivé à des résultats stupéfiants tant ils étaient concluants. Mais il a repris cette étude avec un autre échantillon et a obtenu alors des résultats décevants – il rapporte comment, alors qu’il était fort perplexe devant ces données, il a pu observer que l’ombre projetée sur le mur à côté de lui dessinait une figure de diable moqueur…

Cet incident a libéré Jung du besoin de comprendre, et en particulier de l’espoir d’arriver à une saisie rationnelle du phénomène de la synchronicité. Ce dernier est toujours unique, non reproductible, et en cela, il défie la rationalité et la science qui se basent justement sur la reproductibilité des phénomènes. En outre, la dimension du sens échappe systématiquement à la saisie scientifique qui s’intéresse seulement au « comment ». L’ancienne philosophie chinoise n’était pas basée sur la causalité mais sur la synchronicité, c’est-à-dire sur le fait que certains événements apparaissent ensemble sans qu’on puisse repérer un jeu de causes et d’effets. Le Yi-Ching, ou Livre des Changements, décrit précisément la « logique » pour ainsi dire mathématique de ces relations a-causales dans un mandala de 64 hexagrammes. Au-delà de son usage en tant qu’oracle, le Yi-Ching donne forme à l’intuition d’une totalité universelle parfaitement équilibrée et toujours dynamique, animée par le principe mystérieux du Tao. À la fin de sa vie, Jung était convaincu semble-t-il que les nombres, envisagés non comme seulement quantitatifs mais aussi comme principes qualitatifs, formaient le pont entre matière et psyché – il a chargé sa plus proche collaboratrice Marie-Louise Von Franz de poursuivre cette recherche[1].

Pauli et Jung ont publié en 1952 un texte intitulé Synchronicité comme principe de connexions a-causales qui faisait le point sur leur conception commune de l’Unus Mundus, idée qui satisfaisait les postulats de la physique quantique comme ceux de la psychologie analytique. Depuis ce moment, la plupart des physiciens semblent avoir évité les questions sulfureuses que soulève la synchronicité. Un livre récent apporte cependant enfin un nouvel éclairage – il s’agit de La route du temps, de Philippe Guillemant[2], physicien au Centre National de la Recherche Scientifique français. C’est selon moi un ouvrage remarquable que devrait lire toute personne sérieusement intéressée par cette question. L’auteur y propose non seulement des concepts audacieux à la fine pointe des recherches actuelles en physique, mais propose un protocole pour l’application des idées qu’il développe. Prenant l’existence des synchronicités comme un fait acquis, il a cherché à en tirer les conséquences dans un modèle de relations entre l’esprit et la matière. Et même si son approche demeure rationnelle, il touche peut-être à l’essentiel en prenant sa propre vie comme laboratoire d’expérimentation, et donc en utilisant méthodiquement la synchronicité pour étudier la synchronicité.

Le modèle proposé par Philippe Guillemant s’articule essentiellement autour du concept ardemment discuté de rétro-causalité, ou « causalité inversée ». L’idée est que le futur pourrait influencer le passé, et plus précisément, que tout événement qui n’est pas déterminé par le passé est déterminé par le futur vers lequel il tend. Il y a des éléments de preuve expérimentale que présente, par exemple, Lyne Mc Taggart dans La science de l’intention. Ce concept aurait sans doute fasciné Jung qui cherchait moins les causes que les finalités des événements psychiques, et par exemple des rêves. « Où cela veut-il aller ? Qu’est-ce que cela sert ? » se demandait-il plutôt que « Qu’est-ce qui en est la cause ? ». Dès lors où il y a psyché, esprit, il semble y avoir intention, finalité. Les travaux de M. Guillemant reposent sur deux hypothèses connexes concernant la nature authentique de notre libre-arbitre, c’est-à-dire notre capacité créatrice de choix, et la nature du temps. Au fond, tous les futurs coexisteraient jusqu’à ce que notre intention en sélectionne un, l’alimente en énergie et force ainsi l’établissement d’un « chemin temporel » lui permettant de se manifester. À nouveau, cette hypothèse rejoint le constat de Jung à propos de la nature intemporelle ou a-temporelle de l’inconscient : le Soi semble ne connaître ni passé ni futur qu’il embrasserait dans un Maintenant éternel où se déploient tous les possibles.

L’aspect le plus intéressant des travaux de M. Guillemant n’est cependant pas dans la théorie, qui reste discutable, mais dans le protocole d’application pratique qu’il propose. L’économiste René Egli était parvenu aux mêmes conclusions qu’il a merveilleusement formalisées dans son livre Le principe LOL2A, acronyme allemand pour LOslassen (lâcher-prise), Liebe (Amour) au carré, et Action. En quelques mots, il ressort que la synchronicité est le fait d’un jeu créateur avec l’Univers. Pour la faire entrer en action, il faut avoir une intention claire et l’alimenter en énergie, c’est-à-dire en amour, et enfin lâcher-prise car le résultat sera toujours inattendu – non pas le résultat d’une action, l’effet d’une cause, mais un acte créateur déjouant toute détermination. La métaphore qui illustre peut-être le mieux ce processus est celle du tir à l’arc dans la tradition zen : il s’agit de viser précisément, de tendre la corde avec tout l’amour dont nous pouvons charger la flèche, et finalement de lâcher la corde et de fermer les yeux en ayant confiance dans le Tao. La flèche se rendra où elle doit aller en accord avec le Tout.

Cette compréhension amène à sérieusement relativiser les prétentions des personnes qui ne jurent que par la Loi de l’Attraction car il apparait aussi que la synchronicité n’est pas manipulable comme le serait par analogie la Loi de la Gravité physique. On ne peut pas prédire les conséquences de la synchronicité car chaque événement synchronistique est absolument singulier, unique. La synchronicité déjoue aussi bien la rationalité que la pensée magique pour laisser entrevoir une réalité toujours créatrice de nouvelles expressions porteuses de sens en relation avec l’intention. Ainsi, le fait que M. Guillemant ait validé sa recherche au travers d’une expérimentation vécue pourrait être démenti par la même ironie souriante que celle qu’a rencontrée Jung. Mais l’important est peut-être donc plutôt dans l’intuition du Tao que les événements synchronistiques nous communiquent, car c’est alors notre vision de la vie et de la réalité qui s’en trouve transformée. Pour ma part, je crois que la conception de la synchronicité que nous ont léguée Jung et Pauli pourrait être limitée par le fait qu’elle s’articule autour de la notion du temps, alors que c’est notre relation vivante à l’Éternité qui ressort de ce phénomène insaisissable…

Cette dernière idée m’est venue, bien sûr, d’un incident tout synchronistique. Une amie me rapportait un jour qu’alors qu’elle parlait la veille de la synchronicité à un jeune homme, celui-ci lui a rétorqué qu’il ne comprenait pas grand-chose à cette notion de « symphonicité ». Quand elle m’en a parlé, j’ai éclaté de rire car ce bon mot venait directement répondre à mes interrogations du moment sur la nécessité de trouver un autre angle que celui de la coïncidence temporelle pour penser la synchronicité. Or dans « symphonicité », on peut entendre l’idée d’un Univers qui se déploierait comme une symphonie dans laquelle chaque instrument joue sa propre partition mais participe à une même musique. Cette métaphore me fascinait mais je cherchais encore comment l’étayer quand, le lendemain, j’ai ouvert un journal pour me changer les idées. Quelle n’a pas été ma surprise de tomber alors sur un article sur le nouvel album de Sting, au titre soudain fort significatif pour moi de Symphonicities ! Comme toujours quand la symphonicité frappe un grand coup, j’ai alors eu l’impression d’un tremblement de terre et toute ma conception de la réalité s’en est trouvée durablement ébranlée.


[1] Marie-Louise Von Franz a publié cette recherche dans un livre majeur intitulé « Nombre et temps ».
[2] Voir http://www.philippeguillemant.com et http://www.synchronicites.net pour un résumé de sa théorie.

2 commentaires:

  1. "Symphonicité" : l’expression est tout simplement magnifique !

    Symphonie est un de mes mots préférés...le tout premier poème que j'ai écrit (à l'âge adulte) et qui fut important pour moi... se terminait par "La vie est symphonie"...
    Le "Chronos" devient "phonos", "son" et donc vibration...
    Quand on sait qu'il est probable que le fond de la réalité soit avant tout une question de "vibration"...le mot est vraiment bien trouvé !

    J'ai lu le livre de Guillemant et je n'ai été qu'à moitié convaincue...j'ai apprécié son témoignage de vie et sa description sincère de "l'avalanche de synchronicités" qu'il a vécu...mais sa théorie de "double causalité est, bien que très intéressante, moyennement convaincante...dans le sens où elle met en jeu "passé", "présent", "futur" et "causalité" et que ce sont précisément les notions que nous sommes appelés à dépasser...
    Plutôt que de parler de "double causalité", on pourrait dire que passé et futur sont "contenus" dans l'instant présent, qui, seul, "est"...

    La synchronicité pourrait être une sorte de "flash" sur l'unité du monde , une sorte d' "ouverture soudaine"...qui donne accès au "reflet permanent" (mais non-conscient) qu'il y a entre monde intérieur et extérieur...

    Marie-Louise Von Franz parle, dans "Reflets de l'âme" de :
    " ....relation réfléchissante (qui) existe de manière permanente dans les couches profondes de l'inconscient, mais que nous n'enregistrons consciemment que dans certaines situations exceptionnelles, quand des phénomènes synchronistiques peuvent s'observer.
    Cela signifie que, dans la couche la plus profonde de l'inconscient, la psyché « se sait » reflétée dans le miroir du monde matériel cosmique et que la matière « sait » se trouver reflétée dans le miroir de la psyché objective, mais ce savoir est « absolu » dans le sens qu'il transcende presque complètement la conscience de notre moi.
    C'est seulement en de rares instants, lorsque nous sommes impressionnés par l'un ou l'autre événement synchronistique, que, par petites touches et ponctuellement, nous avons conscience de cette relation de reflets réciproques."

    Est-ce que cette « déchirure soudaine », cette "ouverture" synchronistique (ou symphonistique) peut être provoquée ...je ne crois pas...elle est rendue plus probable quand notre intention et notre énergie est dirigée vers un point précis...(arc tendu) mais son apparition reste toujours une belle "surprise"... :-)

    Comme si la « symphonie » sous-jacente nous livrait parfois , au goutte à goutte, certaines de ses plus belles notes…à condition que nous ouvrions l'oreille...

    Belle journée et beau week-end !

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    1. Merci dame Licorne pour ce commentaire.

      Je suis entièrement d'accord que la théorie de Guillemant est discutable et finalement peu utile car elle ramène à des concepts que nous sommes sans doute appelés à dépasser: passé, présent, futur du temps linéaire et causalité. Oui, il me semble moi aussi que la synchronicité nous laisse entrevoir dans une déchirure soudaine du voile que passé et futur sont contenus dans l'éternité de l'instant présent. Merci pour la citation de Von Franz qui donne un éclairage dans la profondeur de ces questions.

      Je ne crois pas pour ma part que nous puissions provoquer (causer) une synchronicité mais peut-être pouvons-nous nous rendre plus ou moins disponible à sa survenue. Un peu de la même façon que le proverbe zen qui dit que "l'illumination est un accident, mais la pratique renforce les chances d'avoir un accident".

      Bonne fin de semaine !

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