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mardi 3 mars 2020

Pluie de feu


J’ai entendu récemment un rêve remarquable. Le voici in extenso, avec des éléments de contexte que la rêveuse m’a bien gentiment fourni, tel qu’elle me l’a communiqué avec seulement quelques ajustements de mise en page pour en faciliter la lecture :

* * *

Rêve : « Et dans le Grand Canyon, risques de précipitation de langues de feu »

Je reviens de Paris. Toute la semaine j’ai raconté des contes, de cette famille qu’on appelle les « contes merveilleux ». Ce sont d’étranges êtres, à la fois modestes et immenses, à la fois féroces et tendres. Parmi les contes de cette semaine, une belle version de « l’apprenti magicien » (qui, d’après Viviane Labrie était encore racontée il n’y a pas longtemps au Québec par les scieurs de long lors de leurs campagnes dans les bois). J’adore les images de cette version : le palais vide mais habité d’esprits qui font le lit et dressent la table, les pièces remplies de livres du sol au plafond, et dans l’écurie, pendues à un clou, les peaux de ceux qui, avant le héros de l’histoire, ont tenté l’aventure…

Par les bizarreries tarifaires de la SNCF, j’ai eu une place en 1ere classe. Le paysage d’hiver défile, je suis au chaud et je somnole un peu. Deux places plus loin devant moi, une inscription sur la vitre me fait réagir : laissez-vous rêver. Dans un demi-sommeil je m’étonne et me demande :

- Me laisser rêver oui, mais par qui ?


Le paysage défile, ma tête dodeline, je me cale et je m’endors…

Derrière l’inscription sur la vitre, apparaît un paysage type plaine américaine. Amérindienne. Et des rayons dorés, comme une couronne, une auréole baroque qui  se transforme en coiffe amérindienne… mouvement de plumes… je suis déjà partie…

Gros plan sur la structure de plumes géantes : calame, rachis, barbes.

Ces plumes sont si denses, si solides que ce pourrait être des armes.

- C’est un ange ? Je me demande. Non, un oiseau fabuleux.

Il y a là un oiseau si grand que je ne peux le voir dans son entier : c’est un monde !

J’aperçois ses pattes à la peau soupe et solide, aux serres puissantes. Je vois sa nuque, écailles-plumes vertes, bleu-nuit, dorée.

- C’est un dragon ? Je me demande. Non, un oiseau : le Simorgh ou l’oiseau Rokh.

Il a des mouvements, déploiement d’ailes qui pourraient produire un ouragan !

Je descends le long d’une corde pendue à son bec. 

Près du cou, du jabot,  les plumes sont plus douces ; c’est un duvet chaud, presque maternel… et en passant devant, je peux entendre le cœur de l’oiseau qui bat. Simorgh, ou oiseau Rokh, c’est un mâle en tous cas.


Je descends encore je m’installe, au bout de la corde, dans une sorte de pomme de touline, tressage de corde comme un hamac ou un nid… C’est assez confortable, et je suis en sécurité là-dedans, même si ce pendule tenu au bout de son bec par l’oiseau, oscille, dans l’immensité vide. 

J’ai déjà rêvé de cet oiseau. J’ai déjà voyagé avec lui.

Du coup, je me concentre sur des détails :

1/ C’est un loooooong voyage.

L’oiseau vole et semble rapide mais, on semble ne pas avancer.

C’est qu’on est comme hors de l’espace (trop haut ou simplement « ailleurs » ?) et hors du temps – ou du moins dans un temps qui n’est pas notre temps de veille ordinaire et pas à l’échelle de notre vie. Et tout prend une autre dimension.

2/ Je m’aperçois que dans l’oscillation du pendule dans lequel je voyage, je m’endors parfois sans trop m’en apercevoir. Il me semble que ces « absences » peuvent parfois durer des centaines d’années. 

Je m’étais déjà rendu compte de ça lors du précédent rêve de voyage avec cet oiseau, et j’en avais alors conclu que ces périodes de sommeil-éveil,  c’était  peut-être ce que nous appelons vie-mort. Alors je n’y fais pas plus attention que ça. Par contre,  je me concentre sur l’oiseau :

Tout en volant et sans que ça semble interférer sur sa vitesse et sa direction, il change parfois de couleur et de matière. Quelques fois il est très dense, quelques fois très subtil comme une onde ou une fumée. Quelques fois il est orangé-rose-doré comme un soleil couchant ou levant. Quelques fois il est bleu, et quelques fois même, il est cramé ! Tout noir, juste un squelette volant. 

Et tout semble normal….

3/ Le « pendule » qu’il porte au bout du bec et dans lequel je suis parait donc à certains moments, la seule chose vraiment tangible, immuable, dans cet univers. C’est un axe. Une verticalité oscillante.

4/ Si je me focalise dessus, je peux percevoir que cet oiseau émet un son. Un son formidable, d’ailleurs. Étrange qu’il faille y prêter attention tellement, quand on le perçoit, il semble omniprésent !

Nous arrivons quelque part. Il y a comme des falaises à pic, et l’oiseau stoppe au-dessus de celles-ci. Le « pendule-pomme-de-touline » dans lequel je suis est bien vertical, et j’ai l’impression que l’oiseau cherche à se mettre dans l’axe. Pomme, corde, bec, il s’aligne, lève le reste du corps pour s’aligner. En faisant ça, il se renverse, se retourne (comme on ferait avec un gant de toilette ou mieux encore un parachute qui « décroche »), et devient une sorte de flammèche, pointe en bas flammes-ailes en haut.

Je m’avise à ce moment-là qu’ils sont, que nous sommes, des milliers. Dans le soir tombant, au-dessus du grand canyon, des milliers de langues de feu s’apprêtent à fondre sur la terre. Des images de tableaux religieux et des souvenirs de ma maigre culture biblique (Pentecôte, langues de feu et Bonne Nouvelle) me traversent.


Ce que je comprends, là, c’est que ces oiseaux de feu vont tomber comme une pluie de flammèches et que « nous » (j’ignore qui c’est « nous » : si ce sont tous des gens, comme moi, ou bien aussi des animaux, des plantes, ou encore seulement des idées) dans les pommes de touline, sommes des graines à planter. On nous a emmenés là pour ça. C’était le but du voyage : ensemencer la terre qui est dessous. Ouah ! Je me dis. Quelle pluie de feu ! Je n’ai aucune idée de ce que nous sommes et donc de ce qui est censé pousser, mais je me dis : 

- y’a plus qu’à attendre que ça pousse, donc…

Secousse du train, annonce du type de la voiture bar, avant que je me réveille tout à fait, mon rêve boucle avec l’image du début, avec laquelle je me suis endormie : l’inscription la vitre du TGV : laissez-vous rêver.

J’émerge avec une drôle d’impression :

- Est-ce que j’ai rêvé d’un Simorgh ou, l’espace d’un instant, j’ai été son rêve ?

* * *

Je ne me permettrai pas d’interpréter un tel rêve. Il ne demande de toute façon pas d’interprétation. Ma première réaction quand je l’ai entendu a simplement été d’exprimer de la révérence. J’ai rappelé le logion 13 de l’Évangile de Thomas où Yeshua demande à ses disciples de lui dire à quoi il ressemble. Pierre lui répond qu’il ressemble à un ange, tandis que Matthieu, plus ancré et surtout plus grec, le voit comme un philosophe. Mais Thomas répond :

- Maître, ma bouche n’acceptera absolument pas de dire à quoi tu ressembles…

C’est un des traits qui signale la présence du numen, du sacré : il y a un silence qui s’impose, un saisissement. Le mental se tait. Cela nous ramène au fait que l’étymologie du mot mystique est le grec muos, qui signifie « muet » : ce qu’entrevoient les mystiques les laissent muets, sans voix. Ou alors c’est pour chanter, pas pour disserter...

Tant qu’on y était avec les références religieuses à la Pentecôte, etc... j’ai songé aussi à : « Et si le grain ne meurt, il demeure seul, mais s’il meurt, il portera beaucoup de fruits ». Ce rêve, me disais-je, nous parle d’incarnation, et nous rappelle que nous sommes tou.te.s des graines appelées à nous planter en terre.

Nous étions dans un atelier de constellations de rêves et je me suis demandé comment nous allions pouvoir consteller un tel rêve sans être écrasés par sa dimension archétypale. Et puis cela s’est fait naturellement, nous offrant une expérience très intéressante à vivre. Par la magie du jeu, sans nous prendre plus au sérieux que des enfants visitant un espace merveilleux, nous avons représenté tous les aspects du rêve : la rêveuse, la plume, l’oiseau, le pendule-pomme-de-touline, le grand canyon, les innombrables flammes, les graines... et nous sommes convenus en en sortant qu’il n’y avait pas grand-chose à en dire. L’expérience elle-même était significative : en constellant un tel rêve, nous avons célébré un Mystère…

Quelques éléments appellent à de rapides commentaires.

On peut se demander pourquoi un tel rêve est échu à la rêveuse. Que cherche-t-il à lui dire ? Il s’inscrit dans une série de « grands rêves » dans lesquels on retrouve le thème du long voyage, mais aussi celui de l’oiseau extraordinaire. Dans un rêve reçu quatre mois avant celui-ci, elle a voyagé déjà avec l’oiseau dont il ressortait déjà qu’il changeait de forme, jusqu’à être parfois un squelette calciné, tout noir. Et l’oiseau, dans ce rêve, s’est finalement retrouvé en gestation dans son ventre. On peut voir là une allusion au mystère de l’incarnation sous un autre angle, comme une invitation à donner naissance au Divin. La rêveuse est porteuse d’images archétypiques et semble appelée à les mettre au monde. Ce n’est pas sans danger car il n’est pas donné à toutes d’accoucher d’un oiseau-univers. Mais nul doute que sa longue fréquentation des contes merveilleux, son amour immodéré pour ces histoires, l’a préparée depuis longtemps à porter ces rêves. 

Marie-Louise Von Franz
Marie-Louise Von Franz expliquait que c’est précisément le bénéfice de l’écoute des rêves et des contes que nous préparer à accueillir des contenus de l’inconscient qui auraient pu, sans le filet protecteur que tissent les images archétypiques, nous submerger. En présence d’un patient présentant un risque de psychose, elle recommandait de le nourrir de connaissances symboliques, de façon à lui fournir un fil auquel se raccrocher le moment de la crise venue. Elle dit qu’une « certaine connaissance du symbolisme agit, pour ainsi dire, à la manière d’un filet permettant de recueillir le mystère indicible d’une expérience immédiate de l’inconscient ». Mais il n’est pas question là tant d’une connaissance intellectuelle des symboles que de l’expérience de la vie des images, ce qui est précisément le cas de notre rêveuse. Avec un tel rêve, plus d’un quidam pourrait se sentir appelé à devenir le messager de Dieu sur terre et sombrer ainsi dans l’inflation, mais elle est suffisamment familière des images plus grandes qu’elle pour ne pas s’en lisser les plumes…

Le thème même du conte de « l’apprenti magicien » qu’elle a raconté avant ce voyage en train me semble faire écho à son rêve. Elle est certainement engagée dans un apprentissage, et il y a une parenté subtile et néanmoins très significative entre les mots « magie » et « image », qui sont des anagrammes. Dans cet espace du rêve qui s’ouvre à elle, il y a des esprits qui mettent la table et servent les plats, mais il y a aussi les peaux des héros qui ont tenté l’aventure auparavant. Or le voyage dans l’inconscient est dangereux, du moins si on est présomptueux et qu’on lui manque de respect. Et comme il est mentionné dans le rêve, c’est un très loooong voyage, ce que les anciens appelaient la longissima via, la voie très longue.

Je reviendrai sur l’interrogation qui appelle le rêve car elle lui donne en conclusion une nouvelle perspective. Auparavant, il me semble intéressant de nous arrêter un instant sur le détail de la couronne, cette « auréole baroque » de rayons lumineux qui se transforme en coiffe amérindienne et par association, conduit à considérer les plumes, et au bout des plumes, l’oiseau. Avec la couronne, nous avons là une évocation du septième chakra, ou chakra coronal, qui est celui de la connexion avec l’Unité. Cela amène de l’eau au moulin d’une théorie dont j’ai discuté avec Connie Kaplan : il y a de bonnes raisons de penser que nos rêves sont rattachés à un chakra, c’est-à-dire à un plan de conscience. Il y aurait des rêves du chakra racine, qui se préoccupent essentiellement de la survie, des rêves du chakra sacré, où il est question de sexualité et de créativité, des rêves du cœur, etc. Et donc il y a aussi des rêves du septième chakra, qui n’ont plus rien de personnel. Mme Kaplan était très en faveur de cette théorie que je cherche pour ma part à avérer. Il faut faire attention avec une telle théorie parce que j’entends déjà quelques personnes qui ne doutent de rien arriver avec des énoncés du genre : voilà, je vous amène un rêve du 12ème chakra… tandis que d’autres n’oseront plus parler de leurs rêves parce  qu’ils leur semblent venir des chakras dits inférieurs. Or la couronne posée sur la tête des personnages royaux, dont il faut rappeler qu’ils étaient censés manifester la volonté divine sur terre, n’a rien à voir avec l’ego trip des puissants de ce monde. Comme l’auréole des saints, elle représentait la lumière rayonnante qui émane du septième chakra quand il est ouvert. Ce rêve pourrait bien nous donner un aperçu de ce que l’on entrevoit alors...

Il est fort intéressant aussi d’observer ici comment l’inconscient procède par associations de la plaine amérindienne avec une couronne de rayons dorés à la coiffe de plumes, aux plumes et par là, illustrant le principe pars pro toto (de la partie au tout) à l’oiseau merveilleux. Edward Edinger souligne qu’il y a trois formes de pensée. Celle avec laquelle nous sommes le plus familier, c’est la pensée rationnelle, dirigée avec un but et une méthode de raisonnement essentiellement déductive. Il y a une autre forme de pensée que l’on peut définir comme étant pré-rationnelle et c’est celle de l’inconscient, mais aussi des jeunes enfants, et qui associe simplement les images. Nous en avons là une illustration. Et puis il y a une troisième forme de pensée, que l’on peut dire être trans-rationnelle, qui associe ces deux mouvements et les unit. C’est ce que Jung appelait la pensée psychologique ou pensée symbolique, qui tisse un réseau d’images autour d’un sujet central, sans perdre de vue la nécessité d’un traitement rationnel. La pensée pré-rationnelle n’est pas capable d’aborder le symbole autrement que littéralement. La pensée rationnelle ne comprend pas qu’il puisse y avoir quelque chose de vivant derrière l’image ; elle catégorise le symbole, l’explique, le dissèque et le tue en même temps. Il faut une pensée trans-rationnelle pour aborder le symbole vivant, l’entendre. 

Nous voilà donc, au contact de ce rêve, en présence de l’Oiseau fabuleux. Le rationnel se caractérise là par son : « mais il n’existe pas », tandis que l’enfant y croira tout simplement, comme si on pouvait l’emmener voir l’oiseau merveilleux des contes au zoo. La pensée symbolique sait que l’Oiseau vit dans un espace imaginal qui est celui des contes, des mythes, et aussi des rêves. Cela n’ôte rien à son existence en temps que fait psychique, qui a inspiré d’innombrables histoires. La rêveuse mentionne le Simorgh, un oiseau de la mythologie perse qui est capable de se régénérer dans le feu comme le Phoenix et qui est tellement grand qu’il peut transporter un éléphant. Il est dit être si vieux qu’il a déjà assisté trois fois à la destruction du monde. L’oiseau Rokh est un autre de ces oiseaux fabuleux issu de la mythologie orientale, capable lui aussi de transporter un éléphant, et que l’on retrouve dans les aventures de Simbad le Marin, dans les Mille et Une Nuits. Mais en fait, l’oiseau dont il est question ici évoque quelque chose qui est encore à une autre échelle : c’est un monde. Tellement grand qu’il est impossible de le percevoir tout entier. Il me fait penser pour ma part à l’Aigle de la cosmogonie toltèque, source de la conscience de l’homme, dont parle Carlos Castaneda :

« Les anciens voyants, en prenant des risques follement dangereux, (...), virent véritablement la force indicible qui est la source de tous les êtres sensibles. Ils l'appelèrent l'Aigle car, dans les rares et brèves visions qu'ils purent soutenir, ils virent cette force sous une forme qui ressemblait à celle d'un aigle noir et blanc, d'une dimension infinie. Ils virent que c'est l'Aigle qui donne la conscience. L'Aigle crée les êtres sensibles afin qu'ils vivent et enrichissent la conscience qu'il leur donne en même temps que la vie. Ils virent aussi que c'est l'Aigle qui dévore cette conscience enrichie après avoir fait en sorte que les êtres sensibles s'en dessaisissent au moment de leur mort. »


On peut rapprocher cette image de l’Oiseau-monde de l’Esprit, et même de ce qu'on appelle le Saint-Esprit, car les oiseaux symbolisent volontiers l’esprit, au sens de ce qui fait le lien entre le ciel et la terre. Et c’est encore ce dont il est question dans ce rêve, à savoir de comment l’Oiseau-monde vient ensemencer la terre. Mais si nous commençons à parler de l’Esprit, il doit être clair que nous essayons d’expliquer quelque chose que nous ignorons par quelque chose que nous ignorons encore plus, ignotum per ignotius disaient les anciens alchimistes. Et il est donc temps de mettre notre main devant notre bouche.

Remarquons cependant que le pendule, cette « verticalité oscillante », s’apparente symboliquement à ce que les mythes chamaniques appelaient l’axe du monde, qui se balance ici. Le rêve nous fournit une explication du cycle vie-mort-vie comme tenant de l’éveil et du sommeil dans ce balancement. Il n’y a pas grand-chose à ajouter car le rêve parle de lui-même. Dans la constellation, nous avons observé comment le mouvement de l’oiseau impliquait un soudain renversement de perspectives, et comment la terre attendait ce moment de la fécondation par les oiseaux de feu. C’était très émouvant, et je crois que cela a communiqué à chacune des participantes, moi compris, un sens profond de la nature de notre existence. On parle volontiers de l’enveloppe corporelle des êtres, mais peut-être sommes-nous tout proche d’une vision renversante si nous considérons que celle-ci est simplement l’enveloppe d’une graine plantée en terre, qui pourrait être appelée à pousser, grandir et fleurir.

C’est précisément ce qu’évoque la question qui coure en filigrane de ce rêve : mais qui me rêve donc ? Qui rêve ma vie ? On retrouve là l’interrogation de Tchouang-Tseu qui avait rêvé d’un papillon et se demandait si ce n’était pas le papillon qui rêvait de Tchouang-Tseu. De telles questions sont balayées par la pensée rationnelle comme nulles et non avenues car ne conduisant à aucun profit en Bourse, ce en quoi nous ne la démentirons pas. Mais elles débouchent, si elles sont considérées sérieusement comme un koân, sur une vision illuminante. C’est ce que l’on appelle l’investigation fondamentale, qui est résumée le plus souvent en une interrogation qui sert de pelle excavatrice pour une vérité indicible :

- Qui suis-je ?

Sri Ramana Maharshi
Sri Ramana Maharshi, qui a été reconnu comme un des plus grands saints illuminés que l’Inde moderne ait compté, n’enseignait qu’en posant cette question : qui es-tu ? Qui pose la question ? Elle suffit. Aucune simagrée, aucune autre pratique n’est véritablement utile ou nécessaire si l’on va au bout de l'interrogation qui retourne la conscience vers la source de la conscience. Toutes les pratiques ne servent qu’à supporter cette investigation. Une autre version de la même interrogation, tout aussi radicale, consiste en demander :

- Qui rêve ma vie ? Qui « me » rêve ?

Répondre à cette question, c’est « contempler le visage que nous avions avant d’être nés », pour reprendre une expression traditionnelle. Le yoga du rêve des tibétains en fait un objectif clairement défini. Les moines s’entraînent à prendre conscience de ce qu’ils rêvent pendant qu’ils rêvent, et quand ils sont lucides dans le rêve, à méditer dans celui-ci. Ils ancrent ainsi la conscience d’être en train de rêver jusque dans leur vie ordinaire et se préparent à se réveiller de ce rêve d’existence. Ils savent que ce n’est pas le petit « moi » qui rêve. Lui, il est rêvé. On peut dire poétiquement, comme savent le faire les rêves, que Cela qui rêve est un Oiseau-monde dont les ailes touchent à l’Infini, et qui parfois prend feu pour planter une graine de conscience en terre…

En prendre conscience, abandonner l’idée d’un moi qui agit pour réaliser qu’il est rêvé par quelque chose de bien plus grand, d’incommensurable, et dont on ne peut parler que de façon détournée, par symboles, c’est ce que l’on appelle l’Éveil. Ce n’est pas le moi qui se réveille, c’est le rêveur. Carl Jung avait déjà eu un rêve allant ce sens, où il voyait un méditant en train de le rêver. C’est exactement de genre de questions, et de pensées, que suscite l’ouverture du septième chakra, de la couronne dont il était question dans l’introduction du rêve, comme quoi le moindre détail est, dans l’écoute du rêve, est significatif.

C’est de ce genre de rêves que sont nées des histoires que nous nous racontons encore. Nous avons là un aperçu de ce qui pourrait être la naissance d’un mythe, qui reprend dans une forme nouvelle de très anciennes idées que nous sommes obligés de qualifier de religieuses. Et puis il y a, comme une signature caractéristique de la source des rêves, l’humour de l’avertissement météo qui vient contrebalancer le poids écrasant du rêve : 

- Attention, dans le Grand Canyon, risques de précipitation de langues de feu !...

Extrait du Livre Rouge, de C.G. Jung

mercredi 4 juillet 2018

Le Génie des femmes

Paolo Ucello - Saint-Georges et le dragon (1470)
C’est devenu un lieu commun dans les milieux dits spirituels, et non seulement, que de parler du féminin d’un homme et du masculin d’une femme, respectivement l’Anima et l’Animus en termes jungiens. On en parle, mais cela ne veut pas dire qu’on y réfléchisse beaucoup et qu’on prenne la mesure de ce que ces notions impliquent, à quoi elles nous invitent. C’est Jung qui, dans les années 1920, a introduit ces concepts à l’époque complètement révolutionnaires, qui n’ont rien perdu de leur pertinence et qui réclament encore d’être examinés en profondeur, d’être assimilés jusque dans les conclusions transformatrices auxquelles ils conduisent.

J’ai déjà abordé la problématique générale de ce sujet et présenté l’Anima dans ce blogue comme pouvant être la Porteuse du Graal[1] d’un homme. Maintenant, je veux approcher ce qu’il convient de nommer le problème de l’Animus en commençant par un constat : ce sont surtout des hommes, à commencer par Jung, qui ont parlé du masculin de la femme, et cela rarement en des termes élogieux ou même sympathiques. Il est bien rare par exemple que soit soulignée la capacité créatrice de l’Animus, et quel formidable allié il peut être pour une femme en quête d’autonomie tant sociale que spirituelle.

On peut rendre grâce à Jung d’avoir amené cette idée d’une capacité d’affirmation masculine chez la femme égale à celle de l’homme, jetant ainsi les bases de la revendication d’une entière égalité entre femmes et hommes et préfigurant d’importants changements dans leurs relations. Mais on ne peut plus omettre de signaler qu’il semble que ce soit Sabina Spielrein qui lui a soufflé cette notion sans qu’il ne lui en rende jamais justice, c’est-à-dire qu’il n’honore publiquement son génie créateur. Il était d’époque qu’un homme emprunte ainsi les idées amenées par une femme et se les approprie sans l’ombre d’un scrupule. Il est de notre temps que la vérité à ce sujet soit rétablie et que Mme Spielrein, ainsi que toutes ces nombreuses femmes qui ont entouré Jung et qui ont discuté, éprouvé et développé ses idées, soient remerciées – mieux que beaucoup d’hommes, elles ont su envisager ce qu’il y avait de profondément transformateur dans son travail.

Sabrina Spielrein
 Je n’échappe pas au paradoxe qui veut que je sois moi-même un homme qui est donc amené à parler de l’Animus de la femme. Mais je veux le faire en me faisant ici l’écho de plusieurs femmes qui se sont exprimées sur ce sujet, et qui ont amené des points de vue qui corrigent et complètent celui de la vulgate jungienne, trop souvent encline à simplement répéter Jung. Les questions que soulève le problème de l’Animus me semblent d’intérêt majeur non seulement pour les femmes, qui peuvent y trouver beaucoup d’éléments venant soutenir leur démarche autocréatrice et leur recherche de liberté, mais aussi pour les hommes qui se confrontent à l’Animus au travers des relations avec les femmes, et dans les projections dont ils sont le réceptacle. Un travers courant chez celles et ceux qui manient ces idées d’Anima, d’Animus et de projection consiste en se servir de ces notions pour dévaloriser la parole de l’autre dans un « ce n’est que… ». Par exemple :

-       Ce n’est que ton animus (ton anima) que tu projettes là sur moi…

Or cela revient à se servir des concepts psychologiques pour se boucher les oreilles et refuser d’entendre l’autre dans ce qu’il dit. D’une part, c’est omettre que toutes nos relations sont empreintes de projections et que sans celles-ci, nous ne parviendrions sans doute pas à nous rencontrer. Mais surtout, c’est passer à côté du fait qu’il y a, dans la projection elle-même, quelque chose de la réalité intérieure de l’autre qui cherche à devenir conscient et à se dire. Je forme donc le vœu qu’au lieu de traiter l’Animus comme un rival qu’il faudrait dénigrer et « remettre à sa place », comme cela a si souvent été le cas dans la suite de Jung, nous – tant hommes que femmes – apprenions à l’accueillir amoureusement pour en souligner les vertus et l’essentiel apport à la vie et aux relations. Enfin, cette étude se veut un prélude à une réflexion sur le masculin sacré que je présenterai dans un prochain article.

Il est à noter que le simple fait de parler de « mon anima » ou « ton animus » dénote souvent une incompréhension de quoi il est question en en faisant, par l’adjonction du pronom possessif, une réalité personnelle. Or l’Animus et l’Anima sont des archétypes de l’inconscient collectif, des dimensions collectives de la psyché qui dépassent le niveau personnel et aident le moi à approcher la nature transpersonnelle du Soi. Je peux donc parler de l’Anima en moi ou de mon expérience de l’Anima, mais c’est donc une faute de langage de parler de « mon anima » à moins de n’entendre par là que je parle de mon expérience de l’Anima. Pour bien marquer cette distinction, sur laquelle Pierre Trigano a attiré mon attention récemment, Anima et Animus reçoivent ici, hors des citations dont je respecte la typographie, une majuscule rappelant leur dimension archétypale quand ils ne sont pas ramenés à la simple expérience personnelle.

Cela fait longtemps que, de l’intérieur même des milieux jungiens, une réflexion critique sur l’Animus a été engagée, en particulier par des analystes jungiennes féministes. Elles sont les premières à avoir mise en question la problématique de genre dans ces concepts, interrogeant en particulier la sexualisation outrancière de deux modalités de l’énergie créatrice – une approche qu’a reprise James Hillman. Elles ont souligné que les notions traditionnelles d’Anima et d’Animus risquent de gommer la dimension de construction sociale des définitions de la fémininité et du masculin auxquelles elles sont attachées, et contribuent ainsi souvent à entretenir le système de croyances (genderisme) qui séparent strictement les genres sur une base biologique. Il ressort de leurs travaux que la notion d’Animus est souvent comme un manteau jeté par les hommes sur les épaules des femmes pour voiler leur réalité. Il semble que désormais, nous retrouvions sur ce point la fable qui veut que l’empereur soit nu mais que personne n’ose le lui dire : notre sacro-sainte notion de l’Animus s’avère contaminée par l’héritage de plus de 2000 de patriarcat et réclame d’être revisitée de fond en comble, et surtout que des femmes se l’approprient comme un outil de libération, au risque sinon de devenir obsolète.

Celles et ceux qui sont intéressé(e)s à poursuivre cette réflexion pourront lire avec profit l’analyse percutante de Lyn Cowan : dismantling the Animus[2].

 
Dans une perspective qui se veut moins radicale et qui cherche plutôt à contribuer constructivement à enrichir le concept d’Animus plutôt qu’à le démanteler, je suggère 3 lectures passionnantes :

-       L’âme des femmes, ouvrage collectif dirigé par Agnès Vincent (Réel Editions, 2017)
-       La femme et son ombre, de Sylvia di Lorenzo (Albin Michel, 1997)
-       Les facettes de l’âme, de Marie-Laure Colonna - en particulier le chapitre 2, la femme et le génie : de la  sexualité à l’érotique (Dauphin, 2014)

Ce sont là 3 femmes qui éclairent de belle façon la problématique de l’Animus. Je complèterai la présentation, malheureusement limitée ici, de leur travail par une petite enquête qui donne voix à plusieurs femmes sur la métaphore qui convient pour décrire leur relation à l’Animus.

L’âme des femmes - Agnès Vincent


 Agnès Vincent est la fondatrice, avec Pierre Trigano, de l’école du Rêve et des Profondeurs. Elle a écrit avec lui un livre remarquable sur le travail avec les rêves, le Sel des rêves, qui invite à une relecture spirituelle de Jung et elle a dirigé un collectif de femmes qui nous livrent des éléments de leur expérience de l’Animus dans L’âme des femmes, sous-titré « le masculin dans la psyché féminine ». Ce livre a le grand mérite de dénoncer d’emblée l’espèce de loi du silence qui, sans doute due en partie à la vénération obligée du maître, a empêché la critique des théories de l’Animus énoncées par Jung. Ce dernier fait pourtant remarquer la difficulté pour un homme de comprendre véritablement la psyché d’une femme :

« Psychologiquement, on ne possède rien tant qu’on n’en a pas fait l’expérience. Une vision intellectuelle représente par suite trop peu, car on ne connait que les mots mais on ignore la substance de l’intérieur. »

Dans les chapitres d’introduction de L’âme des femmes, Agnès Vincent propose une synthèse critique des théories de l’Animus telles qu’elles ressortent des écrits de Jung et de ses disciples, parmi lesquels Emma Jung, Marie-Louise Von Franz, Jolande Jacobi, Elie Humbert, etc. Elle montre que les femmes dans la suite de Jung n’ont pas été en reste pour élaborer une vision plutôt négative de l’Animus, mais souligne aussi l’apport de Sylvia di Lorenzo, dont il sera question plus loin, et de Clarissa Pinkola Esté pour remettre en question ce concept par bien des côtés étriqué. Car la lecture de Jung est malheureusement édifiante : Jung est bien un bourgeois suisse des années 1930, qui dit que la femme « fait partie de la vie » de l’homme et même qu’« elle lui appartient ». La femme est toujours présentée comme affiliée à l’homme, dépendante de lui et toute entière au service de sa réalisation.

C’est dans Dialectique du moi et de l’inconscient (1928) que Jung parle pour la première fois de l’Anima et de l’Animus ; il consacre 40 pages à la première et 11 pages à l’autre. Agnès Vincent pointe deux problèmes dans la description qu’il donne de l’Animus : il passe trop rapidement de l’observation de cas individuels à une théorie appliquée à toutes les femmes et tous les Animus, et il propose une vision uniquement négative de l’Animus, érigée en vérité. Il en ressort que l’Animus a toujours tort ! Jung affirme ainsi que l’Animus s’exprime et apparait sous les traits d’une pluralité. Il est « quelque chose comme une assemblée de pères ou d’autres porteurs d’autorité, qui tiennent des conciliabules et qui émettent ex cathedra des jugements "raisonnables", inattaquables. »

Jung continue en disant que ces « jugements prétentieux » ne sont qu’un « amoncellement de mots et d’opinions » présents dans l’esprit de la femme depuis qu’elle est petite fille, et qui, « recueillis, choisis et collectionnés peut-être inconsciemment », constituent « une espèce de code de vérités banales, de raisons et de choses comme il faut ». Le discours de l’Animus serait une réserve de préjugés et d’opinions disparates où la femme puiserait. Ces propos s’enracinent dans une grande mesure dans le préjugé général à son époque et encore vivace d’une infériorité intellectuelle des femmes. Il ne lui est  jamais venu à l’esprit que la prétendue supériorité des hommes venait d’un déséquilibre dans l’éducation que recevait les femmes. Aujourd’hui, à l’heure où il y a dans de nombreux pays occidentaux plus de diplômes décernés aux femmes qu’aux hommes dans toutes les disciplines, cette vision est dépassée. Mais le préjugé est tenace : dans les milieux de la recherche scientifique, par exemple, une femme devra encore en faire plus qu’un homme pour être acceptée et reconnue. Le fond, là, ne tiendrait-il pas finalement dans une relation des hommes avec l’Anima, et la féminité en général, qui est méprisée, sous-estimée ?

Dans le même ouvrage, Jung définit l’Animus comme « une manière de condensation de toutes les expériences accumulées par la lignée ancestrale féminine au contact de l’homme ». Cette définition pourrait presque paraitre positive. Il écrit aussi que l’Animus est un « être créateur », non pas dans le sens de la créativité masculine mais « dans le sens de qu’il crée quelque chose que l’on pourrait appeler un logos spermatikos – un verbe fécondant. » Dans un passage où il compare Anima et Animus, il écrit que l’homme voit en imagination l’Anima flotter devant ses yeux comme « la silhouette pleine de signification, et finement découpée d’une Circé ou d’une Calypso », tandis que l’Animus de la femme sera au contraire exprimé par un personnage comme le Hollandais Volant, ou autre spectre voguant par les mers du globe, et qui est à la fois insaisissable et protéiforme ». L’une est une ensorceleuse, et l’autre un fantôme…

Dans Aïon, Jung reconnait qu’il mène un travail de pionnier qui doit se contenter de sa nature provisoire. L’Animus s’exprime selon lui chez la femme comme « des avis, des interprétations, des opinions, des insinuations et des constructions fausses qui ont toutes pour objectif ou comme résultat de couper la relation entre deux êtres. » Il insiste encore sur les aspects négatifs de l’Animus, qui adore « argumenter au cours de discussion ergoteuses » mais plus tard, l’Animus est reconnu comme « psychopompe et médiateur entre le conscient et l’inconscient. » Enfin, Jung explique encore, dans une lettre écrite en 1957 :
« L’Anima, c’est l’image de l’âme chez l’homme, représentée dans les rêves ou les fantasmes par une figure féminine… l’Animus, c’est l’image des forces spirituelles de la femme, représentée par une figure masculine ».

Les femmes qui ont pris la suite de Jung dans cette réflexion sur l’Animus ont repris généralement à leur compte sa définition négative tout en insistant sur l’importance pour une femme d’avoir une vie intellectuelle et spirituelle. Emma Jung pointait par exemple le conflit entre un Animus patriarcal vouant la femme à la maternité et au service de l’homme, et l’Animus allié de la femme dans son expression et son affirmation. Marie-Louise Von Franz a présenté l’Animus comme « quelque chose d’obstiné, de froid, de totalement inaccessible » qui coupe la relation avec la femme. Elle a cependant établi une heureuse distinction entre l’Animus négatif, qui peut être un véritable démon selon elle, et l’Animus positif qui a pour fonction d’aider la femme à « créer un pont vers le Soi et s’adonner à une activité créatrice ». Il faut enfin, pour conclure cette trop rapide revue, mentionner Barbara Annah qui soulignait que :

« De nombreuses femmes ont payé de leur vie sur les bûchers leur tentative d’oser être elles-mêmes. C’est leur Animus que les hommes brûlaient en vérité, par peur de l’expression autonome des femmes. »

Ces chapitres d’introduction de L’âme des femmes ne font que « mettre la table » pour une exploration toute en finesse et en profondeur de la réalité vécue de l’Animus par plusieurs femmes attentives à leurs rêves et engagées dans un travail intérieur. Le livre se poursuit par la présentation d’une vision nouvelle de l’Animus envisageant une alliance entre le moi féminin et l’Animus positif qui apporte à la féminité ses capacités d’action, d’affirmation et d’expression de soi. « Il n’y a pas confusion de genre mais union des deux. (…) Une alliance positive est possible entre la femme et l’Animus. Nous entrons dans un temps où l’alchimie n’est plus réservée aux seuls hommes (et leur anima / soror mystica) ». Il en ressort  que l’Animus peut introduire la femme au Soi en tant que le Tout Autre dans la psyché.

Je ne détaillerai pas les chapitres suivants car il faut les lire pour en tirer toute la saveur riche des expériences de l’Animus qui y sont présentées. On y retrouve bien sûr les démêlés de nombreuses femmes avec l’Animus archaïque ou autoritaire  jusqu’à sa transformation en Animus faiseur-de-liens, compagnon intérieur sur la  route du Soi. On y voit son lien avec le père, l’alternance dans les rêves de figures d’hommes abuseurs ou violeurs avec des amis respectueux ou des amants attentionnés, mais surtout comment l’écoute des rêves, l’imagination active et la créativité permettent l’établissement d’une relation positive avec l’Animus. En cela, ce livre est précieux non seulement pour les femmes mais aussi pour les thérapeutes qui les accompagnent et y trouvent ample matière à réflexion.

La femme et son ombre - Sylvia di Lorenzo


Sylvia Di Lorenzo est une analyste jungienne italienne qui s’est attaché, dans La donna e sua ombra, ouvrage paru en 1989 et préfacé par Marie-Louise Von Franz, à éclairer le statut de la femme à notre époque en interrogeant entre autres la relation entre Animus et féminisme. Fondamentalement, le problème de l’Animus est ainsi défini : là où l’homme doit apprendre l’ouverture relationnelle à l’autre, la femme doit acquérir la capacité d’affirmation qui lui permet l’entière autonomie psychique. « L’intégration de l’Animus par la femme devrait correspondre à l’intégration de l’Anima par l’homme. Le développement de la femme exige l’acquisition d’une certaine virilité, c’est-à-dire de « savoir ce qu’on veut et de faire le nécessaire pour atteindre le but. » » Partant de cet énoncé, Mme Di Lorenzo pose d’emblée ce qui me semble être pour ma part le problème le plus critique avec l’Animus à notre époque : au nom de la libération de la femme, nombre de femmes semblent inconsciemment possédées par l’Animus et perdre contact avec leur nature.

D’une part, il y a celles qui sacrifient tout aux normes d’une société fondée sur les valeurs masculines de performance, de réussite et d’efficacité au détriment de la sensibilité, de la coopération et des qualités attachées à l’Eros relationnel. Mais d’autre part et d’une façon plus subtile, nombre de féministes tombent dans le piège d’attribuer aux hommes toute la responsabilité de l’infériorisation des femmes et de leur dépendance envers les hommes. Or en faisant de la  masculinité le « mal » qu’elles combattent, elle la rejette dans l’ombre et tombent sous la dépendance d’un Animus qui les pousse à refuser la relation avec les hommes, et finalement à les combattre et à rivaliser avec eux sur un mode très masculin. Une des caractéristiques de cet état d’identification avec l’Animus est que la femme a toujours raison et ne souffre pas la discussion. Dans les rêves, cette situation se présente souvent comme un mariage ou une liaison avec un homme à la peau sombre.

On retrouve ici la vision négative de l’animus que développait Jung : « Dans la mesure où la femme force sa propre nature et sacrifie l’Éros, elle cède inconsciemment du terrain et du pouvoir à l’Animus, qui envahit la conscience. Cela donne un intellectualisme rigide et irritant par son argumentation dénuée de véritable logique, fanatiquement ancrée dans des présupposés collectifs de caractère dogmatique, et qui va de pair avec l’incapacité d’établir de vrais rapports érotiques et humains : la femme est ainsi écartée de la vie des sentiments et de sa véritable nature. » Il lui faut inconsciemment sacrifier ce qu’elle a de féminin pour ne pas risquer d’être dominée, tombant par là dans le mécanisme d’identification à l’oppresseur qu’a mis en lumière Bruno Bettelheim.

Cette problématique ressort souvent dans les rêves, où « l’Animus a souvent les traits caractéristiques de l’autorité : le père, le prêtre, le directeur, le chef de bureau, le professeur, etc. Il s’agit toujours de figures qui savent toujours ce que l’homme doit ou ne doit pas faire et cherchent à lui imposer leur opinion sans tenir compte ni du sentiment, ni de l’instinct féminin. Si la femme se fie aveuglément à l’autorité masculine, elle peut tomber dans un état d’infériorité sans espoir, encore plus destructif que la pseudo-assurance et la pseudo-supériorité que crée l’identification avec l’Animus. » Mais le prix à payer pour sortir de ce sentiment d’infériorité entretenu par l’Animus est une perte au niveau des contacts humains et l’asservissement à un tyran intérieur. En effet :

« Le Moi féminin court toujours le risque de reproduire dans sa relation à l’homme intérieur le risque de reproduire le même schéma (de renonciation à son autonomie, de mise au service de la réalisation du masculin), se déchargeant ainsi de tout engagement et de toute responsabilité. C’est là, dans l’identification avec l’Animus et sa masse d’opinions acceptées sans discussion, la loi du moindre effort, la voie facile et commode pour se sentir forte et puissante et avoir toujours raison, sans avoir conquis ni le pouvoir ni les raisons. »

Derrière le besoin de la femme-Animus d’avoir toujours raison, on trouve généralement une secrète volonté de puissance qui se pare de justice et de vérité, mais nie violemment ce qu’il y a de proprement féminin non seulement en elle mais chez les autres, qu’ils soient femmes ou hommes. Sylvia di Lorenzo souligne comment il s’agit souvent de femmes intelligentes qui n’ont pas assez confiance dans leurs propres valeurs spirituelles et ne tiennent pas compte de leurs besoins de réalisation intellectuelle et créatrice.

Elle poursuit la réflexion en soulignant que le problème du féminisme tient à la nécessité de détacher l’Ombre de l’Animus pour entretenir un rapport positif avec ce dernier. Elle avance l’idée d’une nécessaire distinction entre l’Animus collectif formaté par une société et une éducation patriarcales, qui continue à nier le féminin même sous couvert de le défendre, et l’Animus individuel ami du féminin. Elle rapporte ainsi l’observation pertinente de Hilde Biswanger qui remarque « lorsque l’Animus est en rapport négatif avec les qualités féminines de la femme, le féminin devient « rien d’autre que » féminin, et est au fond méprisé en tant que tel ». Dans cet esprit, le féminin ne se libère pas tant dans une opposition au masculin mais dans l’établissement de relations conscientes avec celui-ci, tant à l’intérieur dans la relation à l’Animus que dans la relation aux hommes.

Alors, il ressort que « le féminin est l’élément qui permet l’intégrité de l’être, homme ou femme ». Il est aussi le lieu du plus grand refoulement de l’humanité, souffrant de mémoires millénaires d’abus, de mépris et d’infériorisation, qui réclame la coopération des deux sexes dans la perspective d’une guérison. Il œuvre donc, avec le soutien et la collaboration de l’Animus positif ainsi que des hommes conscients de leur relation à l’Anima, à l’union des polarités pour l’avènement d’un être humain total, équilibrant féminin et masculin en lui-même autant que dans ses relations.

La femme et le génie - Marie-Laure Colonna


Ce chapitre, plus particulièrement consacré au problème de la sexualité, du livre Les facettes de l’âme s’ouvre d’une façon inspirée sur une prière à Éros qui l’invoque en tant que « Premier-né créateur de l’univers aux ailes d’or, être sombre » et rappelle qu’il crée « le  feu invisible touchant tout être animé, le torturant infatigablement de plaisirs et délices douloureux ». Marie-Laure Colonna nous ramène par là aux sources de notre réflexion sur les jeux d’Anima et Animus en rappelant que dans la perspective de Jung, sexualité et spiritualité sont deux mouvements fondamentaux et complémentaires, indissociables, qui président au déploiement de la conscience.

Elle nous invite par là à nous pencher sur ce qu’elle appelle joliment une « érotique de l’âme ». Bien sûr, nous dit-elle, « cette érotique c’est la rencontre de l’autre côté de son âme, animus ou anima, à l’intérieur ou à l’extérieur, qui va en être le pivot, ainsi que le lien visible ou invisible du transfert. Or l’expérience montre que bien avant de venir un amant, une amante, l’animus et l’anima se comportent plutôt comme un troupeau de démons, transforment en purgatoire la vie quotidienne et particulièrement la vie amoureuse, dans laquelle ils semblent susciter par aimantation des êtres porteurs de malheur et de destructivité. »

Marie-Laure Colonna nous présente un cas clinique d’analyse, intitulé Hélène et le frère-amant, dans le détail duquel je n’entrerai pas. Elle montre que cette analyse a dans une grande mesure tourné autour de la quête de Psyché, qui est un thème archétypique important pour de nombreuses femmes. Psyché, une très belle jeune femme, est jalousée par Aphrodite et est brutalement séparée de son époux, le divin Éros. Pour le retrouver, elle doit se soumettre à une série d’épreuves initiatiques qui semblent au prime abord absurdes et insurmontables, mais dans lesquelles elle reçoit à chaque fois une aide inespérée. « L’aspect impossible de ces épreuves oblige d’une part [la femme] à y consacrer toutes ses forces consciente et oblige, d’autre part, à prier l’inconscient d’apporter son aide. Cette mise en tension des opposés enclenche et tisse progressivement le filet protecteur et unifiant de la vie symbolique. »

Pour Hélène comme pour beaucoup de femmes, l’épreuve transformatrice fut la solitude, après plusieurs relations décevantes. C’est en rêve d’abord, puis en imagination active, qu’Hélène a rencontré une figure d’Animus qui a pris peu à peu une place centrale dans sa vie intérieure. La première image de rêve que rapporte Marie-Laure Colonna est remarquable : une soucoupe volante atterrit. Un homme noir, majestueux dans un ample manteau chamarré, en sort et s’avance vers la rêveuse. C’est un Roi mage, dit celle-ci en première association. Cette image a évolué avec le temps jusqu’à la rencontre tant intérieure qu’extérieure avec un troubadour, dont l’auteure nous dit qu’il « annonçait l’aube d’un romantisme vrai, d’une versant masculin, ou d’un homme au service de sa Dame, en qui l’anima, la sensibilité, serait différenciée de la relation à la mère. »

Voilà peut-être exposée, avec l’air de ne pas y toucher, la clé de nos relations avec l’Anima et l’Animus. La question ne serait-elle pas, tant dans nos relations que dans notre vie intérieure : sont-ils différentiés de notre mère ou notre mère ? Nous savons que les premières images du partenaire contrasexuel sont nécessairement attachées au parent de sexe opposé, mais toute la dynamique d’évolution de l’Anima / Animus, jusque dans ses aspects les plus négatifs, ne viserait-elle pas au moins en partie à obliger à cette différentiation ? C’est à ce prix seulement que nous pouvons vraiment rencontrer notre partenaire humain dans sa réalité…

Marie-Laure Colonna décrit l’évolution d’Hélène en rapportant une série de rêves remarquables au travers desquels nous la voyons se reconnecter avec l’instinct et prendre conscience de la présence d’un Animus archaïque qui s’avère être la contrepartie sombre de son pôle candide, dans lequel elle s’identifie à la « jeune fille innocente, petite chèvre de Monsieur Seguin que le loup va finir par saigner à l’aurore. » En effet, cet « animus archaïque saigne les petites chèvres innocentes envoûtées par le romanesque passionnel qu’elles confondent avec le romantisme vrai du sentiment adulte. » C’est la situation typique de l’éternel(le) adolescent(e) pris(e) entre un conscient sentimental et une ombre brutale agissant en coulisse. En ce qui concerne les éternelles adolescentes, « on finit par découvrir que ces douces victimes possèdent des crocs bien aiguisés et que le revers du prince charmant qu’elles appellent est une sorte d’homme de Cro-Magnon tout velu et noir au milieu des bois. »

Mais c’est finalement un rêve remarquable où la dimension du Soi est mise à jour qui amène la conclusion de l’analyse, dans lequel le rôle positif de l’Animus ressort par la nécessité d’un acte masculin de transgression pour amener un dénouement. La rêveuse a vécu autour de ce rêve une véritable expérience numineuse qui a amené la guérison en apportant, comme souvent, une solution complètement imprévisible au conflit dans lequel elle se débattait depuis si longtemps. Il s’agissait bien symboliquement d’unir Éros et Psyché, mais là où le mythe ne les réunissait que sur un plan archétypal, dans l’Olympe, « il semble que ce soit une tâche, un but de la conscience propre à notre temps que de permettre à Éros et Psyché de se trouver sur terre, de former ce couple intérieur qui tend vers la complétude de l’âme et crée aussi une nouvelle forme d’amour et de destinée entre l’homme et la femme. »

Je ne peux que souscrire à cette vision. Malheureusement, pour y parvenir, il nous faudra encore surmonter bien des préjugés, jusque dans les milieux qui sont censés être les plus informés. En témoigne cette petite histoire que rapporte Marie-Laure Colonna :

« Un soir, dans les années quatre-vingt, j’assistais à un séminaire public d’un analyste réputé. On en était une fois de plus à l’anima : — « Les hommes, Mesdames, oui, les hommes, on le sait, ont une muse ! s’écria soudain notre conférencier d’un ton inspiré, et vous Mesdames, qu’avez-vous ? Si tant est que vous ayez quelque chose !… »

Silence consterné dans la salle, de part et d’autre de la longue table rectangulaire autour de laquelle nous nous tassions à près d’une cinquantaine. Quand soudain une voix intimidée mais décidée perça le silence.

- « Nous ? Nous avons un génie, Monsieur », déclara une jeune femme assise tout à l’autre bout de la table, déclenchant involontairement un éclat de rire général, pendant que l’orateur s’agitait :

- « Un génie ! Mais, Madame, il faut le prouver, le prouver ! »[3]

On ne peut que déplorer que des propos comme ceux que tenait cet orateur aient eu droit de cité dans les milieux jungiens. L’éclat de rire qui a accueilli la courageuse proposition de cette jeune femme est particulièrement désolant car elle avait sans doute raison : le genius des Romains était l’équivalent du daïmon des Grecs, auquel par exemple Socrate référait ouvertement. En effet, si les hommes peuvent avoir une Muse pour les inspirer dans le meilleur des cas de leur relation à l’Anima, les femmes peuvent certainement avoir un Génie à leur service. Ces propos démontrent en tous cas qu’il ne suffit pas de connaitre intellectuellement les théories de l’Anima et de l’Animus pour éviter la muflerie, et ils en disent long sur la qualité de la relation de cet analyste, tout réputé qu’il était, avec l’Anima.

Une métaphore pour l’Animus


Un Génie pour la femme, une Muse pour l’homme, ce sont autant de métaphores. Or, au-delà des théories que l’on nourri à leur sujet, Anima et Animus vivent surtout dans des images, des symboles. En même temps que je rassemblais différents matériaux pour cet article et d’autres à venir, je me suis livré à une petite enquête auprès de plusieurs femmes ayant en commun d’avoir une riche vie intérieure et conscience de leur relation à l’Animus. Tout a commencé par une conversation avec une amie à propos de la métaphore du chevalier et de sa Dame, que je lui disais fort bien décrire ma relation avec l’Anima. Elle m’a alors répondu avec feu :

-       Mais cela ne marche pas du tout pour l’Animus !

Cela m’a interloqué : quelle métaphore pouvait donc décrire la relation de la femme à l’Animus ? J’ai donc posé la question autour de moi et j’ai été frappé par la diversité des images que j’ai recueillies, et que je vous présente sans commentaire car les images parlent d’elles-mêmes :

Pour l’une, l’Animus est le Prince Aimant, en insistant sur la différence qu’il y a là avec le Prince Charmant…

Pour une autre, c’est Ulysse sur le chemin d’Ithaque, fidèle à Pénélope qui tisse et défait sa tapisserie en espérant son retour de la guerre.

Pour une autre, c’est le conte de La princesse et le crapaud qui décrit le mieux sa relation à l’Animus : c’est en le jetant contre les murs qu’il finit par être délivré de la malédiction qui le faisait apparaitre comme un crapaud et se transforme en beau prince.
Pour une autre, c’est le conte Neige blanche, Rose rouge qui fournit la trame décrivant l’évolution de l’Animus d’un nain grincheux que finit par tuer l’ours qui se transforme en prince d’or.

Pour une autre, c’est le tableau de Ucello illustrant cet article qui décrit le mieux la situation avec l’Animus : la princesse est enchaînée par le dragon et le chevalier doit triompher de ce dernier pour la délivrer…

On m’a raconté aussi l’histoire de Shiva et de Sati, dans laquelle celle-ci est l’épouse du dieu et transgresse sa volonté. Mais, m’a dit mon interlocutrice, ce qui la frappait était que le dieu savait qu’elle faisait une erreur et l’a laissé faire, libre de se tromper.

Ayant été imprécis dans la façon dont j'ai rapporté ses mots, je reproduis ici une partie du commentaire de Marie (voir ci-dessous) qui précise son propos : "Shiva savait que c'était une erreur. Mais elle était son égale". "Mais elle était son égale." C'est cette phrase qui me fait vibrer depuis toute petite. Ce n'est pas que le Dieu "laisse" faire son épouse, "laisser faire, laisser se tromper" révèlerait encore un égo qui se croit supérieur à autrui. Ce n'est pas le cas pour moi dans cette représentation du couple divin. Il y a parfaite reconnaissance de l'autre en temps que "même", il n'y a aucune intention de saisir l'autre dans un jeu de pouvoir, aucune supériorité, aucune infériorité, pas de séparation: autrui est un mouvement de Vie aussi fondamentalement libre que je le suis. L'Animus auquel j'aspire, a une attention pour l'autre sans l'enfermer dans un jeu de pouvoir, aussi subtil soit-il, aussi "apparemment" bienveillant soit-il.

En conclusion, je reproduirai simplement les mots d’une de mes correspondantes en réponse à cette question car ils me semblent éloquents :

« L'Animus positif a quelque chose pour moi du magicien. Il est ce qui favorise le rayonnement, le plein potentiel lumineux. Il tient l'espace permettant la création. Il inspire, sécurise. Il rend libre. Il est à l'opposé de la contraction et du jugement de l'Animus négatif... L'Animus pour moi est d'abord un guide. Il a la carte mais c'est moi qui marche. Il est aussi un chevalier dans le sens d'être au service dans le sens le plus noble du terme. Et cela me semble encore plus important à notre époque... Quelque chose de l'Animus cesse de condamner l'énergie du féminin et la sert, dans le sens de favoriser son rayonnement, dans une mise au monde. Il est aussi le troubadour qui inspire, joue, nourrit l'accès à la joie. Et je dirais aussi l'Amant, le bien aimé dans son aspect le plus royal. Le masculin intérieur avec qui s'unir... »


Dans un prochain article faisant suite à celui-ci, je vous parlerai du Masculin sacré, qui réclame d’être interrogé tant dans la vie des hommes que des femmes, tout à la fois comme un pendant au Féminin sacré dont on parle beaucoup ces temps-ci – sans doute le partenaire qu’Elle appelle – mais aussi regard de l’omniprésence du masculin blessé et / ou abusif, castré ou en inflation.