samedi 31 janvier 2026

La porte lumineuse


Je ne trouve pas le temps ces jours-ci d’écrire pour ce blogue. Ou peut-être glisse-je tout simplement dans le silence. Je peux voir deux raisons à cela. L’une est que j’ai dit, me semble-t-il, à peu près tout ce que j’avais à dire à propos des rêves. Je ne peux pas dire que j’en ai fait le tour – le domaine du rêve est tout simplement infini… –, mais il y a quelque chose de circulaire cependant qui apparaît au travers de l’exploration du champ du rêve : j’en reviens à la base, c’est-à-dire aux résonances qui font vibrer la loge de rêves, et à un certain lâcher-prise. Le Rêve nous traverse ! Il est amusant de mon point de vue de constater que l’apport le plus intéressant ces dernières années sur le rêve nous vient d’un mathématicien de génie plutôt que d’un psychologue, mais j’ai déjà écrit sur le sujet et je ne me répéterai donc pas. Bien sûr, la recherche continue et il y aura toujours de nouvelles découvertes à partager. Mais après plus de trente années à m’intéresser intensément à ce domaine, mon regard se réoriente donc tranquillement vers une autre dimension du Travail. Je me souviens que j’étais surpris à une certaine époque d’entendre un de mes mentors me dire que le rêve n’était qu’une porte, et qu’il ne fallait pas rester dans le cadre de celle-ci. Il serait dommage, me disait-il en riant, de ne pas aller voir ce qu’il y a derrière la porte. Peut-être est-ce l’âge, car j’ai à peu près le même temps passé sur Terre que lui quand il me tenait ces propos, mais je crois que je commence à comprendre de quoi il voulait parler…

Il y a une autre raison à ce silence qui s’accroît en moi. Je suis, comme beaucoup d’entre nous, parfois abasourdi par le vent de folie qui semble emporter notre monde. Je n’ai pas envie d’ajouter des paroles inutiles à la cacophonie du monde ambiant. Depuis la réélection de qui vous savez, je me suis intéressé en profondeur aux origines et aux contours de la psychose collective à laquelle nos sociétés dites développées semblent sur le point de succomber. J’ai relu ce que Jung écrivait en 1945 dans Après la catastrophe, et j’ai été effrayé par les parallèles qu’on pouvait tirer avec notre situation présente.

"Continuez comme ça, ils pensent toujours que je suis une métaphore discutable"

Cependant, je ne crois pas utile de s’étendre sur les progrès du mal. Il me paraît beaucoup plus important d’insister sur ce qui va bien dans notre monde (par exemple le formidable élan de solidarité qui entoure les exactions de la criminelle police qui sévit ces temps-ci à Minneapolis). Cela nous ramène à ce qui est, selon moi, le principal point de différentiation entre l’accompagnement psycho-spirituel et la psychothérapie : cette dernière met surtout l’accent sur ce qui va mal ou a mal tourné, en particulier les traumatismes… pour leur chercher des solutions. Dans une approche psycho-spirituelle, nous ne négligeons pas les difficultés et la souffrance et nous leur cherchons bien sûr remède, mais pour cela, nous cherchons d’abord à faire ressortir ce qui va bien. Nous mettons en évidence le fait que, quoi qui soit arrivé ou qui se passe, il y a une zone intacte dans la psyché, inviolable, inaltérable. Nous faisons confiance à celle-ci pour irriguer tout ce qu’il y a de vivant dans l’être. C’est de cet endroit que nous viennent les rêves, qui nous ramènent toujours à cet espace sain en nous-mêmes...

Pour écrire, il m’a fallu donc retrouver ce point de paix intérieure à partir duquel je puis parler sans ajouter, du moins je l’espère, à la folie du monde. C’est à partir de là, et de nulle part ailleurs, que j’espère écrire à l’avenir. On évoque beaucoup Hanna Harendt ces derniers temps pour ses écrits sur la banalité du mal et sur le totalitarisme, qui semblent malheureusement encore être d’une actualité brûlante. J’aimerais simplement, comme une exergue à toute ma réflexion ici, citer ses mots tirés d’une lettre envoyée en juillet 1963 à son ami Gershom Scholem :

« J’estime effectivement aujourd’hui que seul le mal est toujours extrême, mais jamais radical, qu’il n’a pas de profondeur, et pas de caractère démoniaque. S’il peut ravager le monde entier, c’est précisément parce que, tel un champignon, il se propage à sa surface. Ce qui est profond en revanche, et radical, c’est le bien – et lui seul. »


Aujourd’hui, si j’ai pris ma plume, c’est aussi que j’ai entendu deux rêves qui m’ont interpellé et que j’ai eu envie de vous partager car ils pointent dans une direction qu’il me semble important de souligner. Le premier de ces rêves a été reçu par une femme qui traverse une grande transition de vie :

Je me trouve dans un environnement assez boisé. Se trouvent par là d’autres personnes, toutes plus ou moins liées à la sangha bouddhiste qui vient dans le coin. Une femme doit accoucher me dit-on et Nathalie me demande si je suis d’accord pour aider avec 2-3 personnes, dont Nathalie, cette femme dans son accouchement, ce que j’accepte sans hésiter, plus qu’intéressée, honorée de participer à un tel processus. Je vois brièvement la femme en question, debout devant moi, qui me dit quelque chose. Puis finalement c’est une équipe médicale qui va s’en charger car je vois se garer un peu plus loin près de la petite maison en bois où se trouve probablement la femme, 2 énormes fourgons médicalisés.

L’enfant est né et c’est à moi qu’il revient de m’en occuper. A peine plus grand que mes mains entre lesquelles je le tiens à hauteur de mon visage, le nourrisson est intégralement emmailloté dans une étoffe ou peut-être même du papier, à l'image d'une chrysalide. Je prends l’initiative de découvrir au moins sa tête et défais le papier/l’étoffe sur le pourtour de la tête, comme on le ferait avec le papier d’un cornet de glace, et le beau visage délicatement rond de l’enfant apparaît, qui me regarde de ses grands yeux bruns sombre. Je tiens toujours le nourrisson entre mes deux mains, et parce que je ne me sens pas très assurée et crains de le faire tomber, je le dépose délicatement sur une table rectangulaire qui se trouve devant moi et alors que je le contemple, je perçois en moi, furtif et retenu, le désir de le tenir, de le sentir tout contre moi.

Je suis à l’extérieur dans les environs de la maison et je me souviens soudain, affolée, que j’ai laissé l’enfant sur la table et que le risque est grand qu’il en tombe. Je me mets donc fébrilement en route pour retourner auprès de lui mais j’ai beau arpenter le coin en long et en large, je n’arrive pas à retrouver la maison. J’entends, l’espace d’un instant, les vagissements/pleurs de l’enfant ce qui me rassure car cela signifie qu’il est toujours sur la table. Je demande je crois à Nathalie qui est par là si elle se souvient où se trouve la maison mais elle n’en n’est pas sûre. Je ne retrouve pas la maison.

Le thème du rêve est assez clair : la rêveuse est invitée à aider à la naissance d’une nouvelle vie, et à prendre soin de celle-ci. Le fait que ce soit une autre femme qu’elle qui accouche indique que le rôle du conscient est simplement d’assistance – c’est une part d’elle-même, on pourrait dire son inconscient… qui doit donner naissance. La proximité de la sangha bouddhiste, avec laquelle la rêveuse a passé beaucoup de temps mais dont elle s’est éloignée, signale la nature spirituelle du travail en cours. La présence de son amie Nathalie renvoie directement aux circonstances dans lesquelles la rêveuse a été jetée dans une violente transition de vie – c’est une façon pour le rêve de souligner que cette dernière est bien liée à l’émergence d’une nouvelle vie…

Je n’interpréterai pas ici le rêve, qui a été discuté en profondeur avec la rêveuse et a bien sûr une dimension personnelle dans laquelle je n’entrerai pas. Je veux simplement souligner qu’il ressort que le pivot du rêve est dans l’échange de regards avec l’enfant – il se produit là quelque chose d’indescriptible, de l’ordre du contact avec le mystère. Cet enfant est clairement une représentation du Soi qui commence à se manifester, ou pourrait-on dire à s’incarner, dans la vie de la rêveuse sous une nouvelle forme. Il n’est pas anodin bien sûr qu’il soit enveloppé dans une sorte de chrysalide : il y a là un clin d’œil qui réfère à la transformation radicale de la chenille en papillon, qui n’est jamais chose aisée. Bien souvent, le Soi apparaît dans les rêves de façon tout à fait discrète, qui passerait presque inaperçu, par exemple donc sous la forme d’un bébé. Ici, la rêveuse et moi ne pouvions le rater car elle avait, suite à un exercice visant à la réconciliation des opposés que je lui avais proposé, réalisé le dessin qui illustre cet article, où l’enfant divin apparaît dans toute sa splendeur. Mais bien sûr, le rêve souligne aussi les peurs de la rêveuse, sa crainte de « laisser tomber » le Nouveau qui émerge dans sa vie, et son désir d’établir une connexion vivante avec celui-ci : nous sommes convenus que le mouvement le plus important du rêve est sans doute dans son désir d’un contact sensible, charnel, avec celui-ci.

Cependant, à ce point de la vie de la rêveuse, l’errance est inévitable. Elle ne retrouve pas la maison, même si celle-ci n’est pas loin – elle peut entendre l’enfant pleurer. Il faut le dire : il n’y a pas de transition importante sans errance, sans égarement. Il est nécessaire de perdre à un moment toutes les cartes pour pouvoir aborder à une nouvelle vision de l’existence. On ne souligne jamais assez l’importance de l’errance, la nécessité de vivre pleinement celle-ci. L’essentiel, dans un tel passage, est de conserver ne serait-ce que la mémoire d’un contact vivant avec le Soi qui agit comme un phare dans la nuit – ici, le regard et la présence de cet enfant. Le rôle de l’analyste est simplement d’offrir une présence, de permettre de rester en relation, dans cette Œuvre au Noir et d’incarner la confiance dans le Soi qui, même s’il apparaît sous la forme d’un enfant, saura guider la rêveuse. J’aime bien rappeler ces mots de Tolkien, qu’il met dans la bouche du futur roi Aragorn dans Le Seigneur des anneaux :

« Tous ceux qui errent ne sont pas perdus. »

Cet enseignement pourrait valoir pour notre époque. Se pourrait-il que toute l’humanité soit en errance à ce point ? Gardons foi...

 

Et voici un autre rêve, qu’a reçu une jeune femme très intéressée par les rêves :

Je parle avec Robert Moss. Il est très gentil et nous échangeons autour des rêves. A un moment, il me donne une carte qui représente un dragon et une pleine lune, ce qui me touche beaucoup car j’aime beaucoup les dragons. Plus tard, il prend une feuille de papier et entoure quelque chose sur celle-ci. Il semble vouloir me montrer quelque chose. Puis il me montre des nuages noirs dans le ciel et au cœur de ceux-ci, une porte lumineuse… et il me demande si je sais ce que c’est. Je me dis dans mon for intérieur que ce sont les ténèbres mais je dis que c’est la porte qui ramène à la Source. Il me dit « exactement » et il ajoute que si je passe par cette porte, je reviendrai à la Source.

Plus tard, je suis en voiture et j’observe dans le ciel que je peux voir, derrière le soleil, la lune en transparence. Je me fais la réflexion que c’est la même entité.

Robert Moss est un enseignant fameux dans le domaine du travail avec les rêves. La rêveuse et moi avions quelques temps auparavant discuté de sa lecture du livre de Moss Les Iroquois et le rêve chamanique, auquel elle avait été particulièrement sensible. La carte montrant un dragon et une pleine lune semble évoquer une conjonction remarquable : le dragon symbolise volontiers une énergie très yang, un feu pour ainsi dire inarrêtable, qui rencontre ici la maîtresse symbolique de la nuit, liée bien sûr aux rêves, dans sa plénitude.

On retrouvera en fin du rêve une autre conjonction remarquable avec le soleil et la lune apparaissant en transparence, symbole de l’union alchimique des principes masculin et féminin, de la conscience et de l’inconscient. Il se trouve que je parlais la veille de l’écoute de ce rêve, dans un cours, du fait que le Omkar hindou, qui symbolise le fameux AUM, représente l’illumination comme une lune conjointe à un soleil. J’ai bien sûr sursauté en entendant ce rêve, avec l’impression d’une coïncidence remarquable qui venait souligner le symbole. La rêveuse semble ainsi prendre conscience de l’identité fondamentale de la conscience et de l’inconscient, c’est-à-dire de l’unité de la psyché qui forme, quand ces deux sont unis, une seule entité. C’est une intuition assez étonnante de la non-dualité au-delà des apparences. Mais l’élément qui a le plus attiré mon attention ici est la porte entourée de ténèbres, qui reconduit à la Source. Le fait que la porte soit entourée de noirceur nous renvoie à la dualité inhérente à notre monde. Un très beau haïku de la poétesse palestinienne Han Jouda dans son recueil Gaza ô ma joie exprime magnifiquement cette dualité :

Ce monde
Énorme tas d’aiguilles
Cache une fleur

Poster du FPLP qui dit : « une fleur est une fleur est un drapeau »

Il n’est pas facile de parler de cette porte lumineuse, qui reconduit directement à la Source, car on peut facilement, à ce sujet, parler pour ne rien dire. On peut penser s’en tirer à bon compte en disant qu’il s’agit là d’un symbole du Soi, mais encore ? Avec l’enfant plus haut, nous pouvions au moins lier celui-ci à l’apparition d’une nouvelle vie, d’un sens peut-être émergeant de la transition vécue par la rêveuse. Ici, il est simplement question de revenir à la Source, ce qui évoque directement une dimension numineuse, pour ne pas dire religieuse (au sens noble du lien avec le Mystère créateur). En s’en tenant au concept jungien du Soi, on risque fort de "psychologiser" ce dont il est question – n’oublions pas que Jung a choisi ce terme en référence à l’Atman oriental, car il ne pouvait faire autrement que de reconnaître la dimension spirituelle de ce que le mot désignait. Les jungiens feraient bien, quand ils évoquent le Soi, de se laver la bouche comme les bouddhistes zen le font quand ils prononcent le nom « Bouddha ». Nous voilà donc obligé.e.s de réintroduire ce gros mot de DieuE dans le rêve – je lui ajoute un "E" pour bien marquer le fait que ce qui est évoqué là est au-delà des opposés, inclut une dimension féminine, et réclame à notre époque de se débarrasser des projections patriarcales.

Et voilà donc que DieuE réapparaît dans un rêve à propos des rêves, avec l’enseignant du travail avec les rêves qui montre cette porte à la rêveuse ! Chacun.e en fera ce qu’iel voudra en fonction de ses croyances. Sur le plan existentiel, hors de tout dogme, DieuE renvoie à ce pourquoi il est quelque chose plutôt que rien, et dès lors, à ce qui donne sens et valeur à l’existence. Une fois cela dit, nous devons mettre notre main devant notre bouche. C’est-à-dire que nous devons nous garder de réduire à une explication psychologique ou à une dogmatique quelconque l’expérience intérieure de celleux qui sont invité.e.s à contempler, et peut-être franchir en conscience, la porte lumineuse.

Le thème de la lumière dans le registre spirituel est universel : elle est ce qui fait voir, ce qui éclaire, ce qui chasse l’obscurité. Le prologue de l’évangile de Jean évoque cette « lumière de la Vie » que les ténèbres ne saisissent pas. Le Coran (24.35) dit ouvertement qu’Allah «  est la Lumière des cieux et de la terre. » et poursuit en ajoutant que :

«  Lumière sur lumière. Allah guide vers Sa lumière qui Il veut. »

La suite du texte laisse entendre que la Source donne des paraboles, mais on pourrait aussi entendre des rêves, à qui Iel veut offrir une guidance. Dans un tout autre contexte, Sri Nisargadatta, qui a réalisé le Soi au sens du Vedanta, déclare :

« Je suis la lumière où apparaissent et disparaissent tous les rêves »

et il ajoute ailleurs :

« Vous êtes lumière. Votre nature est lumière qui se produit d’elle-même. Vous êtes seulement lumière. »

Cette lumière qu’évoque Sri Nisargadatta est pure connaissance, et c’est précisément ce que disent les Upanishads du Soi. Ainsi lisons-nous ce dialogue dans la Brihadaranyaka Upanishad :

- « Qu’est-ce que le Soi ?

- C’est, parmi les organes vitaux, celui qui est fait de connaissance, l’esprit qui brille à l’intérieur du cœur. »

Enfin, pour revenir plus près de notre culture et à une approche qui pourrait renouveler en profondeur notre perception du fait religieux, il y a ces mots de l’évangile de Thomas qui résonne avec ceux de Sri Nisargadatta :

« Yeshua dit : Je suis la lumière qui est sur eux tous (...) » (logion 77)

« Si l’on vous interroge : d’où êtes-vous ? Dites-leur : nous sommes venus de la lumière, de là où la lumière est née d’elle-même. » (logion 50)

Et encore :

« Il y a de la lumière au-dedans d’un être lumineux, et il illumine le monde entier. S’il n’illumine pas, il est ténèbres ». (logion 24)

Sans entrer plus avant dans le détail de la nature de cette lumière et de ce qu’il y a derrière la porte lumineuse – c’est à chacun.e d’y aller voir... –, je saisis simplement cette occasion pour signaler que sans cette visée spirituelle, le travail avec les rêves pourrait s’avérer vain. J’ai déjà parlé dans un autre article (tout ça pour ça) de comment Von Franz souligne que le travail avec l’inconscient ne saurait avoir finalement aucune visée utilitariste – il apporte beaucoup de bénéfices à qui s’y consacre, mais il n’a pas pour but de garantir notre bien-être. Les rêves, nous dit-elle, « n'enseignent ni une connaissance intérieure ni à réaliser quelque chose, mais à exister : ils se contentent d'enseigner à vivre. » On pourrait dire aussi qu’ils nous invitent à devenir pleinement humain.e.s, et que cette humanité implique une relation consciente avec le mystère de l’Origine de tout ce qui est...

Quant à cette Origine, on peut sortir des modèles théistes traditionnels en considérant par exemple le modèle proposé par Jean Houston qui fonde la « psychologie sacrée »1 qu’elle a élaboré : tandis que notre identité individuelle se définit surtout au niveau de frontières nous permettant d’affirmer « c’est moi » (et ce n’est pas toi), nous participons nécessairement à un autre niveau, collectif, où se vit un « nous sommes ». C’est l’espace des mythes et des légendes, des archétypes et des histoires qui fondent des identités collectives, que ce soient celles de familles ou de groupes culturels. 

Ce « nous sommes » peut cependant dépasser ces définitions limitées par l’appartenance à un groupe défini en embrassant le collectif de l’humanité toute entière, et même celui de notre planète Gaïa ou de l’Univers tout entier. Swamiji Prajnanpad, le maître d’Arnaud Desjardins, pointait cette direction en indiquant qu’en fait, le but de la pratique spirituelle n’est pas de faire disparaître le moi mais de le dilater à l’Univers entier – il n’est plus d’autre que moi, et l’affirmation « nulle autre qu’IElle est » devient une évidence sensible. Alors, au-delà du « nous sommes » apparaît le « Je suis », l’affirmation de l’Être qui est à l’origine de tout, se reflète dans la multiplicité des formes. Dès lors, il est clair aussi que cette Source n’est pas située dans le temps, mais est l’éternel Maintenant dans lequel l’Univers et la vie se recréent en chaque instant. La lumière qui irradie de ce « Je suis » antérieur à Abraham comme à tout ce qui s’inscrit dans la temporalité est alors Paix et Amour car ce Maintenant ne saurait être en conflit avec quoi que ce soit qui est. Ainsi, dans la suite du logion 77 de l’évangile de Thomas dont j'ai parlé plus haut, Yeshua déclare :

« Je suis le Tout. Le Tout est sorti de moi, et le Tout est parvenu à moi. Fendez du bois, je suis là ; levez la pierre, vous me trouverez là. »

Il m’est pour ma part de plus en plus clair, et cela participe du silence que j’évoquais au début de cet article, que le travail avec les rêves, tout comme la plupart des psychothérapies, les techniques de transe, etc... relève de ce que l’on peut appeler les mondes intermédiaires. Comme nous le suggère l’Orient dans la carte de la conscience que figure le omkar (voyez mon article OM sweet home pour plus d'information), on peut se représenter cet espace comme un immense océan qui offre d’infinies possibilités, avec autant d’îles que de mondes. On y rencontre toutes sortes de figures archétypales, des Anges comme des démons, des dragons et des hippogriffes, etc – les jungiens y reconnaîtront l’Inconscient collectif qui aime à se représenter comme un océan. On peut aisément se perdre dans ces mondes, en cherchant des choses de moindre valeur – moindre en regard de la Lumière qui éclaire l’existence de l’intérieur – : par exemple la renommée ou la richesse, le pouvoir, la compensation de blessures affectives… mais nous ne devrions jamais perdre de vue que le but du voyage est de revenir à la Source. Le Soi, dans cette perspective, n’est pas un archétype parmi d’autres car il ressort qu’il est le principe ordonnateur de cet Inconscient collectif, qui lui donne sens et valeur, et qui propose une direction à la conscience en quête de son Origine. La porte de lumière agit dans la traversée de cet océan comme un phare, qui permet de garder le cap quoi qu’il advienne.

On peut considérer ce rêve qui la met en évidence comme une bénédiction que reçoit la rêveuse, bénédiction qui vient l’encourager à continuer son travail avec les rêves sans perdre de vue l’essentiel. Il y a peut-être bien là aussi un message qui vaut pour chacun.e d’entre nous tandis que nous traversons des temps troublés, d’obscurité et de tempête sur l’Océan de l’existence…

Puissiez-vous, vous aussi, trouver la porte lumineuse.
 


1 J’en profite pour signaler que mon amie Julie Gille, autrice de Paroles de l’Ombre, donnera début mai un stage de 3 jours d’introduction à la Psychologie sacrée, revisitée et réactualisée. J’y serai, assistant Julie dans cette aventure. Pour plus d’information, voyez : https://ceshum.net/formations/667082000021330040/



dimanche 16 novembre 2025

Le Champ du Rêve


Je vais maintenant commenter ici le texte de Lamia Mechbal que j’ai publié récemment sur ce blogue, intitulé « le rêve comme réalité non ordinaire ». Ce sera l’occasion de faire le point sur nos recherches au sein de la petite communauté de pratiques autour de l’écoute intérieure des rêves, et de dessiner les contours de la nouvelle frontière que j’entrevois pour ma part. La difficulté ici est de me garder bien sûr de toute forme de mansplaining, ce travers courant à bien des hommes et dont je ne suis certainement pas exempt, qui consiste en rephraser ce qu’a déjà dit une femme, pour le lui expliquer alors qu’elle le sait dores et déjà fort bien. Or Lamia a fort bien dit l’essentiel, que je m’attacherai à faire ressortir en repartant de ma propre expérience. Mais surtout, je m’efforcerai d’amener une amplification à son propos pour l’inscrire dans un cadre théorique et en dégager des implications pratiques. Ce sont ces dernières qui nous importent surtout, dans la perspective du travail avec le rêve. Mais il s’agit aussi, en étant à même de poser quelques idées sur l’expérience, d’être capable de la communiquer et de la transmettre, et d’inviter à l’explorer plus avant…

Tout comme le texte de Lamia, la réflexion qui suit, qui pourra sembler longue et ardue, s’adresse en priorité aux praticien.ne.s et étudiant.e.s de l’art du travail avec les rêves. Au-delà de cette audience restreinte, elle parlera peut-être aussi aux personnes engagées dans une approche psycho-spirituelle de la guérison, des constellations systémiques et des états de conscience élargi. Elle s'inscrit dans la continuité de ma série d'études sur l'accompagnement psycho-spirituel. Les illustrations sont, sauf un schéma de mon cru, des peintures de Rob Gonsalves (1959 - 2017), dont les œuvres sont exposées ici : Magic realism.

Avant d’aller plus loin, j’attirerai l’attention sur le sous-titre du texte de Lamia : « à propos d’une bascule intérieure ». Je ne cacherai pas que, lorsque j’ai eu le privilège de lire les premières moutures de son texte, je me suis profondément réjoui car enfin quelqu’un témoignait de quelque chose que j’ai moi-même éprouvé et dont j’ai cherché à rendre compte. Bien sûr, cela ne prouve rien car ce n’est pas un hasard si Lamia est venue travailler avec moi, et je l’ai certainement influencée – ce n’est que lorsque d’autres personnes entièrement extérieures à notre cercle témoigneront d’une expérience similaire que nous pourrons dégager l’objectivité de celle-ci. Pour ma part, la bascule dont parle Lamia a pris forme d’un sentiment grandissant alors qu’au sein du cercle de rêves que j’ai animé à Montréal de 2007 à 2015, nous cherchions à faire se rencontrer travail avec les rêves et méditation, deux mondes qui ne communiquaient guère la plupart du temps. Je considérais ce cercle comme un laboratoire où nous testions toutes sortes de configurations de travail, dont est ressortie le dispositif de la Loge de Rêves, mais aussi une évidence sensible : pour bien écouter un rêve, il faut être dans l’instant présent. Il faut être enraciné dans ce que l’on appelle la pleine conscience (mindfulness), et ainsi, être entièrement réceptif, dans une sensibilité éveillée au rêve, au rêveur, et à tout ce qui entoure le travail. Cette évidence a trouvé ultérieurement sa confirmation dans l’observation de la façon dont Richard Moss travaillait avec les rêves : comme une fenêtre ouverte sans que n’interfère aucune théorie, aucun présupposé mental, aucune grille analytique… Elle s’est cristallisée par la suite dans la pratique de l’écoute intérieure des rêves, dont le mot d’ordre est :

Présence et écoute

Au cours de ces années d’élaboration de ce qui allait donc devenir ma ligne de travail avec le Rêve, une image a pris forme qui encapsulait le sentiment de plus en plus prégnant sur lequel se fondait ma posture intérieure. Ce sentiment se formule dans l’idée qu’au fond, ce n’est pas nous qui travaillons le rêve mais c’est le rêve qui nous travaille, comme – et voilà donc l’image – les vagues de l’océan travaillent le rocher, le sculptent. Renversement de perspective, bascule intérieure, invitation à nous abandonner au mouvement vivant du Rêve qui, rêve après rêve, vient donner forme de plus en plus clairement à une intuition indéfinie de la Présence souriante qui danse dans les rêves. J’ai testé, dans de nombreuses loges de rêves, la puissance suggestive de cette image et comment elle ouvre immédiatement, pour qui veut bien l’entendre, à la réalité énergétique des rêves, qu’ils soient rêvés ou entendus. Je répète, en précisant l’idée :

Ce n’est pas nous, quoi que nous en croyons dans l’illusion de notre volonté de puissance mentale, qui travaillons les rêves. Ce sont les rêves qui nous travaillent de l’intérieur, qui nous in-forment pour autant qu’on leur en laisse la possibilité… comme l’Océan sculpte le rocher, vague après vague, rêve après rêve…


Dès lors, il me paraît important de souligner que la bascule dont parle Lamia est une bascule épistémique, c’est-à-dire concernant notre façon d’accéder à la connaissance, qui s’appuie essentiellement sur – et Lamia le souligne dans la façon dont le champ systémique devient perceptible dans le travail des constellations – « une réalité phénoménologique ». Nous pouvons appeler à notre secours, pour nous appuyer si besoin sur autre chose que le vide tout à la fois obscur et lumineux, Husserl et Merleau-Ponty, mais aussi Jung, dont tout le travail repose sur une phénoménologie scrupuleuse. Les idées présentées ici s’inscrivent en effet dans la suite de la proposition de Jung qui veut que la conscience émerge de l’Inconscient, et pourrait-on ajouter, en émerge en permanence, dans un processus de création de conscience qui dément complètement l’illusion d’autonomie, de continuité et de puissance de la conscience. Dès lors, nous pouvons voir se dessiner, au travers du témoignage et des idées avancées par Lamia, la possibilité d’un renversement radical de perspective dans le travail avec les rêves et avec l’Inconscient.

Ce renversement est rendu nécessaire par le fait que la plupart des méthodes utilisées pour travailler les rêves sont empreintes d’une volonté de puissance inconsciente qui considère le rêve comme un matériau mort dont il faut extraire le sens, si ce n’est par force, du moins par l’habilité du praticien à utiliser telle technique, à appliquer une grille mentale ou un modèle décrivant l’inconscient. L’analogie que l’on peut voir là avec le modèle extractiviste qui est en train de ravager la nature et de détruire notre planète n’échappera à personne. Dans notre monde centré sur la conscience ordinaire et le mental, rien n’est plus important que de maintenir la validité de nos croyances, et en particulier celle en la puissance de la conscience sur les événements extérieurs et intérieurs. Dès lors, nous écartons tout ce qui pourrait menacer ce sentiment de puissance, et cela nous conduit finalement à l’illusion de vivre dans un monde mort. Or pour revenir au rêve, la prémisse essentielle du travail AVEC celui-ci est que le rêve est vivant. J’ai déjà dit ailleurs qu’on ne peut prétendre l’analyser intellectuellement qu’au prix d’en faire un cadavre. Si le rêve est vivant, et veut amener quelque chose d’inconscient à la conscience – idées qui sont les bases pragmatiques de l’écoute intérieure du rêve – alors nous pouvons collaborer avec lui pour permettre au sens d’émerger, à la nouvelle conscience de naître. Mais Lamia nous invite à un pas de plus dans le renversement : il s’agit de nous laisser traverser, de nous rendre disponible à ce que le rêve cherche à rendre conscient à travers nous. Il s’agit d’abandonner toute volonté de puissance pour simplement laisser faire, en conscience, le champ du rêve…

Avant d’élaborer plus avant autour de cette notion de champ, il me faut revenir sur le rêve récurrent que nous présente Lamia en introduction de son texte. Je le rappelle ici :

« Je suis sur un quai de gare. Un train approche. Il a l’air ancien. Je monte à bord. Parfois je m’assois. Parfois je reste debout. Je sais que je dois prendre ce train, mais je ne sais pas où il va. La destination m’échappe. Parfois aussi, un contrôleur me demande mon billet : je le lui montre. Mon ticket est valide. Je suis néanmoins sans repères. Il m’arrive de traverser les wagons, à la recherche de quelques indices. D’autres fois, je descends pour reprendre un autre train. Toujours sans savoir dans quelle direction je dois me rendre. Ni pour quoi faire. »

Lamia raconte comment ce rêve, bien qu’elle ne le comprenne pas alors, agissait en silence. Avec le recul, elle y voit une dimension prémonitoire, parlant « d’une course sans cap, d’un mouvement vide » : le rêve préfigurait un burn-out. Puis elle ajoute que quatre ans plus tard, dans un cercle de rêves auquel elle participait, le sens du rêve lui est apparu comme une évidence : elle a eu « ce jour-là l’impression d’être littéralement traversée par un train. Percutée. » Et le travail avec les rêves lui est apparu comme étant sa voie. C’est heureux : toute personne qui a eu l’occasion d’expérimenter une prémonition importante au travers d’un rêve pourra témoigner du sentiment intime d’unité que ce genre d’événement intérieur communique. On sait alors qu’une intelligence plus vaste que la nôtre est à l’œuvre dans nos rêves, et dans la vie, capable de nous aiguiller sur la bonne voie. Mais je crois que l’on peut avoir maintenant, après avoir lu le texte de Lamia, une autre lecture encore de ce rêve…


Je n’aurai pas le front de penser que le rêve de Lamia était simplement prémonitoire du moment où elle est venue dans un de mes cercles de rêves. Disons, pour filer la métaphore, que ce cercle n’était sans doute qu’une gare où le train du rêve a fait halte avant de continuer son chemin. Observons que le train est un véhicule collectif, qui suit un chemin fort déterminé – des rails – dont il ne saurait dévier, et que le ticket de la rêveuse est valide : elle a le droit de voyager ainsi. Le train a un itinéraire et une destination bien définis, qui contrastent avec l’errance dans laquelle se trouve la rêveuse, qui ne sait où elle va, ce qu’elle fait là. Si Lamia m’avait parlé de son rêve à l’époque, je lui aurais dit : « tu ne sais pas où tu vas, pour quoi faire… mais le train sait où il va, lui. Wait and see ! » J’aurais pu ajouter : « tu voyages avec le non-savoir, tu entres dans l’Inconnu... » et sourire : « quelle chance ! ». Bien sûr, c’est éprouvant… mais c’est un privilège que de quitter les sentiers battus du connu et d’entrer ainsi dans l’errance essentielle. Je songe à un texte de Peter Kingsley (Dark places of wisdom) qui nous le dit bien :

« Si vous avez de la chance, à un certain moment dans votre vie, vous arriverez à un cul-de-sac complet. Ou, en d'autres mots : si vous avez de la chance, vous arriverez à une croisée des chemins et vous verrez que la route sur la gauche vous mène en enfer, que la route sur la droite vous mène en enfer, que la route en avant conduit directement en enfer, et que si vous essayez de retourner d'où vous venez, vous serez complètement et totalement en enfer. Chaque chemin mène en enfer et il n'y pas de porte de sortie. Rien non plus que vous puissiez faire. Rien ne peut plus vous satisfaire.

Alors, si vous êtes prêt, vous vous tournerez vers l'intérieur, et vous découvrirez ce que vous avez toujours désiré mais que vous n'avez jamais trouvé. »

Mais ce sur quoi je veux insister ici est que toute recherche véritable commence par une errance, une perte de repères. Une recherche qui sait d’emblée ce qu’elle cherche n’est pas une véritable recherche – c’est seulement une confirmation qui est recherchée, et l’on risque fort de biaiser les données pour conforter la recherche. L’errance est une étape initiatique essentielle, qui libère du connu et rend disponible à du nouveau. Elle permet de découvrir que, si nous ne savons pas où nous allons, quelque chose en nous sait. Elle fait éprouver la solitude radicale, celle dont Jung nous dit que « quelqu’un doit être seul pour ressentir ce qui le porte ». Ici, c’est le train, dans son mouvement, qui porte la rêveuse et l’emmène vers une destination inconnue d’elle, mais non du conducteur du train. Dès lors, dans une telle errance, on doit demander : qu’est-ce qui appelle ? Qui a acheté le billet de train ?

On peut penser qu’il y avait déjà en germe, dans l’Inconscient auquel Lamia avait accès, une intuition non seulement de la voie du travail avec le rêve qui allait lui apparaître, mais aussi de sa façon toute personnelle de travailler avec le rêve, de l’expérience et de la bascule intérieure dont elle témoigne dans son texte. Tout était déjà là, comme l’arbre est dans la graine. Et déjà le rêve propose de se détendre et de se laisser conduire, emmener, par cela-qui-sait en dedans…


Ceci étant posé, qui enracine ce dont nous cherchons à parler dans l’expérience vivante, nous pouvons aborder le concept de champ du rêve. Lamia en parle fort bien. Qu’il soit entendu d’emblée qu’en allant au-delà de l’interprétation et de l’analyse classiques du rêve, nous n’en dénions pas la valeur. Mais il y a plus, que souligne Lamia :

«  L’analyse et la lecture symbolique demeurent des repères solides. Mais d’autres dimensions se sont ajoutées au fil des années, des formations, des rencontres : l’intuition, le corps, l’attention portée à l’énergie du rêve — et à celle du rêveur. Car chaque rêve rassemble plus qu’un récit. C’est un champ. Un monde en soi. Pas au sens métaphorique, mais comme une réalité sensible. Une forme de présence active, invisible, dans laquelle quelque chose se joue entre le rêve, la personne qui le porte, et celle qui l’écoute. Ce champ, je le perçois comme une vibration, un souffle en mouvement, un lien silencieux. Un espace vivant qui appelle une qualité particulière de présence. À soi. Au rêve. Au Soi. »

Je soulignerai les mots : corps, réalité sensible, énergie, espace vivant, présence.

Ce schéma tente d’illustrer ce dont Lamia parle quand elle évoque (je cite à nouveau) : « une forme de présence active, invisible, dans laquelle quelque chose se joue entre le rêve, la personne qui le porte, et celle qui l’écoute. » Pierre Trigano, dans un article remarquable sur l’éthique du rêve, mettait en lumière la présence d’un Tiers, que nous nommons volontiers le Soi sans prétendre savoir de quoi il retourne vraiment, dans le dialogue entre l’analyste et l’analysant.e. Ici, cette idée est approfondie avec la figuration du rêve comme réalité manifeste, apparente, d’une autre dimension « active, invisible », que l’on peut percevoir comme « une vibration, un souffle en mouvement, un lien silencieux », « un espace vivant qui appelle une qualité particulière de présence. »

Plus loin, Lamia parle encore de ce champ comme d’un « espace invisible mais actif. Un lieu où circulent des informations, des émotions, des mémoires. Un espace de conscience partagée, qui relie les membres d’un système — même ceux qui ne sont plus là. » On remarquera l’insistance sur le mot « invisible » qui revient à plusieurs reprises dans le texte de Lamia, comme quand elle évoque la « structure invisible de (sa) pratique avec les rêves », ou qu’elle explique : 

« Il ne s’agit plus seulement d’interpréter un récit nocturne, mais de reconnaître, dans chaque rêve, un voyage. Une rencontre avec l’invisible — parfois douce, parfois rude — qu’il s’agit d’accompagner avec justesse. »

J’aimerais souligner le courage dont elle fait preuve à parler ainsi. Ce n’est pas seulement que cette rencontre avec l’invisible suscite volontiers une frayeur dont elle nous parle. C’est aussi qu’à partir du moment où l’on parle de l’invisible, on sort des cadres convenus qui voudraient que l’inconscient, c’est seulement dans la tête. Il m’arrive depuis longtemps de lancer dans mes ateliers :

- Et si je vous disais qu’au lieu de parler d’Inconscient, qui n’est jamais que ce dont nous ne sommes pas conscients, en réalité, nous travaillons avec l’Invisible ?

Immanquablement, quel que soit le public, et particulièrement s’il est composé de psychologues, psychiatres, psychanalystes et autres sachants, cette déclaration est accueillie par des regards inquiets. On s’inquiète gentiment pour ma santé mentale. Mais j’observe aussi comment mes auditeurs regardent alors autour d’eux, cherchant quelque indice de la présence d’entités invisibles, et semblent souvent se cramponner un peu à leur siège, comme s’il risquait de leur être dérobé sous leurs fesses par quelque esprit malicieux. Je ne vous cacherai pas que j’en ris. L’évocation de l’Invisible suscite tout d’abord une contraction mentale, et puisqu’il est de toute façon insaisissable, finalement, si tout va bien, une détente du bulbe cérébral. Un lâcher-prise, comme on appelle ça couramment…

Une des difficultés à laquelle nous nous heurtons quand nous abordons cette « réalité phénoménologique » – que beaucoup de personnes rencontrent de différentes façons sans oser en parler – est que nous sortons du cadre de la psychologie. Pourtant, Jung insistait sur la réalité psychique de l’expérience, lui-même n’étant pas avare de témoignages allant dans le sens de la mise en évidence de cet Invisible ; il s’en sortait en parlant de la dimension psychoïde de l’Inconscient, « psychoïde » signifiant ici que ce dernier est psycho-physique, au-delà de la distinction entre psyché et matière. En fait, ce n’est qu’hors du cadre de ce qu’il faut bien appeler la psychologie matérialiste, pour qui la conscience est le produit du cerveau, que nous sommes amenés à sortir… pour revenir à ce que nous disent depuis longtemps les anciens dans le contexte de ce que nous appelons le « chamanisme ». Pour les peuples premiers, c’est une évidence que le rêve est un voyage dans des dimensions mystérieuses, qui nous met en contact avec des réalités invisibles. Lamia souligne comment les livres de Michael Harner et de Mircea Eliade sur ce sujet du chamanisme l’ont aidée à appréhender le rêve comme un état modifié de conscience – ou peut-être au sens strict devrait-on parler d’état élargi de conscience (EEC), car les états modifiés sont souvent assimilés aux voyages stimulés par des substances, tandis que la famille plus large des états élargis englobe toutes les façons de sortir de la conscience ordinaire, incluant par exemple la respiration, les tambours, le jeûne, etc.

Dans la Tribu (https://latribu.academy), école suisse qui offre une formation à l’accompagnement des expériences de conscience élargie, où j’ai le privilège d’enseigner des éléments de psychologie jungienne et de travail avec les rêves, nous considérons que le rêve est le premier état de conscience élargie. Mais ce qu’amène Lamia nous conduit au-delà de ce constat : elle met en évidence que le travail avec le rêve induit lui-même un état de conscience élargie dans lequel la personne qui a rêvé et la personne qui écoute le rêve se rejoignent. Je répète à nouveau ce qu’écrit Lamia pour le souligner : il s’agit d’« un lieu où circulent des informations, des émotions, des mémoires. Un espace de conscience partagée. »


Dans les jours qui ont précédé l’écriture de cet article, j’ai été frappé de lire sous la plume de Brugh Joy, dans son livre Avalanche, des mots qui résonnent fortement avec ces réflexions. Ainsi explique-t-il qu’il s’agit, dans le travail avec un rêve, de « percevoir directement et intuitivement l’intention sous-jacente de la trame du rêve ». Cette intention étant d’amener quelque chose à la conscience du rêveur, il s’agit donc de suivre le mouvement du rêve. Pour Brugh Joy, il s’agit cependant encore d’interprétation – alors que dans le cadre de l’écoute intérieure, nous pouvons même nous passer de celle-ci pour nous attacher à simplement suivre le mouvement intérieur. Mais « ce mode d’interprétation ouvre à un état de conscience élargi, recelant sur le rêve et sur le rêveur des informations qui ne sont connues ni de la conscience quotidienne du rêveur, ni de la personne qui interprète le rêve. » Or Brugh Joy a été un des enseignants de Richard Moss quand il était jeune, et son travail a porté essentiellement sur l’art de se centrer dans la présence, de s’enraciner dans le ressenti. Le rêve, la présence, le ressenti, encore...

Aujourd’hui, au-delà des définitions normatives de la psychologie d’une part, et des langages des différentes formes de chamanisme d’autre part, nous avons un modèle conceptuel qui nous permet d’appréhender de façon pragmatique ce qui est à l’œuvre. Il s’agit de la notion de « champ systémique », que toute personne qui s’est risquée à vivre une constellation familiale, que ce soit en tant que constellant.e, représentant.e ou même simplement témoin, a probablement éprouvé. J’ai déjà raconté ailleurs comment, la première fois que j’ai participé à une telle constellation, j’en suis ressorti en marchant sur les mains, me disant « ça y est, on a trouvé l’appareillage (comme dans une expérience en physique quantique) permettant de prouver l’existence de l’Inconscient collectif ». J’ai vite déchanté en constatant que cela ne convaincrait personne puisque l’appareillage en question repose sur l’humain. Lamia définit très clairement le champ systémique (parfois appelé « champ morphique » aussi, en référence aux travaux de Rupert Sheldrake dont je parle plus loin) comme « un espace invisible, non physique, mais dynamique, dans lequel s’inscrivent et se transmettent les émotions, les dynamiques relationnelles, les traumas, ainsi que les schémas comportementaux au sein d’un système familial ou social. Ce champ est perçu comme une sorte de mémoire collective ou d’énergie consciente qui relie tous les membres d’un système, y compris les ancêtres, les personnes disparues, et parfois même des entités symboliques ou des événements non résolus. »

Une manifestation tangible de l’Inconscient collectif.

Une fois que j’ai dit cela, je n’ai rien dit – ce n’est pas parce qu’on recouvre une réalité vivante de mots, de concepts, qu’on en a fini avec elle (et surtout qu’elle en a fini avec nous 😉). Je veux simplement signaler, en parlant d’Inconscient collectif, que nous avons peut-être par là moyen de rendre beaucoup plus tangible cette notion chère aux jungiens, qui reste volontiers un concept abstrait. On élabore volontiers intellectuellement autour des archétypes, et cependant, il est bien rare que l’on les éprouve dans le corps. Pourtant, c’est bien ce que nous vivons dans le travail du jeu archétypal, quand dans une forme de théâtre rituel, nous utilisons le fil conducteur d’un conte ou d’un mythe pour explorer un système archétypal. C’est aussi ce que nous éprouvons quand nous explorons certaines images de rêve en imagination active : comme le souligne l’analyste jungien Robert Bosnak dans son livre embodying imagination, qui a fortement inspiré ma propre approche de l’écoute intérieure des rêves, l’archétype est une présence énergétique. Quand nous explorons ce que c’est, de l’intérieur, que d’être un ours dans un rêve, on se rend compte que l’ours n’est pas en nous ; c’est nous qui sommes dans l’ours, et cela affecte nos sensations, notre corps. L’ours du rêve agit comme un champ énergétique et informationnel. Ce champ de l’inconscient collectif, nous le rencontrons encore de façon tangible dans les cercles et loges de rêves, quand les différentes résonances viennent éclairer un rêve, quand les rêves se répondent les uns aux autres ou semblent tisser autour d’un même thème, quand il arrive (fréquemment) qu’une personne trouve des éléments de réponse à une question qui la préoccupe dans le rêve d’autrui. Il semble en fait que ce fameux inconscient collectif, ce champ énergétique et informationnel, soit comme l’eau dans laquelle vivent, sans en prendre conscience, les poissons que nous sommes. Il est partout, là tout le temps.

Ce n’est pas sans évoquer ce que dit le Coran, qui à la sourate 50 affirme : « Nous sommes plus proche de l’être humain que ne l’est sa veine jugulaire. »

Richard Moss parle de cette notion de « champ autonome de conscience » dans une annexe à la fin de son livre Le Mandala de l’Être, pour désigner un phénomène collectif qui « agit sur nous de façon subconsciente, influençant nos comportements et nos valeurs » dans un groupe ou une organisation. Il s’agit vraiment, dit-il, « d’un champ de conscience auto-organisé spécifique à cette sphère d’activité. » Pour élargir le propos, il fait référence aux travaux du biologiste Rupert Sheldrake, qui a mis en évidence ce qu’il appelle les « champs morphogéniques » qui encore une fois se comportent comme des champs d’inconscient collectif capables d’apprentissage, de mémoire et de conscience. Il développe les notions de « résonance morphique » et de « causalité formative » qui proposent que la mémoire soit ainsi une dimension inhérente à la nature organisée selon des schémas indépendants de l’espace et du temps – schémas qui structurent les probabilités de voir certains événements se produire. Je renvoie à son site web et à ses livres qui exposent comment l’existence de ces champs sont prouvés par différentes expériences, par exemple celles dans lesquels des rats qui ne sont pas en contact entre eux parcourent de plus en plus vite un même labyrinthe. La même expérience a été menée avec des amateurs de mots croisés, faisant ressortir que plus une grille avait été résolue, plus rapidement elle serait résolue par d’autres cruciverbistes, fut-ce à des milliers de kilomètres. Rupert Sheldrake offre un excellent résumé des recherches actuelles autour des champs de conscience, et des perspectives qu’elles laissent envisager, dans un article intitulé Le soleil est-il conscient ?. Ainsi, plusieurs théories proposent que les champs électromagnétiques soient conscients, ou que l’interface du cerveau avec la conscience – une réalité indépendante de la matière, et donc du cerveau, semble-t-il – se fasse au travers de champs électromagnétiques. Dès lors, rien n’interdit, dans une vision panpsychique de l’univers, que le soleil et les galaxies soient conscients – nous serions alors dans le même rapport avec eux que les cellules de notre corps avec notre organisme. Bien sûr, nous entrons là dans des territoires proscrits par la science officielle, comme en témoigne la réaction du rédacteur en chef de la revue Nature à la lecture du premier livre de Sheldrake : il voulait brûler ces livres… (!) Mais je mets en garde les idiots scientistes qui croient qu’ils pourraient balayer ces réflexions sous le tapis de leurs préjugés, comme quoi il ne s’agirait que d’affabulations mystiques. Je les invite à s’intéresser par exemple de près à la théorie de l’information intégrée de la conscience (TII) élaborée par Giulio Tononi, qui offre une solide base mathématique pour discuter de ces questions…


Mais alors, quid du champ du rêve ?

D’abord, écoutons ce qu’en dit Lamia :

« Dans le travail des constellations, ce champ (systémique) devient perceptible à travers les mouvements, les sensations, les résonances des corps en présence. Tous ceux qui l’ont expérimenté savent de quoi je parle. Ce n’est pas une théorie. C’est une expérience. Une réalité phénoménologique.

Dans le travail avec les rêves, ce champ est tout aussi présent. Il se manifeste parfois de manière analogue. Parfois autrement. Il glisse dans la relation : à travers un silence, une densité soudaine, une image venue sans prévenir, une phrase qui s’impose. Une sensation de froid ou de chaleur. Une évocation insistante. Qui s’installe. Qui prend toute la place. »

Ensuite, soulignons que le champ systémique mis en évidence par les constellations semble être accessible par de multiples voies : non seulement par les constellations familiales, où il rend tangible en particulier les liens transgénérationnels, mais aussi par les transes induites avec différents moyens, et donc aussi par les rêves. L’imagination active aussi serait une voie d’accès direct à ce champ systémique : on retrouve là l’imagination vraie (imaginatio vera) des alchimistes qui permettrait d’accéder à la dimension imaginale du monde, qu’il faut distinguer de l’imaginaire dans lequel l’ego se projette. En fait, il semble que ce soit précisément une caractéristique des états de conscience élargie que d’entrer en résonance avec un champ informationnel et énergétique plus large que la seule conscience personnelle. Par ailleurs, je ne suis pas convaincu pour ma part que ce champ systémique repose sur quelque support physique que ce soit, par exemple électromagnétique. Je ne crois pas que l’on pourra le mesurer de quelque façon. Par contre, il semble capable de se servir de tous les supports physiques utiles pour se manifester, comme par exemple au travers de synchronicités. De nombreux éléments laissent penser qu’il pourrait s’agir d’un champ de conscience pure, et dès lors, les mots clés pour l’activer serait : présence, conscience, relation, lien, résonance. 

Le champ du rêve est le champ informationnel activé entre la personne qui partage un rêve et la ou les personnes qui entende(nt) celui-ci, champ qui au-delà de la dimension personnelle du rêve manifeste sa dimension systémique et collective dans les résonances qu’il donne à vivre, à ressentir en particulier, à toutes les personnes qui entendent le rêve. La notion de résonance, dont j’ai parlé dans un article précédent et qui est au cœur de notre travail en loge de rêves, est clé pour comprendre de quoi il est question. Rappelons simplement que l’on parle de résonance quand, par exemple, on fait vibrer une plaque de métal en lui donnant une impulsion, et qu’à une certaine distance, sans qu’il y ait d’autres contact entre elles que l’air qui les sépare, une autre plaque de métal se met à vibrer sur la même fréquence que la première. On peut dire que les deux plaques de métal sont dans un système uni par un champ vibratoire – l’air entre les deux vibrant lui aussi. Ce phénomène fondamental dans la nature est à rapprocher de l’intrication quantique qui fait que deux particules qui ont fait partie d’une même réaction vont être corrélées dans certaines de leurs propriétés quelque soit la distance qui les sépare. La résonance émotionnelle est connue aussi en psychologie comme le fait que les émotions éprouvées par le thérapeute renseignent ce dernier sur l’évolution du système thérapeutique. On peut donc voir une analogie avec la vibration des plaques de métal dans notre travail avec le rêve : celui-ci, après avoir fait vibrer le rêveur, fait vibrer toutes les personnes qui l’entendent. Il ne perd pas pour autant sa dimension personnelle mais les résonances qu’il suscite établissent un lien énergétique avec et entre toutes les personnes qu’il in-forme. C’est à partir de là, parce que nos inconscients vibrent les uns avec les autres, que nous pouvons résonner à un rêve, en proposer une interprétation : fut-il personnel, il réveille des couches d’intelligence profondément collectives.

Et l’on peut travailler d’autant plus consciemment avec ce champ, le laisser nous informer et nous traverser, qu’on est en présence, en conscience et en lien – en relation consciente avec le rêve, la personne qui partage le rêve, le champ, le Soi…

Mais alors, concrètement, pratiquement, comment fait-on pour travailler avec ce champ du rêve ?

D’emblée, on ne fait pas, on se laisse faire…


Lamia expose clairement la voie telle qu’elle l’a expérimentée : 

« Comprendre la logique du champ qui sait — ou plutôt, cesser de vouloir l’expliquer — a ouvert un nouveau rapport dans ma pratique où je ne cherche plus à faire abstraction du champ, et de ses manifestations, ou à le maîtriser. Je le laisse faire. Il n’est pas un outil, ni une méthode. C’est un cadre de perception. Une manière d’être en lien avec le rêve d’autrui, sans forcer. Sans envahir. Sans chercher de réponses —elles arrivent d’elles-mêmes —, sans chercher de solutions — il n’y en a pas. Chercher simplement à être là. C’est sans doute l’aspect le plus difficile à transmettre : ce déplacement intérieur. Ce changement de posture. Cette désidentification du savoir. Ce pas de côté dans l’invisible. »

Je répéterai simplement en écho quelques mots : « un changement de posture (…) chercher simplement à être là (…) une désidentification du savoir (ce n’est pas "moi" qui sait) (…) un pas de côté dans l’invisible ». Pour reprendre des mots chers à Paule Lebrun : il faut se pousser du chemin. Alors on s’enracine dans l’instant présent, on s’ouvre et on se rend disponible, en abandonnant tout projet, toute recherche d’un résultat, et on laisse autant que possible le champ se manifester, se dire.

Nous allons voir que cela demande cependant un cadre solide, en particulier éthique.

Mais, disons-le tout de suite, vous ne trouverez pas ici de recette ni de trucs et astuces du travail avec le champ du rêve. En fait, si vous avez quelque expérience de ce dont il s’agit, que ce soit dans des constellations ou en travaillant les rêves, vous n’avez probablement pas besoin de plus d’indications que ce que j’ai déjà dit. Cela coule d’une certaine façon de source, et si cela ne coule pas, c’est sans doute que vous n’avez pas compris de quoi il s’agit. Peut-être voulez-vous l’utiliser comme un outil, le mettre dans une méthode, une technique… et cela ne marche pas comme cela. 

Cependant, si vous cherchez un peu, vous trouverez toutes sortes d’approches de ce dont il est question. Il y a de multiples exemples. L’un de ceux qui m’a le plus frappé m’est tombé sous les yeux "par hasard" alors que je préparais cet article en lisant les Études sur Tchouang-Tseu de Jean-François Billeter. Il y évoque le travail de Milton Erickson, la façon dont ce dernier se mettait lui-même dans un état de conscience élargi pour accompagner ses patients dans l’hypnose. Je vous livre le passage in extenso :

« Pour aider le patient à sombrer dans le grand calme où l’imagination opérante déploiera ses effets, le thérapeute se détend le premier. Il peut aller plus ou moins loin dans ce relâchement. Erickson se laissait souvent aller à un abandon profond afin d’être sensible à tous les signes trahissant l’état d’esprit du patient, même aux moins perceptibles en apparence, et pour y réagir avec la sûreté d’un somnambule. Il se mettait lui-même en état d’hypnose. Il tirait parti d’une faculté dont la plupart d’entre nous n’usent qu’accidentellement. 

Nous pouvons en faire l’expérience au cours d’une conversation. Quand quelqu’un s’adresse à moi, je fais principalement attention à ce qu’il me dit. J’enregistre aussi la qualité de sa voix, le ton sur lequel il me parle, les mouvements de son regard, sa physionomie, ses gestes, sa posture, la distance qu’il a mise entre lui et moi, etc. – mais sans y prêter beaucoup d’attention. Parfois cependant (dans certains états de fatigue, par exemple), je tombe dans une sorte d’état de distraction et je place soudain sur le même pied son discours, que je continue de suivre, et l’ensemble de ces signes visibles qu’il m’adresse et qui prennent un relief saisissant, formant soudain une expression complète de ce qu’il est à ce moment-là. J’acquiers une sorte de voyance. C’est cette forme de réceptivité ouverte que l’on provoque à volonté quand on a quelque peu l’habitude de l’hypnose. C’est un jeu, il suffit de s’y exercer. 

Erickson se mettait dans cet état de réceptivité dès qu’un patient se présentait. Il le faisait sans y prendre garde. Cela lui permettait de percevoir immédiatement les stratagèmes (généralement inconscients) que beaucoup de patients déployaient pour l’apitoyer, le séduire ou le défier, et de déjouer d’emblée ces manœuvres en déroutant le patient, ou en le laissant poursuivre un temps son jeu pour mieux lui en faire prendre conscience après. »

De façon amusante, Billeter parle d’un don de divination que semble conférer cet état de réceptivité. Nous pouvons reformuler cette notion de « divination » en parlant du fait d’être informé par le champ. 

Comme je le disais plus haut, la principale question qui ressort de l’expérimentation avec le champ du rêve n’est pas de l’ordre du « comment » mais est celle du cadre. Lamia en témoigne : basculer dans le monde imaginal sans cadre peut être troublant sinon même effrayant. L’espace sur lequel nous débouchons alors est sans limites, et en réclame pour pouvoir être opératif. Le besoin se fait sentir d’un contenant solide pour que le souffle de l’Esprit – comme on dirait dans l’ancien langage religieux – puisse agir. Il s’agit là d’un contenant tout à la fois énergétique, que la personne qui facilite le travail « porte » en s’enracinant dans la présence, symbolique – par des références, qui gagnent à être discrètes, au sacré, à cela qui nous dépasse, au Mystère – et surtout d’un cadre éthique. Le sacré qui est évoqué dans ces espaces n’a rien à voir avec un dogme, quel qu’il soit – il renvoie simplement à la conscience de ce qu’il y a quelque chose qui agit là de façon créatrice : ça crée ! Cela ne cesse de créer si on lui en laisse la possibilité… Il est important que ces espaces ne soient pas contraints par une quelconque dogmatique, et puissent dès lors s’accorder avec toutes les sensibilités, toutes les croyances. Le travail avec les rêves réclame un cadre laïque, c’est-à-dire entièrement ouvert.

Sur le plan éthique, j’ai été heureux de découvrir récemment qu’une réflexion de fond est engagée à ce sujet dans le domaine des constellations familiales par Stephan Schillinger (https://www.curieuxhasard.com/constellations) et son mentor Éric Laudière, ce dernier s’inscrivant dans la lignée de Alejandro Jodorowsky. Là aussi, il s’agit de dégager le travail en constellations de toute dogmatique, et la clarté des principes éthiques qui sont posés me laissent entendre que le domaine est en train d’arriver à une nouvelle maturité que je salue. Outre ces principes spécifiques aux constellations, qui valent aussi pour les constellations de rêve – terrain privilégié de l’activation du champ du rêve – notre ligne éthique dans le travail avec le rêve doit poser des garde-fous pour éviter toute prise de pouvoir au travers de celui-ci. Il s’agit, encore une fois, pour que ce travail soit effectif, de renoncer à toute volonté de puissance, sur le rêve comme sur la personne qui partage un rêve...

A l’approche de la conclusion de ce (déjà long) article, il me faut redonner la parole à Lamia, qui nous dit comment le « champ du rêve prend sa place. Il devient un partenaire. Parfois, il guide. Parfois, il suit. Il montre le chemin. C’est une danse. Un tango discret. Mouvant. Dans un espace traversé d’autres présences. Des manifestations qu’on ne contrôle pas. Mais qui finissent par se faire entendre. Avec tous les sens. » 

Subtilement, l’ingrédient le plus important du travail est ici évoqué. Il s’agit du corps.


Lamia, après nous avoir invité à considérer qu’il s’agit, dans la relation avec le champ du rêve, d’une danse, d’un tango – activités toute corporelles et sensibles – nous dit clairement quelle qualité d’écoute est requise :

« Dès lors, la lecture d’un rêve est un dévoilement. C’est en cela qu’il exige une écoute sensible. Poreuse. Et rigoureusement incarnée. Corporelle. Lorsqu’on s’ajuste à cette fréquence-là — celle du rêve — alors quelque chose peut se transformer. Indubitablement. »

Le défi que nous pose le champ du rêve en est un d’incarnation. C’est dans le corps, dans le ressenti que cela se passe. De façon intéressante, la psychologie des profondeurs jungienne semble aller dans ce sens de l’inscription dans le corps depuis quelques décennies, avec Marion Woodman qui exigeait de ses analysants qu’ils fassent un travail corporel, Robert Bosnak qui cherche à incarner l’imagination. Comme le dit Lamia : 

« À un moment, les outils classiques ne suffisent plus. Le langage symbolique, si précieux, atteint ses limites face à certaines manifestations du rêve, dans la pratique de celui ou celle qui cherche à le (re)connaître. L’analyse, même subtile, ne saisit pas toujours ce qui se joue. Il faut alors une autre posture. Plus ancrée. Plus en lien. Presque magique. »

L’évocation d’une dimension magique dans ce travail ne relève en rien d’une excursion dans l’univers d’Harry Potter. Il s’agit plutôt d’entendre la langue des oiseaux qui murmure que là où il y a de la magie, l’âme agit. Et quand on parle d’âme, on évoque la nature mystérieuse de l’existence humaine, de la conscience – bref, on parle pour ne rien dire, un peu comme quelqu’un qui désigne le vol d’un oiseau dans le ciel. Nul ne sait d’où il vient, où il va. Il ne laisse pas de trace. Et cependant on l’a vu et tous ceux qui l’ont aperçu gardent l’empreinte de cette beauté mouvante. Lao Tseu nous mettait en garde contre une forme de pensée qui s’apparenterait à épingler un papillon : « la forme est capturée mais le vol est perdu ». Nous nous attacherons dans notre recherche, quand nous serons amenés à parler du rêve et de l’âme, à garder le papillon vivant. Toute autre approche serait comme de tenter d’attraper de l’eau courante : on peut le faire, mais l’eau devient stagnante. Attention, nous prévient Lamia, « cette approche de la voie sensible dans le travail avec le rêve n’est pas anodine. (...) Elle engage. Elle déplace. Elle déstabilise. » Elle met en mouvement intérieur !

Nous sommes convenus, au moment où ces idées – tant celles présentées par Lamia que celles que j’expose ici – s’élaboraient, que tout cela est vain si ce n’est le Rêve lui-même qui conduit nos recherches. Tout ce travail, cette recherche, n’ont de sens et de valeur qu’en service tant du Rêve que des rêveuses et rêveurs, et imprégné d’une profonde révérence pour le Mystère. Écoute et présence, service et révérence, sont les mots clés de cette approche. Partant de là, nous osons espérer que le Rêve lui-même cherche donc à faire émerger, par nos recherches et celles de bien d’autres personnes, une nouvelle compréhension de la relation vivante que nous pouvons avoir avec lui. Nous publions ces réflexions pour qu’elles puissent alimenter, peut-être, les réflexions d’autres chercheuses et chercheurs. Il reste à souligner que, même s’il est toujours bon de partager les fruits et les fleurs récoltés sur le chemin, nous ne saurions prétendre fonder une école tant la quête fondamentale elle-même est toujours intimement individuelle – un dialogue de soi avec Soi. Nous gardons la confiance de ce que, même si nous ne savons donc pas où nous allons, le conducteur du train connaît la destination. Dès lors, il ne nous reste qu’à nous détendre et admirer le paysage, apprécier le voyage...