samedi 4 juillet 2026

Psychothérapie verticale


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 Temps de lecture estimée : 30 minutes. 

Dans mes deux derniers articles, j’ai cherché à montrer qu’on ne peut réduire la psychologie des profondeurs de Jung à une psychanalyse, fut-elle dite jungienne, sans en perdre une dimension essentielle, et que cette dernière pourrait être décrite comme une gnose. Par ce terme de « gnose », à manier avec des pincettes tant il prête à confusion, je pointe un mode de connaissance qui se distingue aussi bien de la connaissance empirique que du raisonnement intellectuel. Il s’agit essentiellement d’une connaissance de soi, mais d’un Soi qui n’est pas « moi » – un Soi que l’on est obligé par l’expérience de rapprocher de l’image de Dieu enchâssée dans la psyché – et dès lors, cette connaissance est une connaissance transformatrice, car unitive et transrationnelle : connaissance directe par le cœur et l’imagination, elle unit le sujet connaissant et le connu. Tout cela peut sembler bien abscons jusqu’à ce que l’on considère qu’il s’agit de saisir dans une expérience intérieure le sujet même de la connaissance : celui qui voit par mes yeux quand je vois, qui entend par mes oreilles quand j’entends, qui pense quand je pense… Car il s’avère finalement que le moi qui se prend pour le sujet connaissant n’est qu’une construction mentale définie par un certain nombre de circonstances historiques, et que ce centre de référence qu’est le moi s’effaçant, un autre Sujet apparaît, qui cherche à Se connaître au travers du moi. Nous pourrions aussi bien l’appeler le Rêveur, comme une façon de donner suite ainsi à l’intuition radicale qu’Alexandre Grothendieck a exposée dans La clé des songes, et dont j’ai parlé dans un autre article. C’est ce Rêveur qui rêve nos rêves, et qui nous rêve, et rêve notre vie – voilà qui explicite peut-être plus clairement que jamais pourquoi ce blogue est consacré à « la voie du Rêve » : en traversant le rêve comme on soulève un voile, nous pouvons accéder au Réel. Et la gnose dès lors est ce mouvement par lequel le Soi connaît le Soi au travers du moi.

Il arrive que l’on veuille opposer cette gnose à laquelle je réfère ici à l’Alchimie, faisant de la première une voie surtout liée à la psychologie masculine, tandis que la seconde renverrait à une féminité psychologique – on parle alors, en termes alchimiques, de voie sèche et de voie humide. Il est dommage de mon point de vue d’entretenir une telle opposition alors qu’il s’agit d’une certaine façon de deux faces d’une même pièce. La découverte par Jung du langage alchimique a été le trait d’union qui lui a permis de faire le lien entre la gnose qui l’intéressait et la psychologie des profondeurs. Si l’alchimie met surtout l’accent sur la transformation du plomb en or, tandis que la gnose renvoie à la connaissance de soi, il s’avère que l’alchimie donne naissance à une nouvelle conscience, symbolisée par l’or – lumière matérielle – et la connaissance dont nous parlons n’est pas gnose si elle n’est pas transformative et unitive. J’observe avec attention comment ces discussions sont entachés par une mise en opposition entre masculin et féminin, et contaminées donc par nos problématiques de genre, alors que l’une n’existe pas sans l’un, qu’iels ont vocation à s’unir et à accomplir la conjonction mystérieuse et créatrice. Or c’est précisément l’union des opposés qui est notre sujet fondamental ici, union du masculin et du féminin, du haut et du bas, du moi et du Soi, etc.

On reproche encore volontiers à la gnose son rejet du monde et de la vie terrestre, et ce faisant, on passe complètement à côté de ce dont il est question ici en assimilant la gnose jungienne au gnosticisme chrétien. Je ne cacherai pas que je réfère plus volontiers à la gnose islamique (irfan, marifa) chère à Henry Corbin qui échappe à tels errements, et pour laquelle l’amour d’une femme par exemple peut être l’occasion d’une théophanie, c’est-à-dire d’une expérience numineuse...

Ceci posé, il faut bien dire que cette gnose est une connaissance qui ne sert à rien. Elle n’est accessible que dans une expérience irréductiblement individuelle, inimitable et pour ainsi dire intransmissible. On ne pourra jamais en faire un produit de masse, la mettre en marché ou la circonscrire dans une série de gros livres. On ne saurait la résumer à une méthode pour parvenir à l’éveil, ou un ensemble de techniques, d’exercices ou de croyances. Elle échappe fondamentalement à toute forme d’utilitarisme qui voudrait l’asservir à des finalités telle que la santé ou le bien-être. Nous touchons là à un paradoxe car tous ceux qui en ont fait l’expérience s’accordent pour dire qu’elle est la santé même, mais une santé qui ne s’oppose pas à la maladie ; elle est la paix, mais une paix qui échappe à la dualité entre guerre et paix ; elle est l’amour, mais un amour qui est libre des jeux de l’amour et de la haine. Elle est Liberté sans contraire, et conjonction des opposés, ainsi que leur dépassement. Et cependant, ayant posé tout cela, elle permet de poser les fondements d’une psychothérapie que l’on peut qualifier de verticale, au sens premier d’un soin de l’âme qui relie le bas et le haut, qui s’appuie autant sur une psychologie des profondeurs qu’elle s’élève en envisageant une psychologie des hauteurs. Le meilleur fil conducteur que nous ayons pour comprendre de quoi il s’agit, et en tirer quelques conséquences, tient dans une formule lapidaire que Jung répète tout au long de son œuvre :

« L'accès au numineux est la seule véritable thérapie. »

Ce n'est pas chez Jung une position spéculative de jeunesse : elle est le fruit d'une clinique longue et d'une réflexion constamment mûrie, qu’il réaffirme encore dans une lettre au frère David en 1961, peu avant de mourir. Jung parle d’expérience, non seulement de thérapeute mais d’humain qui est passé par le chemin de transformation. Victime d’un abus sexuel dans son enfance, il a frôlé la dissociation psychotique et n’a dû son salut, vraisemblablement, qu’à sa longue fréquentation du Soi au travers des rêves, de l’imagination active mais aussi de la méditation. Et le Jung « gnostique » qui répond tout à trac, en fin de son parcours, à une question sur sa croyance en Dieu « je ne crois pas, je sais » est un homme qui est passé par une expérience de mort imminente en 1945, et qui a eu alors la vision du mariage sacré de la déesse et du dieu. Ses mots portent témoignage plus que théorie.

Évitons tout de suite l’ornière d’un certain nombre de malentendus dans laquelle pourrait cependant nous conduire cette affirmation de Jung. Il ne s’agit pas, en lui accordant du crédit, d’écarter d’un revers de la main toutes les méthodes psychothérapeutiques qui répondent aux innombrables souffrances traumatiques, ni d’ériger l’approche de Jung en panacée supérieure à toutes les thérapies. De même que je défends l’idée que toutes les méthodes de travail avec les rêves ont leur valeur, je crois que toutes les approches thérapeutiques méritent d’être considérées quand nous faisons face à la souffrance. Il ne s’agit pas d’opposer donc le soin de l’âme par le contact avec le numineux, dont nous essaierons de préciser les contours ici, à la psychanalyse jungienne ou freudienne, ou à quelque forme de psychothérapie que ce soit. Comme le disait Marie-Laure Colonna dans un commentaire sur Facebook à mon précédent article, où elle se revendiquait « psychanalyste jungienne », nous pouvons considérer « les différentes strates de la psyché comme des poupées russes. » Chaque approche thérapeutique répond à des besoins spécifiques et elles se complètent toutes – nous essaierons de déterminer à quel besoin fondamental répond la proposition de Jung, car il se pourrait qu’elle s’adresse à chacun.e de nous, au-delà même de la guérison des traumatismes... 

J’aime dire, quand il s’agit du travail avec les rêves, que toutes les voies pour parvenir au sommet de la montagne sont valables, à condition qu’elles ne s’arrêtent pas en chemin en prétendant que le bivouac où elles proposent de camper soit la destination finale. Ce n’est pas alors la voie qui est en cause quant à l’insuffisance constatée, mais plutôt l’indigence de celui qui prétend définir l’aboutissement à sa petite mesure. Or quelque soit la méthode employée pour parvenir à la guérison entière ou au sens  vivant d’un rêve, il semble que pour parvenir au sommet, il faille se passer à un moment de toute méthode, et traverser le vide. Nous accordons peut-être trop d’importance aux méthodes et aux moyens de parvenir à la guérison, comme si ce qui guérit tenait dans la technique que nous utilisons, ou dans un autre registre, dans la pilule que nous administrons. Il y a là une volonté de puissance inconsciente, que déjoue volontiers la réalité. Les miracles, c’est-à-dire les guérisons inexpliquées qui surviennent plus souvent qu’il n’en faut pour laisser un esprit rationaliste dormir sans se poser de questions, nous obligent à interroger ce qui guérit vraiment au travers de la technique ou de la pilule. C’est à l’intervention de ce facteur mystérieux, qu’il désigne comme « le numineux » que réfère Jung – nous expliciterons ce terme. Il ne s’agit cependant pas nécessairement d’une grande expérience où le ciel s’ouvre avec tambours et trompettes ! Dans le moindre rêve, apparemment le plus banal, le numineux est déjà présent ; par le simple fait de l’écouter en profondeur, en évitant de le réduire à coups de « ce n’est que... », on est amené à un contact avec le numineux car il s’avère qu’il vient de quelque chose qui, en nous, est infiniment plus grand que nous. 


Le numineux

Le terme « numineux » est forgé par Rudolf Otto dans Le Sacré. Il désigne l'expression du sacré qui saisit l'individu et produit un effet paradoxal de fascination d'un côté et de terreur de l'autre – le  mysterium tremendum et fascinans. En d'autres termes, le numineux est l'expérience de la conjonction des opposés que sont l'attraction et la répulsion face à l'irruption du sacré dans la vie. Jung emprunte à Otto cette structure duelle, paradoxale, qui correspond à la logique des opposés qui irrigue toute sa psychologie : au fond, tout le travail vise à la conjonction des opposés, le Mysterium conjonctionis – pour reprendre le titre de son dernier livre – c’est-à-dire le mariage sacré du féminin et du masculin essentiels, du haut et du bas, de la lumière et de l’obscurité, etc. Et le numineux, au-delà de la conjonction du tremendum et du fascinans, est la signature du dépassement des opposés dans leur conjonction, c’est-à-dire du surgissement de l’Infini dans le fini que nous sommes. Ça crée !

Il faut noter que Jung use du mot «religion» au sens latin de religere (Cicéron) : prendre en considération avec conscience et attention le numineux – et non au sens de religare, se relier à une divinité extérieure. Le terme dérangera beaucoup de gens qui ont développé, avec de bonnes raisons, de l’urticaire mental en assimilant la religion aux confessions religieuses, et préféreraient que l’on parle de spiritualité. Mais Jung ne parle pas de confessions ni de dogmes, et ce serait appauvrir son propos de gommer son usage précis du terme « religion ». Il donne comme définition précise d’une attitude religieuse le fait d’accorder une attention scrupuleuse aux moindres mouvements de l’âme. Laissons de côté pour l’instant la discussion métaphysique de l’âme, il est question ici simplement de la psyché et de tout ce qui se passe en elle, qu’il s’agisse des rêves, des imaginations et des pensées qui viennent inopinément, des humeurs qui fluctuent sans raison, des émotions qui nous saisissent et des impulsions qui nous prennent, incluant aussi les signes et les synchronicités que nous pouvons observer autour de nous. Il s’agit de s’ancrer dans une attention de tous les instants aux moindres fluctuations de nos vies intérieures, car un mystère qui nous dépasse s’y manifeste...

Ce qui intéresse Jung est l'expérience numineuse et personnelle du divin – non la croyance en quelque Dieu que ce soit. Lorsqu'il emploie le mot « Dieu », il ne pose pas l'existence d'un Dieu révélé par un dogme ou abstrait par une philosophie, mais se réfère au « tout autre » dont les êtres humains ont le sentiment de dépendre, et dont il constate la présence sous forme d'image vivante dans sa propre psyché et celle de ses patients. Plus fondamentalement, le numineux est ce qui nous arrache à l’ordinaire de nos existences que nous banalisons volontiers inconsciemment ; nous en faisons du connu, dont nous avons fait le tour, qui ne nous réserve plus grandes occasions de surprises ni d’émerveillement. Rappelons que « banal » et « banaliser » sont étymologiquement proches de l’idée de « bannir ». Bien souvent, nous avons perdu ce que Christiane Singer appelait « le fil de la Merveille ». Nous ne nous émerveillons plus d’exister, du premier et plus fondamental miracle qui consiste en ce qu’il est quelque chose plutôt que rien. Et soudain survient quelque chose qui nous tire de cette léthargie, de notre inconscience confortable, qui nous secoue parfois de la tête aux pieds, nous jette hors du connu. Nous avons beau supplier, tempêter, si cela ne va pas dans le sens que nous imaginions pour nos vies. C’est plus grand, plus fort que nous, et cela pourrait bien nous conduire au-delà de nous-mêmes ou nous anéantir. C’est ce qu’on appelle « le numineux », et chacun.e de nous l’a rencontré à un moment où un autre, car cela fait la trame même de l’existence.

Nos souvenirs d’enfance sont souvent marqués par des percées du numineux, non seulement dans des moments merveilleux où nous avons par exemple été captivés par des jeux de lumière au plafond, mais aussi dans des moments obscurs. Jean-Yves Leloup, dans un enseignement récent sur la « psychothérapie initiatique », fait ressortir que les points et les occasions de rencontre avec le numineux sont innombrables. Pour beaucoup d’entre nous, la nature est le lieu privilégié d’une telle rencontre. On a le souffle coupé devant la beauté qui soudain se dévoile devant nos yeux, et c’est un moment où l’on s’oublie. La nature se révèle être le Temple par excellence, où règne une dimension sacrée qui n’a pas besoin d’être nommée ou formalisée de quelque façon. On y pressent l’immensité du mystère de vivre. Un ciel étoilé peut ainsi plonger celui qui le contemple dans une profondeur abyssale qui va au-delà de toute métaphysique. Pour certains, c’est l’art qui constituera une voie privilégiée, que ce soit dans l’écoute d’un morceau de musique qui transporte au-delà du temps ou la contemplation d’une œuvre au travers de laquelle resplendit quelque chose qui emmène au-delà de l’humain, ou toute autre forme d’art. Ce peut être aussi la lecture d’un texte, qu’il soit sacré ou non – j’ai pour ma part été complètement ébranlé un jour par la lecture de certains poèmes de Christian Bobin, mais aussi par ma découverte à l’âge de 15 ans du Tao-të-King. La rencontre, qu’elle soit amoureuse, érotique ou spirituelle, peut être l’occasion d’une irruption du numineux. Récemment, je me suis perdu comme cela pendant quelques dizaines de secondes dans les yeux d’un bébé tout frais de quelques jours ; il était encore tellement proche de l’Ouvert ! Mais je sais d’expérience qu’on peut goûter à la même ouverture dans les yeux d’un animal ou dans ceux d’un maître spirituel dont il devient évident soudain dans l’instant qu’il nous voit dans une transparence totale. 

Rien ne peut être exclu du champ de la numinosité : un ami me confiait que sa première expérience du numineux remontait à sa découverte précoce de la masturbation, et bien des amant.e.s goûtent des instants hors du temps dans les bras l’un.e de l’autre. Bien sûr, la liturgie sera pour certain.e.s une voie d’accès privilégiée à cette dimension numineuse de l’existence, et je vous surprendrai peut-être en vous partageant que les mathématiques peuvent aussi être, pour des fêlés dans mon genre, l’occasion d’une extase dans une percée soudaine du sens au travers d’une démonstration stupéfiante. Mais le numineux n’est pas nécessairement lumineux. Certain.e.s le rencontrent dans la maladie, dans la souffrance psychique, dans la solitude la plus profonde, en faisant face à la mort – leur propre mort ou celle d’un être aimé. La forme la plus violente que puisse prendre le numineux est celle de ce qu’il convient d’appeler le Mal, l’Ombre de Dieu… et c’est encore là une rencontre transformante, où il faut regarder « ce qui sauve »...

Et vous, quand avez-vous rencontré le numineux ? 

Nous ne pouvons pas définir le numineux, sinon par les effets de sa rencontre, car le définir serait l’enfermer dans des limites. Nous pouvons seulement dire que justement, il nous fait sortir des limites dans lesquelles nous étions définis, et qui semblaient circonscrire notre existence. Le maître mot parlant du numineux est « ouverture ». Nous nous retrouvons tout à coup en contact avec quelque chose qui est hors du temps, et partout – une « transcendance immanente » dirait Karlfried Graf Dürckheim. Par « transcendance », nous n’entendons pas là un machin philosophico-religieux qui expliquerait tout à condition qu’on y croit jusqu’aux confins de l’absurdité, mais au contraire l’expérience d’un espace grand ouvert qui n’explique rien, qui communique du Sens sans que nul ne puisse l’expliquer, au-delà de tout ce que nous pouvons en comprendre. Les tenants de la physique quantique comme nouvelle religion y verront une démonstration de la non-localité de l’être tandis que l’immanence les renverra à l’intrication quantique. Excusez-moi d’en rire si c’est votre système d’explication de la merveille d’exister ! Et si ces certitudes étaient simplement symboliques de la nature du Soi dont nous avons l’intuition, qui ressort toujours, dans les dogmes religieux comme dans les visions scientifiques ? Pour ma part, je préfère au scientisme moderne les mots du poète Rainer Maria Rilke qui évoquent comment l’animal et l’enfant sont au contact du numineux  :

« De tous ses yeux la créature voit l'Ouvert
(...)
l'animal libre est toujours au-delà de sa fin: 
il va vers Dieu; et quand il marche, 
c'est dans l'éternité.
(...)
Il arrive qu'enfant l'on s'y perde en silence
(… mais)
dès l'enfance on nous retourne et nous contraint à voir l'envers, 
les apparences, non l'ouvert, qui dans la vue de l'animal est si profond. »


Sortir du puits obscur

La première proposition d’une psychothérapie verticale est de procéder à l’anamnèse des moments numineux de notre existence avant, ou en complément, d’examiner les moments traumatiques. 

Il ne s’agit absolument pas de minimiser ces derniers, ou même de les relativiser – si une relativisation survient à un certain moment de ce qui a constitué le drame absolu qui a brisé un être, elle ne peut surgir que de l’intérieur de la personne, comme une grâce. Nous pouvons l’espérer, car ce sera le signal d’une libération et d’une guérison, mais nous n’avons aucun moyen d’y amener la personne qui nous confie son malheur, et nous devons nous garder de toute injonction à y parvenir. C’est comme le pardon : quand il survient, c’est le fruit d’un processus, d’une maturation, mais en aucun cas, nous ne pouvons même suggérer à quelqu’un de pardonner à son agresseur, au violeur qui lui a volé la plus grande et précieuse partie de sa vie. Si nous ne rejoignons pas la personne qui est venue nous voir dans sa souffrance et sa vulnérabilité pour nous tenir, comme elle, dans l’impuissance à changer quoi que ce soit à ce qui est arrivé, à l’effacer ou à y remédier, nous ne parviendrons à rien avec elle. Bruno Bettelheim, dans la Forteresse vide, confiait que pour aider un enfant à sortir du puits dans lequel il s’était réfugié, il n’y a aucune autre possibilité que de descendre dans le puits et de s’asseoir à une distance respectueuse de la sécurité intérieure de l’enfant. Après quelques temps, celui-ci se rapprochera peut-être et nous commencerons à entrer en relation, ce qui déjà est un pas énorme vers la guérison. A ce point, nous ne pourrons que lui offrir notre présence et notre compassion, ainsi que notre confiance dans ce que les forces de vie finiront par l’emporter dans son existence, au-delà de tout ce que nous pouvons faire pour y contribuer. Mais alors, assis ensemble dans la nuit noire, nous pourrons chercher à discerner ensemble les étoiles qui peuvent éclairer cette noirceur – je pense en particulier aux rêves, bien sûr, mais aussi aux histoires qui mettent en contact avec des archétypes, qu’il s’agisse des contes merveilleux, des histoires soufies ou zen… Mais surtout, nous pourrons nous remémorer les instants numineux, ce pour quoi il est bon de vivre, quoi qu’il soit arrivé. Et peut-être l’enfant décidera-t-il, de son propre chef, de remonter avec nous et de sortir du puits obscur.

Il se trouve que l’image du puits obscur dont il s’agirait de sortir est précisément celle que nous propose la gnose islamique dont Corbin a parlé, en particulier dans l’homme de lumière dans le soufisme iranien, et son commentaire du récit de l’exil occidental de Sohrawardî. Dans cette histoire, où l’on peut reconnaître le prototype du conte gnostique par excellence, nous sommes tous plongés dans un puits obscur où nous avons perdu jusqu’au souvenir de notre véritable nature. Ce ne sont pas que les personnes victimes de traumatismes et d’abus qui sont dans ce puits d’inconscience dont il s’agirait de les aider à sortir. Dans leur difficulté à vivre « normalement », dans leur souffrance tellement évidente qu’elle nous reconduit à notre propre souffrance, ces personnes nous rappellent que nous sommes entièrement solidaires dans l’inconscience. Il ne suffira pas de les aider à s’adapter au monde, à devenir des citoyen.ne.s productifs aptes à travailler et peut-être à aimer ; il faudra que du Sens se rétablisse, hors de quoi le monde en ces personnes et en nous demeurera brisé dans sa cohérence essentielle – la personne sera « guérie » au sens symptomatique, et cependant restera fêlée en son cœur. Et nous nous heurterons encore et toujours à la même question : comment de telles horreurs peuvent arriver ? Pourquoi la souffrance et comment s’en libérer ? Dans l’histoire que raconte Sohrawardî, la délivrance ne peut venir que d’en-haut, d’un câble qui est lancé de l’extérieur du puits et auquel il faut s’accrocher pour remonter. Ce câble, c’est la présence du numineux.


Faciliter le passage

Le fait de se remémorer les moments numineux, alors même que la personne entrée en psychothérapie vient chercher du secours devant le trou noir au cœur de son existence, crée une tension entre le haut et le bas. L’écoute des rêves, mais aussi des histoires qui reconduisent à la dimension archétypique de l’existence – stratégies qui relèvent de la « voie humide » de l’alchimie jungienne – alimentent subrepticement le contact avec le numineux, et tissent – nous dit Von Franz – un filet protecteur autour de la psyché. Il faudra que ce filet soit solide si la personne doit entrer en crise de transformation, dans un passage qui peut être provoqué de différentes façons – nous avons malheureusement beaucoup d’apprentis sorciers qui, découvrant les pouvoirs transformateurs de la transe, s’improvisent comme « passeurs d’âme », administrant la plante médecine par exemple comme une panacée. Or c’est encore introduire une confusion entre le moyen de créer une disruption dans le mental et ce qui guérit effectivement – on est dans une logique de cause à effet, de techniciens : prends cela et tu ira mieux, tu connaîtras l’illumination ! Or une telle démarche pourrait bien conduire en Enfer, étape nécessaire du chemin, pour lequel il n’y a pas de raccourci. Gardons toujours à l’esprit qu’un passage de transformation met au contact de l’archétype de mort-renaissance. C’est une mort, fut-elle symbolique, initiatique. On ne dira jamais assez qu’un passage, quel que soit le moyen de le provoquer (et ne vaut-il pas mieux laisser la vie s’en charger d’elle-même ?), se prépare longtemps, avec une intention mûrie, un cadre symbolique et éthique garantissant une sécurité tant intérieure qu’extérieure, une présence attentive avec qui l’on cultive une relation de confiance, et surtout un temps qui peut être long d’intégration. Ici, les dangers inhérents à la voie sèche ressortent : on peut en effet se brûler à pousser les feux pour aller trop vite ! A l’écoute des rêves et des histoires, il faut adjoindre l’ancrage dans le corps, essentiel…, ainsi que l’exercice à l’attention au ressenti dans l’instant présent et la fluidité de la créativité, pour consolider autant que possible le contenant psychique dans lequel évolue notre passant devant passer par un passage transformant.


Un lieu toujours intact

Cependant, quelles que soient les précautions prises et le doigté avec lequel l’accompagnant.e prépare le passage de transformation, l’ingrédient essentiel me semble tenir dans sa propre connexion avec la dimension numineuse de l’existence. Il y a un moment où moi doit s’abandonner à Soi à l’œuvre, et il y a là une mort pour le moi. Cela se traduit selon mon expérience par deux éléments :

Tout d’abord, la confiance dans le fait que, quoi qui soit arrivé, il y a toujours un lieu intact dans la psyché de la personne. C’est de cet espace toujours intact, non affecté par la violence de l’existence, que sourdent les énergies de vie et de guérison qui vont transformer le plomb en or ; c’est de là que viennent les rêves, les intuitions et les synchronicités qui pavent le chemin. Nous, qui accompagnons éventuellement une personne sur le chemin de transformation, sommes appelé.e.s à collaborer avec cette source intacte de vie chez la personne. Dès lors, l’accent est moins mis sur ce qui a mal tourné – la souffrance constituant la materia prima de cette alchimie, matière malodorante qui est partout et réclame d’être transformée – que sur ce qui guérit, ce qui sauve du désespoir pur et simple. C’est une réorientation subtile du regard qui souligne que plus la noirceur est profonde, mieux on peut distinguer les étoiles. De mon point de vue, cette réorientation n’est possible que par l’introduction d’une dimension spirituelle, verticale, dans le travail psychologique qui s’inscrit lui dans l’horizontalité historique. Le but du travail dans cette perspective consiste en mettre la personne en contact conscient avec le lieu intact en elle-même. Ce retournement du regard pour considérer l’Orient symbolique, le lieu où le soleil intérieur se lève, n’est possible que si la personne qui accompagne est en lien avec ce lieu intact en elle-même. Il se trouve qu’en cet espace, nous ne sommes pas séparés. Nous nous y rencontrons. Rûmi en parlait déjà quand il chantait :

Au-delà du bien et du mal,
il existe un champ.
C'est là que je te retrouverai.

Bien sûr, nous pourrions parler du Soi pour nommer ce lieu intact, mais je vous invite à observer comment, dès que l’on prétend le nommer, que ce soit « Soi » ou « Dieu », on en recouvre la dimension vivante et mystérieuse ; notre mental croit savoir ce que c’est et pose un couvercle. On peut dire aussi que c’est l’espace du numineux en nous, au-delà du temps, et ajouter que la relation que nous avons besoin de cultiver avec cette source intérieure est de foi, de confiance entière.

Cela nous amène au second point que je voulais souligner. Le secret de la gnose telle que je la comprends – gnose que je ne qualifierai même plus de jungienne ou de quoi que ce soit – est simplement que ce n’est pas moi qui sais, et que force est de constater que quelque chose d’autre sait en moi. Nous voici ramenés à une position socratique : la seule chose que je sais est que je ne sais rien (et quoi que je crois savoir, je sais que mon inconscience et ma méconnaissance l’excèdent infiniment). Mais alors il s’avère qu’en étant à l’écoute des rêves et des intuitions profondes ainsi que des synchronicités, en m’efforçant de me pousser du chemin et de me laisser traverser, quelque chose en moi sait ce qu’il faut faire, dans l’instant, sans préméditation. Plus profondément encore, j’ai constaté en maintes occasions que, si je suis à l’écoute, quand il y a une décision importante à prendre, ce n’est pas « moi » qui la prend mais quelque chose d’autre, que je peux situer dans le ventre. L’attitude intérieure que je décris ici me semble être la clé de la liberté essentielle, d’une spontanéité radicale en contact avec l’être essentiel en nous, et cependant il est important de souligner que cette liberté ne va pas sans le respect d’un cadre éthique clair et strict, aussi strict que le cadre des lois physiques : qui crache en l’air sera mouillé...

J’accompagne bien souvent des transitions de vie et je constate à chaque fois que, quelque soit le "problème", la solution qui lui est amené vient d’au-delà du moi ; ce n’est pas le conscient qui décide. Le conscient doit apprendre à faire confiance à cela qui le guide du dedans, au travers des rêves, des intuitions... Et de façon souvent imprévisible, remarquable, le problème s’avère avoir été une porte vers un élargissement de conscience, une connaissance de soi. Une gnose, je vous dis ! 

Jung ne dit pas autre chose, en particulier dans son Commentaire sur le Mystère de la Fleur d’Or.


Retrouver notre vérité profonde

A partir de ce point, je dois préciser que je ne suis pas moi-même psychothérapeute, ni psychanalyste ou psychologue. Je ne ferai en aucun cas de fausse représentation à ce sujet. Tout au plus, si vous voulez cerner à partir d’où je parle, je peux accepter d’être défini comme onirologue, c’est-à-dire que je m’intéresse de façon passionnée aux rêves, et derrière ceux-ci, à la vie de l’âme – pour moi, simplement « ce qui aime » en nous. Je m’inscris dans le sillage de Jung, sans exclusive ni lui ériger une statue, et j’agis donc en tant qu’analyste de l’inconscient. J’ai la chance, en écoutant des rêves et le murmure de l’âme, en accompagnant des personnes qui marchent sur le chemin de conscience, d’assister à des événements psychothérapeutiques et des ouvertures de conscience. Mais je ne suis pas le  psychothérapeute. Ma position non identifiée à cette posture me permet d’observer qu’il y a autre chose à l’œuvre, qui tire parti de l’espace de parole et de travail intérieur que mes analysant.e.s et moi-même créons. J’aime aussi me présenter comme un chercheur invétéré – cela ne veut pas dire que j’ai trouvé grand-chose. Disons que c’est plutôt une tare. Je chéris plus les questions que les réponses…

Or justement, une fois que l’on sort de la perspective de la psychothérapie réparatrice, c’est-à-dire qui cherche avec raison à apporter des remèdes aux graves blessures qui ont été infligées à la psyché de nombre d’entre nous, un autre axe de travail se dégage. Celui-ci consiste en la recherche de notre être essentiel, de qui nous sommes en-deça des conditionnements, de l’adaptation à la société, de la façon dont notre histoire nous a modelé. Dürckheim souligne ainsi qu’aux personnes que l’on peut dire « malades » dont s’occupe la psychothérapie, s’adjoint désormais de plus en plus souvent des personnes que l’on peut qualifier de « normales », si tant est que cela existe, et de saines, qui fonctionnent en société, au travail et en relation, mais qui souffrent. Le diagnostic posé par Dürckheim est simple : ces personnes sont coupées de leur vérité profonde. C’est à ces personnes, à cette souffrance fondamentale qui concerne tout le monde, traumatisé.e.s ou non, que s’adresse l’affirmation de Jung sur la « thérapie véritable » par le numineux. Et Dürckheim de renchérir :

« L’expérience a montré que tout ce que l’homme réprime dans ce fond secret de son être, c’est-à-dire son désir de ne faire qu’un avec son être essentiel et de puiser dans cette source pour vivre, est à l’origine d’une souffrance extrême et lourde de conséquences, propre en particulier à l’homme déterminé par la civilisation rationnelle. Pour guérir cette souffrance, il existe une forme spéciale de thérapeutique que l’on peut qualifier d’initiatique (le mot initiation vient du latin initiare qui signifie montrer la voie conduisant aux profondeurs secrètes). »

Nous y voilà. Tout le développement par la suite de Dürckheim, dans ses exercices initiatiques dans la psychothérapie, va nous montrer que la seule chose qui peut guérir une telle souffrance est le contact avec le numineux. Il s’inscrit bien sûr en cela dans la suite de Jung, mais enrichit son point de vue de la pratique du zen et d’un contact rapproché avec les écrits de Maître Eckhart. On peut dire que d’une certaine façon, il radicalise Jung en montrant que la plupart des thérapies visent à restaurer un moi endommagé, mais qu’à un autre niveau, ce n’est pas le moi qu’il s’agit de guérir, mais du moi. Face à la souffrance, il cherche une percée expérientielle : « la méditation et la vie initiatique gravitent autour de deux pôles : l'expérience de l'Être essentiel, rédempteur et libérateur, et la transformation créatrice en une forme individuelle fondée sur l'Être essentiel. » Outre la méditation, le travail passe par le corps, par une reprise de contact avec le corps que « je suis » et non un corps que j'ai. Nous sommes loin là des pratiques spirituelles qui nous éloignent du monde, de la vie, de la matière – le piège typique de l’idéalisme spirituel dans lequel sont tombés les tenants du gnosticisme avec leur rejet de l’incarnation. Bien au contraire, il s’agit d’habiter entièrement cette existence, ce corps et de réveiller la « conscience sensitive », proche du « goût de l'Être » des mystiques, qui constitue pour Dürckheim une perception centrale sur la voie initiatique, étant à la fois le chemin et le but.


Chevaucher les questions

Mais il y a encore un aspect qui est au cœur de la voie gnostique telle que je l’envisage, que ne citent ni Jung ni Dürckheim. L’investigation fondamentale proposée par la tradition, et par exemple par Sri Ramana Maharshi, consiste en s’interroger : qui suis-je ? Et plus profondément, quand je pose une question : qui pose la question ? Qui cherche ? C’est un axe de travail qui s’impose tôt ou tard, en particulier à partir du moment où l’identification pure et simple à l’histoire personnelle, au moi, commence à se dissoudre. Mais bien souvent, le mental se raccroche aux branches de l’arbre dont il était en train de tomber en posant quelque chose comme « je suis la conscience », « je suis le Soi », etc. Il faut alors retirer le tapis de sous les pieds du méditant en l’interrogeant : qu’est-ce que la conscience ? Qu’est-ce que le Soi ? On en arrive nécessairement à travailler par là sur des koans zen, c’est-à-dire sur des questions qui ne trouveront aucune réponse si ce n’est une percée au-delà de la question. Le koan suprême est bien le « qui suis-je ? », que l’on peut travailler dans des retraites de méditations dites d’illumination intensive, mais en fait, il apparaît que nous sommes tous habités par des questions existentielles insolubles. Pour certain.e.s, ce sera « qu’est-ce que l’amour ? », pour d’autres « qu’est-ce que la joie ? » ou « qu’est-ce que la vérité ? », etc. Personne ne vous fournira jamais de réponse à une question de cet ordre. Vous pouvez lire autant de livre que vous voulez, tout au plus y entendrez-vous parler des réponses que les autres auront vécu, mais ce ne sera pas votre réponse, à moins qu’elle ne vous percute au fond de votre cœur. 

Mais alors, il est une voie très simple pour retrouver l’accès à notre vérité intérieure. Il n’est même pas besoin de se prendre pour un yogi méditant sur le koan fondamental « qui suis-je ? », ce qui peut sembler abstrait à beaucoup – ben, je suis moi, et alors ? 😆–, il suffit de suivre le fil de nos questions existentielles. Ce qui est merveilleux là, c’est que même un enfant de 4 ans a des questions existentielles qui peuvent nous emmener au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer. Il s’agit de ne pas donner de réponse fermée à de telles questions, mais qu’en fait, elles nous emmènent toujours plus loin dans l’Ouvert. Pour cela, une bonne question annexe est « qu’est-ce que tu ressens dans ton corps et dans ton cœur quand tu poses cette question, quand tu la laisses résonner en toi ? »

Rainer Maria Rilke traçait ce chemin en poète qui pouvait contempler la réalité de l’âme aussi bien que son contemporain Carl Jung quand il écrivait :

« Soyez patient en face de tout ce qui n'est pas résolu dans votre cœur. Efforcez-vous d'aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère. Ne cherchez pas pour l'instant des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne sauriez pas les mettre en pratique, les "vivre". Et il s'agit précisément de tout vivre. Ne vivez pour l'instant que vos questions. Peut-être simplement en les vivant, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses. »

Car il s’agit de tout vivre, et de faire confiance encore une fois au fait que quelque chose en nous connaît la réponse à la question, et nous appelle par le truchement de celle-ci. Elle ne se poserait pas à notre conscience si ce n’était que la question est enceinte de la réponse qu’elle veut amener au monde. Et dans cette réponse, il y a notre vérité essentielle, unique, celui ou celle que nous sommes !


Un paradigme thérapeutique universel

Il y aurait beaucoup à dire encore pour développer toutes les conséquences de l’affirmation de Jung sur la thérapie par le numineux, mais avec les éléments que je fournis ici, les personnes qui marchent sur le chemin qu’il pointe là auront, j’ose le croire, de bonnes provisions de route. Je ne crois pas inventer quoi que ce soit ici : il y a de nombreux auteurs contemporains qui développent des idées qui peuvent soutenir cette recherche. Outre Jung, Von Franz et tous mes maîtres en psychologie des profondeurs, incluant Dürckheim, j’ai une gratitude particulière pour Abraham Maslow, qui a fourni un équivalent séculier du numineux avec ses peak experiences, et pour Stanislas Grof qui est sans doute le représentant le plus systématique d'une thérapeutique fondée sur l'irruption du sacré dans la psyché, un héritier critique de Jung et de Maslow. On ne peut pas faire non plus l’économie de la lecture de Ken Wilber, en particulier pour échapper au piège de la confusion entre le prépersonnel et le transpersonnel – l’erreur pré-trans qu’il dénonce chez Jung – au risque sinon d’attendre du Père Noël qu’il nous amène l’illumination en cadeau dans nos chaussons. Mais surtout, il est important de souligner que si la thèse jungienne – « l'accès au numineux est la seule véritable thérapie » – énonce un paradigme thérapeutique qui traverse toute notre modernité, la guérison par le contact avec le sacré est une constante trans-civilisationnelle, qui traverse le temps…

Ainsi, la plus ancienne attestation documentée de ce paradigme remonte à la civilisation de Sumer. Pour les Sumériens, la médecine faisait partie de la religion, de la science et de l'art. Elle était d'abord religieuse puisqu'elle reliait corps physique et corps spirituel, tentant toujours de reconstituer l'homme dans sa globalité, dans son unité. Le fait le plus saisissant – et le plus directement homologue à la thèse jungienne – est celui-ci : à Sumer, il n'y a pas de mot pour nommer la maladie ; celle-ci n'est pour eux qu'un enténèbrement, c'est-à-dire une absence de lumière divine. La maladie est donc définie privativement comme éloignement du numineux, non comme désordre fonctionnel. Ce qui découle de cette ontologie est radical : la guérison en soi n'est pas le but premier qui préoccupe le médecin. Celui-ci, thérapeute et prêtre, agit afin d'aider son patient à trouver la Vie à travers les épreuves : ce sont des crises curatives qui préparent à des renaissances. Le médecin sumérien est fondamentalement un initiateur, au sens même que Dürckheim reprendra trois millénaires plus tard.

Le monde grec hérite directement de ce paradigme, en passant par l’Égypte. L'incubation est un rite répandu dans de nombreuses cultures anciennes. Sa forme la plus connue a été pratiquée dans les religions antiques ainsi que dans le christianisme des premiers siècles ; elle consistait à coucher dans ou à proximité d'un sanctuaire pour obtenir, en rêve ou par une vision, la réponse d'un dieu guérisseur. La structure du rite est précise : dans l'incubation thérapeutique, les malades se rendaient dans un temple dédié à Asklepios, dieu de la médecine, dans l'abaton. Lorsque le dieu touchait la partie malade, on guérissait... mais il pouvait aussi donner une prescription. Le décalque jungien est frappant : c'est le contact avec l'archétype numineux, ici sous forme onirique divine, qui opère la guérison.

La tradition chrétienne des Pères de l'Église n’est pas en reste. Elle élabore une sotériologie que l'on peut lire comme une thérapeutique spirituelle intégrale. Son concept central est la théôsis – la divinisation. Ce thème se précise chez Clément d'Alexandrie et Origène, puis se développe considérablement par la suite avec Athanase d'Alexandrie, Basile de Césarée, Grégoire de Nysse, tandis que Denys l'Aréopagite développe une mystique de la déification. La formule d'Athanase est restée jusqu’à devenir canonique : « Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu ». La chute n'est pas la transgression d'une loi morale mais une perte d'être, ou dirions-nous de contact avec le numineux, une dé-divinisation – et la guérison est un mouvement inverse : retrouver, par participation au divin, la plénitude ontologique perdue. Ce n'est pas la vertu qui guérit, c'est le contact avec l'être divin lui-même. Origène, lui, était convaincu que l'on peut « ruminer l'Écriture » et entrer ainsi dans un dialogue avec Dieu – inaugurant ce qui deviendra la lectio divina, pratique thérapeutique de l'âme par immersion dans le Verbe vivant.

Le soufisme développe avec une précision psychologique remarquable la doctrine de la maladie spirituelle et de sa guérison par contact avec le Réel (al-Haqq). La finalité du soufisme est la purification de l'âme et la réalisation de soi en tant qu'homme universel, c'est-à-dire le dépassement d'un ego primaire, illusoire, en proie au vice et au mal, au profit d'un ego pacifié qui renoue avec son origine divine « primordiale ». Rûmi pose explicitement la souffrance comme appel : la séparation douloureuse de la flûte de roseau arrachée à la roselière est la métaphore de l'âme séparée de son origine divine. La souffrance n'est pas à supprimer mais à traverser, car elle est la voix même de l'aspiration au retour. Rûmi dit : « Ton devoir n'est pas de chercher l'amour, mais simplement de chercher et trouver toutes les barrières que tu as construites contre lui. » La guérison, ici, est levée de l'obstacle entre l'âme et son origine numineuse. Pour Ibn ʿArabī, toute souffrance est en dernière analyse contraction de cette l’âme qui devient opaque à la lumière divine – et la guérison est dilatation , réouverture de l'âme à sa propre transparence au divin. Le concept de fanāʾ (extinction de soi) est ici l'homologue exact de ce que Dürckheim nommait « guérir du moi » : le fanāʾ – extinction de soi en Dieu – est le but ultime du soufi. « Meurs avant de mourir », dit Rûmi à la suite du Prophète, et cette injonction est au cœur de la voie initiatique : c’est l’identification au moi qui meurt, et laisse émerger ce qui ne meurt pas...

Enfin, le bouddhisme zen cher à Dürckheim, mais dans lequel Jung se reconnaissait aussi, offre peut-être la formulation la plus structurée de l'équation souffrance-illusion du moi-guérison par l’éveil. Le diagnostic du Bouddha dans les Quatre Nobles Vérités est d'une précision clinique : il pointe que la source de la souffrance dans la vie humaine vient de l'ignorance de notre véritable nature, et de la soif qui en découle. La maladie est l'ignorance ontologique, c’est-à-dire encore une fois l’agnosia, l’inconscience – exactement comme à Sumer elle était enténèbrement. Le satori, l’éclair de conscience dans lequel le rêve éveillé du mental est percée, est alors la guérison radicale : il représente une compréhension claire et directe de la réalité, au-delà des illusions du moi et de la dualité, et conduit à une transformation intérieure plus stable. Dans sa portée libératrice : réaliser le satori du zen, c'est devenir un être totalement libre, débarrassé de toute chaîne, un être qui, n'étant plus attaché aux formes de la matière et de l'esprit, se reconnaît vraiment tel qu'il est et fait face à l'existence et à la non-existence de ce monde, à la vie et à la mort, au bien et au mal…

Finalement, pour revenir chez nous, je rappellerai simplement les mots de Jean-Yves Leloup qui pose fort bien le cadre de notre travail : « Le thérapeute ne guérit pas, il prend soin et c'est le vivant qui guérit. Le thérapeute n'est là que pour mettre le patient dans les meilleures conditions possibles pour que le vivant agisse et que la guérison advienne. »

Pour poursuivre cette recherche, il y a donc de nombreux auteurs contemporains à lire et à relire, à commencer par Jung, et de nombreuses pratiques à explorer, qui ne sont pas que jungiennes : les jungien.ne.s n’ont pas le monopole du numineux, loin s’en faut. Il semble que ce contact avec le numineux soit un besoin de plus en plus important pour notre époque tant fleurissent d’approches diverses de ce sujet. Tout au plus Jung peut-il nous fournir un axe d’intégration de cette diversité. Il est aussi nécessaire de revenir aux sources ancestrales, et sans doute de sortir de notre logiciel occidental. Dans ce sens, il importe de se garder du colonialisme spirituel qui tend à piller les autres cultures tout en prétendant les expliquer et les réduire à notre façon de voir les choses. A l’inverse, il faut avoir l’humilité de les laisser nous enseigner et nous éclairer sur nos zones aveugles car le sacré est souvent enchâssé dans ces cultures d’une façon bien plus vivante que dans la nôtre – ne serait-ce pas toute la culture occidentale qui est malade d’une coupure avec le numineux? Pour ma part, je cherche en particulier à féconder cette réflexion par l’apport de Henry Corbin qui nous rend accessibles les trésors de la gnose islamique et soufie – il y a là toute une psychologie initiatique dont nous pouvons nous inspirer. Et peut-être – cela sera le sujet d’un autre billet – la guérison de nos âmes réclame-t-elle que nous nous attelions à la guérison de l’Âme du Monde à laquelle nous invitait Corbin ? 

Un tableau d'Arcabas

Verticalisons la vie !

Quand je me suis interrogé sur comment intituler ce billet de blogue, j’étais bien embêté car je ne voulais pas reprendre le terme de « psychothérapie initiatique » avancé par Dürckheim et repris par Leloup – le terme « initiatique » me paraissait trop ronflant. Il y a trop d’inflation projective attachée à ce terme d’initiation. Je me souviens en rigolant d’un homme qui, au cours d’un stage avec Richard Moss, s’était levé et avait expliqué qu’il était passé par telle et telle initiation. Richard avait coupé son flot de paroles avec un simple « non » et la baudruche s’était dégonflée, l’homme s’était rassis. Je ne voulais pas non plus utiliser quelque référence trop directe à la psychologie transpersonnelle ou à la psychologie sacrée, termes qui renvoient au livre éponyme de Jean Houston mais aussi au travail de Julie Gille, que j’ai récemment assistée dans un stage sur ce thème. Nous travaillons dans le même champ, c’est certain, mais je ne voudrais pas lui faire de l’ombre : il est trop habituel que lorsqu’un homme prend la parole, il invisibilise la femme qui dit des choses au moins aussi intéressantes sur le même thème...

J’aurais pu aussi parler de psychothérapie archétypale, mais le terme réfère directement à la psychologie archétypale de James Hillman, qui est une grande source d’inspiration mais à laquelle je n’inféode pas ma démarche. Dans tous les cas, il est bien question d’un soin de l’âme par le contact numineux avec les archétypes, et au-delà de ceux-ci, avec le Soi. Mais j’observe comment bien souvent les personnes avec qui j’échange se font des nœuds au cerveau en essayant de comprendre de quoi il s’agit quand nous parlons d’archétypes, et à fortiori du Soi. Or les archétypes, on les éprouve, on les rencontre comme des réalités vivantes… mais on ne peut guère comprendre de quoi il retourne si on n’en a pas fait l’expérience. Quant au Soi, j’en parle beaucoup mais je suis un adepte de la prescription d’Allan Watts consistant en se laver la bouche quand on emploie des mots plus gros que nous. Il fait remarquer que les bouddhistes zen se lavent la bouche après avoir prononcé le nom « Bouddha » et se demande ce qu’il adviendrait si fidèles et prêtres se lavaient la bouche après avoir parlé du Christ. Je pense que les jungiens devraient en faire autant quand ils parlent du Soi. 

J’étais donc bien embêté jusqu’à ce que survienne cette idée de parler d’une psychothérapie verticale, cherchant à unir le bas et le haut dans notre psyché par le truchement du contact avec le numineux. Il se trouve que ce terme fait écho à ce que j’ai exposé dans ma présentation de l’accompagnement psycho-spirituel dans une perspective jungienne, où je pose en contraste l’horizontalité de la démarche psychothérapeutique qui s’intéresse à l’histoire et à ce qui a mal tourné dans celle-ci, et la verticalité de l’approche dite spirituelle, ou transpersonnelle. Je me cite moi-même : « il s’agit tout à la fois de bien distinguer ce qui est de l’ordre du psychique et de celui du spirituel – et par exemple du personnel et du transpersonnel, de l’histoire de la personne et de la verticalité qui transcende cette dernière – et cependant de bien les articuler. » Tout à coup, avec cette idée de parler d’une psychothérapie verticale, j’ai trouvé que j’avais de la suite dans mes idées. En plus, je pouvais y voir un clin d’œil à mes ami.e.s adeptes du divan, lieu d’une horizontalité indéniable, tandis que je serais porté à privilégier une démarche ambulatoire et à proposer à mes analysant.e.s d’aller marcher en montagne, ce qui fait du bien à la verticalisation. Mais je dois dire que je n’ai absolument pas l’intention de créer une école de psychothérapie verticale. En fait, il y a là, dans ces mots même, une boutade qui m’a fait rire car ils renvoient en fait à la poésie verticale, titre d’un livre d’un de mes poètes préférés, Roberto Juarroz. Je lui laisse le dernier mot de ce long billet :

Peut-être nous faudrait-il 
apprendre que l’imparfait
est une autre forme de la perfection :
la forme que la perfection
    assume
pour pouvoir être aimée.

Et :

Je suis éveillé.
Je m’endors.
Je rêve que je suis éveillé.
Je rêve que je m’endors.
Je rêve que je rêve. 

Je rêve que je rêve
que je suis éveillé.
Je rêve que je rêve
que je m’endors.

Je rêve que je rêve
 que je rêve.

Je suis éveillé.

                (Roberto Juarroz, poésie verticale)


 

samedi 13 juin 2026

Gnose jungienne


Toutes les illustrations de cet article, sauf la dernière photographie, proviennent du Livre Rouge de Jung. Si vous préférez lire cet article sans illustrations, ou que vous voulez l'imprimer pour le lire sur papier, vous pouvez le télécharger ici en format PDF : GnoseJungienne.pdf.
 
Temps de lecture estimée : 30 minutes. 
 
Plusieurs personnes m’ont interrogé en privé dans les jours suivant la publication de mon dernier article (Non pas une psychanalyse !), qui les jetait dans une interrogation teintée parfois de désarroi : mais alors, si la voie ouverte par Jung n’est pas une psychanalyse, qu’est-ce que c’est ? Tout d’abord, qu’il me soit permis de leur répondre par une boutade : et bien c’est du Jung, bien sûr, et rien d’autre ! Ce dernier a suffisamment insisté sur la nécessité pour chacun de tracer son propre chemin pour qu’il ne soit pas nécessaire de le mettre dans une boîte conceptuelle qu’il aurait sans doute considéré être un cercueil – dès lors où l’on vous catégorise, on plante quelques clous pour vous enterrer, n’est-ce pas ? C’est de cela qu’il voulait parler, me semble-t-il, quand il évoquait la façon dont tout ce qui avait été feu et vent dans sa vie serait à titre posthume mis dans l’alcool et changé en préparation morte…

Il y a cependant une façon de répondre à cette question qui, j’ose le croire, libère un souffle brûlant qui parcourt toute l’œuvre de Jung. Il est malaisé d’apporter une telle réponse cependant car elle risque de se heurter à beaucoup d’ignorance et de malentendus, et à une confusion bien plus grande encore que celle entretenue par la notion d’une psychanalyse jungienne. J’oserai cependant m’y risquer en espérant simplement que l’idée que je propose ici amènera des éléments de réflexion fertile à quelques esprits ouverts. Ce sont les ennemis les plus féroces de Jung qui ont sans doute le mieux saisi de quoi il s’agissait car ils reconnaissaient en lui quelque chose qui pouvait échapper à ses supporters. Je songe en particulier à Martin Buber qui l’accusait d’être un gnostique, ce dont il s’est toujours défendu. Françoise Bonardel, dans son étude remarquable Jung et la gnose, éclaire ce point en soulignant que Jung ne peut pas être considéré comme un héritier du gnosticisme antique mais était un gnostique à sa façon propre. Cela ressort en particulier dans la façon dont Jung a répondu vers la fin de sa vie à un journaliste de la BBC qui lui demandait s’il croyait en Dieu : « je ne crois pas, je sais. » Cette affirmation est paradoxale dans la bouche de Jung car il s’est toujours refusé aux formulations métaphysiques, se contentant d’énoncer des faits psychologiques. Mais son obédience de cœur ressort en maints autres endroits, et par exemple quand il écrit en 1929 au professeur W.R. Corti : « Jésus, Manès, Bouddha, Lao-tseu sont pour moi les quatre piliers du temple spirituel. » Manès, connu aussi sous le nom de Mani, est le fondateur du manichéisme, une forme tardive de gnosticisme... 

Mais il y a plus. Jung est l’enfant d’une époque qui voulait savoir plutôt que croire, et il a cherché toute sa vie à répondre à la crise de foi de son père pasteur. Il a constaté à un certain moment la mort de Dieu au sens nietzschéen et s’est interrogé sur le devenir des valeurs spirituelles qui animaient notre civilisation. Il a cherché désespérément quels pourraient être les fondements d’un nouveau mythe pour notre civilisation, c’est-à-dire comment pourrait se renouveler le christianisme. Il s’est intéressé de façon passionnée aux anciens gnostiques, en lesquels il croyait voir les premiers psychologues de l’inconscient, mais il a constaté aussi les limites de leurs propositions. Et puis il a vécu une expérience intérieure déroutante dont le Livre rouge rend compte, qu’il a passé le reste de sa vie à tenter d’expliciter. Ce n’est que par la suite de cette expérience intérieure qu’il a découvert d’anciens textes taoïstes et alchimistes qui parlaient de la même chose, ce qui lui a donné un ancrage historique. Mais dès lors, la question de savoir si Jung était un gnostique ou non est peut-être mal posée. Ce n’est pas cela qui importe. La véritable question, celle qui réclame que nous l’explorions, c’est : 

Jung a-t-il ouvert une nouvelle voie d’accès à la gnose, ou du moins, a-t-il plus ou moins reformulé l’ancienne voie en termes accessibles à notre modernité ? L’étude de la psychologie de Jung, ou mieux, le travail avec l’inconscient dans l’approche que Jung a défini, nous donne-t-elle une chance de parvenir à la Vérité vivante ?

Je vous livrerai ci-dessous le fruit d’une recherche de plusieurs années qui a été initiée par une interpellation amicale dans laquelle un gnostique contemporain se réclamant de la tradition cathare m’a dit que nous étions « frères en gnose jungienne ». L’expression m’a stupéfié sur le moment, et je n’ai eu de cesse depuis d’investiguer la question : existe-t-il quelque chose comme une gnose jungienne ? J’oserai répondre « oui » désormais, avec des pincettes cependant car ce gros mot de « gnose » est mis à toutes les sauces, même les plus malodorantes, et je n’aime pas me payer de mots. Mais il faut bien le dire, comme Jung lui-même l’affirmait dès 1934 en écrivant que « ce qu’on appelle exploration de l’inconscient  dévoile en fait et en vérité l’antique et intemporelle voie initiatique » : la psychologie analytique de Jung nous donne les moyens conceptuels de retrouver et reformuler l’ancienne gnose dans des termes contemporains. Et Françoise Bonardel ne dit finalement pas autre chose, me semble-t-il, quand elle souligne l’affinité structurelle entre la gnose ancienne et la psychologie analytique. Il y a là une homologie profonde : la démarche de Jung reconduit l'acte gnostique fondamental — la connaissance salvatrice de soi comme accès au divin — en le transposant dans le langage du travail avec l'inconscient, de la relation au Soi et de l'individuation.

La question ici posée peut sembler absconse à beaucoup, qui ne savent pas ce qui est impliqué derrière ce gros mot de « gnose » ou n’en ont entendu parler que par des gourous prétendant monnayer une connaissance secrète réservée à une élite. Cependant, elle concerne la plupart d’entre nous car elle reconduit à des interrogations qui sont au cœur de notre modernité et de ce que Henry Corbin désignait comme « le combat pour l’âme du monde », et peut-être même désormais la lutte désespérée pour la vie de l’âme tout court dans notre monde. Avec Jung, il ne s’agit pas d’une ancienne gnose remise à neuf avec les oripeaux de notre époque par un gnostique déguisé sous les traits d’un psychologue. C’est une gnose moderne, complètement actuelle, élaborée par un moderne pour les modernes que nous sommes, qu’il nous permet d’envisager. Ce pourrait même être une gnose qui appartient en fait au futur, un avenir que Jung envisageait intuitivement : il se pourrait que nous ne soyons qu’aux prémisses du mouvement spirituel qui permettra de la comprendre et de l’estimer à sa juste valeur...


Quelques précisions utiles

Avant d’aller sur le cœur de notre sujet en examinant les relations de Jung avec la gnose, je veux préciser de quoi il n’est pas question ici, et peut-être dissiper un malentendu. Une collègue que j’estime beaucoup m’a interpelé sur Facebook à la suite de la publication de mon article sur la psychanalyse jungienne en me disant : « Ce que tu dis est juste pour quelqu’un qui a un parcours d’individuation, sans drame objectif dans le passé. C’est rare. » Et elle a pointé fort justement que la démarche que je décrivais ne s’applique pas aux personnes qui viennent soigner auprès de nous des traumatismes refoulés précocement. Elle soulignait l’inanité dans ce contexte du travail avec les traumas infantiles du propos de Jung que j’ai cité où il déclare : 

« Ce que le malade doit apprendre, ce n’est pas comment on se débarrasse d’une névrose mais comment on l’assume et on la supporte. Car la maladie n’est pas un fardeau superflu et vide de sens; elle est nous-mêmes; nous-mêmes en tant que « l’autre » que l’on cherche à évincer. »

Je lui ai répondu qu’il n’est pas question de névrose, c’est-à-dire de division en soi-même, quand nous travaillons avec des abus, des viols ou des violences qui ont atteint l’intégrité de la personne, et qu’il ne faut donc pas tout mélanger. Et il faut le dire clairement : le travail avec les dimensions transpersonnelles de l’être ne règle pas les difficultés rencontrées aux niveaux prépersonnel et personnel, sauf guérison miraculeuse hors de notre ressort. La prise en considération de l’individuation apporte au mieux un élargissement de perspective quand nous sommes aux prises avec des traumatismes graves. C’est une erreur de réduire la démarche de Jung à une psychothérapie ou une psychanalyse, mais cela ne veut pas dire que la thérapie et la psychanalyse soient dépourvues de valeur ; il faut commencer par aider autant que possible à la restauration l’intégrité de la personne, et privilégier donc la thérapie, avant de discuter d’individuation et du sens de l’existence.

Cette estimée collègue me disait se définir clairement comme « psychanalyste jungienne », en référant à l’étymologie qui veut que la psychanalyse soit l’art de dénouer les nœuds de la psyché. Elle me donne ainsi l’occasion de préciser que je n’attaque pas les psychanalystes, jungien.ne.s ou autres, et qu’il ne me dérange pas du tout que quelqu’un se définisse comme « psychanalyste jungien.ne » si cette personne comprend la spécificité de la démarche de Jung et ne la réduit pas à la doxa dominante. Je peux même me réjouir que la psychanalyse soit enrichie par la vision jungienne de l’individuation. Et il me semble que lorsque nous travaillons avec des personnes profondément blessées par la vie, nous rejoignons les gnostiques dans leur préoccupation devant l’existence du Mal dans ce monde. Je prends donc l’entière responsabilité du malentendu que la maladresse de mes mots a pu générer, et je prie les personnes que ma charge contre la psychanalyse jungienne ont pu blesser de me pardonner cette maladresse. 

Il est important de souligner que cette gnose jungienne ne nous enferme pas dans une métaphysique fumeuse coupée de la réalité, que ce soit d’une part des souffrances traumatiques, de la psychopathologie et de la nécessité du travail thérapeutique, et d’autre part de la lutte nécessaire au niveau collectif contre les violences faites aux humains – et en particulier aux femmes et aux enfants –, violences au vivant en général, parmi lesquelles j’inclus la mise en coupe réglée de la nature, la technicisation à outrance de nos vies, le colonialisme, l’esclavage, l’impérialisme et les rationalités économiques destructrices, etc. – autant de sujets auxquels Jung semble avoir été malheureusement relativement indifférent. Il ne s’agit donc pas ici de nourrir de fausses oppositions, par exemple entre Freud et Jung, mais simplement de faire ressortir le feu et le vent spirituels dans la démarche de ce dernier que la rationalité ambiante tend à changer en préparation morte. Il ne s’agit pas non plus de faire de Jung un prophète ou un gourou proposant une voie toute tracée : la gnose qu’il a explorée n’a de valeur que comme base pour nos propres explorations. Tout au plus a-t-il été un visionnaire qui a été traversé par quelque chose qui, dans ses propres termes ressemblait à une « coulée de lave », auquel il a tenté de donner forme – un quelque chose qui avait des accents gnostiques comme le laisse entendre l’ouverture des Sept sermons aux morts, le texte peut-être le plus étrange que Jung ait écrit sous une sorte de dictée invisible :

« Les morts s’en revenaient de Jérusalem où il n’avaient pas trouvé ce qu’ils cherchaient.  Ils me prièrent de les laisser entrer et, suppliants, ils firent appel à ma parole. »

Peut-être sommes-nous nous-mêmes ces morts, et avons-nous besoin d’entendre à nouveau, de façon renouvelée, la parole qui a traversé l’œuvre de Jung pour revivifier l’esprit de notre temps, moribond. Mais j’ajouterai tout de suite que le vieux sage de Küsnacht n’a pas le monopole de l’approche psycho-spirituelle de l’existence : il y a beaucoup d’autres voies fort intéressantes, et elles s’éclairent les unes les autres. Sans doute devrions-nous admettre d’emblée qu’aucune de ces voies n’est complète en elle-même, ne rend compte de la totalité du Mystère central qu’elles tentent de circonscrire et auquel elles donnent accès. Elles ont toutes un point aveugle, par lequel elles se relient aux autres dans une chaîne d’or. Plus que jamais se vérifie l’adage de Nicolas Flamel : 

« De la discussion jaillit la lumière. »

Si donc je souhaite rendre à Jung ce qui lui revient, c’est pour favoriser le dialogue dans l’ouverture. Mais tout d’abord, il nous faut examiner ce qu’on entend par ce terme de « gnose ».


Mais qu'est-ce donc que la gnose ?

Le mot « gnose » nous vient du grec ancien γνῶσις, gnôsis, qui signifiait « connaissance ». Internet nous explique que ce terme relève des domaines de la religion et de la philosophie, et désigne une doctrine affirmant que la connaissance de Dieu est intuitive, et qu’elle est le résultat d’une révélation intérieure. À l'époque du christianisme primitif, le mot a été employé en particulier par Paul de Tarse (1 Cor 1, 5), puis par un certain nombre de théologiens orientaux. A cette même époque ont fleuri tout un ensemble de mouvements spirituels définis, souvent péjorativement, comme gnostiques car ils considéraient que Jésus était venu amener une connaissance libératrice. On les connaît surtout par leurs ennemis au sein de la grande Église qui les désignait comme hérétiques, les a poursuivis et a détruit leurs livres. Ces gnostiques croyaient généralement que nous venons d’un monde spirituel dont nous avons chuté, et auquel nous devons retourner par la vertu d’une connaissance secrète ; ils se rejoignaient malgré leur diversité dans une commune détestation du monde, qu’ils considéraient souvent sous l’emprise d’un dieu usurpateur. A partir du IVème siècle, ils ont été effacé de l’Histoire par l’alliance aux relents totalitaires entre l’Église et l’Empire romain. On les retrouve cependant aux marges de ce dernier, dans la proximité par exemple de l’islam naissant, et le courant d’idées qu’ils représentaient n’a cessé de resurgir tout au long des siècles, par exemple sous la forme des Bogomiles puis des Cathares – on mesure le danger qu’ils représentaient pour Rome à la violence génocidaire de l’Église face à ces résurgences. On peut considérer que des mystiques comme maître Eckhart et Jakob Böhme ont été des représentants pour leur époque d’une gnose éternelle qui ne cesse de refleurir jusque dans notre modernité, et dont Jung, nous le verrons, n’est guère éloigné. Et la gnose, comme une taupe de l’Histoire, ne cesse de déjouer la répression qui tenta de l’oblitérer ; c’est ainsi qu’en 1945, à Nag Hammadi, on découvrit enfouie sous les sables une impressionnante bibliothèque gnostique que des moines avaient mis à l’abri – événement archétypique pour notre époque !

A ce panorama général et surtout chrétien, il faut ajouter en contrepoint la gnose islamique ('irfān, ma'rifa) que Henry Corbin nous a explicitée : il s’agit là d’une connaissance ésotérique transmise dans une chaîne d'initiation, qui dévoile le sens intérieur (bāṭin) derrière le sens apparent (ẓāhir) du texte révélé, et invite à un voyage initiatique pour revenir au Principe. Corbin s’est particulièrement intéressé à la forme ismaélienne de cette gnose islamique, qui cherche dans la lecture du Coran à remonter à la Source de la révélation par une herméneutique, le ta'wīl. Nous verrons qu’il y a d’une certaine façon une gnose commune à toutes les religions abrahamiques – le judaïsme, le christianisme et l’islam – qui constitue un courant souterrain à ces confessions exotériques et laissait entrevoir à Henry Corbin, vers la fin de sa vie, la possibilité d’une harmonie abrahamique qu’il appelait de ses vœux. Nous pourrions élargir notre étude de la gnose aux religions orientales, ce qui ferait ressortir qu’il s’agit d’un phénomène universel avec d’infinie variations mais qui toujours cherche à dissiper l’ignorance, ou ce que nous appellerions désormais l’inconscience qui est la source de notre souffrance la plus profonde... Mais il nous faut rester avec Jung, qui s’est abreuvé à cette rivière sous la rivière quand il a découvert la possibilité d’une lecture symbolique de l’Alchimie.   

Enfin, c’est peut-être la définition donnée en avril 1966 par le Congrès de Messine du gnosticisme qui est peut-être la plus éclairante. Il se dégage en effet une constante dans toutes les philosophies dites gnostiques. Il s’agit de : 

« La conception de la présence en l’homme d’une étincelle divine… tombée dans ce monde soumis au destin, à la naissance et à la mort, et qui doit être réveillée par la contre-partie divine du Soi, pour être finalement réintégrée. »

Il importera pour la suite de notre étude de soigneusement distinguer la gnose en tant que mode de connaissance distinct de la perception sensible et de la raison discursive, des différentes forme de gnose rattachées au gnosticisme historique. Il faudra en particulier éviter d’assimiler la gnose au dualisme anti-cosmique qui caractérise bien souvent le gnosticisme. Il nous faudra nous inscrire dans la tension entre les multiples gnoses au langage et aux conceptions spécifiques à une époque et un milieu, avec des relents souvent sectaires et élitistes dénotant une certaine inflation d’un point de vue jungien, et la gnose elle-même : un état de conscience, ou pourrait-on dire d’éveil – de sortie d’une agnosia, c’est-à-dire d’une inconscience, d’un sommeil – qui constitue le but commun, au moins fantasmé, de tous ces mouvements, et en définit l’essence.


Une connaissance transrationnelle

A partir de là, il est intéressant de croiser les définitions données plus précisément par Jung, Corbin, et d’autres auteurs, de cette fameuse gnose. Pour Jung, il s’agit d’une « connaissance psychologique dont les contenus dérivent de l'inconscient. Elle a atteint ses intuitions en se concentrant sur le "facteur subjectif", qui consiste empiriquement en l'influence démontrable que l'inconscient collectif exerce sur l'esprit conscient. » Remarquons comment il prête le flanc ici à l’accusation de psychologisme dont il a dû souvent se défendre face à des critiques traditionalistes : qu’est-ce donc qu’une « connaissance psychologique » ? Nous y reviendrons. Dans le Livre rouge, il précise :

« Il s'agit d'une connaissance de nature irrationnelle, qui se distingue de la pensée arbitraire. C'est un événement, une chose qui se révèle de soi-même, une activité de l'esprit qui est le résultat d'une position spirituelle tout à fait spécifique. »

Plutôt que de parler d’une « nature irrationnelle » de cette connaissance, il vaudrait peut-être mieux en évoquer la dimension transrationnelle, au-delà du rationnel. Nous l’inscrirons alors dans la vision plus générale de la perspective  transpersonnelle, au-delà du personnel. Cependant, le point essentiel ici est qu’il s’agit d’une connaissance événementielle : elle advient, du fait d’une position spirituelle spécifique, sans que rien ne puisse la forcer. C’est une révélation intérieure. Pour Bonardel : 

« La psychologie analytique comporte donc bien une dimension "gnostique" dans la mesure où l'exploration de l'inconscient suppose une intériorisation, une introversion comparable à celle pratiquée par les anciens gnostiques pour qui la connaissance de son soi véritable, distinct de l'âme, ne relevait pas de la raison mais d'une révélation supposant qu'on se détourne du monde pour mieux se retourner vers soi. »


Une connaissance par le cœur et les images

Pour Henry Corbin, la gnose islamique est une connaissance par le cœur et l’imagination active. Il en trouve l’illustration particulièrement chez Molla Sadra qui raconte :

« Lorsque j'eus persisté dans cet état de retraite, incognito et de séparation du monde, pendant un temps prolongé, voici qu'à la longue mon effort intérieur porta mon âme à l'incandescence ; par mes exercices spirituels répétés, mon cœur fut embrasé de hautes flammes. Je connus des secrets divins que je n'avais encore jamais compris ; des symboles chiffrés se dévoilèrent à moi, comme jamais n'avait pu jusqu'alors me les dévoiler aucune argumentation rationnelle. »

L'organe de cette connaissance est l'imagination créatrice (imaginatio vera), qui donne accès au monde imaginal. Pour Corbin, cette imagination n’invente pas des images mais elle perçoit des formes ayant une réalité propre au domaine imaginal, c’est-à-dire appartenant à une dimension intermédiaire entre le sensible et l'intelligible pur, tout aussi réelle que la matière. C’est là un point de tension entre Corbin et Jung car ce dernier considère seulement la réalité psychique des images sans se prononcer sur leur réalité ontologique. Hormis cette discussion métaphysique sur la nature de la réalité perçue par l’imagination créatrice, Jung et Corbin tombaient entièrement d’accord sur la nature médiatrice des images, que ce soit celles des rêves ou de l’imagination active...

Un autre point de vue intéressant sur la gnose est celui de Jean-Yves Leloup, qui distingue quatre types de gnose :

- la gnose moniste : connaissance de l'Un, de l’unité sous-jacente au Tout – c’est la gnose de l’Advaïta Vedanta, de l’Infini...

- la gnose dualiste :  connaissance de la dualité (dualisme) – ce serait la gnose du gnosticisme, qui est fondamentalement dualiste.

- la gnose de l’entre-deux, de ce qui fait le lien entre les deux envisagés précédemment : « gnose de l’imaginal », de l’espace intermédiaire des images.

- et enfin une quatrième gnose, qu’il dit « patristique » et qu'il considère comme complète car elle intègre les 3 précédentes. C’est la gnose de la theosis, de la transfiguration.

Quand on parle de gnose, il faut donc savoir de quelle gnose on parle. 

Il souligne que « la connaissance gnostique révèle, et non pas invente », et l’envisage comme une anamnèse : on redécouvre, on se souvient dans la gnose d’une réalité connue au profond, qui nous dépasse. Il explique :

« La connaissance n'est pas le savoir. Si le savoir est la capacité de l'intelligence à acquérir des savoirs, la connaissance est la capacité de cette intelligence à redécouvrir ce qu'elle appréhendait déjà. Cette Connaissance, appelée Gnose par les anciens, nous dépasse largement. Tout comme la Vérité, nous pouvons tout au plus aspirer à en découvrir certains aspects. »

Pour Leloup, la foi n’est pas contradictoire avec la gnose, au contraire. Il affirme :

« La foi conduit à la gnose et la gnose à l'Agapé. »

C’est-à-dire, à la plus haute expression de l’Amour. 


L’agnosticisme épistémologique de Jung

Si l’on définit l’inconscient comme ce que nous connaissons sans le savoir vraiment, c’est-à-dire sans l’avoir rendu conscient, Jung et Leloup s’accordent parfaitement même si ce dernier tient, en bon chrétien et comme les mystiques musulmans chers à Corbin, à ce que la source de la révélation soit divine – c’est là que Jung s’avère peut-être le plus moderne, car il ne démord pas d’un agnosticisme épistémologique. Jung ne parle pas de Dieu comme réalité métaphysique, mais comme fait psychique seulement. Ainsi explique-t-il : 

« Je ne suis pas concerné par la question de savoir si Dieu existe vraiment ou non. Je ne suis concerné que par ce qu'on affirme, et la structure et le comportement de cette affirmation m'intéressent. »

C’est ce qui lui vaut d’être taxé de « psychologisme » par Corbin et d’autres, alors que Jung ne fait pas dans le réductionnisme psychologique, qui consiste en expliquer par exemple la dévotion religieuse par une sublimation de la libido désirante, mais il s’en tient à une position kantienne. Dans une lettre, il explique : 

« Pour moi ce concept ne relève que de la théorie de la connaissance. En un sens je pourrais dire de l'inconscient collectif qu'il est exactement la même chose que ce qu'Emmanuel Kant disait de la chose en soi ». 

L'usage que fait Jung de la notion de transcendance se situe dans la lignée de Kant : elle désigne ce qui est inaccessible à la conscience, et non une quelconque qualité surnaturelle. Parler de transcendance est, pour Jung, une manière de qualifier les limites de notre conscience et de notre connaissance, et non un recours à une réalité religieuse ou magique. Vers la fin de sa vie cependant, Jung a commencé à dépasser cette position en parlant de l’Unus Mundus, quand il a envisagé une réalité sous-jacente dont la psyché et la matière ne seraient que deux faces complémentaires et irréductibles — une seule et même réalité fondamentale. C’est à cette réalité, que Jung a désigné aussi comme étant une « psyché objective » que la gnose donne accès. Il préférait semble-t-il ce terme à la notion d’inconscient collectif car il impliquait que les archétypes ne sont pas des représentations subjectives mais des structures qui s'imposent au sujet de l'extérieur, comme des réalités autonomes.


Une connaissance unitive

En résumé, la gnose est une connaissance transrationnelle qui advient comme un événement intérieur tenant de la révélation et de l’anamnèse, favorisée par une introversion radicale et médiatisée par des images vivantes, d’une réalité qui nous dépasse. C’est une connaissance par le cœur, nous disaient les anciens. Pour compléter ces éléments, il faut ajouter que c’est une connaissance unitive et transformatrice : elle abolit la distance entre le sujet et l’objet car c’est une connaissance par identité, où le connu et le connaissant sont un, et elle transforme nécessairement ce dernier. Elle peut en effet être rapprochée de ce que René Guénon appelait l’intuition intellectuelle :

« L'intuition intellectuelle est même plus immédiate encore que l'intuition sensible, car elle est au-delà de la distinction du sujet et de l'objet que cette dernière laisse subsister ; elle est à la fois le moyen de la connaissance et la connaissance elle-même, et, en elle, le sujet et l'objet sont unifiés et identifiés. »

Frithjof Schuon expliquait que « l'intuition intellectuelle est une participation directe et active à la Connaissance divine » ce que nous pouvons traduire en termes jungiens en disant que la gnose est une participation directe et active à la connaissance du Soi. C’est le Soi qui connaît en nous. Nous retrouvons là l’intuition fondamentale de Maître Eckhart qui disait : 

« L’œil par lequel je vois Dieu est le même œil par lequel Dieu me voit. Mon œil et l’œil de Dieu sont un seul et même œil, une seule et même vision, une seule et même connaissance, un seul et même amour. »

Ibn Arabi lui fait écho quand il déclare :

 « La connaissance de soi est la connaissance de Dieu. Qui se connaît soi-même connaît son Seigneur. »

Et il ajoute encore :

« Le cœur du gnostique ('ārif) est le miroir dans lequel Dieu se contemple Lui-même. Le gnostique ne connaît pas Dieu — il est le lieu où Dieu Se connaît. »


Une connaissance transformatrice

Nous en arrivons ainsi enfin au point décisif : tous les gnostiques sont d’accord pour affirmer que la marque distinctive de la gnose par rapport à tout autre mode de connaissance est le fait que c’est une connaissance qui transforme celui ou celle qui connaît. On lit ainsi dans l’Évangile de Vérité, un texte valentinien du IIème siècle :

« À partir du moment où il y aura connaissance du Père, la déficience cessera d'exister. Comme il en est de l'ignorance chez une personne : à partir du moment où elle connaît, se dissipe d'elle-même son ignorance, comme il en est de l'obscurité qui se dissipe lorsque paraît la lumière, ainsi la déficience se dissipe-t-elle pareillement dans la plénitude. »

Leloup commente :

« Dans cet évangile, la "bonne nouvelle" c'est la vérité (aletheia, éveil) qui rend libre ceux qui l'écoutent et la contemplent. L'ignorance et l'oubli sont causes de tous les maux qui obscurcissent et déchirent les êtres humains. »

Jung évoque la transformation dans Psychologie et Alchimie :

« Le travail psychologique ne fait pas que changer les représentations du patient — il change le patient lui-même. Ce n'est pas un apprentissage, c'est une métamorphose. »

Dans une lettre à Victor White, il ajoute :

« La connaissance psychologique n'est pas de même nature que la connaissance scientifique ordinaire. Elle ne s'accumule pas — elle transforme. Ce que je sais de l'inconscient, je ne le sais pas comme je sais que Paris est la capitale de la France. Je le sais parce que je l'ai traversé, et cette traversée m'a changé. »

Nous voici éclairé sur la nature de cette « connaissance psychologique » dont il parlait dans sa prime définition de la gnose. C’est une connaissance vécue, transformatrice. Hans Jonas renchérit :

« La connaissance gnostique n'est pas une information sur le monde — c'est une information sur le connaissant. Ce qu'il apprend, c'est qu'il n'est pas de ce monde, que son être véritable est ailleurs. Et cette connaissance change tout : elle change sa relation au monde, à lui-même, aux autres. Elle ne peut pas être connue sans transformer celui qui la connaît. »

Mais c’est Michel Cazenave qui explicite peut-être le plus clairement ce dont il est question :

« Pour que l'expérience intérieure se révèle dans son essence la plus vraie, il faut entrer dans la zone du sacré ; il faut, de bon ou de mauvais gré, affronter la puissance de la mort — et dans cette pratique de la joie, du tourment, de l'angoisse devant la mort, contempler à la fois la majesté et l'œil horrible de Dieu, d'où on sort transformé, ou brisé à jamais. »

Cette transformation s’avère être un retour à soi, ou plus précisément d’ailleurs, un retour à Soi, à notre identité véritable. Le Corpus Hermeticum le disait fort bien déjà :

« Quant à celui qui a été illuminé par la Lumière, il a connu la source de tous les êtres et, se connaissant lui-même, il est retourné à lui-même dans la joie. »      


Connaissance de Dieu

C’est l’Évangile selon Thomas, un texte que l’on dit volontiers gnostique qui explicite peut-être le plus directement l’enjeu fondamental en ce qui nous concerne :

 « Si vous donnez forme à ce que vous avez en vous, ce à quoi vous aurez donné forme vous sauvera. Si vous ne donnez pas forme à ce qui est vous, ce à quoi vous n’aurez pas donné forme vous détruira. »

Cet énoncé est saisissant de justesse psychologique : on sait fort bien désormais comment l’inconscient qui cherche à devenir conscient peut, s’il est refusé ou si simplement l’effort de conscience n’est pas fait, se retourner de façon morbide et détruire de différentes façons le sujet, par exemple en se manifestant en addictions ou en symptômes. 

Dès lors, on peut envisager comment la psychologie des profondeurs peut reformuler la gnose en termes contemporains sans la réduire pour autant. Quand nous parlons de l’inconscient, nous évoquons simplement l’inconnu en nous, ce dont nous ne sommes pas conscients, et cela ne préjuge en rien de l’ampleur du mystère dont il est question, à moins de céder au préjugé qui veut que l’inconscient serait seulement « dans notre tête », ou la poubelle du conscient. Lorsqu’un contenu inconscient émerge à la conscience, il le fait d’une façon transrationnelle, au-delà de la rationalité, et généralement par une image vivante, une « imagination vraie » ; c’est un événement transformant dans lequel le sujet connaissant et la réalité connue sont unifiés, et qu’on ne peut forcer – on ne peut que le favoriser par une certaine disposition d’esprit, une réceptivité et une certaine qualité d’attention. On peut comprendre cependant que Corbin et d’autres auteurs traditionalistes aient cherché à nous mettre en garde contre une réduction de la gnose à une « connaissance psychologique » s’ils réduisaient eux-mêmes l’inconscient à sa dimension personnelle, et la connaissance de Soi dont il est question ici à une connaissance du moi.

Or le mouvement général de la gnose s’inscrit dans une perspective renversante dont Jung a eu l’intuition, qu’énonce à merveille le hadith Qudsi où Allah déclare :

« J’étais un trésor caché et j’ai voulu être connu. C’est pourquoi je t’ai créé, ô Muhammad, et toutes les créatures ».

Au risque de me répéter, je renvoie aux paroles d’Ibn Arabi citées plus haut :

« La connaissance de soi est la connaissance de Dieu. [...] Le cœur du gnostique ('ārif) est le miroir dans lequel Dieu se contemple Lui-même. Le gnostique ne connaît pas Dieu — il est le lieu où Dieu Se connaît. »

C’est Dieu, quoi que l’on mette sous ce terme, qui cherche à Se connaître Lui-même dans la gnose, c’est-à-dire à devenir conscient dans notre conscience. En termes jungiens, on parlera ici du Soi qui cherche à devenir conscient de lui-même au travers du moi, ce qui n’ôte rien au mystère ainsi évoqué, à moins que l’on croit pouvoir réduire le Soi à quelque concept connu parce que l’on a lu, sans bien le comprendre, que le Soi est un archétype, c’est-à-dire une structure déterminante de la psyché.

A partir de ce point, Jung a avancé dans sa Réponse à Job une des thèses les plus radicales qui se soit imposée à lui, et qui lui a valu d’être vilipendé de tous bords. Il a affirmé que non seulement Dieu a besoin de l'homme pour Se connaître Lui-même, mais que cette connaissance Le transforme. Autrement dit : la gnose n'est pas seulement une affaire humaine — elle est une affaire divine. Le connaissant est transformé, certes ; mais ce qui est connu l'est également. C’est ainsi que Jung approche le mystère de l’Incarnation, qui n'est pas pour lui un événement historique accompli et clos : « Dieu veut devenir homme », et chaque conscience humaine est un lieu où Dieu devient. La gnose est le processus par lequel Dieu accède à la conscience de Lui-même.

Ces idées, qui constituent le cœur et manifestent l’originalité indéniable de ce que l’on peut à bon droit appeler la gnose jungienne peuvent être choquantes tant pour les psychologues rationalistes que pour les religieux traditionalistes si l’on oublie encore une fois que Jung ne faisait pas dans la métaphysique mais parle de l’image de Dieu dans la psyché. Tant les athées que les croyants sont convaincus de pouvoir énoncer quelque chose de la réalité ontologique derrière le gros mot de Dieu. Jung s’en garde. Il le précise encore dans Psychologie et Alchimie

« J'espère que je n'ai pas fourni prétexte à malentendu et qu'on n'ira pas penser que je sais quoi que ce soit de la nature du "centre", car le centre est absolument inconnaissable et ne peut, par conséquent, être exprimé que symboliquement par sa propre phénoménologie. »

Avec lui, nous considérerons ici, sans fermer la porte à l’expérience que d’autres en auraient, que le terme « Dieu » renvoie simplement à ce mystère inconnaissable qui répond à la question de Leibnitz : « pourquoi est-il quelque chose plutôt que rien ? ». Cet énoncé n’en fait pas une absurdité philosophique réduisant le Mystère au cœur de l’existence, et à la source de toute conscience, et n’exclut pas qu’il soit une Présence vivante pour certains. 

Il est intéressant pour conclure ce point de souligner que Jung n’est pas le premier à envisager que Dieu est transformé par la connaissance que nous en avons. C’est en effet un des traits caractéristiques de la kabbale de rabbi Isaac Louria que d’affirmer que la connaissance humaine de Dieu contribue à l'élévation de la conscience divine. Dans la perspective lourianique, la gnose participe d’un processus de réparation, le tikkun, qui rassemble les étincelles divines dispersées dans la matière pour restaurer la plénitude originelle. Il y a là encore une homologie de structure avec la vision de Jung de parcelles de conscience scintillant dans l’inconscient collectif et qui doivent être retrouvées. Il y a bien sûr encore des différences incontournables sur le statut ontologique de ce dont il est question mais dans les deux perspectives, on peut dire que la plénitude divine originelle est brisée ou inconsciente à l'état initial et l’être humain est le lieu où cette brisure est ressentie et différenciée. Dès lors, la gnose humaine — connaissance, action spirituelle, transformation de soi — contribue à la réparation de cette brisure et cette réparation est simultanément humaine et divine. Là où Louria dit tikkun, Jung dit individuation — et dans les deux cas, ce qui est individualisé ou réparé n'est pas seulement l'homme, mais quelque chose à travers l'homme qui le dépasse. 


Pertinence de la gnose jungienne

Parvenus à ce point de ce notre réflexion, c’est un immense champ de recherche qui est ouvert. Il convient dans un premier temps d’établir plus précisément la pertinence de parler d’une gnose jungienne, non sans poser quelques réserves à l’usage de ce terme. Pour cela, il faudrait nous intéresser en particulier aux points de vue des deux grands spécialistes de la gnose qu’étaient Gilles Quispel et Hans Jonas. Il faut aussi faire ressortir la modernité radicale de la gnose en regard de ce que Hans Blumenberg a appelé la « récidive gnostique », et situer la démarche de Jung par rapport à celle-ci. Outre Françoise Bornardel, différents auteurs – parmi lesquels Robert A. Segal , Wouter J. Hanegraaff, Stephan A. Hoeller, ... – se sont penchés sur les relations entre Jung et la gnose, certains abondant dans le sens d’une gnose jungienne et d’autres en dénonçant les biais. Pour comprendre de quoi il retourne, il nous faut retracer l’élaboration des réflexions de Jung dans le cercle Eranos, où il a côtoyé Henry Corbin, mais aussi Mircéa Eliade, Gershom Scholem, Gilbert Durand, Charles-Henri Puech… Il en ressort d’ailleurs que Jung s’y est éloigné du dualisme anti-cosmique du gnosticisme en se rapprochant de la Kabbale. Cependant, cette étude dépasse largement le cadre de ce blogue. Toutefois, deux points s’imposent en conclusion.

D’abord, il faut souligner ce qu’a établi de façon indiscutable Sonu Shamdasani, le traducteur du Livre Rouge (Liber Novus), qui peut nous aider au mieux à comprendre d’où s’origine la gnose jungienne. Jung rapporte dans ce livre comment il a recouvré son âme. Or cette expression « il a recouvré son âme » est précisément une formulation gnostique. A l’origine de la gnose jungienne, il y a une expérience intérieure. Shamdasani établit dans son introduction un point essentiel : le Liber Novus n'est pas un commentaire sur le gnosticisme ou sur la gnose — c'est l'acte lui-même. La psychologie analytique est l'herméneutique d'une expérience visionnaire. L'acte précède le concept. Jung n'a pas lu le gnosticisme et décidé d'écrire une nouvelle gnose — il a fait l'expérience de quelque chose, puis a cherché les mots pour le dire. Ce renversement est fondamental pour comprendre la gnose jungienne comme mode de connaissance : c'est une connaissance par événement, non une théorie de la connaissance. Jung écrit dans le manuscrit du Livre Rouge

« J'avais pensé et parlé beaucoup de l'âme. Je connaissais beaucoup de mots savants pour elle, je l'avais jugée et transformée en objet scientifique. Je n'avais pas considéré que mon âme ne peut pas être l'objet de mon jugement et de ma connaissance : bien davantage mon jugement et ma connaissance sont les objets de mon Âme. C'est pourquoi l'esprit des profondeurs m'a forcé à parler à mon âme, à l'appeler comme un être vivant et auto-existant. »

C'est une formulation gnostique de première main, et non une métaphore thérapeutique. Elle affirme que la connaissance ordinaire — rationnelle, scientifique, objectivante — est insuffisante face à la réalité de l'âme. Shamdasani montre que le Liber Novus est la genèse de toute la psychologie analytique, et cette genèse est une expérience visionnaire — un événement de connaissance non rationnel, reçu comme une révélation. La gnose jungienne n'est pas une construction intellectuelle greffée sur la clinique — elle en est la source. Il ajoute que la « psychologie de l'âme » (Seelenwissenschaft) que Jung voulait construire n'était pas une gnose au sens doctrinal, mais une science empirique de l'expérience intérieure. Dès lors, il interdit la lecture de Jung comme représentant d'une tradition continue de gnose. 

Ensuite, comme Bonardel l'a donc montré de façon serrée, ce qui unit Jung à la gnose n'est pas un contenu doctrinal mais une structure épistémologique : la connaissance comme événement transformateur, irrationnel, révélé — non comme acquisition rationnelle. La thèse de Bonardel peut être formulée en quatre propositions qui s’enchaînent et dessinent les contours de la gnose jungienne :

P1 — La gnose antique est une connaissance transformatrice de soi visant une plénitude (Plérôme) par voie intérieure et non rationnelle. C'est son acte fondamental.

P2 — La psychologie analytique de Jung vise la même chose : une connaissance expérientielle et irrationnelle de soi menant à l'individuation — à cette totalité psychique qu'est le Soi.

P3 — Les gnostiques ont pratiqué cet acte sans en avoir le concept ; Jung en a produit le concept sans avoir pleinement pratiqué l'acte gnostique au sens doctrinal. D'où l'homologie structurelle — et non la filiation.

P4 — Ce qui permet la traduction entre les deux, c'est la substitution terminologique : là où la gnose dit lumière, Jung dit conscience ; là où elle dit Plérôme, Jung dit Soi ; là où elle dit déficience, Jung dit névrose ou dissociation.

 * * *

Tout cela est bien beau… mais alors, me direz-vous peut-être, quel est l’intérêt de mener une telle recherche ? Qu’apporte-t-elle hors de la discussion intellectuelle qu’elle stimule ? Sur quoi débouche-t-elle de façon pratique ? 

J’envisage à ce point deux axes de réponse à cette question, que je développerai dans de prochains articles.


Psychothérapie initiatique

Le premier est éminemment pragmatique et consiste en explorer les fondements et conséquences de l’affirmation de Jung, à plusieurs reprises jusqu’à la fin de sa vie, comme quoi « l’accès au numineux est la seule véritable thérapie ». Il ne s’agit pas là de rouvrir une polémique avec mes ami.e.s psychanalystes jungien.ne.s mais de retrouver les sources de ce que Karlfried Gräf Durckheim appelait une « psychothérapie initiatique ». En quelques mots, il s’agit de compléter tout ce que l’arsenal thérapeutique peut offrir pour aider des personnes blessées par la vie à recouvrer leur intégrité par une perspective privilégiant l’idée qui veut que, quoi qu’il soit arrivé, il reste un endroit intact dans la psyché, et que c’est à partir de là que sourdent les énergies qui guérissent, et que viennent les rêves. Autant l’anamnèse des traumas et des nœuds qui ont entravé le développement de la personne est importante, autant celle des moments numineux de l’existence s’avère décisive. Or le numineux n’est pas nécessairement lumineux, on peut le rencontrer aussi dans la profondeur de la noirceur la plus absolue. Il arrive que ce soient dans les moments où des personnes subissaient les plus grandes violences ou souffrances, qu’elles soient physiques ou psychiques, qu’elles aient touché aussi à « ce qui sauve », au moment même où elles allaient être écrasées par ce qu’on ne peut appeler autrement que « le Mal », qui est aussi une dimension numineuse de l’existence. L’initiation, au sens de l’ouverture à la profondeur cachée de l’Être, passe toujours par une forme de mort, qui est aussi le moment du contact avec ce qui est au-delà de notre existence, du moi. Au risque de contredire donc mon estimée collègue, il n’est pas vrai que l’individuation soit réservée aux personnes « sans drame objectif dans le passé », bien au contraire – il semble qu’il n’y ait pas de guérison entière de l’âme humaine sans qu’émerge une dimension de Sens dans laquelle, ayant retrouvé le contact avec l’Essentiel, on voit l’existence d’une façon toute nouvelle… entièrement renouvelée. 


Harmonia Abrahamica

Le second axe de prolongement de cette recherche autour de la gnose jungienne est une tentative de réponse à la question qui préoccupait Henry Corbin à la fin de son existence. Il s’interrogeait sur la possibilité de retrouver un fil conducteur harmonisant les trois grandes religions abrahamiques : le judaïsme, le christianisme et l’islam. On mesurera la pertinence d’une telle interrogation au vu de l’actualité. Pour Corbin, cette harmonie abrahamique ne pouvait être envisagée qu’en revenant au cœur commun des trois religions, non dans leurs expressions exotériques nécessairement en opposition les unes avec les autres, mais dans leur profondeur ésotérique. En ce qui concerne le christianisme, dont le devenir et le renouvellement concernaient aussi profondément Jung, Corbin soulignait la nécessité de revenir à l’enseignement originel de Yeshua tel qu’il vivait encore chez les ébionites et dans l’église de Jacques, avant que le paulinisme ne fasse dévier le message. Il souligne que l’islam a préservé différents aspects de cet enseignement, prolongeant le judéo-christianisme de Jérusalem, et que dans cette perspective, on peut restaurer ce qu’il appelait l’Harmonia Abrahamica, l’harmonie abrahamique. Au-delà des implications spirituelles de ce projet, qui échapperons sans doute à beaucoup, on peut reconnaître à nouveau ici l’ambition de restaurer l’unité perdue, et d’une guérison collective de l’Âme du Monde. Il faudrait pour cela bien sûr ne pas se limiter au contexte des seules religions abrahamiques tant le Bouddha, Lao-Tseu et Shankara, ainsi que le chamanisme des peuples racines, ont à apporter à cette unification. Mais le point qui nous intéresse ici est que la gnose jungienne pourrait offrir les éléments conceptuels et méthodologiques permettant, moyennant de l’ouvrir aux apports des anciennes spiritualités et des recherches contemporaines en psychologie transpersonnelle, de restaurer cette harmonie abrahamique. Et au-delà, de dégager une connaissance essentielle accessible à tous, croyants comme athées et agnostiques, et dont notre monde pourrait avoir désespérément besoin.

Corbin et Jung à Eranos

Je vous remercie de m’avoir lu jusque là, si vous en avez eu le courage – oui, je sais que ce texte est très long. Il a une dimension programmatique pour mes prochaines recherches. Si les sujets abordés ici vous intéressent, n’hésitez pas à me contacter pour en discuter. Je suis bien sûr très intéressé par tous les apports, les critiques constructives et angles autres que ceux que j’ai abordés. Si vous voulez approfondir les possibilités d’applications pratiques sous-jacentes à cette réflexion, je vous renvoie en particulier à mes articles sur l’accompagnement psycho-spirituel :

Accompagnement psycho-spirituel 1 

Accompagnement psycho-spirituel 2 

Vous serez peut-être intéressé aussi par cet article où j'interroge s'il existe ce qu'on peut appeler une "voie jungienne" et ce qu'elle aurait, dans l'affirmative, de spécifique :

Une voie jungienne ?