Le texte ci-dessous est la seconde partie d'un essai qui conclue lui-même une série de 4 articles, publiés au cours des mois précédents. Il peut difficilement être lu indépendamment de la première partie qui lui donne un contexte, et que vous trouverez ici si vous n'en avez pas déjà pris connaissance : combat pour l'Âme du Monde 1/2.
Vous pouvez, si vous souhaitez lire cet essai sans illustration et accéder à l'ensemble du texte (partie 1 et 2 ensemble), le télécharger sous format PDF ici : combat pour l'Âme du monde (intégral).
Quelques images illustrant cet article ont été générées par IA, ce qui est indiqué à chaque fois par une légende. C'est une façon de mêler un peu d'humour à un propos qui pourrait être perçu comme trop sérieux, et de ne pas être intégriste dans mon rejet de cette technologie. Par ailleurs, quand cela est possible, les images sont attribuées à leur auteur.e, et s'il n'y a pas d'attribution, c'est qu'il s'agit d'images en libre accès sur Internet.
Note typographique : hors des citations où je respecte la typographie des auteurs cités, les termes "Âme du monde" et "Anima mundi" sont orthographiés dans ce texte parfois avec une majuscule et parfois sans celle-ci. Quand il est fait mention de l'âme du monde sans majuscule, c'est qu'il est question du concept de l'âme du monde, tandis que quand il s'agit de l'Âme du monde avec une majuscule, c'est la réalité vivante de Celle-ci que j'évoque.
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| « A l’aube (Ishrâq 😉), regardez vers l’Est... » |
L’Humain contre la machine
Alors
nous y voilà, j’oserai dire, enfin. Où cela ? Au cœur du
problème soulevé par le combat contemporain pour l’Âme du
monde. Il y a au sein même de ce combat deux polarités qui
semblent apparemment irréconciliables : d’une part, la vision
spirituelle d’Henry Corbin, qui semble planer d’une certaine
façon au-dessus de l’Histoire, et d’autre part l’urgence
écologique et politique dans laquelle nous nous trouvons, embourbés
jusqu’à la bouche dans cette Histoire de plus en plus nauséabonde.
Y-a-t-il vraiment une voie collective pour sortir de ce bourbier ?
Je n’en sais rien, je n’ai pas de solution à vendre. Je réfère
pour ma part comme seul leitmotiv à ce qu’en disait en septembre
1942 Etty Hillesum, que je considère comme une sainte laïque
éclairant notre temps :
« C'est
la seule solution, vraiment la seule, Klaas, je ne vois pas d'autre
issue : que chacun de nous fasse un retour sur lui-même et extirpe
et anéantisse en lui tout ce qu'il croit devoir anéantir chez les
autres. Et soyons bien convaincus que le moindre atome de haine que
nous ajoutons à ce monde nous le rend plus inhospitalier qu'il n'est
déjà ».
Ce
n’est pas tout à fait un hasard si notre réflexion nous ramène
au cœur de la seconde guerre mondiale, qui pourrait bien être la
matrice spirituelle de notre époque – nous verrons qu’il y a
d’autres événements ayant pris forme à cette même époque qui
pourrait indiquer une voie. Mais donc, je dois dire qu’avec Corbin
et Jung, je ne m’intéresse qu’à l’individu, et à la réponse
que l’individu peut donner à la situation collective
d’effondrement probable de la civilisation techno-industrielle que
nous vivons. La « solution » collective émergera des
individus et de leur créativité, qui réclame de faire de la place
pour du Nouveau, et non de chercher à remplir encore et encore les
vieilles outres de vin mal vieilli, fut-ce de la cuvée de la 1ère
internationale.
Je livrerai tout de suite la conclusion de ma longue méditation :
dans ce combat pour l’Âme du Monde, il y a un malentendu. Ce n’est
pas l’Âme du Monde qui a besoin de nous – la vie se renouvellera
sur Terre après la faillite de notre aberration civilisationnelle.
C’est nous qui avons besoin de l’Âme du Monde ! Qu’Elle
nous montre comment survivre à l’effondrement, et comment
construire une Nouvelle Terre ! L’espoir tient dans le fait
qu’Elle n’est pas loin, en réalité. Elle est toute proche de
nous. J’en veux pour témoignage ce que rapporte, dans son livre A
l’Est des rêves,
l’anthropologue Nastassia Martin qui s’est intéressée à ce
qu’ont vécu les Even, un peuple sibérien qui a retrouvé son mode
de vie ancestral après l’effondrement de l’Union Soviétique.
Daria, la grand-mère qui l’informe, lui raconte simplement :
« Quand
l’électricité s’est arrêtée, nous avons recommencé à
rêver... »
Ce
ne sont pas des rêves ordinaires dont parle Daria là, mais des
rêves au travers desquels parlent les esprits et s’établit une
connexion avec le non-humain, la nature environnante, la forêt et
finalement, l’Âme du monde. Au fond, ces mots illustrent
remarquablement les préoccupations dont Jung nous faisait part dans
le dernier texte qu’il ait écrit, à savoir la conclusion de son
essai
d’exploration de l’inconscient,
dans lequel, suite à un rêve qui l’y invitait, il tente pour la
première fois de vulgariser ses découvertes, de les communiquer au
plus grand nombre. Voici des extraits pertinents pour notre réflexion
de ce texte publié dans l’Homme
et ses symboles :
« Notre
intellect a créé un nouveau monde fondé sur la domination de la
nature, et l’a peuplé de machines monstrueuses. Ces machines sont
si indubitablement utiles que nous ne voyons pas la possibilité de
nous en débarrasser, ni d’échapper à la sujétion qu’elles
nous imposent. L’homme ne peut s’empêcher de suivre les
sollicitations aventureuses de son esprit scientifique et inventif et
de se féliciter de l’ampleur de ses conquêtes. Cependant, son
génie montre une tendance inquiétante à inventer des choses de
plus en plus dangereuses qui constituent des instruments toujours
plus efficaces de suicide collectif. (…) Malgré l’orgueilleuse
prétention que nous avons de dominer la nature, nous sommes encore
ses victimes, parce que nous n’avons pas encore appris à nous
dominer nous-mêmes. Lentement, mais sûrement, nous approchons du
désastre.
Il
n’y a plus de dieux que nous puissions invoquer pour nous aider.
Les grandes religions du monde souffrent d’une anémie croissante,
parce que les divinités secourables ont déserté les bois, les
rivières, les montagnes, les animaux, et que les hommes-dieux se
sont terrés dans notre inconscient. Nous nous berçons de l’illusion
qu’ils y mènent une vie ignominieuse parmi les reliques de notre
passé. Notre vie présente est dominée par la déesse Raison, qui
est notre illusion la plus grande et la plus tragique. C’est grâce
à elle que nous avons « vaincu » la nature.
(…)
Comme tout changement doit commencer quelque part, c’est l’individu
isolé qui en aura l’intuition et le réalisera. Ce changement ne
peut germer que dans l’individu, et ce peut être dans n’importe
lequel d’entre nous. Personne ne peut se permettre d’attendre, en
regardant autour de soi, que quelqu’un d’autre vienne accomplir
ce qu’il ne veut pas faire. Malheureusement, il semble qu’aucun
de nous ne sache quoi faire ; peut-être vaudrait-il la peine que
chacun s’interroge, en se demandant si son inconscient ne saurait
pas quelque chose qui pourrait nous être utile à tous. La
conscience semble assurément incapable de nous venir en aide.
L’homme, aujourd’hui, se rend douloureusement compte que ni ses
grandes religions, ni ses diverses philosophies, ne paraissent lui
fournir ces idées fortes et dynamiques qui lui rendraient
l’assurance nécessaire pour faire face à l’état actuel du
monde.
Je
sais ce que diraient les bouddhistes : tout irait bien si les gens
consentaient à suivre l’octuple voie du Dharma (loi) et à
apprendre à connaître véritablement le Soi. Les chrétiens nous
disent que si les gens croyaient en Dieu, le monde serait meilleur.
Le rationaliste déclare que si les gens étaient intelligents et
raisonnables, tous les problèmes seraient solubles. L’ennui est
qu’aucun rationaliste ne s’arrange jamais pour résoudre ses
problèmes lui-même. Les chrétiens demandent souvent pourquoi Dieu
ne leur parle plus, comme on croit qu’il a fait dans le passé.
Quand on me pose cette question, je pense toujours à ce rabbin
auquel on demandait pourquoi, alors que Dieu était si fréquemment
apparu aux hommes d’autrefois, personne ne le voyait plus
aujourd’hui. Le rabbin répondit : « Aujourd’hui, il n’y a
plus personne qui soit capable de se courber assez bas. » »
J’ajouterai
qu’on sait ce que dirait le militant communiste : si tout le
monde devenait communiste et faisait la révolution, tout irait bien.
Mais voilà, ce n’est pas comme cela que cela se passe. On peut
toujours déplorer avec Étienne de la Boétie que les masses
soutiennent très généralement les tyrans auxquels elles sont
assujetties car si ce n’était le cas, ils ne tiendraient pas
longtemps. Mais quand le tyran est invisible, insaisissable comme un
démon spirituel, cependant omniprésent derrière les écrans et
garantissant des petites vies confortables abreuvées de Coca-Cola ou
de bière devant des séries Netflix... qui peut encore espérer un
réveil général avant le désastre ? D’autant que nos
dirigeants eux-mêmes se pensent à l’abri dans leurs bunkers et
leurs villas sécurisées avec de l’air conditionné et des robots
pour les servir, et que bien sûr, nous diront-ils, nous sommes trop
nombreux sur Terre…
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| Image générée par IA sur un prompt personnel |
Mais
donc, Jung pose magnifiquement le problème, qu’abordait à sa
façon Günther Anders dans L’obsolescence
de l’homme :
nous avons créé un monde fondé sur la domination de la nature et
nous l’avons peuplé de machines monstrueuses. Nous n’avons pas
besoin d’imaginer un monde du genre de Terminator pour voir comment
cette logique de la rationalité mécanique, et désormais numérique,
nous conduit au suicide collectif. Le monde a perdu son âme en même
temps que nous avons perdu nos dieux, et nous sommes seuls désormais,
avec notre petite raison, à tenter de contrôler la course folle de
notre monde vers l’abîme. Jung, quand il écrit ces lignes
quelques mois avant de mourir en 1961, n’a aucune idée des
conséquences de la consommation des énergies fossiles qui se
développe alors de façon exponentielle, ni des modèles de
réchauffement climatique qui sont élaborés 15 ans plus tard, ni du
développement de l’économie numérique et de l’avènement de la
soi-disant Intelligence Artificielle. La réalité que recouvrent ces
mots (c’est un ancien informaticien qui parle) est particulièrement
intéressante pour comprendre ce à quoi nous faisons face. Il n’y
a aucune intelligence dans ces modèles de LLM (Large
Language Model)
que l’on appelle des « IA génératives », si ce n’est
celle des personnes qui ont fourni les matériaux qu’elles agrègent
pour répondre à nos requêtes. Il n’y a là qu’un simulacre
d’intelligence, une imitation de l’intelligence humaine qui,
parce qu’elle bénéficie de ressources énormes en terme de
mémoire et de capacité de traitement, sont impressionnantes… mais
demeure une imitation. Et le fantasme de création de conscience dans
des circuits imprimés, qui serait l’aboutissement de cette course
vers l’IA générale, en dit long sur la conception que se font les
prêtres de cette nouvelle religion de l’âme humaine...
Le
bon côté de la généralisation de ces IA dans nos sociétés, dont
on peut s’attendre à ce qu’elles envahissent tout, est que par
contraste, elles vont faire ressortir ce qu’il y a de
spécifiquement humain en nous, ce qui ne peut être remplacé. Elles
peuvent imiter l’amour, par exemple, mais elles ne peuvent pas
aimer et leur créativité sera toujours issue d’un algorithme, pas
d’une inspiration, d’une vision de quelque chose de complètement
nouveau. Cependant, à mesure qu’elles se développent, jusqu’à
la possibilité de se programmer elles-mêmes et d’échapper à
notre contrôle, se généralise l’idée folle qu’elles peuvent
penser à notre place. Des études montrent déjà qu’il s’ensuit
une atrophie de la capacité cognitive d’imaginer et de raisonner
chez une partie importante de la population. Ajoutons à cela le fait
que nous ne pouvons plus nous fier à aucune source d’information –
la voix comme la vidéo pouvant être manipulées –, il ressort que
nous sommes entrés de plein pied dans l’ère dite de la
post-vérité et des vérité alternatives : la vérité est
désormais ce qui arrange ceux qui contrôlent l’information. Or
qu’est-ce que la « post-vérité » sinon le mensonge,
le sophisme érigé en message médiatique ? Jung redoutait
déjà, dans ses derniers écrits, l’avènement d’une société
où l’individu disparaîtrait, noyé dans la masse. Corbin avait la
même intuition du risque de voir apparaître un monde « radicalement
incompatible avec l’existence de "personnes" », ce
qui consacrait pour lui le triomphe du nihilisme. Quelques six
décennies après leur mort, nous voici désormais pris dans une
forme de totalitarisme plus complet et subtil que tous ceux qui ont
été imaginés auparavant. Un totalitarisme doux, indolore, du moins
pour les classes moyennes et supérieures des pays riches, qui
doivent leur opulence indécente à l’écrasement des deux tiers de
la population mondiale sous une botte capable de raser une ville
entière si besoin.
Mais
alors, si nous devions mettre dans une image mythique l’esprit qui
règne dans la machine de notre monde, quel serait-il selon vous
? Qui est le Prince des Menteurs, le maître de l’Imitation qui
s’arrange pour toujours détourner de la Lumière en présentant
quelque chose qui brille, et qui soit facile d’accès comme un
bonbon empoisonné avec une drogue hautement addictive ?
Je
vous laisse le nommer silencieusement, sachant que la Tradition nous
met en garde : l’évoquer à voix haute, c’est l’invoquer !
Mais alors, quelle issue, quelle parade devant un tel Adversaire qui
semble doté désormais des pleins pouvoirs dans notre monde ?
Jung nous le dit : il s’agit de se courber assez bas pour
entendre Cela qui pourrait nous aider. Mais avant même de nous
tourner vers Dieu ou les Anges chers à Corbin, Jung nous recommande
d’écouter nos rêves, c’est-à-dire ce que l’inconscient a à
nous dire. « Nous sommes si fascinés, si absorbés, par notre
conscience subjective, que nous avons oublié ce fait, de notoriété
millénaire, que Dieu parle surtout dans les rêves et les visions. »
Jung se gausse des bouddhistes, des chrétiens, des rationalistes,
des communistes... et de tous ceux qui pensent qu’ils ont une
solution qui vaudrait pour le reste de l’humanité, et il laisse
entendre qu’ils sont tout simplement incapables d’écouter ce que
la nature en eux pourrait dire. « Nous avons manifestement été
si occupés de ce que nous pensons que nous oublions complètement de
nous demander ce que notre psyché inconsciente pense de nous. »
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| Représentation non officielle du Roi-Sorcier (Álvaro Fernández G) |
La racine spirituelle du problème
Je
vais amener une pièce au dossier dont ni Jung ni Corbin, ni même
Roszak n’avait conscience. Il est intéressant de relever que ce
dernier pensait que la source de notre problème venait d’une forme
de nihilisme philosophique qui s’est imposé à la fin du XIXème
siècle avec le second principe de la thermodynamique qui veut que
tout système tend à se désorganiser et à s’effondrer. « Pour
de nombreux intellectuels de la fin du 19e siècle, la malédiction
thermodynamique constituait la preuve irréfutable que la vie était
futile. La conscience humaine n'était qu'un accident passager voué
à l'annihilation ; au bout du compte, tout processus chimique dans
l'univers succomberait à la grande et ultime « mort thermique » »,
écrit-il. Ainsi étaient-ils fourvoyés par ce qu’il appelle « un
athéisme grossier. » En cela, il rejoignait les préoccupations
de Corbin à propos de la mort de Dieu annoncée par Nietzsche, sans
comprendre sans doute qu’il s’agissait d’une transformation
dans l’image de Dieu. Je ne connais personne qui ait mieux saisi ce
dont il est question que le père Henri le Saux, dominicain qui s’est
converti au Vedanta et a su conjoindre le christianisme auquel il est
resté fidèle et l’Éveil au sens profond. Il écrit dans son
journal en date du 24 novembre 1970 :
« L'archétype
theos
«fonctionne» de moins en moins, en cette fin d'ère néolithique,
pour exprimer, centrer, baser, etc., le sens "religieux"
(terme commode, même s'il est discutable) de l'homme moderne.
L'a-theos
moderne s'oppose simplement à l'archétype theos,
et non au mystère qui s'exprime sous theos,
– sauf dans la mesure où les theoi
(théistes) officiels ont tout fait pour confondre le mystère et
l'archétype. L'athéisme moderne devrait se ressourcer au Vedanta –
Samkhya, Bouddhisme, Taoïsme, etc., athéisme transcendantal qui
cherche le mystère au-delà de theos
– sous les intuitions par exemple de Brahman, d'Atman, de Sunya -
Tao - "nature originelle" du zen (le retour du zen à
l'homme est le recouvrement de l'homme vrai, intégral, et non le
simple épiphénomène du faux athéisme d'aujourd'hui.) »
Mais
alors, si ce n’est l’athéisme la source du problème, comme
l’envisageait Roszak, quel est-elle ? On peut penser
qu’elle est au sein même du theos,
ou plus précisément, pour reprendre les mots de Le Saux, de
l'archétype theos,
de l’image de Dieu.
Du point de vue de la psychologie des profondeurs, on sait que la
nature a horreur du vide. Ainsi, l’athée se débat-il avec une
image de Dieu qu’il nie, mais ce n’est pas en la niant qu’il
s’en libère véritablement – elle l’habite inconsciemment.
Mais alors, dans un monde apparemment dépourvu de Dieu, après que
celui-ci ait été enrôlé pour bénir les canons, l’esclavage, les
croisades, dans le meilleur esprit chrétien... où Dieu se
cache-t-il donc ? C’est le théologien Harvey Cox qui, vers la
fin des années 1990, a levé le lièvre en lisant, sur le conseil
d’un de ses amis, la presse économique pour comprendre la marche
du monde. « Je m’attendais à une terra incognita et je me suis au
contraire retrouvé au pays du déjà-vu, a-t-il raconté quelques
mois plus tard dans un article publié par The
Atlantic.
Ces pages ressemblaient étrangement à la
Genèse,
à l’Epître
aux Romains,
ou à La
Cité de Dieu,
de saint Augustin. »
Harvey
Cox a montré que le marché, avec sa fameuse main invisible qui a
tendance à remplir toujours les mêmes poches, était devenu l’objet
d’une nouvelle théologie, avec tous ses ingrédients : « une
mythologie des origines, des récits de déchéance, une doctrine du
péché et de la rédemption ». Le marché est devenu une entité
transcendante que l’on redoute, dont on étudie les lois et dont on
cherche à comprendre et anticiper les humeurs. « Autrefois, les
prophètes entraient en transe et informaient la populace inquiète
de l’humeur des dieux, de l’opportunité d’entreprendre un
voyage, de se marier ou de faire la guerre, écrit Harvey Cox.
Aujourd’hui, les désirs versatiles du marché sont élucidés par
les bulletins quotidiens de Wall Street et des autres organes
sensoriels de la finance. Ainsi, nous pouvons savoir au jour le jour
si le marché est “inquiet”, “soulagé”, “nerveux” ou
parfois “exubérant”. » D’autres théologiens sont arrivé à
la même conclusion. Ainsi David Loy a publié en 1997 un essai dans
le Journal
of the American Academy of Religion,
l’une des principales revues de la discipline, sobrement intitulé
: « La religion du Marché ».
«
Le concept de religion est notoirement difficile à définir, mais si
nous adoptons une vision fonctionnaliste et que nous entendons la
religion comme ce qui nous fonde à comprendre ce qu’est le monde
et ce qu’est notre rôle dans le monde, alors il devient évident
que les religions traditionnelles remplissent de moins en moins cette
fonction, parce qu’elles sont supplantées par d’autres systèmes
de croyances et de valeurs, écrit-il. (…) Notre système
économique devrait aussi être compris comme remplissant une
fonction religieuse. La science économique, comme discipline, est
moins une science que la théologie de cette religion. Son dieu, le
Marché, est devenu un cercle vicieux de production et de
consommation toujours croissantes, prétendant offrir un salut
séculier. »
Ces
idées ont été abondamment discutées dans la communauté savante
pendant la décennie suivante, sans parvenir vraiment au grand
public. Le pape François cependant semble s’en être inspiré
pour, dans sa première exhortation apostolique (Evangelii
Gaudium),
fustiger sans détour le « marché divinisé » dont les intérêts
sont « transformés en règles absolues ». C’est ce même pape
qui, par la suite, publiera en 2015 une encyclique marquée au sceau
de préoccupations écologiques sur « la sauvegarde de la maison
commune » (Laudato
si).
Il s’attaquait autant aux dégâts de l’économie sur
l’environnement qu’à un système de valeurs et de croyances. Et
si Laudato
si
a été froidement reçu par les milieux d’affaire et dirigeants
des États-Unis, terre sainte du Libre marché qui impose sa loi au
reste du monde, c’est moins semble-t-il pour sa fibre écologique
que pour sa mise en question de l’infaillibilité du marché. Pour
avoir « exprimé ses doutes quant à la capacité des mécanismes de
marché à relever les défis de notre temps », le souverain pontife
« s’est attiré les foudres de toutes les familles politiques,
droite, gauche et centre confondus », écrivent deux historiens, qui
élaborent la notion d’un « fondamentalisme de marché »
traversant toute la société états-unienne. Le credo de ce
fondamentalisme, c’est qu’il faut lever toutes les régulations
publiques pour laisser le marcher opérer. L’Europe a longtemps
résisté à ces idées mais la montée des droites extrêmes
soutenues par de grands intérêts financiers laisse entrevoir que
ces logiques folles pourraient s’imposer. Cependant, en fait,
derrière le Marché, d’autres grandes idées mythiques sont à
l’œuvre depuis plusieurs générations dans notre civilisation :
la Croissance à tous prix et sans limite, le Progrès indéfini, et
désormais aussi, la Toute-Puissance de la Technologie. Au fond, le
titre choisi par l’historien Hariri pour évoquer le futur qu’il
envisageait après avoir raconté l’ascension de Sapiens est l’aveu
naïf d’un projet civilisationnel : Homo
Deus,
l’homme-Dieu. Non pas le Christ, l’être humain ayant réalisé
sa déification – qui reste le mythe fondateur dans l’Inconscient
collectif de l’Occident – mais un avatar de Trump croisé
génétiquement avec Elon Musk pour être cloné et cybernétiquement
augmenté dans la perspective d’une transhumanité toute-puissante
et éternelle. L’aboutissement de la dégénérescence de notre
monde techno-industriel !
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Une race de pillards et de pirates
Il
est bientôt temps, puisqu’il a été question du Christ, d’en
venir à la perspective que nous proposait Corbin à la fin de sa
vie. Mais auparavant, je veux encore citer un texte assez long de
Jung qui illustrera comment l’Âme du monde communique avec les
hommes qui lui sont ouverts. J’ai longtemps pensé que, malgré
toutes ses qualités, c’était un bourgeois suisse conservateur qui
n’avait pas vraiment saisi certains enjeux de son temps. Et puis
deux récits qu’il fait dans Ma
vie
de voyages au contact de peuples premiers ont démenti cette idée
que je me faisais de lui. Tout d’abord, il y a cet épisode en
Afrique où il cerne précisément le drame de la disparition de
l’Âme du monde :
« Une
fois nous avions une palabre avec le laibon, le vieux chef
medicine-man. Il se présenta vêtu d'un superbe manteau de fourrure
de singe bleu, c'était une pièce précieuse d'apparat. Quand je
l'interrogeai sur ses rêves, il m'expliqua les larmes aux yeux : «
Jadis, les laibons avaient eu des rêves et ils savaient s'il y
aurait la guerre ou des maladies, si la pluie viendrait et où il
faudrait conduire les troupeaux. » Son grand-père avait aussi rêvé
de cette sorte. Mais depuis que les Blancs étaient venus en Afrique
personne ne rêvait plus. On n'avait d'ailleurs plus besoin de rêves
puisque, maintenant, les Anglais savaient tout. Sa réponse me montra
que le medicine-man avait perdu sa raison d'être. La voix divine qui
conseille le clan devenait inutile car les Anglais « savaient encore
mieux ». Autrefois le medicine-man négociait avec les dieux ou
la puissance du destin et donnait des conseils à son peuple. (…)
Maintenant, l'autorité du medicine-man était remplacée par celle
du D.C. Toute la valeur de la vie gisait maintenant dans le monde
d'ici-bas. »
Corbin
ne disait pas autre chose : toute la valeur de la vie gît
désormais dans le monde d’ici-bas, et l’être humain en est
réduit à sa plus minable expression, oublieux de sa grandeur. Je
vous invite à mettre les mots du laibon en lien avec ceux que
rapportait Nastassia Martin : « quand l’électricité
s’est arrêtée, les rêves sont revenus... » pour imaginer
ce que nous avons perdu en réalité.
Et
puis il y a ce texte où Jung raconte ses échanges avec Ochwiay
Biano (Lac des montagnes), un medecine man de la nation Pueblos,
qu’il a rencontré à Taos dans le Sud-Ouest américain :
«
Vois, disait Ochwiay Biano, comme les Blancs ont l’air cruels.
(...) Les Blancs désirent toujours quelque chose, ils sont toujours
inquiets, ne connaissent point le repos. Nous ne savons pas ce qu’ils
veulent. Nous ne les comprenons pas, nous croyons qu’ils sont fous
! »
Je
lui demandai pourquoi donc il pensait que les Blancs étaient tous
fous.
Il
me rétorqua : « Ils disent qu’ils pensent avec leurs têtes.
—
Mais
naturellement! Avec quoi donc penses-tu ? Demandai-je, étonné.
—
Nous
pensons ici », dit-il, en indiquant son cœur.
Je
tombai dans une profonde réflexion. Pour la première fois de ma
vie, me sembla-t-il, quelqu’un m’avait donné une image du
véritable homme blanc. C’était comme si, jusqu’alors, je
n’avais perçu que des reproductions colorées, sentimentalement
enjolivées. Cet Indien avait trouvé notre point vulnérable et mis
le doigt sur ce à quoi nous sommes aveugles. Je sentis monter en moi
comme un brouillard diffus, quelque chose d’inconnu et pourtant de
profondément familier. Et, image après image, se détachaient de ce
brouillard, d’abord les légions romaines faisant irruption dans
les villes de Gaule, Jules César avec ses traits nettement ciselés,
Scipion l’Africain, Pompée. Je voyais l’aigle romain sur la Mer
du Nord et sur les rives du Nil blanc. Je voyais saint Augustin
transmettant aux Anglo-Saxons, de la pointe des lances romaines, le
credo chrétien et Charlemagne imposant glorieusement aux païens des
conversions tristement renommées. Puis les hordes pillardes et
meurtrières des armées des croisés et ainsi, comme avec un coup au
cœur, la vanité du romantisme traditionnel des croisades me sauta
aux yeux. Puis vinrent Colomb, Cortez et les autres conquistadores
qui, par le feu, l’épée, la torture et le christianisme
terrifièrent même ces lointains Pueblos qui paisiblement rêvaient
au Soleil, leur Père. Je vis aussi les populations des îles des
mers du Sud décimées par l’ « eau de feu », la scarlatine,
importée avec les habits, la syphilis. C’en était assez. Ce qui
pour nous est désigné par colonisation, mission auprès des païens,
expansion de la civilisation, etc., a encore un autre visage, visage
d’oiseau de proie cruellement tendu, guettant sa prochaine victime,
visage digne d’une race de pillards et de pirates. Tous les aigles
et autres bêtes rapaces qui ornent nos écussons héraldiques
m’apparurent comme les représentants psychologiques appropriés de
notre véritable nature. »
Dans
ce texte remarquable, il faut commencer par souligner la connexion
entre ce que Ochwiay Biano montre à Jung et les réflexion de
Hillman à propos de la possibilité de « penser avec le cœur
». Le medecine man porte un diagnostic qui vaut pour notre
civilisation toute entière : nous avons perdu la capacité de
penser avec le cœur – nous pensons avec nos têtes, et maintenant
avec nos IA, et nous sommes tout simplement fous. Mais on voit donc
aussi qui était Jung dans sa capacité de se laisser toucher au cœur
justement et de s’ouvrir à la vision qui déferle sur lui, et
quelle vision ! En un éclair, il voit ce qui est advenu du
message de paix et d’amour qu’a transmis le prophète qui a parlé
à Jérusalem il y a environ 2000 ans, dont notre civilisation a fait
un emblème en le divinisant pour mieux le trahir. Cela n’a pas
fait de Jung un anti-impérialiste et un anti-colonialiste avoué
mais au moins n’était-il pas aveugle. La vision de Jung, qui peut
venir nous percuter à notre tour quand nous écoutons les actualités
répéter dans une lugubre litanie toujours les mêmes horreurs dans
d’infinies variations, nous pose un défi qui ne pouvait échapper
au psychologue, même s’il ne l’a jamais formulé clairement :
comment guérir l’Âme du monde de ces souffrances ?
C’est-à-dire, plus précisément, comment guérir
l’inconscient collectif de la re-traumatisation
transgénérationnelle qui amène toujours de nouvelles violences ?
C’est une question à laquelle nous ne pouvons pas échapper à
notre tour. Et pour mesurer l’importance pour Jung de cette vision,
il faut se rappeler qu’il
se demandait ce qui avait mal tourné dans le christianisme, et
comment celui-ci pourrait évoluer, ce qui préoccupait aussi Corbin.
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La Parole perdue
Les
recherches de Corbin, sous couvert d’islamologie, ont porté sur
une question fondamentale qu’il décrivait comme le problème de la
Parole perdue. Il s’agissait là pour lui du drame commun à toutes
les religions du Livre. Qu’il s’agisse de la Torah juive, des
véritables paroles de Yeshua, et même du Coran, se pose la question
du sens véritable de ce Livre. Il écrit :
« Si
le véritable sens du Livre est le sens intérieur, caché sous
l’apparence littérale, alors, dès l’instant où les hommes
méconnaissent ou refusent ce sens intérieur, ils mutilent l’unité
de la Parole… et amorcent le drame de la « Parole perdue ».
Corbin
était passionné d’herméneutique, terme qui désigne la
contemplation des textes pour en faire ressortir le sens profond –
on l’assimile volontiers à un art de l’interprétation des
textes, mais cela va beaucoup plus loin que d’en proposer une
compréhension à partir d’une grille ou d’une autre. Il s’agit
dans l’esprit de Corbin d’une lecture spirituelle qui transforme
le lecteur à mesure qu’il approche du noyau de sens que recèle le
texte. Dans le contexte islamique et soufi, on appelle cette
opération le ta’wil,
et cette dénomination pointe vers l’idée d’une remontée à la
source du texte – cet art était connu dans le contexte chrétien
comme étant la lectio
divina.
On notera au passage la parallèle que l’on peut tirer avec
l’interprétation des rêves, qui en réalité est une
herméneutique, une contemplation nous mettant en relation avec un
sens vivant – sinon, s’il s’agit seulement d’une analyse
intellectuelle à partir d’une grille symbolique, et autant dire
que l’interprète pourra avantageusement être remplacé par une
IA. Or cette notion du ta’wil
s’élargit bien au-delà de la lecture des textes sacrés :
dans le soufisme, le cheminement spirituel est un ta’wil
de l’âme qui remonte à sa Source. Et la nature toute entière est
considérée comme un Livre que nous sommes invités à contempler et
à déchiffrer pour encore une fois revenir à la Vie dont elle est
manifestation. Il y a là le fondement d’une écologie sacrée qui
nous reconduit à l’Âme du monde, et au-delà d’Elle, à la
Source. Cette vision d’un ta’wil
nécessaire de la nature a, avec beaucoup d’autres choses, été
conservé par l’islam mais s’origine dans la vision proche et
moyen-orientale bien antérieure à la révélation coranique :
on sait aujourd’hui avec certitude que l’enseignement originel de
Yeshua Ha-Notzri s’enracinait dans une culture araméenne de
paysans qui ne vivaient pas de séparation avec la nature
environnante…
Corbin
s’est attaqué à un problème énorme en interrogeant ce qu’il a
appelé « le paradoxe du monothéisme ». En quelques
mots, pour faire une histoire courte que vous aurez le loisir de
creuser si le sujet vous intéresse en lisant le maître, il a montré
que le dogme qui impose une vision unique du mystère divin conduit
nécessairement au nihilisme. Cela nous amènera à parler de la
fonction des Anges dans la vision de Corbin, en posant d’emblée
que si les Anges occupent une place centrale dans sa théologie,
ceux-ci n’ont rien à voir avec les chérubins ailés des églises
ni avec les fantaisies New Age. Il s’agit plutôt des Anges dont
Rilke a parlé dans ses Élégies. Et par ceux-ci, Corbin pointe
la nécessité d’une relation personnelle et strictement
individuelle avec le Mystère divin – on retrouve ici sa filiation
spirituelle avec Schleiermacher, qu’il a en commun avec Jung, et
qui l’amène à dire que « le principe d’individuation est
le secret même de la Création ».
Schleiermacher
(1768 - 1834) était lui-même passionné d’herméneutique et
professait que la religion authentique n’est pas l’adhésion à
un contenu doctrinal commun mais la culture d’une intuition
proprement individuelle : « chacun doit avoir sa religion
à sa manière ». L'individualité n'est pas un obstacle à
dépasser vers l'universel, elle est la forme sous laquelle
l'universel se manifeste. Or Corbin retrouve exactement la même idée
chez Ibn’Arabi et chez plusieurs mystiques islamiques, vécue et
poussée jusque dans ses ultimes conclusions. En quelques mots
encore, Dieu étant inconnaissable en Lui-même, il ne peut
apparaître que sous une multitude de formes théophaniques.
C’est-à-dire qu’il se révèle à chacun sous la forme dans
laquelle il peut le voir – c’est la fonction des Noms de Dieu
dont la récitation est au cœur des pratiques soufies que d’offrir
à chacun sa propre voie, son propre Nom, par lequel s’opère la
rencontre avec le Mystère qui est au-delà de tout nom, de toute
forme. Tout cela peut sembler bien abstrait mais à des conséquences
énormes : Corbin valorise fondamentalement la personne et sa
singularité, c’est-à-dire l’irréductibilité individuelle du
chemin spirituel. Il rejette l’idée qu’il y aurait une Vérité
absolue qui pourrait être imposée à tou.te.s, et s’insurge
contre toute collectivisation de la relation au Mystère. Il est
parfaitement à l’aise avec le tawhid,
c’est-à-dire l’affirmation de l’Unicité de Dieu dans l’islam
(Il n’est de dieu que Dieu…) tout en pointant que celui qui
prétend Le connaître ne fait que Le défigurer. Il fait écho en
cela à Maître Eckhart qui disait de façon lapidaire : « qui
croit tout connaître de Dieu ne connaît pas Dieu ».
Corbin
rejoint ainsi la préoccupation de Jung devant la massification de
nos sociétés, et s’avère incroyablement moderne, peut-être même
en avance sur notre temps : une des caractéristiques du
mouvement spirituel généralisé que les sociologues observent
depuis quelques décennies est un refus de toute dogmatique et de
toute autorité limitante. Les traditionalistes pointent là un
travers du New Age qui voudrait que les chercheurs spirituels passent
d’un enseignement à l’autre sans jamais aller au bout de l’un
d’eux, mais c’est en fait une façon de préserver
l’individualité singulière du chemin, une forme d’anarchisme
spirituel. Et Corbin n’exclue pas, à partir de là, la relation et
même le vécu de la communauté, mais dans le respect absolu de
cette individualité. Il prône une sorte de bootstrap
philosophique qu’on appelle le kathénothéisme – la théorie du
bootstrap
du physicien Geoffrey Chew, aussi appelée la « démocratie
nucléaire », veut que nos modèles de l’Univers ont tous un
point aveugle et se complètent les uns les autres en se reliant par
cette incomplétude. Von Franz propose une vision équivalente pour
nos modèles de l’inconscient et de la psyché, et ce n’est pas
sans évoquer la démonstration implacable par Gödel du fait
qu’aucun de nos systèmes mathématiques ne saurait être complet :
ils reposent tous sur des axiomes indécidables, c’est-à-dire
finalement sur une irrationalité. Mais quel rapport avec l’Âme du
monde, me direz-vous peut-être ? Et bien c’est simple :
l’Âme du monde se déploie dans la multiplicité des formes
vivantes, des cultures, des individus… et elle est mise à mort par
la massification et l’uniformisation, qu’il s’agisse de celle
qui est opérée par le dogme ou par la société capitaliste, pour
qui la diversité humaine se réduit à la "liberté" de
choisir parmi 500 canaux de télévision qui déversent toutes la
même soupe, insipide, et qui pollue notre intériorité en
l’abreuvant d’images standardisées, nous coupant de notre
intériorité...
 |
| Giusto de Menabuoi, Esprit Saint. 1360-1370. Padoue, Italie |
Harmonia Abrahamica
Il
faut préciser ce point : Corbin est semble-t-il toujours resté
"chrétien", même si ce terme mérite caution en ce qui le
concerne ; à la différence d’autres grands esprits qui ont
mené une recherche similaire, comme René Guénon ('Abdel Wâhed
Yahiâ) ou Frithjof Schuon (`Īsā Nūr al-Dīn), il ne s’est
jamais converti à l’islam, même s’il disait volontiers « nous »
en parlant avec ses amis chiites. En fait, il embrassait l’ensemble
des religions abrahamiques – la juive, la chrétienne et la
musulmane – dans sa vision. Et c’est précisément là qu’est
peut-être sa contribution la plus décisive au combat pour l’Âme
du monde. Cheetham nous dit : « On peut légitimement
affirmer que l’œuvre entière de Corbin visait, à la base, à
mettre en lumière les profondes affinités entre les traditions
mystiques – souvent hétérodoxes – du christianisme et de
l’islam, ainsi qu’entre celles-ci et des courants analogues au
sein du judaïsme. » Cet effort renvoie aux tentatives des
premiers chrétiens pour harmoniser les quatre évangiles et
retrouver ce qu’on appelait l’harmonie évangélique (Harmonia
Evangelica).
Mais Corbin a envisagé pour sa part une harmonie abrahamique
(Harmonia
Abrahamica)
qui met en lumière une unité profonde entre les trois religions du
Livre, ou pourrait-on dire de la Révélation, en dessous des
différences de surface qui font le jeu des autorités qui prétendent
capter la Lumière, se l’approprier. Pourquoi est-ce important en
ce qui concerne l’Âme du monde ? Parce que c’est à ce
moment de la captation de l’Eau vive que s’origine la disparition
de l’Âme du monde dans notre culture, bien avant l’irruption de
la technologie, l’avènement du capitalisme, etc...
Bien
sûr, l’Harmonia
Abrahamica
requiert une christologie très différente de celle qui est devenue
un dogme, et en fait, un retour aux sources, c’est-à-dire à la
christologie de l’Église de Jacques, la première communauté
"chrétienne" de Jérusalem, et de juifs partisans de
Yeshua – j’hésite à dire « judéo-chrétiens » –
que l’on appelle les ébionites. Ces derniers, dont le nom
signifie « les pauvres » (ce que désigne aussi le mot
dârwish
qui désigne les derviches, en persan), n’avaient pas de doctrine
de la Trinité ni de notion de l’incarnation du Fils de Dieu mort
pour racheter nos péchés, ni de l’union consubstantielle des
natures divine et humaine en Jésus. Je vous prie en passant de noter
que lorsque je parle de l’individu mythique au centre de notre
culture occidentale, je l’appelle Jésus comme tout le monde, mais
quand j’évoque l’homme, juif, qui a enseigné il y a 2000 ans,
je l’appelle par le nom araméen sous lequel il était connu :
Yeshua, ou Yeshua Ha-Notzri (le Nazaréen). Pour les ébionites,
Yeshua était un homme comme les autres que son chemin spirituel a
amené à recevoir l’Esprit au bord du Jourdain, c’est-à-dire à
être illuminé par le Christos Angelos, l’Ange de l’Humanité
pourrait-on dire, la figure céleste du « Fils de l’Homme »,
de l’Anthropos dont il est question dans les livres d’Hénoch. Il
est le Tsaddiq par excellence, le Juste, qui a réalisé une forme
d’Éveil à partir duquel il devient d’une certaine façon un
Livre vivant, une incarnation de la Présence divine dans un sens
très différent de celui que lui donnera le christianisme.
Au
lieu de promouvoir comme ce dernier l’idée d’une incarnation
historique de Dieu – notion qui scandalise Corbin car elle implique
une confusion des plans et finalement le triomphe de l’historicisme
qu’il dénonce – les ébionites, comme sans doute la plupart des
contemporains juifs de Yeshua, inscrivent cet épisode dans la
Tradition du Vrai Prophète. Celle-ci veut que depuis Adam inclus,
l’Ange de l’Humanité se soit incarné en Noé, Hénoch, Abraham,
Jacob, Moïse… et donc finalement Yeshua. C’est une chaîne
prophétique de manifestations successives, qui ne sont pas pour
autant des « réincarnations », dont l’aspect le plus
renversant peut-être est qu’elle est liée à la Sagesse de Dieu.
Revoilà notre Sophia qui au travers de la figure du Vrai
Prophète, c’est-à-dire du Christ éternel, l’Anthropos, se
manifestant de loin en loin comme guide de l’humanité, se hâte
« vers le lieu de son repos ». On a pu établir que de
son vivant, Yeshua était souvent désigné comme « l’enfant
de la Sagesse », ce qui allait avec sa propension à accueillir
tout le monde, aussi bien les prostituées et les publicains que les
érudits et les dévots. Ce lien à la Sagesse divine transparaît en
différents endroits dans les évangiles, et particulièrement quand
Jésus parle de lui-même comme d’une poule cherchant à rassembler
ses petits (Matt. 23:37-38), ce qui était une image très parlante à
l’époque pour évoquer la Sagesse. Ce point concernant la Sophia
divine est important car une des déviations fondamentales de
l’enseignement originel tient certainement à l’élimination du
Féminin, c’est-à-dire à l’infériorisation des femmes et au
rejet de la Terre, de la Nature, au nom d’une transcendance
céleste, mais aussi du fait du lien que nous avons pu déjà établir
entre la Sophia – en hébreu, la Shekinah
(Gloire de la Présence) que l’on peut dire être la Face Féminine
du Divin – avec l’Âme du monde.
A
ce point, vous aurez sans doute compris qu’il y a une
incompatibilité absolue entre la christologie ébionite que reprend
Corbin et la conception paulinienne sur laquelle s’est fondée et
développée ce qu’on appelle le christianisme. Les ébionites ne
rompent pas avec la Torah, bien au contraire : ils s’inscrivent
dans son prolongement en revenant à son esprit. Ils sont
végétariens, refusent tout sacrifice sanglant. D’où la vision de
Paul de la Rédemption tenant dans le sacrifice sanglant du « fils
de Dieu » sur la croix était pour eux un énorme blasphème,
ce qui les conduisait à dénoncer en Paul un « faux
prophète ». Ce dernier s’est en effet institué apôtre de
son propre chef et a écarté les témoins oculaires encore vivants
de l’enseignement et de la vie de Yeshua – cette dernière est
complètement dévalorisée au profit de la mythification de sa mort
dans les visions de Paul.
On
a donc aujourd’hui d’excellentes raisons de penser que la Parole
s’est perdue, sans jamais disparaître entièrement, sous le fatras
du délire paulinien. J’emploie ces termes forts en me fondant sur
le fait que des analyses psychiatriques très sérieuses, fondées
sur les éléments biographiques dont nous disposons, permettent de
penser que Paul était atteint d’épilepsie du lobe temporal et
plus précisément du syndrome de Gastaut-Geschwind qui se
caractérise par une hyposexualité marquée, des préoccupations
philosophiques avec le sentiment d'une destinée personnelle, une
émotivité intense et irritabilité avec des difficultés
relationnelles – le tout coiffé d'une hyperreligiosité. Sa chute
de cheval (probablement un âne d’ailleurs…) sur le chemin de
Damas ainsi que nombre de visions et d’extases répétées décrites
dans ses lettres sont caractéristiques de crises épileptiques. Il y
a cependant une autre hypothèse, encore plus embêtante, qui
pose qu’il était sans doute affecté par un trouble psychotique,
soutenue par son évocation répétée d’une « écharde dans
la chair » qui pourrait bien avoir été une voix intérieure
harcelante, et ses délires de grandeur (« je suis le plus
grand des apôtres ») ainsi que ses ravissements au "troisième
ciel". Ces éléments diagnostics n’invalident pas
nécessairement entièrement ses visions – l’inconscient
collectif s’exprime volontiers au travers des visions des
psychotiques – mais pose un problème énorme : le
christianisme n’est pas fondé sur l’enseignement de Yeshua mais
sur une probable psychose !
Est-il
bien étonnant que notre civilisation soit folle ?
En
islam, on recommande de prêter attention aux propos des majnun,
les fous, car Dieu peut passer des messages à travers leurs délires,
mais de ne surtout pas les suivre…
 |
La Pentecôte: Heures d'Étienne Chevalier, enluminées par Jean Fouquet. Musée Condé, Chantilly |
Il
faut noter, à l’usage en particulier de mes ami.e.s chrétien.ne.s,
que tout ce que je dis là n’invalide pas sur le fond la valeur du
mythe de Dieu acceptant la kénose dans une vie humaine jusqu’à se
donner entièrement dans la souffrance et la mort, ou celui de la
Résurrection qu’on peut voir illustrer symboliquement nos passages
par le cycle vie-mort-vie. On peut aussi fort bien comprendre la
Trinité comme exprimant un jeu d’interrelation entre le Mystère,
la Conscience qui en est la Fille unique, et l’Amour qui apparaît
comme l’Esprit Saint de leur relation. On peut tout aussi bien
envisager la consubstantialité des natures divines et humaines de
Jésus comme symbolisant la tension en l’humain entre Ciel et Terre
– notre propre double nature que de nombreuses cultures symbolisent
en parlant de deux âmes humaines, une terrestre et une céleste (par
exemple les âmes Hún et Pò de la tradition chinoise, le Bâ et le
Kâ de l’Égypte, la Neshamah et la Néfesh des Hébreux, etc). On
peut voir dans l’Incarnation du Christ une symbolisation
archétypale du processus de croissance spirituelle de l’humain
jusqu’à la réalisation, dans sa chair, de sa divinité ou de ce
que l’Orient appellerait son Éveil. Ces compréhensions n’étaient
pas entièrement étrangères à la pensée des Pères de l’Église,
en témoigne l’affirmation qui veut que « Dieu s'est fait
homme pour que l’homme se fasse Dieu », évoquant ainsi la
théosis et la seconde naissance spirituelle. Il n’est pas question
ici d’attaquer le christianisme dont la richesse spirituelle est
indéniable mais de mettre en lumière le danger de l’enfermement
de l’âme dans certaines dogmatiques. Le problème tient au fait de
comprendre des images archétypales comme étant des vérités
littérales. La verticalité est perdue dans la seule horizontalité
historique. Parler de mythologie, d’archétypes et de symboles
n’ôte rien à la valeur des images proposées, à moins
précisément d’être incapable d’entendre ce que recèle le
langage mythologique et symbolique, d’ouvrir son esprit à la
puissance vivifiante de la métaphore.
Le
ta’wil
auquel invite Corbin implique de renverser les idoles pour qu’elles
deviennent des icônes, c’est-à-dire qu’elles redeviennes
transparentes à la Lumière. Une idole, c’est une forme à
laquelle on s’arrête en déclarant qu’elle est absolue et qu’on
ne pourra pas aller au-delà ; on tentera alors bien sûr aussi
d’empêcher les autres d’aller au-delà. Jung s’est heurté au
problème avec des prêtres chrétiens qui discutaient de savoir si
le Soi était un symbole pour Jésus, ou Jésus un symbole pour le
Soi, c’est-à-dire – si on évite de faire du Soi une autre idole
intellectuelle – pour l’Infini, Cela qui est au-delà de toutes
les formes et dont les formes jaillissent. En divinisant Jésus, avec
toute la mythologie qui l’entourait – et en prenant cette
mythologie pour une vérité littérale – le christianisme a tenté
d’imposer qu’il ne saurait y avoir d’autre Dieu que Jésus.
C’est le thème de l’Unicité divine mal compris : « il
n’y a qu’un Dieu et c’est mon Dieu ! » Là où le
tawhid
de l’islam ramène à : « il n’y a aucun dieu à part
l’Infiniment Mystérieux ». En écartant l’humanité de
Yeshua, en en faisant l’idole Jésus, le christianisme a barré le
chemin que montrait le Maître et qui consistait en conjoindre la
terre et le ciel, et s’éveiller à l’Amour ici-bas. C’est
toute notre humanité qui en a été blessée.
Nous
pouvons nous interroger à juste raison sur pourquoi et comment les
obsessions de Paul ont rencontré un écho tel dans l’Inconscient
collectif que l’enseignement du Maître a été effacé par la
mythologie du Sauveur suprême tout droit descendu du ciel pour laver
nos péchés en les trempant dans la culpabilité morbide de Paul. On
peut voir par la suite comment des entreprises de conquête du
pouvoir absolu ont effacé toute dissidence sous le rouleau
compresseur du dogme et en s’alliant à la matrice totalitaire de
l’Empire romain dans une brutalité qu’a perpétué le
christianisme au travers des croisades, de la colonisation, etc. On
peut pleurer devant l’infinie bêtise d’un Pierre qui remerciait
son dieu chaque matin de ne pas l’avoir fait femme. André
Monjardet, un ex-dominicain, explique dans l’Autobiographie
de Jésus-Christ
que l’on peut considérer le christianisme
comme « l'archétype de toutes les idéologies occidentales
modernes, du marxisme à l'ultralibéralisme en passant par le
rationalisme », par lesquelles l'Occident s'est toujours
considéré comme seul et unique détenteur d'une vérité
universelle à imposer à tous les autres hommes. Exactement ce
qu’exécrait Corbin. Le christianisme, avec sa notion du Dieu
incarné une fois pour toute dans l’Histoire, réduit l’aventure
de la relation avec le Divin à une foutaise historique lui
permettant d’affirmer sa prééminence sur les autres religions, et
finalement fait le lit des idées de Progrès, de la technologie, de
la domination de la nature et de sa destruction même,
éventuellement, au nom d’une transcendance.
Mais
où tout cela nous amène-t-il, alors, dans la perspective du combat
pour l’Âme du monde et de l’urgence écologique qui lui est
désormais conjointe ?
A
la fin de sa vie, Corbin a publié un texte déterminant sur
l’Harmonia
Abrahamica
en guise de préface à une traduction de l’Évangile
de Barnabé,
texte qui est volontiers présenté comme l’évangile de l’islam
car il reprend le récit de la vie de Jésus tel qu’il est présenté
dans le Coran. Il y souligne un point important : on a
d’excellentes raisons de penser que la prophétologie islamique est
l’héritière directe de la prophétologie judéo-chrétienne,
ébionite en particulier. Corbin ne dit pas que la révélation
coranique découle ou dérive de quelque façon du
judéo-christianisme ; il en reconnaît la valeur propre et
l’originalité, au sens de la proximité avec l’Origine. Il
montre que l’islam a pu servir d’abri aux judéo-chrétiens
descendant des ébionites qui tentaient de survivre aux marges de la
Grande Église à l’époque où vivait le Prophète Muhammad. On
croyait les ébionites complètement disparus dès le IVème
siècle mais on a maintenant des preuves qu’il existait encore des
communautés judéo-chrétiennes au Xème
siècle. Il y avait dans la proximité de Muhammad une communauté
qui réalisait déjà l’harmonie abrahamique, les Honafâ, en ce
sens qu’ils n’étaient ni juifs ni chrétiens mais les deux. Mais
le point le plus important est que l’islam a repris en fait la
tradition du Vrai Prophète, à la différence seulement avec les
ébionites que la succession des christophanies ne s’achève plus
avec le prophète Jésus, mais avec Muhammad, « le Sceau des
Prophètes », dont Yeshua lui-même aurait annoncé la venue,
et qui est présenté comme « la récapitulation de tous les
prophètes ».
Arc-en-ciel spirituel
Je
ne suis pas en disant tout cela en train de vous inviter à vous
convertir à l’islam, pas plus que Corbin ne le faisait. Je cherche
à vous montrer la richesse de l’interconnexion entre les
différents courants religieux et spirituels qui sous-tendent notre
culture, car si nous voulons retrouver le contact avec l’Âme du
monde, il va falloir aller y puiser, chacun.e à notre façon. Nous
sommes, pour la première fois de l’Histoire connue, devant la
possibilité d’un arc-en-ciel spirituel embrassant, au moins chez
quelqu’un.e.s d’entre nous, aussi bien les racines chamaniques
que toutes les branches de l’Arbre de l’Humanité spirituelle.
Cela va bien au-delà de l’harmonie des religions du Livre, dont on
peut souhaiter cependant qu’elles ne soient plus invoquées par les
bellicistes pour répandre leur haine. Comment aujourd’hui n’être
que chrétien, musulman ou bouddhiste ou animiste, ou même qu’athée,
agnostique ou jungien, freudien, etc ? En tant qu’enfants de
l’humanité, nous portons, tout.e.s autant que nous sommes,
l’ensemble de ces potentialités de relations avec le Mystère en
nous-mêmes, fut-ce inconsciemment. C’est le versant spirituel de
la mondialisation qui étrangle notre Âme du monde mais fait le lit
d’une vision complètement nouvelle. Je ne suis pas seul à
entrevoir la possibilité de cet arc-en-ciel : j’ai déjà
cité le père Henri Le Saux, mais on peut aussi évoquer parmi
d’autres le théologien Raoul Panikkar, et mon préféré, un
prêtre catholique nommé Robert Vachon, qui est allé vivre dans
des ashrams et suer dans des huttes de sudation pour incarner un
multiculturalisme spirituel radical. Vivre cette absolue diversité
spirituelle sans en faire un syncrétisme de mauvais aloi, une pauvre
synthèse vidé de son sang... mais au contraire, en faisant vibrer
toutes les cordes spirituelles en nous à sa juste mesure, pourrait
être le défi aujourd’hui pour retrouver le chemin de l’Âme du
monde. Je ne m’étendrai pas sur le fait que ce que je désigne
sous le nom de « gnose jungienne » pourrait être un des
axes permettant non seulement l’harmonie abrahamique mais
l’éclosion de cet arc-en-ciel spirituel.
La
question dès lors n’est pas de savoir si vous êtes jungien /
chrétien / musulman / athée, etc... mais comment l’êtes-vous :
ouvert.e, disposé.e à la relation avec l’autre, prêt.e à vous
enrichir de la diversité de notre humanité, ou fermé.e comme une
huître sur vos petites certitudes ? Au fond, ce à quoi je nous
invite là, c’est à une exploration des profondeurs de notre
Inconscient collectif pour retrouver, chacun.e à notre façon, la
source vive de l’Âme du monde et assumer notre individualité pure
sans prétendre à la vérité absolue. C’est ce que j’ai dû
faire pour ma part, à partir d’un certain point d’exploration de
mon inconscient personnel – je ne pouvais éviter de me confronter
avec la figure du Christ au cœur de notre inconscient culturel, et
en tant que descendant de colons français en Afrique du Nord, avec
l’ombre portée de l’islam. Cela m’amène à me positionner
comme un Honafâ à ma façon, cherchant à réaliser l’harmonie
abrahamique avec une touche de Dharma-Gaïa épicé d’anarchisme
jungien. Je ne parle pas de cela pour me mettre en avant, mais pour
m’impliquer personnellement dans ce que j’écris ici. Jung et
Corbin m’ont été, et me sont encore, des alliés infiniment
précieux par ce qu’ils communiquent de leurs expériences de vie
et de leurs réflexion dans ce chemin sans destination, mais c’est
la figure de l’Ange de Corbin qui sans doute se sera avérée la
plus grande aide. Cet Ange (étymologiquement le Messager), qui parle
entre autres dans nos rêves, était connu dans de nombreuses
cultures comme, par exemple, le daïmon
platonicien, la Nature Parfaite hermétique, le Jumeau Céleste
manichéen, le Tselem kabbalistique, la Daēnā mazdéenne, etc.
C’est le représentant du Mundus
Imaginalis
(alam
al-mithal),
du monde de l’âme. Je
me garderai de chercher à équivaloir l’Ange des traditions
ancestrales avec le Soi jungien – je pense qu’il faut absolument
éviter de jouer à ces jeux intellectuels réducteurs et respecter
chaque forme d’expression dans sa nature propre, faire vibrer sa
corde spécifique...
Ce
qui est certain, c’est que la présence de l’Ange tout comme la
possibilité d’une relation consciente avec le Soi pose l’idée
de la capacité de relation avec ce que Mani désignait comme notre
Jumeau céleste, c’est-à-dire une dimension de nous-mêmes qui
n’appartient pas au temps, qui voit les choses sans l’opacité de
la matière – un « savoir absolu de l’Inconscient »,
disait Jung. Or l’apport le plus fondamental de Corbin, finalement,
tient dans une idée simple mais terriblement hérétique : même
si le cycle prophétique est clos avec le Sceau des Prophètes, en
fait la Révélation – c’est-à-dire le contact vivant avec la
Lumière, l’Intelligence divine – n’est jamais close car nous
n’avons jamais fini de lire les textes, et le grand Texte de la
Nature. La révélation se poursuit dans notre recherche du sens
intérieur, de la Parole perdue, et le renouvellement de notre
compréhension des textes. Dès lors, notre tâche commune est
d’aller, chacun.e d’entre nous, au bout du ta’wil
de notre âme pour assumer notre singularité spirituelle, avec
l’aide de notre Ange. Et Corbin d’affirmer quelque chose d’énorme
conséquence pour notre futur : les Écritures Sacrées ne sont
jamais closes. Nul ne peut prétendre limiter l’action créatrice
de l’Esprit Saint qui amène toujours une nouvelle vision. Nous
devons être prêt.e.s à abandonner l’ancien, qui ne sert plus la
Vie, pour accueillir le Nouveau…
Dans
ce sens, se pourrait-il qu’un nouveau cycle de révélation ait
commencé en 1943 en Hongrie quand quatre jeunes gens ont entamé un
échange étonnant avec leurs Maîtres intérieurs, ce qui a donné
la publication ultérieure des Dialogues
avec l’Ange,
un texte vivifiant ? Je sais de source sûre que Corbin en a eu
connaissance et les a trouvé passionnants. Est-ce encore un hasard
que les textes gnostiques perdus, dont en particulier les précieux
évangile selon Thomas
et évangile
selon Philippe,
soient ressortis de terre en 1945 à Nag Hammadi en Égypte ?
Comment qualifier le foisonnement de propositions de recherche
spirituelle rendues accessibles par l’Internet, sans équivalent
depuis l’époque où vivait Yeshua, sinon d’une révolution qui
semble se chercher ?
Puisse l’Âme du monde nous venir en
aide !
Je
dirai simplement, en ma qualité d’onirologue – ou plutôt
d’amoureux de la sagesse des rêves –, puisque je n’ai pas
d’autre qualification pour parler, que
le travail avec les rêves, s’il n’est pas intimement orienté
vers l’Ange, et à travers lui vers l’Âme du monde, est vain. Il
ne fait que tourner en rond dans la cage de l’égo avec sa
psychologie limitante. L’Ange n’est pas une certitude sur
laquelle nous appuyer, mais un possible qu’il nous faut Imaginer
pour réaliser notre individualité la plus pure, notre être
essentiel. Marguerite Kardos, qui a été proche de Gitta Mallasz, la
"scribe des Dialogues", nous dit que l’Ange est « le
« tout possible » en nous ! L’ange est le plus haut niveau de
soi, il est notre pôle de lumière. Il est notre « potentialité
évolutive » ». En l’imaginant, c’est-à-dire en redonnant
force à notre Imagination créatrice comme nous y invitait Corbin,
nous lui donnons voix. Il s’agit de redonner vie à la dimension
poétique de nos existence, au sens premier de la poiesis
grecque, c’est-à-dire la capacité créatrice de l’Imagination
qui féconde le réel en dévoilant sa profondeur inconnue. Gitta
Mallasz elle-même précise : « Celui que j’ai nommé « Ange
» a peu de ressemblance avec l’Ange des Traditions. L’Ange, pour
moi, est ma moitié vivifiante – et moi, je suis sa moitié
vivifiée. Il est ma préfiguration dans l’invisible – et moi, je
suis sa figuration dans le visible. »
Dans
la suite de ces mots, nous pouvons imaginer l’Âme du monde comme
étant le versant invisible de notre monde, mais aussi sa dimension
vivifiante. Roszak s’interrogeait dans la suite d’Hillman sur le
fait que la vision animiste du monde, la plus naturelle et en lien
avec l’Âme du monde, ait été censurée aussi bien par la
doctrine chrétienne que l’objectivité scientifique. Il écrit :
« Dans
notre culture, être à l'écoute des voix de la Terre, faire comme
si le monde non humain sentait, entendait et parlait, constituerait
l'essence même de la folie pour la grande majorité des gens. Se
peut-il que la psychothérapie, en véhiculant cette conception de la
folie, se fasse la défenseuse du plus enfoui de tous nos
refoulements, de la forme de mutilation psychique la plus essentielle
au développement de la civilisation industrielle, à savoir
l'hypothèse selon laquelle la Terre est chose morte, matière inerte
et servile, sans aucun sentiment, ni mémoire, ni intentionnalité
propre ? »
Poser
la question, c’est y répondre. D’où la nécessité urgente
d’inviter le numineux et l’Âme du monde dans la psychothérapie,
et plus largement dans tous les aspects de notre existence...
Je
vous rappelle ma conclusion, déjà énoncée : ce n’est pas
l’Âme du monde qui a besoin de nous dans ce combat, mais c’est
nous qui avons besoin d’Elle. Le combat pour l’Âme du monde se
déroule en chacun.e de nous, et c’est la lutte finale pour notre
âme. C’est en nous-mêmes d’abord qu’il faut sauvegarder
l’idée que nous vivons dans un monde vivant, et que notre vie est
liée à une plus grande Vie qui prend soin de nous, qui murmure dans
nos rêves, nos intuitions, nos visions. Il s’agit de retrouver la
dimension sacrée dans la Nature elle-même – d’en faire une
icône transparente à une Lumière qui pourra éclairer nos pas !
–, et dans nos existences, de revenir au miracle d’être en vie,
d’être conscient.e., aimant.e. Car c’est un miracle, une
merveille, que rien ne devrait pouvoir nous convaincre de banaliser,
de réduire à l’insignifiance. Si nous le faisons, c’est que
nous manquons à nous-mêmes, à la dimension verticale de notre
existence ! Il y a là une guerre sainte, un jihad
qu’il nous appartient à tou.te.s de mener pour retrouver notre
dignité d’êtres humain.e.s, filles et fils de la Terre et du
Ciel, étincelles de l’Âme du monde scintillant dans la nuit
noire…
Et
nous ne sommes donc pas seul.e.s dans ce combat solitaire mais
solidaire. Je répéterai encore une fois en conclusion la bonne
nouvelle que nous rapporte Nastassia Martin, le témoignage de
Daria : « quand l’électricité s’est arrêtée, nous
avons recommencé à rêver... » Je ne suis pas prophète, mais
il se pourrait bien que l’électricité s’arrête pour nous aussi
un de ces jours.
Puissions-nous
rêver alors !
***
Le
dernier mot à l’Ange des Dialogues :
LE
RÊVE EST IMAGE,
TOI
AUSSI TU ES IMAGE.
C'EST
LUI/ELLE QUI S'ÉVEILLERA EN TOI.
(Entretien
9 avec Lili)
 |
| Annonciation, tableau de Fra Angelico |
La première partie de cet essai est disponible ici : combat pour l'Âme du Monde 1/2. Si vous souhaitez lire l'ensemble de cette
réflexion sans illustrations, vous pouvez la télécharger sous format PDF ici : combat pour l'Âme du monde (intégral).
Le
présent article s'inscrit dans une série qui commence avec une
réflexion qui vise à mettre en lumière qu'il est réducteur d'assimiler
la démarche de Jung à une psychanalyse, et de parler de "psychanalyse
jungienne". Vous le trouverez ici : Non, pas une psychanalyse !
Le
second de la série, qui lui donne un cadre théorique large, explore la
possibilité de présenter, non sans quelques réserves, la démarche de
Jung comme relevant de l'élaboration d'une gnose moderne : dans quelle
mesure a-t-il reformulé l'ancienne voie dans des termes qui nous la
rendent plus directement accessible ? Vous le trouverez ici : Gnose jungienne.
Le troisième de la série cherche
à tirer les conséquences pratiques de la réflexion que je présente ici
sur la gnose jungienne, en explorant les conséquences d'une affirmation
que Jung a répété tout au long de sa vie (et qui n'a rien de
psychanalytique) : « L'accès au numineux est la seule véritable
thérapie. » Vous trouverez cet article ici : Psychothérapie verticale.