Aucun message portant le libellé Tao. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé Tao. Afficher tous les messages

mercredi 28 janvier 2015

Une poignée de grains de riz

J’ai entendu il y a quelque temps un rêve remarquable. C’est la conclusion de ce rêve qui m’a frappé et lancé dans une réflexion philosophique. Il faut dire qu’il m’a semblé que le rêve venait répondre directement à l’une de mes propres interrogations, ce qui arrive assez souvent – il est fréquent qu’il y ait des résonances évidentes, ne seraient-ce que projectives, entre les inconscients d’un analyste et d’un analysant. Cela oblige à de grandes précautions dans l’interprétation, et d’abord, à la reconnaissance de sa dimension subjective : j’ai immédiatement indiqué au rêveur combien son rêve me touchait et que je ne pourrais lui proposer une interprétation qu’à partir de cette subjectivité. C’est un point qui ne cesse de m’étonner : avec les rêves, nous travaillons sur la psyché objective telle qu’elle se manifeste dans l’inconscient, et cependant cela réclame d’assumer entièrement notre subjectivité – je ne peux jamais que proposer « mon » interprétation et espérer qu’elle fasse sens pour le rêveur, c’est-à-dire qu’elle vienne résonner à son tour avec la dynamique de création de sens propre au rêveur. Je n’ai donc aucune prétention à l’objectivité ou à la justesse intrinsèque de mon interprétation, mais j’offre au rêveur ma réponse subjective à son rêve, en confiance de ce qu’il saura quoi en faire, et que le sens qui cherche à lui venir à la conscience au travers de ce rêve saura se servir de ma proposition pour se manifester.

Le rêveur est un artiste qui, après une période très volontariste, s’interroge sur la façon de mener sa vie. Il a décidé récemment, au sortir d’une relation amoureuse, de laisser aller les choses sans rien préméditer de la suite qu’il donnera à son existence. Il se passionne pour le travail avec les rêves et l’inconscient, au travers duquel il découvre les multiples facettes de son anima (féminin intérieur). Le rêve semble de prime abord porter sur la relation avec le féminin et la nécessité d’un nettoyage, mais il y a plusieurs éléments qui signalent aussi une portée spirituelle. Le point qui m’intéresse ici est que le rêveur découvre en effet, dans le rêve, une façon de diriger sa vie. Il ramasse des graines qu’il trouve sur un fauteuil, les garde dans ses mains puis en laisse échapper une partie en s’inclinant avec respect, mains jointes, devant une dame chinoise très élégante, la propriétaire des lieux. Elle sourit de sa maladresse, dont elle ne lui tient pas rigueur. 

Voici la suite du rêve :

« J'avance un peu plus loin dans le salon. Devant moi il y a un espace entouré de divans et des fenêtres derrières. D'un geste, j'ouvre les paumes et projette le reste des graines sur le sol. Elles forment une ligne diagonale à l'espace dans lequel je me trouve. Je me penche au sol. À genoux, je balaie à nouveau les graines avec ma main pour les rassembler en un petit monticule. À ce moment, un scénario me vient à l'esprit. Je me dis : C'est du Beckett. Les graines que je lance pourraient m'indiquer le chemin. Il me suffirait de les lancer dans une direction, d'y aller, de les rassembler à nouveau pour les relancer dans une autre direction. L'image de l'ascète Siddhârta me vient à l'esprit. Je pense au grain de riz qu'il mangeait à cette période. La poignée que je lancerais pourrait être des grains de riz que je mangerais, comme Siddhârta, un à un, jour après jour, jusqu'à ce que le nombre fini de grains de riz arrive à un seul et que ce soit le dernier jour de ma vie, mon dernier grain de riz. »

Ma première pensée en entendant ce rêve a été : c’est un oracle ! Cette façon de lancer des graines au sol, d’en contempler le dessin et de suivre la direction qu’il indique est une façon traditionnelle d’interroger l’inconscient, similaire au lancer des tiges d’achillée utilisé pour le Yi-King et à celui de pierres ou de coquillages propre à certains oracles africains. Et puis j’ai eu envie d’éclater de rire car je me suis dit : c’est ainsi, et ainsi seulement, qu’on peut avancer en Tao, en complet lâcher-prise sous la guidance de l’inconscient. Les références à Beckett et à Siddhârta m’ont semblées lumineuses : Beckett renvoie au théâtre de l’absurde qu’est la vie, toujours aux prises avec le non-sens, tandis que Siddhârta symbolise la voie spirituelle dans le quotidien. Et bien sûr, cette grande découverte commence par une marque de révérence devant une dame chinoise d’un statut à l’évidence supérieur aux autres personnages du rêve, dans laquelle on peut voir une symbolisation de l’anima spirituelle. Une anima orientale, chinoise, ce qui nous a amené à parler de comment l’Orient peut représenter, pour un occidental, le monde spirituel par excellence. J’ai partagé ma compréhension intuitive et mon éclat de rire avec le rêveur, et nous avons encore plus ri, de concert cette fois, quand je lui ai rappelé l’adage du Tao-Të-King :

« Quand l'homme noble entend parler de la voie, il l'embrasse avec zèle.
Quand l'homme moyen entend parler de la voie, il la discute, il en prend et il en laisse.
Quand l'homme inférieur entend parler de la voie, il éclate de rire.
S'il ne riait pas, ce ne serait pas la voie... »

Notre rire, bien sûr, était la signature de la voie. Il n’y a aucune notion de supériorité dans le Tao-Të-King. Les trois sortes d’hommes dont il parle ici correspondent à trois attitudes que décrivaient aussi les gnostiques grecs. La plus répandue est celle des hommes attachés à la physis, c’est-à-dire aux choses concrètes et au sens littéral des symboles ; ils ne voient pas au-delà des apparences et sont dits « inférieurs » car leur vision est restreinte, au ras du sol. Une attitude intermédiaire est celle des psychiques qui discernent bien qu’il y a quelque chose au-delà des apparences mais sont aux prises avec toutes sortes de fantasmes. Ils ont une perspective plus large que les précédents mais ils ont encore tendance à prendre les symboles pour des réalités littérales. Enfin, les pneumatiques (de pneuma, l’esprit) sont libres des illusions et ont une vision plus élevée des choses, dans laquelle les apparences sont l’ombre de la véritable réalité. Ces trois attitudes se retrouvent en chacun de nous, plus ou moins consciente ; la psychologie sacrée (Jean Houston) les décrit comme étant les niveaux de conscience de l’identification (c’est moi), des images collectives (c’est nous) et enfin, du « Je suis ».

Bien sûr, il faut être fou, complètement fou, pour vivre ainsi en lançant une poignée de grains de riz devant soi pour laisser le chemin se tracer de lui-même, s’en remettre entièrement à Dieu. Le poète Soufi Hafiz le disait bien : « Il faut être fou pour entrer dans la démarche ». Ce n’est en aucun cas un choix conscient, délibéré et volontaire, avec la poursuite d’un but à la clé. C’est un destin et il n’a rien d’enviable. Il faut, pour entrer sur ce chemin, être parvenu à une impasse existentielle : beaucoup des gens que je connais qui sont allés par-là ont fait une tentative de suicide ou l’ont sérieusement envisagée. Pour une raison ou un autre, leur vie n’avait plus de sens ; ils étaient arrivés au bout de l’espoir, et comprenaient d’ailleurs fort bien ce que dit Daniel Odier de l’espoir, à savoir que c’est « de la peur qui a mal tourné ». Ils étaient donc prêts à tout remettre en questions, et ne pouvaient plus trouver aucune réponse dans ce que le monde pouvait leur offrir. Ils étaient acculés à se tourner vers l’intérieur, et la bonne nouvelle, c’est que les questions se sont alors révélées enceintes de réponses inattendues, qui attendaient leur heure, en dedans, pour éclore.

Jung a été le témoin privilégié de processus de transformation de cet ordre. Lui-même, dans les années de confrontation avec l’inconscient, a été proche de sombrer et l’ampleur de son œuvre dit la profondeur des gouffres qu’il a côtoyés. Il ne faut pas dramatiser les choses non plus : beaucoup de gens peuvent tirer un grand parti du travail avec l’inconscient sans éprouver le besoin de mettre leur vie en danger. Le dénominateur commun est toujours cependant la souffrance, et plus précisément cette souffrance qui tient à la perte de sens. Ce n’est pas un chemin facile, car plutôt que de poser un emplâtre sur cette souffrance en amenant une réponse toute faite aux interrogations torturantes de la personne, il lui est demandé de faire véritablement face à celles-ci, de descendre en conscience dans l’abîme. Dans une lettre, Jung écrit : « L’angoisse d’un être lui montre toujours la tâche à accomplir. Si vous l’esquivez, vous avez perdu une partie de vous-même, et une partie problématique à l’extrême, de surcroit, par laquelle le Créateur de toutes choses veut faire une expérience, à Son insondable manière. Ses voies ont de quoi provoquer de l’angoisse. Surtout tant que vous n’êtes pas en mesure de voir plus profond que la surface. »

Cette souffrance est toujours le signe d’un conflit entre des opposés qui déchirent la psyché. Notre tort est très généralement de fuir cette souffrance, de vouloir l’endormir en l’anesthésiant d’une façon ou d’une autre. Mais ce n’est pas un chemin très populaire que celui qui propose de souffrir consciemment ; il n’y a aucun prosélytisme à en faire – nul n’a le droit de chercher à réveiller autrui car personne n’a de solution à offrir à la souffrance qui pourrait être ainsi ramenée à la conscience. C’est toujours une voie solitaire, réservée au « petit nombre », c’est-à-dire non pas à une élite mais à ceux qui ne trouvent plus asile dans le troupeau. Pire : à mesure que l’on descend dans le noir, voilà que toutes les références disparaissent, toutes les certitudes s’effritent, car l’inconscient a un pouvoir éminemment dissolvant. On ne peut bientôt plus compter que sur soi, et sur ce qui vient de l’intérieur : les rêves, les intuitions, les synchronicités. Bien sûr, nul ne se risquerait par-là s’il n’y avait la présence rassurante de l’analyste qui dit qu’il est passé lui aussi par ce chemin et qu’il y a quelque chose derrière. Mais Jung le dit clairement : « Le patient doit être seul pour découvrir ce qui le porte lorsqu’il n’est plus en état de se porter lui-même. Seule cette expérience peut donner un fondement indestructible à son être. »

Ce fondement, qui se révèle être comme un sol qui se dessine sous nos pas après avoir traversé le vide, est toujours tissé de sens. Non pas un sens final, non pas un sens définitif dont on pourrait abreuver le monde, sauf à verser dans l’inflation généralement catastrophique tant pour l’individu que pour le monde, mais un sens à vivre, à incarner, à exprimer et auquel il s’agit de donner forme. C’est ainsi que se vérifie l’adage qui veut que « le génie côtoie la folie » : la créativité apparait comme étant la réponse de la nature à ce qui entravait l’évolution. On touche là à quelque chose de sacré, non pas au sens des pontifes mais, comme nous le souffle la langue des oiseaux, simplement dans le fait que « ça crée ». Et si Jung souligne bien que le chemin entre les opposés tient à la fois de la crucifixion et de la voie du milieu, il donne un sens à la souffrance qui n’est ni chrétien, ni bouddhiste, bien qu’il réconcilie sans doute ces deux points de vue : le conflit est nécessaire pour créer de la conscience. Car la conscience réclame la différentiation, et la différentiation s’opère dans le feu du conflit entre les opposés, dont naît la conscience qui saura tôt ou tard les contenir et les réconcilier.

Toute la « voie jungienne » est là, si l’on peut parler ainsi sans insulter Jung qui ne voulait surtout pas de jungiens marchant à la queue leu leu derrière lui. Il s’agit d’endurer la tension entre les opposés aussi longtemps et aussi loin qu’il est possible, en comptant sur le fait que, lorsque cela ne sera plus possible, quelque chose d’autre – un troisième terme – prendra le relai. Le symbole, dit Jung, est justement la voie moyenne qui construit un pont entre les opposés et c’est pourquoi il est si important d’écouter les rêves quand on est déchiré par une telle dualité. Ce conflit prend très généralement forme d’une guerre intestine entre le conscient et l’inconscient, et c’est alors la névrose, dont Jung dit bien que ce n’est pas elle qu’il faut guérir, mais elle qui nous guérit. Elle nous guérit d’un déracinement de la conscience hors de l’inconscient ; elle nous ramène en terre, dans la réalité. La souffrance a ainsi la vertu, quand elle est assumée consciemment, de nous relier aux autres êtres humains, et en fait à tous les êtres vivants, car il devient clair que la souffrance est ce que nous avons tous en commun. Seuls peuvent ignorer ce fait ceux qui projettent leur souffrance sur autrui en les en rendant responsables, et en propageant dès lors la souffrance par leur violence. Mais la voie jungienne consiste précisément, à l’inverse, à opérer le retrait des projections pour contenir le conflit entre les contraires dans un athanor hermétique, de façon que s’opère enfin l’alchimie qui transforme le plomb pesant de la vie en or lumineux.

Dès lors, que se passe-t-il ? D’où vient la solution ? Écoutons ce qu’en dit Jung dans Le commentaire sur le Mystère de la Fleur d’Or :

« Les problèmes vitaux les plus graves et les plus importants sont tous, au fond, insolubles. (…) Ils ne peuvent jamais être résolus, mais seulement dépassés. (…) En observant le processus d’évolution de ceux qui se dépassaient eux-mêmes en silence et comme inconsciemment, je vis que leur destin avait un trait commun : la nouveauté venait à eux de possibilités obscures, ils l’acceptaient et se dépassaient grâce à elle. Je considérai comme typique que les uns la reçoive du dedans, et les autres du dehors, ou plutôt qu’elle émane du dedans pour certains et du dehors pour les autres. Jamais cependant la nouveauté n’était chose purement extérieure ou purement intérieure. Si elle venait de l’extérieur, elle devenait expérience intime ; si elle venait de l’intérieur, elle devenait événement extérieur. Pourtant, elle n’était jamais provoquée de façon intentionnelle et consciente, mais elle s’avançait, portée sur le fleuve du temps. (…)

Et que faisaient ces gens pour réaliser le progrès libérateur ? Autant que j’aie pu voir, ils ne faisaient rien (wu-wei) mais laissaient advenir : ainsi que le maître Lu Tsou l’indique dans notre texte, la lumière tourne suivant sa propre loi (…). Le « laisser advenir », l’action non agissante, l’abandon de Maître Eckhart est devenu pour moi la clé permettant d’ouvrir les portes qui mènent à la voie : dans le domaine psychique, il faut pouvoir laisser advenir. C’est pour nous un art véritable auquel quantité de gens ne comprennent rien : leur conscient ne cesse d’aider, de corriger et de nier, de multiplier les interférences et, dans tous les cas, il ne peut laisser en paix le pur déroulement du processus psychique. La tâche serait assez simple, si la simplicité n’était pas ce qu’il y a de plus difficile. »

En résumé :
Contenir les opposés.

Endurer la tension entre les contraires, c’est-à-dire porter sa croix.

Laisser advenir…

Jusqu’à ce qu’intervienne un facteur transcendant qui crée du nouveau, qui amène un changement radical de perspective. Quant à la nature de ce facteur transcendant, Jung est tout à fait réservé : « Toute affirmation concernant le transcendantal doit être évitée parce qu’elle n’est toujours qu’une présomption dérisoire de l’esprit humain inconscient de sa limitation. Lorsque par conséquent Dieu ou le Tao est qualifié d’impulsion ou d’état de l’âme, on a seulement exprimé là une affirmation sur ce qu’on peut connaître, mais non sur l’inconnaissable dont on ne peut rien dire ». Il met aussi en garde contre la tentation d’introduire dans cette voie un dessein réfléchi ou une méthode, une sorte de recette qu’on pourrait reproduire en achetant un sac de riz chez l’épicier du coin. Ce serait alors mettre le moyen juste entre les mains de l’homme de travers, selon un vieil adage chinois, et alors le moyen juste opèrerait de travers. Il y en en effet un danger certain à mener sa vie seulement en suivant l’impulsion de l’inconscient : pour la plupart, en particulier si cela devait être une méthode consciente de « dérèglement de tous les sens », cela conduit tout simplement à la psychose, c’est-à-dire à l’effacement du conscient devant la puissance dévorante de l’inconscient.

Il faut être béni des dieux pour traverser la folie et prendre pied de l’autre côté.

Qu’y trouvera-t-on ? Et bien non, ce ne sera pas la paix éternelle que vendent les marchands d’illusions, mais encore et toujours le conflit entre les opposés, la dualité sans laquelle nous ne serions pas en vie. Mais la relation à la vie a changé justement pour devenir un grand « oui » inconditionnel – il n’y a plus personne pour discuter. Ce qui se produit alors, et cela chacun peut l’expérimenter dans la compréhension d’un rêve, par exemple, c’est un dépassement que l’on peut caractériser comme un « élargissement de la conscience ». Ainsi, Jung observait que le problème « n’était pas résolu en lui-même de façon logique mais il pâlissait devant une direction vitale nouvelle et plus forte. Il n’était pas refoulé ou rendu inconscient mais il apparaissait dans une lumière différente, et ainsi, devenait différent. Ce qui, à un stade inférieur, avait donné lieu aux conflits les plus âpres et à des explosions paniques de l’affectivité, apparaissait maintenant, considéré d’un niveau supérieur de la personnalité, comme un orage dans la vallée contemplé du sommet d’une montagne. L’orage n’est nullement dépouillé de sa réalité mais on est désormais au-dessus, non plus dedans. »

L’image consistant à lancer devant soi les grains de riz – la nourriture de l’âme – qu’on a soigneusement ramassés pour déterminer le prochain pas à faire est venue apporter l’élément qui me manquait pour compléter cette réflexion sur la voie jungienne, qui mijote en moi depuis bien longtemps. Au fond, elle ramène au simple fait que, dans chaque instant présent, il y a les germes d’un futur qui est simplement là où l’énergie coule. Aller son chemin ainsi ne signifie pas abandonner toute rationalité et responsabilité consciente, bien au contraire, car c’est un chemin de réconciliation et d’intégration des contraires, parmi lesquels le rationnel et l’irrationnel. C’est simplement l’abandon de toute prétention à définir consciemment le but et le cours de notre existence en nous en remettant à cela qui dépasse les opposés, justement. C’est jouer son rôle de conscience responsable de sa propre vie en acceptant, à chaque tournant, de lâcher-prise pour voir ce qui va émerger de soi-même.

Laurens Van Der Post, qui demeurait ancré du côté sauvage de l’existence, a fort bien exprimé cette façon d’aller quand il écrivait : « C’est ainsi que j’en vins à vivre ma vie non en suivant un plan conscient ou selon un dessein pré-arrangé, mais comme quelqu’un suivant le vol d’un oiseau ».

dimanche 19 octobre 2014

Paix dans le coeur


La Licorne, qui tient l’excellent blogue Grands Rêves, a attiré mon attention sur un rêve[1] qu’elle y présente, où il est question d’un oiseau de lumière qui médite et qu’il ne faut surtout pas déranger car l’avenir du monde dépend de sa méditation. Je ne détaillerai pas l’ensemble du rêve ici car il est déjà fort bien analysé sur Grands Rêves ; je reprendrai pour ma part ici certains éléments de cette analyse pour l’amplifier en m’intéressant donc surtout à la méditation de cet oiseau, qui semble bien être un parent proche de l’oiseau de feu dont j’ai déjà parlé dans un autre article[2]. Intermédiaire entre la terre et le ciel, l’oiseau symbolise volontiers la spiritualité. Quand il est de lumière ou de feu, son caractère numineux ressort et on pense au Phoenix ou au Simorgh, les oiseaux légendaires qui évoquent la transcendance spirituelle. Ici, c’est le fait que l’avenir du monde dépende de sa méditation qui réclame d’être regardé de plus près : au-delà de la dimension personnelle du rêve, il pourrait y avoir là un message de portée collective fort important.

L’avenir du monde semble inquiétant, particulièrement quand on a des enfants. Il semble que nous soyons dans une impasse. Que pouvons-nous faire ?

En 1993 déjà, James Hillman et Michael Ventura ont publié un livre intitulé Malgré un siècle de psychothérapie, le monde va de plus en plus mal. Ils interrogeaient le fait que les meilleurs d’entre nous ont, depuis plusieurs décennies, déserté le front de l’activisme social pour se tourner vers la révolution intérieure. Les idéologies ont échoué à changer le monde, et nombreux sont ceux qui sont arrivés au constat qu’il fallait commencer par se changer soi-même. Ce mouvement d’introversion ne s’est cependant pas traduit par une évolution collective apparente et la crise n’a pas cessé de s’approfondir dans toutes ses dimensions, en particulier économique et écologique. Le philosophe Georges Gusdorf, dans les années 1970, diagnostiquait dans « les rhétoriques logico-mathématiques de notre temps une expression majeure de la nouvelle barbarie contemporaine », avec comme symptôme principal « la perte du sens de l’humain ». Dans un article au titre évocateur – La domestication de l’humanité est-elle définitive ? – Pierre Trigano rapportait en 2006 un rêve qui donne à entendre le point de vue de l’Inconscient sur la nature de cette crise :

Je suis au bord de l’océan et je vois arriver sur la côte à grande vitesse une immense vague de tsunami. Il n’y a aucun moyen de lui échapper. Je réalise qu’au milieu de la vague tourne sur elle-même une immense roue en acier que l’on ne remarque pas en premier. Je me dis qu’elle va tout broyer sur son passage. J’en suis terrifié et j’ai l’impression qu’il ne sert à rien de fuir : nous allons tous être rattrapés, noyés et broyés. Mais subitement, la vague et la roue se transforment en un esprit maléfique invisible qui efface et fait disparaître impitoyablement à l’échelle du monde tous les livres, toutes les cultures, toutes les traditions, j’en suis terrifié. Il y a un seul recours : pratiquer le nom divin Adonaï’.

On peut voir dans cette roue d’acier au cœur de la vague destructrice un symbole de ces rationalités froides dont parle Georges Gusdorf, dont il ressort ici qu’elles détruisent tout ce qui fait notre humanité. Adonaï est un des noms de Dieu, qu’on retrouve dans l’Ancien Testament. La prononciation du Tétragramme YHVH – que nous traduisons par « Yahvé » – étant interdite depuis que le Temple a été détruit, les Juifs s'adressent à Lui par Adonaï dans leurs prières. Le mot signifie « Mon/Mes Seigneurs » – c’est la forme plurielle de « Seigneur ». Pierre Trigano donnait une explication kabbalistique de ce mot, que je n’ai pas retenue, car pour moi, c’est précisément cette pluralité dans l’unité qui est ressortie de l’étude de ce Nom. Chacun voyant midi à sa porte, « pratiquer Adonaï », dans ma compréhension, c’est finalement pratiquer la non-dualité et reconnaître la diversité des noms du Mystère qui se résout dans l’Unité. Pratiquer un Nom de Dieu, c’est s’en emplir, c’est entretenir une relation vivante avec le Divin, le terme « Seigneur » dénotant une attitude de révérence. Il s’agit au fond de « reconnaître notre participation congénitale au Divin, au Verbe divin, à la Lumière divine et (de) se souvenir de notre Moi profond et véritable, créateur au même titre qu'Adonaï.[3] » Bref, comme me l’a suggéré la Licorne, que les humains reconnaissent leur pouvoir collectif de co-création... et l'assument.

Le mot-clé ici est « co-création », et avec lui en sous-entendu : « responsabilité ». J’ai déjà dit ailleurs comment Jung, quand on l’interrogeait sur les risques de voir éclater une troisième guerre mondiale, disait que cela dépendait du nombre de personnes qui assumeraient leur ombre, c’est-à-dire qui éviteraient de projeter « le mal » sur autrui. C’est un des dangers de l’activisme social, aussi généreux soit-il : il se nourrit bien souvent d’opposition et de conflits auto-entretenus, il est généralement « contre » quelque chose plutôt que constructivement « pour ». Ce n’est pas une raison cependant pour rester les bras croisés – à l’autre extrême, le danger serait de s’endormir dans une passivité bien-pensante gavée de pensée positive, mais qui se voilerait donc la face devant la réalité. C’est précisément là que la méditation entre en jeu, et plus précisément la connexion avec l’oiseau de lumière qui médite dans notre cœur, qui y installe la paix. La méditation est synonyme de conscience, et chaque méditant porte le monde entier dans sa conscience. Une erreur courante est d’utiliser la méditation pour fuir la réalité en recherchant la seule lumière, alors que la méditation consiste à s’asseoir au milieu de la bataille et à embrasser la totalité, c’est-à-dire le jeu de l’ombre et de la lumière. Quant à la puissance de la méditation silencieuse, elle est illustrée par ce rêve tiré d’un livre d’Étienne Perrot que cite la Licorne dans sa réflexion autour de l’oiseau de lumière[4], qu’il me faut reproduire ici tant il est parlant.

« Un cataclysme vient de s'abattre sur la terre, on ne précise pas lequel, peut-être est-ce une guerre, un séisme. L'humanité est plongée dans la souffrance et dans l'angoisse. Les grands s'agitent, les décisions pleuvent, mais la situation demeure sans issue. Dans un coin retiré, trois simples d'esprit sont accablés d'entendre les pleurs autour d'eux. Ils souffrent comme les autres, d'une souffrance qui dépasse leurs personnes, comme s'ils portaient sur leurs pauvres épaules le poids du monde en désarroi; mais que faire ? Ils sont tellement impuissants...

« Venez, dit l'un d'eux, entrons et asseyons-nous autour de la table, l'inspiration nous sera peut-être donnée. » Les voilà tous les trois assis autour de la pauvre table d'une pièce sombre. Une faible ampoule projette leurs ombres immobiles sur les murs. Ils restent là, la tête dans les mains, le front plissé, les coudes enfoncés dans la table, tous les trois serrés l'un contre l'autre et fondus en un seul par l'ardeur de la foi qui est dans leurs cœurs. Ils souffrent, ils cherchent sans parole, sans penser, à l'intérieur d'eux-mêmes, sans que rien de ce qui se passe à l'extérieur ne vienne troubler leur méditation silencieuse.

Cela a duré un très long temps et voilà qu'un matin, un jeune homme jaillit plein d'enthousiasme. Il crie, il chante, il embrasse les trois innocents étonnés et les entraîne dans une danse folle : « C'est fini ! Comment ? C'est grâce à vous et vous ne le saviez pas ? C'était de chaleur et uniquement de chaleur que les hommes avaient besoin pour que la paix revienne. Et c'est de cette concentration innocente, de cette immobilité active qui était la vôtre que cette chaleur est née. D'abord imperceptible, elle s'est intensifiée et rayonne maintenant par-delà les frontières, activée au fur et à mesure que votre recueillement se faisait plus intense. » »

Dans ce rêve qui parle tout seul, je soulignerai simplement le fait que ce sont des « simples d’esprit » qui sont à l’origine de ce miracle, dû à leur « immobilité active ». On se souviendra que le Christ a dit : « Heureux les simples d’esprit car le royaume est à eux ». C’est le triomphe de la simplicité du cœur sur toutes les volontés de puissance qui trouvent toujours le moyen de se justifier intellectuellement – il vaut bien mieux être un idiot, ou à défaut un âne, que de céder à cette tentation de croire savoir comment le monde devrait tourner. Cette « immobilité active », c’est le principe même du « non-agir » taoïste (wu-wei) dans lequel l’immobilité et l’action sont conjoints par le fait qu’il n’y a aucune implication personnelle, aucune expectative quant aux résultats. Il y a une action, mais il n’y a pas l’illusion de quelqu’un qui agit ; l’action est simplement une vague d’énergie qui va au bout d’elle-même sans identification de la conscience à celle-ci. La conscience reste dans un état méditatif, c’est-à-dire en totale ouverture à ce qui est. Sa responsabilité première est de veiller à l’ordre intérieur de la psyché, et non à la bonne marche du monde à l’extérieur, car s’il y a de l’ordre à l’intérieur, il se manifestera à l’extérieur. La meilleure façon d’illustrer ce point, c’est encore de raconter l’histoire du faiseur de pluie de Kiao Tchéou qu’a rapportée Richard Wilhelm et qui a tant fascinée Jung :

« Une grande sécheresse sévissait à l'endroit où vivait Wilhelm, depuis des mois il n'était pas tombé une goutte de pluie et la situation devenait catastrophique. Les catholiques multipliaient les processions, les protestants les prières, les Chinois brûlaient les bâtonnets d'encens et tiraient des coups de feu pour effrayer les démons de la sécheresse. Mais rien n'y faisait. À la fin les Chinois dirent : « Nous allons chercher le faiseur de pluie ».

Et l’on vit bientôt apparaître, venant d'une autre province, un vieil homme tout desséché. La seule chose qu'il demanda fut une petite maison tranquille quelque part et il s'y enferma trois jours. Le quatrième jour, les nuages s'amassèrent et il y eut une tempête de neige à une époque de l’année où on ne s’attendait pas à de la neige. Le résultat était extraordinaire et la ville était si pleine de rumeurs sur le fameux faiseur de pluie que Wilhelm alla lui demander comment il s'y était pris. Il lui dit d'une façon tout à fait européenne : « On vous appelle le faiseur de pluie. Voudriez-vous me dire comment vous avez fait la neige ? » Et le petit Chinois lui répondit : « Je n'ai pas fait la neige, je ne suis pas responsable ».

-   « Mais qu’avez-vous fait pendant ces trois jours ? ».

-   « Oh, ça je peux vous l’expliquer. Je viens d'un autre pays où les choses sont en ordre. Ici, elles sont sorties de l'ordre, elles ne sont pas comme elles devraient être selon le commandement du Ciel. Par conséquent le pays entier n'est pas en Tao, et moi non plus je ne suis pas dans l'ordre naturel des choses, parce que je suis dans un pays en désordre. C'est pourquoi j'ai dû attendre trois jours pour me remettre en Tao. Et alors naturellement la pluie est venue ! » »

Il est inhabituel pour un esprit occidental de penser qu’il est plus important de s’occuper de l’intérieur que de l’extérieur car notre culture est extravertie à la base. Pourtant, comme Jung l’a fait remarquer maintes fois, le danger n’est pas dans les armes nucléaires ou autres mais dans la psyché qui pourrait un jour s’en servir – cela vaut aussi pour les menaces de désastres écologiques et économiques que nous générons collectivement. C’est ce qui ressort du rêve où une roue d’acier est cachée dans une vague destructrice ; celle-ci symbolise le rôle actif que tient l’inconscient collectif dans le drame contemporain. Dans le rêve de l’oiseau de lumière, la rêveuse découvre une civilisation sous-marine qui dispose d’une puissance terrifiante symbolisée par le métro, c’est-à-dire que l’inconscient dispose de capacités insoupçonnées. La prise en compte responsable de cette puissance de l’inconscient réclame l’attention portée à l’ordre intérieur et à la qualité de conscience dans laquelle les choses sont faites. Il y a de plus en plus d’occidentaux[5] qui pratiquent la méditation, écoutent leurs rêves, travaillent sur eux de diverses façons. Beaucoup s’intéressent à devenir plus conscients ou, pour reprendre la définition de la spiritualité donnée par le Dalaï-Lama, à devenir de « meilleurs humains », et c’est sans doute ce que nous pouvons « faire » de mieux.

Cette évolution de la conscience collective participe du mouvement d’introversion de notre civilisation constaté par Hillman et Ventura, et il est porteur d’espoir pour l’avenir car on voit germer une culture dans laquelle l’accent est mis sur l’interdépendance, le besoin de trouver des solutions inclusives, la coopération, les relations. Il s’agit moins dans cette perspective que la lumière l’emporte sur l’ombre, comme dans certains mythes éminemment héroïques masculins qui semblent avoir fait leur temps, mais plutôt de veiller — d’une façon qu’on dira volontiers féminine en contre-point — à contenir la dualité, la pacifier et ainsi ouvrir la voie à une unité supérieure, celle du Tao dont parle le faiseur de pluie. La non-dualité est justement cette vision dans laquelle l’ombre et la lumière sont inséparables, comme le fumier dont les fleurs ont besoin pour pousser. Quelle est l’intention de l’inconscient collectif au travers de l’ensemble de ce mouvement qui mêle le pire et le meilleur : une nouvelle fleur de conscience ?

Nous demandons encore « que faire ? » comme Lénine le faisait en se prenant pour l'avant-garde du nouveau monde, avec les résultats que l'on sait, quand la question clé pour notre époque pourrait donc être « que ne pas faire ? » — par exemple : ne pas ajouter au conflit, ne pas alimenter les peurs, ne pas juger, etc. Non-faire, ce n’est dès lors pas « ne rien faire » mais c’est faire ce que nous jugeons bon de faire en prenant garde donc de ne pas troubler la paix dans le cœur, c’est-à-dire la méditation de l’oiseau de lumière en nous.



[1] Je vous invite à aller lire ce rêve et à prendre connaissance des commentaires qui y ont été apportés : http://grandsreves.over-blog.com/article-reve-13-l-oiseau-de-lumiere-sur-la-plage-101555414.html
[5] En fait d’occidentales, car ce sont surtout des femmes qu’on voit dans les ateliers de développement personnel et les retraites de méditation en Amérique du Nord et en Europe. Cette importance croissante du féminin aux avant-postes de l'évolution en conscience de nos sociétés fera l'objet d'un autre article.