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samedi 31 janvier 2026

La porte lumineuse


Je ne trouve pas le temps ces jours-ci d’écrire pour ce blogue. Ou peut-être glisse-je tout simplement dans le silence. Je peux voir deux raisons à cela. L’une est que j’ai dit, me semble-t-il, à peu près tout ce que j’avais à dire à propos des rêves. Je ne peux pas dire que j’en ai fait le tour – le domaine du rêve est tout simplement infini… –, mais il y a quelque chose de circulaire cependant qui apparaît au travers de l’exploration du champ du rêve : j’en reviens à la base, c’est-à-dire aux résonances qui font vibrer la loge de rêves, et à un certain lâcher-prise. Le Rêve nous traverse ! Il est amusant de mon point de vue de constater que l’apport le plus intéressant ces dernières années sur le rêve nous vient d’un mathématicien de génie plutôt que d’un psychologue, mais j’ai déjà écrit sur le sujet et je ne me répéterai donc pas. Bien sûr, la recherche continue et il y aura toujours de nouvelles découvertes à partager. Mais après plus de trente années à m’intéresser intensément à ce domaine, mon regard se réoriente donc tranquillement vers une autre dimension du Travail. Je me souviens que j’étais surpris à une certaine époque d’entendre un de mes mentors me dire que le rêve n’était qu’une porte, et qu’il ne fallait pas rester dans le cadre de celle-ci. Il serait dommage, me disait-il en riant, de ne pas aller voir ce qu’il y a derrière la porte. Peut-être est-ce l’âge, car j’ai à peu près le même temps passé sur Terre que lui quand il me tenait ces propos, mais je crois que je commence à comprendre de quoi il voulait parler…

Il y a une autre raison à ce silence qui s’accroît en moi. Je suis, comme beaucoup d’entre nous, parfois abasourdi par le vent de folie qui semble emporter notre monde. Je n’ai pas envie d’ajouter des paroles inutiles à la cacophonie du monde ambiant. Depuis la réélection de qui vous savez, je me suis intéressé en profondeur aux origines et aux contours de la psychose collective à laquelle nos sociétés dites développées semblent sur le point de succomber. J’ai relu ce que Jung écrivait en 1945 dans Après la catastrophe, et j’ai été effrayé par les parallèles qu’on pouvait tirer avec notre situation présente.

"Continuez comme ça, ils pensent toujours que je suis une métaphore discutable"

Cependant, je ne crois pas utile de s’étendre sur les progrès du mal. Il me paraît beaucoup plus important d’insister sur ce qui va bien dans notre monde (par exemple le formidable élan de solidarité qui entoure les exactions de la criminelle police qui sévit ces temps-ci à Minneapolis). Cela nous ramène à ce qui est, selon moi, le principal point de différentiation entre l’accompagnement psycho-spirituel et la psychothérapie : cette dernière met surtout l’accent sur ce qui va mal ou a mal tourné, en particulier les traumatismes… pour leur chercher des solutions. Dans une approche psycho-spirituelle, nous ne négligeons pas les difficultés et la souffrance et nous leur cherchons bien sûr remède, mais pour cela, nous cherchons d’abord à faire ressortir ce qui va bien. Nous mettons en évidence le fait que, quoi qui soit arrivé ou qui se passe, il y a une zone intacte dans la psyché, inviolable, inaltérable. Nous faisons confiance à celle-ci pour irriguer tout ce qu’il y a de vivant dans l’être. C’est de cet endroit que nous viennent les rêves, qui nous ramènent toujours à cet espace sain en nous-mêmes...

Pour écrire, il m’a fallu donc retrouver ce point de paix intérieure à partir duquel je puis parler sans ajouter, du moins je l’espère, à la folie du monde. C’est à partir de là, et de nulle part ailleurs, que j’espère écrire à l’avenir. On évoque beaucoup Hanna Harendt ces derniers temps pour ses écrits sur la banalité du mal et sur le totalitarisme, qui semblent malheureusement encore être d’une actualité brûlante. J’aimerais simplement, comme une exergue à toute ma réflexion ici, citer ses mots tirés d’une lettre envoyée en juillet 1963 à son ami Gershom Scholem :

« J’estime effectivement aujourd’hui que seul le mal est toujours extrême, mais jamais radical, qu’il n’a pas de profondeur, et pas de caractère démoniaque. S’il peut ravager le monde entier, c’est précisément parce que, tel un champignon, il se propage à sa surface. Ce qui est profond en revanche, et radical, c’est le bien – et lui seul. »


Aujourd’hui, si j’ai pris ma plume, c’est aussi que j’ai entendu deux rêves qui m’ont interpellé et que j’ai eu envie de vous partager car ils pointent dans une direction qu’il me semble important de souligner. Le premier de ces rêves a été reçu par une femme qui traverse une grande transition de vie :

Je me trouve dans un environnement assez boisé. Se trouvent par là d’autres personnes, toutes plus ou moins liées à la sangha bouddhiste qui vient dans le coin. Une femme doit accoucher me dit-on et Nathalie me demande si je suis d’accord pour aider avec 2-3 personnes, dont Nathalie, cette femme dans son accouchement, ce que j’accepte sans hésiter, plus qu’intéressée, honorée de participer à un tel processus. Je vois brièvement la femme en question, debout devant moi, qui me dit quelque chose. Puis finalement c’est une équipe médicale qui va s’en charger car je vois se garer un peu plus loin près de la petite maison en bois où se trouve probablement la femme, 2 énormes fourgons médicalisés.

L’enfant est né et c’est à moi qu’il revient de m’en occuper. A peine plus grand que mes mains entre lesquelles je le tiens à hauteur de mon visage, le nourrisson est intégralement emmailloté dans une étoffe ou peut-être même du papier, à l'image d'une chrysalide. Je prends l’initiative de découvrir au moins sa tête et défais le papier/l’étoffe sur le pourtour de la tête, comme on le ferait avec le papier d’un cornet de glace, et le beau visage délicatement rond de l’enfant apparaît, qui me regarde de ses grands yeux bruns sombre. Je tiens toujours le nourrisson entre mes deux mains, et parce que je ne me sens pas très assurée et crains de le faire tomber, je le dépose délicatement sur une table rectangulaire qui se trouve devant moi et alors que je le contemple, je perçois en moi, furtif et retenu, le désir de le tenir, de le sentir tout contre moi.

Je suis à l’extérieur dans les environs de la maison et je me souviens soudain, affolée, que j’ai laissé l’enfant sur la table et que le risque est grand qu’il en tombe. Je me mets donc fébrilement en route pour retourner auprès de lui mais j’ai beau arpenter le coin en long et en large, je n’arrive pas à retrouver la maison. J’entends, l’espace d’un instant, les vagissements/pleurs de l’enfant ce qui me rassure car cela signifie qu’il est toujours sur la table. Je demande je crois à Nathalie qui est par là si elle se souvient où se trouve la maison mais elle n’en n’est pas sûre. Je ne retrouve pas la maison.

Le thème du rêve est assez clair : la rêveuse est invitée à aider à la naissance d’une nouvelle vie, et à prendre soin de celle-ci. Le fait que ce soit une autre femme qu’elle qui accouche indique que le rôle du conscient est simplement d’assistance – c’est une part d’elle-même, on pourrait dire son inconscient… qui doit donner naissance. La proximité de la sangha bouddhiste, avec laquelle la rêveuse a passé beaucoup de temps mais dont elle s’est éloignée, signale la nature spirituelle du travail en cours. La présence de son amie Nathalie renvoie directement aux circonstances dans lesquelles la rêveuse a été jetée dans une violente transition de vie – c’est une façon pour le rêve de souligner que cette dernière est bien liée à l’émergence d’une nouvelle vie…

Je n’interpréterai pas ici le rêve, qui a été discuté en profondeur avec la rêveuse et a bien sûr une dimension personnelle dans laquelle je n’entrerai pas. Je veux simplement souligner qu’il ressort que le pivot du rêve est dans l’échange de regards avec l’enfant – il se produit là quelque chose d’indescriptible, de l’ordre du contact avec le mystère. Cet enfant est clairement une représentation du Soi qui commence à se manifester, ou pourrait-on dire à s’incarner, dans la vie de la rêveuse sous une nouvelle forme. Il n’est pas anodin bien sûr qu’il soit enveloppé dans une sorte de chrysalide : il y a là un clin d’œil qui réfère à la transformation radicale de la chenille en papillon, qui n’est jamais chose aisée. Bien souvent, le Soi apparaît dans les rêves de façon tout à fait discrète, qui passerait presque inaperçu, par exemple donc sous la forme d’un bébé. Ici, la rêveuse et moi ne pouvions le rater car elle avait, suite à un exercice visant à la réconciliation des opposés que je lui avais proposé, réalisé le dessin qui illustre cet article, où l’enfant divin apparaît dans toute sa splendeur. Mais bien sûr, le rêve souligne aussi les peurs de la rêveuse, sa crainte de « laisser tomber » le Nouveau qui émerge dans sa vie, et son désir d’établir une connexion vivante avec celui-ci : nous sommes convenus que le mouvement le plus important du rêve est sans doute dans son désir d’un contact sensible, charnel, avec celui-ci.

Cependant, à ce point de la vie de la rêveuse, l’errance est inévitable. Elle ne retrouve pas la maison, même si celle-ci n’est pas loin – elle peut entendre l’enfant pleurer. Il faut le dire : il n’y a pas de transition importante sans errance, sans égarement. Il est nécessaire de perdre à un moment toutes les cartes pour pouvoir aborder à une nouvelle vision de l’existence. On ne souligne jamais assez l’importance de l’errance, la nécessité de vivre pleinement celle-ci. L’essentiel, dans un tel passage, est de conserver ne serait-ce que la mémoire d’un contact vivant avec le Soi qui agit comme un phare dans la nuit – ici, le regard et la présence de cet enfant. Le rôle de l’analyste est simplement d’offrir une présence, de permettre de rester en relation, dans cette Œuvre au Noir et d’incarner la confiance dans le Soi qui, même s’il apparaît sous la forme d’un enfant, saura guider la rêveuse. J’aime bien rappeler ces mots de Tolkien, qu’il met dans la bouche du futur roi Aragorn dans Le Seigneur des anneaux :

« Tous ceux qui errent ne sont pas perdus. »

Cet enseignement pourrait valoir pour notre époque. Se pourrait-il que toute l’humanité soit en errance à ce point ? Gardons foi...

 

Et voici un autre rêve, qu’a reçu une jeune femme très intéressée par les rêves :

Je parle avec Robert Moss. Il est très gentil et nous échangeons autour des rêves. A un moment, il me donne une carte qui représente un dragon et une pleine lune, ce qui me touche beaucoup car j’aime beaucoup les dragons. Plus tard, il prend une feuille de papier et entoure quelque chose sur celle-ci. Il semble vouloir me montrer quelque chose. Puis il me montre des nuages noirs dans le ciel et au cœur de ceux-ci, une porte lumineuse… et il me demande si je sais ce que c’est. Je me dis dans mon for intérieur que ce sont les ténèbres mais je dis que c’est la porte qui ramène à la Source. Il me dit « exactement » et il ajoute que si je passe par cette porte, je reviendrai à la Source.

Plus tard, je suis en voiture et j’observe dans le ciel que je peux voir, derrière le soleil, la lune en transparence. Je me fais la réflexion que c’est la même entité.

Robert Moss est un enseignant fameux dans le domaine du travail avec les rêves. La rêveuse et moi avions quelques temps auparavant discuté de sa lecture du livre de Moss Les Iroquois et le rêve chamanique, auquel elle avait été particulièrement sensible. La carte montrant un dragon et une pleine lune semble évoquer une conjonction remarquable : le dragon symbolise volontiers une énergie très yang, un feu pour ainsi dire inarrêtable, qui rencontre ici la maîtresse symbolique de la nuit, liée bien sûr aux rêves, dans sa plénitude.

On retrouvera en fin du rêve une autre conjonction remarquable avec le soleil et la lune apparaissant en transparence, symbole de l’union alchimique des principes masculin et féminin, de la conscience et de l’inconscient. Il se trouve que je parlais la veille de l’écoute de ce rêve, dans un cours, du fait que le Omkar hindou, qui symbolise le fameux AUM, représente l’illumination comme une lune conjointe à un soleil. J’ai bien sûr sursauté en entendant ce rêve, avec l’impression d’une coïncidence remarquable qui venait souligner le symbole. La rêveuse semble ainsi prendre conscience de l’identité fondamentale de la conscience et de l’inconscient, c’est-à-dire de l’unité de la psyché qui forme, quand ces deux sont unis, une seule entité. C’est une intuition assez étonnante de la non-dualité au-delà des apparences. Mais l’élément qui a le plus attiré mon attention ici est la porte entourée de ténèbres, qui reconduit à la Source. Le fait que la porte soit entourée de noirceur nous renvoie à la dualité inhérente à notre monde. Un très beau haïku de la poétesse palestinienne Han Jouda dans son recueil Gaza ô ma joie exprime magnifiquement cette dualité :

Ce monde
Énorme tas d’aiguilles
Cache une fleur

Poster du FPLP qui dit : « une fleur est une fleur est un drapeau »

Il n’est pas facile de parler de cette porte lumineuse, qui reconduit directement à la Source, car on peut facilement, à ce sujet, parler pour ne rien dire. On peut penser s’en tirer à bon compte en disant qu’il s’agit là d’un symbole du Soi, mais encore ? Avec l’enfant plus haut, nous pouvions au moins lier celui-ci à l’apparition d’une nouvelle vie, d’un sens peut-être émergeant de la transition vécue par la rêveuse. Ici, il est simplement question de revenir à la Source, ce qui évoque directement une dimension numineuse, pour ne pas dire religieuse (au sens noble du lien avec le Mystère créateur). En s’en tenant au concept jungien du Soi, on risque fort de "psychologiser" ce dont il est question – n’oublions pas que Jung a choisi ce terme en référence à l’Atman oriental, car il ne pouvait faire autrement que de reconnaître la dimension spirituelle de ce que le mot désignait. Les jungiens feraient bien, quand ils évoquent le Soi, de se laver la bouche comme les bouddhistes zen le font quand ils prononcent le nom « Bouddha ». Nous voilà donc obligé.e.s de réintroduire ce gros mot de DieuE dans le rêve – je lui ajoute un "E" pour bien marquer le fait que ce qui est évoqué là est au-delà des opposés, inclut une dimension féminine, et réclame à notre époque de se débarrasser des projections patriarcales.

Et voilà donc que DieuE réapparaît dans un rêve à propos des rêves, avec l’enseignant du travail avec les rêves qui montre cette porte à la rêveuse ! Chacun.e en fera ce qu’iel voudra en fonction de ses croyances. Sur le plan existentiel, hors de tout dogme, DieuE renvoie à ce pourquoi il est quelque chose plutôt que rien, et dès lors, à ce qui donne sens et valeur à l’existence. Une fois cela dit, nous devons mettre notre main devant notre bouche. C’est-à-dire que nous devons nous garder de réduire à une explication psychologique ou à une dogmatique quelconque l’expérience intérieure de celleux qui sont invité.e.s à contempler, et peut-être franchir en conscience, la porte lumineuse.

Le thème de la lumière dans le registre spirituel est universel : elle est ce qui fait voir, ce qui éclaire, ce qui chasse l’obscurité. Le prologue de l’évangile de Jean évoque cette « lumière de la Vie » que les ténèbres ne saisissent pas. Le Coran (24.35) dit ouvertement qu’Allah «  est la Lumière des cieux et de la terre. » et poursuit en ajoutant que :

«  Lumière sur lumière. Allah guide vers Sa lumière qui Il veut. »

La suite du texte laisse entendre que la Source donne des paraboles, mais on pourrait aussi entendre des rêves, à qui Iel veut offrir une guidance. Dans un tout autre contexte, Sri Nisargadatta, qui a réalisé le Soi au sens du Vedanta, déclare :

« Je suis la lumière où apparaissent et disparaissent tous les rêves »

et il ajoute ailleurs :

« Vous êtes lumière. Votre nature est lumière qui se produit d’elle-même. Vous êtes seulement lumière. »

Cette lumière qu’évoque Sri Nisargadatta est pure connaissance, et c’est précisément ce que disent les Upanishads du Soi. Ainsi lisons-nous ce dialogue dans la Brihadaranyaka Upanishad :

- « Qu’est-ce que le Soi ?

- C’est, parmi les organes vitaux, celui qui est fait de connaissance, l’esprit qui brille à l’intérieur du cœur. »

Enfin, pour revenir plus près de notre culture et à une approche qui pourrait renouveler en profondeur notre perception du fait religieux, il y a ces mots de l’évangile de Thomas qui résonne avec ceux de Sri Nisargadatta :

« Yeshua dit : Je suis la lumière qui est sur eux tous (...) » (logion 77)

« Si l’on vous interroge : d’où êtes-vous ? Dites-leur : nous sommes venus de la lumière, de là où la lumière est née d’elle-même. » (logion 50)

Et encore :

« Il y a de la lumière au-dedans d’un être lumineux, et il illumine le monde entier. S’il n’illumine pas, il est ténèbres ». (logion 24)

Sans entrer plus avant dans le détail de la nature de cette lumière et de ce qu’il y a derrière la porte lumineuse – c’est à chacun.e d’y aller voir... –, je saisis simplement cette occasion pour signaler que sans cette visée spirituelle, le travail avec les rêves pourrait s’avérer vain. J’ai déjà parlé dans un autre article (tout ça pour ça) de comment Von Franz souligne que le travail avec l’inconscient ne saurait avoir finalement aucune visée utilitariste – il apporte beaucoup de bénéfices à qui s’y consacre, mais il n’a pas pour but de garantir notre bien-être. Les rêves, nous dit-elle, « n'enseignent ni une connaissance intérieure ni à réaliser quelque chose, mais à exister : ils se contentent d'enseigner à vivre. » On pourrait dire aussi qu’ils nous invitent à devenir pleinement humain.e.s, et que cette humanité implique une relation consciente avec le mystère de l’Origine de tout ce qui est...

Quant à cette Origine, on peut sortir des modèles théistes traditionnels en considérant par exemple le modèle proposé par Jean Houston qui fonde la « psychologie sacrée »1 qu’elle a élaboré : tandis que notre identité individuelle se définit surtout au niveau de frontières nous permettant d’affirmer « c’est moi » (et ce n’est pas toi), nous participons nécessairement à un autre niveau, collectif, où se vit un « nous sommes ». C’est l’espace des mythes et des légendes, des archétypes et des histoires qui fondent des identités collectives, que ce soient celles de familles ou de groupes culturels. 

Ce « nous sommes » peut cependant dépasser ces définitions limitées par l’appartenance à un groupe défini en embrassant le collectif de l’humanité toute entière, et même celui de notre planète Gaïa ou de l’Univers tout entier. Swamiji Prajnanpad, le maître d’Arnaud Desjardins, pointait cette direction en indiquant qu’en fait, le but de la pratique spirituelle n’est pas de faire disparaître le moi mais de le dilater à l’Univers entier – il n’est plus d’autre que moi, et l’affirmation « nulle autre qu’IElle est » devient une évidence sensible. Alors, au-delà du « nous sommes » apparaît le « Je suis », l’affirmation de l’Être qui est à l’origine de tout, se reflète dans la multiplicité des formes. Dès lors, il est clair aussi que cette Source n’est pas située dans le temps, mais est l’éternel Maintenant dans lequel l’Univers et la vie se recréent en chaque instant. La lumière qui irradie de ce « Je suis » antérieur à Abraham comme à tout ce qui s’inscrit dans la temporalité est alors Paix et Amour car ce Maintenant ne saurait être en conflit avec quoi que ce soit qui est. Ainsi, dans la suite du logion 77 de l’évangile de Thomas dont j'ai parlé plus haut, Yeshua déclare :

« Je suis le Tout. Le Tout est sorti de moi, et le Tout est parvenu à moi. Fendez du bois, je suis là ; levez la pierre, vous me trouverez là. »

Il m’est pour ma part de plus en plus clair, et cela participe du silence que j’évoquais au début de cet article, que le travail avec les rêves, tout comme la plupart des psychothérapies, les techniques de transe, etc... relève de ce que l’on peut appeler les mondes intermédiaires. Comme nous le suggère l’Orient dans la carte de la conscience que figure le omkar (voyez mon article OM sweet home pour plus d'information), on peut se représenter cet espace comme un immense océan qui offre d’infinies possibilités, avec autant d’îles que de mondes. On y rencontre toutes sortes de figures archétypales, des Anges comme des démons, des dragons et des hippogriffes, etc – les jungiens y reconnaîtront l’Inconscient collectif qui aime à se représenter comme un océan. On peut aisément se perdre dans ces mondes, en cherchant des choses de moindre valeur – moindre en regard de la Lumière qui éclaire l’existence de l’intérieur – : par exemple la renommée ou la richesse, le pouvoir, la compensation de blessures affectives… mais nous ne devrions jamais perdre de vue que le but du voyage est de revenir à la Source. Le Soi, dans cette perspective, n’est pas un archétype parmi d’autres car il ressort qu’il est le principe ordonnateur de cet Inconscient collectif, qui lui donne sens et valeur, et qui propose une direction à la conscience en quête de son Origine. La porte de lumière agit dans la traversée de cet océan comme un phare, qui permet de garder le cap quoi qu’il advienne.

On peut considérer ce rêve qui la met en évidence comme une bénédiction que reçoit la rêveuse, bénédiction qui vient l’encourager à continuer son travail avec les rêves sans perdre de vue l’essentiel. Il y a peut-être bien là aussi un message qui vaut pour chacun.e d’entre nous tandis que nous traversons des temps troublés, d’obscurité et de tempête sur l’Océan de l’existence…

Puissiez-vous, vous aussi, trouver la porte lumineuse.
 


1 J’en profite pour signaler que mon amie Julie Gille, autrice de Paroles de l’Ombre, donnera début mai un stage de 3 jours d’introduction à la Psychologie sacrée, revisitée et réactualisée. J’y serai, assistant Julie dans cette aventure. Pour plus d’information, voyez : https://ceshum.net/formations/667082000021330040/



jeudi 17 octobre 2024

L'équation Grothendieck


Temps de lecture : 25-30 mn

Vous pouvez télécharger cet article en PDF sans illustrations ici.

Récemment est paru un livre qui devrait attirer l’attention de toute personne qui s’intéresse aux rêves. Il s’agit de la Clé des Songes, d’Alexandre Grothendieck, dont le titre complet est :

La Clé des Songes ou Dialogue avec le Bon Dieu

Son auteur est considéré comme un des plus grands mathématiciens du XXème siècle. Cependant, pour beaucoup, son aventure intellectuelle et spirituelle illustre la porosité de la frontière entre le génie et la folie. On trouvera en effet dans ce livre des développements philosophiques de grande ampleur et d’une profondeur rare, mais qui peuvent, du moins du point de vue de la rationalité prévalente dans notre société, confiner au délire, par exemple quand Grothendieck se croit investi d’une mission prophétique. De façon paradoxale, car Grothendieck débine en quelques endroits Jung auquel il ne connaît de son propre aveu pas grand-chose, ce sont les jungiens qui sont à même peut-être de tirer le plus de la lecture de ce pavé de près de 350 pages. En effet, il expose dans ce livre une expérience intérieure tout à fait remarquable, peut-être même exemplaire par certains côtés, qui rejoint et illustre par de nombreux aspects la compréhension que Jung avait, sur la base de sa propre expérience, de la psyché et de la relation à ce qu’il est convenu d’appeler le Soi. Dès lors, l’ignorance dont fait preuve Grothendieck, non seulement en ce qui concerne Jung mais aussi sur nombre d’autres points, et le splendide isolement dans lequel se déploie sa réflexion dans une grande mesure, s’avèrent un atout favorisant l’authenticité de l’expérience. Du point de vue de la psychologie des profondeurs, ses propos ne prêtent le flanc à aucune analyse qui y décèlerait quelque chose de pathologique, bien au contraire. Nous pourrons en effet y déceler parfois une certaine inflation, tempérée par une grande rigueur intellectuelle, mais nous y reconnaîtrons aussi les difficultés que rencontre tout être humain confronté à l’aventure de la rencontre vivante avec le Soi. Je le dirai sans ambages : nous sommes là devant le témoignage d’une expérience exceptionnelle, vécue par un anarchiste mystique qui a su de façon remarquable accéder à l’essentiel, non seulement en ce qui concerne le rêve, mais aussi ce que Jung a appelé l’individuation, et plus avant, la nature spirituelle de l’être humain.

Soyons clairs : je ne dis pas que Grothendieck a fait du Jung sans le savoir. Il a fait du Grothendieck, et c’est fort bien ainsi. Cependant, la rencontre de ces deux pensées se révèle particulièrement féconde, et ce n’est pas seulement dans un sens, qui voudrait que la psychologie de Jung éclaire les propos de Grothendieck. C’est peut-être même l’inverse : le vécu intérieur du candide mathématicien au pays des rêves jette une lumière remarquable sur ce que Jung avait, au travers de sa propre expérience, envisagé...


Contrairement à ce que laisse entendre le titre du livre, et à ce qui était semble-t-il l’intention initiale de Grothendieck quand il s’est lancé dans ce projet d’écriture, son ouvrage ne parle pas tant que cela des rêves. Il ne propose aucune clé d’interprétation de nos productions oniriques ni ne détaille quelque méthode pour travailler avec celles-ci, en comprendre le sens ou les utiliser. Il est probable que Grothendieck ne savait même pas qu’en intitulant son œuvre « la clé des songes », il reprenait le titre du traité que nous a laissé Artémidore d’Ephèse, le grand maître de la tradition onirocritique grecque. Il fait preuve de temps à autre d’une certaine outrecuidance qui le laisse supposer qu’il soit le seul à être allé au fond d’un de ses rêves, et à avoir vécu par-là une expérience transformante. Il n’a jamais écouté les rêves d’autrui, et donc n’était sans doute pas en mesure de voir combien les productions oniriques sont singulières, propres à chaque personne. Il généralise bien souvent à partir de sa seule expérience, et c’est là tout à la fois sa force et sa faiblesse car il apparaît que Grothendieck avait des difficultés à être véritablement en relation avec autrui. Il vivait dans une sorte de tour d’ivoire où il soliloquait dans une certaine graphomanie qui l’a conduit à écrire des milliers de page d’une sorte d’auto-analyse sauvage. Mais cette solitude, cette marginalité qu’il assume – déclarant qu’il était dans «une situation de “marginalité” idéologique et spirituelle » qui lui était « à dire vrai, habituelle et quasiment congénitale », sont aussi les conditions du déploiement de son génie, dans une divergence assumée à l’égard de tout groupe.

Il ne nous partage pas non plus, sauf au travers de quelques allusions succinctes, ses propres rêves, alors qu’il fonde son discours dans une grande mesure sur la compréhension de ceux-ci. Est-ce par pudeur ou crainte d’être désavoué dans son interprétation par ses lecteurs ? Il est probable qu’il n’en a tout simplement pas vu l’intérêt, que ses rêves lui ont semblé être matière strictement privée, faisant partie de son dialogue intime avec celui qu’il appelle le Rêveur, et cela alors même qu’il clamait que certains de ses songes lui communiquaient un message à porter au monde. Il se peut qu’il ait évité d’exposer ses rêves métaphysiques et prophétiques quand il s’est avéré que les prophéties qu’il avançait ne se sont pas réalisées. Du point de vue de l’analyste de rêves que je suis, il est vraiment dommage que nous n’ayons pour ainsi dire aucun accès à ses rêves car nous aurions eu sans doute là une riche matière à mettre en relation avec le  déroulé de l’expérience de Grothendieck et les idées philosophiques qu’il développe. Cependant, si Grothendieck ne nous parle pas en fait de rêves, sinon à titre d’introduction de son propos, c’est qu’il a beaucoup à dire du Rêveur, et de ses relations avec celui-ci. Il pose d’emblée, dans les premières pages de son livre, une égalité qui surprendra tous ceux qui s’en tiennent à une conception personnaliste des rêves :

« Le Rêveur en Pierre = le Rêveur en Paul ».


Quand Grothendieck énonce cette compréhension, sans nous préciser d’ailleurs comment il y est parvenu, il est à l’évidence convaincu dans une grande mesure d’avoir inventé l’eau chaude. Il n’a aucune idée claire du concept du Soi qu’a développé Jung et auquel ce dernier attribue d’être la source des rêves, en le rapprochant de la notion de l’Atman universel, ni des avancées, pourtant notables à l’époque où il écrit, de la psychologie transpersonnelle. C’est en cela même que ses découvertes quant à la nature des rêves sont tout simplement remarquables : Grothendieck n’est "pollué" d’aucune façon par une théorie psychologique ou l’influence d’un guide, d’un thérapeute. Voici un des esprits les plus brillants – et probablement des plus libres... – de son époque, qui a démontré une capacité hors pair de raisonnement et d’investigation de problèmes complexes, qui parvient à une conclusion renversante en se penchant sur ses propres rêves ! Nous verrons cependant que cet énoncé ne sort pas de nulle part, et que même si Grothendieck lui-même y voit le fait d’une « révélation », il s’inscrit dans une logique qui semble lui avoir été dans une grande mesure inconsciente, du moins pendant longtemps. C’est peut-être l’objet même du livre, finalement que de permettre à cette logique sous-jacente de devenir consciente. Mais pour cela, il a fallu que Grothendieck ose l’impensable, le non-pensé de notre rationalité. Car ce n’est pas fini. En fait, cette identité de la Source des rêves chez tous les rêveurs n’est qu’une introduction à l’affirmation la plus fondamentale du livre, le second alinéa de l’équation qui pose :

Le Rêveur en moi = le Rêveur en toi = le Rêveur en tous = Dieu.

Pour être précis, Grothendieck pose (page 81) deux égalités – « Dieu = Rêveur » et « Rêveur en Pierre = Rêveur en Paul » – que je généralise ici en les simplifiant et les conjoignant pour proposer cette équation. Mais voilà bien la clé des songes, qui ouvre en effet toutes les portes que sont les rêves ! En cela, le titre de l’ouvrage s’avère rendre compte précisément de ce que l’on y trouvera, même si beaucoup de lecteurs risquent, avec cette clé prodigieuse entre les mains, d’expérimenter la position inconfortable de la poule qui trouve un clou. Qu’en faire donc ? Ce n’est pas tout d’avoir la clé, il faut identifier la serrure à laquelle elle correspond. On peut rendre justice à Grothendieck : il s’emploie merveilleusement à décrire cette serrure et même à la démonter. Nous verrons qu’il ajoute à cette équation qui relie le rêve à Dieu un troisième terme essentiel, qui fournit un angle d’accès inédit à ces deux mystères vivant : la capacité créatrice de l’être humain, qu’il met en relation avec la dimension créatrice dont est issue l’Univers. Ainsi voyons-nous apparaître un triangle conceptuel qui pourrait constituer l’armature d’une clé pour notre intelligence du réel :

Rêve Dieu

Acte créateur

Je ne vous cacherai pas ma stupéfaction, lors de ma première lecture du tapuscrit de Grothendieck, de voir un quidam, fut-il un des plus grands mathématiciens du dernier siècle, parvenir ainsi d’un seul élan, pour ainsi dire spontané, aux conclusions qui émergeaient pour ma part de plus de trente années de recherche. Car j’en suis venu, par d’autres chemins que lui, à croire moi aussi que la caractéristique la plus fondamentale du rêve est de manifester une capacité créative inhérente à la psyché humaine, capacité créative qui renvoie à une dimension transcendant celle-ci – ce que l’on peut à bon droit, avec les anciens, appeler le domaine de l’Esprit. Cela n’en fait pas force de preuve, et comme le dit fort bien Grothendieck, en cette matière « on ne prouve pas, on voit ». Mais la réflexion qu’il amène se caractérise par une grande cohérence interne, et nous verrons qu’elle permet d’ailleurs d’aborder cette notion de Dieu, dont il s’emplit un peu la bouche, en évitant le piège de la théologie. Il nous propose aussi au passage une réflexion sur la connaissance spirituelle, le lien intime entre connaissance et foi, ainsi que la vocation créatrice de l’être humain, qu’il met en relation avec une définition que je crois fondamentalement libertaire du mal. Et c’est donc notre conception de la nature du rêve qui, si nous prenons minimalement au sérieux l’expérience de Grothendieck, pourrait s’en trouver entièrement renouvelée…


Retrouvailles avec l’âme

Je vous propose de suivre le déploiement de sa pensée à ce sujet au travers de quelques citations. Dès la première page de son livre, il nous parle d’une nouvelle naissance et de retrouvailles avec l’âme au travers du rêve : 

« Le premier rêve dans ma vie dont j’ai sondé et entendu le message a aussitôt transformé le cours de ma vie, profondément. Ce moment a été vécu, véritablement, comme un renouvellement profond, comme une nouvelle naissance. Avec le recul, je dirais maintenant que c’était le moment des retrouvailles avec mon « âme ». (…) Jusqu’à ce moment-là j’avais vécu dans l’ignorance que j’avais une “âme”, qu’il y avait en moi un autre moi-même, silencieux et quasi invisible, et pourtant vivant et vigoureux – quelqu’un bien différent de celui en moi qui constamment prenait le devant de la scène. »

Ces mots ne peuvent que faire sursauter les lecteurs familiers de l’œuvre de Jung qui se souviendront que ce dernier écrivait: « « En chacun de nous existe un autre être que nous ne connaissons pas. Il nous parle à travers le rêve et nous fait savoir qu’il nous voit bien différent de ce que nous croyons être. » Quant aux retrouvailles avec l’âme, c’est un peu le fil conducteur de tout son opus, et en particulier du Livre Rouge dont le second chapitre est précisément intitulé « retrouvailles avec l’âme » et où il écrit : 

« Mon âme, où es-tu ? M’entends-tu ? Je suis revenu, je suis rentré – j’ai secoué de mes pieds la poussière de tous les pays et je suis venu à toi, je suis avec toi. (…) Comme la séparation fut longue ! (…) Mon âme, c’est avec toi que mon voyage doit continuer. Avec toi, je veux cheminer et monter jusqu’à ma solitude. »

D’emblée, on peut sentir une parenté entre les deux aventures intérieures qui se dessinent là. Dans ses Notes, qui accompagnent dans un tapuscrit indépendant sa Clé des Songes, Grothendieck écrit :

« J'ai mentionné en passant, avant-hier, le tout premier rêve qui (entre autres) attirait mon attention sur l'existence de l'âme. C'était il y a un an et demi. L'âme était représentée par une jeune femme étendue, avec une très longue et abondante chevelure humide et emmêlée étendue derrière elle, qu'une autre femme, plus âgée, démêlait patiemment et peignait avec ses doigts. »

Il dit avoir reconnu l’âme au bout d’un travail exceptionnellement long de neuf jours, mais qu’alors, cela a fait tilt ! C’était un terme qui ne figurait pas dans son vocabulaire. Il n’avait « jamais prêté attention jusque-là à ce visage-là de la psyché au cent visages ». Il la voit comme cela qui en lui « vit l'expérience et la saveur des choses, qui éprouve et goûte sensations et émotions », attirée par ce qui est plaisant et repoussée par ce qui est déplaisant, « voltigeant de fleur en fleur en faisant de son mieux, chemin faisant, pour ne pas s'égratigner aux épines... » Les jungiens reconnaîtront ici la grande figure de l’Anima, un des petits noms donné au féminin de l’homme dans notre jargon, et en effet, à son âme. Il est donc question de démêler et peigner les cheveux de l’âme mais Grothendieck ne s’étend pas sur ce que ce qu’il en a compris. Cependant, toute son entreprise d’écriture de la Clé des Songes en témoigne sans doute. Du point de vue de l’analyste de rêves, il pourrait s’agir là d’une invitation à mettre de l’ordre dans les idées et les imaginations, tout ce que produit la tête, relatives à l’âme. C’est-à-dire à l’expérience que nous pouvons avoir de Dieu, puisque Jung propose comme définition de l’âme que celle-ci « est à Dieu ce que l’œil est au soleil. » Mais une autre question se pose aussi, à laquelle Grothendieck ne répond pas : qui est donc cette femme plus âgée qui démêle patiemment les cheveux de son âme ? Nous pourrions y voir justement le travail de la vieille âme spirituelle dénouant les imaginations de l’Anima…


Apologie de la connaissance de soi

Dès lors, Grothendieck se pose en apôtre de la connaissance de soi :

« Sans connaissance de soi, il n’est pas de compréhension d’autrui, ni du monde des hommes, ni des œuvres de Dieu en l’homme. (...) sans connaissance de soi, l’image que nous nous faisons du monde et d’autrui n’est que l’œuvre aveugle et inerte de nos fringales, nos espoirs, nos peurs, nos frustrations, nos ignorances délibérées et nos fuites et nos démissions et toutes nos pulsions de violence refoulée, et l’œuvre des consensus et des opinions qui font loi autour de nous et qui nous taillent à leur mesure. Elle n’est guère que des rapports lointains, indirects et tortueux avec la réalité dont elle prétend rendre compte, et qu’elle défigure sans vergogne. »

Plusieurs commentateurs semblent croire que Grothendieck présente quelque chose d’unique dans l’histoire de la philosophie en opérant ainsi une jonction entre connaissance de soi et mystique. Cependant, c’est là faire preuve de méconnaissance, non seulement de la démarche de la psychologie des profondeurs mais aussi de nombre de traditions mystiques. Ainsi un hadith du Coran inspirant de nombreux soufis dit-il : « Celui qui se connaît soi-même connaît son Seigneur ». Et le bouddhisme n’invite à rien d’autre qu’à une connaissance de soi par la méditation, connaissance dans lequel le moi s’avère n’avoir aucune existence propre. Ultimement, il ne reste que le Vide, Sunyata. En effet, pour la plupart, la connaissance de soi est surtout une connaissance de "moi", c’est-à-dire de comment chacun de nous a été déterminé par les circonstances entourant notre existence. Mais dans la perspective mystique, qui est bien aussi celle de Grothendieck, le véritable objet de la connaissance de soi est Celui qu’il appelle l’Hôte, Dieu, le Soi. 

Mais reprenons le parcours du déploiement de sa pensée : il constate ensuite que toutes les étapes de son cheminement intérieur ont été préparées et jalonnées par un ou plusieurs rêves. Il a redécouvert l’inconscient dans sa propre expérience, et admet qu’il n’y a aucun moyen conscient d’explorer ce dernier. La valeur du rêve ressort alors dans des termes que Jung n’aurait pas désavoué :

« Le rêve, par contre, se révèle comme un témoignage direct, parfaitement fidèle et d’une finesse incomparable, de la vie profonde de la psyché.  L’histoire de ma maturation vers une connaissance de moi-même et vers une compréhension de l’âme humaine se confond, à peu de choses près, avec l’histoire de mon expérience du rêve. »

Il est assez amusant d’observer qu’en cet endroit et en d’autres dans le livre, il dresse un panégyrique de Freud tout en rejetant catégoriquement sa compréhension du rêve comme servant à un assouvissement. L’ironie de la chose tient au fait qu’il refuse dans le même temps tout crédit à Jung alors qu’ils ont la même conception du rêve comme offrant un témoignage fidèle de « la vie profonde de la psyché ». Grothendieck va jusqu’à employer des termes similaires à ceux de Jung sur la « psyché objective » qui se révèle dans le rêve. Et c’est à partir de là qu’apparaît toute la profondeur de l’expérience intérieure de Grothendieck, qui se dit avec une certaine poésie :

« Nous-mêmes sommes aveugles, autant dire, nous n’y voyons goutte dans cet embrouillamini de forces agissant en nous et qui, pourtant, gouvernent inexorablement nos vies (aussi longtemps, tout au moins, que nous ne faisons l’effort d’en prendre connaissance...). Nous sommes aveugles, oui – mais il y a en nous un Œil qui voit, et une Main qui peint ce qui est vu. Le silence assoupi du sommeil et de la nuit lui servent de toile, nous-mêmes sommes sa palette ; et les sensations, les sentiments, les pensées qui nous traversent en rêvant, et les pulsions et les forces qui agitent nos veilles, voilà Ses tubes de peinture, pour brosser ce tableau vivant qu’Elle seule sait brosser. »

Et encore : 

« Dès le premier rêve que j’ai scruté, me révélant à moi-même en un moment de crise profonde, je sentais bien que ce rêve ne venait pas de moi. Que c’était un don inespéré, prodigieux, un don de Vie, qu’un plus grand que moi me faisait. Et j’ai compris peu à peu que c’est Lui et nul autre qui “fait”, qui crée chacun de ces rêves que nous vivons, nous, acteurs dociles entre ses mains délicates et puissantes. Nous-mêmes y faisons figure de “rêvants”, voire de “rêvés” - créés dans et par ce rêve que nous sommes en train d’accomplir, animés par un souffle qui ne vient pas de nous. »


Le rêve ne vient pas de nous

Il est assez émouvant d’entendre ce grand mathématicien énoncer ainsi comment il constate en lui-même que le rêve ne vient pas de nous, c’est-à-dire du "moi". Plus loin, il se reconnaît mystique et il constate que sa créativité en mathématiques tout comme son écriture, dont il ne maîtrise pas le cours, coulent d’une source qui est autre que le "moi". En langage jungien, il témoigne là d’une expérience authentique du Soi qu’il décrit comme « un centre et un fondement, à la fois en moi et hors de moi, et qui me dépasse infiniment, alors que je lui suis intimement et mystérieusement relié. » Bien sûr, il assimile le Soi à Dieu, et en effet, dans la perspective de la psychologie des profondeurs, rien ne permet au moi conscient de distinguer le Soi de Dieu. C’est là qu’il est bon de se rappeler la pratique zen qui consiste à se laver la bouche après avoir prononcé le nom « Bouddha » pour éviter que celle-ci n’enfle. Mais au fond, Grothendieck ne fait pas dans la théologie. Pour lui, Dieu est le Créateur, c’est-à-dire la Source créatrice qu’il constate en lui et dans l’univers : son expérience de Dieu passe par celle de l’acte créateur. Il a plus loin des mots magnifiques pour parler de ce Dieu qu’il rencontre dans ses rêves :

« “Dieu” est pour moi le nom que nous donnons à l’âme de l’Univers, au souffle créateur qui sonde et connaît et anime toutes choses et qui crée et recrée le monde en tout moment. Il est ce qui est infiniment, indiciblement proche de chacun de nous en particulier, comme Il est en même temps ce qui est le moins “personnel”, le plus “universel”. »

Grothendieck explique comment il est entré dans un processus de transformation radical quand lui a été révélé le fait, selon ses propres mots « dingue », de l’identité : 

« le Rêveur n’est autre Dieu ». 

Son existence s’est alors découvert un centre et un sens, caractéristiques de l’archétype du Soi : « En l’espace de ces quelques mois d’apprentissage intense, à l’écoute de Dieu me parlant par le rêve, ma vision du monde s’est profondément transformée, et celle de moi-même et de ma place et de mon rôle dans le monde, selon les desseins de Dieu. La transformation maîtresse, celle dont découlent toutes les autres, c’est que désormais le Cosmos, et le monde des hommes, et ma propre vie et ma propre aventure, ont acquis enfin un centre qui avait fait défaut (cruellement par moments), et un sens qui n’avait été qu’obscurément pressenti. »

Il dit alors comment il ne pourra éviter de partager son expérience vivante pour tenter de « parler de Lui avec vérité » – le voici missionné à communiquer une grande vision :

« Car Dieu est le pont qui relie entre eux tous les êtres, ou bien plutôt, Il est l’eau vive d’une Mer immuable commune qui relie tous les rivages. Et nous sommes les rivages d’une même Mer, qui chacun La connaissons par un autre nom et sous d’autres visages - et nous en sommes les gouttes même, dont chacune La connaît intimement, et dont aucune ni toutes ensemble ne L’épuisent. Ce qui est commun est la Mer, qui relie une goutte à l’autre et les contient l’une et l’autre. Si elles peuvent se parler l’une à l’autre c’est par Elle qui les embrasse et les contient, telle qu’Elle est perçue à travers elles, vivantes parcelles d’une même Totalité, d’un même Tout – d’une même Mère. » 


Une position de recueillement intense

A partir de ce point, on pourra déceler une certaine inflation chez Grothendieck qui se sent « sur l’initiative de Dieu, promu messager et même “prophète” ». Il a bien l’impression que ce fait « dingue » qu’il énonce était bien connu il y a quelques siècles. Mais il constate aussi le mépris quasi-universel dans lequel est désormais tenu le rêve et s’en prend aux « professionnels du rêve ». On peut penser qu’il ne connaît là que les psychanalystes freudiens car il dénonce leur attitude qui n’est pas empreinte de ce « respect qu’on pourrait appeler “religieux” : ce respect mêlé d’émerveillement muet, ou de vénération ou d’amour, que nous éprouvons devant les choses chargées de mystère, dont nous sentons obscurément qu’elles nous échappent et nous dépassent à jamais ». 

Dans les pages qui suivent, Grothendieck parle un peu de C.G. Jung dont il a lu l’autobiographie, et il fait un énorme contresens en posant que pour Jung, l’Inconscient avait remplacé Dieu. Ce n’est probablement pas plus mal car s’il avait compris de quoi parlait vraiment Jung, qui se dit lui-même dans une lettre non publiée être « a mystical fool » (lettre évoquée par Gerhard Adler dans Psychological Perspectives (1975) 12), il aurait été obligé de le lire dans son intégralité et nous y aurions perdu la fraîcheur de son témoignage. Plus loin, il dit de ce dernier qu’il joue les « papes d’une “spiritualité” hautement savante et garantie “scientifique” », accusation assez risible de la part d’un homme ignorant tout du travail de Jung, et qui se sent bombardé “prophète” – un piège que Jung a su justement éviter. Or ces deux grands esprits se seraient certainement rejoints, s’ils s’étaient rencontrés, dans la nécessité d’une attitude de révérence à l’égard du rêve et de ce qui s’y dit. On peut ainsi croire lire Jung quand Grothendieck explique :

« Ma redécouverte du sens profond du rêve, comme Parole vivante de Dieu, s’est faite dans une atmosphère de solitude et de recueillement intense. Alors même que la pensée consciente de “Dieu” en était presque entièrement absente, je pourrais bien qualifier cette atmosphère de “religieuse”. »

C’est donc à partir de cette position de recueillement qu’il énonce ce que j’appellerai pour ma part l’équation Grothendieck du rêve, déjà formulée plus haut, qui se résume à :

Le Rêveur en tous = Dieu.

Et voici comment il l’expose peut-être le plus clairement :

« Et voici maintenant le fait nouveau vraiment extraordinaire, l’“incroyable bonne Nouvelle”, dont j’ai acquis connaissance sans trace du moindre doute : le Rêveur en moi est le même que le Rêveur en toi, ou que le Rêveur en toute autre personne qui ait jamais vécu. (…) Ce Rêveur si familier, qui nous parle dans nos rêves et que nous écoutons d’une oreille si distraite, Il est le Créateur du Monde où nous vivons - ce monde dont chacun de nous, et toute notre espèce réunie, ne perçoit et ne connaît qu’une infime portion. Et ce Monde lui-même est en perpétuelle Création, il est la Pensée et le Souffle vivants de Dieu, le Créateur. La pensée créatrice de Dieu Se concerte et agit, et bourgeonne et ramifie et croît et se déploie en chaque lieu et en chaque instant, de toute éternité. C’est le Verbe originel, le langage de Dieu, dont chaque mot est Acte et création, dans le Monde visible et dans l’invisible. »


Aborder les rêves avec l’innocence d'un enfant

Les lecteurs attentifs relèveront les accents quelque peu chrétiens des propos ici de Grothendieck, quand il évoque une Bonne Nouvelle, la Parole vivante de Dieu, le Verbe Créateur… Le seul auteur qui trouve grâce à ses yeux est Marcel Légaut, un docteur en mathématiques qui a écrit plusieurs livres remarquables de spiritualité chrétienne. Est-ce tout à fait un hasard si Grothendieck a suivi un parcours au fond assez similaire à Légaut ? Ce dernier a en effet abandonné sa carrière de professeur pour s’établir berger et agriculteur tout en faisant de l’enseignement spirituel, tandis que Grothendieck a choisi de faire retraite dans l’anonymat le plus complet après avoir renoncé à sa carrière en mathématique. La vie de ces deux hommes semblent se rejoindre dans un trait commun d’appel à la simplicité la plus radicale. On pourra peut-être y retrouver l’écho d’une parole de l’Évangile où Jésus invite à venir à lui dans la simplicité de l’enfant. C’est précisément en élaborant une idée similaire que Grothendieck nous livre la clé d’accès au cœur des rêves, quand il explique comment il les a abordés :

« Je suis venu à mes rêves comme un petit enfant : l’esprit vide, les mains nues. Ce qui me poussait vers certains parmi eux, ce qui me les faisait fouiller avec un tel acharnement avide, était autre chose que la curiosité d’un esprit alerte, intrigué par un “phénomène” étrange, ou fasciné par un mystère troublant, ému par une poignante beauté. C’était une chose plus profonde que tout cela. Une faim me poussait que je n’aurais su moi-même nommer. C’est l’âme qui était affamée.  »

Il se décrit lui-même comme un « nourrisson sous-alimenté, chétif et affamé, qui sent la mamelle toute proche ». Il énonce sans ambages qu’il y a « un instinct spirituel en l’homme avant même que ses yeux spirituels commencent à s’ouvrir. Heureux celui qui sait sentir cet instinct, et lui obéir ! Celui-là se nourrira, car la mamelle est toujours proche. Et ses yeux finiront par s’ouvrir et verront. »

Bien sûr, le lecteur jungien ne pourra ici que souligner l’évocation d’un « instinct spirituel » qui est précisément ce qui distingue la psychologie de Jung de l’approche freudienne de la psyché. Grothendieck met en évidence le fait, que constatent les analystes dans leurs accompagnements, que c’est la faim de l’âme qui permet d’entendre ce que murmurent les rêves. Il dit alors l’essentiel, qui pourra servir de guide et d’encouragement à toute personne qui se sent appelée par ses propres rêves :

« Si j’ai appris sur les rêves les choses qui ne se trouvent pas dans les livres, c’est pour être venu à eux dans un esprit d’innocence, comme un petit enfant. Et je n’ai aucun doute que si tu fais de même, tu apprendras, non seulement sur toi-même, mais aussi sur les rêves et sur le Rêveur, des choses qui ne sont pas dans ce livre-ci ni dans aucun autre. Car le Rêveur aime à se livrer à celui qui vient à lui en enfant. »


L’état de vérité

Finalement, il nous faut parler de « l’état de vérité » dans lequel Grothendieck abordait les rêves. Pour distinguer entre la Parole, la connaissance spirituelle qui vient de l’intérieur, et le bruit environnant, Grothendieck nous dit qu’il faut être « en un état particulier, un état d’ouverture, ou de rigueur, ou de vérité (qu’on l’appelle comme on voudra) ». C’est « l’état créateur au plan spirituel. (...) On peut aussi le décrire comme l’état d’une communion avec l’Hôte invisible, avec Dieu en nous : l’état d’écoute de la voix intérieure, de cette voix qui nous souffle, en chaque moment ou nous faisons silence, ce qui est essentiel pour éclairer notre libre choix vers l’“acte juste” qui correspond aux exigences de ce moment. » Il ajoute : « C’est un acte de perception d’essence spirituelle. En cet instant, l’œil spirituel en nous, qui perçoit et distingue le vrai et le faux, est ouvert ou entrouvert et voit. » En le lisant, j’ai pensé à l’expérience de la perception spirituelle que partagent plusieurs grands méditants, dont Franklin Merrell-Wolff qui s’est tout particulièrement attaché à décrire cette troisième voie de connaissance, au-delà de celle des sens et de la raison. On retrouve là aussi les mots de Antony de Mello qui écrivait :

« Si l’œil n’est pas obstrué, on voit; si l’oreille n’est pas obstruée, on entend; si le nez n’est pas obstrué, on sent; si la bouche n’est pas obstruée, on goûte; si l’esprit n’est pas obstrué, on est sage. »

Au fond, l’existence et la possibilité de rencontrer cet « état de vérité » est sans doute le cœur de ce qu’a cherché à nous communiquer Grothendieck. Il le rapproche d’un état de silence intérieur où l’on peut entendre une voix qui parle tout doucement, car Dieu, écrit-il, parle à voix très basse. C’est dans cet état que l’acte de connaissance prend naissance, nous dit-il : un acte de connaissance qui unit à celle-ci la foi, la confiance, dans un acte créateur. On voit se dessiner sous la plume de Grothendieck les rudiments d’une épistémologie spirituelle remarquable. Cet état de vérité est indissociable chez lui d’une capacité créatrice qui débouche cependant sur ce constat : « ce n’est pas nous qui créons ». On peut entendre là l’aveu d’une grande humilité de la part d’un homme qui a été encensé pour avoir ouvert de nouvelles voies en mathématiques et qui se risque à proposer une vision novatrice des rêves – il n’en fait pas une affaire personnelle, bien au contraire. Mais c’est aussi là une conception de Dieu qui se révèle dans et par la dimension créatrice du réel, que ce soit dans l’univers ou en l’être humain. Sa réflexion ouvre la porte à une approche existentielle qui pose que le nom « Dieu », tout inconnaissable que soit ce à quoi il réfère – car on ne définit pas les réalités spirituelles, nous dit bien Grothendieck – est un nom de code pour parler de la source même de cette capacité créatrice. C’est l’expérience vivante de cette source vivante en lui que nous partage Grothendieck dans ce livre liant Dieu et les rêves.

Laurent Lafforgue, de l’Académie des Sciences, présente en fin du volume de la Clé des Songes une réflexion sur la notion de vérité chez Grothendieck. Il souligne que celui-ci, qui excellait pourtant dans les définitions mathématiques, ne définit jamais la vérité. Il dit que la vérité, et le fait que la vérité soit connaissable, tenaient sans doute de l’évidence pour Grothendieck. J‘enfoncerai ce clou en ajoutant que la vérité, et la relation à celle-ci, étaient sans doute une expérience vivante pour lui, et même, en termes jungiens, une expérience numineuse. Il faudrait sans doute, pour rendre justice à Grothendieck, étudier toute son œuvre autour de ce pivot central qu’est l’état de vérité.


L’homme et la vision

En conclusion, il nous faut parler un peu de qui était l’homme Grothendieck ainsi que de sa vision prophétique. Alexandre est né de parents militants anarchistes en Allemagne en 1928. Un fait notable est que son père a connu une remarquable expérience numineuse en prison, dont il n’a eu connaissance que beaucoup plus tard. Quand il avait cinq ans, Alexandre a été abandonné par ses parents, qui l’ont laissé entre les mains d’une famille en Allemagne tandis qu’ils fuyaient en France. Mais il a retrouvé sa mère en 1939 et passé la guerre avec elle dans les camps où l’on emprisonnait alors les apatrides et les militants politiques. Son père est mort à Auschwitz en 1942. Alexandre a contracté très tôt semble-t-il une passion pour les mathématiques. La légende veut que lorsqu’il a été présenté à ses directeurs de thèse, ils lui ont proposé de choisir parmi 14 sujets qui étaient autant de problèmes irrésolus. Un an plus tard, il est revenu avec des solutions pour les 14 problèmes ! Un connaisseur du domaine ajoute : « le plus extraordinaire est qu'il ait tout résolu en développant une théorie nouvelle, lui qui ne connaissait alors presque rien aux mathématiques de son temps. » Cependant, avant d'en arriver là, il avait dû passer un examen en rattrapage pour obtenir sa licence. On peut reconnaître là les caractéristiques d’un esprit divergent, c’est-à-dire hautement créatif car il n’est pas contraint par une intériorisation des règles sociales. 

On sait par exemple pour comprendre cette notion de divergence que si l’on demande à des enfants qui n’ont encore jamais été scolarisés qu’est-ce qu’on peut faire avec un trombone, on pourra obtenir près de 200 propositions, qui se réduisent à 3 ou 4 lorsque les enfants ont passé un an à l’école. Grothendieck était certainement l’un de ces rares esprits qui a échappé au formatage scolaire et social. Il a ainsi complètement révolutionné les branches de la géométrie auxquelles il s’est intéressées en posant des questions que nul n’avait posées avant lui. Mais il a aussi refusé les honneurs qui lui étaient dévolus, et il a démissionné d’un poste créé tout spécialement pour lui quand il a appris que celui-ci était financé, à hauteur de 5%, par l’armée. Il est resté toute sa vie farouchement anti-militariste, ce qui donne toute sa saveur à un des rares rêves dont il nous parle. Dans ce dernier, Dieu lui apparaît sous les traits de Rudi, un homme qu’il a connu dans son enfance en lequel il reconnaît un « enfant dans l’esprit ». Il y a deux Rudi dans le rêve, et donc une certaine ambiguïté. Mais le point essentiel est que lui, Grothendieck est alors en train de faire son service militaire. Et Rudi, débonnaire, de lui dire qu’il fait bien ! On peut entendre là que Grothendieck rencontrait son ombre, et que Dieu l’y encourageait…

Après avoir quitté les mathématiques, Grothendieck s’est consacré à l’écriture et à sa recherche spirituelle. Il était un véritable écrivain, et se définissait comme un chercheur, quel que soit l’objet de sa recherche. Il a milité quelques années, mais le militantisme, dont la relation intime avec la chose militaire ne lui a sans doute pas échappé, ne l’a pas intéressé longtemps. Il s’est retiré dans la campagne, vivant seul, ayant coupé toutes relations en disparaissant. Il était connu pour entretenir des relations difficiles avec son entourage, ses collègues et ses anciens étudiants. Il avouait lui-même n’avoir pas grand intérêt en autrui, et être surtout centré sur l’objet dans les relations : si par exemple il était engagé dans une recherche commune, l’autre ne l’intéressait que dans la perspective de cette recherche. On peut regretter qu’il ne soit pas entré en dialogue avec un autre passionné des rêves, et par exemple avec un analyste jungien qui eut pu l’aider à élargir encore le champ de ses découvertes. En le lisant, j’ai souvent pensé à la profondeur des échanges entre Jung et Pauli. On retrouve dans son livre une ampleur de vision comparable à leurs considérations. Mais il fallait sans doute cette solitude dans laquelle il a vécu pour que s’exprime pleinement son génie. Son parcours illustre merveilleusement une affirmation de Jung qui disait :

« L’homme doit être seul pour découvrir ce qui le porte. »

Avec les rêves et dans son dialogue avec le Rêveur, Grothendieck en est venu à l’idée qu’une grande Mutation approche pour l’humanité. Il a commencé à annoncer un Jour de Tempête qui serait suivi d’un Jour de Vérité, préludant à un profond renouvellement spirituel de l’humanité, un saut évolutionnaire. La Mutation allait rendre à l’humanité, en quelques générations, sa liberté créatrice. Il écrit ainsi : « cette impensable Mutation que j’annonce n’est autre, sûrement, que le passage d’une humanité-troupeau formée d’êtres qui ignorent et renient leur nature intime et en ont peur, à une humanité “humaine” - une communauté d’êtres tous de la même essence, prenant chacun conscience qu’il est créateur. » On pourrait semble-t-il mettre en évidence que Grothendieck voyait dans cette Mutation une généralisation de sa propre aventure intérieure, et qu’il y avait là aussi une extension spirituelle des espoirs révolutionnaires de ses parents. Il nous explique ainsi que ce « passage d’un seuil décisif, faisant accéder l’humanité dans son ensemble à un état de créativité effective et non plus seulement potentielle (...) implique de toute nécessité que le “moule social” immémorial, visant au nivelage sans merci de l’être et non seulement à un contrôle plus ou moins astreignant du faire, doit disparaître (…) sous la poussée de Dieu. » Le tournant devait, selon sa compréhension de ses propres rêves, avoir lieu dans un délai de dix à vingt ans – c’est-à-dire avant 2007, de son vivant. Il écrit :

« En somme, sur mes vieux jours et à ma propre surprise, me voici, sur l’initiative de Dieu, promu messager et même “prophète”. Sans que j’y sois vraiment pour rien, Il m’a envoyé tels et tels rêves, et Il m’a soufflé tout bas quel était leur message, qui à tout autre que moi, peut-être, paraîtra interprétation fantaisiste, voire délirante. Et l’idée ne me serait pas venue de récuser la tâche dont me voici chargé : celle d’annoncer. Du même coup et sans hésiter, j’accepte aussi la conséquence : on prend un prophète au sérieux, non sur sa bonne mine, mais quand ses prophéties s’accomplissent. Et ceci d’autant plus, qu’elles sont de conséquence. »  


Alexandre Grothendieck est mort en 2014 à l’hôpital de Saint-Lizier après un isolement quasi-total de 23 ans. Il a laissé derrière lui des dizaines de milliers de pages manuscrites qui attendent d’être déchiffrées, et peut-être publiées, où il expose semble-t-il des réflexions philosophiques sur la vie, la nature du Mal, etc. J’aurais aimé savoir comment il a vécu le fait que, comme la plupart des prophètes qui en ont eu le temps, il a pu constater que ses prophéties ne se sont pas réalisées, d’autant qu’il clamait donc que ces prédictions, en se réalisant, justifieraient ses propos sur le rêve et le Rêveur. Il n’a probablement jamais eu conscience d’être pris ainsi dans un archétype, celui du Prophète, dont c’est bien souvent le destin tragique de n’être pas entendu, et surtout de devoir s’avouer lucidement que ses prophéties tombent à plat. C’est peut-être ce dernier fait qui a entraîné que nous ne disposons pas des cinq derniers chapitres, pourtant annoncés dans la table des matières, de sa Clé des Songes, dont les titres laissent entendre qu’il allait y parler de ces révélations, ainsi que des rêves métaphysiques et prophétiques qui lui sont échus. Il a voulu que ses écrits ne soient pas publiés de son vivant – peut-être a-t-il souhaité que son aventure spirituelle avec les rêves ne soit pas rendue publique, puisque la justification qu’il espérait a fait défaut. Cela aurait été vraiment dommage. De lui, et pour la postérité, nous devrions garder l’équation Grothendieck, qui n’a jamais été formulée aussi clairement, et qui rend véritablement hommage à la nature du Rêve.

* * *

Addendum (21 novembre 2024)

Lors d'un échange de courriels avec Laurent Lafforgue, ce dernier m'a signalé un contre-sens qu'une personne peu familière avec l'oeuvre mathématique de Grothendieck (ce qui est mon cas) ne peut soupçonner : « en effet, les mathématiques de Grothendieck sont des mathématiques sans équations ! » Mr Lafforgue m'a suggéré d'autres titres qui pourraient convenir comme "le schéma Grothendieck", ou "le motif Grothendieck", ou "le topos Grothendieck". Cependant, puisque mon article s'adresse surtout à des rêveurs souvent peu familiers des mathématiques et que j'emploie à dessein cette notion d'une "équation Grothendieck du rêve" dans le corps de mon texte, je ne changerai pas le titre. Mais je me devais donc de signaler ce contre-sens, en espérant que les mathématiciens me le pardonnent...

samedi 3 août 2024

Sacré inconscient


Une réflexion sur la nature de l'inconscient, que l'on peut désigner aussi comme étant la Conscience des profondeurs, qui s'inscrit dans ma série d'études sur l'accompagnement psycho-spirituel. Elle est illustrée par des images surréalistes que j'aime particulièrement car elles nous emmènent dans des univers oniriques. A moins que ce ne soit le texte, finalement, qui illustre les images...

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La notion d’inconscient est entrée dans notre vocabulaire courant, tout comme c’est devenu un lieu commun de parler d’archétypes, sans bien savoir au fond à quoi l’on réfère là. La nature de l’inconscient, la question de savoir comment nous pouvons entrer en relation avec ce dernier, nous intéresse particulièrement quand on explore le monde du rêve car il est admis, depuis Freud, que l’inconscient est la source du rêve. Cependant, nous ne tirons généralement pas toutes les conséquences de cette affirmation, tout comme nous n’allons pas au bout des implications de cette idée qui veut que tous les éléments du rêve font partie de nous, vivent en nous. Pourtant, si nous prenions donc le temps d’ouvrir les portes que sont ces idées, nous pourrions bien déboucher sur un espace illimité, dans une vision profondément renouvelée de l’existence – dans quelque chose que j’ose pour ma part appeler la Liberté, mais qui n’est pas sans rappeler la vision spirituelle que les Anciens avaient de la vie, des dieux, de l’origine des choses ainsi que de la conscience, et du sens que nous pouvons donner au fait d’être.

Il faut tenter, pour y voir clair, d’écarter un certain nombre de conceptions erronées à propos de l’inconscient. C’est relativement facile une fois que l’on a compris de quoi il est question. On verra que ces erreurs ont toutes en commun d’être réductrices, c’est-à-dire de chercher "inconsciemment" 😉 à réduire le mystère vivant qu’est l’inconscient à une explication ou une chose morte. Il y a au moins une vingtaine de définitions différentes de la notion d’inconscient dans la littérature psychologique, chaque école en proposant une acception spécifique. Admettons d’emblée qu’elles sont toutes valables dans leur champ d’application, selon l’usage qu’il est fait de ce concept. Par exemple, Milton Erikson voyait dans l’inconscient un sujet agissant différent de la personne consciente et dépositaire d’un ensemble de ressources et d’apprentissages dans lequel le conscient peut apprendre à puiser. C’est une définition qui, quoique différente de celle des psychanalystes mais non contradictoire avec celle-ci, s’avère très utile et efficace. Admettons d’emblée qu’il n’y a pas de vérité définitive à propos de l’inconscient, mais que chaque définition qui en est proposée ouvre la possibilité d’un usage de, ou d’une possibilité de relation avec, l’inconscient – une dimension mystérieuse et cependant essentielle de nos existences. 


Le fond commun entre toutes les définitions de l’inconscient nous ramène à l’énoncé sur lequel Freud et Jung sont tombés d’accord lors de leur rencontre en 1906. Ils avaient chacun de leur côté observé chez leurs patients que différents symptômes irréductibles disparaissaient à partir du moment où les personnes qu’ils traitaient retrouvaient certains souvenirs oubliés, qui avaient disparu du champ de leur conscience jusqu’à ce que la mémoire leur revienne. Cherchant à cerner quelle pouvait être la source de ces symptômes, ils en étaient arrivés à une définition négative d’un facteur cependant tout à fait identifiable : l’inconscient est simplement ce dont nous ne sommes pas conscients, mais qui participe tout de même de notre vie psychique. 

Jusque là, et pour chacun de nous jusqu’au moment de la rencontre avec l’inconscient, notre psyché et notre conscience sont identifiées : notre psyché semble être constituée simplement de ce dont nous sommes conscients. Et puis il apparaît un jour que ce n’est pas si simple et qu’il y a en nous d’autres instances qui sont tout à fait capables d’intervenir dans notre vie. Par exemple, nous disons soudainement le contraire de ce que nous voulions dire ou nous posons un acte qui ne nous ressemble pas du tout, comme si nous avions été « pris par quelque chose ». Et en effet, quelque chose dont nous ne sommes pas conscients, mais qui vit en nous, est intervenu. Dans les rêves, nous voyons évoluer toutes sortes de personnages. Certains sont connus, mais se révèlent parfois sous des aspects que nous ne leur connaissions pas; d’autres sont inconnus. Il s’avère dans une étude poussée des rêves que ces personnages font partie de nous, et constituent souvent des sous-personnalités qui agissent à couvert dans notre existence. La littérature a toujours bien connu l’existence de ces instances intérieures qui pourraient soudainement apparaître, par exemple dans le cas du bon Dr Jekyll et de son ombre, le tueur en série Mr Hyde (phonétiquement : celui qui « se cache »). Et même quand il s’agit de personnages connus qui apparaissent dans nos rêves, comme par exemple notre mère, ce n’est généralement pas vraiment d’elle dont nous rêvons mais de l’image que nous en avons, qui vit en nous – ce qu’on appelle en terme technique notre « complexe maternel ». Ainsi, dans un premier temps, nous pouvons simplement poser que :

L’inconscient psychologique est ce dont nous ne sommes pas conscients.


Quand on a posé cette définition de base, on doit immédiatement considérer comment l’inconscient échappe au champ de notre conscience. Il est comme ce qui est au-delà de l’horizon, la réalité hors de notre bulle de perception. Nous sommes habitués à l’idée qui veut que nos sens soient limités : nous ne voyons pas à l’infini, nous n’entendons pas tous les sons qui parviennent à nos oreilles – la plus grande partie du spectre des fréquences lumineuses nous est invisible, et il en va de même avec les fréquences sonores, dont la majeure partie nous sont inaudibles. Il est cependant beaucoup plus inconfortable de se rendre compte qu’une très grande partie de ce qui se produit dans notre psyché échappe à notre vigilance consciente. L’inconscient est inconnaissable directement. Mais les premiers psychologues qui se sont intéressés à l’idée d’inconscient, qui a été philosophiquement élaborée bien avant Freud (ce dernier a eu le génie d’envisager cette idée non plus comme une abstraction mais comme une réalité pratique), ont relevé qu’il se produit un ensemble de phénomènes sur la frontière entre conscient et inconscient. 

Le rêve est un de ces phénomènes, et même une clé pour accéder à l’inconscient. 


Tout d’abord, il s’avère fréquent que l’inconscient veuille devenir conscient, ou pour être plus précis, que des contenus jusque-là inconscients cherchent à parvenir à la conscience. La difficulté, qu’il faut souligner et sur laquelle il faut sans cesse revenir, c’est que l’inconscient étant en dehors du champ de la conscience, il n’est aucun moyen d’y accéder directement. Ce n’est pas comme les microbes ou les atomes, qui échappent à notre conscience parce qu’ils sont trop petits, et qui réclament simplement des appareils agissant comme des prothèses oculaires à fort grossissement pour que nous les percevions. Là, il n’est aucun instrument qui permette une vision directe de l’inconscient, nous ne pourrons en avoir qu’une vision indirecte. Mais heureusement, il y a dans l’inconscient une dynamique qui montre que ce dernier, ou plutôt certains éléments dans ce dernier, cherchent à devenir conscients. Pour parvenir à communiquer quelque chose à la conscience, l’inconscient utilise la symbolisation, c’est-à-dire qu’il détourne quelque chose que le conscient connaît pour parler de quelque chose que le conscient ne connaît pas. Le symbole est un pont entre inconscient et conscient, et permet d’appréhender ce qui est au-delà du champ du connu…

Un serpent dans un rêve va éventuellement symboliser une capacité de transformation radicale, figurée par la mue du serpent, ou encore quelque chose qui remonte de très loin dans les profondeurs – qui peut être dangereux si le serpent est venimeux, mais qui peut aussi être envisagé comme sacré, par exemple quand il est question d’un serpent vert et lumineux. Tout, même l’objet le plus banal, peut être envisagé dans une dimension symbolique à partir du moment où un sens inconscient lui est attaché. Un lapsus, un acte manqué, une omission ou par exemple l’oubli à un moment crucial d’une information, d’un nom… peuvent être considérés comme signifiant, et donc symboliques. Le rêve nous intéresse tout particulièrement car il est précisément une production de l’inconscient cherchant à amener quelque chose à la conscience. C’est la possibilité de travailler avec cette dynamique de création de conscience qui est au cœur de ce que j’appelle l’écoute intérieure du rêve, qui consiste dans le fond en aider l’inconscient à accoucher de ce qu’il cherche à mettre au monde de la conscience. Mais on rencontre aussi des symbolisations dans les différentes formes d’imagination, en particulier active et créatrice, dans les fantasmes, dans les productions artistiques, et surtout, dans les projections que nous faisons sans arrêt sur les gens que nous rencontrons, sur les situations, etc.

Les symptômes, non seulement dans le cas de troubles névrotiques, c’est-à-dire traduisant un conflit entre conscient et inconscient, mais aussi dans le cas de maladies psycho-somatiques, peuvent être envisagés comme des symboles. Et lorsque l’on a renoncé à une séparation cartésienne stricte entre psyché et corps pour voir leur unité et leur inter-relation, tous les symptômes de toutes les maladies peuvent être envisagés comme des symptômes de ce que le mal cherche à dire dans la « mal-a-dit ». Ce ne sont pas nécessairement des éléments strictement personnels qui sont symbolisés : il n’est pas rare que les dysfonctions d’un système familial s’expriment dans les symptômes vécus par l’un de ses membres. On peut même considérer certains événements de la vie, dans le cas de synchronicités, comme étant symboliques. Cependant, c’est comme avec tout : il convient d’éviter de mettre l’inconscient à toutes les sauces et de le voir partout car c’est alors comme de le le voir nulle part !


Le travail avec l’inconscient nous confronte à une autre difficulté : autant l’inconscient veut parfois devenir conscient, autant il est double et bien souvent fait tout ce qu’il peut pour échapper à la conscience. On identifie ainsi un certain nombre de systèmes de défense de l’inconscient, parmi lesquels la répression, le refoulement, le déni, le déplacement… Et là, il nous faut envisager que l’inconscient a ses raisons de préférer l’obscurité. L’expérience montre qu’il ne sert à rien de forcer les défenses, bien au contraire. Celles-ci servent généralement à protéger un point de vulnérabilité, une fragilité. Notre relation avec l’inconscient, si nous ne voulons pas l’inscrire dans une logique conflictuelle, doit être une relation de coopération et de tentative de compréhension mutuelle. Au fond, c’est avec nous-mêmes que nous sommes en relation là : un nous-mêmes dont nous ne sommes pas conscients, qui nous est inconscient, mais s’il souffre, c’est nous qui souffrons…

Ce qui nous amène à une autre définition de l’inconscient. L’inconscient, c’est ce que nous ne savons pas que nous savons. Nous le savons. Quelque chose en nous le sait, et agit en conséquence. Mais nous, consciemment, nous ne le savons pas (encore). Cependant, cela pourrait bien parvenir à notre conscience un jour. Ajoutons que dans l’inconscient, il y a aussi tout ce que nous ne savons pas que nous ne savons pas, et que nous ne saurons peut-être jamais. Mais de me dire que l’inconscient est ce que je ne sais pas que je sais m’offre une prise pratique sur la nature de ce fameux inconscient : il faut bien que j’accepte de ne pas savoir, pour ouvrir la porte à ce qui en moi sait. Par là, nous dépassons largement le champ de la seule psychologie : les praticiens du chamanisme et d’autres approches de travail avec l’Invisible, mais aussi les méditants et les personnes en contact avec le Mystère vivant au cœur de l’existence, comprendront sans doute très bien de quoi je veux parler sans plus d’explications. Les peuples premiers connaissaient fort bien la notion d’inconscient, mais l’appelaient autrement : c’était le lieu du Mystère, le Temps du Rêve, le royaume des morts. L’Orient connaît l’inconscient depuis bien longtemps aussi. J’aime proposer à la réflexion de mes étudiant.e.s cette citation de Daniel Odier, tirée de son livre Tantra, où son enseignante Devi lui déclare :

« Ce que vous appelez inconscient, nous l’appelons Conscience des profondeurs et c’est le champ que nous ne cessons d’ensemencer par nos actes qui n’ont pas atteint à la spontanéité. Lorsque nous méditons, nous laissons reposer toute la jarre qui contient la Conscience, inconscient ou Conscience des profondeurs compris. Dans la vie impulsive, cette jarre est sans arrêt secouée et obscurcie. La boue et l’eau claire sont parfaitement mélangées, ce qui rend tout examen du contenu impossible. Lorsque nous méditons, nous cessons d’agiter la jarre et nous la déposons devant nous. Peu à peu, l’eau s’éclaircit et les semences profondes affleurent à la surface. C’est ce qui rend parfois le processus méditatif si douloureux. Il remonte des semences que nous ne voulons pas voir en nous ou dont nous ne soupçonnons pas l’existence. Peu à peu, le contenu de la Conscience de tréfonds apparaît à la surface du conscient et le contenu s’épure. En méditant, nous acceptons d’ouvrir la jarre et d’écumer tout ce qui apparaît à la surface de l’eau. Si parallèlement, nous accédons à la spontanéité, nous n’ensemençons plus la Conscience des profondeurs et peu à peu, le cycle est rompu. »

Pour celles et ceux qui comprennent la nature du Travail, tout est là.


Mais pour la plupart, il faut encore ajouter que l’inconscient, comme j’ai commencé à le mettre en évidence en parlant de la symbolisation, parle par images et non en concepts. Ce n’est pas un intellectuel, même s’il est capable cependant d’élaborations philosophiques remarquables, et il adore aussi jouer avec les mots, en faire ressortir phonétiquement des sens seconds – ce qu’on appelle la langue des oiseaux. Ainsi, le symbole s’avère-t-il être un « saint bol » recueillant l’eau lumineuse de l’inconscient. Mais ce dernier parle donc surtout par symboles et métaphores – les images sont un langage premier, accessible même aux enfants, et universel, même s’il ne faut surtout pas négliger le contexte culturel en arrière-plan d’une image. Le serpent n’aura ainsi pas la même signification dans une culture africaine où il fait partie de la vie que dans le contexte judéo-chrétien où il apparaît comme le Tentateur qui a conduit à la Chute. Cependant, plus on étudie les symboles, plus on se rend compte qu’ils ont à la fois une dimension intimement personnelle et cependant, qu’ils connectent à l’universel. Si bien qu’une personne qui n’a jamais entendu parler de la kundalini pourra rêver, à son grand effroi, qu’elle a un serpent lovée dans son bassin qui parfois se dresse et vient regarder par ses yeux, et prononcer par sa bouche comme dans une incantation étrange des mots tels que « conscience, existence, essence… » en insistant sur le « ce » final jusqu’à en faire un sifflement…

On peut encore poser à partir de là que non seulement l’inconscient parle essentiellement par images et métaphores, de façon symbolique, mais nous-mêmes ne pouvons en parler que par images, au travers de symboles. Toute tentative de saisie rationnelle est vaine, limitée, et tend à mettre l’inconscient dans une boîte. Car la nature même de l’inconscient échappe à la conscience. C’est le fondement de notre conscience, sa source – la conscience en émerge en chaque instant. C’est son fonds, son « ground » vivant, et cependant cela lui échappe totalement. Une difficulté tient à ce que l’on peut appeler la nature énergétique de l’inconscient : ce que nous désignons par là est dynamique, sans cesse en mouvement comme de l’eau courante, et tenter de s’en saisir est vain : cela nous coule entre les mains. Dans cette notion d’énergie psychique, il entre l’idée qu’on ne connaît l’inconscient que par ses effets, c’est-à-dire par son travail, par la façon dont il sculpte la conscience. Et l’énergie est polarisée : l’inconscient est fait d’opposés en constante réorganisation dynamique. On y trouve tout et son contraire ! Les opposés sont indifférenciés dans l’inconscient et la conscience les différencie dans la dualité qui oppose le clair et le sombre, le haut et le bas, le bien et le mal, etc. Et cependant, au cœur même de l’inconscient, quelque chose d’immuable, comme le centre d’une sphère qui est partout et dont la circonférence n’est nulle part, est à l’œuvre qui tend à l’unification des contraires, au dépassement de la dualité, dans un dépassement inconcevable. 

On peut dire encore que l’inconscient est l’eau dans laquelle vit le poisson de la conscience : nous y sommes tellement habitués, et il n’y a rien pour faire contraste avec cette eau, que nous ne la percevons pas. Mieux, nous lisons plein de gros livres à la recherche de la nature de cette eau qui nous donne vie ! La conscience vit dans sa bulle de perceptions, d’idées sur l’existence, la plupart du temps inconsciente de ce qu’il ne s’agit que d’une bulle. On peut penser cependant qu’un jour, cette bulle éclatera et alors se présentera la vision de l’Illimité que nous sommes… mais si ce moment est la mort physique, alors il sera trop tard pour incarner cet Illimité, pour le vivre dans un corps. 

Quand on explore le monde des rêves, on en arrive tôt ou tard avec Jung à l’idée que l’Inconscient recèle un savoir absolu. Il sait des choses que nous ignorons absolument, par exemple à propos du passé lointain de l’humanité. On peut lui attribuer la résolution de certains problèmes scientifiques et mathématiques, des créations poétiques et musicales, des visions prophétiques et des textes dits sacrés. Il s’avère être hors-temps, hors toutes les limites que nous pouvons tenter de lui fixer. C’est pourquoi il est relativement ridicule de parler de « mon » inconscient, « ton » inconscient. Plus fondamentalement encore, on constate qu’il y a dans l’Inconscient une mémoire de tout ce qui est arrivé, non seulement à nous-mêmes mais aussi aux générations qui nous ont précédé – et une voie d’accès vers des mémoires qui sont bien au-delà de nous – mais aussi et surtout une source créative toujours neuve, libre de tous conditionnements, qui ne cesse de créer. On touche alors au « ça crée », à la dimension sacrée qui est au cœur de l’Inconscient. 


C’est là, dans cette appréhension du Mystère vivant et créateur, que Freud et Jung se séparent radicalement. Pour Freud, l’inconscient est essentiellement la poubelle de la conscience où elle refoule ses désirs inavouables, ou les choses qui lui trop désagréables. On y trouve surtout des pulsions inabouties, des mémoires enfantines, des traits infantiles de personnalité – en bref, l’inconscient est surtout pré-rationnel. Jung ne nie pas cette dimension de l’inconscient mais considère qu’elle ne constitue qu’une couche superficielle qui est englobée dans ce qu’il appelle l’ombre personnelle. Pour Jung, l’Inconscient est la source créatrice dont jaillit, historiquement et en chaque instant, la conscience. Il lui reconnaît une dimension personnelle et pré-rationnelle, mais il en envisage la dimension collective. La psychologie moderne admet cette dimension collective en considérant la dimension transgénérationnelle de l’inconscient mais Jung va beaucoup plus loin en ouvrant la possibilité que l’Inconscient collectif soit au fond la dimension psychique commune, non seulement à toute l’humanité, mais aussi aux animaux, aux plantes, aux roches et aux étoiles, bref à l’univers entier. L’étude des expressions de l’Inconscient collectif, que ce soit dans les rêves, dans l’Alchimie, dans les mythes, montre la possibilité d’une Conscience cosmique, où mieux encore d’un lien « par l’Intérieur » entre tous les êtres, toutes les choses, même apparemment inanimées. Comme si la Conscience était la substance même de tout ce qui est, et comme si tous les êtres de tous les Univers étaient en fait Un seul Être, reliés par le Un, dans l’Amour qui est un autre nom pour cette Unité absolue qui serait le revers de la trame de la multiplicité apparente.

Avec Jung (mais non seulement lui, fort heureusement), nous touchons à ce que nous pouvons désigner comme la dimension trans-rationnelle de l’Inconscient. Nous retrouvons ici les trois strates qu’a fort bien distingué Ken Wilber dans l’évolution de la conscience, qui commence par un stade pré-rationnel dans lequel on croit au Père Noël. Mais tôt ou tard, si tout va bien, on sort de cette enfance pour élaborer une compréhension rationnelle de la réalité : le Père Noël n’est plus le Père Noël… et on se moque un peu de ceux qui continuent d’y croire – une façon de se défendre contre la nostalgie de cette enfance où tout était simple. Cependant, si tout va vraiment bien, on se heurtera aux limites de cette appréhension rationnelle du réel, qui tend à le dessécher, et on réintroduira de la magie en admettant la dimension trans-rationnelle du réel. Le Père Noël alors se révélera être un symbole de l’abondance et de la générosité de la vie, qui n’arrête pas de s’offrir en cadeau dans le présent. Il apparaîtra que, sous couvert d’inconscient (qui ne dit jamais que nous ne sommes pas conscient de ce que c’est), l’âme agit. Et nous reconduit à la nature transcendante (au sens de Kant : qui transcende nos catégories mentales, nos concepts, ce que nous pouvons en penser) de la Réalité. Or c’est précisément ce que nous pointent clairement les « philosophies » non-duelles, que l’on considère le Vedanta de Shankara, le Soufisme de Ibn Arabi, la mystique de Maître Eckhart, le taoïsme, le bouddhisme zen, etc. 

Il semble bien que Jung, qui se traitait volontiers lui-même de « fou mystique », a redécouvert un chemin vers cette Transcendance. Il disait clairement que :

« Ce que l’on appelle exploration de l’inconscient dévoile en fait et en vérité l’antique et intemporelle voie initiatique. La doctrine de Freud est une tentative d’ensevelissement pour se protéger des dangers de la « longue route », seul un chevalier risquera la « queste et l’aventure ». »


La définition qui veut que l’inconscient est ce dont nous ne sommes pas conscient, pour utile qu’elle soit dans le champ psychologique, nous conduit au devant d’une certaine limite à partir du moment où l’on se risque à l’investigation fondamentale « qui suis-je ? ». La question se pose en effet : qui est ce « nous » qui est ou n’est pas conscient ? D’où vient-il ? Quelle est sa forme, sa couleur, sa texture ? Que mange-t-il en hiver ? Mais  nous entrons là dans un champ qui est au-delà du psychologique même s’il y a partie liée puisque nous interrogeons alors la nature de la conscience. C’est le domaine que l’on peut dire « métaphysique » ou « spirituel » qu’explorent les voies comme le Vedanta, le Zen, la Gnose, le Soufisme, etc. Ces questions que je soulevais peuvent tenir lieu de kôan, c’est-à-dire d’interrogations qui ne peuvent avoir de réponse rationnelle mais débouchent éventuellement sur une percée existentielle. 

Un kôan psychologique de base consiste en se poser, après avoir par exemple oublié sa carte de crédit dans un distributeur : qui a fait cela ? Quelle est la différence entre « l’inconscient a fait cela » et « j’ai fait cela inconsciemment » ?

Bien sûr, une telle interrogation pose toute la question de la responsabilité de nos actes, qui peut avoir toute sa valeur devant le tribunal de notre conscience morale quand nous constatons que nous avons fait quelque chose que nous n’aurions jamais, dans notre état normal, voulu faire.  Avec la notion d’inconscient, nous sommes conduits à examiner sur le fond l’origine de nos motivations et de nos convictions, et par là-même à interroger si elles sont vraiment nôtres, ou héritées, dues à des circonstances plus ou moins inconnues, ou encore influencées par des facteurs complètement inconnus. Une vision non dépourvue d’intérêt propose que nous pourrions être influencés par des éléments d’un futur non encore réalisé, mais qui cherche à s’actualiser en créant la possibilité d’exister dans notre présent, un chemin vers sa propre réalisation. Voilà qui nous fait sortir par le haut d’une vision déterministe régie seulement par la cause et l’effet, et nous oblige à envisager le pouvoir créateur de l’esprit. Cependant,  avant d’aller plus loin dans l’exploration de cette notion clé qu’est l’inconscient, il nous faut tenter de dissiper encore quelques erreurs courantes à son sujet, ce qui nous ouvrira de nouvelles perspectives  :

La première erreur commune tient dans l’affirmation que l’inconscient n’existe pas parce que personne n’a pu l’observer sous la lentille d’un microscope ou avec un télescope. C’est aussi stupide que de prétendre que la face sombre de la lune n’existe pas sous le prétexte que personne n’a pu l’observer directement. La physique contemporaine nous offre une autre analogie pertinente avec la matière noire, qui représente 27% de la matière totale de l’Univers mais que nous sommes incapables d’observer directement : nous ne pouvons qu’en déduire l’existence. De la même façon, nous ne pouvons pas accéder directement à l’inconscient car il est hors du champ de notre conscience, et aucune appareil ne nous permet d’en vérifier l’existence. Encore une fois, nous ne pouvons connaître l’inconscient que par ses effets sur la conscience,  dans nos vies – ou encore par ce qu’on appelle ses « rejetons » : rêves, lapsus, actes manqués, omissions, oublis, projections, etc. 


Cependant, il est inutile de discuter à propos de mots, qui n’ont que le sens que l’on veut bien leur donner – ce qui est intéressant est toujours d’essayer de savoir ce que les gens mettent sous les noms de ce qu’ils nient. On peut penser que les gens qui refusent ainsi catégoriquement l’existence de l’inconscient ont généralement très peur de ce qu’il pourrait y avoir en eux s’ils ouvraient la porte à ce qui, en eux, vit sous le seuil de la conscience. Leur personnage pourrait bien s’effondrer pour laisser apparaître quelque chose qu’ils abhorrent ou qu’ils redoutent. Il faut considérer cette négation de l’inconscient comme une défense et au fond, ne surtout pas chercher à la forcer car elle a sa fonction dans la psyché de la personne. Il n’est pas rare aussi que les personnes qui rejettent le concept d’inconscient considèrent que la conscience est simplement le produit secondaire d’interactions chimiques et physiques dans le cerveau. Ils se targuent d’être de purs matérialistes en refusant toute réalité propre à la psyché et toute valeur à l’intériorité : en niant l’inconscient, ils nient aussi la réalité de la conscience. Du coup, en fait, tout est inconscient et on bascule dans un paradoxe : qui parle ? Un inconscient. 😆  

Avec ces gens qui veulent s’en tenir à un modèle neurologique, et plus fondamentalement physico-chimique, pour appréhender la psyché, on peut proposer simplement d’envisager le ratio suivant : on a pu mesurer que lorsque les zones cérébrales associées à la conscience traitent 2000 bits d’information par seconde, l’ensemble du corps et du système nerveux en reçoivent 4 millions de bits par seconde. C’est un rapport au carré. Ce que nous appelons « inconscient » est simplement un concept utile pour parler de l’intelligence globale de l’organisme, comparée à celle, neurologiquement restreinte, du néo-cortex et du système limbique associé. Dès lors, ils se satisfont aussi généralement de la métaphore du système d’exploitation d’un ordinateur dont les programmes agissent en arrière-plan pour nous permettre d’utiliser les applications visibles en avant-plan, sur notre écran – qui symboliserait volontiers notre conscience, c’est-à-dire le domaine des apparences, des phénomènes, tandis que l’essentiel se déroule  dans le Fonds de l’Être.

Mais quand on rencontre des personnes qui se refusent à croire à l’existence de l’inconscient, il n’est guère utile d’essayer de convaincre de la réalité de celui-ci. On peut compter sur la réalité vivante de l’inconscient pour venir tôt ou tard ébranler les certitudes de ces esprits forts qui, à la manière de certains athées niant simplement l’idée qu’ils se font de Dieu et se bouchant ainsi l’esprit, croient qu’ils peuvent écarter ce qu’ils ne comprennent pas. Au fond, la relation à l’inconscient dit beaucoup de la relation à l’inconnu et à l’invisible, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de nous.


Une autre erreur à propos de l’inconscient consiste en proclamer « il n’y a pas d’inconscient, tout est conscience ». Ce n’est pas faux en soi : tout est en effet conscience... mais l’erreur ici est de croire que l’inconscient est inconscient ! Or l’étude approfondie des rêves nous met au contact d’un mystère remarquable : la source des rêves est beaucoup plus consciente que nous. La citation de Daniel Odier proposée plus haut nous dit que, dans la tradition tantrique, on la désigne comme étant la Conscience des profondeurs. On en revient donc encore une fois au fait que c’est nous qui sommes inconscients : quand nous parlons de l’inconscient, nous objectivons notre propre inconscience – nous admettons qu’il y a en nous quelque chose dont nous ne sommes pas conscients. Plus nous y prêtons attention, et plus nous sommes amenés à y reconnaître un ordre de conscience qui nous dépasse entièrement. 

Au début en effet, nous trouvons dans l’inconscient tout ce que nous avons oublié et tout ce que, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, nous ne voulons pas voir de nous-mêmes, de notre famille, etc. On y trouve par exemple des mémoires traumatiques qui ont été occultées parce qu’elles étaient impossibles à assimiler à l’époque où un événement est arrivé, et qui ressortent quand la psyché est assez forte, assez mûre, pour digérer l’événement. Ce qu’il y a dans l’inconscient n’est pas toujours beau, et on n’y rencontre pas que de gentils personnages, loin de là. On y trouve des animaux sauvages, des prédateurs, des serpents venimeux… mais aussi, curieusement, des licornes et des dragons, des héros mythologiques, des dieux et des déesses. Tôt ou tard, on se rend compte que notre inconscient n’est pas simplement « nôtre », mais qu’il contient l’inconscient de toute l’humanité. On peut y rencontrer un prophète biblique ou Salomé dansant avec la tête du Baptiste sur un plateau, ou encore des êtres venant d’autres planètes, qui nous emmènent visiter d’autres mondes. C’est là, au-delà du personnel, ce domaine que Jung appelait l’Inconscient collectif, ou pourrait-on peut-être dire, l’Inconscient universel. Et cependant, si on ne se laisse pas arrêter à quelque étape de ce voyage par la peur ou la fascination, tôt ou tard, on entrevoit que sous le voile de l’Inconscient, il y a quelque chose qui va même au-delà de cet Inconscient collectif. La seule façon d’en parler serait peut-être de l’évoquer comme un soleil de Conscience totale qui pourrait bien être la source de notre propre conscience, et même de cette drôle d’idée que nous entretenons qu’il y aurait quelqu’un, un « moi » pour dire sienne la conscience…

Sous le voile de l’Inconscient, il y a le soleil du Soi – concept que Jung a emprunté à l’Orient (Atman). Les Upanishad ne disent rient d’autre quand ils décrivent les quatre états de Conscience : la conscience, le rêve… et le sommeil profond qui voile l’éclat de Turya, le quatrième. Le concept d’inconscient nous est utile pour commencer à soulever le voile. Mais ne faisons par du « Soi » un autre concept dans lequel nous penserions pouvoir enfermer le mystère au cœur de l’Être et de la Conscience. Comme nous le recommande la sagesse zen, lavons-nous la bouche à chaque fois que nous prononçons des mots trop gros pour nous comme « Dieu », « le Soi », etc.


La dernière erreur sur laquelle je veux attirer l’attention ici consiste en personnaliser l’inconscient, en faire une entité séparée de nous. Nous lui prêtons des actions : l‘inconscient a dit, l’inconscient a fait… et cela peut être une façon d’échapper à  notre responsabilité, qui tient dans le fait d’être conscients, le devoir de conscience. Mais surtout, nous entérinons ainsi l’idée fausse d’une séparation d’avec la source de notre conscience. Plus précisément, nous projetons ainsi sur l’inconnu qu’est l’inconscient la réalité de notre séparation psychologique, celle qui nous fait croire que ce que nous appelons « moi » a quelque substance propre. C’est une croyance essentielle pour la plupart d’entre nous, sans laquelle nous ne saurions sans doute fonctionner, mais une étude attentive de la question montre que ce sentiment de séparation, et toute l’identité qui en découle, sont une construction mentale. En personnalisant l’inconscient, nous continuons à jouer à cache-cache avec nous-mêmes. Nous échappons à la question fondamentale : qui suis-je ? D’où vient cette conscience que je suis ?

La conscience peut poindre à partir d’un certain moment que de telles idées, comme l’existence d’un « moi » solide et qui pourrait être séparé de l’inconscient, sont tout simplement erronées et nous voilent une dimension fondamentalement ouverte du Réel, de ce qui est, au-delà de toute dé-finition. Elles constituent un enfermement, et cependant la nature même de la conscience est, entre autres facettes de ce Mystère lumineux, d’être entière et totale Liberté. Mais la Conscience n’a jamais cessé d’être libre, et elle est même libre de rêver qu’elle n’est pas libre aussi longtemps qu’elle voudra, de s’identifier à tel ou tel personnage dans son petit théâtre. Simplement, il peut aussi lui arriver de s’éveiller de son rêve et d’en rire joyeusement, car elle est Joie pure d’Être, et Conscience de cette Joie (Sat-Chit-Ananda). Mais il est inutile d’en parler car c’est simplement une réalité que l’on peut expérimenter, mais jamais saisir conceptuellement. 

On pourrait dire que c’est le sens et l’objectif fondamental de tout notre travail du rêve que de chercher à « traverser le rêve », c’est-à-dire de rencontrer le Réel tout nu, sans aucune illusion pour l’habiller, le déguiser. Cependant, si le travail du rêve ne sert qu’à essayer d’avoir des informations de l’inconscient pour résoudre nos problèmes conscients, il est vain de ce point de vue. En fait, le travail avec le rêve nous permet surtout d’interroger la nature fondamentale de la réalité dans laquelle nous vivons. C’est ce que font les différents yogas du rêve élaborés depuis des millénaires en Orient. Le kôan essentiel devient alors, non plus « qui suis-je ? » mais :

Qui me rêve ? Qui rêve ma vie ?


C’est pour soulever cet autre voile, qui tient à la façon dont nous vivons nos existences comme des somnambules en nous prenant pour quelqu’un que nous ne sommes pas, que la méditation est le complément nécessaire, avec d’autres éléments essentiels comme l’éveil de la conscience corporelle et le service, du travail avec le Soi au travers du rêve. La méditation conduit à une autre étape de dés-identification : après que l’on ait différentié la psyché de la conscience en reconnaissant l’existence de l’inconscient, on en vient à différentier la pensée de la conscience. Nous sommes alors en mesure de prendre conscience de comment nos pensées définissent la réalité dans laquelle nous vivons au travers des histoires que nous nous racontons et colorent notre expérience de l’existence. Nous devenons alors capables d’interroger les croyances et les concepts que nous utilisons pour appréhender le réel, et enfin d’user alors consciemment du pouvoir créateur de la pensée. Il devient alors évident, comme le souligne Eckhart Tollé, que « la prochaine étape de l'évolution humaine consistera à transcender la pensée. »

Mais on est dès lors largement au-delà du champ de la psychologie, pour toucher donc à la dimension psycho-spirituelle du Travail. Celle-ci implique d’aller au-delà de la dimension historique de la psyché et de la personnalité, pour ainsi dire horizontale, pour envisager la présence d’une dimension verticale, ancrée dans l’éternité du moment présent, que nos anciennes traditions désignent comme celle de l’Esprit, source de tout et en particulier de la Conscience. Si vous voulez prendre le beau risque d’envisager l’Inconscient sous un angle radicalement différent de celui que nous propose la psychologie, je vous suggère de lire le chef d’œuvre de D.T Suzuki intitulé Le non-mental selon la pensée zen. On y découvre une acception de l’Inconscient qui n’a plus rien de psychologique, qui constitue un des fondements du bouddhisme zen et peut conduire à un renversement radical de perspective. Jung lui-même, quand Ira Progoff l’a interrogé sur le sens profond de ce qu’il cherchait à transmettre, s’il pouvait parler sans risquer d’être mal compris, interprété de travers, a éclaté d’un bon rire en disant :

- Ach ! Ce serait du pur zen…


Mais pour nous, qui vivons encore dans les petites boites constituées par nos moi séparés avec des murs de concepts que nous entretenons sur l’existence, le monde, etc... il suffit sans doute à ce point d’entretenir une relation vivante avec ce mystère vivant qu’est en nous l’Inconscient. Pour cela, je ne connais pas mieux que de travailler avec les rêves, car le rêve est à chaque fois une émergence de quelque chose d’inconscient qui veut devenir conscient, qui me fait grandir en Conscience. Et dès lors, je peux tirer une conclusion pratique infiniment riche de l’idée qui veut que tout ce qui fait partie de mes rêves est en moi, dans mon inconscient. Si cela fait partie de ma vie psychique, c’est alors que c’est vivant. Si c’est vivant, je peux alors entrer en relation avec cela, dans un dia-logue. Cela fait partie de « moi », c’est-à-dire que je peux le connaître de l’intérieur, savoir ce que cela ressent, quel est son point de vue sur les questions qui me préoccupent. Et dès lors, cela pourrait me parler, m’apprendre quelque chose sur qui je suis, ce que je suis et pourquoi il m’arrive ceci ou cela. Peut-être même cela pourrait-il m’enseigner quelque chose sur le Mystère incommensurable d’Être...