mercredi 10 avril 2019

Le regard du lion


Je reviens du désert. Plus précisément, du Sahara marocain où je suis allé marcher avec un groupe de rêveuses et de rêveurs, dans une méharée guidée par mes excellent.e.s ami.e.s Caroline Von Bibikov et Jérôme Van Lidth, ainsi que moi-même. Nous étions un beau groupe de près d’une vingtaine de personnes, accompagné dans cette aventure par une équipe de Berbères très professionnels et une vingtaine de dromadaires au pas nonchalant. J’ai encore du sable plein les poches, et le parfum de l’immensité sauvage continue de m’envelopper. Nous avons été lavés par la pluie et le vent, séchés par le soleil, embrassés par l‘espace grand ouvert, bercés par la nuit étoilée. Nous avons marché à travers les dunes et la rocaille noire, écouté la profondeur du silence, partagé des éclats de rire et des moments de poésie brute. Le voyage était intérieur autant que physique. J’ai entendu des rêves magnifiques. Nous sommes ensemble descendus dans le puits de l’âme pour aller y boire l’eau vive à la source. Plus de 10 jours après avoir posé le pied à l’aéroport Roissy Charles-de-Gaulle, de retour donc dans la civilisation, je ne suis pas tout à fait revenu encore.

On ne revient jamais entièrement du désert, ou pas tout de suite en tous cas. On y laisse quelque chose de soi, et en retour, on en ramène quelque chose qui n’a rien de personnel. Souvent, c’est une histoire d’amour qui s’installe ainsi avec une nostalgie de la vastitude brute des horizons illimités. Parfois, c’est un sentiment d’être enfin revenu à la maison, ou d’avoir trouvé une demeure pour son âme qui enfin peut marcher sur terre sans être emprisonnée dans des limites artificielles. Je veux vous parler ici de ce avec quoi je reviens, et plus particulièrement du travail intérieur qui se fait au cours de ce genre d’aventure à la rencontre de la dimension sauvage de la vie. Je ne vous raconterai pas le voyage. Il faut le faire pour savoir de quoi il retourne vraiment. Je vous dirai plutôt comment faire le voyage, dans le Sahara ou ailleurs, car on peut aussi aller dans le désert en touriste, par exemple au volant d’un gros 4x4 avec un pack de bières dans le coffre, et passer à côté de lui. Et puis on peut aussi faire du travail de l’âme (soul work) en ville, même si pour cette plongée dans l’intériorité, il est bien plus aisé de marcher dans le désert...

Vous parlant de travail de l’âme, ou de fabrique de celle-ci (soul craft), je ne peux éviter bien sûr une pensée émue pour mon enseignante Paule Lebrun, décédée en 2017 mais dont la présence souriante nous a accompagné tout au long de cette méharée. Caroline et moi avons été ses étudiants, et par bien des côtés, en particulier sur son versant poétique, ce voyage a porté son empreinte. Je lui clignais parfois de l’œil en marchant, et je murmurais dans mon for intérieur : « tu vois, Paula, la flamme que tu as allumée coure le monde désormais ! » J’ai sursauté parfois en entendant Caroline présenter certaines pratiques ; j’avais l’impression de revenir 25 ans en arrière et d’entendre Paule parler. Même inspiration, même source qui nous traverse, nous transperce. Je me souviens de mon ébahissement d’alors devant ce langage, et je pouvais retrouver celui-ci dans les yeux de certain.e.s participant.e.s qui, à bon droit, ont pu nous penser gentiment illuminés avant de voir peut-être quelque chose s’éclairer doucement en dedans au fil du voyage.

C’est que la lumière de l’âme, si elle est sans doute la plus naturelle et la plus simple d’accès pour qui en a retrouvé le chemin, n’est guère à l’honneur dans notre monde où l’on préfère souvent le clinquant des spot-lights et les néons clignotants. Pourtant, il pourrait y avoir là quelque chose de vital pour nous, qui ne tient ni de la psychothérapie ni de la pratique spirituelle, tout en les reliant, les englobant et les dépassant comme seule la poésie peut le faire. Car disons-le, la psychothérapie a depuis longtemps, la plupart du temps (mais pas toujours), trahi l’âme qu’elle est censée soigner en devenant normalisatrice et utilitaire, fut-ce au service de notre mieux-être. Quant à la spiritualité, elle se perd bien souvent (mais pas toujours) dans un désir de transcender le corps et son animalité, les sentiments et les émotions, nos ombres et la vie de l’imagination, bref tout ce qui fait le lit de l’âme et lui donne envie de s’incarner sur notre bonne terre. Nous voudrions être illuminés justement, et nager dans le bien-être permanent, dûment thérapeutisés, sans allumer la lumière à l’intérieur, sans aimer l’obscurité en nous. C’est peu dire que d’affirmer que nous vivons dans un monde dépourvu d’âme, c’est-à-dire d’amour puis l’âme est ce qui aime. L’évidence saute aux yeux quand on revient des grandes immensités sauvages : il y a moins de vie dans nos villes que dans le désert. Alors, on est au contact de ce que Paule appelait « la grande faim », qui est faim de l’âme, moins en quête de sens que de beauté, de ce qui fait que la vie ne passe pas pour rien…


Une autre source majeure de réflexion sur les tenants et aboutissants de ce genre de voyage, pour moi, est le travail de James Hillman, le fondateur de la psychologie archétypale et un des dignes successeurs de Jung. Je pense en particulier à un article intitulé « peaks and vales » (sommets et vallées), et sous-titré « the soul/spirit distinction as basis for the differences between psychotherapy and spiritual discipline » (la distinction âme/esprit comme base pour la différence entre psychothérapie et discipline spirituelle). Hillman y revient sur l’histoire de l’abandon de l’âme dans le christianisme, avec le parti pris de Paul pour l’esprit contre la vie du corps et de l’âme, puis les différents conciles de Nicée qui ont rejeté les images vivantes de la psyché si elles n‘étaient pas asservies au dogme. C’est sur cette base que s’est édifiée toute l’entreprise de l’Église qui a nié le féminin, la sexualité, la vie de l’imagination et la valeur de la nature en poursuivant des idéaux déshumanisés qui, outre de clouer le Christ sur la croix, ont conduit à toutes les conquêtes colonialistes que nous savons et finalement à la catastrophe matérialiste et écologique qui nous pend au nez. Mais il y a une spiritualité des vallées, de l’âme, nous dit Hillmann, qui n’a rien à voir avec la conquête des sommets, la performance ascétique et la discipline spirituelle, mais plutôt avec l’amour de l’obscurité d’en-bas pour la lumière qu’elle entoure de douceur et de tendresse, d’éros conscient. Elle tient dans ces mots de Keats qui inspiraient Hillman :

« Appelez le monde, si vous voulez, la vallée de la fabrique de l’âme. Alors vous trouverez l’usage de ce monde. »

C’est, en allant dans le désert, la fabrique de l’âme (soul craft) qui nous intéresse comme elle intéressait Hillman et Paule. Pour moi, à la différence d’Hillman, elle se distingue désormais de la psychothérapie qui est maintenant annexée par l’esprit dans sa dimension utilitaire et dans l’oubli de ce que la psychologie doit aux humanités pour sacrifier aux seuls dieux de la science dure. Or la fabrique de l’âme tient de l’art et réclame cette douceur que j’évoquais plus haut car le désert est un enseignant implacable. On y entre avec une intention aussi claire que possible, et puis il faudra s’abandonner au rythme du voyage, à l’intention sous-jacente qui nous amené là sans y penser. Le désert a souvent été un lieu d’ascèses impitoyables, exercices de volonté qui veulent dompter l’humain, l’animal en lui et les démons, mais aussi un espace ouvert à de grandes visions. Cette douceur de l’âme à laquelle fait allusion Hillman est certainement un des ingrédients majeurs du voyage, qui fait alors du désert un des lieux de l’âme plutôt que de l’esprit. Elle implique d’accepter tout ce qui se présente sans a priori. Ainsi le désert se montra-t-il généreux en nous infligeant pluie et vent, tempête dont se réjouissent les Berbères qui disent que nous avons la « baraka » (chance) d’être ainsi chahutés par les éléments. La volonté de diriger les choses est une des premières choses à abandonner pour entrer sur les terres de l‘âme. La philosophie du voyage devient rapidement : « si cela se passe comme on voulait, c’est bien, et si cela ne se passe pas comme on voulait, c’est bien aussi ». Avec cette façon de marcher, on comprend que ce qui est est toujours bien, qu’on gagne toujours à s’y accorder, à l’aimer. Alors, en aimant ainsi le chemin, le chemin nous le rend bien et nous aime en retour.

Dans les jours qui ont précédé le voyage, une amie interprète de rêves m’a donné une carte symbolique pour celui-ci en me partageant son sentiment de la nécessité d’une approche mystique des rêves. Par « mystique », nous sommes convenus qu’il s’agissait pour nous d’évoquer l’amour du mystère vivant au cœur de la vie, et non quelque envolée dans des espaces transcendant qui encore une fois dédaignerait la terre. Au contraire, m’a dit cette amie, notre voie est féminine et cela signifie que nous sommes régulièrement appelé.e.s à descendre dans les profondeurs plutôt qu’à nous envoler pour planer au haut des cieux. A chaque fois, c’est une voie de dépouillement, dans laquelle nous perdons tout ce qui définissait notre identité, tout ce sur quoi nous nous appuyions. Ce n’est pas une descente contrôlée, maîtrisée, qui tiendrait de la spéléologie de l’âme avec cordes et rivets. C’est plutôt une glissade impromptue, une chute par inadvertance dans l’inattendu. Car là où surgit l’âme apparaît aussi l’imprévu, l’impossible à planifier, le vivant. Et ce mouvement de descente et de dépouillement nous amène à chaque fois, pour reprendre l’expression de mon amie, « aux portes de la mort ». Là où notre chemin s’arrête, où nous semblons nous briser, où les traces que nous suivions se perdent dans le sable. C’est le poète T.S. Eliot qui en parle peut-être le mieux :

« Pour arriver à ce que tu ne connais pas
Tu dois aller par un chemin qui est la voie de l’ignorance.
Pour obtenir ce que tu ne possèdes pas
Tu dois aller par la voie de la dépossession.
Pour arriver à ce que tu n’es pas
Tu dois passer par cette façon dans laquelle tu n’es pas.
Et ce que tu ne sais pas est la seule chose que tu sais
Et ce qui t’appartient est ce qui ne t’appartient pas
Et là où tu es est ce lieu où tu n’es pas. »


Le désert est par excellence ce lieu où tu n’es pas, où rien ne t’appartient, où nul ne sait rien. Et il n’est alors, aux portes de cette mort symbolique qui est aussi l’occasion d’un grand renouvellement, que le « oui » à ce qui est, « oui » au cours de l’âme qui meurt et renaît encore une fois, pour ouvrir le chemin. Ainsi, les voyageurs de l’âme sont-ils invités à abandonner montres et téléphones, et tout ce qui permet de se repérer dans le temps ou dans l’espace, à l’orée du désert. Nous laissons derrière nous tout ce qui fait le confort de la vie moderne, et qui en réalité nous emprisonne dans une vie artificielle. Ce faisant, en signifiant cet abandon, c’est aussi leur vieille peau qu’ils indiquent être prêt.e.s à abandonner. Ils se dépouillent de l’idée restreinte qu’ils se faisaient de leur propre personne. Et ils y gagnent au change en s’exposant bientôt à l’immensité de l’espace ouvert, que ce soit celui des dunes de sables ou du désert rocailleux, ou encore de la voûte étoilée. Cet espace s’ouvre aussi en dedans avec la perte des repères, le fait de se lever avec le soleil et de se retrouver sous la tente à la nuit tombée, le pas lent des dromadaires et l’aisance à se perdre dans la vastitude où pourtant les Berbères semblent chez eux, savent exactement où et par où aller. Il n’y a plus qu’à s’en remettre aux hommes du désert, à ce qui est plus grand et qui guide, inch’Allah !…

L’âme se nourrit de beauté, de nature sauvage, de silence et poésie, de chants et de danses, de rituels, de rêves et d’histoires racontées au coin du feu, etc. Ce n’est pas une intellectuelle. Elle se gausse de nos recherches de sens, qui appartiennent au domaine de l’esprit. A l’orée du désert, nous laissons aussi les livres, tous les livres. Non seulement les philosophies et les théories ne sont pas du voyage, mais aussi la poésie, car la poésie fixée sur le papier est comme un papillon épinglé : le mouvement qui animait les images est absent. Or ce sont les images vivantes qui nourrissent l’âme. Et voilà que, libérée des livres, la poésie suinte dans les partages, dans les échanges d’âme à âme, et plus encore dans le silence. Soudain, elle est partout où se porte notre regard, et jusque l’air que nous respirons a une qualité poétique. C’est un moment de désintoxication, non seulement des poumons qui respirent enfin un air non pollué par les gaz d’échappement, mais aussi des cœurs et des esprits qui sont mis à la diète des actualités et des débats qui agitent le monde. Tout pourrait arriver sur la planète sans que cela revête la moindre importance : nous n’avons pas besoin de le savoir, et le monde n’a pas besoin non plus que nous soyons au courant. De toute façon, nous ne pourrions rien y faire, rien y changer, et en fait nous contribuons alors à la paix du monde en nous enracinant dans un espace libre de toutes les pollutions mentales du monde moderne. Sans le vouloir, le penser même, nous voilà en Tao. Et puisque nous sommes en Tao, le monde autour de nous s’avère aussi en Tao.

Un temps fort de la méharée est l’entrée dans le silence. Un silence doux dans lequel nous sommes invités à marcher dans l’intériorité. Il est encore possible d’avoir un contact avec les autres au travers d’un regard, d’une accolade, mais voilà que nous perdons le support des mots. Il y en a qui n’attendaient que cela, et d’autres pour qui c’est une épreuve, qui poursuivent des conversations par gestes ou éprouvent le besoin de se donner un peu en spectacle. Mais le contenant de silence enveloppe le voyage et c’est le moment où l’âme fore des puits d’où jaillissent les eaux d’abord noires mais bientôt claires et vives. On ne trouve pas de pétrole dans une traversée intérieure du désert mais on y accède à une richesse bien moins destructrice de notre nature, qui tient du limon déposé depuis des temps immémoriaux par la rivière qui coule sous la rivière de nos existences. Et voilà qu’il arrive alors que le Nil intérieur entre en crue porteuse de fertilité. Ce sont souvent aussi des moments d’effondrement des structures psychologiques obsolètes, de remontée d’émotions fortes ou d’images intérieures saisissantes. On observe alors des passages d’autant plus profonds que l’on ne fait rien, que seuls travaillent le silence et le désert. En fait, nous sommes travaillé.e.s par le désert depuis le début de la méharée, mais c’est le dépouillement des mots qui lui permet de donner sa pleine mesure dans ce travail intérieur qui ne s’embarrasse d’aucun artifice. Alors, c’est vraiment la nature, notre nature, qui travaille et ce qui remonte, même si les personnalités en sont momentanément ébranlées, est riche d’une incroyable fécondité pour la vie à venir.

On ne traverse pas le désert seul. La solitude, dans ces immensités, c’est la mort. Du coup, on y retrouve le sens de la communauté. Alors que la marche devient éprouvante, on s’aperçoit qu’on est porté. Quelque chose porte de l’intérieur, et parfois ce sont les dromadaires aussi qui nous portent. Mais ce qui permet finalement à chacun.e de traverser, c’est la communauté dans laquelle tou.te.s ont une place, un regard sur l’autre, une attention en forme de « je te vois ». Les Berbères donnent l’exemple de la communauté vivante qui soutient le voyage, se manifeste en chaque instant dans la répartition avec polyvalence des tâches mais aussi ressort dans les chants autour du feu. Le groupe de marcheuses et de marcheurs, constitué d’individus qui pour la plupart ne se connaissaient pas avant de partir, forme rapidement une petite communauté d’âmes qui s’offrent mutuellement écoute et massages, et mettent en commun tout ce qui peut servir. Très vite se constitue une âme de groupe, qui est propre à chaque voyage. Les temps de partage deviennent des rituels marqués par la sobriété et la poésie des paroles déposées. Il est clair que la traversée du désert intérieur est une expérience individuelle mais qu’elle réclame le contenant d’une communauté. De retour du désert, il est frappant de constater à quel point nos villes sont déshumanisées, c’est-à-dire qu’on n’y trouve plus de communautés, mais seulement des foules et des individus isolés.


Au cours de ce voyage, d’une façon absolument non préméditée, nous avons vécu une très belle rencontre du masculin et du féminin. Une piste s’est ouverte soudain devant nous, dans laquelle la méharée s’est engouffrée. A un moment, les hommes se sont retrouvés dans un cercle entre eux à l’écart du campement, et cela a été l’occasion d’échanger sur ce que cela signifie d’être homme au XXIème siècle. Il en est ressorti toute une richesse d’expériences et de questionnements, et le sentiment général que l’homme est à réinventer en ces temps d’agonie souvent violente du patriarcat, sans que nous ayons de modèle sur lequel nous appuyer. Plus tard, la rencontre s’est opérée en deux temps. D’abord, les femmes ont fait un rituel de célébration de l’eau autour d’un puits, soutenues par les hommes qui se tenaient dans un cercle extérieur. Puis, ultérieurement, les hommes se sont à nouveau réunis en cercle, entourés cette fois par le cercle des femmes qui les ont écouté déposer leurs paroles d’homme. Enfin, les femmes ont pris le bâton de paroles pour faire des hommes présents les intermédiaires du message qu’elles voulaient faire passer aux hommes en général. Nous en avons tout.te.s tiré une grande satisfaction, que ce soit de pouvoir parler et d’être entendu.e.s, ou tout simplement de constater que la rencontre et la réconciliation du féminin et du masculin sont non seulement possibles, mais souhaitables et vivifiantes.

La posture d’accompagnant dans ce genre de voyage présente des défis passionnants. Le plus intéressant d’entre eux est certainement de vivre pleinement son propre processus intérieur tout en donnant une attention soutenue au groupe et aux processus intérieurs des participant.e.s. Nous n’étions pas de trop de trois animateurs, avec la chance de fort bien nous entendre sans grandes discussions et d’être très complémentaires dans nos approches et nos compétences. Il est nécessaire de pouvoir prendre des moments de recul et de solitude dans de telles traversées, ce qui n’est possible qu’en passant le relai en toute confiance à d’autres. Il est important que les personnes facilitant le voyage soient impliquées dans celui-ci avec leurs propres processus intérieurs, qu’elles partagent l’aventure existentielle du groupe. Elles offrent ainsi un cadre énergétique qui donne une direction à la caravane, et elles se doivent de proposer un exemple d’implication dans le travail et l’intériorité. Par exemple, elles sont porteuses du silence, qui ne tient pas simplement à une consigne de ne plus parler mais se manifeste dans une présence à chaque instant, à soi-même et à autrui. C’est une position privilégiée que d’accompagner de tels groupes dans le désert car, même si cela semble relever du grand écart, il s’installe rapidement un équilibre entre le processus personnel et celui de l’ensemble : chacun sert de contre-poids à l’autre. Ainsi n’est-il pas possible de s’absorber entièrement dans nos problématiques personnelles du fait des besoins du groupe, et cela aide à traverser les obstacles, tandis que l’intériorité à laquelle invite le désert donne un enracinement qui permet d’accompagner le groupe dans toutes les méandres du voyage.

Le dernier ingrédient qu’il me faut mentionner pour ce travail de l’âme, mais non le moindre, m’a été soufflé par une carte tirée au troisième ou quatrième jour. Il s’agit du sens de l’humour, et de la capacité à insuffler de la légèreté dans le voyage, les rituels et les processus souvent intenses qui s’y déploient. Paule Lebrun nous mettait régulièrement en garde contre l’esprit de sérieux qui nous amène à bloquer la circulation de l’énergie en serrant les fesses. C’est par cette constriction égotique que les rituels se transforment en rites et que la poésie cristallise en dogmes. On voit volontiers transparaître par là l’attachement à la souffrance et aux drames qui tissent notre petite existence, et l’on glisse bientôt à nouveau dans le sommeil et l’ennui. Le remède est alors d’invoquer l’esprit des clowns sacrés, les heyokas de la tradition amérindienne, qui font tout à l’envers et troublent les cérémonies par des actions ou des paroles incongrues. Paule soulignait qu’il ne faut pas confondre l’esprit de sérieux avec la gravité requise pour conduire des rituels ou accompagner des processus de transformation. La gravité tient à la conscience de notre responsabilité devant ce qui est alors en jeu, et confère du poids à nos paroles, nos actions et notre présence. Ce poids, qui est aussi celui des sentiments abyssaux qui sont parfois rencontrés dans le travail de l’âme, a besoin d’être équilibré par la légèreté aérienne qui enjambe les gouffres dans un éclat de rire, avec tendresse et douceur, et remet les choses en perspective.



J’ai entendu de très beaux rêves au cours de ce voyage. J’ai demandé à l’un des rêveurs la permission de vous partager ce qu’il m’a donné à entendre car j’y ai vu une des plus belles façons possibles de vous partager ce que je ramène du désert. A un moment, il m’a expliqué qu’il venait d’avoir un rêve qui apportait une conclusion, au moins provisoire, à une série de rêves qui lui étaient advenus sur une période de deux ans. Le premier de ces rêves est le suivant :

Je suis un berger et je veille sur un troupeau de lions endormis dans un cirque de montagne, sous une pleine lune qui dissimule les lions dont les formes de loin pourraient sembler dans cette pénombre être des moutons.

Il est à noter, m’a-t-il dit, qu’il reprenait alors contact avec une masculinité positive et inspirante. Cependant, quelques temps plus tard, sa compagne est partie dans le désert avec un groupe similaire au notre et voilà ce qu’il a alors rêvé :

Je suis un lion du désert. Je m’approche d’un campement que j’observe en me dissimulant en haut d’une dune. Il y a là des femmes en robes rouges qui sont en train de célébrer un rituel.

On entre là dans la dimension mystérieuse des rêves, qui échappe à l’interprétation et à la volonté de tout expliquer. Bien sûr, on peut encore s’attacher à discuter du symbole du lion et des liens que le rêveur entretient avec celui-ci. Ce lien semble cependant de nature chamanique plus que psychologique. Il se trouve qu’il est probable que la compagne du rêveur ait participé dans les jours entourant le rêve à un rituel similaire à celui-ci dont le lion était témoin. Le rêve semble donc tenir plus du voyage que de la construction symbolique, et avoir ouvert une fenêtre permettant au rêveur d’approcher une réalité mystérieuse. Il me semble probable qu’en fait, il a alors commencé à entrer en résonance avec l’âme du désert qui l’appelait, résonance soutenue par l’amour qu’il éprouve pour sa femme et qui a fourni l’énergie nécessaire à ce « voyage » subtil.

Au cours de notre méharée, il a reçu un troisième rêve qui, m’a-t-il alors dit, complétait les deux premiers. Dans ce rêve :

Il est à nouveau le lion du désert. Il s’approche de notre campement et voit le rêveur endormi (ainsi qu’il l’était dans la réalité) tout proche des dromadaires. Il veille sur lui.

Du point de vue chamanique, ce rêve indique que le rêveur vient de franchir un seuil remarquable : il se voit lui-même de l’extérieur. Il est maintenant en contact direct avec l’âme du désert. Il a répondu à son appel en se joignant à la méharée et elle veille désormais sur son sommeil, sur ses rêves. Bien sûr, on peut se demander, toujours d’un point de vue chamanique, si le lion du désert n’est pas en passe de devenir un de ses animaux de pouvoir.

Mais le rêve a pour moi une autre dimension qui résonne avec les préoccupations autour de l’effondrement que je partageais en marchant avec le rêveur, aussi sensible que moi à ces questions. Dans le Manifeste de la Montagne Sombre1 (dark mountain manifesto) dont je parlais dans un précédent article2, il est fait mention de la nécessité d’entrer dans un processus de décivilisation (en anglais : uncivilisation) pour observer notre humanité « de l’extérieur », à partir de points de vue non-humains qui pourraient permettre d’envisager de nouvelles perspectives. C’est une façon de revenir dans le grand cercle de la vie, dans lequel l’humain n’est qu’un acteur parmi d’autres, sur le même rang que les fourmis et les lions, et d’ouvrir la voie à une vision globale de la Grande Vie sur notre planète. L’agonie de la civilisation techno-industrielle n’est pas un drame du point de vue des arbres, des rochers, des animaux sauvages et du désert. Elle pourrait même être une opportunité. Et ce qui semble dramatique d’un point de vue humain pourrait être l’occasion pour certain.e.s d’entre nous de briser l’identification à l’humain moderne coupé de la nature, et d’élargir le champ de nos consciences jusqu’à embrasser le regard du lion sur ce qui arrive.


La plus grande leçon que j’ai retiré de ce voyage, c’est qu’il y a de la vie partout dans le désert. Et oui, la vie s’adapte aux milieux les plus hostiles. Je marchais en quête d’un rêve pour la terre au-delà de l’effondrement de la civilisation industrielle. C’est le rêveur au lion qui m’a aidé à dégager cette vision de son écrin de silence en me disant, comme nous parlions de son rêve, que l’âme du désert est pré-humaine. Elle nous reconduit à des profondeurs ancestrales du point de vue desquelles notre humanité techniciste n’est qu’un accident de parcours sans grande importance. Elle nous a précédé, et elle nous survivra, et avec elle, les serpents, les scorpions et les scarabées, les acacias et les tamaris, et très probablement les dromadaires ainsi que les hommes qui sont accordés à cette âme, comme le sont les Berbères par exemple. Quant à nous, nous ne faisons que passer...




dimanche 10 février 2019

Un rêve pour la terre de demain


J’ai introduit récemment une nouvelle pratique dans les loges de rêves que j’anime. A la fin de la loge, je propose aux participant(e)s de de prendre un temps de méditation pour aller chercher une image intérieure pour la terre de demain. Je les invite à faire appel à leur intuition pour entrevoir quelque chose de ce qu’il y a au-delà du voile noir du pessimisme ambiant quant à l’avenir de notre planète. Nous partageons ensuite ces images dans le cercle, comme une façon de dédier notre travail à plus grand que nous, et surtout aux générations futures. Une fois sortis des simples élaborations mentales dans lesquelles on voit un monde habité par des humains en paix, on entend souvent d’étonnantes élaborations symboliques dans lesquelles, par exemple, la lune et le soleil dansent ensemble, le ciel est parcouru par un serpent arc-en-ciel, etc. Les thèmes qui reviennent les plus souvent sont ceux d’une nature qui a repris ses droits, de la forêt qui s’étend à perte de vue, de l’océan dans lequel la vie grouille à nouveau. Plusieurs personnes m’ont confié que l’exercice, et surtout le fait d’entendre les images des autres, leur avait fait beaucoup de bien. L’une d’elle me disait il y a peu : « c’est la première fois depuis longtemps que j’entends quelque chose de positif en ce qui concerne l’avenir ». C’est une façon, me semble-t-il de plus en plus, de tisser une communauté de vision, fut-ce au travers de communautés éphémères : chaque personne porteuse d’une image vivante de demain véhicule quelque chose qui va a contrario de la sinistrose et de la peur généralisées. Pour ma part, je récolte ces images comme des graines précieuses, et je les sème autour de moi et je les arrose car il me semble important d’alimenter une vision positive du futur. J’ai l’espoir qu’elles fleurissent et portent fruits...

Cela fait longtemps que je m’intéresse aux problématiques induites par les changements climatiques. Mais comme la plupart d’entre nous, cela a longtemps été un sujet de préoccupation parmi d’autres. Et puis j’ai vécu un choc existentiel l’été dernier quand j’ai pris conscience de la disparition des insectes au cours de vacances en Grèce. Tout à coup, la catastrophe écologique est devenue une réalité concrète, sensible. Les études faisant état de la disparition de 70% des insectes en Europe, et d’une diminution importante de la population des oiseaux s’en nourrissant, ont cessé pour moi de renvoyer à une abstraction lointaine. Plus de vrombissements pendant la sieste. Je garde en mémoire vive en particulier une pêche qui a pourri au soleil pendant plusieurs jours sur le chemin en face de mon logement sans qu’aucun insecte ne vienne s’en repaître. Pas une guêpe, pas une fourmi. Tout à coup, j’ai pris conscience de ce que le monde est en train de mourir, et que je verrai sans doute de mon vivant le « printemps silencieux »1 qu’a envisagé une biologiste il y a déjà près de 50 ans. J’ai déjà évoqué dans un autre article2 l’effarement dans lequel m’a plongé ce silence que ne vient plus troubler aucun bourdonnement, et comment il a eu une forte répercussion onirique. Depuis, j’ai pris conscience que ce qui m’est arrivé tient du « réveil » de plus en plus courant, comme en témoigne par exemple un article récent du Monde3 qui s’intéresse à la prise de conscience de l’imminence de l’effondrement de notre civilisation, avec un titre évocateur qui dit bien le parcours que font la plupart d’entre nous « du coup de massue à la renaissance ». J’ai été touché par de nombreux témoignages, dont celui de cette spécialiste des coraux qui n’a pu s’empêcher de vomir quand elle a pris conscience de ce que les coraux allaient disparaître. J’ai observé une constante : quand nous entrons en contact avec cette réalité de l’effondrement, notre corps réagit violemment, traduisant par là un bouleversement de conscience, un éveil. Nous sommes alors touché au plus profond.


Tant que nous discutons intellectuellement de la catastrophe écologique, du vrai et du faux dans les prévisions et de comment nous pouvons espérer nous en sortir, c’est que nous ne faisons pas encore face à la réalité. Le sociologue Georges Marshall a, dans un livre récent4, mis en évidence les mécanismes neurologiques du déni qui permet à de nombreuses personnes de vivre encore dans ce qu’il appelle « le syndrome de l’autruche ». C’est simple : pour être porté à tirer des conséquences d’une situation, nous avons besoin que notre cerveau rationnel soit corrélé à nos émotions, et surtout d’avoir l’impression que nous y pouvons quelque chose. Les arguments scientifiques ne suffisent pas à nous réveiller car ils nous mettent devant une réalité insoutenable : nous sommes essentiellement impuissants devant la réalité de l’effondrement. Du coup, le catastrophisme s’avère contre-productif car la peur qu’il engendre nous conduit à nous concentrer sur le court-terme. Ainsi le sentiment d’impuissance inévitable devant l’ampleur du problème risque-t-il d’encourager des conduites à risques en forme de « profitons-en tant qu’il en est encore temps » et « après moi le déluge » qui traduisent simplement l’immaturité de la conscience incapable de faire face à la réalité. Alors, même si l’on admet qu’il pourrait y avoir quelque chose de vrai dans les prévisions inquiétantes, c’est la faute des autres, de ces « bobos » qui continuent à polluer le monde avec leur iPhone, et il y a bien d’autres urgences, comme par exemple de faire valoir les arguments de sa chapelle politique. Mais il arrive un moment, tôt ou tard, où la réalité perce les brumes du déni. C’est un phénomène psychologique du même ordre que le coup de massue qu’assène un diagnostic grave assorti d’un pronostic fatal.

« Vous allez mourir », dit le médecin après avoir examiné silencieusement les résultats des examens. Passé le premier moment de sidération, une question vient sur les lèvres : « quand ? ». Le médecin secoue la tête : « c’est difficile à dire, quelques années au plus... »


Notre monde est malade. Nous ne pouvons plus l’ignorer. Cela fait longtemps que le cerveau est atteint, il n’y a qu’à regarder comment se comportent nos dirigeants pour s’en assurer. Mais désormais, ce sont tous les organes vitaux qui sont menacés. On peut encore croire qu’en arrêtant dès maintenant – je souligne « maintenant » – de consommer des énergies fossiles, de manger de la viande, de polluer les océans et de détruire les derniers poumons verts de notre planète, c’est-à-dire en réduisant par 6 le niveau de vie de nos pays développés tout en interdisant aux autres d’essayer de profiter du confort qu’ils nous envient, nous arriverions à stabiliser la situation. Ce qui est aberrant, c’est que plusieurs études montrent qu’avec une organisation intelligente inspirée de la nature et collaborant avec elle, privilégiant par exemple la permaculture, nous pourrions conserver un niveau de vie élevé tout en préservant la biosphère. Mais il aurait fallu nous y prendre de façon concertée et réfléchie depuis plusieurs décennies. Quant à changer maintenant, si tant est que nous soyons donc tout à coup collectivement illuminés – vous aurez compris que je n’y crois guère plus qu’à l’arrivée de la cavalerie en provenance d’Alpha du Centaure –, cela ne suffirait sans doute pas pour empêcher des bouleversements climatiques drastiques. Mais nous pourrions survivre, et même sans doute mieux, fort bien vivre la fin du capitalisme. Car finalement, nous le savons bien : le monde est malade du capitalisme. C’est ce dernier qui nous tue. Au point que plutôt que de parler de l’âge de l’anthropocène qui conduit donc à cette catastrophe, plusieurs penseurs préfèrent parler du capitalocène. Et nous pouvons être certains qu’il aura une fin.

Vous me direz peut-être que j’exagère. J’aimerais bien exagérer. Je vous invite à lire attentivement le livre de Pablo Servigne et Raphaël Stevens : « Comment tout peut s’effondrer ». C’est une analyse scientifique qui n’a rien de la boule de cristal, et ce qui est le plus effarant peut-être, c’est que leurs réflexions datent de 2015, c’est-à-dire d’avant Trump. Cyril Dion, dans son « petit manuel de résistance contemporaine », le dit bien : c’est pire que vous ne croyez. Depuis mon réveil l’été dernier, j’ai lu tout ce qui me tombait sous la main sur le sujet de l’effondrement et je vous avouerai que je suis plusieurs fois tombé de ma chaise. Quelques chiffres sont suffisant pour vous faire mesurer l’ampleur de ce dont on parle : alors que l’accord de Paris, dont les États-Unis se sont retirés et qu’aucun des signataires ne semblent respecter en l’état actuel, visait à maintenir le réchauffement climatique sous la barre des 2°C en 2100, les scénarios internes des entreprises pétrolières Shell et BP tablent sur une augmentation de la température moyenne de 5°C d’ici 2050. On peut malheureusement penser que la logique froide des multinationales a plus de chance de s’approcher de la réalité que la pusillanimité des gouvernements. Les prévisions du GIEC (Groupe d'experts Intergouvernemental sur l'Évolution du Climat) sont prudentes car elles ne tiennent pas compte des facteurs que les scientifiques ne peuvent pas quantifier. Ainsi est-il impossible de prévoir à ce point ce qui se passera quand les 1800 tonnes de carbone emprisonnées dans le permafrost arctique sera libéré sous forme de méthane, ce qui coïncidera avec le dégel des pôles. On sait seulement que la dernière fois que la température moyenne du globe a augmenté de 5°C, il y a 252 millions d’années, ce réchauffement accéléra avec le relâchement du méthane de l’Arctique et conduisit à l’éradication de 97% de la vie sur Terre. Or nous ajoutons du carbone dans l’atmosphère 10 fois plus vite qu’à l’époque et notre trajectoire actuelle nous conduit à une augmentation de la température moyenne de 8°C d’ici 2100, ce qui transformerait sans doute la planète en fournaise. Au-delà de 5°C de réchauffement, nous ne pouvons plus rien prévoir...


Ce n’est pas qu’une question de température. Je vous invite vraiment à prendre le temps de vous informer, soit en lisant les livres que je suggérais plus haut, soit simplement en prêtant attention aux multiples sources d’information que vous trouverez sur Internet à ce sujet. Pablo Servigne et son complice nous embarquent dans la métaphore d‘une voiture lancée à toute allure et qui ne cesse d’accélérer avec une direction bloquée jusqu’à la sortie de route prévisible, avec un risque sérieux d’explosion du moteur. Ce n’est pas que le climat qui risque de nous être fatal – si ce n’était que cela, nous trouverions bien encore quelques professeurs Nimbus pour nous proposer de le contrôler. C’est tout notre système de production / consommation capitaliste qui rencontre des limites systémiques infranchissables, qui tiennent entre autres à la raréfaction de matières premières indispensables à notre train de vie, l’épuisement des sols et des océans, la pollution et la destruction des écosystèmes, l’intensification des conflits pour s’approprier les ressources et en particulier, bientôt la plus précieuse d’entre toutes, l’eau. Dans cette perspective, Yves Cochet, ancien ministre de l’environnement et président de l’institut Momentum5, ne craint pas avec de nombreux autres collapsologues d’annoncer l’effondrement plus ou moins généralisé de notre système d’ici 20306. C’est-à-dire demain. Par effondrement, Yves Cochet désigne :

« un processus qui conduirait les Etats et les organisations centralisées à ne plus pouvoir assurer à la majorité de la population les besoins essentiels : nourriture, eau potable, électricité, chauffage, soins, éducation... »


Alors, que pouvons-nous faire ?

Rien. Ou si peu. Mais ce peu est important, comme nous le rappelle la métaphore bien connue du colibri7. Cette légende amérindienne, dont s’inspire Pierre Rahbi, nous invite à chacun faire notre part, aussi minime soit-elle. Cela ne suffira sans doute pas, même si nous nous y mettions tou(te)s, pour inverser le mouvement. Il n’y aucune chance de sauver le système, et entre vous et moi, ce n’est pas certain que ce soit un mal. Mais l’enjeu tant individuel que collectif de cette époque formidable qui verra la fin du capitalisme pourrait bien tenir dans la nécessité de ne pas rester enterré sous les décombres du vieux monde qui entre en agonie, et de construire dès maintenant un « après l’effondrement » qui ne soit pas nécessairement un scénario apocalyptique à la Mad Max. Dores et déjà, de nombreuses initiatives fleurissent, allant des groupes de partage et de réflexion aux écovillages et aux communautés locales pratiquant l’agriculture biologique et la permaculture, et l’on peut sentir se mettre en place, hors des grandes villes, un réseau de solidarités qui jouera le moment venu un rôle déterminant de filet de sécurité. Au milieu de ce grand mouvement de préparation à l’inéluctable, il y a aussi quelques Rambo qui veulent jouer aux survivalistes en accumulant armes et nourriture, mais ils sont condamnés par le fait même de transporter dans le prochain monde la mentalité qui conduit notre système à son auto-destruction. Toutes les études portant sur l’inévitable transition convergent vers un point crucial, que met fort bien en lumière un autre ouvrage de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, avec Gauthier Chapelle : « une autre fin du monde est possible ». Il se demandent là comment vivre l’effondrement, et non pas seulement y survivre, et ils soulignent que le facteur clé de la renaissance sera l’entraide.

La situation semble exiger un changement radical dans notre relation au monde, qui nous ramène à une forme d’intégration à la nature que connaissaient bien nos ancêtres, que vivent encore dans une certaine mesure – quand ils n’ont pas été décimés ou totalement acculturés – les Peuples Premiers, nos aînés sur cette Terre. Ce changement est illustré par une prédiction facilement vérifiable : mettez cent survivalistes dans une forêt, et revenez au bout d’un an. Il y a fort à parier qu’ils se seront entre-tués et que la forêt sera saccagée. Au mieux, il y aura un chef survivaliste qui, entouré de quelques sbires bien armés, feront régner leur loi et la forêt sera mise en couple réglée. A l’inverse, mettez cent amérindiens encore assez proches de leur culture d’origine dans la forêt. Au bout d’un an, la communauté et la forêt seront florissantes. Mais ce n’est là qu’une histoire, me direz-vous peut-être. En effet, mais tous les observateurs s’accordent pour souligner le rôle immense que jouent l’imaginaire et les histoires que nous nous racontons dans la résilience au traumatisme de la catastrophe, la capacité à investir positivement l’avenir. Les rêves peuvent jouer un rôle crucial dans ce processus. D’abord parce que nous pouvons peut-être penser que l’inconscient collectif a un projet pour l’espèce humaine au-delà de cette mort annoncée de notre civilisation. Ensuite et surtout parce qu’il faut féconder l’avenir de rêves positifs. Bref, les rêves pourraient bien nous apporter l’élément essentiel de sens et de connexion avec notre nature essentielle dont nous avons, individuellement et collectivement, besoin pour nous préparer à affronter la réalité existentielle de notre mortalité en tant que civilisation.


Avec l’entraide et la restauration de notre lien avec la nature, dans laquelle les auteurs négligent de souligner l’importance des rêves comme lien à notre nature profonde, un des facteurs clés permettant d’envisager positivement la transition tient au récit que nous en faisons, aux histoires que nous nous racontons. Mon enseignante Paule Lebrun disait que nous avons toujours le choix, en chaque instant, de regarder le soleil couchant ou le soleil levant, ce qui meurt ou ce qui naît. Il n’y a rien qui meurt sans qu’il n’y ait dans le même temps un renouveau. Nous pouvons raconter l’histoire de l’effondrement autrement que celle de la fin du monde. Ce pourrait être l’histoire du retour de l’humanité à des bases saines pour prospérer en harmonie avec l’ensemble des espèces animales et végétales peuplant notre belle planète. Ce pourrait être une histoire d’amour. Après s’être longtemps quittés jusqu’à oublier toute possibilité d’union, l’humain et la Terre se retrouvèrent et se redécouvrirent mutuellement. Un mouvement littéraire a particulièrement attiré mon attention au cours de ces derniers mois. Ce sont deux militants écologistes qui, découragés de voir le peu d’impact qu’avaient leurs interventions militantes, l’ont lancé en 2009 en publiant un texte remarquable : « le manifeste de la montagne sombre8 » (dark mountain manifesto). Leur proposition est simple : il s’agit d’entrer dans un processus d’incivilisation (en anglais : uncivilisation), c’est-à-dire d’adopter un point de vue qui échappe aux biais de notre civilisation. Non seulement pouvons-nous ainsi solliciter le point de vue des Peuples Premiers, mais aussi celui des animaux, des rivières, des arbres et des rochers, de l’océan. J’ajouterai aussi bien sûr le point de vue des rêves, qui sont la voix d’une nature fondamentalement inconditionnée en nous. Du point de vue des vrais humains, des animaux, des arbres, des rivières, des rochers, de l’océan et des rêves, ce qui arrive n’est pas un drame mais peut-être bien une opportunité…

Parallèlement à ces recherches autour de l’effondrement, je me suis beaucoup intéressé ces derniers temps aux travail du psychiatre américain Irvin Yalom. Le Dr Yalom propose une approche existentielle de la thérapie qui complète fort bien en différents endroits les réflexions de Jung. En outre, il prête attention aux rêves et en propose des interprétations tout à fait valables. Au cœur de l’approche existentielle, il y a la nécessité de regarder, entre autres choses, la mort en face. On pourrait dire que nous ne devenons des adultes psychologiques qu’une fois que nous intégrons la réalité de notre mortalité. Cela ne préjuge pas du tout de ce qui adviendra après notre mort mais nous devons bien admettre qu’un jour, nous ne serons plus là. Les bouddhistes disent la même chose d’une autre façon en insistant sur l’impermanence des choses et le fait que l’identité du moi n’a aucune substance réelle, n’est qu’un agrégat – Jung dirait, un complexe. Il est connu qu’un diagnostic difficile confrontant à la réalité de la mort prochaine est une des meilleures conditions pour un éveil spirituel. Si la réalité est regardée en face, alors l’instant présent devient infiniment riche de sensations et de présence. On peut même se demander s’il n’aurait mieux valu vivre toute une vie dans la conscience de la mort car on aurait évité de perdre beaucoup de temps dans des vétilles. Et cependant, c’est un deuil car il faut laisser partir justement les vétilles et tout ce qui recouvrait la beauté de l’existence, le joyau au cœur du réel. Beaucoup de voies spirituelles ont insisté sur la nécessité de « mourir avant de mourir », et c’est là peut-être, dans l’accompagnement de ce deuil tant individuel que collectif, que le secours des rêves pourrait être précieux.


Au fond, toute cette histoire d’effondrement pourrait être la plus grande opportunité qui nous soit donnée de grandir en conscience ! Tou(te)s ensemble. Et de permettre à quelque chose de nouveau d’apparaître sur cette Terre. Un « jamais vu, jamais entendu » encore...

Ce n’est pas le moindre mérite du livre de Servigne, Stevens et Chapelle, mais aussi du petit manuel de Cyril Dion, que d’envisager la dimension spirituelle de la transition. Une fois fait le tour des aspects scientifiques, économiques, écologiques, sociologiques, politiques et techniques de la situation, nous ne pouvons éluder cette dimension spirituelle. Les auteurs d’une autre fin du monde… le disent bien : l’enjeu fondamental de leur livre est de chercher « comment faire du lien et donner du sens à nos vies et à notre époque ». Leur recherche s’appuie sur deux clés importantes, l’écopsychologie et l’écoféminisme. L’écopsychologie s’intéresse aux relations entre la psyché humaine et la nature. « La crise qui menace notre planète, explique Joanna Macy, découle d’une notion pathologique du soi : la déconnexion avec la nature s’accompagne d’une profonde déconnexion avec nous-mêmes. » Ainsi, l’écopsychologie vise-t-elle à la compréhension des racines psychologiques et spirituelles de l’effondrement et propose-t-elle d’entreprendre un profond travail intérieur. Il s’agit en particulier de développer sagesse et compassion pour éviter que la transition ne se déroule dans la violence. L’écoféminisme touche à un autre aspect, qui tient au fait que l’essor du capitalisme et la déconnexion de la nature coïncident avec la négation du féminin, c’est-à-dire non seulement la domination des femmes par les hommes mais aussi la négation de toute valeur à la sensibilité, l’intuition, et à tous les éléments constitutifs de la féminité psychologique chez les femmes comme chez les hommes. Dont les rêves.

Nous retrouvons là plusieurs des thèmes majeurs qui alimentent le bouillonnement spirituel de notre époque, avec en particulier le retour du Féminin sacré, entre autres sous les traits de la Femme Sauvage, et la nécessité d’examiner nos croyances, et in fine de nous libérer des histoires destructrices dans lesquelles nous nous enfermons volontiers. A cette évolution contribuent aussi bien le renouveau contemporain du chamanisme, qui restaure un lien dans lequel nous ne sommes plus extérieurs à la nature mais nous sommes la nature, que la diffusion de la méditation en occident. Il faut se rappeler que celle-ci n’est pas une technique de bien-être mais une invitation à transcender la pensée et à développer une conscience qui soit libre des histoires que nous nous racontons. Je salue ici aussi la mémoire de la regrettée Paule Lebrun qui soulignait l’importance de vivifier nos communautés par une vie symbolique s’exprimant en rituels et rites de passage, permettant d’incorporer les archétypes vivant dans les mythes et de s’abreuver à la source des rêves. Cette évolution rencontre aussi les prévisions de Jung, pour ce que nous en savons9, puisqu’il semble qu’il prévoyait de grands bouleversements à venir qui verraient la réémergence du Féminin Sacré et, à terme, un mariage sacré des principes Féminin et Masculin, significatif de l’apparition d’un nouveau niveau de conscience peut-être sur cette planète. Il semble cependant qu’il envisageait aussi de grandes destructions et qu’il en ait conçu un certain effroi. Chamanisme, méditation, restauration du féminin sacré, Jung… sont autant d’éléments qui convergent dans ma pratique des loges de rêves et c’est ce qui m’a amené à prendre conscience que celles-ci, au-delà de la résonance aux rêves individuels, pourraient permettre de solliciter et de partager des images de rêves pour nourrir notre vision du futur au-delà de l’effondrement.


J’ai écrit déjà en février 2014 un article que j’avais intitulé « rêver la terre de demain ». J’en étais alors aux débuts de ce blogue, et j’y énonçais alors un certain nombre d’idées qui me semblent encore aujourd’hui d’actualité. J’y proposais en particulier de chercher à écouter les rêves pour dépasser le point de vue personnel et nous relier à l’inconscient collectif, et ainsi « embrasser une vision plus large dans laquelle l’individu n’est rien sans toutes ses relations avec les autres mais aussi avec l’environnement, la nature, l’Univers. » Il m’est apparu récemment que je faisais alors que dégager les prémisses d’une réflexion bien plus approfondie dans laquelle convergent à peu près tous les éléments proposés dans ce blogue. J’oserai parler ici des rêves comme d’un outil politique, rejoignant ainsi l’idée proposée par James Hillman comme quoi la révolution se fomente désormais dans le cabinet du psychanalyste. Mais je crois nécessaire de la dépasser désormais en ajoutant que la révolution n’est plus à l’ordre du jour car le système est en train de s’effondrer de lui-même, et que finalement les rêves doivent descendre dans la rue. Non pas pour y manifester avec un gilet jaune ou de quelque couleur que ce soit, encore que rien ne l’interdit, mais simplement pour rejoindre chaque personne qui se sent concernée par le futur de notre Terre et lui rappeler qu’elle a, au profond de son intériorité, accès à la source vive où le futur s’élabore silencieusement. Et aller puiser des images vivantes pour ensemencer la terre de demain...

Les rêves sont un agent de transformation du monde dans lequel nous vivons, car sitôt que nous commençons à les écouter, nous nous relions à notre nature profonde et celle-ci nous dit tout doucement que, même si nous devons rencontrer tôt ou tard la mort en face – notre mort personnelle, et désormais la mort de notre civilisation – tout ne va pas si mal.

1 Rachel Carson, Printemps silencieux (Silent spring), 1962 (traduction française 1968, 2009)
2 La part de l’ombre, octobre 2018.
3 https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/02/05/du-coup-de-massue-a-la-renaissance-comment-les-collapsologues-se-preparent-a-la-fin-de-notre-monde_5419256_3244.html
4 Georges Marshall, le syndrôme de l’autruche, pourquoi notre cerveau veut ignorer le changement climatique, Acte Sud 2017
5 https://www.institutmomentum.org
6 http://biosphere.blog.lemonde.fr/2017/06/26/leffondrement-global-avant-2030-une-prevision-de-cochet
7 https://www.colibris-lemouvement.org/mouvement/legende-colibri
8 http://partage-le.com/2018/10/le-manifeste-de-la-montagne-sombre-the-dark-mountain-manifesto
9 Voir en particulier le livre de Christine Hardy : La prédiction de Jung : la métamorphose de la Terre (Dervy 2012)

mardi 22 janvier 2019

La danse de l'énergie dans les rêves


Dans mes échanges avec Connie Cockrell-Kaplan, l’auteure de « les femmes et la pratique spirituelle du rêve » qui inspire fortement mon travail en loges de rêves, il y a deux points qui m’ont beaucoup donné à réfléchir ces derniers temps. Le premier concerne la nature du rêve. Pour Connie, et plus largement pour les Amérindiens et les Peuples premiers, nous commettons une erreur en nous en tenant à l’analyse psychologique du rêve. Passons sur le fait que j’ai évoqué déjà dans de nombreux articles qui veut que, bien souvent, cette analyse est une dissection intellectuelle qui nie la nature vivante du rêve, en fait un cadavre. Dans les loges de rêves, nous cherchons à compenser ce travers en nous écartant de l’interprétation au sens strict pour plutôt offrir une résonance à partir du sentiment et de l’intuition au rêve. Dès lors, nous pouvons voir que le rêve est mis en mouvement chez la personne qui l’expose, comme s’il était nourri par ces résonances, et il en ressort toujours quelque chose. Mais Connie insiste pour nous emmener plus loin dans l’appréhension du mystère des rêves. Pour elle, ceux-ci sont une énergie qui nous vient directement de la Source, et les symboles qui nous intéressent tant ne sont que l’enveloppe du rêve que crée notre mental quand il tente d’intégrer cette énergie. Dans la vision commune à de nombreuses traditions chamaniques en effet, nous retournons chaque nuit à la Source et nous lui ramenons les impressions sensibles tirée de notre vie diurne, et nous en revenons avec une énergie qui vient alimenter notre existence.

Cette façon d’appréhender les rêves a d’importantes conséquences que je suis amené à vérifier dans ma pratique, en particulier dans les loges de rêves. Sans nier la valeur de l’analyse et de l’interprétation quand elles sont conduites de façon respectueuse de l’autonomie de l’inconscient et de la nature vivante du rêve, je constate que l’ouverture à cette dimension énergétique du rêve permet d’envisager le travail dynamique du rêve comme une dynamique transformatrice en soi. Dès lors, toutes les techniques qui facilitent par des moyens non intellectuels l’incarnation de cette énergie, comme par exemple la danse, le chant et toutes les formes de créativité ainsi que les rituels, s’avèrent extraordinairement efficaces. Mais c’est dans les cercles et loges de rêves que cette ouverture amène les effets les plus significatifs dans mon expérience. Ainsi, je fais souvent désormais des loges de rêves dans lesquelles nous faisons se rencontrer écoute d’un rêve et chant spontané, ou travail des sons dans différentes formes. La danse et toutes les formes de mise en mouvement du rêve sont très efficaces. Parfois, ce sont simplement le tambour et la voix qui viennent soutenir le déploiement du rêve. Pour l’avoir expérimenté moi-même en tant que rêveur, c’est assez étonnant : je me suis retrouvé plongé soudain dans l’énergie du rêve et, par la magie des sons, celle-ci s’est mise à couler et m’a emmené plus loin que je n’aurai pensé.

Un des champs remarquable d’application de cette façon de travailler est la transformation de l’ombre et des aspects douloureux de l’existence. C’est le second point sur lequel la discussion avec Connie m’a interpellé car elle me disait au cours d’un échange de courriels qu’elle ne laissait pas de place qu travail avec l’ombre dans ses cercles. Je l’ai interrogée à partir d’exemples concrets et elle m’a indiqué qu’elle accueillait bien sûr tous les rêves qui se présentaient mais qu’il fallait selon elle éviter que le cercle ne se concentre sur les éléments obscurs qu’un rêve peut amener à la surface. En bref, il s’agit de ne pas s’appesantir sur le traumatisme, pour prêter attention plutôt aux éléments de guérison. C’est une question d’attitude intérieure dans laquelle on valorise la dimension positive du rêve plutôt que la négative, comme nous avons souvent tendance à le faire dans une approche psychologique. Au fond, nous pouvons toujours nous appuyer sur le fait que le rêve est en soi l’expression d’un processus de guérison. Même s’il parle d’une partie blessée, il en parle à partir de la dimension intacte de la psyché, et il met en contact avec ce qu’il y a en celle-ci d’inaltérable. Connie, en souriant, me disait qu’il fallait laisser faire le cercle en restant centré sur la lumière, et qu’en dernier lieu, elle invitait la personne qui amenait un rêve traumatique à aller travailler en thérapie individuelle en à-côté. Mais j’ai constaté pour ma part qu’en effet, le simple fait d’exposer le trauma au travers d’un rêve dans un cercle a souvent un effet transformateur remarquable, qui n’a rien à voir avec la thérapie de groupe mais plutôt avec la nature énergétique du rêve.

Dans mon expérience, il arrive assez souvent, en fait, que les loges de rêves soient l’occasion d’approcher un traumatisme en exposant un rêve. Ce sont fréquemment des rêves évoquant des abus sexuels qui y sont déposés, et cela va avec le fait que ce sont surtout des femmes qui viennent dans les loges. Je me souviens d’un exemple particulièrement frappant qui est survenu en pleine éclosion du mouvement #metoo. Une jeune femme nous a dit en exposant son rêve que c’était la première fois qu’elle parlait de ce qui lui était arrivé. Je me demandais bien comment nous allions pouvoir l’aider. En fait, cela s’est révélé très simple. Il n’y avait rien à faire que d’accueillir ce qu’elle nous disait et de résonner qu rêve comme nous le faisions d’habitude. J’ai constaté alors que, sans que nous ne fassions quoi que ce soit de particulier, la charge énergétique liée au trauma dans le rêve avait été absorbée par le cercle. J’ai mentionné pour ma part que nous étions toutes et tous concernés par cette violence et la souffrance qui en avait découlé – les femmes au premier chef, mais aussi les hommes. Nous avons offert une douche sonore à la rêveuse, et les tambours ont chanté. Nous avons élargi en pensée le cercle en dédiant notre travail à toutes les victimes d’abus et un grand silence est retombé, nous a enveloppé. Lors du dernier tour de paroles qui concluait la journée, la rêveuse nous a confié qu’elle avait vécu une sorte de mort-renaissance après avoir parlé de son rêve et reçu la douche sonore qui en activait l’énergie. Mort-renaissance, voilà bien la caractéristique du processus de transformation…

Dans une autre loge de rêves, j’ai entendu un rêve remarquable qui illustre fort bien ce dont il est question ici, et la dimension collective du travail :

La rêveuse est couchée dans un lit. Son frère la caresse et lui laisse entendre qu’il a envie de faire l’amour. Pour bien signifier qu’elle refuse ses avances, elle lui tourne le dos. Plus tard, elle sort de la chambre et se dit que son père aussi l’a touchée, a procédé à des attouchements sur elle. Alors, elle voit un homme qui l’attire particulièrement mais elle n’ose pas aller vers lui car elle se sent souillée, salie, par ces attouchements et pense qu’il ne voudra pas d’elle à cause de cela.

C’est un rêve qui, au-delà de l’histoire personnelle de la rêveuse, concerne le Féminin dans sa dimension collective, et donc toutes les femmes, mais aussi tous les hommes, non seulement ceux qui sont solidaires des femmes mais aussi ceux qui sont indifférents à ces situations d’abus, et les abuseurs. Car c’est le féminin en général qui est abusé dans notre monde, et dans les hommes aussi, par une masculinité qui en fait un objet de désir sans respect. Dans une approche psychologique, la rêveuse aurait été interrogée sur ses relations avec son frère et avec son père ; celles-ci auraient été décortiquées à la recherche des éléments traumatiques dans l’histoire de la rêveuse. Cela n’aurait peut-être rien amené de nouveau à sa conscience, et cela aurait été certainement douloureux. Or dans l’explicitation du contexte de son rêve, la rêveuse a mentionné que dans sa culture d’origine, les femmes doivent toujours se garder du désir des hommes qui cherche à s’imposer, et que ce sont les femmes qui en portent la faute si elles y cèdent ou si ce désir les violentent. Ce n’est pas sans nous rappeler comment, en différents endroits dans le monde, c’est la femme violée qui porte la honte de l’infamie qui lui a été faite. C’est aussi ce que le christianisme a longtemps laissé entendre en faisant de la femme la pécheresse responsable du désir de l’homme. Au lieu de personnaliser le rêve, on peut donc à l’inverse l’entendre de façon métaphorique comme parlant de tous ces hommes qui sont les frères et les pères de la rêveuse, et imposent leurs désirs sans respect de l’intégrité.

Dans une loge de rêves, on ne pose pas de questions. Il n’y a pas d’enquête, et dès lors d’ailleurs, il n’y a pas de mise en accusation ni de jugement. Il n’y a que le rêve qui se déploie et qui nous rencontre, nous touche diversement. Le cercle lui a offert des résonances diverses qui ont interrogé en particulier ce qui se passerait si désormais la rêveuse faisait face à la dimension parfois abusive du masculin. J‘étais le seul homme dans le cercle, et j’ai souligné pour ma part qu’il était temps que la honte change de camp, que c’était aux hommes abusifs d’avoir honte de leur comportement. Mais le propos du rêve allait plus loin. Il ressortait du contexte que la rêveuse avait été éduquée dans un fort catholicisme qui lui avait rendu longtemps difficile l’accès à sa sexualité, et le rêve faisait ressortir comment les abus peuvent donc blesser le désir, le rendre honteux. On peut voir là magnifiquement exposée l’alliance implicite entre les interdits de la religion et la domination abusive du patriarcat. Le simple fait d’exposer le rêve et d’y résonner a soulevé beaucoup d‘émotions chez la rêveuse et dans le cercle, augurant d’un profond mouvement de transformation. 

Nous avons discuté ensuite de ce que le cercle pouvait faire pour la rêveuse, et il en est ressorti qu’elle avait besoin d’être touchée par les autres femmes dans une cérémonie symbolique supportée par des sons. Elle m’a confié par la suite que ce qui l’avait beaucoup aidé, c’est que les femmes lui parlent alors de leur corps de façon amoureuse, positive, et lui disent ce qu’elles se diraient elles-mêmes. Tout un éventail de possibilités s’est alors déployé, qui émanait de la relation au corps de chacune. C’était comme si, m’a-t-elle dit, l’archétype de la Féminité s’exprimait au travers de chacune.  J’ai ressenti la nécessité pour ma part de me tenir à l’écart de ce rituel tant que je ne serai pas invité à m’y joindre car il s’agissait au fond de laisser le grand Féminin nettoyer le corps énergétique de cette femme pour qu’elle se lave de la honte introjectée par la culture patriarcale. Tandis que les femmes se sont donc retrouvées dans une pièce fermée pour se livrer entre elles à ce rituel de nettoyage, j’ai simplement supporté le processus en jouant doucement du tambour. 

Enfin, elles sont venues me chercher et nous avons conclu ensemble le processus, qui a été marquant pour chacune d’entre elles, et pour moi-même. Comme par hasard, d’autres rêves sont venus résonner au cours de la journée avec celui-ci sur le thème de l’abus et de la guérison. C’est un des éléments étonnants du travail en loges de rêves : il y a bien souvent un thème qui s’impose, sur lequel le cercle travaille, hors de toute préméditation consciente. En fin de journée, toutes les participantes témoignaient de ce que cela avait été un gros travail, intense et en profondeur, sur lequel il n’y avait pas beaucoup de mots à mettre. Pour la rêveuse, quelque chose s’était ouvert dans une dimension sensible qui allait réclamer une intégration tranquille dans les jours suivants.

Le dernier point qu’il me semble important d’aborder à propos de ce genre de processus de guérison tient à la nécessité pour les hommes d’accepter de se tenir à l’écart et de laisser opérer l’archétype de la Féminité entre femmes. Symboliquement, cela va avec le besoin fréquent d’écarter ces outils analytiques et psychologiques dont nous sommes collectivement si friands, mais qui sont donc entachés encore d’une masculinité psychique qui ne laisse pas la Fémininité opérer. J’ai moi-même eu longtemps de la difficulté à comprendre pourquoi les hommes étaient exclus des Festival du Féminin, mais désormais, avec une meilleure familiarité avec ces processus, je comprends que ce soit strictement nécessaire. Il s’agit de redonner une place au Mystère du Féminin tel qu’il était honoré chez les Amérindiens dans les loges de la Lune où les femmes se retrouvaient quand elles étaient menstruées. Elles se reliaient ainsi à la dimension archétypale de la Féminité et s’y ressourçaient. C’est ce qui se passe dans les Festivals du Féminin, les Tentes Rouges ou les Danses de la Lune. Et c’est aussi ce qui se passe dans certaines loges de rêves.

Après des siècles de domination masculine bien souvent marquée par des abus engrammés dans notre culture, il est donc logique que les hommes qui veulent soutenir le processus de guérison des femmes se retirent et supportent ainsi la transformation à l’œuvre précisément en n’intervenant pas et en se mettant seulement en position de service. Cette mise à l’écart n’est que temporaire et vise symboliquement à permettre aux femmes et aux hommes de se retrouver dans un autre espace. De la même façon, les approches des rêves qui écartent les outils analytiques et psychologiques n’en dénient pas la valeur, mais visent à renouveler notre façon de nous en servir, pour qu’elle devienne plus consciente et qu’elle intègre la dimension sensible et toujours vivante, créatrice, de la psyché rêveuse. Dans les mots mêmes de la femme qui a accepté de nous partager ce beau rêve et le travail qui en a découlé, le dédiant ainsi au travail de guérison de la grande Féminité :

Le Soi ne se laisse entendre que quand on se met à son service et c'est lui dès lors qui mène la danse. Et le moteur de cette danse est le rêve.


mercredi 5 décembre 2018

Sacré Diogène


Je ne trouve pas le temps d’écrire ces temps-ci. Un voyage au Québec, plusieurs formations et ateliers, et un très beau colloque « Jung d’hier à demain »1 où l’on a pu sentir souffler un vent nouveau dans la galaxie jungienne, ne m’ont pas laissé de répit depuis près de deux mois. Cependant, le travail avec l’ombre n’est jamais terminé. Elle a toujours de nouveaux enseignements à nous amener. Le dernier article que j’ai publié m’a valu plusieurs réactions qui ont éclairé un aspect du rêve que j’y présentais, resté jusque là dans la pénombre. Dans la suite de ce rêve et poursuivant ma route en compagnie de mon ombre, j’ai cheminé ces dernières semaines avec un nouvel ami intérieur, qui s’est présenté de lui-même comme étant Diogène de Sinope, qui serait un des premiers philosophes cyniques de l’Histoire, né vers 413 avant Jésus-Christ. Pour vous introduire ce cher Diogène, dont l’auguste Platon disait qu’il était « Socrate devenu fou », ce qui n’est pas un moindre honneur de mon point de vue, je veux vous partager deux réactions à mon article que j’ai reçues. 

D’abord, j’ai eu le plaisir d’entendre la résonance à mon rêve de Connie Cokrell-Kaplan, l’auteure du livre « les femmes et la pratique spirituelle du rêve » qui inspire fortement mon travail en loges de rêves. J’ai rencontré Connie en personne lors de son passage par Paris, peu avant que je ne m’envole pour Montréal. Elle avait pris le temps de lire mon article, sans doute aidée en cela par Google Translate car elle ne parle pas le français, mais elle en avait bien saisi l’essentiel et nous avons donc parlé de mon rêve. En écho à celui-ci, elle m’a invité à considérer la définition philosophique du cynisme :

Cynique

1. Membre d’une école philosophique grecque qui pensaient que la vertu est le seul bien désirable, et que la maîtrise de soi est le seul moyen d’accomplir cette vertu.

Comme je lui confiais que le mot « cynique » me dérangeait profondément, Connie m’a raconté qu’elle avait reçu l’enseignement de Carlos Castaneda en personne à un moment, et que celui-ci lui aurait alors dit :

- Connie, tu es la personne la plus cynique que je connaisse…

Elle a été, elle aussi, alors interloquée. Et puis il a ajouté qu'il voyait en elle un de ces cyniques de l'ancien temps et que c'était ce qu'il aimait en elle. Connie et moi avons ri ensemble de cet élément qui venait ajouter à notre connivence naissante : étions-nous donc tous deux des cyniques à la mode grecque ? 


Connie Cokrell-Kaplan

Comme par hasard, un de ces hasard qui viennent vous déboucher les oreilles, j’ai reçu en sortant de l’entretien avec Connie un courriel qui a enfoncé le clou. Avec la permission de son auteure, je vous le livre intégralement car il expose non seulement une belle synchronicité, mais surtout un magnifique rêve, et finalement il éclaire fort bien mon rêve :

-----—

Synchronicité grandiose, la plus belle, à mon sens, de notre parcours cher ami…

J’ai fait un rêve ce Vendredi 12 Octobre 2018. Quand je l’ai laissé ce déployer en moi j’y ai vu un rêve à portée collective et j’ai souhaité absolument te le partager. J’allais donc t’écrire ce même jour et je retombe dans ma boite mail sur ce lien vers cet article « la part de l’ombre » que je n’avais pas encore lu et je n’avais pas vraiment l’intention de le faire parce bon, l’ombre ça va je connais…Un énième discours théorique sur le sujet, bof pas plus que ça… Et puis, malgré « moi »… je commence à lire le début… Et là j’ai été bluffé par ce qui était en train de se passer, je ne sais même pas comment le nommer, ce n’est pas de la résonance, c’est plus comme un tissage, comme si ton fil et mon fil en s’entremêlant pouvaient produire un motif, beaucoup plus vaste que l’addition de chaque fil. C’est le 1+1=3.

Avant de te parler de mon rêve il faut que je te livre ce que fait sonner, en moi, le tien :

Ce rêve est passionnant et il me semble très important de ne pas le dissocier du contexte, de cette discussion la veille avec ton ami dont les mots ont « déclenché une sourde colère ». Ce mouvement intérieur là dit quelque chose de précieux à mon avis.

« Et voilà donc que le rêve me parlait d’une explosion de violence. Cela ne justifiait pas pour autant que mon Georges se mange un pain, même s’il pouvait fort bien symboliser ce capitalisme financier que je tiens pour responsable de la catastrophe. » Eh bien si c’était mon rêve je dirais que cela se justifie largement, car il y a dans les mots de cet ami autant d’insensibilité, de « mise à distance » de la mécanique de destruction en cours, qu’il peut y en avoir dans ce que ce Georges représente. Ce sont pour moi les deux faces de la même pièce, celle de l’inertie face à l’horreur. « La Lumière va arranger les choses, il va se passer quelque chose d’inattendu » est un discours qui met la problématique du suicide collectif planétaire à l’extérieur de soi, alors que c’est bien à la racine de l’être humain que cette catastrophe prend sa source, et je ne parle pas là de comportements écologistes ou pas, je parle de bien plus profond. Ce discours donc dénote une insensibilité à son propre mécanisme de destruction aussi sûrement que le capitalisme est insensible à ce qu’il génère comme mort.

Donc Julie a bien raison de lui en mettre une, mais ce n’est pas de la violence. Car Julie n’est pas violente. C’est un choc percussif pour rendre l’autre un peu plus sensible. Julie n’est pas dans une dynamique de « vengeance », genre « t’es trop con mon bonhomme, tu ne mérites pas d’exister », Julie est dans un dynamique de réveil, et Julie a tellement conscience des enjeux qu’elle se donne sans retenue à cette dynamique, et face à un bloc d’insensibilité tel, une caresse et des mots doux n’ont aucun effet, il faut un choc à la mesure de la rigidité qui lui fait face, donc elle cogne. Mais c’est un acte d’amour en fait, c’est une convocation dans l’instant à s’éveiller à sa propre lumière, car qui commence à sentir son insensibilité, qui commence à voir qu’il ne voit pas, est en train de Voir en réalité. Et en plus ce Georges est un consommateur et un fournisseur de marijuana, alors là tout est dit : il maintient, autrui et lui même dans le sommeil et l’anesthésie.

« Enfin, soudain, j’ai pris conscience de ce qu’il me fallait admettre que j’ai une ombre tout à fait cynique. Elle a été réveillée par la discussion avec mon ami invoquant l’intervention de la Lumière qui viendra nous sauver de nos errements. Elle a grincé, des choses pas gentilles du tout sur la façon dont les idéalistes spirituels allaient vivre la crise écologique. » Ce paragraphe et celui qui suit ont déclenché un très fort malaise en moi « Dans le rêve, il s’est donc opéré un retournement : mon anima écoféministe a manifesté mon profond désir de voir le capitalisme en général, et en particulier les spéculateurs de la finance qui jouent avec notre avenir (ce n’est pas le cas de Georges) s’en manger toute une. Mais cette chère anima ne m’a pas épargné en pointant mon propre cynisme, réveillé par la discussion avec mon ami idéaliste. C’est en fait le cynisme de ce Sieyès en moi qui, quand on lui reproche sa violence révolutionnaire, laquelle se traduit chez moi dans la violence de ses jugements sans appel, répond qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs. Or de telles idées, à certains moments de l’Histoire, ont fait beaucoup de morts et je n’en suis pas fier. Elles ne valent pas mieux que les jugements à l’emporte-pièce sur les bobos. Elles font cependant partie de l’inconscient collectif et chacun(e) de nous doit en assumer sa part… »

D’une part j’ai la sensation en te lisant que le mot cynique fait référence à quelque chose classé dans la catégorie « pas bien ». J’entends ce que tu dis de comment il est employé de nos jours et à quelle genre de personnes il fait référence. Mais je t’ai également entendu dire que l’inconscient nous parlait toujours de l’inconnu. Du coup cela me semble délicat de rapatrié le mot cynique uniquement à ce que tu en ressens « consciemment », donc de façon « connue ». Je dis délicat parce qu’il y a bien sûr cet aspect « seul le rêveur sent si une amplification du rêve sonne juste ou pas pour lui ».

Si je suis dans un « je ne sais pas » et que je prends la définition du dictionnaire, voici ce que j’obtiens :

Qui avoue avec insolence, et en la considérant comme naturelle, une conduite contraire aux conventions sociales, aux règles morales ; qui manifeste du cynisme : Un être cynique et immoral.
Qui appartient à l'école philosophique grecque d'Antisthène et de Diogène. (Les cyniques [Ve-IVe s. avant J.-C.] méprisaient les conventions sociales et affichaient leur indépendance d'esprit.)
Nier les conventions sociales au profit d’une indépendance d’esprit, ne semble en soi n’est ni bon ni mauvais, cela dépend de comment c’est récupéré, est ce que ça va dans le sens de la Vie ou pas.

Là je reprends la formulation de ton rêve, j’écoute précisément tes mots… « Mon amie me dit alors que je me montre cynique, ce qui m’interloque». Dans le rêve tu n’es pas vexé, tu es interloqué… Il y a un « pourquoi ? » qui ce forme, « pourquoi dit-elle cela ? ». Il me semble que la scène suivante est la réponse, d’autant plus que Julie dis « tu te montres cynique ». Donc dans la scène finale, Julie « se montre », « se met en scène », « te montres », de quel façon une part de toi à le potentiel de se montrer cynique, et ce, pour ne pas faire le jeu de l’inertie.

Et là j’en viens au malaise que j’ai ressenti. Intégrer l’ombre selon ta conclusion si j’ai bien compris se résumait «  à reconnaître cette part violente qui est pas contente quand on n’est pas d’accord avec toi ». Il y a pour moi quelque chose de l’ordre de la prise d’un joint là dedans… Comme si cette « sourde colère » que tu as ressentit était le début de l’émergence de quelque chose, amplifié par le rêve, mais hélas recouvert et anesthésié par la fumée d’un paradigme bien rodé. Et si l’intégration de l’ombre consistait dans ce cas là à ne plus considérait cette violence comme de la violence, mais comme une lucidité qui cherche à émerger. Une lucidité qui est acte d’Amour pur parce que Vision pure. Si l’intégration de cette ombre te convoquait à être part delà un débat d’opinion telle une dispute dans une cour de récré mais bien à plonger plus loin dans l’exploration de ce qui est à l’œuvre et qui conduit à cette destruction massive afin d’aiguiser ta sensibilité et ta vision. Il y a plus violent que la violence, il y a la négation, et elle peut être très subtile…


J’en viens maintenant à mon rêve :

Première partie : Je suis dans un rassemblement de personnes où quelque chose de fondamental, d’essentiel, se joue pour moi. Je pourrais dire que c’est là que se trouve l’aspiration la plus profonde de mon être. Le rassemblement touche à sa fin. Nous devons quitter le lieu que l’équipe d’organisation a loué. Je me rends compte alors que mes affaires ne sont pas prêtes, que je n’ai pas farci la dinde (!?), et que j’ai oublié de retirer le complément de la somme que j’ai prévu pour la participation financière à la location des lieux. Je vais chercher dans ma voiture au moins une partie de l’argent que j’ai déjà, et dans ma précipitation, j’oublie de remettre le frein à main. La voiture commence à descendre et vient s’encastrer dans une porte de garage. Je n’en mène pas large, je n’ai qu’une envie, trouver un soutient auprès de l’équipe d’organisation, mais elle n’est pas encore là. Alors en attendant je vais regarder la télé dans la forêt qui se trouve tout à coté des bâtiments. Soudain je me rends compte que je n’ai pas vu le temps passer, qu’il fait déjà nuit, je sors du bois et je me rends compte qu’une des filles de l’organisation me cherche depuis un moment et cherche à me joindre par téléphone (mais évidemment le réseau ne passait pas dans la forêt). Je lui raconte alors toute mes problématiques, et quand je finis par la porte de garage emboutie, je suis en larme, bien consciente que je ne peux pas assumer, réparer quoique ce soit, je ne peux que pleurer devant le désastre. La fille me dit « Marie, qu’est ce que tu as fait… » avec une telle tristesse, ce n’est même pas un reproche, c’est un constat triste.

Deuxième partie : Je suis avec un groupe d’amis. Nous somme tous assis à même le sol à regarder le ciel. Nous commençons à voir au loin des chemtrails. Au début nous commentons les formes que cela prend, presque en trouvant cela joli. Puis le phénomène qui était plutôt clairsemé commence à envahir tout le ciel. Là l’ambiance change dans le groupe, d’un certain détachement nous passons à une tension sourde d’abord, puis clairement la perception qu’il est en train de se passer quelque chose de grave. Enfin une bruine descend sur nous. Je sens immédiatement la toxicité de ces fines gouttelettes qui me recouvrent, je suis en train de vivre en direct l’empoisonnement. Je hurle à mes amis qu’il faut rentrer, se mettre à l’abri, mais certains alors qu’il « savent » ce qui est en train de leur tomber dessus disent que « ce n’est rien », d’autres hurlent de terreur mais ne bouge pas, et toute cette inertie m’empêche moi-même de me mettre à l’abri.

(« Chemtrails » est le nom donné aux traînées persistantes laissées par des avions militaires contenant des métaux lourds extrêmement nocifs pour le vivant qui quadrillent de plus en plus notre ciel, pour les sceptiques, merci de visionner ceci avant d’émettre une opinion : https://www.youtube.com/watch?v=dTxwDJ2ZDkk)

J’ai réalisé en portant ce rêve durant la journée que la deuxième partie ne faisait pas seulement référence à ce qui m’interpelle de plus en plus en ce moment, c'est-à-dire l’état de la planète, de l’humanité, du vivant dans son ensemble, mais qu’elle décrivait exactement ce qui était en train de se passer : temps que la catastrophe nous paraissait lointaine, il y avait peu de réaction, maintenant qu’ elle est sur nous il y en a encore qui sont assez insensibles pour ne pas la percevoir, il y en a qui la perçoive mais reste dans l’inertie, et le pire c’est que pour se maintenir dans cet état d’insensibilité et d’inertie, cela a besoin de nier ce qui « voit et réagit ». Nier donc détruire.

A partir de cet éclairage la première partie est apparue comme une évidence : Alors que c’était le lieu même de l’essentiel pour moi, j’ai produit tout un enchaînement d’actes manqués, non aboutis, d’inconséquences, qui ont conduit à une situation désastreuse, avec des conséquences que je n’avais pas les moyens d’assumer, et qui impactaient tout le monde. Je ne pouvais rien faire pour réparer, je ne pouvais que pleurer. C’est ce que nous nous apprêtons à faire, à pleurer de notre inconséquence.

Ce n’est pas les générations futures qui vont souffrir, c’est notre génération qui commence à sentir les effets du poison, qui en est malade sur toute la planète, c’est bien notre génération qui voit les insectes disparaître en masse, les arbres mourir, nous assistons à notre propre déclin en direct et nous jouons encore à ne pas voir.

Toutes les réactions du rêve, je les portes en moi, je peux sentir ce qui n’a pas envie de voir, ce qui s’en fout royalement, ce qui voit mais se déclare impuissant – pour exemple : je passais en voiture par une route de campagne, quand j’ai vu sur le côté une bouche à incendie qui déversait des litres et des litres d’eau, il a fallu que je me « force » à m’arrêter pour aller sonner à une maison voisine et demander à l’habitante d’appeler les pompiers en leur donnant son adresse afin qu’ils puissent venir couper l’eau. Je dis que j’ai du me forcer car il y avait une pensée forte qui prenait presque toute la place « boh, d’autres vont bien le faire, là je suis pressée ». Je ne me suis pas arrêtée parce que j’ai une conscience écologique, je me suis arrêtée parce que j’ai vu l’absurdité, l’horreur, du programme qui se déroulait inconsciemment.  

Et depuis peu je peux également sentir ce qui voit vraiment, qui aimerait se mettre à l’abri et qui sait que c’est impossible tant que l’insensibilité et l’enfumage domine car autrui n’est en rien séparé de moi. Encore une fois je ne parle même pas d’avoir un comportement écologiste ou pas, ça c’est le bout de la chaîne, je parle d’une responsabilité bien plus profonde à savoir se soumettre en permanence au Feu qui dénonce le mensonge, la supercherie, la subtilité de cette mécanique de mort que nous portons TOUS. Et nous ne pouvons le faire que parce que nous avons également TOUS une Julie en nous, laissons-la donc nous distribuer quelque pains bien sentis !

---------

Je ne commenterai pas ici le rêve de mon amie Marie. Je le crois explicite, et son analyse est claire. Je veux surtout développer maintenant ce qui ressort pour moi du tissage entre nos deux rêves, à savoir l’importance de donner voix à cette figure intérieure de Diogène.



Aux définitions du cynisme proposées ci-dessus, Wikipédia ajoute que « cette école a tenté un renversement des valeurs dominantes du moment, enseignant la désinvolture et l'humilité aux grands et aux puissants de la Grèce antique. Radicalement matérialistes et anticonformistes, les cyniques, et à leur tête Diogène, proposaient une autre pratique de la philosophie et de la vie en général, subversive et jubilatoire. L'école cynique prône la vertu et la sagesse, qualités qu'on ne peut atteindre que par la liberté. Cette liberté, étape nécessaire à un état vertueux et non finalité en soi, se veut radicale face aux conventions communément admises, dans un souci constant de se rapprocher de la nature. »

Liberté, nature et anticonformisme… une philosophie subversive et jubilatoire… tiens donc ! Ces diables de cyniques ont commencé à m’intéresser de plus en plus. L’inconscient, dans sa sagesse, me suggère-t-il donc de rejoindre une nouvelle famille d’âmes ? - me disais-je. Fort de ces encouragements, j’ai commencé à lire tout ce qui me tombait sous la main au sujet de ces énergumènes. La source d’information la plus intéressante a été une réflexion de Roger Pol-Droit intitulée « Vivre aujourd’hui avec Socrate, Épicure et tous les autres », qui présente l’avantage d’interroger l’actualité de ces philosophes trop facilement relégués aux oubliettes. C’est alors que j’ai commencé à nouer une certaine amitié avec ce bon vieux Diogène, dont l’histoire retient surtout qu’il vivait nu dans un tonneau et qu’il a envoyé vertement promener Alexandre dit le Grand parce qu’il avait contribué, avec ses ambitions de conquête, à la mort sanglante de centaines de milliers d’hommes. Le dit Alexandre, dont la flagornerie n’est pas sans faire penser à certains dirigeants contemporains qui se croient au-dessus de leurs contemporains, serait venu le voir pour lui demander ce qu’il pouvait faire pour lui. Voilà le dialogue savoureux que rapporte Plutarque :

« Alexandre interroge :
- Demande-moi ce que tu veux, je te le donnerai.
Diogène rétorque :
- Ôte-toi de mon soleil.
- N'as-tu pas peur de moi ?
- Qu'es-tu donc ?... Un bien ou un mal ?
- Un bien.
- Qui donc pourrait craindre le bien ? »

Voilà bien les puissants. Ils croient que nous avons besoin d’eux, ou de leurs faveurs. Et quand on les éconduit, ils cherchent à se rassurer en vérifiant qu’ils ont encore le pouvoir d’intimider leurs interlocuteurs. Mais Diogène le piège en lui faisant naïvement avouer qu’il pense être un bien, et lui cloue le bec. Quant à cette formule merveilleuse, « Mikròn apò toû hêliou metástêthi. » – littéralement : « Tiens-toi un peu à l'écart de mon soleil. » –, elle nous renvoie au fait que l’essentiel nous est donné gratuitement par la nature. La vie, la lumière du soleil, l’air que nous respirons… sont gratuits, et ce que nous appelons « la civilisation » est dans une grande mesure une mise en coupe réglée de la générosité de la nature pour le plus grand bénéfice des marchands et des dirigeants. C’est à cette mascarade que Diogène tourne le dos en demandant à Alexandre de ne pas se mettre entre le soleil et lui. En termes plus contemporains et d’une brûlante actualité, nous dirions simplement pour paraphraser Diogène :

- Dégage !…

Bref, on pourrait dire de Diogène qu’il est sans doute le premier anarchiste connu. Il prône le rejet des lois, de l’autorité, de la cité – en l’occurrence, d’Athènes. Et il a marqué son temps car il vivait comme il pensait. On lui prête aussi d’avoir parcouru les rues de la ville avec une lanterne allumée en plein jour, et de répondre alors aux passants qui l’interrogeaient sur ce qu’il faisait :

- Je cherche un homme !

On traduit aussi cette expression comme « je cherche un vrai homme ». Cet « homme » était alors théorisé par Platon qui glosait sur l’idéal humain et Diogène en réfutait ainsi l’existence car il ne le trouvait nulle part. Platon ayant défini un jour l‘homme comme un bipède sans cornes et sans plumes, Diogène serait promené par la suite en tenant un coq déplumé aux ergots coupés et en disant à qui voulait l’entendre : « voilà l’homme de Platon ! ». J’ai ri en lisant cette anecdote et en pensant au sort qu’aurait fait Diogène à quelques-uns de nos philosophes humanistes tout juste bons à palabrer sur les plateaux de la télé. Mais si l’on définit l’humain comme un être doué de conscience et de verticalité, se tenant debout au propre comme au figuré, on peut se promener dans les rues encore aujourd’hui avec une lampe de poche allumée en plein jour. Où est-il, cet humain que nous attendons, que nous espérons ?


Roger Pol-Droit s’attarde sur la parenté philosophique entre Socrate et Diogène. Le premier a développé l’art d’ébranler toutes les certitudes pour accoucher de la vérité, et cela lui a valu d’être condamné à mort comme perturbateur de la jeunesse athénienne. Le second, nous dit Pol-Droit, a incarné la radicalisation de la perturbation socratique. La légende veut que l’oracle d’Apollon lui aurait intimé de « falsifier la monnaie », ce qu’il aurait compris d’abord de façon littérale. Il s’est fait prendre peu après avec de la fausse monnaie et a passé quelques années en exil à méditer sur ce que le dieu cherchait à lui dire ainsi. Son « illumination » serait venue du fait de comprendre qu’Apollon l’invitait en fait à rejeter les conventions sociales, les valeurs communes et les convenances, en ne recherchant ni les honneurs, ni le pouvoir, ni les richesses, le savoir ou les plaisirs… dont le sage voit la fausseté.

Le secret de Diogène, c’est que pour être libre, il convient de vivre selon la nature. Il rejoint en cela Lao-Tseu un autre sage, chinois celui-ci, qui nous a enjoint de vivre selon le Tao, c’est-à-dire le principe qui sous-tend la nature. Il s’agit de se débarrasser des maux que la civilisation engendre, c’est-à-dire, si on ne l’entend pas dans un sens simplement littéral, de viser à un déconditionnement mental qui nous permet de retrouver notre nature première. C’est une des vertus de la méditation que de favoriser ce déconditionnement en permettant de se désidentifier du mental, d’observer comment nos pensées sont finalement très généralement programmées par nos mémoires et tout ce que la société nous a inculqué pour nous domestiquer. Et les rêves sont la trace vivante de cette nature en nous, qui cherche à se rappeler à notre bon souvenir. Il n’est donc pas besoin, pour être un émule contemporain de Diogène, de vivre tout nu dans un abri-bus.

A ce point de ma recherche sur ce que pouvait m’amener la fréquentation de ce sacré Diogène, j’étais convaincu déjà que nous avions beaucoup en commun et que je faisais depuis longtemps du cynisme philosophique comme Mr Jourdain de la prose, sans le savoir. J’ai commencé à regarder d’un autre œil mon rêve où cette chère Anima me déclare que je me montre cynique avant d’aller donner un coup de poing en pleine figure d’un digne représentant du capitalisme boursier. Et la conclusion de Pol-Droit a achevé d’emporter mes réserves. Il pointe d’abord la grande solitude de la liberté totale, qui est sans doute ce devant quoi la plupart reculent car il est plus sécurisant et confortable bien sûr de se tenir sous une bannière collective que de risquer l’individuation radicale. Il n’est pas facile de vivre une existence à contre-courant de la folie collective car, comme le chantait Brassens, les braves gens n’aiment pas, n’est-ce pas, qu’on prenne une autre route qu’eux. Mais cette solitude est le prix à payer pour se donner une chance de rejoindre la vraie vie, une vie hors de l’illusion. Et quelle est donc la nature de cette illusion ?

C’est l’illusion dans lequel s’enferre celui qui croit savoir, qui prend les vessies que lui présente son mental pour des lanternes. C’est l’illusion par excellence de l’ego qui se calfeutre dans son petit univers connu, qu’il croit maîtriser parce qu’il le repeint de mots, alors qu’il oublie tout simplement l’immensité de l’inconnu qui l’environne tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. C’est cet inconnu qui frappe à la porte à chaque fois que nous recevons un rêve, qui nous demande d’élargir un petit peu notre conscience. C’est cet inconnu auquel la méditation ouvre la fenêtre en l’invitant à nous visiter, à nous emmener au-delà de nous-mêmes. C’est encore cet inconnu, que nous éviterons d’appeler ici « inconscient » pour déjouer le réflexe mental qui voudrait enfermer ce dernier dans une définition psychologique, vers lesquels pointent Socrate et Diogène. Ces derniers, nous dit Pol-Droit, se sont érigés en gardiens de l’ignorance et en maîtres du non-savoir, rejoignant en cela les enseignants de la non-dualité radicale. Combien de fois ai-je entendu Paule Lebrun me répéter les mots d’Osho qui l’avaient tant marqués, déclenchant une ouverture irréversible dans son esprit :

« Non-savoir est la porte qui débouche sur l’Illimité. »

C’est ce non-savoir qui permet à Diogène de rejoindre la spontanéité de la vie hors des cadres que nous prétendons lui imposer. On peut bien lui prêter dès lors d’aboyer et de mordre comme un chien, car finalement, dans son optique, les chiens sont plus proches de la vérité de la vie que les humains domestiqués. Bien sûr, c’est une approche qui n’a aucune chance d’être populaire, tout comme ce qu’en disait Jung quand il indiquait que :

« On n’atteint pas l’illumination en invoquant des êtres de lumière mais en éclairant l’obscurité. »

Il n’y a aucun plan marketing à faire sur une telle démarche. Rien à vendre ni à acheter, la vérité n’a pas de prix et tous ceux qui prétendent vous la vendre sont des escrocs. Ni Diogène, ni Socrate, ajoute Pol-Droit, ne sont porteurs de nouvelles vérités. Leur marque de fabrique, c’est l’aporie, c’est-à-dire l’impasse, le sans-issue, l’absence de solution. Ce sont des grains de sable visant à détraquer la machine à fabriquer de l’euphorie, qui nous endort et nous refile des rêves falsifiés par Hollywood. Au fond, ce sont des maîtres zen qui nous présentent un koân, une de ces questions impossibles du genre « quel est le son d’une seule main qui applaudit ? », sur laquelle ils nous invitent à nous fracasser la tête jusqu’à ce que nous soyons passés au-delà de la question. Le koân suprême, c’est bien connu, est l’interrogation maîtresse de l’investigation fondamentale :

Qui suis-je ?

J’ai interrogé Diogène à ce sujet en imagination active, et sa réponse ne saurait vous surprendre. Il a simplement aboyé en frétillant comme Chabat dans son maître film « Didier ». Mais je n’en avais pas encore tout à fait fini avec Diogène. La vie m’a montré dans les jours suivant à quel point nous pourrions avoir besoin de ses lumières par les temps qui courent.


Peu après ma rencontre avec Connie Kaplan, j’ai pris un taxi pour me rendre à l’aéroport d’où j’allais m’envoler pour Montréal. Le chauffeur était une vague connaissance, ce qui l’a mis assez à l’aise pour qu’il m’expose en chemin sa vision du monde et de la vie. Nous n’avions pas fait un kilomètre qu’il a commencé à m’expliquer qu’il y a un plan secret visant à pervertir notre jeunesse par le truchement de la théorie des genres. A l’appui de sa thèse, il affirmait que l’on distribue un « kit gay » dans les écoles et qu’on oblige les petits garçons en fin de maternelle à en embrasser un autre sur la bouche. J’ai entendu Diogène ricaner méchamment. Je cultive habituellement la tolérance la plus large possible mais là, il m’était d’autant plus impossible de rester zen que je venais de lire une analyse fouillée sur la façon dont le fasciste Bolsonaro a répandu sur les réseaux sociaux le même genre d’ânerie sur « le kit gay » pour affoler le bon peuple brésilien. J’ai donc soutenu la discussion en disant à mon chauffeur que c’était du grand n’importe quoi. Il a bien sûr été incapable de me citer une source crédible, mais comme de toute façon, les journalistes ne disent que des menteries, n’est-ce pas, à qui accorder quelque crédibilité ? Ce n’est plus : la télé l’a dit, mais les réseaux sociaux l’affirment…

Je me serai bien renfermé dans le silence mais mon chauffeur était échauffé, et Diogène commençait à se rouler par terre d’hilarité. Le vieux cynique m’a invité à repenser à ce que je lisais dans les jours précédents à propos de la stratégie du bullshit2 dans laquelle excellent les Trump et les Bolsonaro de ce monde. Il ne s’agit même plus de mentir, car le mensonge implique de connaître la vérité, mais simplement de répandre n’importe quelle billevesée pourvu que cela fasse s’agiter la glotte et suscite des émotions qui court-circuitent la réflexion. A ce petit jeu, Goebbels , qui affirmait que plus un mensonge est gros, plus il a de chance d’être cru, est enfoncé par nos experts en post-vérité. J’ai donc essayé d’expliquer à mon chauffeur qu’il pouvait reconnaître ces manipulations à leur teneur très émotionnelles et au fait qu’il n’y a aucune source crédible pour les valider, mais il a bientôt changé de sujet pour m’expliquer qu’un journaliste avait récemment été assassiné parce qu’il était sur le point d’amener des preuves irréfutables de ce qu’il y a des messes noires au Vatican dans lesquelles le pape et ses copains violent des enfants. J’avais du mal à faire taire Diogène qui hurlait de rire, moi-même balançant plutôt vers la consternation.

A quelques kilomètres de l’aéroport, mon chauffeur de taxi s’est énervé. Je venais en effet de le coincer proprement. Pour lui, bien sûr, m’expliquait-il avec aplomb, il n’y a eu aucune attaque chimique en Syrie. Les images que nous ont montré les médias sont une pure invention pour justifier une intervention militaire en soutien aux islamistes mis à mal par les troupes d’Assad. D’ailleurs, ce dernier est un rempart de l’Occident contre la subversion islamique, et s’il y a bien eu quelques cas de tortures et des victimes civiles dans la bagarre, cela n’a rien à voir avec le portrait que nous en ont fait les médias. Là, même Diogène ne rigolait plus. J’ai demandé froidement quelles étaient ses sources, et bien sûr, nous sommes arrivés à RT. Quand je lui ai demandé s’il savait que ces deux lettres sont l’acronyme de Russia Today, une chaîne de télé russe aux ordres du Kremlin et du démocrate Poutine, il y a eu un grand silence. Et puis il s’est répandu en imprécations : il avait enfin identifié que je suis un agent à la solde de l’ennemi et pour un peu, d’un commun accord, j’aurais fini le chemin jusqu’à l’aéroport à pied.

Dans le silence qui a enfin suivi, j’ai repensé à la conclusion que tire Sebastian Deguiez dans son livre « Totale bullshit ». Il y a bien un moyen de lutter contre cette peste mentale, c’est d’en souligner le ridicule :

« Le bullshiteur est par définition ridicule, dans la mesure où son comportement ne fait que refléter l’abîme qui existe entre, d’une part son aplomb, sa prétention, sa certitude et son sérieux affichés, et d’autre part la vacuité totale de ses propos. »

Observons en effet le ridicule de ceux qui prétendent savoir, soient qu’ils aient une solution miracle pour la crise monumentale que nous traversons, soient qu’ils savent mieux que tout le monde comment la planète devrait tourner sur elle-même, soient encore qu’ils aient irrévocablement dépassé Freud et Jung pour prétendre à une « analyse quantique » des rêves... et autres foutaises qui traduisent l’inflation du mental qui ne touche plus terre. Mais c’est une lutte dans laquelle, ajoute Deguiez, la raison, l’imaginaire et la fiction peuvent faire front commun. J’ajouterai que le rêve en est partie prenante, ainsi que tout ce qui favorise la connaissance de soi, et que notre seul ennemi, c’est l’inconscience. En y repensant tandis que je m’envolais vers Montréal, j’ai enfin compris l’inestimable apport de Diogène à ma réflexion :

Le cynisme philosophique est une antidote à la bullshit !

Notre époque réclame des Diogène car, sauf à nous intoxiquer à l’idéalisme spirituel, il faut bien reconnaître que nous sommes dans une impasse totale et généralisée. L’heure est à l’aporie radicale. Et plus que jamais, il nous faut nous occuper de nos ombres et de tout ce que nos croyances véhiculent d’illusion, sinon il y a fort à parier que l’Ombre de notre civilisation s’occupera de nous et que nul n’en sortira indemne. C’est en tous cas la conclusion que je tire à ce point de mon rêve, et dans ce sens, il est en effet tout à fait justifié de cogner aussi fort que possible pour réveiller nos amis. 

Un choc percussif… comme dit si bien Marie !

Cristo do Brasil, octobre 2018


2 Sur ce sujet, je vous invite à lire cet excellent article : « Total Bullshit » : une tentative de doter d’un corpus théorique la notion de « post-vérité », et si vous voulez approfondir la réflexion, le livre qui y est présenté : « Total Bullshit. Au cœur de la post-vérité », de Sebastian Dieguez. PUF.