vendredi 21 août 2026

Le combat pour l'Âme du Monde 1/2

Le texte ci-dessous est la première partie d'un essai qui conclue lui-même une série de 4 articles, publiés au cours des mois précédents. Il peut être lu indépendamment. Vous trouverez en bas de l'article les liens qui renvoient à ces articles qui sont rapidement résumés en introduction pour la clarté du propos. 

Quelques images illustrant cet article et le suivant ont été générées par IA, ce qui est indiqué à chaque fois par une légende. C'est une façon de mêler un peu d'humour à un propos qui pourrait être perçu comme trop sérieux, et de ne pas être intégriste dans mon rejet de cette technologie. Par ailleurs, quand cela est possible, les images sont attribuées à leur auteur.e, et s'il n'y a pas d'attribution, c'est qu'il s'agit d'images en libre accès sur Internet.

Vous pouvez, si vous souhaitez lire cet essai sans illustration et/ou accéder immédiatement à l'ensemble du texte (partie 1 et 2 ensemble), le télécharger sous format PDF ici : combat pour l'Âme du monde (intégral).

Note typographique : hors des citations où je respecte la typographie des auteurs cités, les termes "Âme du monde" et "Anima mundi" sont orthographiés dans ce texte parfois avec une majuscule et parfois sans celle-ci. Quand il est fait mention de l'âme du monde sans majuscule, c'est qu'il est question du concept de l'âme du monde, tandis que quand il s'agit de l'Âme du monde avec une majuscule, c'est la réalité vivante de Celle-ci que j'évoque.

Le combat pour l'Âme du Monde

Image générée par IA sur un prompt personnel

« Ami, où que tu sois, n’en reste pas là ! Tu dois passer d’une lumière à une autre lumière... » (Angélus Silésius) 

Voici le quatrième, et provisoirement au moins, dernier volet de ma série d’articles sur ce que j’ai appelé, non sans réserves, la gnose jungienne. J’ai commencé par tenter de mettre en lumière comment la psychologie élaborée par Jung ne saurait être réduite à une psychanalyse jungienne sans être dénaturée. Dans un second temps, j’ai cherché à faire ressortir que ce qui n’est pas, justement, de l’ordre de la psychanalyse dans la recherche de Jung relève de ce que les anciens appelaient « la gnose », en distinguant soigneusement celle-ci du gnosticisme antique. M’appuyant en particulier sur les travaux de Françoise Bonardel mais aussi sur l’analyse du Livre Rouge (Liber Novus) que fait Sonu Shamdasani, son traducteur, j’ai montré qu’il est pertinent de parler d’une gnose jungienne, c’est-à-dire d’affirmer que Jung a fourni des outils conceptuels permettant de reformuler au moins en partie l’ancienne voie en termes accessibles à notre modernité. Partant de là, j’ai proposé deux axes pour prolonger cette réflexion. Le premier a consisté en explorer les conséquences d’une affirmation que Jung a répété tout au long de sa vie et qui veut que « l'accès au numineux est la seule véritable thérapie », ce qui m’a amené à formuler la proposition d’une psychothérapie verticale, au sens d’un soin de l’âme qui relie le bas et le haut, et qui envisage une psychologie des hauteurs autant que des profondeurs. Il s’agit par là de passer d’une thérapie réparatrice visant à restaurer un moi endommagé à une thérapie initiatique où il est question de guérir du moi. Il convient d’éviter le piège qui consisterait en opposer le soin de l’âme par le contact avec le numineux aux différentes psychanalyses et à quelque forme de psychothérapie que ce soit, pour redonner plutôt une place privilégiée à la vie de l’âme, et à l’âme elle-même – cette grande absente de notre monde. Et c’est là le second axe que je propose maintenant pour prolonger cette réflexion sur la gnose jungienne, en rejoignant une interrogation formulée à la fin de son existence par Henri Corbin, grand ami de Jung qui a cependant toujours maintenu une lecture critique de ce dernier. L’un des derniers textes que Corbin ait écrit en 1978 véhiculait un appel à rejoindre le combat pour l’Âme du monde – il entendait par là qu’il y avait « une vision perdue à reconquérir », vision que nous pourrions peut-être dire désormais salvatrice. Corbin vivait en effet avant l’avènement du tout informatique et de la soit disant intelligence artificielle, et ne pouvait sans doute envisager, même s’il le pressentait, que nous en viendrions à redouter la disparition de l’âme elle-même dans un monde robotisé. Et cependant il a, au-delà de la mort qui l’a saisi trop tôt, tracé une voie par-delà l’horizon, qui laisse entrevoir comment l’Âme du monde pourrait se réinventer et mieux encore, nous venir en aide…

Pour comprendre de quoi il est question ici, et comment la gnose jungienne pourrait contribuer à ce combat plus que vital, il va nous falloir revenir aux fondements de celle-ci, là où Jung et Corbin se rencontrent dans une préoccupation essentielle, c’est-à-dire à l’âme, pour l’élargir à une dimension cosmique. Au vu de la profondeur et de la complexité du sujet par là abordé, je ne pourrai ici qu’esquisser les contours d’une recherche qu’il vous faudra poursuivre par vous-même si elle vous appelle comme elle s’est à moi imposée. Pour ma part, je n’ai pas la prétention de faire le tour d’un sujet d’une telle ampleur ; je cherche simplement à élargir le cadre que nous pouvons donner à notre travail avec la sagesse du rêve, travail que j’aime appeler onirosophie.

Henri Corbin

Henri Corbin, un philosophe en marche vers la Lumière

Mais commençons donc par présenter Henri Corbin (1903 - 1978) : il est connu surtout pour avoir été un éminent spécialiste universitaire de la mystique islamique, mais il était beaucoup plus que cela. Issu d’un milieu catholique, il s’est tourné dans sa jeunesse avec passion vers le protestantisme, s’inscrivant comme un théologien créatif dans la lignée herméneutique de Boehme, Schleiermacher, Dilthey et Barth – je souligne ce point car Schleiermacher ressort là comme un des ancêtres spirituels qu’il avait en commun avec Jung. Philosophe de formation, il a été le premier à traduire Heidegger en français mais le moment tournant de son existence a été sa rencontre avec l’islamologue Louis Massignon, directeur des Études Islamiques à la Sorbonne, dont il reprendra la chaire ultérieurement. Peu après qu’il ait reçu son diplôme, à 26 ans, en Arabe, Turc et Persan, Massignon lui remit le manuscrit du Hikhmat al-Ishraq de Sohrawardi en lui disant « tenez, je crois qu’il y a quelques chose pour vous ici ». Et ce quelque chose, disait Corbin, a été la compagnie de Sohrawardi, qui a changé sa vie et ne l’a jamais quitté. Ce dernier, que l’on surnommait le Cheikh al-Ishrâq (« Maître de l'illumination ») mais aussi le « Platon perse » et qui a vécu au XIIème siècle en Perse, a réussi le tour de force d'unifier et de synthétiser l'héritage zoroastrien, la philosophie néoplatonicienne et la révélation islamique, cette dernière incluant les révélations juive et chrétienne, avant d’être exécuté à l’âge de 36 ans sur l’ordre de Saladin et des docteurs de la Loi. On peut dire que Corbin a été un de ses héritiers, faisant se lever à nouveau dans notre modernité le soleil de l’aube (Ishrâq) et restaurant la sagesse orientale du maître d’Ispahan, dont l’Orient était tout intérieur et la Lumière connaissance qui nous éclaire intellectuellement et spirituellement. En 1945, après avoir passé la guerre à Istanbul, Corbin est arrivé en Iran pour la première fois, pays dont il disait qu’il était « couleur de paradis » et où il est devenu professeur de philosophie islamique à l’Université de Téhéran. Il a connu Jung à Ascona, aux conférences d’Eranos, dont il est devenu une des figures majeures. Il a publié de nombreux livres dont le plus célèbre est peut-être l’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn Arabi. Il est décédé à Paris en 1978, peu avant la catastrophe qu’aurait certainement représentée à ses yeux l’instauration de la théocratie en Iran. On le présente volontiers comme un islamologue, ce qui n’est pas faux mais gomme le fait qu’il était avant tout un philosophe au sens noble d’un amoureux de la Sagesse, comme en témoigne ce qu’il écrivait :

« Être un philosophe, c’est prendre la route, parce que ce n’est pas se contenter d’une théorie sur le monde, pas même d’une réforme ou d’une illusoire transformation des conditions de ce monde. C’est viser à la transformation de soi-même, à la métamorphose intérieure que désigne le terme de nouvelle naissance ou de naissance spirituelle […]. L’aventure du philosophe mystique est essentiellement désignée comme un voyage, une marche vers la Lumière. »

Quant à sa relation avec Jung, elle était d’une intimité intellectuelle et spirituelle rare, dont témoigne en particulier le fait qu’il a été un des rares à accueillir favorablement la Réponse à Job de Jung dès sa publication en 1952, et à souligner son importance décisive dans un long article intitulé la Sophia éternelle. Jung lui écrivit en 1953 : « Il y a quelques jours que j’ai reçu un tirage à part de votre essai sur la « Sophia éternelle ». (…) Il faut que je vous dise combien je me suis réjoui de votre travail. C’était pour moi une joie extraordinaire et une expérience non pas seulement des plus rares, mais plutôt unique, d’être compris complètement. » Il ressort de ces échanges, dont la trace demeure entre autres dans la postface que Corbin donna à la Réponse à Job, que ces deux hommes professaient une même allégeance à la Sophia, la Sagesse intemporelle, auprès de laquelle ils étaient engagés comme des chevaliers dédiant leur combat désespéré à cette Dame. Il en ressort aussi que si nous voulons aujourd’hui contrebalancer l’attraction mortifère qui tend à anéantir l’essentiel de la pensée de Jung dans le trou noir du freudisme et de la doxa psychologique dominante, il nous faut la revivifier avec la lumière du soleil qu’Henri Corbin a fait resplendir.

Pour une introduction en profondeur à la pensée d’Henri Corbin, je recommande la lecture de L’envers du monde, de Tom Cheetham. Ce dernier est un écrivain américain qui a consacré plusieurs décennies à la lecture et l’explicitation de Corbin. Son livre Green Man, Earth Angel: The Prophetic Tradition and the Battle for the Soul of the World aborde directement le thème de la bataille pour l’Âme du Monde. Cheetham montre comment l'œuvre de Corbin jette un pont entre la philosophie et la théologie de l'Occident et le mysticisme de l'islam, offrant une vision unifiée des trois grandes religions monothéistes fondée sur l'Imagination créatrice.


L’âme, être multidimensionnel

Je disais plus haut que pour comprendre la nature du combat dans lequel Corbin et Jung étaient engagés, il va nous falloir revenir à l’âme. Jung, dans le Livre Rouge, témoigne d’un retournement décisif qui est encore celui qui est requis si nous voulons éviter la réduction psychologique de cette dimension essentielle de notre être :

« J'avais pensé et parlé beaucoup de l'âme. Je connaissais beaucoup de mots savants pour elle, je l'avais jugée et transformée en objet scientifique. Je n'avais pas considéré que mon âme ne peut pas être l'objet de mon jugement et de ma connaissance : bien davantage mon jugement et ma connaissance sont les objets de mon Âme. C'est pourquoi l'esprit des profondeurs m'a forcé à parler à mon âme, à l'appeler comme un être vivant et auto-existant. »

Rappelons simplement qu’étymologiquement, l’âme (du latin anima) est ce qui nous anime : un corps sans âme est un cadavre. Nous ne tenterons pas de définir l’âme, ce qui serait la torturer dans un lit de Procuste intellectuel, comme on le fait déjà trop souvent. Gilbert Durand disait qu’il était nécessaire de concevoir l’âme comme étant tigrée. Il ne voulait pas simplement dire par là qu’elle est sauvage comme une tigresse, mais aussi qu’il s’agit d’un espace bariolé, complexe, où cohabitent de multiples dimensions : l’âme est hétérogène, tout à la fois personnelle et collective, enfantine et éternelle, ethnique et culturelle en même temps qu’universelle, géographique, attachée à une terre ou du moins à des lieux, végétale et animale, angélique, etc. Sa bigarrure, son hétérogénéité sont constitutives de l’unité du vivant, et de l’unité vivante de l’humain, ainsi sans doute que du non-humain.

Dans mon article Non, pas une psychanalyse, où je m’étends un peu sur la question de l’âme, j’ai fait ressortir cette citation de Von Franz qui éclaire fort bien la difficulté ici rencontrée : « L'âme ne peut être saisie que par le biais de ses images. Elle n'est pas un concept ni une abstraction : elle est avant tout ce qui se montre, ce qui surgit, ce qui prend forme. La psyché peut être décrite comme un appareil ; l'âme ne peut qu'être vécue. » L’âme est donc intimement connectée à la vie, tandis que les concepts sont des choses mortes. Histoire de brouiller encore un peu plus les pistes, je rappellerai simplement ce qu’en dit Jung dans Psychologie et alchimie, que j’ai déjà cité :

« L’âme est à Dieu ce que l’œil est au soleil. »

Je disais alors, cherchant à réfuter l’assimilation de la démarche de Jung à une psychanalyse, que ces mots renvoient à la dimension spirituelle du Travail, mais qu’est-ce à dire ? Le gros mot de « Dieu » nous est lancé là, à nous modernes dépourvus pour beaucoup de toute notion du theos, comme une patate chaude. Et pourtant, il ne s’agit pas de théologie. Laurent Jouvet, dans un commentaire de sa remarquable traduction de Maître Eckhart, souligne que pour ce dernier, « l’âme est le lieu de l’intériorité, ce que je rencontre quand je me tourne vers l’intérieur, vers la partie non matérielle de ce que je suis. » On parle aussi volontiers de « cœur » pour évoquer cette dimension de l’être. Et Jouvet d’ajouter que « l’âme n’est pas seulement mon petit monde privé, limité à mes pensées, mon imagination et mes souvenirs, mais elle est aussi dans son « fond » ou « sa partie la plus élevée », ou dans « sa fine pointe ». Eckhart affirme : « Les maîtres et les saints disent – et c’est vrai – que l’âme est plus vaste que le ciel ». Ces mots font écho à un célèbre hadith souvent repris par les soufis dans lequel Dieu déclare : « Ni Ma Terre, ni Mon Ciel ne peuvent Me contenir, mais le cœur de Mon serviteur croyant Me contient ». Ce lien entre l’âme, l’intériorité et le cœur me permet de proposer à nouveau mon intuition qui veut que l’âme est tout simplement ce qui aime en nous.

Illustration de Myrrha Djian-Gutenberg, tirée de son Tarot : 
le Voyage de Ritavan et les douze chats.

L’Âme, vie du monde

Mais alors, qu’en est-il de l’Âme du monde ? De quoi s’agit-il ?

Commençons par des généralités de bon aloi. L’âme du monde (anima mundi) est un concept philosophique qui assimile le monde à un être vivant doté d’un corps et d’une âme. Socrate semble avoir été le premier à l’évoquer pour décrire le principe inconnu qui maintient le monde en cohérence. Dans le Timée, Platon présente l’âme du monde comme la condition d’un univers ordonné et intelligent : ce dernier serait doté d’un corps, d’une âme et d’un esprit, que l’on désigne aussi comme l’Intellect (le noûs grec), l’intelligence manifeste dans l’univers. La fonction de l’âme serait de faire le lien entre la dimension matérielle et la dimension spirituelle. On retrouve cette idée d’une âme du monde chez de nombreux philosophes grecs, parmi lesquels Anaxagore, Empédocle, les stoïciens. Pour Plotin, l’âme du monde est une réalité intelligible : c’est elle qui donne vie à l’univers, le met en mouvement, lui assigne « ordre et mesure ». Il envisage le monde comme un grand animal doté d’une seule âme partagée entre toutes les parties qui le composent. Il faut avoir à l’esprit que cette notion de l’âme du monde, qui traverse la philosophie de l’Antiquité, du Moyen-âge et de la Renaissance, s’inscrit dans une vision ptolémaïque de l’Univers : la Terre est au centre de ce dernier, et le soleil ainsi que les planètes tournent autour de celle-ci. L’être humain est considéré comme un microcosme reflétant le macrocosme, et leur relation est régie par la Loi des Correspondances définie par l’adage hermétique qui veut que « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ». Le point essentiel est que l’âme du monde assure l’harmonie de ce dernier ; elle est d’une certaine façon le ciment du cosmos, et en assure ce que les stoïciens appelaient la sympatheia, c’est-à-dire la cohérence entre toutes les parties du monde. On retrouve ces idées, souvent simplifiées, chez des auteurs modernes. Ainsi, pour Frédéric Lenoir, « l’Âme du monde est la force bienveillante qui maintient l’harmonie de l’univers » tandis que Paolo Coelho nous dit dans l’Alchimiste :

« C’est là le principe qui meut toute chose, dit-il. Ce qu’on appelle en Alchimie l’Âme du Monde. Quand on désire quelque chose de tout son cœur, on est plus proche de l’Âme du Monde. »

L’idée sous-jacente à ces propositions est que chaque âme est reliée à l’âme du monde, en est une partie, comme une étincelle jaillissant d’un grand feu, ou encore que chaque être humain recèle une part de cette âme universelle. Bien sûr, le géocentrisme des anciens ayant volé en éclats après Copernic, il nous est difficile de nous représenter cette âme du monde. S’agit-il de l’âme de Gaïa, notre planète, ou de l’âme de l’Univers ? C’est en réalité un faux problème car la connexion subtile entre l’âme humaine et l’âme du monde ressort dans l’idée qui veut que l’anima mundi soit un concept qui ne peut parler qu’à celui qui est en voie de reconnexion avec le grand Tout. Nous sommes amenés ainsi à envisager la relation entre les âmes comme un jeu de poupées russes où l’âme de la Totalité est en lien avec l’âme de la Terre qui est en lien avec nos âmes individuelles. Il en ressort un principe d’intégration systémique qui montre que rien n’existe sans faire partie d’un système et en être inter-dépendant. La science moderne, à travers les perspectives ouvertes par la physique quantique ou par les champs morphiques décrits par le biologiste Rupert Sheldrake, ouvre ainsi des possibilités nouvelles d’envisager l’âme du monde. Sheldrake a d’ailleurs publié à ce sujet un livre intitulé L’âme de la nature. Michel Cazenave a aussi publié un livre qui fait date sur ce sujet, intitulé La science et l’âme du monde. Même si le langage de l’âme du monde, aussi bien pour en parler que pour l’entendre, demeure le langage symbolique des mythes, des contes, des rêves et des visions, la science n’est pas entièrement aveugle à cette idée. On peut penser aussi que le travail avec les constellations familiales et systémiques nous met au contact d’une dimension renvoyant vers l’âme du monde, qui serait alors comme un grand système planétaire. Les discussions autour de la synchronicité renvoient aussi à l’interconnexion de l’individuel avec une totalité qui lui donne sens. Mais il faut éviter de réduire le mystère vivant de l’Âme du monde à des champs morphiques, au Champ invoqué dans les constellations, ou même à l’Inconscient collectif – à l’inverse, il se pourrait bien que l’Âme du monde se fasse connaître à nous au travers de ces différentes notions qui émergent dans notre culture...

Il est intéressant de relever que dans la tradition hébraïque, certains midrashim présentent Adam comme une grande Âme contenant toutes les âmes humaines, ce qui nous renvoie à la notion de l’Anthropos, l’être Humain total. On peut envisager dès lors de façon renouvelée la complexité attachée à cette idée puisque nous pouvons d’une part relier l’Âme du monde à l’Inconscient collectif décrit par Jung, et d’autre part distinguer plusieurs strates dans cette notion, depuis l’âme de Gaïa, notre planète – notre monde dans ses dimensions minérale, végétale, animale, humaine, énergétique, etc – jusqu’à l’horizon d’une âme universelle, en passant par l’âme du système solaire, de la galaxie, etc. Mais il en ressort surtout deux grandes idées incontournables. La première, c’est donc que nous n’existons pas indépendamment du monde, et que notre interconnexion avec celui-ci ne tient pas simplement à l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons, la nourriture que nous absorbons et le sol sous nos pas – cette interconnexion a une dimension infiniment plus subtile qui relève de l’âme, c’est-à-dire de ce qui nous anime, nous et le monde. Ce qui nous amène à la seconde idée, décisive, qui ressort des réflexions autour de l’âme du monde : admettre une Âme du monde, c’est envisager que le monde est vivant ! Non pas simplement un réservoir de ressources que l’on pourrait exploiter à volonté, mettre en coupe réglée au service de notre confort.

Aïe ! Nous venons d’entrer de plein fouet au cœur du sujet, et dans sa dimension éminemment politique et écologique. L’enjeu de ces réflexions apparemment bien abstraites vous apparaîtra peut-être dans sa brutalité nue alors que ne cesse de s’aggraver la crise écologique qui pourrait détruire non seulement notre civilisation techno-industrielle si imbue de son « progrès », mais mettre en péril l’existence de l’humanité elle-même, et de toute vie sur notre planète, du fait de la folie engendrée par un système économique prédateur. A l’heure où j’écris, nous subissons encore une vague de chaleur affolante qui attise des incendies de moins en moins contrôlables tandis que nos cours d’eau s’assèchent, que la flore se dessèche, que les animaux ont soif et cherchent l’ombre – l’eau, la « ressource » la plus précieuse pour la vie, pourrait bientôt manquer et devenir l’objet de guerres impitoyables ! Nous verrons que le combat pour l’Âme du monde, même si Corbin était loin de l’envisager ainsi, est indissociable du combat politique pour préserver le vivant, mais aussi qu’il ne suffit pas de lancer des stances contre le capitalisme, posture militante qui a démontré depuis 150 ans son inanité et son inefficacité. Il faut aller à la racine spirituelle du mal qui conduit tranquillement notre monde à l’effondrement, et celle-ci tient à une relation faussée à la Vie qui s’exprime rarement aussi clairement que lorsque l’on considère que le monde est une chose morte, exploitable à merci, où l’humain serait le seul être doté de sensibilité et de conscience. Et nous verrons qu’à notre sentiment d’impuissance devant la mécanique implacable des rationalités économiques et des rapports de puissance politique répond une espérance dans la possibilité de retrouver un contact intime avec l’Âme du monde, et d’entendre, par exemple dans nos rêves comme le faisaient les anciens et le font encore les peuples autochtones, sa douce voix qui saura nous guider hors du brasier qui se dessine.

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Le combat philosophique de Corbin

Corbin, bien loin apparemment de ces considérations écologiques et politiques, a sonné le tocsin dès les années 1960 en écrivant dans la préface de Corps spirituel et terre céleste :

« Notre philosophie occidentale a été le théâtre de ce que l'on peut dénommer un « combat pour l'Âme du monde ». (…) S'agit-il d'un combat définitivement perdu, le monde ayant perdu son Âme, défaite dont les conséquences pèsent sans compensation sur nos visions modernes du monde? S'il y a eu défaite, une défaite n'est pas une réfutation. »

Corbin développe l'idée qu'en philosophie occidentale, ce "combat pour l'Âme du monde" oppose d'une part les "chevaliers" défenseurs de cette âme, essentiellement des néo-platoniciens et des spiritualistes comme Jacob Boehme, Kierkegaard… et d’autre part leurs antagonistes : Descartes, Malebranche, Leibniz et finalement toute la modernité philosophique. Dans un texte paru après sa mort où il proposait une direction au colloque annuel de l’Université Saint Jean de Jérusalem, dont la session de 1979 était précisément dédiée au combat pour l'Âme du monde, avec pour sous-titre « urgence de la sophiologie », Corbin précise :

« « Monde sans âme » est une expression devenue banale de nos jours, mais à laquelle il convient de donner ou de redonner son sens philosophique fort. C’est parce qu’il s’agit d’une vision perdue à reconquérir, que l’on peut parler d’un « Combat pour l’Âme du Monde ».

Pour lui, ce combat doit être livré sur trois fronts : théologique, philosophique et anthropologique, avec la Sophia comme notion centrale : il identifie l’Âme du monde à la Sophia, en laquelle il voit la médiatrice permettant de surmonter le dualisme dans lequel nous a enfermé entre autres Descartes – « médiatrice entre le transcendant et l’immanent, entre le spirituel et le matériel. [L’Âme du monde] conjoint les deux aspects par une transfiguration réciproque de l’un et de l’autre. » Pour abstraites qu’elles puissent sembler au prime abord, ces considérations philosophiques ont une portée éminemment pratiques dans l’esprit de Corbin qui s’est attaché toute sa vie, dans la suite de Sohrawardi, à restaurer une dimension intermédiaire entre la matière et l’esprit : le domaine de l’âme, le monde imaginal (alam al-mithal) auquel nous accédons par l’Imagination créatrice et active.

Sous le couvert donc de ces discussions entre universitaires de haut vol, c’est de la place centrale et décisive de l’Imagination comme moyen de connaissance et de transformation dont il est question, rejoignant en cela les préoccupations fondamentales de la gnose jungienne. C’est la conception que nous pouvons avoir de l’être humain, c’est-à-dire de ce que signifie le fait d’être humain, qui intéresse Corbin : il appelle à restaurer une anthropologie spirituelle qui reconnaît aux humains une double nature, terrestre et céleste, matérielle et spirituelle, avec l’âme pour faire le lien entre ces deux dimensions à un niveau personnel, tandis que la Sophia, l’Âme du monde fait ce lien au niveau collectif. Comme Jung, il s’intéresse à la notion d’un corps subtil inséparable de l’âme et n’envisage pas la Sophia comme un simple concept philosophique : Elle nous parle en images, dans les rêves et les visions, dans les intuitions et ce qu’on appellerait aujourd’hui les « canalisations », et au travers d’une figure à laquelle Corbin a redonné toute sa noblesse, à savoir l’Ange. Mais surtout, dans une intuition saisissante de ce à quoi nous pourrions faire face dans les prochaines décennies, et l’inscrivant dès lors dans une perspective spirituelle large, Corbin écrit quelques semaines avant sa naissance au Ciel :

« Finalement donc, l’homme est le lieu et l’enjeu du « combat pour l’Âme du Monde ». Mort de Dieu et mort de l’homme sont concomitantes d’un monde qui a « perdu son Âme » ».

Outre l’étude de la Sophia, ou plus précisément dans le prolongement de cette sophiologie, il propose enfin en conclusion une direction où porter le fer :

« Bien entendu, l’origine de ce combat remonte à plusieurs siècles. Il y aurait même à reprendre les choses au niveau des religions initiatiques contemporaines encore des débuts du christianisme. »

Nous verrons en effet qu’avec Corbin, nous ne pourrons éviter pour comprendre ce qui est arrivé à l’Âme du monde dans notre civilisation de remonter à l’origine spirituelle de cette dernière, pour retrouver trace de ce qui s’est perdu alors et qui a cependant survécu par des voies détournées. Il en ressortira que, si ce combat pour l’Âme du monde semble perdu d’avance désormais, il y a lieu pourtant d’espérer quand un certain nombre d’événements spirituels contemporains montrent que la Sophia est bien loin d’avoir dit son dernier mot. Il se pourrait, nous le verrons, que l’appel de Corbin ait donc préfiguré une renaissance ou même ce qu’on pourrait appeler une révolution spirituelle dont nous pouvons voir de plus en plus clairement les signes de nos jours, vérifiant une fois de plus l’adage d’Hölderlin cher à Jung, et qui veut que :

« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. »

Anima mundi, guide de l'humanité (Fludd 1617), 
tirée de "Psychologie et Alchimie" (Jung)


Alchimie de l’Âme du monde

L’âme du monde est portée disparue dans notre modernité. Corbin en fait remonter la responsabilité entre autres à Descartes et au dualisme qu’il établit entre la res cogitans (la chose pensante ou l'esprit) et la res extensa (la chose étendue ou le corps, la matière). C’est l’âme toute entière qui est tombée dans le gouffre ouvert entre ces deux. Il semble que la vision tripartite, qui mettait chez les anciens en relation corps, âme et esprit, ait commencé à s’effondrer vers le XIIème siècle avec la discussion autour des Universaux et du nominalisme. La révolution copernicienne au XVIème siècle a privé les représentations de l’âme du monde de tout support physique puisque la terre n’était plus au centre de l’Univers, et il a fallu attendre que l’on soit capable d’envisager le phénomène de la projection psychologique de l’inconscient pour que l’on puisse redonner quelque valeur à ces images. La notion d’anima mundi travers toute l’œuvre de Jung sans jamais être un thème central auquel il se serait attaché, et cependant d’une importance essentielle puisqu’il connecte avec la notion d’Unus mundus – le monde Un conjoignant le physique et le psychique, au-delà de cette dualité, vers lequel il pensait que pointent les phénomènes synchronistiques. En effet, cette vision de l’âme du monde est au cœur de l’Alchimie que Jung a étudiée passionnément. Il écrit ainsi :

« L'âme du monde est une force naturelle responsable de tous les phénomènes de la vie et de la psyché. Comme je l'ai montré par ailleurs, cette conception de l'anima mundi a traversé toute la tradition alchimique, dans la mesure où Mercurius était interprété tantôt comme l'anima mundi, tantôt comme le Saint-Esprit. »

Il ressort deux idées majeures de son exploration. La première, c’est que les âmes individuelles sont des étincelles issues de l’Âme du monde. Jung s’est beaucoup intéressé à ce thème des scintillae que l’on retrouve dans plusieurs textes alchimiques, évoquant des étincelles de lumière émergeant du chaos originel. Ces étincelles sont dites venir du « Ruach Elohim », l’Esprit de Dieu. Il a envisagé celles-ci comme symbolisant les archétypes, c’est-à-dire des potentialités de conscience scintillant dans l’inconscient – cette compréhension allant avec l’idée que l’Œuvre réclame de rassembler ces éclats de conscience en une seule lumière au travers d’une vie spirituelle qui collecte ces lueurs scintillantes. Cette idée des étincelles de l’âme ou des germes psychiques de conscience était présente déjà dans plusieurs systèmes gnostiques. Dans son Commentaire psychologique du Livre Tibétain de la Grande Libération, Jung élabore ce thème et évoque la catastrophe dont parlait Corbin :

« Notre psychologie est donc une science de simples phénomènes, dépourvue de toute implication métaphysique. L'évolution de la philosophie occidentale au cours des deux derniers siècles a réussi à isoler l'esprit dans sa propre sphère et à le couper de son unité originelle avec l'univers. L'homme lui-même a cessé d'être le microcosme et l'eidolon du cosmos, et son « anima » n'est plus cette étincelle consubstantielle de l'Anima Mundi, l'Âme du monde. »

La seconde de ces idées issues de l’Alchimie qui a fortement impressionné Jung à propos de l’âme du monde est le thème récurrent pour les alchimistes qui veut que l’Anima mundi soit emprisonnée dans la matière, et que l’Œuvre consiste en la délivrer. Von Franz explique ainsi, commentant un texte alchimique, que Jung a décrit dans Psychologie et Alchimie « un des grands thèmes mythologiques de la pensée alchimique, à savoir l’idée que l’âme divine, ou la Sagesse de Dieu, ou l’anima mundi – une sorte de figure féminine – déserte l’homme primordial, le premier Adam, s’enfonce dans la matière et demande ensuite à être délivrée. »

Jung identifiait l’anima mundi à l’inconscient collectif, et plus précisément au versant féminin du Mercurius alchimique. Il faut souligner ce point, qui s’avérera d’une importance décisive dans la suite de notre réflexion : l’Âme du monde est très généralement une figure féminine, et on peut l’assimiler à la Sagesse de Dieu, c’est-à-dire à la Sophia. Il semble que la catastrophe qui a entraîné la disparition de l’Âme du monde, dont nous vivons désormais les conséquences non seulement philosophiques mais aussi écologiques, car elle a affecté notre relation avec la nature, soit liée à une vision spirituelle essentiellement masculine qui a évacué la Sophia et méprisé la Terre au nom d’une transcendance. Pour Jung, l’Âme du monde n’est pas simplement un objet de spéculation intellectuelle. Il rapporte ainsi dans Ma vie une vision qu’il a reçu en 1939, alors qu’il était occupé par les travaux préparatoires à Psychologie et alchimie : « une nuit, je m’éveillai et je vis, au pied de mon lit, baigné d’une claire lumière, le Christ en croix. Il m’apparut non pas tout à fait grandeur nature, mais très distinctement, et je vis que son corps était d’or verdâtre. C’était un spectacle magnifique; néanmoins je m’effrayai. » Dans son commentaire de cette vision, il dit avoir compris « qu’il s’agissait au fond d’une vision alchimique du Christ », établissant un lien entre ce dernier, l’or spirituel recherché par les alchimistes et la couleur verte. Il écrit : « L’or vert est la qualité vivante que les alchimistes discernaient non seulement dans l’homme mais aussi dans la nature inorganique. C’est l’expression d’un esprit de vie, l’anima mundi – l’âme du monde – ou filius macrocosmi – le fils du macrocosme –, l’Anthropos vivant dans le monde entier. Cet esprit est coulé jusque dans la matière inorganique, il gît aussi dans le métal et dans la pierre. Ainsi, ma vision était une union de l’image du Christ avec son analogue, le fils du macrocosme, qui réside dans la matière. » Il se trouve que cette couleur verte est d’une certaine façon la signature de l’Âme du monde, liée au thème de l’Homme Vert qui coure dans la culture islamique. Au cœur de la tradition prophétique abrahamique qui a tant intéressé Corbin, et où il voyait la clé pour répondre au drame de la disparition de l’âme du monde, se trouve en effet le personnage de Khidr, dont le nom signifie « le Verdoyant », dont il est dit qu’il est l’Ange de la Terre et le Vrai Prophète qui se révèle dans chaque âme sous la forme dans laquelle elle est capable de le recevoir.

Un lien commence à s’établir ici entre le drame de l’âme du monde et la problématique engendrée par le christianisme, c’est-à-dire par la récupération dans la matrice totalitaire de l’Empire romain de l’enseignement du prophète Yeshua Ha-Notzri, mais j’anticipe là sur la solution proposée par Corbin à ce drame. Pour l’instant, nous ne pouvons que constater que l’âme du monde étant privée de tout fondement mythologique ou physique dans notre culture moderne, elle est revenue par la petite porte de la psychologie, c’est-à-dire de la projection de l’Inconscient. Cette approche présente cependant un biais implicite dans notre culture qui veut que le monde extérieur soit « mort » : l’âme du monde ne peut plus être vue comme une réalité qui nous serait extérieure : elle est ramenée à l’intérieur.

James Hillman

Psychologisation de l’âme du monde

Cependant, après Jung, c’est certainement James Hillman (1926 - 2011), qui a bien connu Henri Corbin au crecle Eranos, qui a le plus profondément élaboré cette vision psychologique de l’âme du monde. Il lui a donné une portée pratique qui va bien au-delà d’une notion purement philosophique ou mystique : si la psychologie travaille par définition avec l'âme, et si la nature et la culture ont une âme, alors la psychologie doit se préoccuper de cette sphère élargie. Hillman interroge : « La seule question véritable au cœur de toute la psychologie est celle-ci. Où est le moi ? Où commence le moi, où finit-il ? Où commence l' « autre » ? » Il propose ainsi un renversement qui relie la psychologie à l’écologie, et pour commencer, de faire entrer « l'amiante et les additifs alimentaires, les pluies acides et les tampons hygiéniques, les insecticides et les médicaments, les gaz d'échappement des voitures et les édulcorants, les téléviseurs et les ions » dans le champ de l'analyse psychologique. Il écrit :

« L'idée d'une convergence entre psychologie et psychologie peut se traduire ainsi : cela revient à dire que pour comprendre les maux de l'âme de nos jours, nous devons nous tourner vers les maux du monde, vers sa souffrance. La déconstruction la plus radicale de la subjectivité, que l'on nomme « déplacement du sujet » consisterait aujourd'hui à replacer le sujet à nouveau dans le monde, voire à remettre le sujet en relation avec le monde. »

Le tournant décisif dans la pensée de Hillman est une inversion de la topologie jungienne classique. Là où Jung – et la psychologie occidentale en général depuis Descartes et Kant – localise l'âme à l'intérieur de l'individu, Hillman opère un renversement radical : ce n'est pas l'individu qui possède une âme, c'est l'âme qui contient l'individu. Cette formulation est explicitement empruntée à Plotin via Corbin, et conduit à une inversion centrale : l'âme du monde n'est pas à l'intérieur des psychés individuelles. Ce sont les psychés individuelles qui sont à l'intérieur de l'anima mundi.

« C'est au sein de cette âme du monde que l’âme humaine a toujours bâti son foyer. »

Dès lors, pour Hillman, la psychopathologie individuelle et la crise du monde sont les deux faces d'une même rupture. Il voit un monde souffrant d'une dépression analogue à celle dont souffrent les individus. Il formule que le monde, en raison de son effondrement, entre dans un nouveau moment de conscience : en attirant l'attention sur lui-même par ses symptômes, il prend conscience de lui-même comme réalité psychique. La connexion, la mise en relation, deviennent le principal travail de la thérapie quand le monde est mort : le patient doit trouver des moyens de relier la psyché du rêve et des émotions à un monde mort afin de le réanimer.

Quel stress, quel effort que de vivre dans un cimetière, dans un monde mort !

Dans Anima Mundi: The Return of the Soul to the World, Hillman nous invite à imaginer l'anima mundi comme cette étincelle particulière d'âme qui s'offre à travers chaque chose dans sa forme visible. L'anima mundi indique alors les possibilités animées présentées par chaque événement tel qu'il est, sa présentation sensible comme un visage révélant son image intérieure – en bref, sa disponibilité à l'imagination, sa présence comme réalité psychique. Non seulement les animaux et les plantes sont dotés d'une âme comme dans la vision romantique, mais l'âme est donnée avec chaque chose, qu'il s'agisse de choses naturelles ou de choses fabriquées par l'homme dans la rue. Il nous propose à partir de là de revenir à une forme de perception par le cœur et non par l'intellect, mode de perception qui était connu des anciens : les grecs l’appelaient aisthesis, terme qui signifie qui signifie à sa racine une respiration ou une prise du monde, le soupir, le "ah", le souffle dans l'émerveillement, le choc, l'étonnement. Pour Hillman, l’enjeu du combat pour l’Âme du monde est de retrouver cette aisthesis, qui permet de contempler la beauté du monde et de la vie. Pour lui, la beauté est la manifestation de l'anima mundi. Et dans The Thought of the Heart, Hillman clame que l'âme naît dans la beauté et se nourrit de beauté ; elle a besoin de la beauté pour sa vie.

Cependant, si Hillman a beaucoup emprunté à Corbin, à commencer par sa notion de monde imaginal, et a contribué à redonner ses lettres de noblesse à l’imagination, il y a une divergence profonde entre ces deux auteurs. Là où Hillman amène une vision psychologique s’intéressant à la relation de l’être humain avec la nature, et permettant de fonder une écopsychologie, Corbin s’intéressait à la dimension ontologique de l’Âme du monde. Pour Corbin, le mundus imaginalis est une région entre le sensible et l'intelligible pur – il n'est pas le monde naturel doté d'une profondeur, mais un monde autre, hiérarchiquement distinct, peuplé d'anges et de figures spirituelles. Le alam al-mithâl de la philosophie ishrâqîyûn chère à Corbin n'est pas la Terre : c'est la Terre céleste (Hûrqalyâ). Il est important de souligner ce point alors que nous en arrivons, au travers d’Hillman, à la politisation de l’âme du monde, une démarche qui aurait sans doute déplu horrifié Corbin, pour qui la catastrophe commençait avec le triomphe d’une vision essentiellement ancrée dans l’historicité du monde....

Theodore Roszak

Politisation de l’âme du monde

Après James Hillman et avec son aide, un autre penseur s’est particulièrement intéressé au thème de l’âme du monde, cette fois dans le champ de l’écologie. Il s’agit de Théodore Roszak (1933 - 2011), le fondateur de ce que l’on appelle désormais l’écopsychologie. Dans son livre The Voice of the Earth, publié en 1992, il reprend le concept d'inconscient collectif développé par Jung pour le généraliser à l'ensemble du vivant sous la forme d'un "inconscient écologique". Dès lors, la notion centrale de l'écopsychologie proposée par Roszak est celle d'anima mundi — l'âme du monde. Son idée maîtresse est la suivante : dans les couches les plus profondes de la psyché humaine existerait un "lieu" englobant la totalité du monde organique et inorganique — l'inconscient écologique — où se rencontreraient dans une interpénétration mutuelle l'anima mundi et notre psyché. Au premier regard nous apparaissons séparés de notre environnement, mais au plus profond de nous, nous serions unis à tout ce qui habite et compose la Terre, voire au Cosmos tout entier. Il écrit ainsi :

« L'écopsychologie soutient qu'il existe une intelligence écologique supérieure, aussi profondément ancrée dans les fondements de la psyché que les instincts sexuels et agressifs que Freud y a découverts. Ou plutôt, pour reformuler une métaphore spatiale clairement inappropriée, la psyché est enracinée dans une intelligence supérieure autrefois connue sous le nom d'anima mundi, la psyché de la Terre qui nourrit la vie dans le cosmos depuis des milliards d'années par l'orchestration de sa complexification édificatrice. »

Et il pose un postulat radical : « L'écologie a besoin de la psychologie. La psychologie a besoin de l'écologie. Le cadre de définition de la santé mentale à notre époque est d'ampleur planétaire ». Le projet de Roszak est rigoureusement thérapeutique et politique : l'écopsychologie, qui cherche à concilier raison et imaginaire, met en lumière la dialectique entre l'aliénation et le désastre écologique, entre la restauration de la terre et la guérison de l'esprit. En d'autres termes, la crise environnementale et la crise psychique sont pour lui les deux faces d'un même déchirement. La critique de Roszak est explicitement anti-cartésienne et rejoint, sur ce point, le diagnostic de Corbin : c'est précisément parce que la pensée occidentale a perdu, avec l'avènement du dualisme cartésien et de la "modernité capitaliste", le contact avec cette Âme cosmique que le monde s'est littéralement transformé – cosmos vivant, il est devenu espace-temps désenchanté. La Nature, dévitalisée et désymbolisée, a été dégradée au rang de pourvoyeuse de ressources. Il souligne que l’aliénation que beaucoup d’entre nous ressentent est en fait un symptôme collectif. Il cite Hillman :

« Les prises de conscience en psychologie surviennent en transformant des révélations en pathologies, via le monde souterrain de nos angoisses. Notre éco-anxiété annonce que les choses sont là où l'âme attire désormais l'attention psychologique. »

Sarah Conn, une psychologue clinicienne qui a contribué à la mise en place d'une forme d'écothérapie, le formule de manière plus radicale. Elle affirme que « le monde est malade ; il a besoin d'être soigné ; il est en train de parler à travers nous et ce sont les plus sensibles d'entre nous qui passent le message ». Du point de vue des peuples premiers, notre problème est simple : il s’origine dans une perte d’âme. Cette âme, nous l’avons retiré à la nature avant de la perdre nous-mêmes. Jung ne disait pas autre chose quand il nous mettait en garde : « Nous vivons aujourd’hui, pour la première fois, dans une nature exorcisée, privée d’âme et de dieux. (…) Quand la nature gît devant nous, dépouillée de l’âme qui l’habitait, les facteurs et conditionnements psychiques qui créaient les démons auparavant sont toujours aussi actifs qu’ils l’étaient. Les démons, en réalité, n’ont pas pour autant disparu; ils n’ont fait que changer de forme : ils sont devenus des puissances psychiques inconscientes. »

Roszak et ses émules tirent donc de cette perte d’âme des conséquences politiques radicales qui relient le combat pour l’Âme du monde à l’anticapitalisme. Dans cette perspective, je m’intéresse particulièrement aux travaux de Mohammed Taleb qui apparaît volontiers sur les réseaux sociaux comme le chantre de l’insurrection de l’âme du monde, postant régulièrement des textes liant cette dernière au combat politique dans une perspective marxienne et proposant des conférences et cours passionnant. Il fait un travail remarquable, soutenu par une profonde érudition, de mise en évidence des liens profonds entre la problématique de l’âme du monde et les luttes anti-capitaliste, anti-impérialiste, anti-colonialiste, écologiste et féministe. Je le cite :

« L'Âme du monde est à la fois les tréfonds du monde, son socle le plus archaïque, son instance originelle, et la verticalité du monde, son axialité, son horizon transcendantal. Elle désigne donc en même temps le sanctuaire le plus intime de l'âme, la dimension la plus subtile des concrétudes du monde, et la perspective qui leur donne sens. »

« L’Âme du monde n’est pas autre chose que la profondeur inobjectivable, immatérielle, symbolique, psychique, métaphysique de notre réalité. Cette profondeur prend des formes et des expressions très diverses, de l’âme des lieux à l’âme singulière, de l’âme des peuples à l’âme des choses. »

« L’Âme du monde fut la première victime de l’émergence de la civilisation capitaliste. Les instruments de son assassinat, à partir du XVIIe siècle, furent la réification, l’objectivation marchande, le désenchantement de notre rapport au monde. Cet assassinat est la clé qui permet de comprendre le drame écologique. »

« L’Âme du monde est comme le Phénix de l’ancienne mythologie arabo-yéménite. Assassinée, cette Âme universelle a trouvé une vie nouvelle au cœur de puissantes insurrections culturelles anticapitalistes, anti-impérialistes, écologistes : du romantisme à la Contre-Culture, du soulèvement des peuples d’Irlande ou de Palestine aux divers soulèvements de la Terre, chez les peuples autochtones et dans les fractions conscientes et éveillées des sociétés civiles du monde. »

Il souligne de façon très intéressante que les sciences traditionnelles, «  dans lesquelles la « preuve » cède le pas à l’« épreuve », le concept à l’image, le logos au mythos... » étaient des sciences de l’Âme du Monde et met en garde contre les dérives de ce qu’on appelle le développement personnel, du New Age et de l’ésotérisme de pacotille. Son enseignement ramène aux sources anciennes qui affirmaient que la seule voie d’accès aux profondeurs du monde est l’Intellect (le noûs platonicien), qui est la première émanation de l’Un. Avec Taleb, nous avons – j’oserai dire enfin ! – une jonction à la racine entre la vision traditionnelle et le positionnement politique radical.

Ce n’est certainement pas un hasard si un tel rafraîchissement intellectuel de ces questions nous vient d’un musulman car il faut sans doute avoir un pied hors de la matrice culturelle occidentale et chrétienne pour en percevoir les failles. Un peu comme Aimé Cesaire s’étonnant des indignations occidentales devant la barbarie nazie en disant que l’« on se tait à soi-même la vérité, que c'est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c'est du nazisme, oui, mais qu'avant d'en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l'a supporté avant de le subir, on l'a absous, on a fermé l'œil là-dessus, on l'a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s'était appliqué qu'à des peuples non européens ; que ce nazisme-là, on l'a cultivé, on en est responsable, et qu'il sourd, qu'il perce, qu'il goutte, avant de l'engloutir dans ses eaux rougies, de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne. » Et Cesaire de souligner que ce que l’humaniste européen « ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme, ce n'est pas l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc, c'est l'humiliation de l'homme blanc, et d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les Arabes d'Algérie, les coolies de l'Inde et les nègres d'Afrique. » Et j’ajouterai, aux peuples autochtones des Amériques, et encore aujourd’hui, aux Palestiniens...

Cependant, les affirmations de Taleb m’appellent pour ma part à un certain nombre de réserves, qui sont surtout des questions de tempérament et de nuance, mais pointent aussi vers une problématique de fond. D’abord, son positionnement est systématiquement clivant, ce qui me semble contre-productif. Sa croisade contre le développement personnel me semble ainsi relever de la charge de Don Quijotte contre les moulins à vent et traduire une certaine ignorance. S’il a bien raison d’en dénoncer les ombres et les dérives, qui tiennent à sa récupération par le système marchand – mais reprochera-t-on à Che Guevara d’être devenu une marque de commerce ? –, au consumérisme généralisé que Trungpa dénonçait déjà comme tenant du matérialisme spirituel, et aux travers de la « croissance personnelle » quand il s’agit du seul «  bien-être » et de la croissance de l’égo individuel, il fait l’impasse sur le fait que c’est pour beaucoup d’entre nous la seule voie d’accès à l’intériorité. Pire, il ne voit pas qu’une véritable révolution spirituelle est à l’œuvre sous le couvert du foisonnement des démarches qui vont du néo-chamanisme au yoga, à la méditation, à l’astrologie, aux constellations systémiques et au renouveau des psychédéliques, et j’en passe (beaucoup)... démarches souvent naïves et peu enracinées dans la profondeur, mais sincères et qui constituent, par exemple dans le lien recherché avec la nature, notre meilleur espoir pour un renouveau en Occident. Il y a là au moins une recherche éperdue à laquelle on ne peut jeter la pierre au nom de l’âme du monde. Car comme le soulignait le militant australien John Reed dont Roszak citait la correspondance :

« À mes yeux, il est évident que les forêts ne peuvent pas être sauvées l'une après l'autre. Pas plus que la planète ne peut être sauvée en réglant une question à la fois : sans une profonde révolution de la conscience humaine, toutes les forêts auront bientôt disparu. »

Dès lors, la problématique de fond est la suivante : on ne peut réduire le combat pour l’Âme du monde à l’anticapitalisme ! Il est bien certain que la mise en coupe réglée de la planète, les violences systémiques envers les peuples colonisés et les femmes, la dévastation de la planète par des logiques de profit, etc... font partie des symptômes du mal qui affecte l’Âme du monde. Mais on ne traite pas la maladie en s’attaquant aux seuls symptômes. L’analyse marxienne, pour valable qu’elle soit à un certain niveau de compréhension du système économique, a échoué à amener une solution – les innombrables victimes du capitalisme d’État déguisé sous les traits hideux du stalinisme en témoignent. Je reste pour ma part sur une position d’anarchiste mystique dont j’ai déjà parlé ailleurs : tant que les racines de la domination ne seront pas extirpées de l’âme humaine par un travail sur soi, nous ne sortirons pas de l’enfer que nous créons.

La clé nous était déjà indiquée par Jung : « Là où l'amour règne, il n'y a pas volonté de puissance et là où domine la puissance, manque l'amour. L'un est l'ombre de l'autre. »

Il faut revenir enfin sur le fait que Corbin aurait sans doute été saisi d’horreur d’entendre que son appel à livrer le combat pour l’Âme du Monde pourrait être récupéré dans une perspective politique et marxienne, lui qui s’opposait fondamentalement à tout historicisme, et particulièrement à Hegel, un des ancêtres philosophiques de Marx. Pour lui, la catastrophe commençait avec l’inscription de l’humain dans la seule Histoire horizontale, animée par le mythe du Progrès et coupée de la verticalité de la Présence, qui lui semblait conduire nécessairement au nihilisme. Nous pouvons établir là une parallèle avec la nécessité d’une psychothérapie verticale, qui reconnecte à la dimension numineuse de l’existence, en contrepoint de la psychothérapie horizontale et réparatrice, toute inscrite dans l’histoire personnelle, dont je parle dans mes précédents articles. Avec Hillman et plus encore avec Roszak, nous perdons à nouveau la connexion avec le Mundus Imaginalis (Alam al-mithal) et particulièrement avec l’angélologie chère à Corbin, ainsi que la possibilité d’une transformation radicale de la conscience. Exit l’Essentiel ! Avec un grand « E ». Et il est absolument certain que Corbin n’a pas un instant de son existence terrestre souscrit à l’appel marxiste :

« Travailleurs de tous les pays, unissez-vous ! »

pour faire la Révolution, cet avatar moderne de la venue du Messie instaurant le Paradis sur terre. Son motto à lui, nous rapporte Denis de Rougemont qui l’aurait entendu dans sa bouche, c’était :

« Hérétiques de toutes les religions, unissez-vous ! »

Image générée par IA sur un prompt personnel

 

Le second volet de cet essai sera rendu bientôt disponible par un lien ici. Cependant, si vous souhaitez lire tout de suite l'ensemble de cette réflexion, vous pouvez la télécharger sous format PDF ici : combat pour l'Âme du monde (intégral)

***

Le présent article s'inscrit dans une série qui commence avec une réflexion qui vise à mettre en lumière qu'il est réducteur d'assimiler la démarche de Jung à une psychanalyse, et de parler de "psychanalyse jungienne". Vous le trouverez ici : Non, pas une psychanalyse ! 

Le second de la série, qui lui donne un cadre théorique large, explore la possibilité de présenter, non sans quelques réserves, la démarche de Jung comme relevant de l'élaboration d'une gnose moderne : dans quelle mesure a-t-il reformulé l'ancienne voie dans des termes qui nous la rendent plus directement accessible ? Vous le trouverez ici : Gnose jungienne.

Le troisième de la série cherche à tirer les conséquences pratiques de la réflexion que je présente ici sur la gnose jungienne, en explorant les conséquences d'une affirmation que Jung a répété tout au long de sa vie (et qui n'a rien de psychanalytique) : « L'accès au numineux est la seule véritable thérapie. »  Vous trouverez cet article ici : Psychothérapie verticale

 

 

samedi 4 juillet 2026

Psychothérapie verticale


Si vous préférez lire cet article sans illustrations, ou que vous voulez l'imprimer pour le lire sur papier, vous pouvez le télécharger ici en format PDF : Psychothérapie verticale

 Temps de lecture estimée : 30 minutes. 

Dans mes deux derniers articles, j’ai cherché à montrer qu’on ne peut réduire la psychologie des profondeurs de Jung à une psychanalyse, fut-elle dite jungienne, sans en perdre une dimension essentielle, et que cette dernière pourrait être décrite comme une gnose. Par ce terme de « gnose », à manier avec des pincettes tant il prête à confusion, je pointe un mode de connaissance qui se distingue aussi bien de la connaissance empirique que du raisonnement intellectuel. Il s’agit essentiellement d’une connaissance de soi, mais d’un Soi qui n’est pas « moi » – un Soi que l’on est obligé par l’expérience de rapprocher de l’image de Dieu enchâssée dans la psyché – et dès lors, cette connaissance est une connaissance transformatrice, car unitive et transrationnelle : connaissance directe par le cœur et l’imagination, elle unit le sujet connaissant et le connu. Tout cela peut sembler bien abscons jusqu’à ce que l’on considère qu’il s’agit de saisir dans une expérience intérieure le sujet même de la connaissance : celui qui voit par mes yeux quand je vois, qui entend par mes oreilles quand j’entends, qui pense quand je pense… Car il s’avère finalement que le moi qui se prend pour le sujet connaissant n’est qu’une construction mentale définie par un certain nombre de circonstances historiques, et que ce centre de référence qu’est le moi s’effaçant, un autre Sujet apparaît, qui cherche à Se connaître au travers du moi. Nous pourrions aussi bien l’appeler le Rêveur, comme une façon de donner suite ainsi à l’intuition radicale qu’Alexandre Grothendieck a exposée dans La clé des songes, et dont j’ai parlé dans un autre article. C’est ce Rêveur qui rêve nos rêves, et qui nous rêve, et rêve notre vie – voilà qui explicite peut-être plus clairement que jamais pourquoi ce blogue est consacré à « la voie du Rêve » : en traversant le rêve comme on soulève un voile, nous pouvons accéder au Réel. Et la gnose dès lors est ce mouvement par lequel le Soi connaît le Soi au travers du moi.

Il arrive que l’on veuille opposer cette gnose à laquelle je réfère ici à l’Alchimie, faisant de la première une voie surtout liée à la psychologie masculine, tandis que la seconde renverrait à une féminité psychologique – on parle alors, en termes alchimiques, de voie sèche et de voie humide. Il est dommage de mon point de vue d’entretenir une telle opposition alors qu’il s’agit d’une certaine façon de deux faces d’une même pièce. La découverte par Jung du langage alchimique a été le trait d’union qui lui a permis de faire le lien entre la gnose qui l’intéressait et la psychologie des profondeurs. Si l’alchimie met surtout l’accent sur la transformation du plomb en or, tandis que la gnose renvoie à la connaissance de soi, il s’avère que l’alchimie donne naissance à une nouvelle conscience, symbolisée par l’or – lumière matérielle – et la connaissance dont nous parlons n’est pas gnose si elle n’est pas transformative et unitive. J’observe avec attention comment ces discussions sont entachés par une mise en opposition entre masculin et féminin, et contaminées donc par nos problématiques de genre, alors que l’une n’existe pas sans l’un, qu’iels ont vocation à s’unir et à accomplir la conjonction mystérieuse et créatrice. Or c’est précisément l’union des opposés qui est notre sujet fondamental ici, union du masculin et du féminin, du haut et du bas, du moi et du Soi, etc.

On reproche encore volontiers à la gnose son rejet du monde et de la vie terrestre, et ce faisant, on passe complètement à côté de ce dont il est question ici en assimilant la gnose jungienne au gnosticisme chrétien. Je ne cacherai pas que je réfère plus volontiers à la gnose islamique (irfan, marifa) chère à Henry Corbin qui échappe à tels errements, et pour laquelle l’amour d’une femme par exemple peut être l’occasion d’une théophanie, c’est-à-dire d’une expérience numineuse...

Ceci posé, il faut bien dire que cette gnose est une connaissance qui ne sert à rien. Elle n’est accessible que dans une expérience irréductiblement individuelle, inimitable et pour ainsi dire intransmissible. On ne pourra jamais en faire un produit de masse, la mettre en marché ou la circonscrire dans une série de gros livres. On ne saurait la résumer à une méthode pour parvenir à l’éveil, ou un ensemble de techniques, d’exercices ou de croyances. Elle échappe fondamentalement à toute forme d’utilitarisme qui voudrait l’asservir à des finalités telle que la santé ou le bien-être. Nous touchons là à un paradoxe car tous ceux qui en ont fait l’expérience s’accordent pour dire qu’elle est la santé même, mais une santé qui ne s’oppose pas à la maladie ; elle est la paix, mais une paix qui échappe à la dualité entre guerre et paix ; elle est l’amour, mais un amour qui est libre des jeux de l’amour et de la haine. Elle est Liberté sans contraire, et conjonction des opposés, ainsi que leur dépassement. Et cependant, ayant posé tout cela, elle permet de poser les fondements d’une psychothérapie que l’on peut qualifier de verticale, au sens premier d’un soin de l’âme qui relie le bas et le haut, qui s’appuie autant sur une psychologie des profondeurs qu’elle s’élève en envisageant une psychologie des hauteurs. Le meilleur fil conducteur que nous ayons pour comprendre de quoi il s’agit, et en tirer quelques conséquences, tient dans une formule lapidaire que Jung répète tout au long de son œuvre :

« L'accès au numineux est la seule véritable thérapie. »

Ce n'est pas chez Jung une position spéculative de jeunesse : elle est le fruit d'une clinique longue et d'une réflexion constamment mûrie, qu’il réaffirme encore dans une lettre au frère David en 1961, peu avant de mourir. Jung parle d’expérience, non seulement de thérapeute mais d’humain qui est passé par le chemin de transformation. Victime d’un abus sexuel dans son enfance, il a frôlé la dissociation psychotique et n’a dû son salut, vraisemblablement, qu’à sa longue fréquentation du Soi au travers des rêves, de l’imagination active mais aussi de la méditation. Et le Jung « gnostique » qui répond tout à trac, en fin de son parcours, à une question sur sa croyance en Dieu « je ne crois pas, je sais » est un homme qui est passé par une expérience de mort imminente en 1945, et qui a eu alors la vision du mariage sacré de la déesse et du dieu. Ses mots portent témoignage plus que théorie.

Évitons tout de suite l’ornière d’un certain nombre de malentendus dans laquelle pourrait cependant nous conduire cette affirmation de Jung. Il ne s’agit pas, en lui accordant du crédit, d’écarter d’un revers de la main toutes les méthodes psychothérapeutiques qui répondent aux innombrables souffrances traumatiques, ni d’ériger l’approche de Jung en panacée supérieure à toutes les thérapies. De même que je défends l’idée que toutes les méthodes de travail avec les rêves ont leur valeur, je crois que toutes les approches thérapeutiques méritent d’être considérées quand nous faisons face à la souffrance. Il ne s’agit pas d’opposer donc le soin de l’âme par le contact avec le numineux, dont nous essaierons de préciser les contours ici, à la psychanalyse jungienne ou freudienne, ou à quelque forme de psychothérapie que ce soit. Comme le disait Marie-Laure Colonna dans un commentaire sur Facebook à mon précédent article, où elle se revendiquait « psychanalyste jungienne », nous pouvons considérer « les différentes strates de la psyché comme des poupées russes. » Chaque approche thérapeutique répond à des besoins spécifiques et elles se complètent toutes – nous essaierons de déterminer à quel besoin fondamental répond la proposition de Jung, car il se pourrait qu’elle s’adresse à chacun.e de nous, au-delà même de la guérison des traumatismes... 

J’aime dire, quand il s’agit du travail avec les rêves, que toutes les voies pour parvenir au sommet de la montagne sont valables, à condition qu’elles ne s’arrêtent pas en chemin en prétendant que le bivouac où elles proposent de camper soit la destination finale. Ce n’est pas alors la voie qui est en cause quant à l’insuffisance constatée, mais plutôt l’indigence de celui qui prétend définir l’aboutissement à sa petite mesure. Or quelque soit la méthode employée pour parvenir à la guérison entière ou au sens  vivant d’un rêve, il semble que pour parvenir au sommet, il faille se passer à un moment de toute méthode, et traverser le vide. Nous accordons peut-être trop d’importance aux méthodes et aux moyens de parvenir à la guérison, comme si ce qui guérit tenait dans la technique que nous utilisons, ou dans un autre registre, dans la pilule que nous administrons. Il y a là une volonté de puissance inconsciente, que déjoue volontiers la réalité. Les miracles, c’est-à-dire les guérisons inexpliquées qui surviennent plus souvent qu’il n’en faut pour laisser un esprit rationaliste dormir sans se poser de questions, nous obligent à interroger ce qui guérit vraiment au travers de la technique ou de la pilule. C’est à l’intervention de ce facteur mystérieux, qu’il désigne comme « le numineux » que réfère Jung – nous expliciterons ce terme. Il ne s’agit cependant pas nécessairement d’une grande expérience où le ciel s’ouvre avec tambours et trompettes ! Dans le moindre rêve, apparemment le plus banal, le numineux est déjà présent ; par le simple fait de l’écouter en profondeur, en évitant de le réduire à coups de « ce n’est que... », on est amené à un contact avec le numineux car il s’avère qu’il vient de quelque chose qui, en nous, est infiniment plus grand que nous. 


Le numineux

Le terme « numineux » est forgé par Rudolf Otto dans Le Sacré. Il désigne l'expression du sacré qui saisit l'individu et produit un effet paradoxal de fascination d'un côté et de terreur de l'autre – le  mysterium tremendum et fascinans. En d'autres termes, le numineux est l'expérience de la conjonction des opposés que sont l'attraction et la répulsion face à l'irruption du sacré dans la vie. Jung emprunte à Otto cette structure duelle, paradoxale, qui correspond à la logique des opposés qui irrigue toute sa psychologie : au fond, tout le travail vise à la conjonction des opposés, le Mysterium conjonctionis – pour reprendre le titre de son dernier livre – c’est-à-dire le mariage sacré du féminin et du masculin essentiels, du haut et du bas, de la lumière et de l’obscurité, etc. Et le numineux, au-delà de la conjonction du tremendum et du fascinans, est la signature du dépassement des opposés dans leur conjonction, c’est-à-dire du surgissement de l’Infini dans le fini que nous sommes. Ça crée !

Il faut noter que Jung use du mot «religion» au sens latin de religere (Cicéron) : prendre en considération avec conscience et attention le numineux – et non au sens de religare, se relier à une divinité extérieure. Le terme dérangera beaucoup de gens qui ont développé, avec de bonnes raisons, de l’urticaire mental en assimilant la religion aux confessions religieuses, et préféreraient que l’on parle de spiritualité. Mais Jung ne parle pas de confessions ni de dogmes, et ce serait appauvrir son propos de gommer son usage précis du terme « religion ». Il donne comme définition précise d’une attitude religieuse le fait d’accorder une attention scrupuleuse aux moindres mouvements de l’âme. Laissons de côté pour l’instant la discussion métaphysique de l’âme, il est question ici simplement de la psyché et de tout ce qui se passe en elle, qu’il s’agisse des rêves, des imaginations et des pensées qui viennent inopinément, des humeurs qui fluctuent sans raison, des émotions qui nous saisissent et des impulsions qui nous prennent, incluant aussi les signes et les synchronicités que nous pouvons observer autour de nous. Il s’agit de s’ancrer dans une attention de tous les instants aux moindres fluctuations de nos vies intérieures, car un mystère qui nous dépasse s’y manifeste...

Ce qui intéresse Jung est l'expérience numineuse et personnelle du divin – non la croyance en quelque Dieu que ce soit. Lorsqu'il emploie le mot « Dieu », il ne pose pas l'existence d'un Dieu révélé par un dogme ou abstrait par une philosophie, mais se réfère au « tout autre » dont les êtres humains ont le sentiment de dépendre, et dont il constate la présence sous forme d'image vivante dans sa propre psyché et celle de ses patients. Plus fondamentalement, le numineux est ce qui nous arrache à l’ordinaire de nos existences que nous banalisons volontiers inconsciemment ; nous en faisons du connu, dont nous avons fait le tour, qui ne nous réserve plus grandes occasions de surprises ni d’émerveillement. Rappelons que « banal » et « banaliser » sont étymologiquement proches de l’idée de « bannir ». Bien souvent, nous avons perdu ce que Christiane Singer appelait « le fil de la Merveille ». Nous ne nous émerveillons plus d’exister, du premier et plus fondamental miracle qui consiste en ce qu’il est quelque chose plutôt que rien. Et soudain survient quelque chose qui nous tire de cette léthargie, de notre inconscience confortable, qui nous secoue parfois de la tête aux pieds, nous jette hors du connu. Nous avons beau supplier, tempêter, si cela ne va pas dans le sens que nous imaginions pour nos vies. C’est plus grand, plus fort que nous, et cela pourrait bien nous conduire au-delà de nous-mêmes ou nous anéantir. C’est ce qu’on appelle « le numineux », et chacun.e de nous l’a rencontré à un moment où un autre, car cela fait la trame même de l’existence.

Nos souvenirs d’enfance sont souvent marqués par des percées du numineux, non seulement dans des moments merveilleux où nous avons par exemple été captivés par des jeux de lumière au plafond, mais aussi dans des moments obscurs. Jean-Yves Leloup, dans un enseignement récent sur la « psychothérapie initiatique », fait ressortir que les points et les occasions de rencontre avec le numineux sont innombrables. Pour beaucoup d’entre nous, la nature est le lieu privilégié d’une telle rencontre. On a le souffle coupé devant la beauté qui soudain se dévoile devant nos yeux, et c’est un moment où l’on s’oublie. La nature se révèle être le Temple par excellence, où règne une dimension sacrée qui n’a pas besoin d’être nommée ou formalisée de quelque façon. On y pressent l’immensité du mystère de vivre. Un ciel étoilé peut ainsi plonger celui qui le contemple dans une profondeur abyssale qui va au-delà de toute métaphysique. Pour certains, c’est l’art qui constituera une voie privilégiée, que ce soit dans l’écoute d’un morceau de musique qui transporte au-delà du temps ou la contemplation d’une œuvre au travers de laquelle resplendit quelque chose qui emmène au-delà de l’humain, ou toute autre forme d’art. Ce peut être aussi la lecture d’un texte, qu’il soit sacré ou non – j’ai pour ma part été complètement ébranlé un jour par la lecture de certains poèmes de Christian Bobin, mais aussi par ma découverte à l’âge de 15 ans du Tao-të-King. La rencontre, qu’elle soit amoureuse, érotique ou spirituelle, peut être l’occasion d’une irruption du numineux. Récemment, je me suis perdu comme cela pendant quelques dizaines de secondes dans les yeux d’un bébé tout frais de quelques jours ; il était encore tellement proche de l’Ouvert ! Mais je sais d’expérience qu’on peut goûter à la même ouverture dans les yeux d’un animal ou dans ceux d’un maître spirituel dont il devient évident soudain dans l’instant qu’il nous voit dans une transparence totale. 

Rien ne peut être exclu du champ de la numinosité : un ami me confiait que sa première expérience du numineux remontait à sa découverte précoce de la masturbation, et bien des amant.e.s goûtent des instants hors du temps dans les bras l’un.e de l’autre. Bien sûr, la liturgie sera pour certain.e.s une voie d’accès privilégiée à cette dimension numineuse de l’existence, et je vous surprendrai peut-être en vous partageant que les mathématiques peuvent aussi être, pour des fêlés dans mon genre, l’occasion d’une extase dans une percée soudaine du sens au travers d’une démonstration stupéfiante. Mais le numineux n’est pas nécessairement lumineux. Certain.e.s le rencontrent dans la maladie, dans la souffrance psychique, dans la solitude la plus profonde, en faisant face à la mort – leur propre mort ou celle d’un être aimé. La forme la plus violente que puisse prendre le numineux est celle de ce qu’il convient d’appeler le Mal, l’Ombre de Dieu… et c’est encore là une rencontre transformante, où il faut regarder « ce qui sauve »...

Et vous, quand avez-vous rencontré le numineux ? 

Nous ne pouvons pas définir le numineux, sinon par les effets de sa rencontre, car le définir serait l’enfermer dans des limites. Nous pouvons seulement dire que justement, il nous fait sortir des limites dans lesquelles nous étions définis, et qui semblaient circonscrire notre existence. Le maître mot parlant du numineux est « ouverture ». Nous nous retrouvons tout à coup en contact avec quelque chose qui est hors du temps, et partout – une « transcendance immanente » dirait Karlfried Graf Dürckheim. Par « transcendance », nous n’entendons pas là un machin philosophico-religieux qui expliquerait tout à condition qu’on y croit jusqu’aux confins de l’absurdité, mais au contraire l’expérience d’un espace grand ouvert qui n’explique rien, qui communique du Sens sans que nul ne puisse l’expliquer, au-delà de tout ce que nous pouvons en comprendre. Les tenants de la physique quantique comme nouvelle religion y verront une démonstration de la non-localité de l’être tandis que l’immanence les renverra à l’intrication quantique. Excusez-moi d’en rire si c’est votre système d’explication de la merveille d’exister ! Et si ces certitudes étaient simplement symboliques de la nature du Soi dont nous avons l’intuition, qui ressort toujours, dans les dogmes religieux comme dans les visions scientifiques ? Pour ma part, je préfère au scientisme moderne les mots du poète Rainer Maria Rilke qui évoquent comment l’animal et l’enfant sont au contact du numineux  :

« De tous ses yeux la créature voit l'Ouvert
(...)
l'animal libre est toujours au-delà de sa fin: 
il va vers Dieu; et quand il marche, 
c'est dans l'éternité.
(...)
Il arrive qu'enfant l'on s'y perde en silence
(… mais)
dès l'enfance on nous retourne et nous contraint à voir l'envers, 
les apparences, non l'ouvert, qui dans la vue de l'animal est si profond. »


Sortir du puits obscur

La première proposition d’une psychothérapie verticale est de procéder à l’anamnèse des moments numineux de notre existence avant, ou en complément, d’examiner les moments traumatiques. 

Il ne s’agit absolument pas de minimiser ces derniers, ou même de les relativiser – si une relativisation survient à un certain moment de ce qui a constitué le drame absolu qui a brisé un être, elle ne peut surgir que de l’intérieur de la personne, comme une grâce. Nous pouvons l’espérer, car ce sera le signal d’une libération et d’une guérison, mais nous n’avons aucun moyen d’y amener la personne qui nous confie son malheur, et nous devons nous garder de toute injonction à y parvenir. C’est comme le pardon : quand il survient, c’est le fruit d’un processus, d’une maturation, mais en aucun cas, nous ne pouvons même suggérer à quelqu’un de pardonner à son agresseur, au violeur qui lui a volé la plus grande et précieuse partie de sa vie. Si nous ne rejoignons pas la personne qui est venue nous voir dans sa souffrance et sa vulnérabilité pour nous tenir, comme elle, dans l’impuissance à changer quoi que ce soit à ce qui est arrivé, à l’effacer ou à y remédier, nous ne parviendrons à rien avec elle. Bruno Bettelheim, dans la Forteresse vide, confiait que pour aider un enfant à sortir du puits dans lequel il s’était réfugié, il n’y a aucune autre possibilité que de descendre dans le puits et de s’asseoir à une distance respectueuse de la sécurité intérieure de l’enfant. Après quelques temps, celui-ci se rapprochera peut-être et nous commencerons à entrer en relation, ce qui déjà est un pas énorme vers la guérison. A ce point, nous ne pourrons que lui offrir notre présence et notre compassion, ainsi que notre confiance dans ce que les forces de vie finiront par l’emporter dans son existence, au-delà de tout ce que nous pouvons faire pour y contribuer. Mais alors, assis ensemble dans la nuit noire, nous pourrons chercher à discerner ensemble les étoiles qui peuvent éclairer cette noirceur – je pense en particulier aux rêves, bien sûr, mais aussi aux histoires qui mettent en contact avec des archétypes, qu’il s’agisse des contes merveilleux, des histoires soufies ou zen… Mais surtout, nous pourrons nous remémorer les instants numineux, ce pour quoi il est bon de vivre, quoi qu’il soit arrivé. Et peut-être l’enfant décidera-t-il, de son propre chef, de remonter avec nous et de sortir du puits obscur.

Il se trouve que l’image du puits obscur dont il s’agirait de sortir est précisément celle que nous propose la gnose islamique dont Corbin a parlé, en particulier dans l’homme de lumière dans le soufisme iranien, et son commentaire du récit de l’exil occidental de Sohrawardî. Dans cette histoire, où l’on peut reconnaître le prototype du conte gnostique par excellence, nous sommes tous plongés dans un puits obscur où nous avons perdu jusqu’au souvenir de notre véritable nature. Ce ne sont pas que les personnes victimes de traumatismes et d’abus qui sont dans ce puits d’inconscience dont il s’agirait de les aider à sortir. Dans leur difficulté à vivre « normalement », dans leur souffrance tellement évidente qu’elle nous reconduit à notre propre souffrance, ces personnes nous rappellent que nous sommes entièrement solidaires dans l’inconscience. Il ne suffira pas de les aider à s’adapter au monde, à devenir des citoyen.ne.s productifs aptes à travailler et peut-être à aimer ; il faudra que du Sens se rétablisse, hors de quoi le monde en ces personnes et en nous demeurera brisé dans sa cohérence essentielle – la personne sera « guérie » au sens symptomatique, et cependant restera fêlée en son cœur. Et nous nous heurterons encore et toujours à la même question : comment de telles horreurs peuvent arriver ? Pourquoi la souffrance et comment s’en libérer ? Dans l’histoire que raconte Sohrawardî, la délivrance ne peut venir que d’en-haut, d’un câble qui est lancé de l’extérieur du puits et auquel il faut s’accrocher pour remonter. Ce câble, c’est la présence du numineux.


Faciliter le passage

Le fait de se remémorer les moments numineux, alors même que la personne entrée en psychothérapie vient chercher du secours devant le trou noir au cœur de son existence, crée une tension entre le haut et le bas. L’écoute des rêves, mais aussi des histoires qui reconduisent à la dimension archétypique de l’existence – stratégies qui relèvent de la « voie humide » de l’alchimie jungienne – alimentent subrepticement le contact avec le numineux, et tissent – nous dit Von Franz – un filet protecteur autour de la psyché. Il faudra que ce filet soit solide si la personne doit entrer en crise de transformation, dans un passage qui peut être provoqué de différentes façons – nous avons malheureusement beaucoup d’apprentis sorciers qui, découvrant les pouvoirs transformateurs de la transe, s’improvisent comme « passeurs d’âme », administrant la plante médecine par exemple comme une panacée. Or c’est encore introduire une confusion entre le moyen de créer une disruption dans le mental et ce qui guérit effectivement – on est dans une logique de cause à effet, de techniciens : prends cela et tu ira mieux, tu connaîtras l’illumination ! Or une telle démarche pourrait bien conduire en Enfer, étape nécessaire du chemin, pour lequel il n’y a pas de raccourci. Gardons toujours à l’esprit qu’un passage de transformation met au contact de l’archétype de mort-renaissance. C’est une mort, fut-elle symbolique, initiatique. On ne dira jamais assez qu’un passage, quel que soit le moyen de le provoquer (et ne vaut-il pas mieux laisser la vie s’en charger d’elle-même ?), se prépare longtemps, avec une intention mûrie, un cadre symbolique et éthique garantissant une sécurité tant intérieure qu’extérieure, une présence attentive avec qui l’on cultive une relation de confiance, et surtout un temps qui peut être long d’intégration. Ici, les dangers inhérents à la voie sèche ressortent : on peut en effet se brûler à pousser les feux pour aller trop vite ! A l’écoute des rêves et des histoires, il faut adjoindre l’ancrage dans le corps, essentiel…, ainsi que l’exercice à l’attention au ressenti dans l’instant présent et la fluidité de la créativité, pour consolider autant que possible le contenant psychique dans lequel évolue notre passant devant passer par un passage transformant.


Un lieu toujours intact

Cependant, quelles que soient les précautions prises et le doigté avec lequel l’accompagnant.e prépare le passage de transformation, l’ingrédient essentiel me semble tenir dans sa propre connexion avec la dimension numineuse de l’existence. Il y a un moment où moi doit s’abandonner à Soi à l’œuvre, et il y a là une mort pour le moi. Cela se traduit selon mon expérience par deux éléments :

Tout d’abord, la confiance dans le fait que, quoi qui soit arrivé, il y a toujours un lieu intact dans la psyché de la personne. C’est de cet espace toujours intact, non affecté par la violence de l’existence, que sourdent les énergies de vie et de guérison qui vont transformer le plomb en or ; c’est de là que viennent les rêves, les intuitions et les synchronicités qui pavent le chemin. Nous, qui accompagnons éventuellement une personne sur le chemin de transformation, sommes appelé.e.s à collaborer avec cette source intacte de vie chez la personne. Dès lors, l’accent est moins mis sur ce qui a mal tourné – la souffrance constituant la materia prima de cette alchimie, matière malodorante qui est partout et réclame d’être transformée – que sur ce qui guérit, ce qui sauve du désespoir pur et simple. C’est une réorientation subtile du regard qui souligne que plus la noirceur est profonde, mieux on peut distinguer les étoiles. De mon point de vue, cette réorientation n’est possible que par l’introduction d’une dimension spirituelle, verticale, dans le travail psychologique qui s’inscrit lui dans l’horizontalité historique. Le but du travail dans cette perspective consiste en mettre la personne en contact conscient avec le lieu intact en elle-même. Ce retournement du regard pour considérer l’Orient symbolique, le lieu où le soleil intérieur se lève, n’est possible que si la personne qui accompagne est en lien avec ce lieu intact en elle-même. Il se trouve qu’en cet espace, nous ne sommes pas séparés. Nous nous y rencontrons. Rûmi en parlait déjà quand il chantait :

Au-delà du bien et du mal,
il existe un champ.
C'est là que je te retrouverai.

Bien sûr, nous pourrions parler du Soi pour nommer ce lieu intact, mais je vous invite à observer comment, dès que l’on prétend le nommer, que ce soit « Soi » ou « Dieu », on en recouvre la dimension vivante et mystérieuse ; notre mental croit savoir ce que c’est et pose un couvercle. On peut dire aussi que c’est l’espace du numineux en nous, au-delà du temps, et ajouter que la relation que nous avons besoin de cultiver avec cette source intérieure est de foi, de confiance entière.

Cela nous amène au second point que je voulais souligner. Le secret de la gnose telle que je la comprends – gnose que je ne qualifierai même plus de jungienne ou de quoi que ce soit – est simplement que ce n’est pas moi qui sais, et que force est de constater que quelque chose d’autre sait en moi. Nous voici ramenés à une position socratique : la seule chose que je sais est que je ne sais rien (et quoi que je crois savoir, je sais que mon inconscience et ma méconnaissance l’excèdent infiniment). Mais alors il s’avère qu’en étant à l’écoute des rêves et des intuitions profondes ainsi que des synchronicités, en m’efforçant de me pousser du chemin et de me laisser traverser, quelque chose en moi sait ce qu’il faut faire, dans l’instant, sans préméditation. Plus profondément encore, j’ai constaté en maintes occasions que, si je suis à l’écoute, quand il y a une décision importante à prendre, ce n’est pas « moi » qui la prend mais quelque chose d’autre, que je peux situer dans le ventre. L’attitude intérieure que je décris ici me semble être la clé de la liberté essentielle, d’une spontanéité radicale en contact avec l’être essentiel en nous, et cependant il est important de souligner que cette liberté ne va pas sans le respect d’un cadre éthique clair et strict, aussi strict que le cadre des lois physiques : qui crache en l’air sera mouillé...

J’accompagne bien souvent des transitions de vie et je constate à chaque fois que, quelque soit le "problème", la solution qui lui est amené vient d’au-delà du moi ; ce n’est pas le conscient qui décide. Le conscient doit apprendre à faire confiance à cela qui le guide du dedans, au travers des rêves, des intuitions... Et de façon souvent imprévisible, remarquable, le problème s’avère avoir été une porte vers un élargissement de conscience, une connaissance de soi. Une gnose, je vous dis ! 

Jung ne dit pas autre chose, en particulier dans son Commentaire sur le Mystère de la Fleur d’Or.


Retrouver notre vérité profonde

A partir de ce point, je dois préciser que je ne suis pas moi-même psychothérapeute, ni psychanalyste ou psychologue. Je ne ferai en aucun cas de fausse représentation à ce sujet. Tout au plus, si vous voulez cerner à partir d’où je parle, je peux accepter d’être défini comme onirologue, c’est-à-dire que je m’intéresse de façon passionnée aux rêves, et derrière ceux-ci, à la vie de l’âme – pour moi, simplement « ce qui aime » en nous. Je m’inscris dans le sillage de Jung, sans exclusive ni lui ériger une statue, et j’agis donc en tant qu’analyste de l’inconscient. J’ai la chance, en écoutant des rêves et le murmure de l’âme, en accompagnant des personnes qui marchent sur le chemin de conscience, d’assister à des événements psychothérapeutiques et des ouvertures de conscience. Mais je ne suis pas le  psychothérapeute. Ma position non identifiée à cette posture me permet d’observer qu’il y a autre chose à l’œuvre, qui tire parti de l’espace de parole et de travail intérieur que mes analysant.e.s et moi-même créons. J’aime aussi me présenter comme un chercheur invétéré – cela ne veut pas dire que j’ai trouvé grand-chose. Disons que c’est plutôt une tare. Je chéris plus les questions que les réponses…

Or justement, une fois que l’on sort de la perspective de la psychothérapie réparatrice, c’est-à-dire qui cherche avec raison à apporter des remèdes aux graves blessures qui ont été infligées à la psyché de nombre d’entre nous, un autre axe de travail se dégage. Celui-ci consiste en la recherche de notre être essentiel, de qui nous sommes en-deça des conditionnements, de l’adaptation à la société, de la façon dont notre histoire nous a modelé. Dürckheim souligne ainsi qu’aux personnes que l’on peut dire « malades » dont s’occupe la psychothérapie, s’adjoint désormais de plus en plus souvent des personnes que l’on peut qualifier de « normales », si tant est que cela existe, et de saines, qui fonctionnent en société, au travail et en relation, mais qui souffrent. Le diagnostic posé par Dürckheim est simple : ces personnes sont coupées de leur vérité profonde. C’est à ces personnes, à cette souffrance fondamentale qui concerne tout le monde, traumatisé.e.s ou non, que s’adresse l’affirmation de Jung sur la « thérapie véritable » par le numineux. Et Dürckheim de renchérir :

« L’expérience a montré que tout ce que l’homme réprime dans ce fond secret de son être, c’est-à-dire son désir de ne faire qu’un avec son être essentiel et de puiser dans cette source pour vivre, est à l’origine d’une souffrance extrême et lourde de conséquences, propre en particulier à l’homme déterminé par la civilisation rationnelle. Pour guérir cette souffrance, il existe une forme spéciale de thérapeutique que l’on peut qualifier d’initiatique (le mot initiation vient du latin initiare qui signifie montrer la voie conduisant aux profondeurs secrètes). »

Nous y voilà. Tout le développement par la suite de Dürckheim, dans ses exercices initiatiques dans la psychothérapie, va nous montrer que la seule chose qui peut guérir une telle souffrance est le contact avec le numineux. Il s’inscrit bien sûr en cela dans la suite de Jung, mais enrichit son point de vue de la pratique du zen et d’un contact rapproché avec les écrits de Maître Eckhart. On peut dire que d’une certaine façon, il radicalise Jung en montrant que la plupart des thérapies visent à restaurer un moi endommagé, mais qu’à un autre niveau, ce n’est pas le moi qu’il s’agit de guérir, mais du moi. Face à la souffrance, il cherche une percée expérientielle : « la méditation et la vie initiatique gravitent autour de deux pôles : l'expérience de l'Être essentiel, rédempteur et libérateur, et la transformation créatrice en une forme individuelle fondée sur l'Être essentiel. » Outre la méditation, le travail passe par le corps, par une reprise de contact avec le corps que « je suis » et non un corps que j'ai. Nous sommes loin là des pratiques spirituelles qui nous éloignent du monde, de la vie, de la matière – le piège typique de l’idéalisme spirituel dans lequel sont tombés les tenants du gnosticisme avec leur rejet de l’incarnation. Bien au contraire, il s’agit d’habiter entièrement cette existence, ce corps et de réveiller la « conscience sensitive », proche du « goût de l'Être » des mystiques, qui constitue pour Dürckheim une perception centrale sur la voie initiatique, étant à la fois le chemin et le but.


Chevaucher les questions

Mais il y a encore un aspect qui est au cœur de la voie gnostique telle que je l’envisage, que ne citent ni Jung ni Dürckheim. L’investigation fondamentale proposée par la tradition, et par exemple par Sri Ramana Maharshi, consiste en s’interroger : qui suis-je ? Et plus profondément, quand je pose une question : qui pose la question ? Qui cherche ? C’est un axe de travail qui s’impose tôt ou tard, en particulier à partir du moment où l’identification pure et simple à l’histoire personnelle, au moi, commence à se dissoudre. Mais bien souvent, le mental se raccroche aux branches de l’arbre dont il était en train de tomber en posant quelque chose comme « je suis la conscience », « je suis le Soi », etc. Il faut alors retirer le tapis de sous les pieds du méditant en l’interrogeant : qu’est-ce que la conscience ? Qu’est-ce que le Soi ? On en arrive nécessairement à travailler par là sur des koans zen, c’est-à-dire sur des questions qui ne trouveront aucune réponse si ce n’est une percée au-delà de la question. Le koan suprême est bien le « qui suis-je ? », que l’on peut travailler dans des retraites de méditations dites d’illumination intensive, mais en fait, il apparaît que nous sommes tous habités par des questions existentielles insolubles. Pour certain.e.s, ce sera « qu’est-ce que l’amour ? », pour d’autres « qu’est-ce que la joie ? » ou « qu’est-ce que la vérité ? », etc. Personne ne vous fournira jamais de réponse à une question de cet ordre. Vous pouvez lire autant de livre que vous voulez, tout au plus y entendrez-vous parler des réponses que les autres auront vécu, mais ce ne sera pas votre réponse, à moins qu’elle ne vous percute au fond de votre cœur. 

Mais alors, il est une voie très simple pour retrouver l’accès à notre vérité intérieure. Il n’est même pas besoin de se prendre pour un yogi méditant sur le koan fondamental « qui suis-je ? », ce qui peut sembler abstrait à beaucoup – ben, je suis moi, et alors ? 😆–, il suffit de suivre le fil de nos questions existentielles. Ce qui est merveilleux là, c’est que même un enfant de 4 ans a des questions existentielles qui peuvent nous emmener au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer. Il s’agit de ne pas donner de réponse fermée à de telles questions, mais qu’en fait, elles nous emmènent toujours plus loin dans l’Ouvert. Pour cela, une bonne question annexe est « qu’est-ce que tu ressens dans ton corps et dans ton cœur quand tu poses cette question, quand tu la laisses résonner en toi ? »

Rainer Maria Rilke traçait ce chemin en poète qui pouvait contempler la réalité de l’âme aussi bien que son contemporain Carl Jung quand il écrivait :

« Soyez patient en face de tout ce qui n'est pas résolu dans votre cœur. Efforcez-vous d'aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère. Ne cherchez pas pour l'instant des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne sauriez pas les mettre en pratique, les "vivre". Et il s'agit précisément de tout vivre. Ne vivez pour l'instant que vos questions. Peut-être simplement en les vivant, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses. »

Car il s’agit de tout vivre, et de faire confiance encore une fois au fait que quelque chose en nous connaît la réponse à la question, et nous appelle par le truchement de celle-ci. Elle ne se poserait pas à notre conscience si ce n’était que la question est enceinte de la réponse qu’elle veut amener au monde. Et dans cette réponse, il y a notre vérité essentielle, unique, celui ou celle que nous sommes !


Un paradigme thérapeutique universel

Il y aurait beaucoup à dire encore pour développer toutes les conséquences de l’affirmation de Jung sur la thérapie par le numineux, mais avec les éléments que je fournis ici, les personnes qui marchent sur le chemin qu’il pointe là auront, j’ose le croire, de bonnes provisions de route. Je ne crois pas inventer quoi que ce soit ici : il y a de nombreux auteurs contemporains qui développent des idées qui peuvent soutenir cette recherche. Outre Jung, Von Franz et tous mes maîtres en psychologie des profondeurs, incluant Dürckheim, j’ai une gratitude particulière pour Abraham Maslow, qui a fourni un équivalent séculier du numineux avec ses peak experiences, et pour Stanislas Grof qui est sans doute le représentant le plus systématique d'une thérapeutique fondée sur l'irruption du sacré dans la psyché, un héritier critique de Jung et de Maslow. On ne peut pas faire non plus l’économie de la lecture de Ken Wilber, en particulier pour échapper au piège de la confusion entre le prépersonnel et le transpersonnel – l’erreur pré-trans qu’il dénonce chez Jung – au risque sinon d’attendre du Père Noël qu’il nous amène l’illumination en cadeau dans nos chaussons. Mais surtout, il est important de souligner que si la thèse jungienne – « l'accès au numineux est la seule véritable thérapie » – énonce un paradigme thérapeutique qui traverse toute notre modernité, la guérison par le contact avec le sacré est une constante trans-civilisationnelle, qui traverse le temps…

Ainsi, la plus ancienne attestation documentée de ce paradigme remonte à la civilisation de Sumer. Pour les Sumériens, la médecine faisait partie de la religion, de la science et de l'art. Elle était d'abord religieuse puisqu'elle reliait corps physique et corps spirituel, tentant toujours de reconstituer l'homme dans sa globalité, dans son unité. Le fait le plus saisissant – et le plus directement homologue à la thèse jungienne – est celui-ci : à Sumer, il n'y a pas de mot pour nommer la maladie ; celle-ci n'est pour eux qu'un enténèbrement, c'est-à-dire une absence de lumière divine. La maladie est donc définie privativement comme éloignement du numineux, non comme désordre fonctionnel. Ce qui découle de cette ontologie est radical : la guérison en soi n'est pas le but premier qui préoccupe le médecin. Celui-ci, thérapeute et prêtre, agit afin d'aider son patient à trouver la Vie à travers les épreuves : ce sont des crises curatives qui préparent à des renaissances. Le médecin sumérien est fondamentalement un initiateur, au sens même que Dürckheim reprendra trois millénaires plus tard.

Le monde grec hérite directement de ce paradigme, en passant par l’Égypte. L'incubation est un rite répandu dans de nombreuses cultures anciennes. Sa forme la plus connue a été pratiquée dans les religions antiques ainsi que dans le christianisme des premiers siècles ; elle consistait à coucher dans ou à proximité d'un sanctuaire pour obtenir, en rêve ou par une vision, la réponse d'un dieu guérisseur. La structure du rite est précise : dans l'incubation thérapeutique, les malades se rendaient dans un temple dédié à Asklepios, dieu de la médecine, dans l'abaton. Lorsque le dieu touchait la partie malade, on guérissait... mais il pouvait aussi donner une prescription. Le décalque jungien est frappant : c'est le contact avec l'archétype numineux, ici sous forme onirique divine, qui opère la guérison.

La tradition chrétienne des Pères de l'Église n’est pas en reste. Elle élabore une sotériologie que l'on peut lire comme une thérapeutique spirituelle intégrale. Son concept central est la théôsis – la divinisation. Ce thème se précise chez Clément d'Alexandrie et Origène, puis se développe considérablement par la suite avec Athanase d'Alexandrie, Basile de Césarée, Grégoire de Nysse, tandis que Denys l'Aréopagite développe une mystique de la déification. La formule d'Athanase est restée jusqu’à devenir canonique : « Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu ». La chute n'est pas la transgression d'une loi morale mais une perte d'être, ou dirions-nous de contact avec le numineux, une dé-divinisation – et la guérison est un mouvement inverse : retrouver, par participation au divin, la plénitude ontologique perdue. Ce n'est pas la vertu qui guérit, c'est le contact avec l'être divin lui-même. Origène, lui, était convaincu que l'on peut « ruminer l'Écriture » et entrer ainsi dans un dialogue avec Dieu – inaugurant ce qui deviendra la lectio divina, pratique thérapeutique de l'âme par immersion dans le Verbe vivant.

Le soufisme développe avec une précision psychologique remarquable la doctrine de la maladie spirituelle et de sa guérison par contact avec le Réel (al-Haqq). La finalité du soufisme est la purification de l'âme et la réalisation de soi en tant qu'homme universel, c'est-à-dire le dépassement d'un ego primaire, illusoire, en proie au vice et au mal, au profit d'un ego pacifié qui renoue avec son origine divine « primordiale ». Rûmi pose explicitement la souffrance comme appel : la séparation douloureuse de la flûte de roseau arrachée à la roselière est la métaphore de l'âme séparée de son origine divine. La souffrance n'est pas à supprimer mais à traverser, car elle est la voix même de l'aspiration au retour. Rûmi dit : « Ton devoir n'est pas de chercher l'amour, mais simplement de chercher et trouver toutes les barrières que tu as construites contre lui. » La guérison, ici, est levée de l'obstacle entre l'âme et son origine numineuse. Pour Ibn ʿArabī, toute souffrance est en dernière analyse contraction de cette l’âme qui devient opaque à la lumière divine – et la guérison est dilatation , réouverture de l'âme à sa propre transparence au divin. Le concept de fanāʾ (extinction de soi) est ici l'homologue exact de ce que Dürckheim nommait « guérir du moi » : le fanāʾ – extinction de soi en Dieu – est le but ultime du soufi. « Meurs avant de mourir », dit Rûmi à la suite du Prophète, et cette injonction est au cœur de la voie initiatique : c’est l’identification au moi qui meurt, et laisse émerger ce qui ne meurt pas...

Enfin, le bouddhisme zen cher à Dürckheim, mais dans lequel Jung se reconnaissait aussi, offre peut-être la formulation la plus structurée de l'équation souffrance-illusion du moi-guérison par l’éveil. Le diagnostic du Bouddha dans les Quatre Nobles Vérités est d'une précision clinique : il pointe que la source de la souffrance dans la vie humaine vient de l'ignorance de notre véritable nature, et de la soif qui en découle. La maladie est l'ignorance ontologique, c’est-à-dire encore une fois l’agnosia, l’inconscience – exactement comme à Sumer elle était enténèbrement. Le satori, l’éclair de conscience dans lequel le rêve éveillé du mental est percée, est alors la guérison radicale : il représente une compréhension claire et directe de la réalité, au-delà des illusions du moi et de la dualité, et conduit à une transformation intérieure plus stable. Dans sa portée libératrice : réaliser le satori du zen, c'est devenir un être totalement libre, débarrassé de toute chaîne, un être qui, n'étant plus attaché aux formes de la matière et de l'esprit, se reconnaît vraiment tel qu'il est et fait face à l'existence et à la non-existence de ce monde, à la vie et à la mort, au bien et au mal…

Finalement, pour revenir chez nous, je rappellerai simplement les mots de Jean-Yves Leloup qui pose fort bien le cadre de notre travail : « Le thérapeute ne guérit pas, il prend soin et c'est le vivant qui guérit. Le thérapeute n'est là que pour mettre le patient dans les meilleures conditions possibles pour que le vivant agisse et que la guérison advienne. »

Pour poursuivre cette recherche, il y a donc de nombreux auteurs contemporains à lire et à relire, à commencer par Jung, et de nombreuses pratiques à explorer, qui ne sont pas que jungiennes : les jungien.ne.s n’ont pas le monopole du numineux, loin s’en faut. Il semble que ce contact avec le numineux soit un besoin de plus en plus important pour notre époque tant fleurissent d’approches diverses de ce sujet. Tout au plus Jung peut-il nous fournir un axe d’intégration de cette diversité. Il est aussi nécessaire de revenir aux sources ancestrales, et sans doute de sortir de notre logiciel occidental. Dans ce sens, il importe de se garder du colonialisme spirituel qui tend à piller les autres cultures tout en prétendant les expliquer et les réduire à notre façon de voir les choses. A l’inverse, il faut avoir l’humilité de les laisser nous enseigner et nous éclairer sur nos zones aveugles car le sacré est souvent enchâssé dans ces cultures d’une façon bien plus vivante que dans la nôtre – ne serait-ce pas toute la culture occidentale qui est malade d’une coupure avec le numineux? Pour ma part, je cherche en particulier à féconder cette réflexion par l’apport de Henry Corbin qui nous rend accessibles les trésors de la gnose islamique et soufie – il y a là toute une psychologie initiatique dont nous pouvons nous inspirer. Et peut-être – cela sera le sujet d’un autre billet – la guérison de nos âmes réclame-t-elle que nous nous attelions à la guérison de l’Âme du Monde à laquelle nous invitait Corbin ? 

Un tableau d'Arcabas

Verticalisons la vie !

Quand je me suis interrogé sur comment intituler ce billet de blogue, j’étais bien embêté car je ne voulais pas reprendre le terme de « psychothérapie initiatique » avancé par Dürckheim et repris par Leloup – le terme « initiatique » me paraissait trop ronflant. Il y a trop d’inflation projective attachée à ce terme d’initiation. Je me souviens en rigolant d’un homme qui, au cours d’un stage avec Richard Moss, s’était levé et avait expliqué qu’il était passé par telle et telle initiation. Richard avait coupé son flot de paroles avec un simple « non » et la baudruche s’était dégonflée, l’homme s’était rassis. Je ne voulais pas non plus utiliser quelque référence trop directe à la psychologie transpersonnelle ou à la psychologie sacrée, termes qui renvoient au livre éponyme de Jean Houston mais aussi au travail de Julie Gille, que j’ai récemment assistée dans un stage sur ce thème. Nous travaillons dans le même champ, c’est certain, mais je ne voudrais pas lui faire de l’ombre : il est trop habituel que lorsqu’un homme prend la parole, il invisibilise la femme qui dit des choses au moins aussi intéressantes sur le même thème...

J’aurais pu aussi parler de psychothérapie archétypale, mais le terme réfère directement à la psychologie archétypale de James Hillman, qui est une grande source d’inspiration mais à laquelle je n’inféode pas ma démarche. Dans tous les cas, il est bien question d’un soin de l’âme par le contact numineux avec les archétypes, et au-delà de ceux-ci, avec le Soi. Mais j’observe comment bien souvent les personnes avec qui j’échange se font des nœuds au cerveau en essayant de comprendre de quoi il s’agit quand nous parlons d’archétypes, et à fortiori du Soi. Or les archétypes, on les éprouve, on les rencontre comme des réalités vivantes… mais on ne peut guère comprendre de quoi il retourne si on n’en a pas fait l’expérience. Quant au Soi, j’en parle beaucoup mais je suis un adepte de la prescription d’Allan Watts consistant en se laver la bouche quand on emploie des mots plus gros que nous. Il fait remarquer que les bouddhistes zen se lavent la bouche après avoir prononcé le nom « Bouddha » et se demande ce qu’il adviendrait si fidèles et prêtres se lavaient la bouche après avoir parlé du Christ. Je pense que les jungiens devraient en faire autant quand ils parlent du Soi. 

J’étais donc bien embêté jusqu’à ce que survienne cette idée de parler d’une psychothérapie verticale, cherchant à unir le bas et le haut dans notre psyché par le truchement du contact avec le numineux. Il se trouve que ce terme fait écho à ce que j’ai exposé dans ma présentation de l’accompagnement psycho-spirituel dans une perspective jungienne, où je pose en contraste l’horizontalité de la démarche psychothérapeutique qui s’intéresse à l’histoire et à ce qui a mal tourné dans celle-ci, et la verticalité de l’approche dite spirituelle, ou transpersonnelle. Je me cite moi-même : « il s’agit tout à la fois de bien distinguer ce qui est de l’ordre du psychique et de celui du spirituel – et par exemple du personnel et du transpersonnel, de l’histoire de la personne et de la verticalité qui transcende cette dernière – et cependant de bien les articuler. » Tout à coup, avec cette idée de parler d’une psychothérapie verticale, j’ai trouvé que j’avais de la suite dans mes idées. En plus, je pouvais y voir un clin d’œil à mes ami.e.s adeptes du divan, lieu d’une horizontalité indéniable, tandis que je serais porté à privilégier une démarche ambulatoire et à proposer à mes analysant.e.s d’aller marcher en montagne, ce qui fait du bien à la verticalisation. Mais je dois dire que je n’ai absolument pas l’intention de créer une école de psychothérapie verticale. En fait, il y a là, dans ces mots même, une boutade qui m’a fait rire car ils renvoient en fait à la poésie verticale, titre d’un livre d’un de mes poètes préférés, Roberto Juarroz. Je lui laisse le dernier mot de ce long billet :

Peut-être nous faudrait-il 
apprendre que l’imparfait
est une autre forme de la perfection :
la forme que la perfection
    assume
pour pouvoir être aimée.

Et :

Je suis éveillé.
Je m’endors.
Je rêve que je suis éveillé.
Je rêve que je m’endors.
Je rêve que je rêve. 

Je rêve que je rêve
que je suis éveillé.
Je rêve que je rêve
que je m’endors.

Je rêve que je rêve
 que je rêve.

Je suis éveillé.

                (Roberto Juarroz, poésie verticale)


Le présent article s'inscrit dans une série qui commence avec une réflexion qui vise à mettre en lumière qu'il est réducteur d'assimiler la démarche de Jung à une psychanalyse, et de parler de "psychanalyse jungienne". Vous le trouverez ici : Non, pas une psychanalyse ! 

L'article suivant, qui précède le présent billet et lui donne un cadre théorique large, explore la possibilité de présenter, non sans quelques réserves, la démarche de Jung comme relevant de l'élaboration d'une gnose moderne : dans quelle mesure a-t-il reformulé l'ancienne voie dans des termes qui nous la rendent plus directement accessible ? 
Vous le trouverez ici : Gnose jungienne.