mercredi 10 octobre 2018

La part de l'ombre



Ces derniers temps, je me demandais de quoi j’allais pouvoir parler dans ce blogue. Je trouve moins d’intérêt à écrire des articles théoriques et je m’intéresse de plus en plus à raconter des histoires. Et puis la vie me fournit toujours matière à réflexion et à partage. C’est ainsi qu’il y a quelques jours, je donnais une formation sur la facilitation de Loges de Rêves et j’invitais les stagiaires à réfléchir sur l’Ombre qui menace toujours de nous faire un crochepied si nous n’y prenons garde. Une fois qu’on a compris et assimilé le principe éthique du cercle dont je parlais dans mon article précédent, c’est le principal problème que nous risquons de rencontrer. Notre ombre risque d’avoir envie de jouer avec nous, de participer à la fête. Et ce n’est pas parce que nous nous ancrerons dans la lumière que nous en serons quitte. Mais comment la reconnaître ?

C’est facile, disais-je à mon groupe : si quelqu’un dans le cercle vous agace, ou mieux encore vous irrite profondément, vous pouvez être certain(e) que l’ombre est en train de s’en mêler. À toutes fins pratiques, nous établissions clairement la distinction entre la nécessité d’intervenir fermement quand certaines règles ne sont pas respectées – par exemple si quelqu’un se met à parler sur le rêve de façon théorique ou commence à utiliser le « tu qui tue » avec la personne qui a proposé un rêve à déployer – et l’affect qui nous jette dans la tourmente émotionnelle. Le meilleur indicateur, c’est qu’au fond, nous devrions toujours pouvoir être neutres vis-à-vis de la personne dans nos interventions. Il s’agit en effet alors de stopper un comportement et non de blesser qui que ce soit, ou de l’empêcher cette personne d’exister telle qu’elle est. Dès lors que nous perdons cette neutralité et que l’émotion nous enflamme, dans le cercle ou ailleurs, nous sommes la proie de l’ombre. Swamiji Prajnanpad le dit fort bien :

« Quand il y a émotion, nous ne sommes pas dans la vérité. Car la réalité est neutre. »

Il y a une projection. Quelque chose de nous se projette sur la personne, et comme nous n’acceptons pas de le rencontrer en nous-mêmes, ce conflit se manifeste à l’extérieur dans un conflit avec une autre personne. Alors, dans notre petit cinéma intérieur, la personne est comme ceci ou comme cela, et cela justifie que nous nous énervions car c’est bien sûr inacceptable. Mais comme nous sommes des gens très conscients qui travaillons très fort sur nous, nous contenons notre animosité et nous pratiquons Ho’oponopono. En nous examinant et en prenant quelques respirations bien profondes par le nez, nous rapatrions bientôt notre ombre à l’intérieur et nous en ressortons pacifié(e)s avec une conscience élargie de qui nous sommes. Ça, c’est la théorie et en théorie, c’est simple…

Dans la vie, c’est pas mal plus compliqué et tant mieux parce que sinon, nous serions tout(e)s des Bouddhas et je me demande bien ce que nous ferions sur cette planète. Quand l’ombre nous tient, il ne suffit pas de respirer par le nez. Si l’on essaye de méditer pour savoir ce qui est en jeu, il est assez habituel que nous nous mettions en fait à tourner en rond dans des pensées rageuses au lieu de nous installer au centre du cyclone. Tant que le conflit est brûlant, nous avons bien du mal à revenir à nous-mêmes et à pratiquer l’examen de conscience qui s’impose. Il faut que l’ombre nous cuise et que nous soyons à point pour y parvenir, et encore faut-il le vouloir fermement. J’y ai encore goûté récemment, et c’est de cela dont je vais vous parler aujourd’hui avec pour point de départ un beau rêve qui m’a longtemps laissé perplexe.

Voici le rêve, qui est survenu plusieurs semaines avant l’incident que je vais vous exposer :

Je parle avec une amie, Julie[1]. Je la laisse un moment pour aller demander à un de mes anciens associés, Georges, qui est en train de se rouler un joint, de me donner un peu de marijuana, ce qu’il fait. Quand je reviens, je suis surpris de me retrouver devant un gros tas de tabac. Mon amie me dit alors que je me montre cynique, ce qui m’interloque. Puis je vois Julie et Georges dans une piscine, et tout à coup, elle s’approche de lui et lui flanque un violent coup de poing en pleine figure.

Je me suis réveillé stupéfait. Ce que j’aime particulièrement chez Julie, c’est sa douceur. Elle est très impliquée dans le réveil, chez elle et d’autres femmes, d’une féminité consciente ainsi que dans la restauration d’un lien empreint de conscience et d’amour avec la nature, en particulier les plantes. Elle s’intéresse beaucoup à l’écoféminisme qu’elle met en pratique. « Pour les écoféministes, destruction de la nature et oppression des femmes sont liées »[2]. Ce sont des idées auxquelles je souscris, et cette amie représente donc fort bien un aspect de mon féminin intérieur. Et j’étais donc fort surpris qu’elle manifeste une telle violence, tellement contraire à ce que je connais d’elle. Quant à Georges, il se passionne tout particulièrement pour la Bourse. Il est à la recherche de l’algorithme qui fera des profits systématiques au petit jeu de la spéculation boursière. C’est son Graal à lui, et cela ne le rend pas moins sympathique, mais il contraste donc étonnamment dans mon rêve avec mon amie écoféministe en symbolisant volontiers, donc, un certain capitalisme financier. Il n’a cependant rien fait dans le rêve qui justifie qu’il se prenne un coup de poing…

J’ai tourné quelques temps autour de ce rêve. Ce qui me chiffonnait en particulier, c’est que mon amie me dise que je me montrais cynique. Je n’aime pas le cynisme, sauf à revenir à ses origines philosophiques qui remontent à Diogène (IVème siècle avant JC). Ce dernier, à qui on prête d’avoir vécu dans un tonneau pour préserver sa liberté, aurait envoyé promener Alexandre dit le Grand en l’invitant à s’ôter de son soleil. Les cyniques répondaient aux grands discours philosophiques en aboyant, d’où leur nom car « cynique » signifiait « chien » en grec ancien. Mais les cyniques modernes me semblent bien souvent enfermés dans une pensée critique systématique qui se mord la queue sans avoir l’élégance de nos amis canidés quand ils jouent avec celle-ci. Ils se présentent généralement comme « réalistes » pour expliquer qu’on ne peut faire aucune confiance en l’humanité, qu’il n’y a aucun espoir, etc. Autant j’aime me retremper souvent à « l’eau précieuse du doute », comme disait Jung, autant je me sens loin de cette façon de penser…

Diogène avec Alexandre, tableau de Gandolfi
Un élément de contexte mérite d’être mentionné. La veille du rêve, je faisais part à un des amis de mon effarement quand j’ai constaté, lors de mes vacances en Grèce dont je revenais tout juste, qu’il n’y avait plus d’insectes. Je lui disais que la catastrophe écologique n’était plus pour moi une abstraction dont parlent les journaux, et que je tremblais pour l’avenir de nos enfants. C’est vraiment terrible de ne plus entendre de mouches ni d’abeilles voler, de ne plus voir de papillons. J’en ai été proprement sidéré. J’avais beau être dans un décor paradisiaque, j’avais envie de pleurer en écoutant ce silence totalement incongru. Or mon ami, ce soir-là, a coupé court à mon pessimisme en me disant qu’il voulait croire encore que la Lumière va arranger les choses, qu’il va se passer quelque chose d’inattendu. Nous avons changé de sujet, mais le lendemain, en pensant à mon rêve, j’ai constaté que ses mots avaient déclenché une sourde colère en moi. Un peu comme une grenade sous-marine qui serait allée déranger mes profondeurs. Et voilà donc que le rêve me parlait d’une explosion de violence.

Cela ne justifiait pas pour autant que mon Georges se mange un pain, même s’il pouvait fort bien symboliser ce capitalisme financier que je tiens pour responsable de la catastrophe. J’en étais là avec mon rêve, que je n’avais pas perdu de vue, quand j’ai donné ma formation et que j’ai parlé de l’ombre. Or il y a quelque chose d’intéressant avec cette dernière. On ne peut pas en parler sans qu’elle s’en mêle et nous emmêle. C’est comme l’Anima et le Soi, ce ne sont pas de concepts sur lesquels on peut gloser mais des réalités vivantes qui s’emparent de nous. Et il se trouve que dans les jours qui précédaient la formation, comme je préparais celle-ci et prenais quelques notes sur l’ombre, j’avais commencé à m’énerver sérieusement dans une discussion avec un de mes « amis » Facebook – appelons-le Serge. Cela avait pris une telle ampleur que, conscient de ce que quelque chose en moi était certainement activé, et devant mettre mon attention ailleurs, j’avais coupé court à notre dialogue qui tournait au vinaigre. Mais je m’étais promis de tenter de comprendre ce qui se passait en moi car cela faisait longtemps que je ne m’étais pas énervé à ce point dans un échange d’idées.

Au sortir de la formation, j’ai pris conscience de ce que je n’avais pas le choix que de m’appliquer ma propre médecine. C’est un des aspects fatiguant de ce travail avec les rêves et l’inconscient (lol), qui peut en décourager plus d’un : il n’a aucune valeur si vous ne pratiquez pas sans arrêt ce que vous cherchez à communiquer. D’ailleurs, en fait, il s’avère généralement que si vous éprouvez comme moi le besoin d’en parler, c’est que vous avez surtout besoin d’entendre les enseignements que vous prodiguez. Bref, la règle dans ce domaine, c’est eat your own dog food, c’est-à-dire « mange ta propre nourriture de chien », ce qui ne manque pas de piquant n’est-ce pas avec notre évocation du cynisme. Alors j’ai cherché ce qui avait bien pu se passer, ce qui m’avait « déclenché » dans une telle colère, non pas tant pour la remettre sur le feu et l’alimenter que pour essayer de saisir ce que je projetais dans celle-ci.

La question qui se pose à chaque fois, c’est comment intégrer la part d’ombre qui se manifeste dans le conflit ?

Le premier pas pour y parvenir, c’est de se taire, de cesser d’alimenter le conflit à l’extérieur. Il faut, comme je l’ai dit plus haut, parvenir à un certain point de neutralité intérieure qui signale que la cuisson de l’ombre est à point.

Le second, c’est de prendre le temps de récapituler tout ce qui s’est passé et d’observer nos moindres pensées et nos réactions émotionnelles. Bien sûr, c’est un effort conscient difficile car à la moindre étincelle, on recommence à brûler.


Le troisième… et bien je ne sais pas.

Il faut interroger, écouter, avec la conviction qu’on a quelque chose à apprendre et que ce n’est pas l’autre qui a le problème. Il faut oser se mettre en questions, au risque des réponses qui pourraient nous tomber dessus, et accepter de se regarder dans le miroir sans se donner le beau rôle du justicier missionné pour redresser les torts.

On peut utiliser l’imagination active, inviter la personne en cause à venir parler avec nous en imagination, l’interroger : qu’as-tu à m’apprendre sur moi-même ? Ce n’est pas facile du tout. Cela tourne rapidement à la foire d’empoigne avec des échanges de noms d’oiseaux…

Le retrait d’une projection est toujours intimement désagréable, comme si on ôtait un vêtement qui nous colle à la peau, et que ce qu’il y avait dessous commençait par crier qu’il ne saurait supporter la lumière du jour, que c’est trop laid, trop difforme. Ce n’est pas seulement que nous n’avons pas envie de le voir, cela n’a pas envie d’être vu…

Il faut persister.

Il se passe alors toujours quelque chose qui aide. C’est sans doute la réponse des profondeurs, ou si vous préférez des Anges, à notre volonté ferme d’y voir clair, de sortir du piège de l’ombre. Il y a simplement un moment où la tempête s’apaise et le ciel se dégage. Ouf !...

Voilà comment cela s’est passé avec Serge. Il faut bien sûr que je vous le présente, mais soyons clairs, ce n’est pas le vrai Serge dont je vais vous parler. C’est mon Serge à moi, le Serge qui vit dans mon imagination. C’est pourquoi ce travail fait partie de la voie du rêve. Disons que j’ai rêvé un Serge et que je me suis engueulé avec lui. Cela m’a beaucoup appris sur moi-même. Merci Serge, je t’en souhaite autant !...

Mon Serge est un intellectuel québécois qui fait dans le commentaire politique, essentiellement sur Facebook – je n’ai pas connaissance en tous cas de ce qu’il ait un auditoire hors de celui-ci. Son propos est intelligent et réfléchi, et démontre une solide culture politique et non seulement. Mais voilà, Serge passe l’essentiel de son temps à critiquer autrui sans jamais, dans ma perception certainement limitée, avancer de proposition positive ni manifester son soutien à quoi que ce soit. Nous avons eu quelques différents à plusieurs reprises, dans lesquels j’ai été amené à m’étonner de son aigreur, qu’il reconnait volontiers. Je l’ai invité à s’occuper de son ombre qu’il me semblait projeter en particulier sur les « donneurs de leçons » de la gauche solidaire, toujours soupçonnée de trahir les classes populaires qu’ils prétendent défendre. C’est là que j’aurais dû me méfier. On ne parle jamais impunément de son ombre à autrui. C’est la vieille histoire de la paille dans l’œil du voisin et de la poutre que j’ai dans mon œil : sitôt que l’ombre est invoquée comme un argument dans une discussion, elle s’empare de celui qui en parle…

Quelques temps après, nous nous sommes empoignés autrement plus sérieusement. Serge avait fait un post attaquant le désir partagé par de nombreuses personnes que notre société se rapproche de la nature, se défendant dans un même souffle d’être… cynique. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui répondre assez vertement, il m’a parlé alors de « la prétendue crise écologique » et de l’écologie comme une mode à laquelle sacrifient les bobos accrochés à leur iPhone, et nous étions partis en manège. Ce qui est amusant, c’est que nous étions d’accord sur nombre de points sur le fond, comme par exemple le fait qu’il s’agit d’abord d’une crise spirituelle, que le problème est notre modèle de consommation, etc. Mais plus nous avancions dans la discussion, plus son propos, que je dénonçais comme étant tissé de sophismes, m’exaspérait. Jusqu’à la goutte d’eau qui a fait déborder mon vase à propos des prévisions de changements climatiques tenant de la « divination », ce qui m’a valu de lui rétorquer qu’il était le digne représentant d’une espèce de dinosaure vouée à l’extinction.


C’est alors que je suis revenu au silence. Je venais de l’y inviter quand j’ai réalisé que c’était sans doute ce que j’avais moi-même de mieux à faire, car de toute façon, il n’y avait pas de véritable discussion. Simplement des arguments. Un choc d’opinions.

Cela m’a pris du temps pour décanter ce qui s’était passé. Je savais simplement que, même si j’étais en phase avec mes convictions, j’avais certainement été excessif et que cela ne faisait pas avancer les choses. Je savais que mon ombre avait été de la partie et qu’elle revenait à la charge à chaque fois que je pensais à Serge avec l’intention de lui envoyer un message, c’est-à-dire encore une fois de faire entendre mes raisons et de lui clouer le bec. Je m’en suis abstenu. Je suis resté dans le silence, j’ai récapitulé. J’ai vu que je recontactais une colère qui m’était familière, en particulier dans ma jeunesse militante. Quand j’ai interrogé la colère en moi, j’ai rencontré un jeune homme furieux qui disait que parler d’une « prétendue crise écologique » tenait du négationnisme. J’ai été estomaqué, j’ai discuté avec lui : il y allait fort tout de même. Le négationnisme, c’est la négation de la Shoah, de l’Holocauste. J’ai écouté ses arguments et je ne pouvais pas lui donner tort :

Nous assistons dès maintenant à une extinction massive des espèces qui met en péril l’équilibre écologique de la planète. Les animaux que nous exploitons sont traités avec une insensibilité industrielle qui rappelle la logique des camps de concentration. Tous les modèles de prévision des changement climatique sont battus en brèche par les mesures, qui n’arrêtent pas de coller aux scénarios les plus pessimistes. Le risque est désormais majeur d’une réaction en chaîne pouvant conduire à un réchauffement de 6 à 8 degrés d’ici la fin du siècle. Ce n’est pas qu’une crise environnementale, c’est une crise totale qui se profile à l’horizon, dans tous les aspects du politique, de l’économique, du militaire qui s’en donnera sans doute à cœur joie, de l’humain. On commence à prévoir l’effondrement (collapse) de notre système sous son propre poids. Tous les facteurs pour un tel effondrement sont réunis et ce sera peut-être un bienfait pour la nature, mais pas pour celles et ceux qui resteront enterrés sous les décombres. La vie continuera sans doute, mais probablement sans nous, du moins en tant que civilisation. Nous savons, avec un très haut degré de probabilité, que si nous ne prenons pas MAINTENANT un virage à 180 degrés, nous condamnons nos descendants à l’enfer.

Mon jeune activiste intérieur n’hésitait pas à dire que le scepticisme intellectuel sur la crise écologique dores et déjà évidente relève du crime. Un jour, les générations futures nous jugeront, et avec raison, nous condamnerons : vous saviez, vous n’avez rien fait…


Mais alors, cette ombre ?

Bien sûr, avec ce jeune homme furieux en moi, je retrouvais un vieil ami que je connais tout de même assez bien. Je l’appelle Sieyès, comme le juge du tribunal révolutionnaire de la Terreur en 1792. J’ai généralement des dehors gentils, assez doux, mais celles et ceux qui me connaissent bien savent que je m’emporte facilement sur certaines questions politiques, et que je suis souvent prompt dans ma colère à souhaiter un grand coup de balai. Tiens donc, Sieyès est donc devenu écologiste, me disais-je. C’est fini, le matin du grand soir, la révolution. Désormais, c’est le sauvetage de la planète son leitmotiv. Bon, pourquoi pas ? Je suis fondamentalement non-violent, mais je crois avec Richard Moss que pour pouvoir être vraiment non-violent, il faut pouvoir être violent car sinon c’est de la lâcheté tout simplement que l’on déguise sous le nom de non-violence. Et puis ma non-violence est stratégique. Face aux moyens militaires dont disposent les possédants aujourd’hui, il vaut mieux être non-violents. C’est notre seule chance.

Sieyès est d’accord avec mon discours non-violent, mais il faut que je l’aie à l’œil. Et des fois, il monte au créneau et il faut que je le calme. Mais cette ombre-là, je la connais et elle ne me surprend plus. Or pour qu’un affect s’empare de nous, il faut que quelque chose d’inconscient soit activé. Il me manquait une pièce du puzzle. Alors j’ai continué à chercher. Et puis le rêve m’est revenu en mémoire…

Il m’a d’abord permis de voir que la colère couvait depuis déjà longtemps, puisque je l’ai fait cet été, bien avant de m’empoigner avec Serge. Mais surtout, il m’a montré la dynamique qui s’est projetée dans la discussion avec ce dernier. Mon anima Julie, d’habitude éprise de douceur, est tout simplement furieuse contre le capitalisme, que Georges représente bien. Le déclic, sur ce point, est venu quand j’ai réalisé que ce dernier me donne « à fumer », ce qui en argot signifie la colère. La marijuana, d’ailleurs, est bien connue comme étant un couvercle sur la colère des adolescents. La piscine symbolise le bain de l’’inconscient collectif dans lequel tout cela baignait. Enfin, soudain, j’ai pris conscience de ce qu’il me fallait admettre que j’ai une ombre tout à fait cynique. Elle a été réveillée par la discussion avec mon ami invoquant l’intervention de la Lumière qui viendra nous sauver de nos errements. Elle a grincé, des choses pas gentilles du tout sur la façon dont les idéalistes spirituels allaient vivre la crise écologique. Idéalisme et cynisme sont une paire d’opposés, et quand on rejette l’un, on tombe fatalement dans l’autre. C'est cela aussi, le jeu de l'ombre, qui réclame que l'on trouve la voie du milieu sans rien rejeter, mais en dépassant le conflit.

Dans le rêve, il s’est donc opéré un retournement : mon anima écoféministe a manifesté mon profond désir de voir le capitalisme en général, et en particulier les spéculateurs de la finance qui jouent avec notre avenir (ce n’est pas le cas de Georges) s’en manger toute une. Mais cette chère anima ne m’a pas épargné en pointant mon propre cynisme, réveillé par la discussion avec mon ami idéaliste. C’est en fait le cynisme de ce Sieyès en moi qui, quand on lui reproche sa violence révolutionnaire, laquelle se traduit chez moi dans la violence de ses jugements sans appel, répond qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs. Or de telles idées, à certains moments de l’Histoire, ont fait beaucoup de morts et je n’en suis pas fier. Elles ne valent pas mieux que les jugements à l’emporte-pièce sur les bobos. Elles font cependant partie de l’inconscient collectif et chacun(e) de nous doit en assumer sa part…

La part de l’Ombre, qui réclame de participer à notre vie.


C’est la prise de conscience de ce cynisme, qui fait partie de moi et en particulier de la culture politique dans laquelle j’ai grandi, à laquelle je ne saurais échapper et que je peux seulement rendre consciente, qui m’a pacifié. Il n’y a qu’une solution avec l’ombre, c’est de la tirer au grand jour car alors, comme les vampires exposés au soleil, il se produit une réaction alchimique qui la transforme. Il faut l’assumer consciemment sans lui donner de pouvoir. C’est ce que je fais en écrivant cet article. J’en profite pour vous signaler deux points :

Un rêve, cela se travaille au long cours. C’est tout l’intérêt de noter nos rêves, d’y revenir de temps en temps. Si l’on y prête suffisamment attention, ils finiront par s’éclairer car ils parlent de mouvements intérieurs qui prennent parfois leur temps pour se manifester à notre conscience…

Les plus dangereux parmi nous sont ceux qui prétendent n’avoir plus d’ombre. Mais je me suis déjà étendu sur ce sujet dans un article sur le démon du pouvoir.

* * *

J’aurais bien partagé ces réflexions avec Serge mais il n’est plus mon ami. Il a été vexé sans doute par mes mots sur les dinosaures dans lesquels il s’est peut-être reconnu. Cependant, pour ma part, je peux le remercier car il m’a aidé à prendre beaucoup plus clairement conscience non seulement de mon ombre, mais aussi de ce à quoi j’accorde aujourd’hui la plus grande valeur, qui tient dans l’espoir que nous finissions par sortir du capitalocène[3]. Le problème avec l’ombre, en effet, c’est qu’elle n’est jamais entièrement noire et négative. Elle est aussi en prise directe avec ce qui a le plus de valeur pour nous, qu’elle protège tout en se confondant avec cette lumière. Le travail avec l’ombre est donc une alchimie qui transforme sa noirceur en or conscient. Il s’agit de faire la part de l’ombre, c’est-à-dire de séparer soigneusement cette dernière de la part lumineuse pour intégrer l’une, et libérer l’autre. C’est notre responsabilité à tou(te)s.

Jung, que l’on interrogeait en 1960 sur les risques de voir une troisième guerre mondiale éclater, disait que cela dépendrait du nombre d’humains qui prendraient en charge leur ombre au lieu de la projeter sur autrui. Cet avis, maintenant que nous sommes au bord du gouffre, n’a rien perdu de sa pertinence, bien au contraire.


[1] Tous les prénoms sont changés.
[2] Émilie Hache, https://reporterre.net/Emilie-Hache-Pour-les-ecofeministes-destruction-de-la-nature-et-oppression-des. Voyez aussi son livre Reclaim, un recueil de textes écoféministes.
[3] Le capitalocène est un concept introduit par Andreas Malm, professeur au département d’écologie humaine à l’université de Lund (Suède),  qui impute essentiellement au capitalisme la responsabilité de la catastrophe environnementale et climatique. Pour approfondir cette idée, voyez en particulier cet article du Journal Intégral : http://journal-integral.blogspot.com/2018/09/quest-ce-que-le-capitalocene.html et ce texte de Thomas Piketty : http://piketty.pse.ens.fr/files/Bonneuil2015.pdf

samedi 22 septembre 2018

Éthique du cercle


Je me prépare à donner une nouvelle formation en facilitation de loges de rêves[1], et cela m’amène à revenir sur ce qui constitue selon moi l’élément clé de ce travail avec les rêves. Je dois dire tout d’abord que je suis très heureux de voir qu’il se trouve ainsi régulièrement des gens venant de tous les horizons, certains n’ayant même jamais participé à une loge de rêves, pour venir s’initier à cette forme de travail. Je crois que cela correspond à un besoin assez répandu d’une nouvelle approche des rêves, moins intellectuelle et analytique que ce que l’on rencontre souvent, en particulier en Europe. Ou pour être plus positif dans mes mots, le besoin se fait sentir d’une approche centrée dans le cœur. C’est un constat que je fais souvent depuis que je suis revenu sur le vieux continent, il y a de cela presque un an : il y a beaucoup de cœur ici – un cœur battant, un cœur vivant qui ne demande qu’à s’exprimer mais qui est encore bien souvent enseveli sous le poids des théories et des rationalités mortes.

Mon souhait est bien sûr de voir se multiplier les loges de rêves, qu’il y ait de plus en plus de gens qui en donnent dans des contextes très variés, parmi lesquels des cercles de paroles, de femmes ou d’hommes, en maison de retraite ou avec des adolescents, des enfants, etc. Quand on sait guider une loge de rêves, on voit que l’on peut mettre celle-ci à toutes les sauces, par exemple en commençant par partager des rêves autour d’un petit-déjeuner. Après mûre réflexion, j’ai décidé, en accord avec l’esprit même qui préside à ce travail, de laisser les loges de rêves se développer de façon complètement organique et en particulier, de ne poser aucun copyright ni chercher à en figer de quelque façon la forme. Au contraire, j’invite toutes les personnes qui veulent expérimenter avec cette forme de travail à se l’approprier et à l’enrichir de leur propre couleur, avec leur expérience et les infinies variations qu’ils pourront y apporter. Il se trouvera peut-être des gens qui croiront qu’il suffit de faire circuler une pierre de rêves selon un certain rituel pour tenir une loge de rêves, et qui chercheront à en tirer profit, mais je fais confiance au principe même du cercle pour les ramener à l’essentiel. Et s’ils saisissent l’essentiel de ce principe du cercle, qui est un principe éthique, alors peu importe quelle forme sera donnée au travail, qui sera alors effectif.

Je dois dire que je ne me sens pas moi-même propriétaire de la forme des loges de rêves, ce qui exclut donc toute appropriation. Un de mes amis, qui cherche lui-même à développer des activités dans le travail avec les rêves, me faisait remarquer que cette attitude n’est pas vraiment adaptée à notre monde marchand. Quand on a trouvé un filon d’or, on le clôture et on s’assoit dessus pour l’exploiter et le marchander, n’est-ce pas ? Si on ne fait pas cela, c’est qu’on vit au pays des Bisounours, me laissait-il entendre. Mais justement, les loges de rêves s’inscrivent dans une logique complètement différente que celle du monde marchand. Disons que cette dernière est celle du monde carré et de la rationalité sociale, dans lesquelles les choses s’inscrivent dans des angles droits et doivent être d’équerre, tandis que l’approche pour laquelle je milite ouvertement est ronde, circulaire et vise en cela à s’inscrire dans la dimension naturellement ouverte de l’existence. J’oserais dire qu’il s’agit de l’ordre naturel, a contrario de l’ordre social, et que c’est d’abord à cette nature, qui souffre dans notre monde marchand, que nous avons besoin de reconnecter. Et j’ajouterais qu’une loge de rêves qui ne respecte pas cet ordre naturel ne fonctionnera pas.

Ce travail s’inscrit dans une tradition millénaire. Cela fait très longtemps qu’il y a, dans toutes les cultures qui sont restées enracinées dans la nature, des gens qui s’assoient en cercle pour tenir des conciles, palabrer, raconter des histoires et écouter des rêves. Nos ancêtres, sans qu’ils n’aient d’universités ni de psychologues pour analyser leurs rêves avec l’aide de grands concepts, semblent avoir souvent très bien compris ceux-ci. De nombreuses cultures, qu’il s’agisse des Sumériens ou des Égyptiens, ou encore des peuples amérindiens du Québec, en particulier les Haudenossee (Iroquois) et les Wendat (Hurons), étaient centrées sur l’écoute des rêves. J’ai ainsi relevé ces mots du professeur Eric Hornung, un égyptologue, qui remettent en perspective notre psychologie des profondeurs :

« Les Égyptiens ont été assurément les premiers à pratiquer la psychologie des profondeurs et à ressentir l'inconscient comme fondement porteur et régénérateur de l'univers. Ils savaient que le dormeur, le rêveur séjourne lui aussi dans ces profondeurs qui peuvent à tout le moins être vécues comme réalité psychique dans laquelle il devient effectivement possible de rencontrer les dieux et les défunts. »

C’est le premier point implicite mais fondateur de l’éthique des loges de rêves : nous nous inscrivons dans un long continuum qui remonte par nos ancêtres aux origines de l’humanité, sans prétendre que notre fameux progrès qui est en train de détruire la planète nous ait apporté quoi que ce soit qui nous permettrait de nous supérioriser vis-à-vis de ces ancêtres. Au contraire, nous les invitons dans le cercle. Nous leur demandons de venir soutenir notre travail et de nous enseigner. C’est pourquoi le travail est ancré dans une forme rituelle simple dans laquelle nos ancêtres aurait pu se retrouver, et qui met gentiment à mal nos prétentions intellectuelles. En effet, par la forme même du cercle et l’utilisation d’une pierre de rêve qui circule comme un bâton de paroles et seule donne le droit de s’exprimer, en son temps, à toutes les personnes présentes, nous brisons toute forme de hiérarchie tout en respectant l’unicité de chacun(e). Car finalement, ce qu’il nous faut examiner ici, c’est comment la forme du cercle s’oppose à toute structure pyramidale ou d’échelle permettant à qui que ce soit de prendre de la hauteur « au-dessus » du rêve, sur lequel il pourrait alors gloser, et des autres participants, qu’il pourrait enseigner ou à qui il pourrait expliquer le rêve.

À contrario, j’ai vu trop souvent de prétendus cercles de rêves qui était l’occasion pour un expert de faire la démonstration de sa technique d’analyse du rêve en dialoguant à sens unique avec le rêveur pour finir par assener son interprétation qui a toujours quelque chose d’un peu abstrait, tirée par des cheveux conceptuels, fut-ce en se gargarisant de grands noms comme celui du Soi. Cela peut attraper les néophytes impressionnés qui en ressortent avec l’impression qu’ils ne seraient décidément pas capables d’offrir une telle interprétation et qu’ils ont beaucoup à apprendre. Au lieu de les connecter avec leur propre capacité intuitive à entendre les rêves, ils en sont dépossédés par ces experts. Et ceux-ci ont souvent bien du mal à accepter qu’un autre point de vue soit proposé sur le rêve, ce qui démontre qu’ils ont perdu contact avec la réalité vivante de celui-ci, qu’ils l’enferment dans une théorie, quand ce n’est pas une pensée totalisante qui prétend tout expliquer, au lieu de le laisser vivre.

Les loges de rêves sont une forme particulière de cercles de rêves, qui sont eux-mêmes une forme de concile. Les Conciles, en tant que structure formelle de communication, nous viennent plus particulièrement de la tradition amérindienne. Le terme « concile » lui-même nous vient du latin « concilium », qui signifie « rassemblement, assemblée », et se retrouve dans la notion de conciliabule. Un concile repose sur quelques éléments : une communauté qui forme un cercle, avec généralement un centre symbolique, et qui utilise un objet symbolique (bâton de parole ou pierre de rêves, etc…) pour tenir une conversation autour d’un sujet ou d’une question bien définis. Le mot « conversation », étymologiquement, signifie « se tourner vers, être en relation autour de… ». Cette conversation est ritualisée : seule la personne qui a en main l’objet symbolique est habilitée à parler à un moment donné, et les autres écoutent dans une attitude de neutralité bienveillante. Le bâton de parole invite à la parole du cœur, ancrée dans le senti, l’intuition et l’expérience vécue, en parlant au « je » plutôt que de discuter des idées, de polémiquer avec ce qui a été dit précédemment. Il est ainsi suggéré d’apposer son point de vue plutôt que de l’opposer aux autres, de façon que se dégage une vision globale par l’adjonction de multiples angles de vue. Si une décision doit être prise, l’unanimité est recherchée, et il est fait en sorte, dans tous les cas, de ne laisser personne hors du cercle.

Comme le dit fort bien Claudine Papin, qui enseigne l’art du concile à l’école Ho Rites de Passage :

« Le cercle de paroles matérialise une vision non-hiérarchique du monde : dans le cercle, tous sont égaux. Le cercle nous rappelle la valeur intrinsèque de chaque être humain. Dans le cercle, l’accent n’est pas mis sur le statut ou le rôle des personnes. »

Un des ingrédients essentiels à la bonne tenue d’un concile est le silence dans lequel s’ancre la parole, d’où elle émerge, dans lequel elle est accueillie et où elle retourne. Le silence offre un support invisible à la parole, et bien sûr à l’écoute. Ce silence nous rappelle à la nécessité d’un centrage et d’un ancrage méditatif dans l’instant présent avant de prendre la parole ou d’entendre celle-ci. Plus fondamentalement encore, il ressort que le concile est un espace sacré où la parole retrouve sa force de verbe créateur. Dans la tradition amérindienne, le concile est toujours une évocation de la Roue de Médecine dont il faut avoir à l’esprit qu’outre les 4 directions du plan spatial (Est, Sud, Ouest, Nord), elle ouvre toujours les 3 directions de la verticalité (En-Bas, En-Haut, Centre). C’est une façon de convoquer l’univers entier dans le cercle, et d’inscrire celui-ci dans le Grand Cercle qui unit tous les êtres vivants. Au centre du concile, il y a toujours une représentation plus ou moins explicite du mystère autour duquel la communauté se rassemble. C’est un mystère multidimensionnel qui sera éclairé par l’apport de chacune des personnes présentes. Quand je réfère ici au « sacré », je n’entends rien de solennel et de pompeux mais vous invite à entendre la langue des oiseaux :

Dans le cercle, ça crée ! Cela crée…


Le concile fonctionne selon des lois universelles qui agissent avec ou sans notre consentement. Le cercle est l’espace où nous sommes Un, et cette unité se manifeste dans la vie du concile. Une de ces lois est celle du mouvement, qui impulse un rythme au cercle dans lequel revient régulièrement une séquence ternaire d’ouverture, de concentration sur le cœur, et de fermeture. Une autre loi est celle de la circulation, qui nous amène à tourner autour du sujet et à l’élaborer dans un circumbulatio, comme le fait naturellement la psyché. Enfin, la loi de l’équanimité prévaut, qui rappelle que « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas » et rapproche les extrêmes en les connectant au centre. Les ingrédients de base à la bonne tenue d’un concile sont une intention claire qui se manifeste dans l’expression du sujet de la conversation ou de la question posée à la communauté, une attention soutenue et entière à tout ce qui se manifeste dans le cercle, et finalement un respect de l’intégrité de chacun(e) et de la communauté. La notion d’intégrité pointe vers ce qui est l’objet implicite même du concile, à savoir l’état d’être entier, la totalité et l’intégration de tou(te)s à celle-ci.

Cette intégrité, décisive dans la vie d’un concile, est au premier chef celle de la personne qui facilite la tenue de ce concile. Nous touchons là à un élément essentiel qui est au cœur de l’éthique du cercle, à savoir que les formes extérieures du concile importent peu si le facilitateur porte celui-ci intérieurement, c’est-à-dire qu’il est ancré lui-même dans une intention claire, une attention ouverte et entière, une intégrité sans faille, et qu’il a conscience de la nature sacrée de l’espace ainsi ouvert ainsi que des lois qui régissent le jeu de l’énergie dans un tel espace. L’enjeu fondamental de la facilitation d’une loge de rêves est donc éthique plutôt que technique – dans notre monde social et rationnel, nous avons souvent trop de technique, visant à obtenir un certain résultat, au détriment de l’éthique, de l’attitude intérieure juste.

Il s’agit de s’ancrer dans une relation juste avec le mystère du rêve et avec chacun des membres de la communauté éphémère que forme la loge de rêves. C’est selon moi une relation nécessairement faite de respect et d’ouverture, dans laquelle personne ne prétend à la vérité du rêve au travers d’une interprétation qui serait finale. Une confiance entière est faite dans la capacité du rêve à se déployer et révéler son sens au travers des résonances sensibles que lui offriront les participant(e)s à la loge. Nous considérons implicitement le rêve comme un être vivant avec qui nous entrons en relation pour qu’il porte son message, et non comme une chose morte qu’il conviendrait de disséquer symboliquement. C’est un travail qui tient de la maïeutique, c’est-à-dire de l’art d’accoucher et de faire venir au monde le sens du rêve, en pariant sur le fait qu’il y a dans le rêve quelque chose qui cherche de lui-même à devenir conscient, et qui y parviendra si nous lui laissons l’espace ouvert. Cette attitude vis-à-vis du rêve en tant qu’être vivant ayant son autonomie vaut non seulement pour les loges de rêves mais aussi pour les consultations individuelles et toute relation avec les rêves.

J’ai choisi le terme de « facilitateur » (qui est souvent une facilitatrice) pour les loges de rêves, plutôt que meneur / directeur / leader, car son rôle est précisément de faciliter le travail, d’ouvrir un espace à la dynamique propre au cercle, qu’il sert comme étant une entité vivante qui est plus que la somme de ses parties. Ainsi, les conciles en général, et tout particulièrement les loges de rêves, réclament une nouvelle forme de leadership, que l’on pourrait définir comme étant un leadership centré dans le cœur. En anglais, langue qui offre parfois des raccourcis facilitants, on parle d’un « heart-minded leadership ». Mme Connie Cokrell-Kaplan, auteure du livre « les femmes et la pratique spirituelle du rêve », avec qui j’ai discuté de ces questions éthiques, dit fort justement :

« Le cercle doit être guidé par une personne qui a un ferme engagement envers cette forme et cependant la cérémonie doit sembler "sans leader" »

Elle définit ainsi les caractéristiques de ce leadership dans ses cercles de rêves :

- Vision holistique : toutes les personnes font partie de l’ensemble, et tous les rêves composent une seule histoire.
- À l’écoute de chaque personne et d’elle-même, avec toutes les fibres de sa peau, de ses cellules, de son cœur (émotions, intuitions, images intérieures, synchronicités…).
- Donne l’exemple de la vulnérabilité, de l’ouverture, du respect et de la bienveillance.
- Sécurise en interdisant fermement tout commentaire psychologique (théorie générale), jugement, avis (correction), conseil et toute forme de prise de pouvoir sur autrui.
- Évoque la conscience de l’unité : elle ancre l’unité intérieurement.
- Conscience de sa responsabilité : elle veille tout particulièrement à la qualité de ce qu’elle exprime dans le verbal et le non-verbal car les projections des participant(e)s sur sa personne démultiplient l’impact de ses interventions…
- Invite à la responsabilité de chacune des personnes présentes.
- Remercie ouvertement et intérieurement.
- Laisse libre tout en protégeant l’espace…
- Tolérance à tous les points de vue, toutes les opinions, tout en veillant à ce qu’elles ne ferment pas le débat, n’excluent personne.
-  Souplesse : les choses suivent leur propre cours sans qu’on les dirige…
-  Aligne sa vie sur ses paroles, autant que possible et sans se juger de ne pas toujours y arriver.


Le rôle de la personne qui facilite est d’ouvrir et de fermer l’espace, de contenir le cercle avec équanimité, et d’inviter chacune des personnes présentes à entrer dans le mouvement, sans rien forcer. Traditionnellement, elle est la gardienne de la tradition et garante du respect des règles qui protègent l’intégrité de chacune des personnes présentes – elle doit avoir la capacité de s’interposer fermement en cas de tentative de prise de pouvoir d’une personne sur une autre ou dans le cercle. Cependant, paradoxalement, sa plus grande force est dans sa capacité de s’effacer devant la dynamique du cercle. C’est un leadership que l’on dira volontiers être « féminin » car il contient et facilite plutôt que dirige et ordonne ; il marche derrière plutôt que devant et s’efface pour laisser le Mystère agir et mener la danse. Car ce qui est vraiment intéressant dans une loge de rêves, c’est que si le contenant est bien défini et ouvert, alors quelque chose de mystérieux, de plus grand que la somme de toutes les personnes présentes, entre en action et commence à jouer avec les rêves, à amener à chaque personne ce dont elle a besoin. On peut appeler ce quelque chose l’Esprit du cercle, ou comme j’aime le faire avec un clin d’œil à Jung, le Mercurius alchimique, mais quelque nom qu’on lui donne, c’est dans la présence de ce Mystère que nous reconnectons à chaque fois avec la magie du cercle et la dimension sacrée qui en est la source implicite.

Une erreur dans laquelle tombent souvent les tenants du New Age est de croire qu’il faut ne pas avoir d’ego pour faciliter un tel cercle. Au contraire, il faut avoir un ego suffisamment solide et fort pour supporter de se retirer du devant de la scène sans souffrir d’insécurité ou du besoin de se mettre en avant. Cela réclame une vigilance de tous les instants au facilitateur qui doit être attentif à ses propres petits jeux de pouvoir plus encore qu’à ceux des autres. Il ne faut donc pas être dupe de son ombre, et surtout ne pas se faire accroire que l’on est quitte du démon du pouvoir[2]. Enfin, il faut avoir suffisamment de leadership pour laisser les choses se faire, quitte à ce que rien ne se fasse, plutôt que de chercher à faire quelque chose, à obtenir un résultat. Il ne faut rien prendre personnel, ni la réussite d’une loge de rêves et la satisfaction qu’en retirent les personnes qui y ont participé, ni son éventuel échec dans des dissensions, le fait que des personnes quittent ou ne reviennent pas, etc.

Le facilitateur n’est pas là pour diriger le cercle, enseigner ou soigner, amener les participants à une compréhension ou une réalisation particulière. Il n’y a pas de thérapeute ou de coach dans le cercle. Il s’agit simplement de laisser faire le Rêve qui amènera à chacun ce dont il a besoin. Il y a bien quelque chose qui éclaire et qui guérit, qui est à l’œuvre dans le cercle, mais ce n’est pas le facilitateur et il n’en détient pas l’exclusivité. Il est comme les autres témoin de ce mystère qui se déploie avec chaque rêve. Jean-Yves Leloup nomme très bien ce dont il s’agit en le replaçant dans un cadre thérapeutique (remplacez « thérapeute » par « facilitateur ») :

« Le thérapeute ne guérit pas, il prend soin et c'est le vivant qui guérit. Le thérapeute n'est là que pour mettre le patient dans les meilleures conditions possibles pour que le vivant agisse et que la guérison advienne. »

Le facilitateur est donc  dans une attitude de service. Il agit comme passeur en servant la communauté, le rêve et le Mystère qui est à l’œuvre dans le cercle. Mais plus fondamentalement encore, il importe qu’il n’ait pas donc de projet pour le cercle, pas d’objectif pour celui-ci ni d’enjeu dans sa tenue. Il doit absolument éviter d’interférer. C’est ce qui rend cette forme de leadership très difficile à exercer pour des occidentaux dressés à l’affirmation de soi comme des roquets à aboyer quand quelqu’un passe dans la rue. C’est pour le facilitateur toujours une occasion merveilleuse de travailler sur lui-même et de s’ouvrir plus avant à la présence de ce Mystère qui danse dans les rêves. Il doit à chaque fois réapprendre à danser avec le vide, le rien, le « je ne sais pas » qui est à l’œuvre et qui cependant, si la place lui est donnée, emplit tout l’espace du cercle et l’éclaire de l’intérieur de chacune des personnes présente, comme par magie – car c’est alors, et alors seulement, dans l’Ouvert, que l’âme agit.



[1] Pour une description plus précise des loges de rêves, je vous invite à lire cet article : target=_blank">Loges de rêves
[2] J’ai publié un article à propos du demon du pouvoir en 2014 : ¸Le démon du pouvoir


jeudi 30 août 2018

Feu et vent


Je suis très heureux de vous annoncer la parution de mon livre "Feu et Vent", qui propose une trentaine d'articles tirés de ce blogue, augmentés de commentaires visant à les mettre en perspective. Le thème de ce premier recueil est surtout le rêve, avec de nombreux exemples d'interprétation. J'exprime ma gratitude à toute l'équipe de Réel-Editions, et particulièrement à mon éditrice, Mme Agnès Vincent, qui a permis à ce rêve de s'incarner.

Le titre réfère à une citation de Jung qui m'est particulièrement chère. Il écrivait en 1958 à un de ses amies :

« De folles discussions nous font voir ce qu’il adviendra de moi lorsque je serai devenu posthume. Tout ce qui aura été feu et vent dans ma vie sera mis dans l’alcool et changé en préparation morte. Ainsi les dieux sont-ils enterrés dans l’or et le marbre, et les simples mortels comme moi, dans le papier. »

Mon ambition avouée, en écrivant ce blogue et ce livre, est simplement de contribuer à libérer ce feu et ce vent qui ont animé Jung, et que l'on peut rencontrer dans les rêves laissés à l'état sauvage et libre qui est le leur naturellement. ils sont lumen naturae (lumière de la nature) et lumière de la Vie à laquelle je rends grâce. Je crois que nous avons plus que jamais besoin que l'incendie du cœur auquel ce feu et ce vent nous éclaire, nous embrase, nous vivifie. 

Ma thèse, iconoclaste mais que Jung n'aurait pas démentie, j'en suis convaincu, est qu'il y a dans les rêves quelque chose de trop précieux pour être laissé entre les mains des  seuls psychologues, et qui se fraye un chemin pour parvenir à notre conscience malgré toutes nos théories et nos pauvres méthodes. Celles-ci, bien souvent, sont à l'émergence du Soi, ce que les forceps et la péridurale sont à la naissance d'une nouvelle vie.


Vous pouvez vous procurer le livre directement sur le site de Réel-Editions à l'adresse suivante: 


Il sera bientôt disponible dans les (meilleures :) librairies ainsi que sur Amazon.


Je vous offre de lire ci-dessous l'introduction du livre, dans laquelle je retrace le parcours qui m'a conduit à l'écrire, et que j'intitulerai avec une pointe d'humour :


Confessions d'un autodidacte du rêve


Ma passion pour les rêves ne date pas d’hier. Lorsque j’ai commencé à animer le blogue « La Voie du rêve » en octobre 2013, cela faisait déjà une trentaine d’années que je lisais tout ce qui me tombait sous la main sur ce sujet et que je m’intéressais en particulier aux travaux de Carl Jung. Une trentaine d’années qu’avant tout, je cherchais à comprendre mes propres rêves. Émigré au Québec en 1992, je suis entré l’année suivante en analyse jungienne. Après quelques temps, j’ai demandé à mon analyste s’il accepterait de me guider dans une analyse didactique et il a souri en me disant qu’il pensait que c’était ce dans quoi j’étais engagé depuis le début. À partir de ce moment, j’ai cherché à interpréter moi-même mes propres rêves sous sa supervision. Je crois qu’il n’y a pas d’autre façon d’apprendre le travail avec les rêves. Il y a quelque chose dans ces derniers, ou plutôt derrière le voile chatoyant qu’ils nous présentent, qui cherche à être connu, à se dévoiler, et qui seul est à même d’enseigner l’art de l’écoute des images intérieures. J’étais sans doute bouché : il m’a fallu plus de vingt ans pour commencer à y entendre quelque chose et discerner le sourire qui éclaire désormais mon chemin.

Je me souviens avoir, lors de ces années où j’entrais dans la démarche, été fasciné par l’impression sensible que quelque chose exerçait une attraction magnétique sur moi, m’attirant toujours plus profondément dans le mystère de l’inconscient. Et cela jouait à cache-cache avec moi : à chaque fois que je comprenais un rêve, il y avait quelque chose qui m’échappait dans le rêve suivant qui semblait me faire un clin d’œil et m’inviter à aller plus loin dans l’exploration. J’en ai conçu assez vite l’idée qu’il y avait là quelque chose de vivant, que je ne saurais approcher le mystère qui se cachait sous le voile de l’inconscient qu’en entamant un dialogue avec lui. J’étais confirmé dans cette approche par Jung, dont je me souviens avoir relevé qu’il disait, parlant de sa propre expérience, que « sous le seuil de la conscience, tout est vivant ». J’entretenais une relation particulière avec lui, presque affective, qui m’a amené à le considérer comme mon « grand-père spirituel », un peu comme lui-même a pris Philémon comme guide intérieur. Ses écrits et ceux de Marie-Louise Von Franz m’offraient un véritable asile intellectuel où je me rafraichissais, comme dans une oasis au cours d’une traversée d’un désert éprouvant.

Je menais alors une double vie qui suscitait une énorme tension en moi. La nuit et à mes heures perdues, je poursuivais mon exploration du domaine des rêves. Le jour, j’étais informaticien et je travaillais aux avant-postes du développement de l’Internet. J’étais un chercheur pour le compte des entreprises que j’avais créé ou pour lesquelles j’agissais comme un consultant. J’avais pour habitude de me présenter en riant comme un « gars à problèmes », ce qui inquiétait mes interlocuteurs jusqu’à ce que je leur dise qu’ils n’avaient qu’à me proposer un problème informatique, et que je leur dirai bientôt s’il était possible de le résoudre, à quel coût et dans quel délai. A posteriori, je considère cet entrainement à la recherche systématique, c’est-à-dire au fait de ne rien considérer comme acquis et de toujours me frotter à l’inconnu, comme faisant intégralement partie de mon apprentissage du travail avec l’inconscient, qui est en réalité l’inconnu en nous, ce qui échappe au champ de notre conscience. À l’époque, j’étais cependant bien souvent écartelé entre les deux mondes, mais, comme Jung au cours de ses années de confrontation avec l’inconscient, je trouvais un refuge apaisant auprès de ma famille. Je n’aurais jamais pu traverser indemne ces années sans la présence aimante de ma conjointe et de nos enfants qui m’offraient un précieux ancrage en terre, et à qui va encore aujourd’hui toute ma reconnaissance.

J’avais beau travailler mes rêves et les porter pour examen à mon analyste, je constatais qu’à mon grand désarroi, les symptômes qui m’avaient amené en analyse, parmi lesquels plusieurs addictions, ne disparaissaient pas pour autant. L’addiction est un maître fantastique, qui nous enseigne que notre volonté peut être divisée : on veut guérir et on ne veut pas. J’étais aux premières loges pour comprendre ce que Jung dit de la névrose et de la division intérieure. Et j’ai vérifié dans ma propre expérience ce qu’il affirmait quand il disait que la maladie est en réalité une tentative de la nature pour nous guérir, et que finalement, la « névrose est vraiment ‘liquidée’ quand elle a corrigé la mauvaise attitude du moi ». Pour ma part, elle a joué le rôle d’un aiguillon qui m’a bientôt conduit à poursuivre ma recherche hors du cabinet analytique.

J’ai bénéficié alors de la magnifique effervescence spirituelle du Québec dans les années 1990 qui voyaient fleurir toutes sortes d’expériences, et j’ai attaché mes pas à ceux d’une merveilleuse enseignante aujourd’hui décédée, Paule Lebrun, qui a fondé l’école Ho Rites de Passage où j’ai beaucoup appris. Ma recherche a été tout azimut, préfigurant l’arc-en-ciel spirituel que je porte désormais dans le cœur. J’ai eu la chance d’explorer les voies chamaniques dans la tradition amérindienne encore bien vivante au Québec, et en particulier de faire une Quête de Vision, c’est-à-dire de « pleurer pour un rêve » qui dirigerait ma vie. J’y ai vérifié le fait que les peuples premiers ont une intelligence des rêves et des images intérieures qui ne doit rien aux universités ni à quelque psychologie intellectuelle, mais qui recèle souvent plus de sagesse que nos colloques savants. Après quelques années d’expérimentation, j’ai pris conscience que le travail intérieur que me demandaient mes rêves réclamait un ancrage dans la méditation, et j’ai eu l’opportunité d’explorer les techniques venant de différentes traditions. Je me suis frotté au zen, au tantra, au soufisme, en m’émerveillant à chaque fois de découvrir une nouvelle facette du diamant. 

J’ai délaissé l’approche jungienne des rêves pour expérimenter d’autres formes de psychothérapies mettant en jeu le corps et les émotions. Cependant, je suis revenu à Jung quand j’ai eu la chance, en 2001, de rencontrer mon mentor en matière de travail des rêves, Nicolas Bornemisza, qui a opéré la jonction nécessaire entre les voies spirituelles orientales et la psychologie des profondeurs. Il a repris à son compte, avec sa méthode du « yoga psychologique », l’ambition affichée de Jung de jeter les bases d’un yoga pour l’âme occidentale. Je suis bientôt devenu un de ses proches collaborateurs dans l’enseignement et le développement de cette méthode, non sans y introduire mes propres variations. La synthèse qu’il a opéré fait selon moi ressortir que l’œuvre de Jung nous offre un axe conceptuel et méthodologique nous permettant désormais d’intégrer toutes les traditions spirituelles dans une compréhension satisfaisante pour l’être humain moderne.

À partir de ce moment, mes rêves ont changé de nature et, même s’ils ont continué à m’aider à éclaircir mon inconscient personnel, ils ont commencé à me faire obligation d’écouter les rêves d’autrui si je voulais approfondir ma recherche. Certains d’entre eux, que j’ai exposés dans mon blogue et que je présente dans ce recueil, m’ont fourni des clés explicites pour le travail avec les rêves et ont commencé à me proposer une tâche existentielle. Celle-ci a pris entre autres la forme d’une recherche d’une dizaine d’années sur la façon de faire se rencontrer méditation et travail des rêves dans une approche ouverte. J’ai commencé à partir de 2007 à animer des cercles de rêves où toute personne qui veut s’exposer au travail avec les rêves peut venir en faire « déployer » un, ou simplement participer à la célébration de ce mystère. Je dois beaucoup à ces cercles, qui m’ont servi de laboratoire pour tester diverses approches des rêves et de la méditation pouvant convenir à des novices en ces matières. Je dois encore plus au petit groupe de rêveuses et de rêveurs qui, au sein d’un petit cercle privé d’ami(e)s, a approfondi avec moi cette exploration jusqu’à ce que nous parvenions à une forme aboutie de travail des rêves en groupe qui s’enracine dans le senti et l’intuition. Je consacre désormais une grande partie de mon temps à faire connaitre cette approche que je désigne sous le nom de Loges de rêves[1], en référence aux dream lodges des amérindiennes du Sud-Ouest des États-Unis dont la tradition nous a directement inspiré.

Ma recherche sur la conjonction entre le travail du rêve et la méditation a trouvé son acmé quand, en 2011, j’ai rencontré Richard Moss, un éveillé contemporain qui s’inscrit lui aussi au point de rencontre entre des deux grands fleuves. Pendant longtemps, j’ai débattu avec Paule Lebrun de la nécessité de rencontrer un maître pour voir s’ouvrir vraiment la voie spirituelle, et j’étais bien sûr de ceux qui rejetaient cette idée. Elle me répondait en souriant que ma vie changerait quand je rencontrerai un maître vivant, et je ne puis a posteriori que lui donner raison. Je souscris désormais entièrement à ce que répondait Arnaud Desjardins à cette question : il n’est pas certain qu’on ait besoin d’un maître, mais on a certainement besoin de devenir disciple un jour, c’est-à-dire d’entrer dans la discipline incarnée par un exemple vivant. Avec Richard Moss, j’ai rencontré en chair et en os la liberté que je cherchais depuis si longtemps, et cela m’a donné le point d’appui existentiel me permettant de la vivre à mon tour. Lui-même se défend d’être un maître, tout en acceptant de jouer ce rôle pour ceux qui ont encore besoin de se prendre pour des étudiants, mais il offre volontiers son amitié. Il m’a montré que l’essentiel ne saurait se transmettre de quelque autre façon que de cœur à cœur, ou comme le dit la tradition zen : i shin den shin, d’âme à âme. Il n’est alors même plus question de transmission.


Au fil de ces années d’exploration et d’apprentissage, je me suis rendu compte que la seule façon d’approcher le mystère du rêve était d’employer son langage fait d’images, de symboles et de métaphores. Quelque effort que nous fassions pour élaborer par exemple une psychologie scientifique, nous ne pourrons jamais cerner entièrement la nature et le jeu chatoyant des rêves avec des concepts. Il y a une raison simple à cela : nous ne pourrons jamais considérer les rêves en toute objectivité car nous ne pourrons jamais les séparer du rêveur. Les rêves permettent en cela d’approcher le mystère de la conscience, et nous ne saurons jamais sortir du paradoxe qui veut que la conscience qui étudie la conscience soit aussi la conscience qui est étudiée. Le serpent se mord la queue, et à condition qu’il ne serre pas trop ses crocs conceptuels, cela ne fait pas trop mal. Mais s‘il prétend mettre dans une petite boite mentale le rêve ou la conscience, ou quelque réalité existentielle que ce soit – comme l’âme, par exemple, dont on peut seulement avoir l’expérience sans pouvoir saisir ce que c’est – alors c’est lui-même qu’il blesse. Pour beaucoup d’entre nous, l’âme est une réalité négligeable, au même titre que nous disons d’une fantaisie pourtant riche de sens et de beauté, « ce n’est qu’un rêve ». Ceux qui tiennent de tels propos, se croyant forts de leur rationalité dans laquelle ils sont enfermés comme dans un château sans portes ni fenêtres, ne savent pas à quel point ils étalent ainsi leur propre indigence, une forme de misère malheureusement très répandue.

Dans mon propre développement du « yoga psychologique » élaboré par mon ami Nicolas Bornemisza, je me suis arrêté sur la distinction qu’opère l’Orient entre le yoga et le tantra. En quelques mots, on peut dire que le premier est une méthode qui réclame beaucoup d’efforts pour parvenir à un certain résultat, présenté comme la libération. Le second est à l’inverse une approche entièrement dénuée d’efforts, favorisant la détente et la présence attentive à ce qui est là plus que la tension volontaire, même si elle inclue des pratiques, et qui pointe vers le fait qu’en réalité, la libération ou l’éveil recherchés ont toujours été présents, font partie intégrante du chemin. Il s’agit là de l’approche dite non-duelle qui proclame que le chemin est la destination. Encouragé par Nicolas à suivre mon propre chemin, ce qui est la marque même de l’individuation jungienne, j’en suis donc venu bientôt à élaborer une métaphore qui m’est propre pour parler du travail avec les rêves. Ou plutôt, elle s’est élaborée en moi et dans ma pratique, tant avec mes propres rêves que dans l’écoute des rêves d’autrui.

Je propose de considérer le rêve comme une fleur de conscience cherchant à s’épanouir naturellement. Il n’est nul besoin de tirer sur celle-ci pour l’aider à pousser. Il suffit de l’arroser et de faire preuve de patience. Mon hypothèse fondamentale de travail est qu’il y a, dans le rêve, quelque chose qui cherche à devenir conscient, et qu’il nous suffit de lui ouvrir un espace avec une attention vigilante pour que ce sens se déploie. Non seulement, comme le disait Jung, le rêve ni ne ment ni ne déguise la vérité qu’il veut porter à la conscience, mais si celle-ci est capable, par une attitude d’ouverture qu’on peut rapprocher du silence méditatif, d’accueillir ce qui se présente à elle de nouveau dans les images vivantes du rêve, ce dernier fleurit et porte fruit sans nécessiter aucun effort ni aucune méthodologie. Cela n’empêche pas d’interagir avec le rêve, d’interroger les associations et les émotions, mais on le fait alors surtout dans le but d’alimenter le mouvement intérieur qui a suscité les images pour l’amener à son terme.

Dans cette approche, l’inconscient et le conscient ne sont pas deux réalités séparées que l’on pourrait encore une fois objectiver, mais en fait, ce sont deux moments d’un même processus de création de conscience auquel le rêve participe activement. Un effort de conscience est bien requis, mais ce n’est pas l’effort consistant en soumettre le rêve à un travail, c’est-à-dire à une certaine forme de torture, pour en extraire le sens comme on en presserait l’huile. En réalité, il s’agit moins de travailler le rêve que de se laisser travailler patiemment par les images intérieures qui veulent nous emmener quelque part. L’effort de conscience requis consiste dès lors en s’ancrer dans une ouverture sans préjugé face au rêve, en gardant à l’esprit que le rêve amène à la conscience quelque chose qui était préalablement inconnu, inconscient. C’est la règle d’or du travail : que m’apprend le rêve ? Il ne confirme jamais ce que nous croyons savoir, et cela, fait remarquer Jung, vaut pour l’analysant comme pour l’analyste qui doit, plus que tout autre, se garder de croire savoir ce que veut dire le rêve.

Bien sûr, nous devons nous garder des projections et de tout ce qui peut entraver le déploiement du sens d’un rêve, mais nous devons aussi nous rappeler que finalement, toute interprétation est une projection. Dès lors, ce n’est pas de la projection elle-même dont nous devons nous garder, car elle traduit simplement la participation de l’inconscient au processus, mais de l’identification de la projection à la vérité. Nous devons éviter de « tuer » le rêve en croyant le saisir par une méthode ou une autre car c’est finalement une réalité vivante qui cherche à venir au monde. Le travail avec les rêves est une maïeutique. Ainsi, j’en suis venu à concevoir que toutes les méthodes de travail des rêves peuvent apporter quelque chose dans l’accouchement du sens du rêve, mais finalement, cela tient surtout au fait que ce dernier trouve toujours, grâce à l’aide des méthodes et malgré leur interférence, la voie pour se faire entendre.

Jung ne disait pas autre chose quand il nous invitait à lire tous les livres et étudier toutes les méthodes, mais aussi à les écarter quand nous serions face à un rêve, car le rêve comme la personne est unique. Il indiquait aussi qu’en fait de méthode, il suffisait de tourner suffisamment longtemps autour d’un rêve pour que quelque chose en émerge. Il s’agit d’une circumambulation, d’un mouvement circulaire qui fait le tour du rêve en l’explorant sous toutes ses coutures plutôt qu’une méthode linéaire et logique qui pourrait satisfaire notre mental aristotélicien. Ce « quelque chose » qui en émerge n’est pas nécessairement une compréhension ou une explication du rêve. Ce peut être une inspiration, un sourire ou une œuvre d’art. C’est l’expression d’un mouvement intérieur, et celui-ci a toujours une dimension créatrice : il amène du nouveau à la conscience. D’un point de vue psychologique et spirituel, nous pouvons dire qu’il s’agit d’une émergence du Soi, mais ayant dit cela, nous n’apportons pas grand-chose au propos. Cependant, il est nécessaire de remettre le travail du rêve dans la perspective du Soi qui est à peu près évacuée par la psychologie désormais.

Le Soi est, au-delà des notions d’inconscient collectif et d’archétypes, la principale (re)découverte de Jung. Je m’accorde entièrement à l’énoncé de Pierre Trigano[2] qui explique qu’au fond, nous ne saurions être disciples de Jung car nous sommes disciple du Soi qui s’est exprimé par Jung, et par bien d’autres. Du Soi, nous pouvons seulement dire que c’est un facteur transcendant, au sens kantien d’une incapacité à le conceptualiser, qui œuvre sans trêve à la conciliation des contraires, au dépassement des opposés, ou en termes spirituels à la mode ces temps-ci, à l’émergence de la non-dualité. Avec le Soi, nous arrivons aux limites de la psychologie car nous touchons à l’essentiel et à la mystique, au sens noble de ce mot dont l’étymologie nous renvoie au mystère devant lequel on ne peut que se taire. C’est la Pierre philosophale que cherchaient les alchimistes car, là où toutes nos tentatives de soigner (Soi-nier) ont échoué, elle seule guérit (gai rit), c’est-à-dire amène à retrouver un gai rire…

En ouvrant ce blogue, je ne savais pas où l’écriture des articles qui s’y sont égrenés m’entrainerait. J’avais simplement pour intention d’explorer plus avant la métaphore de la fleur de conscience en l’exposant publiquement. Après plusieurs années, j’ai fait une pause de quelques mois et j’ai pris du recul. C’est alors que je me suis aperçu qu’il se dégageait de l’ensemble des articles que j’avais écrit une cohérence que je n’avais pas prémédité. J’y ai vu le déploiement progressif d’idées qui n’étaient qu’en germe au moment où j’ai publié mon petit manifeste de « la voie du rêve », et j’ai constaté qu’elles m’emmenaient beaucoup plus loin que je ne l’avais envisagé. D’une part, elles s’étaient étoffées au fur et à mesure que je les développais, et en particulier dans les discussions qu’elles suscitaient avec mes lecteurs, et d’autre part, elles me faisaient de plus en plus obligation d’en tirer certaines conclusions dans ma vie. C’est par là, ai-je alors réalisé, que j’étais amené à vivre ma propre expérience du Soi.

Dans cette période pour moi critique, j’ai dû écarter définitivement l’idée de rentrer dans les rangs des analystes jungiens et j’ai compris qu’il me faudrait assumer de marcher sur un petit chemin solitaire essentiellement voué à la dimension poétique et spirituelle du travail avec les rêves. Cette démarche avait déjà pris forme quelques années auparavant dans l’ouverture d’un blogue poétique[3] parallèlement à « la voie du rêve. Je ressuscitais par là le jeune homme que j’ai été, qui s’était d’une certaine façon suicidé devant l’impossibilité de vivre la vie poétique qu’il souhaitait. La tension entre les opposés en moi s’est résorbée comme crève un nuage lourd de pluie, en entrainant des changements drastiques qui m’ont projeté dans une nouvelle vie, imprévisible. Par un jeu de circonstances inattendues dont le mystère de vivre a le secret, j’ai été alors amené à prendre le risque de consacrer mon existence à mes passions pour l’écriture et les rêves, seule façon pour moi de guérir et d’assumer ma relation avec le Soi.

La sélection d’articles présentés [dans ce livre] – près d’une trentaine sur la centaine que comptait le blogue au moment où elle a été arrêtée – retrace ce parcours intellectuel et spirituel. Mon ambition en constituant ce recueil a simplement été de fournir tous les éléments qui permettront aux amoureux des rêves d’enrichir leur propre réflexion, sans m’encombrer de la prétention à ouvrir une nouvelle voie ou créer une méthode inédite. Certains articles ont été annotés au moment de la conception de ce recueil. Ces nouvelles notes sont lisibles en bas de page. La forme du blogue implique parfois des répétitions, en particulier des thèmes abordés et de certaines citations clés qui reviennent comme, encore une fois, dans une circumambulation, un parcours circulaire autour d’un centre. Nous avons choisi de les laisser telles quelles en l’état car elles reflètent le parcours de la pensée et le déploiement progressif des idées. Les articles n’ont pas été retouchés sauf des corrections mineures pour les mettre en contexte ou préciser des approximations. Une correction a cependant été régulièrement apportée, qui traduit l’évolution de ma pensée depuis l’écriture de ces articles : assez souvent, là où figurait le mot « l’inconscient » ou « l’Inconscient » (c’est-à-dire l’Inconscient collectif), il s’est imposé de remplacer ce terme par « le Soi ».



[1] Vous trouverez plus d’information à ce sujet dans cet article publié en juin 2017 sur mon blogue, non inclus dans ce recueil : http://voiedureve.blogspot.fr/2017/06/loges-de-reves_55.html
[2] Pierre Trigano, Psychanalyser Jung, Réel-Editions 2016.
[3] Blogue "La joie d’être un âne" : http://jubilarium.blogspot.com.