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mercredi 4 juillet 2018

Le Génie des femmes

Paolo Ucello - Saint-Georges et le dragon (1470)
C’est devenu un lieu commun dans les milieux dits spirituels, et non seulement, que de parler du féminin d’un homme et du masculin d’une femme, respectivement l’Anima et l’Animus en termes jungiens. On en parle, mais cela ne veut pas dire qu’on y réfléchisse beaucoup et qu’on prenne la mesure de ce que ces notions impliquent, à quoi elles nous invitent. C’est Jung qui, dans les années 1920, a introduit ces concepts à l’époque complètement révolutionnaires, qui n’ont rien perdu de leur pertinence et qui réclament encore d’être examinés en profondeur, d’être assimilés jusque dans les conclusions transformatrices auxquelles ils conduisent.

J’ai déjà abordé la problématique générale de ce sujet et présenté l’Anima dans ce blogue comme pouvant être la Porteuse du Graal[1] d’un homme. Maintenant, je veux approcher ce qu’il convient de nommer le problème de l’Animus en commençant par un constat : ce sont surtout des hommes, à commencer par Jung, qui ont parlé du masculin de la femme, et cela rarement en des termes élogieux ou même sympathiques. Il est bien rare par exemple que soit soulignée la capacité créatrice de l’Animus, et quel formidable allié il peut être pour une femme en quête d’autonomie tant sociale que spirituelle.

On peut rendre grâce à Jung d’avoir amené cette idée d’une capacité d’affirmation masculine chez la femme égale à celle de l’homme, jetant ainsi les bases de la revendication d’une entière égalité entre femmes et hommes et préfigurant d’importants changements dans leurs relations. Mais on ne peut plus omettre de signaler qu’il semble que ce soit Sabina Spielrein qui lui a soufflé cette notion sans qu’il ne lui en rende jamais justice, c’est-à-dire qu’il n’honore publiquement son génie créateur. Il était d’époque qu’un homme emprunte ainsi les idées amenées par une femme et se les approprie sans l’ombre d’un scrupule. Il est de notre temps que la vérité à ce sujet soit rétablie et que Mme Spielrein, ainsi que toutes ces nombreuses femmes qui ont entouré Jung et qui ont discuté, éprouvé et développé ses idées, soient remerciées – mieux que beaucoup d’hommes, elles ont su envisager ce qu’il y avait de profondément transformateur dans son travail.

Sabrina Spielrein
 Je n’échappe pas au paradoxe qui veut que je sois moi-même un homme qui est donc amené à parler de l’Animus de la femme. Mais je veux le faire en me faisant ici l’écho de plusieurs femmes qui se sont exprimées sur ce sujet, et qui ont amené des points de vue qui corrigent et complètent celui de la vulgate jungienne, trop souvent encline à simplement répéter Jung. Les questions que soulève le problème de l’Animus me semblent d’intérêt majeur non seulement pour les femmes, qui peuvent y trouver beaucoup d’éléments venant soutenir leur démarche autocréatrice et leur recherche de liberté, mais aussi pour les hommes qui se confrontent à l’Animus au travers des relations avec les femmes, et dans les projections dont ils sont le réceptacle. Un travers courant chez celles et ceux qui manient ces idées d’Anima, d’Animus et de projection consiste en se servir de ces notions pour dévaloriser la parole de l’autre dans un « ce n’est que… ». Par exemple :

-       Ce n’est que ton animus (ton anima) que tu projettes là sur moi…

Or cela revient à se servir des concepts psychologiques pour se boucher les oreilles et refuser d’entendre l’autre dans ce qu’il dit. D’une part, c’est omettre que toutes nos relations sont empreintes de projections et que sans celles-ci, nous ne parviendrions sans doute pas à nous rencontrer. Mais surtout, c’est passer à côté du fait qu’il y a, dans la projection elle-même, quelque chose de la réalité intérieure de l’autre qui cherche à devenir conscient et à se dire. Je forme donc le vœu qu’au lieu de traiter l’Animus comme un rival qu’il faudrait dénigrer et « remettre à sa place », comme cela a si souvent été le cas dans la suite de Jung, nous – tant hommes que femmes – apprenions à l’accueillir amoureusement pour en souligner les vertus et l’essentiel apport à la vie et aux relations. Enfin, cette étude se veut un prélude à une réflexion sur le masculin sacré que je présenterai dans un prochain article.

Il est à noter que le simple fait de parler de « mon anima » ou « ton animus » dénote souvent une incompréhension de quoi il est question en en faisant, par l’adjonction du pronom possessif, une réalité personnelle. Or l’Animus et l’Anima sont des archétypes de l’inconscient collectif, des dimensions collectives de la psyché qui dépassent le niveau personnel et aident le moi à approcher la nature transpersonnelle du Soi. Je peux donc parler de l’Anima en moi ou de mon expérience de l’Anima, mais c’est donc une faute de langage de parler de « mon anima » à moins de n’entendre par là que je parle de mon expérience de l’Anima. Pour bien marquer cette distinction, sur laquelle Pierre Trigano a attiré mon attention récemment, Anima et Animus reçoivent ici, hors des citations dont je respecte la typographie, une majuscule rappelant leur dimension archétypale quand ils ne sont pas ramenés à la simple expérience personnelle.

Cela fait longtemps que, de l’intérieur même des milieux jungiens, une réflexion critique sur l’Animus a été engagée, en particulier par des analystes jungiennes féministes. Elles sont les premières à avoir mise en question la problématique de genre dans ces concepts, interrogeant en particulier la sexualisation outrancière de deux modalités de l’énergie créatrice – une approche qu’a reprise James Hillman. Elles ont souligné que les notions traditionnelles d’Anima et d’Animus risquent de gommer la dimension de construction sociale des définitions de la fémininité et du masculin auxquelles elles sont attachées, et contribuent ainsi souvent à entretenir le système de croyances (genderisme) qui séparent strictement les genres sur une base biologique. Il ressort de leurs travaux que la notion d’Animus est souvent comme un manteau jeté par les hommes sur les épaules des femmes pour voiler leur réalité. Il semble que désormais, nous retrouvions sur ce point la fable qui veut que l’empereur soit nu mais que personne n’ose le lui dire : notre sacro-sainte notion de l’Animus s’avère contaminée par l’héritage de plus de 2000 de patriarcat et réclame d’être revisitée de fond en comble, et surtout que des femmes se l’approprient comme un outil de libération, au risque sinon de devenir obsolète.

Celles et ceux qui sont intéressé(e)s à poursuivre cette réflexion pourront lire avec profit l’analyse percutante de Lyn Cowan : dismantling the Animus[2].

 
Dans une perspective qui se veut moins radicale et qui cherche plutôt à contribuer constructivement à enrichir le concept d’Animus plutôt qu’à le démanteler, je suggère 3 lectures passionnantes :

-       L’âme des femmes, ouvrage collectif dirigé par Agnès Vincent (Réel Editions, 2017)
-       La femme et son ombre, de Sylvia di Lorenzo (Albin Michel, 1997)
-       Les facettes de l’âme, de Marie-Laure Colonna - en particulier le chapitre 2, la femme et le génie : de la  sexualité à l’érotique (Dauphin, 2014)

Ce sont là 3 femmes qui éclairent de belle façon la problématique de l’Animus. Je complèterai la présentation, malheureusement limitée ici, de leur travail par une petite enquête qui donne voix à plusieurs femmes sur la métaphore qui convient pour décrire leur relation à l’Animus.

L’âme des femmes - Agnès Vincent


 Agnès Vincent est la fondatrice, avec Pierre Trigano, de l’école du Rêve et des Profondeurs. Elle a écrit avec lui un livre remarquable sur le travail avec les rêves, le Sel des rêves, qui invite à une relecture spirituelle de Jung et elle a dirigé un collectif de femmes qui nous livrent des éléments de leur expérience de l’Animus dans L’âme des femmes, sous-titré « le masculin dans la psyché féminine ». Ce livre a le grand mérite de dénoncer d’emblée l’espèce de loi du silence qui, sans doute due en partie à la vénération obligée du maître, a empêché la critique des théories de l’Animus énoncées par Jung. Ce dernier fait pourtant remarquer la difficulté pour un homme de comprendre véritablement la psyché d’une femme :

« Psychologiquement, on ne possède rien tant qu’on n’en a pas fait l’expérience. Une vision intellectuelle représente par suite trop peu, car on ne connait que les mots mais on ignore la substance de l’intérieur. »

Dans les chapitres d’introduction de L’âme des femmes, Agnès Vincent propose une synthèse critique des théories de l’Animus telles qu’elles ressortent des écrits de Jung et de ses disciples, parmi lesquels Emma Jung, Marie-Louise Von Franz, Jolande Jacobi, Elie Humbert, etc. Elle montre que les femmes dans la suite de Jung n’ont pas été en reste pour élaborer une vision plutôt négative de l’Animus, mais souligne aussi l’apport de Sylvia di Lorenzo, dont il sera question plus loin, et de Clarissa Pinkola Esté pour remettre en question ce concept par bien des côtés étriqué. Car la lecture de Jung est malheureusement édifiante : Jung est bien un bourgeois suisse des années 1930, qui dit que la femme « fait partie de la vie » de l’homme et même qu’« elle lui appartient ». La femme est toujours présentée comme affiliée à l’homme, dépendante de lui et toute entière au service de sa réalisation.

C’est dans Dialectique du moi et de l’inconscient (1928) que Jung parle pour la première fois de l’Anima et de l’Animus ; il consacre 40 pages à la première et 11 pages à l’autre. Agnès Vincent pointe deux problèmes dans la description qu’il donne de l’Animus : il passe trop rapidement de l’observation de cas individuels à une théorie appliquée à toutes les femmes et tous les Animus, et il propose une vision uniquement négative de l’Animus, érigée en vérité. Il en ressort que l’Animus a toujours tort ! Jung affirme ainsi que l’Animus s’exprime et apparait sous les traits d’une pluralité. Il est « quelque chose comme une assemblée de pères ou d’autres porteurs d’autorité, qui tiennent des conciliabules et qui émettent ex cathedra des jugements "raisonnables", inattaquables. »

Jung continue en disant que ces « jugements prétentieux » ne sont qu’un « amoncellement de mots et d’opinions » présents dans l’esprit de la femme depuis qu’elle est petite fille, et qui, « recueillis, choisis et collectionnés peut-être inconsciemment », constituent « une espèce de code de vérités banales, de raisons et de choses comme il faut ». Le discours de l’Animus serait une réserve de préjugés et d’opinions disparates où la femme puiserait. Ces propos s’enracinent dans une grande mesure dans le préjugé général à son époque et encore vivace d’une infériorité intellectuelle des femmes. Il ne lui est  jamais venu à l’esprit que la prétendue supériorité des hommes venait d’un déséquilibre dans l’éducation que recevait les femmes. Aujourd’hui, à l’heure où il y a dans de nombreux pays occidentaux plus de diplômes décernés aux femmes qu’aux hommes dans toutes les disciplines, cette vision est dépassée. Mais le préjugé est tenace : dans les milieux de la recherche scientifique, par exemple, une femme devra encore en faire plus qu’un homme pour être acceptée et reconnue. Le fond, là, ne tiendrait-il pas finalement dans une relation des hommes avec l’Anima, et la féminité en général, qui est méprisée, sous-estimée ?

Dans le même ouvrage, Jung définit l’Animus comme « une manière de condensation de toutes les expériences accumulées par la lignée ancestrale féminine au contact de l’homme ». Cette définition pourrait presque paraitre positive. Il écrit aussi que l’Animus est un « être créateur », non pas dans le sens de la créativité masculine mais « dans le sens de qu’il crée quelque chose que l’on pourrait appeler un logos spermatikos – un verbe fécondant. » Dans un passage où il compare Anima et Animus, il écrit que l’homme voit en imagination l’Anima flotter devant ses yeux comme « la silhouette pleine de signification, et finement découpée d’une Circé ou d’une Calypso », tandis que l’Animus de la femme sera au contraire exprimé par un personnage comme le Hollandais Volant, ou autre spectre voguant par les mers du globe, et qui est à la fois insaisissable et protéiforme ». L’une est une ensorceleuse, et l’autre un fantôme…

Dans Aïon, Jung reconnait qu’il mène un travail de pionnier qui doit se contenter de sa nature provisoire. L’Animus s’exprime selon lui chez la femme comme « des avis, des interprétations, des opinions, des insinuations et des constructions fausses qui ont toutes pour objectif ou comme résultat de couper la relation entre deux êtres. » Il insiste encore sur les aspects négatifs de l’Animus, qui adore « argumenter au cours de discussion ergoteuses » mais plus tard, l’Animus est reconnu comme « psychopompe et médiateur entre le conscient et l’inconscient. » Enfin, Jung explique encore, dans une lettre écrite en 1957 :
« L’Anima, c’est l’image de l’âme chez l’homme, représentée dans les rêves ou les fantasmes par une figure féminine… l’Animus, c’est l’image des forces spirituelles de la femme, représentée par une figure masculine ».

Les femmes qui ont pris la suite de Jung dans cette réflexion sur l’Animus ont repris généralement à leur compte sa définition négative tout en insistant sur l’importance pour une femme d’avoir une vie intellectuelle et spirituelle. Emma Jung pointait par exemple le conflit entre un Animus patriarcal vouant la femme à la maternité et au service de l’homme, et l’Animus allié de la femme dans son expression et son affirmation. Marie-Louise Von Franz a présenté l’Animus comme « quelque chose d’obstiné, de froid, de totalement inaccessible » qui coupe la relation avec la femme. Elle a cependant établi une heureuse distinction entre l’Animus négatif, qui peut être un véritable démon selon elle, et l’Animus positif qui a pour fonction d’aider la femme à « créer un pont vers le Soi et s’adonner à une activité créatrice ». Il faut enfin, pour conclure cette trop rapide revue, mentionner Barbara Annah qui soulignait que :

« De nombreuses femmes ont payé de leur vie sur les bûchers leur tentative d’oser être elles-mêmes. C’est leur Animus que les hommes brûlaient en vérité, par peur de l’expression autonome des femmes. »

Ces chapitres d’introduction de L’âme des femmes ne font que « mettre la table » pour une exploration toute en finesse et en profondeur de la réalité vécue de l’Animus par plusieurs femmes attentives à leurs rêves et engagées dans un travail intérieur. Le livre se poursuit par la présentation d’une vision nouvelle de l’Animus envisageant une alliance entre le moi féminin et l’Animus positif qui apporte à la féminité ses capacités d’action, d’affirmation et d’expression de soi. « Il n’y a pas confusion de genre mais union des deux. (…) Une alliance positive est possible entre la femme et l’Animus. Nous entrons dans un temps où l’alchimie n’est plus réservée aux seuls hommes (et leur anima / soror mystica) ». Il en ressort  que l’Animus peut introduire la femme au Soi en tant que le Tout Autre dans la psyché.

Je ne détaillerai pas les chapitres suivants car il faut les lire pour en tirer toute la saveur riche des expériences de l’Animus qui y sont présentées. On y retrouve bien sûr les démêlés de nombreuses femmes avec l’Animus archaïque ou autoritaire  jusqu’à sa transformation en Animus faiseur-de-liens, compagnon intérieur sur la  route du Soi. On y voit son lien avec le père, l’alternance dans les rêves de figures d’hommes abuseurs ou violeurs avec des amis respectueux ou des amants attentionnés, mais surtout comment l’écoute des rêves, l’imagination active et la créativité permettent l’établissement d’une relation positive avec l’Animus. En cela, ce livre est précieux non seulement pour les femmes mais aussi pour les thérapeutes qui les accompagnent et y trouvent ample matière à réflexion.

La femme et son ombre - Sylvia di Lorenzo


Sylvia Di Lorenzo est une analyste jungienne italienne qui s’est attaché, dans La donna e sua ombra, ouvrage paru en 1989 et préfacé par Marie-Louise Von Franz, à éclairer le statut de la femme à notre époque en interrogeant entre autres la relation entre Animus et féminisme. Fondamentalement, le problème de l’Animus est ainsi défini : là où l’homme doit apprendre l’ouverture relationnelle à l’autre, la femme doit acquérir la capacité d’affirmation qui lui permet l’entière autonomie psychique. « L’intégration de l’Animus par la femme devrait correspondre à l’intégration de l’Anima par l’homme. Le développement de la femme exige l’acquisition d’une certaine virilité, c’est-à-dire de « savoir ce qu’on veut et de faire le nécessaire pour atteindre le but. » » Partant de cet énoncé, Mme Di Lorenzo pose d’emblée ce qui me semble être pour ma part le problème le plus critique avec l’Animus à notre époque : au nom de la libération de la femme, nombre de femmes semblent inconsciemment possédées par l’Animus et perdre contact avec leur nature.

D’une part, il y a celles qui sacrifient tout aux normes d’une société fondée sur les valeurs masculines de performance, de réussite et d’efficacité au détriment de la sensibilité, de la coopération et des qualités attachées à l’Eros relationnel. Mais d’autre part et d’une façon plus subtile, nombre de féministes tombent dans le piège d’attribuer aux hommes toute la responsabilité de l’infériorisation des femmes et de leur dépendance envers les hommes. Or en faisant de la  masculinité le « mal » qu’elles combattent, elle la rejette dans l’ombre et tombent sous la dépendance d’un Animus qui les pousse à refuser la relation avec les hommes, et finalement à les combattre et à rivaliser avec eux sur un mode très masculin. Une des caractéristiques de cet état d’identification avec l’Animus est que la femme a toujours raison et ne souffre pas la discussion. Dans les rêves, cette situation se présente souvent comme un mariage ou une liaison avec un homme à la peau sombre.

On retrouve ici la vision négative de l’animus que développait Jung : « Dans la mesure où la femme force sa propre nature et sacrifie l’Éros, elle cède inconsciemment du terrain et du pouvoir à l’Animus, qui envahit la conscience. Cela donne un intellectualisme rigide et irritant par son argumentation dénuée de véritable logique, fanatiquement ancrée dans des présupposés collectifs de caractère dogmatique, et qui va de pair avec l’incapacité d’établir de vrais rapports érotiques et humains : la femme est ainsi écartée de la vie des sentiments et de sa véritable nature. » Il lui faut inconsciemment sacrifier ce qu’elle a de féminin pour ne pas risquer d’être dominée, tombant par là dans le mécanisme d’identification à l’oppresseur qu’a mis en lumière Bruno Bettelheim.

Cette problématique ressort souvent dans les rêves, où « l’Animus a souvent les traits caractéristiques de l’autorité : le père, le prêtre, le directeur, le chef de bureau, le professeur, etc. Il s’agit toujours de figures qui savent toujours ce que l’homme doit ou ne doit pas faire et cherchent à lui imposer leur opinion sans tenir compte ni du sentiment, ni de l’instinct féminin. Si la femme se fie aveuglément à l’autorité masculine, elle peut tomber dans un état d’infériorité sans espoir, encore plus destructif que la pseudo-assurance et la pseudo-supériorité que crée l’identification avec l’Animus. » Mais le prix à payer pour sortir de ce sentiment d’infériorité entretenu par l’Animus est une perte au niveau des contacts humains et l’asservissement à un tyran intérieur. En effet :

« Le Moi féminin court toujours le risque de reproduire dans sa relation à l’homme intérieur le risque de reproduire le même schéma (de renonciation à son autonomie, de mise au service de la réalisation du masculin), se déchargeant ainsi de tout engagement et de toute responsabilité. C’est là, dans l’identification avec l’Animus et sa masse d’opinions acceptées sans discussion, la loi du moindre effort, la voie facile et commode pour se sentir forte et puissante et avoir toujours raison, sans avoir conquis ni le pouvoir ni les raisons. »

Derrière le besoin de la femme-Animus d’avoir toujours raison, on trouve généralement une secrète volonté de puissance qui se pare de justice et de vérité, mais nie violemment ce qu’il y a de proprement féminin non seulement en elle mais chez les autres, qu’ils soient femmes ou hommes. Sylvia di Lorenzo souligne comment il s’agit souvent de femmes intelligentes qui n’ont pas assez confiance dans leurs propres valeurs spirituelles et ne tiennent pas compte de leurs besoins de réalisation intellectuelle et créatrice.

Elle poursuit la réflexion en soulignant que le problème du féminisme tient à la nécessité de détacher l’Ombre de l’Animus pour entretenir un rapport positif avec ce dernier. Elle avance l’idée d’une nécessaire distinction entre l’Animus collectif formaté par une société et une éducation patriarcales, qui continue à nier le féminin même sous couvert de le défendre, et l’Animus individuel ami du féminin. Elle rapporte ainsi l’observation pertinente de Hilde Biswanger qui remarque « lorsque l’Animus est en rapport négatif avec les qualités féminines de la femme, le féminin devient « rien d’autre que » féminin, et est au fond méprisé en tant que tel ». Dans cet esprit, le féminin ne se libère pas tant dans une opposition au masculin mais dans l’établissement de relations conscientes avec celui-ci, tant à l’intérieur dans la relation à l’Animus que dans la relation aux hommes.

Alors, il ressort que « le féminin est l’élément qui permet l’intégrité de l’être, homme ou femme ». Il est aussi le lieu du plus grand refoulement de l’humanité, souffrant de mémoires millénaires d’abus, de mépris et d’infériorisation, qui réclame la coopération des deux sexes dans la perspective d’une guérison. Il œuvre donc, avec le soutien et la collaboration de l’Animus positif ainsi que des hommes conscients de leur relation à l’Anima, à l’union des polarités pour l’avènement d’un être humain total, équilibrant féminin et masculin en lui-même autant que dans ses relations.

La femme et le génie - Marie-Laure Colonna


Ce chapitre, plus particulièrement consacré au problème de la sexualité, du livre Les facettes de l’âme s’ouvre d’une façon inspirée sur une prière à Éros qui l’invoque en tant que « Premier-né créateur de l’univers aux ailes d’or, être sombre » et rappelle qu’il crée « le  feu invisible touchant tout être animé, le torturant infatigablement de plaisirs et délices douloureux ». Marie-Laure Colonna nous ramène par là aux sources de notre réflexion sur les jeux d’Anima et Animus en rappelant que dans la perspective de Jung, sexualité et spiritualité sont deux mouvements fondamentaux et complémentaires, indissociables, qui président au déploiement de la conscience.

Elle nous invite par là à nous pencher sur ce qu’elle appelle joliment une « érotique de l’âme ». Bien sûr, nous dit-elle, « cette érotique c’est la rencontre de l’autre côté de son âme, animus ou anima, à l’intérieur ou à l’extérieur, qui va en être le pivot, ainsi que le lien visible ou invisible du transfert. Or l’expérience montre que bien avant de venir un amant, une amante, l’animus et l’anima se comportent plutôt comme un troupeau de démons, transforment en purgatoire la vie quotidienne et particulièrement la vie amoureuse, dans laquelle ils semblent susciter par aimantation des êtres porteurs de malheur et de destructivité. »

Marie-Laure Colonna nous présente un cas clinique d’analyse, intitulé Hélène et le frère-amant, dans le détail duquel je n’entrerai pas. Elle montre que cette analyse a dans une grande mesure tourné autour de la quête de Psyché, qui est un thème archétypique important pour de nombreuses femmes. Psyché, une très belle jeune femme, est jalousée par Aphrodite et est brutalement séparée de son époux, le divin Éros. Pour le retrouver, elle doit se soumettre à une série d’épreuves initiatiques qui semblent au prime abord absurdes et insurmontables, mais dans lesquelles elle reçoit à chaque fois une aide inespérée. « L’aspect impossible de ces épreuves oblige d’une part [la femme] à y consacrer toutes ses forces consciente et oblige, d’autre part, à prier l’inconscient d’apporter son aide. Cette mise en tension des opposés enclenche et tisse progressivement le filet protecteur et unifiant de la vie symbolique. »

Pour Hélène comme pour beaucoup de femmes, l’épreuve transformatrice fut la solitude, après plusieurs relations décevantes. C’est en rêve d’abord, puis en imagination active, qu’Hélène a rencontré une figure d’Animus qui a pris peu à peu une place centrale dans sa vie intérieure. La première image de rêve que rapporte Marie-Laure Colonna est remarquable : une soucoupe volante atterrit. Un homme noir, majestueux dans un ample manteau chamarré, en sort et s’avance vers la rêveuse. C’est un Roi mage, dit celle-ci en première association. Cette image a évolué avec le temps jusqu’à la rencontre tant intérieure qu’extérieure avec un troubadour, dont l’auteure nous dit qu’il « annonçait l’aube d’un romantisme vrai, d’une versant masculin, ou d’un homme au service de sa Dame, en qui l’anima, la sensibilité, serait différenciée de la relation à la mère. »

Voilà peut-être exposée, avec l’air de ne pas y toucher, la clé de nos relations avec l’Anima et l’Animus. La question ne serait-elle pas, tant dans nos relations que dans notre vie intérieure : sont-ils différentiés de notre mère ou notre mère ? Nous savons que les premières images du partenaire contrasexuel sont nécessairement attachées au parent de sexe opposé, mais toute la dynamique d’évolution de l’Anima / Animus, jusque dans ses aspects les plus négatifs, ne viserait-elle pas au moins en partie à obliger à cette différentiation ? C’est à ce prix seulement que nous pouvons vraiment rencontrer notre partenaire humain dans sa réalité…

Marie-Laure Colonna décrit l’évolution d’Hélène en rapportant une série de rêves remarquables au travers desquels nous la voyons se reconnecter avec l’instinct et prendre conscience de la présence d’un Animus archaïque qui s’avère être la contrepartie sombre de son pôle candide, dans lequel elle s’identifie à la « jeune fille innocente, petite chèvre de Monsieur Seguin que le loup va finir par saigner à l’aurore. » En effet, cet « animus archaïque saigne les petites chèvres innocentes envoûtées par le romanesque passionnel qu’elles confondent avec le romantisme vrai du sentiment adulte. » C’est la situation typique de l’éternel(le) adolescent(e) pris(e) entre un conscient sentimental et une ombre brutale agissant en coulisse. En ce qui concerne les éternelles adolescentes, « on finit par découvrir que ces douces victimes possèdent des crocs bien aiguisés et que le revers du prince charmant qu’elles appellent est une sorte d’homme de Cro-Magnon tout velu et noir au milieu des bois. »

Mais c’est finalement un rêve remarquable où la dimension du Soi est mise à jour qui amène la conclusion de l’analyse, dans lequel le rôle positif de l’Animus ressort par la nécessité d’un acte masculin de transgression pour amener un dénouement. La rêveuse a vécu autour de ce rêve une véritable expérience numineuse qui a amené la guérison en apportant, comme souvent, une solution complètement imprévisible au conflit dans lequel elle se débattait depuis si longtemps. Il s’agissait bien symboliquement d’unir Éros et Psyché, mais là où le mythe ne les réunissait que sur un plan archétypal, dans l’Olympe, « il semble que ce soit une tâche, un but de la conscience propre à notre temps que de permettre à Éros et Psyché de se trouver sur terre, de former ce couple intérieur qui tend vers la complétude de l’âme et crée aussi une nouvelle forme d’amour et de destinée entre l’homme et la femme. »

Je ne peux que souscrire à cette vision. Malheureusement, pour y parvenir, il nous faudra encore surmonter bien des préjugés, jusque dans les milieux qui sont censés être les plus informés. En témoigne cette petite histoire que rapporte Marie-Laure Colonna :

« Un soir, dans les années quatre-vingt, j’assistais à un séminaire public d’un analyste réputé. On en était une fois de plus à l’anima : — « Les hommes, Mesdames, oui, les hommes, on le sait, ont une muse ! s’écria soudain notre conférencier d’un ton inspiré, et vous Mesdames, qu’avez-vous ? Si tant est que vous ayez quelque chose !… »

Silence consterné dans la salle, de part et d’autre de la longue table rectangulaire autour de laquelle nous nous tassions à près d’une cinquantaine. Quand soudain une voix intimidée mais décidée perça le silence.

- « Nous ? Nous avons un génie, Monsieur », déclara une jeune femme assise tout à l’autre bout de la table, déclenchant involontairement un éclat de rire général, pendant que l’orateur s’agitait :

- « Un génie ! Mais, Madame, il faut le prouver, le prouver ! »[3]

On ne peut que déplorer que des propos comme ceux que tenait cet orateur aient eu droit de cité dans les milieux jungiens. L’éclat de rire qui a accueilli la courageuse proposition de cette jeune femme est particulièrement désolant car elle avait sans doute raison : le genius des Romains était l’équivalent du daïmon des Grecs, auquel par exemple Socrate référait ouvertement. En effet, si les hommes peuvent avoir une Muse pour les inspirer dans le meilleur des cas de leur relation à l’Anima, les femmes peuvent certainement avoir un Génie à leur service. Ces propos démontrent en tous cas qu’il ne suffit pas de connaitre intellectuellement les théories de l’Anima et de l’Animus pour éviter la muflerie, et ils en disent long sur la qualité de la relation de cet analyste, tout réputé qu’il était, avec l’Anima.

Une métaphore pour l’Animus


Un Génie pour la femme, une Muse pour l’homme, ce sont autant de métaphores. Or, au-delà des théories que l’on nourri à leur sujet, Anima et Animus vivent surtout dans des images, des symboles. En même temps que je rassemblais différents matériaux pour cet article et d’autres à venir, je me suis livré à une petite enquête auprès de plusieurs femmes ayant en commun d’avoir une riche vie intérieure et conscience de leur relation à l’Animus. Tout a commencé par une conversation avec une amie à propos de la métaphore du chevalier et de sa Dame, que je lui disais fort bien décrire ma relation avec l’Anima. Elle m’a alors répondu avec feu :

-       Mais cela ne marche pas du tout pour l’Animus !

Cela m’a interloqué : quelle métaphore pouvait donc décrire la relation de la femme à l’Animus ? J’ai donc posé la question autour de moi et j’ai été frappé par la diversité des images que j’ai recueillies, et que je vous présente sans commentaire car les images parlent d’elles-mêmes :

Pour l’une, l’Animus est le Prince Aimant, en insistant sur la différence qu’il y a là avec le Prince Charmant…

Pour une autre, c’est Ulysse sur le chemin d’Ithaque, fidèle à Pénélope qui tisse et défait sa tapisserie en espérant son retour de la guerre.

Pour une autre, c’est le conte de La princesse et le crapaud qui décrit le mieux sa relation à l’Animus : c’est en le jetant contre les murs qu’il finit par être délivré de la malédiction qui le faisait apparaitre comme un crapaud et se transforme en beau prince.
Pour une autre, c’est le conte Neige blanche, Rose rouge qui fournit la trame décrivant l’évolution de l’Animus d’un nain grincheux que finit par tuer l’ours qui se transforme en prince d’or.

Pour une autre, c’est le tableau de Ucello illustrant cet article qui décrit le mieux la situation avec l’Animus : la princesse est enchaînée par le dragon et le chevalier doit triompher de ce dernier pour la délivrer…

On m’a raconté aussi l’histoire de Shiva et de Sati, dans laquelle celle-ci est l’épouse du dieu et transgresse sa volonté. Mais, m’a dit mon interlocutrice, ce qui la frappait était que le dieu savait qu’elle faisait une erreur et l’a laissé faire, libre de se tromper.

Ayant été imprécis dans la façon dont j'ai rapporté ses mots, je reproduis ici une partie du commentaire de Marie (voir ci-dessous) qui précise son propos : "Shiva savait que c'était une erreur. Mais elle était son égale". "Mais elle était son égale." C'est cette phrase qui me fait vibrer depuis toute petite. Ce n'est pas que le Dieu "laisse" faire son épouse, "laisser faire, laisser se tromper" révèlerait encore un égo qui se croit supérieur à autrui. Ce n'est pas le cas pour moi dans cette représentation du couple divin. Il y a parfaite reconnaissance de l'autre en temps que "même", il n'y a aucune intention de saisir l'autre dans un jeu de pouvoir, aucune supériorité, aucune infériorité, pas de séparation: autrui est un mouvement de Vie aussi fondamentalement libre que je le suis. L'Animus auquel j'aspire, a une attention pour l'autre sans l'enfermer dans un jeu de pouvoir, aussi subtil soit-il, aussi "apparemment" bienveillant soit-il.

En conclusion, je reproduirai simplement les mots d’une de mes correspondantes en réponse à cette question car ils me semblent éloquents :

« L'Animus positif a quelque chose pour moi du magicien. Il est ce qui favorise le rayonnement, le plein potentiel lumineux. Il tient l'espace permettant la création. Il inspire, sécurise. Il rend libre. Il est à l'opposé de la contraction et du jugement de l'Animus négatif... L'Animus pour moi est d'abord un guide. Il a la carte mais c'est moi qui marche. Il est aussi un chevalier dans le sens d'être au service dans le sens le plus noble du terme. Et cela me semble encore plus important à notre époque... Quelque chose de l'Animus cesse de condamner l'énergie du féminin et la sert, dans le sens de favoriser son rayonnement, dans une mise au monde. Il est aussi le troubadour qui inspire, joue, nourrit l'accès à la joie. Et je dirais aussi l'Amant, le bien aimé dans son aspect le plus royal. Le masculin intérieur avec qui s'unir... »


Dans un prochain article faisant suite à celui-ci, je vous parlerai du Masculin sacré, qui réclame d’être interrogé tant dans la vie des hommes que des femmes, tout à la fois comme un pendant au Féminin sacré dont on parle beaucoup ces temps-ci – sans doute le partenaire qu’Elle appelle – mais aussi regard de l’omniprésence du masculin blessé et / ou abusif, castré ou en inflation.

vendredi 21 juillet 2017

Psychanalyser Jung

J’ai lu récemment un livre remarquable, de ceux qui font date dans un cheminement intellectuel. Il s’agit de Psychanalyser Jung, de Pierre Trigano, paru fin 2016. Curieusement, il n’a pas reçu grande audience semble-t-il dans les milieux qui se targuent d’être jungiens. Vous devriez voir mon sourire quand je dis ce « curieusement », car il est, je l’avoue, tout à fait ironique. Le principal tort fait à Jung, mis à part de l’ignorer purement et simplement, consiste en lui dresser une statue et se cacher derrière celle-ci pour recréer une sorte de dogme. Lui-même était conscient du danger que ferait courir à son œuvre l’inévitable entreprise hagiographique de ses  disciples. Il écrivait deux ans avant sa mort à la baronne Von Der Heyt :

« De folles discussions nous font voir ce qu’il adviendra de moi lorsque je serai devenu posthume. Tout ce qui aura été feu et vent dans ma vie sera mis dans l’alcool et changé en préparation morte. Ainsi les dieux sont-ils enterrés dans l’or et le marbre, et les simples mortels comme moi, dans le papier. »

C’est ainsi qu’à chaque fois qu’apparaît une conscience libre, le conscient collectif l’annexe et l’émascule en la déshumanisant. Les saints, n’est-ce pas, sont beaucoup plus inoffensifs que les vrais humains car nous pourrions nous reconnaître dans ces derniers, et en tirer quelque conclusion valable pour nous-mêmes. Cependant, notre tâche plus de 50 ans après la disparition de Jung, si être jungien signifie autre chose que de porter un colifichet intellectuel pour se réfugier dans une nouvelle identité collective, consiste en retrouver et libérer le feu et le vent qui ont traversé sa vie et son œuvre. Mr Trigano s’y était déjà employé de façon brillante dans un premier livre cosigné avec sa conjointe Agnès Vincent : Le sel des rêves, dans lequel ils nous invitaient à revenir à la source vive de la psychologie jungienne. Leur ambition annoncée était alors rien moins alors qu’une « refondation spirituelle de la psychothérapie par une lecture nouvelle de Jung », ce qui a attiré mon attention. Mais avec Psychanalyser Jung, dont il ne nous a livré pour l’instant que le tome 1, c’est la genèse de l’œuvre du grand homme que Pierre Trigano interroge dans ses profondeurs. Et elle y gagne beaucoup car étant mise en perspective, elle y acquiert du relief, et si celui-ci souligne des zones d’ombre, il fait aussi ressortir les sommets lumineux.

Dans son avant-propos, l’auteur nous invite à oser en le lisant une « confrontation psychanalytique du chemin personnel de Jung pour conscientiser son ombre, processus que le maître lui-même n’a pu réaliser pleinement ». Ce faisant, il souligne qu’il était jusque maintenant pour ainsi dire impossible de remettre en question le « vieux sage » de Kusnacht sans pactiser avec les tenants de l’intégrisme rationaliste qui l’accusait d’obscurantisme. Il fallait faire corps avec celui qui a eu l’audace de réintroduire l’âme dans notre civilisation et de ré-ouvrir « la voie qui ré-enchante la vie ». Mais, souligne-t-il, « la fascination que Jung exerce sur ses disciples les alourdit de sa propre ombre et les empêche d’intégrer vraiment cette voie de ré-enchantement qu’il a su pourtant ouvrir pour eux ». Je le dirai plus durement : en entretenant une image sacralisée du maître, les disciples évitent de prendre le risque de l’individuation radicale à laquelle, pourtant, Jung n’a eu de cesse de nous exhorter. Ils oublient que, maintenant que nous ne pouvons plus nous confronter à la réalité vivante de Jung et à son bon rire, nous devons nous expliquer aussi avec l’image que nous nous en faisons, qui est tissée de projections.

C’est une démarche salutaire, que Jung aurait certainement saluée et encouragée. La bonne nouvelle, c’est que le fait même que l’un d’entre nous entreprenne ce déboulonnage signale que nous sommes donc collectivement mûrs pour élaborer une nouvelle vision de Jung et de sa psychologie. Le travail de Mr Trigano est empreint de respect et même d’amour pour Jung. On peut y lire une profonde compassion pour la souffrance qui a motivé la recherche et est à l’origine de l’œuvre. Son approche n’a rien à voir avec l’entreprise de démolition de Richard Noll dans Le Christ aryen, où ce dernier s’est attaché à agiter tous les vieux démons qui ont pu traverser la vie de Jung sans qu’aucun ne l’emporte véritablement, sauf dans la haine que Richard Noll lui voue. Ici, il s’agit, en reprenant l’ensemble des matériaux dont nous disposons, c’est-à-dire en particulier Ma vie et la correspondance, de retracer le parcours du jeune Jung et le développement de sa pensée en lien avec le cours de son existence.

Ce sera peut-être une surprise pour certains : Jung n’est pas issu d’une naissance virginale. Il n’a pas eu la révélation dans son berceau de la psychologie des profondeurs, et elle n’est pas sortie toute armée de pied en cap de sa tête. On savait qu’il y a eu plusieurs Jung : le Jung alchimiste du Mysterium Conjonctionis (1960) n’a que peu à voir avec le Jung de 1925, qui lui-même a rompu  avec le Jung qui cherchait un père en Freud. Sa pensée n’a pas cessé d’évoluer jusqu’à sa mort. C’est un de ses immenses mérites et un exemple que nous serions bien inspirés de suivre au lieu de nous accrocher à des certitudes. On savait aussi qu’il a tenté de répondre à la crise de foi de son père Paul Jung, pasteur en proie à de grands affres car il ne croyait plus à ce qu’il prêchait en chaire, et qu’il a été aidé en cela par la proximité spirituelle de sa mère avec la nature. Mais ce que Mr Trigano met en évidence, c’est que Jung a été, pendant la première partie de sa vie, aux prises avec une sévère dissociation psychique dont il s’est auto-guéri. Ou pour être plus précis, car c’est toute la vertu de Psychanalyser Jung que de mettre ce point en lumière : le Soi a guéri Jung, et c’est de là que ressort son génie.

La dissociation qu’a vécue Jung n’est pas tout à fait une nouveauté, mais seuls les spécialistes bien informés avaient jusque ici l’occasion de se pencher sur ce sujet. En effet, le psychiatre Winnicott a dès 1964 réagi à la parution des mémoires de Jung en publiant une recension[1] dans laquelle il diagnostiquait chez le jeune Jung de 3 ans un effondrement psychotique dû à la dépression de sa mère qui a provoqué une séparation du couple parental. Winnicott, un spécialiste des psychoses infantiles, a trouvé dans Ma vie une image de la schizophrénie infantile. Il n’a pas alors posé ce diagnostic pour diminuer la valeur du travail de Jung, au contraire puisqu’il se dit impressionné par la force de la personnalité de ce dernier qui lui a permis de surmonter la dissociation, et qu’il souligne comment la psychose, si elle est le plus souvent désastreuse, peut être aussi à l’origine de réalisations exceptionnelles. La thèse de Winnicott a été alors mal reçue dans les milieux jungiens car elle venait jeter de l’huile sur le feu de l’animosité régnant entre freudiens et jungiens. Winnicott lui-même reconnait une certaine agressivité dans sa façon de tenter à partir de là de réévaluer de façon réductrice la notion jungienne d’inconscient. Ce qui est fort intéressant cependant, c’est que Winnicott lui-même, à l’occasion de ce travail sur la biographie de Jung, a reçu un grand rêve[2] qu’il dit avoir fait « pour Jung et pour certains de mes patients aussi bien que pour moi-même ».

On ne connaît pas le détail de ce rêve mais Winnicott dit qu’il l’a aidé à « réduire une dissociation » dont lui-même souffrait depuis toujours et que l’analyse ne lui avait pas permis de guérir. Sans en livrer le contenu, il en donne une interprétation détaillée dans une lettre à son ami Fordham au moment où il écrit cet article sur Jung. Ses termes sont saisissants : « Cela m’irait bien que quelqu’un accepte de me fendre le crâne (d’avant en arrière) afin d’en extraire quelque chose (tumeur, abcès, sinus, suppuration) qui s’y trouve et s’y fait sentir juste au centre, derrière la racine du nez ». Winnicott admet sans ambages qu’il y a quelque chose de malade dans sa tête et que cela prendrait une intervention qui tient du chamanisme chirurgical pour l’en délivrer. Il semble que ce soit Jung, c’est-à-dire le Jung auquel Winnicott se confrontait au travers de l’écriture de son compte-rendu, qui lui ait ouvert le crâne et l’ait aidé à faire sortir ce qui était malade. On pourrait dire en souriant que l’arroseur a ainsi été arrosé et qu’on ne peut pas s’attendre à moins quand on se frotte à Jung, qui tenait des anciens chamans. La caractéristique de ces derniers était justement qu’ils étaient ce qu’on appelle des « guérisseurs blessés », c’est-à-dire qu’au cours de leur apprentissage, ils traversaient la maladie et s’en guérissaient, c’est-à-dire en fait qu’ils en étaient guéris par les esprits. Y-a-t-il vraiment une autre façon d’apprendre ce dont il est question ici ?

Pierre Trigano apporte de l’eau à ce moulin, et quelle eau ! Il va beaucoup plus loin en profondeur que Winnicott, et cela sans doute grâce à sa sympathie pour Jung. Il remonte aux origines dramatiques de la dissociation. Il nous entraîne dans une enquête passionnante en revisitant les rêves et les expériences intérieures de Jung jusque, dans ce tome, en 1920. Il démontre que Jung a été victime d’un abus sexuel dans ses jeunes années, très probablement de la part d’un de ses oncles pasteurs. Jung lui-même a évoqué cet inceste dans une lettre qu’il a envoyée à Freud en 1907, dans laquelle il dit : « petit garçon, j’ai succombé à l’attentat homosexuel d’un homme que j’avais auparavant vénéré ». Sa biographe Deirdre Bair a recueilli des témoignages de proches permettant de confirmer l’abus et d’établir la responsabilité de la famille proche. L’établissement de ce fait éclaire d’une lumière crue le grand rêve que Jung a fait vers 3 ou 4 ans et dans lequel il descendait dans les profondeurs pour découvrir un énorme phallus érigé sur un trône d’or. Cette vision cristallisait une violente angoisse allant avec l’idée que ce dernier pourrait à tout moment descendre de son trône et ramper vers lui, angoisse redoublée par la voix de sa mère qu’il entend lui crier : « Oui, regarde-le bien, c’est l’ogre, le mangeur d’hommes ! » avant de se réveiller dans une violente terreur.

Dans son autobiographie, quand Jung raconte ce rêve, il tourne autour du pot. Il avoue s’être demandé a posteriori comment un si petit garçon pouvait avoir une représentation aussi claire et impressionnante d’un phallus en érection. Il semble avoir écarté d’emblée toute interprétation sexuelle pour y voir seulement le début de sa vie spirituelle. Ainsi, ce phallus serait-il selon lui une image archétypale remontant du fond de l’inconscient collectif et il élabore autour de cette notion du phallus rituel, dans lequel il voit « un dieu souterrain qu’il vaut mieux ne pas mentionner. » Il associe cependant cette vision à sa défiance précoce envers le « Seigneur Jésus », dont il dit qu’il n’a jamais été pour lui « tout à fait réel, jamais tout à fait acceptable, jamais tout à fait digne d’amour » car il avait conscience de sa contrepartie souterraine. Sans rien enlever à la dimension archétypale qui transparait au travers de toutes les images et les expériences, on peut voir là le danger de s’en tenir seulement à de telles altitudes devant un rêve. En effet, la façon même dont il n’est pas même fait mention d’une possible interprétation sexuelle pour mieux la réfuter ensuite fait penser à une occultation. Et les associations autour du côté sombre du Seigneur Jésus, quand on les rapproche du traumatisme de la trahison de la confiance mise dans l’oncle pasteur, c’est-à-dire représentant du Christ et néanmoins abuseur, permettent de comprendre quel est ce « dieu souterrain qu’il vaut mieux ne pas mentionner. »

C.G. Jung, Livre Rouge
Nous avons un autre indice important de dissociation psychique dans le jeu que Jung invente vers l’âge de 10 ans en sculptant un petit bonhomme en redingote noire qu’il cache et auquel il confie ses secrets. L’analogie entre le petit bonhomme noir et les pasteurs, qu’il décrit comme « des gens en redingotes noires et aux souliers luisants », est évidente. Au travers de ce jeu symbolique, l’enfant procède à une réduction fantasmatique de son traumatisme qui lui permet de contrôler les angoisses qui le tourmentent. Il commence ainsi à assimiler sur le plan imaginaire la toute-puissance de l’archétype masculin dont il a été victime. Il ne sait pas ce qu’il fait ainsi mais l’inconscient commence à le guider vers une résolution du traumatisme de la même façon qu’on peut observer en laissant des enfants ou des adultes meurtris jouer avec des figurines dans le jeu de sable. Ces différents éléments donnent aussi un sens renouvelé à la vision qui a assailli le jeune Jung quand il a vu Dieu lâcher un énorme étron sur la cathédrale de Bâle. Avant de laisser ce fantasme prendre forme dans son esprit, le collégien qu’il était a vécu un grand conflit psychique qu’il n’a résolu qu’en laissant couler les images en lui. Jung développe à partir de là sa conception de la nature terrifiante de la divinité qui veut le mal autant que le bien, et détruit les églises édifiées à sa gloire. Mais Pierre Trigano montre que plus fondamentalement, Jung commence à partir de là à s’identifier inconsciemment avec un archétype masculin en inflation.

La thèse principale de Psychanalyser Jung est que ce dernier a été en grand danger de succomber à cette inflation du masculin jusqu’à ce qu’émerge la figure du Soi, le guérisseur intérieur qui a rétabli l’ordre dans la psyché de Jung. En élaborant cette thèse, Mr Trigano montre qu’au-delà de l’aspect personnel du vécu de Jung, nous sommes concernés de façon collective par cette inflation de l’archétype masculin, et que son expérience est donc exemplaire, vaut pour nous tous. Dans la vie de Jung, cette inflation du masculin ressort en particulier dans ses relations avec les nombreuses femmes qui l’entouraient. Dans son livre Femmes autour de Jung, Nadia Neri montre que Jung doit beaucoup au Jung Frauen du Club de Psychologie de Zürich. Il aurait tiré nombre de ses concepts les plus remarquables, dont celui d’anima, de ses conversations avec celles-ci sans leur rendre justice publiquement. Mais c’est dans l’intimité de ses démêlés amoureux avec son épouse Emma Jung et sa maitresse Toni Wolff que l’inflation du masculin en Jung est la plus manifeste. D’une part, il apparait que cette inflation l’a conduit à imposer de façon brutale l’existence de Toni dans la maison d’Emma. D’autre part, il ressort que la relation qu’il entretient avec la jeune femme qu’était Toni lorsqu’il l’a rencontrée a un caractère symboliquement incestueux dans laquelle l’abusé qu’il était a pris la posture de l’abuseur.

En en faisant sa « femme-anima », une sorte de déesse qui avait le pouvoir de le faire accéder à l’inconscient, Jung a privé Toni d’une vie de femme différenciée. Elle a certainement trouvé de son côté une compensation narcissique à être « l’enfant préférée du père » au sein du microcosme gravitant autour de lui mais on ne peut éviter de considérer que, dans une certaine toute-puissance, il l’a empêché de connaître d’autres hommes, de se marier et d’avoir des enfants, pour n’exister finalement que pour Jung. Cela est tellement vrai que si cela n’avait tenu qu’à Jung, il semble que toute trace de la vie de Toni Wolff aurait été effectivement effacée : il a détruit toute sa correspondance avec elle et l’a fait effacer de ses mémoires. Sa disparition a cependant été empêchée par les témoignages de nombreuses autres personnes, patients et amis, qui ont côtoyé Mme Wolff. Cette affirmation sur la nature possessive de Jung, dont Mr Trigano se fait le relai, doit être atténuée par le fait que l’on sait désormais qu’Aniéla Jaffé, sa dernière secrétaire, a effacé toute mention d’Emma Jung et de Toni Wolff de Ma vie, à la demande de la famille. Mais la nature inflationniste de la relation ressort en particulier d’une lettre de Jung à Carol Jeffrey dans laquelle il écrit que certaines femmes ne sont pas faites pour avoir des enfants mais pour apporter à l’homme l’inspiration et la renaissance spirituelle. Elles sont ainsi psychologiquement asservies à l’homme, comme une fonction  interne de sa psyché qui font d’elles son objet. C’est ce que Toni Wolff a été pour Jung.

On ne peut balayer ces faits sous le tapis au motif que cela aurait été d’époque toute vouée au patriarcat dominant. Il ne s’agit pas non plus de juger Jung mais il faut examiner quelles ont été les conséquences de cette inflation du masculin dans l’œuvre de Jung. On peut en souligner deux, qui se perpétuent chez nombre de jungiens. La première est une certaine confusion entourant les notions d’anima et d’animus. D’une part, l’anima de l’homme est volontiers glorifiée dans son rôle d’inspiratrice au détriment d’aspects plus prosaïques ou terrestres qui pourtant font tout autant partie de la féminité. Or nous l’avons vu, réduire le féminin à une fonction d’inspiration est une façon de dénier son indépendance de l’homme et sa véritable puissance. D’autre part, le masculin en inflation apparaît être volontiers en conflit avec l’animus de la femme, qu’il diabolise et auquel il reproche de lui disputer la suprématie. Il faut bien dire que les écrits de Jung sur l’animus frisent bien souvent la misogynie, ce dont curieusement les disciples se sont rarement distancés. Marie-Laure Colonna raconte ainsi dans un article[3] comment il sied volontiers dans les milieux intellectuels jungiens, surtout masculins bien sûr, de prêter aux hommes une Muse, mais beaucoup moins de reconnaître aux femmes un Génie. Agnès Vincent a exploré dans L’âme des femmes, un ouvrage collectif de femmes que je présenterai en détail dans un autre article, les voies d’une réhabilitation et d’une réappropriation de l’animus par les femmes.

La seconde conséquence non moins redoutable de l’inflation du masculin chez Jung relève de l’occultation du Soi par le masculin tout-puissant. Pierre Trigano s’appuie sur l’idée, à laquelle je souscris entièrement, qui veut que le Soi, en tant que centre harmonisateur de l’ensemble de la psyché, est la (re)découverte capitale de Jung. Il montre « comment le Soi, avant même que Jung ait pu forger son concept, travaille patiemment (et malgré son moi, pourrions-nous dire) à le guérir d’une grave dissociation. » Au fond, au-delà de l’histoire personnelle de Jung, c’est du Soi et de son œuvre dans la vie de Jung dont il est question dans Psychanalyser Jung. Les trois premiers chapitres du livre nous proposent une synthèse remarquable des idées entourant ce concept limite qu’est le Soi et met en lumière la contradiction de Jung qui serait porté, au moins initialement et comme toute notre civilisation, à assoir le moi sur le trône du Soi. Il nous fournit ainsi un exemple typique de cette inflation à méditer en pointant comment il est de bon ton chez ceux qui croient avoir compris de quoi il s’agit de parler de « mon anima », comme si le moi pouvait s’approprier la féminité intérieure, en faire encore une fois sa chose. Il dénonce ce trait dominant de la culture du développement personnel réduisant l’anima et l’animus à des attributs du moi (« mon » féminin ou mon « masculin ») alors que « le masculin est l’Autre dans l’inconscient de la femme et le féminin, l’Autre dans l’inconscient de l’homme. »

De la même façon , Mr Trigano souligne qu’il est « en fait impropre de parler de "mon Soi" ou de "ton" Soi, car en réalité le Soi est le centre transpersonnel unique qui nous traverse. » Il met à partir de là remarquablement en lumière la relation entre l’inconscient collectif, composé de l’ensemble des archétypes, et le Soi en tant que « centre ordonnateur et régulateur de l’inconscient collectif et de l’inconscient personnel. » Mais il n’est pas rare qu’un archétype tente de prendre le pouvoir au sein de la psyché, et c’est alors que, cet archétype tentant de s’installer à la place centrale du Soi, il entre en inflation comme la grenouille de Mr de Lafontaine qui cherchait à se faire aussi grosse que le bœuf. Le masculin, en tant que puissance d’affirmation tout particulièrement vouée à la recherche de la puissance, tombe facilement dans ce travers. Nous rencontrons tous un reflet de cette situation de désordre intérieur dans la façon dont nos sous-personnalités cherchent tour à tour à s’emparer du micro pour revendiquer d’être la personnalité totale, à être « moi ». Le piège est précisément de nous identifier à l’une ou l’autre de ces figures et de perdre de vue la totalité de ce que nous sommes. C’est ainsi que nous sommes possédés, au sens propre comme figuré, par un archétype qui, subjuguant le moi et le conduisant à se prendre pour le centre de la psyché, usurpe le trône qui revient au Soi. Or ce dernier, nous dit Pierre Trigano en nous en proposant une définition lumineuse, n’est jamais exclusif car il est « le véritable sujet supraconscient de la psyché, réunissant harmonieusement toutes ses figures. »

« Le Soi, « Dieu en nous », est (…) ce centre transcendant de la psyché qui amène au moi ce qu’il est, à savoir le point de vue de la totalité réunifiée  et harmonisée de tous les contraires qui affectent l’expérience humaine. Il est l’instance guide de la réconciliation. Il crée continuellement les symboles qui permettent au moi, pour autant qu’il les reçoive, de s’orienter dans le sens de la résolution de ses dissociations archétypales (…) Nous comprenons que, si le Soi est l’esprit directeur, il ne peut pas être lui-même inconscient, même si le moi n’est pas conscient de lui au départ. Il est la source de conscience transcendante qui procède paradoxalement du cœur même de l’inconscient, du centre vivant de la psyché, source de conscience guérissante à laquelle le moi peut s’ouvrir dans l’analyse, notamment en se penchant sur les symboles des rêves. »

Illustration originale de éphême
Je ne cacherai pas que la lecture de Psychanalyser Jung peut être dérangeante et ne saurait en tous cas laisser indifférent qui s’intéresse de près à Jung. C’est en cela qu’elle est salutaire car elle nous force à retirer nos projections, ce qui n’est jamais agréable, et à faire face à nos propres dissociations dans le miroir qu’elle nous tend. Il faut faire attention en effet dans nos tentatives de psychanalyser Jung, ou qui que ce soit, à distance car finalement, le risque est grand d’une projection dans le diagnostic même que l’on porte sur un être. C’est l’aventure qui est arrivée à Winnicott, qui au détour de son commentaire sur la psychose infantile de Jung s’est trouvé face à sa propre dissociation, et en a eu le crâne métaphoriquement fendu. Jung a souligné comment toute théorie psychologique, a fortiori sur autrui, est en fait « une confession subjective ». Lui-même était bien conscient de sa dualité intérieure, ce qui est un indicateur de bonne santé mentale, et a maintenu clairement que le jeu entre ses personnalités no1 et no2 n’avait rien à voir avec une dissociation au sens médical du terme. Or il se trouve qu’il en savait quelque chose car il a travaillé pendant une dizaine d’années avec des schizophrènes en institution psychiatrique. À plusieurs reprises, il s’est interrogé sur le risque d’être emporté par ses visions et de devenir fou. En cela, il était peut-être plus sain que la plupart d’entre nous.

Mais l’histoire de Jung est aussi la merveilleuse histoire d’une guérison par le Soi, qui peut donner une direction à quiconque se confronte consciemment à ses propres schismes intérieurs. Son génie a été de montrer que notre croissance psychique réclame que nous restions conscients de notre dualité intérieure , Ce n’est qu’en endurant la tension entre les opposés que nous pourrons trouver la voie du milieu et qu’un troisième terme salvateur indépendant de notre volonté pourra surgir. Une des grandes leçons que porte le livre de Pierre Trigano tient dans le fait que ce que la psychologie clinique nomme froidement dissociation est aussi synonyme de proximité avec l’inconscient collectif. Tout à coup, la dichotomie entre la personnalité no 1 du jeune Jung et sa personnalité no 2 qui lui semble sans âge prend tout son sens de proximité de l’âme, avec le danger que cela sous-entend pour l’incarnation sur terre. On retrouve là non seulement quelque chose du destin des chamans initiés par leur confrontation avec la blessure, mais aussi de l’exigence de James Hillman d’arrêter de pathologiser l’âme. Car si le jeune Jung avait été enfermé dans un diagnostic pathologique par un de nos psychologues contemporains, nous n’aurions pas eu de psychologie des profondeurs. On peut se demander si, au travers de nos pathologies mentales, le Soi ne tenterait pas de nous guérir, c’est-à-dire d’amener de nouvelles perspectives créatrices dans un monde profondément dissocié.

Pierre Trigano décèle ainsi tout au long de son livre les contre-tendances guérissantes du Soi à l’œuvre dans les rêves et les expériences de Jung. Par exemple, il souligne comment une tâche vitale de préservation de la conscience lui est assignée dans ce rêve célèbre où il avance avec peine dans une tempête en préservant une petite flamme qui risque de s’éteindre à tout instant tandis qu’il est poursuivi par une immense ombre noire. Le grand mérite de Jung est qu’il n’a jamais laissé s’éteindre la flamme et qu’il a osé la confrontation avec l’inconscient. Le Soi a œuvré de multiples façons pour permettre la guérison. La rencontre avec Freud, qui a été un autre père abusif, a été une occasion manquée. Finalement, c’est au travers de la rencontre intérieure avec Philémon et dans le déploiement de la vision qui lui est échue au travers de l’écriture des Sept Sermons aux morts que le Soi réaffirmera sa prééminence dans la vie de Jung et détrônera le masculin inflationniste. Mr Trigano nous offre une magnifique analyse des Sermons dans cette perspective, et montre que ce texte, au travers duquel le Soi se révèle, est porteur de guérison pour notre civilisation toute entière. En le relisant, je me suis demandé si nous n’aurions pas là toutes les caractéristiques de ce que les anciens appelaient un texte sacré. Il commence avec ces mots qui signent l’entrée dans une nouvelle époque spirituelle :

Les morts s’en revenaient de Jérusalem où ils n’avaient pas trouvé ce qu’ils cherchaient…

En conclusion, Pierre Trigano situe Jung dans ce qu’il appelle le « moment manichéen de l’humanité » et annonce que le tome 2 de Psychanalyser Jung montrera que la difficulté qu’il a rencontré « n’est rien moins que l’écho rapproché de la problématique collective de l’humanité pour intégrer enfin son être authentiquement humain. » Il s’agit de transmuter la dualité en union, et par-là, de naître à notre être humain véritable. Et comme le souligne magnifiquement l’auteur, pour cela, il s’agit moins d’être disciple de Jung que d’être disciple du Soi qui s’est exprimé par Jung et dans sa vie, ainsi que de tant d’autres façons, chez tant d’autres êtres humains. C’est à cette condition première du déboulonnage des idoles que chacun(e) de nous pouvons réaliser dans cette existence l’avènement plein et entier du Soi dont témoignait Osho quand il disait :

« Cela peut arriver ici et maintenant. (…) Cela m’est arrivé, cela peut vous arriver. Si c’est arrivé à un, cela peut arriver à tous. »

[1] D.W. Winnicott, « Memories, dreams, reflections by C.G. Jung », International Journal of Psychoanalysis, 45, 1964, p. 450-455.  Ce compte-rendu a été traduit et publié par Les cahiers jungiens de psychanalyse, numéro 78 (1993) : http://www.cahiers-jungiens.com/articles/document-compte-rendu-de-ma-vie-souvenirs-reves-et-pensees-de-c-g-jung/
[2] Il est question de ce rêve dans les Cahiers jungiens de psychanalyse, numéro 129 (2009). Article ici en accès libre : https://www.cairn.info/revue-cahiers-jungiens-de-psychanalyse-2009-2-page-81.htm