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samedi 25 mars 2017

Le coeur de la montagne


Il y a une dizaine d’années, mon enseignante tantrique préférée, que je considère comme ma mère spirituelle, m’a envoyé dans le bois à la recherche d’une intention de vie. Qu’est-ce donc que j’étais venu faire sur cette planète ? Vaste question. Après un moment de profonde perplexité à errer dans la forêt laurentienne, j’ai eu une vague intuition. Je me suis rappelé d’un de mes romans de science-fiction préféré, Le troupeau aveugle de John Brunner, dans lequel des écologistes enragés tagguent partout sur les murs un slogan qui m’avait frappé :

La terre redeviendra un jardin

D’un coup, tout mon passé militant m’est remonté et j’ai pensé : oui, bien sûr, c’est cela mon intention de vie ! C’est avec ça que je suis arrivé ici, le désir violent de contribuer à ce que nous retrouvions la voie de la vie naturelle. Ce désir fou d’un autre monde, d’une autre vie, qui m’a rendu révolutionnaire à l’adolescence, et qui m’a poussé plus tard à émigrer au Québec où la nature sauvage est encore bien vivante. C’est cette énergie aussi qui m’a jeté dans la quête spirituelle...

Et donc, j’ai eu le sentiment que la lumière se faisait en moi, que tout d’un coup je savais pourquoi je marchais sur terre. J’en ai été tout agité mentalement pendant un temps, et puis il y a un grand silence qui est retombé en dedans quand soudain, une étrange impression m’a assailli : c’était comme si les arbres s’étaient rapprochés et se penchaient sur moi en murmurant quelque chose. J’ai tendu l’oreille, faisant encore plus silence à l’intérieur pour entendre ce qu’ils pouvaient bien me dire, tout en me disant bien sûr que c’était n’importe quoi : à part dans le Seigneur des Anneaux, quand donc a-t-on entendu les arbres parler ? Mais ce que j’ai entendu m’a secoué. 

Un chuchotement très doux a pris forme en dedans et m’a dit :

-     Non, non, tu n’as pas encore compris… La terre n’a jamais cessé d’être un jardin !

J’ai sursauté. Ce n’était pas moi qui pensait cela. C’était tout le contraire de tout ce que j’avais toujours cru, toujours pensé, des croyances de base sur lesquelles étaient fondée ma personnalité d’anarchiste revendicatif et contestataire. J’ai même protesté intérieurement, invoquant la pollution et toutes les blessures que nous, les êtres humains, infligeons à la nature. J’ai pensé aussi aux guerres sans merci auxquelles nous nous livrons, avec leur cortège de destructions qui n’épargnent pas la nature, et aux univers artificiels que nous nous sommes construits dans les villes que nous habitons. Mais la voix a poursuivi, répondant directement à mes arguments :

-   Ce n’est qu’une petite couche de crasse mentale. La nature, en-dessous, est inviolée et reprendra ses droits…

L’image m’est venue à l’esprit d’une petite couche de suie recouvrant des millénaires de vie patiente, et j’ai soudainement été envahi par une grande paix. Tout s’est tu, en dedans comme au dehors. C’est avec une joie presque enfantine que je suis retourné voir ma mère spirituelle. Mon intention de vie était claire. Il s’agissait simplement de vivre cette paix, cette joie, et de retrouver le chemin qui conduit à ce que j’ai été amené par la suite à désigner comme le Royaume. Au fond, le fameux Royaume des Cieux n’est pour moi rien d’autre que la grande nature souveraine, la « nature naturante » dont nous parlait Spinoza ou encore le magnifique Corps de Dieu que nous avons toujours sous les yeux. Il suffit de lever les yeux vers le ciel et de contempler les étoiles pour reconnecter à une nature que nous ne pourrons jamais violer, et dont l’immensité nous dépasse. Tant que je m’énervais et me croyais justifié d’ajouter à la violence du monde au nom de la paix que je disais rechercher, je ne faisais que m’en éloigner. Il a fallu que les arbres m’arrêtent pour que je réalise ma bêtise. 

Cette compréhension a changé ma vie.

Quant à spéculer sur ce qui a effectivement parlé ce jour-là, je ne m’intéresse guère à cette discussion. Mes amis psychologues peuvent y voir une projection de l’inconscient, cela ne me parait pas très convainquant et tout au plus un peu réducteur, mais certainement rassurant pour eux. Une des caractéristiques du contact avec l’inconscient, c’est qu’il nous surprend. On constate : ce n’est pas « moi » qui ait pu penser cela ! Si ce n’est moi, c’est donc Soi, dira-t-on… mais ayant dit cela, on n’a rien dit à moins que l’on se serve d’un concept du Soi pour vite refermer le couvercle sur le mystère. L’inconscient, si on ne tombe pas dans le piège d’en faire un concept psychologique qui nous permet de tenir à distance la réalité de l’inconnu en nous, ce n’est jamais que ce qui est en dehors du champ de notre conscience. Ce n’est pas nécessairement inconscient en soi, cela peut être tout à fait conscient, peut-être même beaucoup plus conscient que nous. En Orient, on désigne cette intelligence que l’on constate souvent dans les rêves comme étant la conscience des profondeurs.

Disons donc simplement que c’est un rêve que j’ai vécu là : un rêve éveillé. Et dans mon rêve, les arbres parlent et le monde est encore magique. Rien n’interdit de penser qu’à un certain niveau de profondeur de la psyché, dans les couches les plus universelles de l’inconscient collectif, nous communiquions avec les arbres, les pierres, les animaux. En fait, beaucoup de gens vivent ce genre d’expériences qui rejoignent la vision ancestrale de notre relation intime avec la nature. Ainsi, dans les cultures chamaniques, notre humanité s’enracine dans une âme minérale, une âme végétale et une âme animale. Il n’y a que notre culture intellectuelle occidentale pour vouloir croire à toute force que nous soyons séparés de la Grande Vie, et peut-être est-ce là notre plus grand malheur, la source de notre déracinement – une maladie de l’âme qui nous rend souvent bêtes et arrogants envers tous ceux qui pensent différemment, c’est-à-dire en particulier les enfants et ces « primitifs » qui nous ont précédé de quelques dizaines de milliers d’années sur terre. Je préfère me tenir avec ces derniers.

Mais pour ma part, je me réserve le droit de ne simplement pas savoir et de laisser tout ouvert, car finalement, peu m’importe. Savoir, ce serait affirmer que le rêve de ceux s’en tiennent à la rationalité est faux, et cela ne m’intéresse pas d’entrer dans ce genre de discussions en forme de : mon rêve est plus vrai que le tien, plus réel. Je préfère rêver et laisser les autres rêver, au moins puis-je espérer goûter à quelque lucidité dans mon rêve.

Ken Wilber a souligné que, dans la critique de la rationalité réductrice qui prétend savoir, il y a une immense différence entre une vision pré-rationnelle, c’est-à-dire enfantine et qui se fonde sur la croyance, et une approche transrationnelle[1] qui reconnaît et dépasse simplement les limites de la raison en acceptant de ne pas savoir, d’aller dans le non-savoir. Jung a émis une distinction similaire en se moquant un peu des personnes qui veulent tout comprendre d’une façon littérale et ne sont pas capable de pensée symbolique, le symbole étant une image qui renvoie à l’inconnu. Je développerai ces idées une autre fois car elles sont fondatrices d’une approche des questions spirituelles trop rare et cependant tout à fait nécessaire à notre époque, approche que je définis comme tenant de l’agnosticisme radical. Au-delà du croire et du savoir, la voie qui s’ouvre est celle du non-savoir dans l’ouverture au mystère, pour danser avec lui puisque le mystère est vivant.

Mais pour l’instant, c’est donc un beau rêve dans lequel je vous invite à me rejoindre – il y a de la place pour tout le monde dans ce rêve, et plus on est de rêveurs et de rêveuses, plus on rit.

Joyeusement.

En effet, depuis cette rencontre avec le peuple des arbres et sa sagesse, j’ai observé que je ne suis plus jamais seul. Partout, même dans l’environnement le plus bétonné, j’ai des complices qui se présentent sous forme d’arbres ou de petites plantes, d’animaux domestiques ou d’insectes. C’est jusqu’à la caresse du vent et le scintillement des étoiles qui reconduisent à la nature, toujours présente. Et puis il y a les enfants, qui marchent dans le Royaume et sont encore dans l’Ouvert, comme le disait Rilke[2], avant que notre éducation ne les retourne, n’atrophie leur âme. La nature vivante est là aussi sous les grands discours et les costumes urbains, car que nous le voulions ou non, nous sommes des corps, nous vivons dans une animalité la plupart du temps inconsciente. Comme le disaient mes amis les arbres : finalement, la fameuse civilisation, ce n’est qu’une toute petite couche de vernis qui saute facilement (voir quelques épisodes récents de barbarie civilisée), et souvent, il faut bien le dire, de crasse mentale...

Mais revenons donc à mon rêve éveillé. Pour parler d’un rêve, justement, qui lui a donné un prolongement majeur quand il m’est venu quelques dix-huit mois après cette balade en forêt. Je m’étais couché un peu désespéré et en grande colère devant un jeu de pouvoir que je voyais à l’œuvre depuis longtemps dans ma vie professionnelle et qui m’atteignait alors dans mon estime de moi-même, me faisant douter d’être jamais capable de « parvenir à quelque chose ». Le rêve m’est d’abord apparu comme merveilleusement compensatoire de ce désespoir et de cette colère avant de m’emmener bien plus loin :

Je suis introduit dans un espace merveilleux. Je me promène dans la nature et je vais pour prendre une photo d’un lac. Je me baisse pour prendre la photo au ras de l’eau et je remarque alors des petites statuettes indiennes (d’Inde) sur le bord du lac. Je suis surpris car on ne les voit pas quand on est debout. Je continue ma promenade et je remarque progressivement que toute la nature environnante est aménagée comme une véritable maison. Je passe de pièce en pièce, je vois des chambres, une salle à manger, avec émerveillement devant le fait que tout participe : tels arbres forment une porte, la roche un meuble, etc. Je m’y sens chez moi.  Je m’installe, je profite du confort des lieux…

Plus tard, je sors de la forêt avec quelque chose à manger que j’ai trouvé dans la cuisine de la maison merveilleuse et que je veux partager avec un groupe de femmes autour d’un feu. Ce sont des quenelles que je mets à cuire sur le feu. Survient alors un homme cravaté, très énervé et verbomoteur, qui nous prend à partie en déclarant : « vous savez ce que racontent les Amérindiens par ici ? Ils disent que celui qui trouvera accès au cœur de la montagne vivra une vie d’abondance ! Quelle idiotie… » Il éclate d'un rire cynique tandis que je reste coi en me disant en moi-même : c’est donc cela, j’ai trouvé l’accès au cœur de la montagne ! Je ne sais pas quoi lui répondre, je le laisse rire.

Je me suis réveillé en pensant aux paroles du Tao-Të-King :

Quand l’homme noble entend parler de la voie, il l’embrasse avec zèle.
Quand l’homme moyen entend parler de la voie, il la discute, il en prend et il en laisse.
Quand l’homme inférieur entend parler de la voie, il éclate de rire.
S’il ne riait pas, ce ne serait pas la voie.

J’ai déjà parlé ailleurs[3] de ces trois sortes d’hommes décrits dans l’aphorisme de Lao-Tseu, qui correspondent à la distinction qu’établissaient les gnostiques entre pneumatiques, psychiques et hommes concrets. Le terme « inférieur » est mal choisi par les traducteurs car toute notion d’échelle et de supériorité est contraire à l’esprit du Tao-Të-King; il s’agit plutôt de ce que le Yi-King désigne comme « le petit homme » qui ramène tout à sa mesure, encore une fois littérale et concrète. Une des façons de reconnaître ce petit homme, c’est son obsession du profit et de l’utilitarisme : il veut tout exploiter et dominer. Il ne s’intéressera à la nature et à l’inconscient que s’il peut en tirer un bénéfice. Et qui parce qu’il marche main dans la main avec le Prince de ce monde, il se trouve bien souvent en situation de pouvoir, pour le plus grand bénéfice spirituel des autres. Car s’il ne riait pas et n’était pas aveugle aux richesses de la voie, ce ne serait pas la voie !

J’ai interprété ce rêve, mais comme tous les grands rêves, il n’en finit pas de déployer ses richesses et de me guider. C’est un rêve qui continue de me montrer le chemin. Ainsi que je le disais, j’y ai d’abord vu une compensation extraordinaire à la mesure du désespoir et de la colère dans lesquels je m’étais endormi, qui venait me rassurer en me parlant des richesses intérieures que j’ai trouvées dans mon cheminement. Le désir de capturer une image de l’inconscient, ici associé au lac de la tranquillité intérieure, m’amène dans le rêve à me baisser assez bas pour constater un premier miracle : je vois les symboles spirituels et les productions de l'inconscient, du divin qu’on ne voit qu’en ne se courbant assez bas. Cela renvoie à une histoire juive que Jung affectionnait, dans laquelle un rabbin était interrogé sur le pourquoi il n’y a plus de nos jours de grandes visions et de prophètes, et qui répond que plus personne ne se baisse assez bas…

Puis je réalise dans le rêve que la nature est une demeure, une structure psychique (maison) ouverte et vivante, que je peux habiter dans ma nature, et que tout y participe pour me donner un habitat. Il s’agit autant de la nature intérieure que de la nature sauvage extérieure; il n’y a pas de séparation dans la nature. C’est un endroit merveilleux, un sanctuaire naturel auquel j’ai accès. C’est chez moi. Il y avait là, à l’évidence pour moi, une référence à la vision que j’évoquais en début de cet article, et au rapport à la nature qui s’est instauré dans ma vie depuis lors. Puis, après un temps à profiter de cet espace, je sors donc du bois avec de quoi nourrir l’âme, mais il faut cependant le faire cuire, le rendre digestible. Et c’est avec des femmes que je vais le partager, c’est-à-dire avec le féminin en moi mais aussi dans la perspective de la restauration du Féminin sacré auquel je consacre mes travaux.

Il n’est pas anodin non plus que ces femmes soient en cercle car j’ai commencé à développer mes cercles de rêves dans les années qui ont suivies. Le cercle est aussi un symbole évoquant la présence du Soi, et selon moi, la forme de travail collectif nécessaire pour notre époque car non hiérarchique. Il y avait sans doute une allusion sexuelle à la virilité psychologique dans les quenelles (en français de France, le sexe masculin = la queue), qui dénotait avec humour une certaine immaturité sur ce point. Ce symbole quasi-phallique offert en partage pouvait aussi signifier le passage au feu de l’affirmation de soi et d’autres nourritures masculines. Et c’est justement dans ce contexte d’exigence de faire preuve de masculinité intérieure que surgit le « petit homme » qui dénigre avec ironie la sagesse de l’inconscient.

Ce faisant, il me livre la clé de l’expérience qui m’a été donnée d’entrevoir dans la forêt, et me porte la promesse de l’abondance. Il y avait là non seulement un éclairage de la valeur de la vision spirituelle qui m’était échue lors de ma recherche d’intention existentielle mais aussi une anticipation du travail que je ferai des années plus tard dans l’élaboration du processus Créez votre vie de rêve, avec lequel je partage l’abondance. Je ne sais alors pas quoi dire devant l’énervement du petit homme et son rire destructeur, sauf me répéter les mots de Lao-Tseu pour ne pas me laisser atteindre par cette ironie. J’ai à tort voulu voir dans cet homme la personne à laquelle je me heurtais, qui maniait la même ironie que dans le rêve, avec la même fermeture à la vie intérieure et au sentiment (amérindiens). Ce n’était pas faux car il y a analogie mais le rêve me renvoyait bien sûr directement  au « petit homme » en tant que mon ombre, à « l’homme inférieur » en moi : celui qui doute et qui ricane dans un coin de mon inconscient, loin enfoui tant je l’ai refoulé. C’est lui qui venait me poser problème, auquel je n’avais rien à dire et devant qui je restais coi, apeuré. Pour l’instant, ai-je noté alors dans mon journal.

Près de dix ans après, j’ai été amené à revisiter ce rêve. Cela a été l’occasion de mesurer le chemin parcouru depuis lors. J’ai pensé intituler ce billet « sortir du bois » car c’est finalement ce dont il s’agit, ce à quoi ce rêve m’invitait. Pendant ces dix années, en particulier en m’exposant dans mes blogues et en animant des cercles de rêves, ainsi que d’autres ateliers, je me suis employé à sortir du bois. Cela m’amène à confronter beaucoup plus directement le « petit homme » et maintenant, j’ai de quoi lui répondre. Il ne s’agit pas tellement d’argumenter et de discuter d’ailleurs. Il s’agit simplement d’être soi et de partager les richesses trouvées sur le chemin, car c’est la meilleure façon de les multiplier. Mais il a bien le droit de n’en point vouloir et de rire autant qu’il veut, cela ne prive que lui et nous sert d’indicateur pour reconnaître où est la voie.

Mais alors, demanderez-vous peut-être, où est-il ce chemin qui conduit au cœur de la montagne ? Comment y aller ? Je ne saurais vous le dire même si je dissémine des indices, partout dans ce blogue et en particulier dans cet article, qui pourront être utiles à celles et ceux qui le cherchent. Cependant, je pourrais vous amener dans mes appartements dans le bois et vous n’y verriez que des arbres ordinaires, des pierres et des branchages enchevêtrés. Bien sûr, ce chemin est à l’intérieur, et c’est à chacun(e) de le trouver, dans sa propre intériorité. C’est merveilleux, ainsi ne dépendons-nous jamais de personne pour trouver l’essentiel ! Ne serait-ce pas le fondement de notre liberté la plus fondamentale ?

Les anciens poètes chinois voués au Tao connaissaient eux aussi le chemin. Ainsi Han-Chan dit-il :

J’ai élu domicile au cœur de la montagne :
Sur la voie des oiseaux, il n’est plus trace humaine.
Qu’y-a-t-il autour de mon jardin ?
De vagues rochers qu’embrassent les nues blanches.


Vos commentaires sur mon rêve m’intéresseront car un rêve gagne toujours à être exposé et discuté. Merci !



[1] Vous trouverez ici un article très intéressant sur cette distinction essentielle entre prérationnel et transrationnel : http://developpementintegral.com/post/lerreur-pre-trans-786

dimanche 11 septembre 2016

Le petit nombre


Au cours des derniers mois, depuis que j’ai mis ce blogue en pause, j’ai traversé toute une crise de transformation, dans le détail de laquelle je n’entrerai pas. Il me suffira de dire que j’ai frappé un mur, ce qui m’était annoncé quelques semaines auparavant par un rêve où j’étais emporté par une inondation et précipité sur un mur de briques. Je craignais de me briser les os mais non, je parvenais finalement à sortir de l’eau. Voilà, ce n’est qu’un passage et il y en aura d’autres car la vie est ainsi faite que ce n’est qu’à la mort que nous ne changerons plus. Cela fait partie de l’apprentissage des passeurs que de passer par des passages, c’est-à-dire de se faire passant…

Une question m’a particulièrement préoccupée ces derniers temps, dont j’avais l’intuition qu’elle serait une clé pour ma résurrection intérieure :

Pour qui, et pour quoi, est-ce que j’écris ?

Très vite, une réponse s’est imposée à mon esprit que je laissais errer autour de cette interrogation. C’est une réponse qui m’a profondément dérangé et que j’ai discuté pendant plusieurs semaines.

J’écris pour le petit nombre.

Cependant, je déteste toute forme d’élitisme. Les gens qui se proclament être l’élite sont toujours, dans mon sentiment, des trous-du-cul[1] qui sont incapables de voir la richesse de ce qui les entoure. Ils nous méprisent du haut de leur supériorité qui masque mal le grand vide dans lequel ils ont peur de tomber. Marcher sur terre, en bas, avec nous, c’est bien trop difficile pour nos élites. La plupart de ces êtres supérieurs se qualifient à des degrés divers pour le diagnostic imparable qui réduit leur superbe à du narcissisme. Ils n’ont pas encore compris que pour laisser briller le soleil en eux, soleil qui ne leur appartient pas, il faudrait qu’ils se fassent tout petits, qu’ils s’effacent…

Il en va de même avec l’aristocratie. Jung disait que la nature est aristocratique, et sur ce point, je ne saurai le suivre. On lui fait dire ce qu’on veut, à la nature. De mon point de vue, la nature est bien trop généreuse pour être aristocratique. Elle est communiste, la nature, au sens premier du communisme : de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. Il n’est qu’à observer le merveilleux équilibre naturel des espèces pour constater qu’aucune n’a une position supérieure, que la mouche contribue à la Grande Vie au même titre que la baleine, l’éléphant et le loup. La seule espèce qui se croit supérieure sur cette planète est celle qui, à force d’exploiter et de souiller sa propre biosphère, est en train de la détruire – s’il y avait un asile d’aliénés pour les espèces animales, il faudrait y interner l’humanité d’urgence !

J’ajouterai que, non contente d’être communiste, la nature est anarchiste. Même les plus haut dirigeants et les esprits les plus brillant ont besoin de déféquer, et cela ne sent pas bon. Les excréments du pape valent la même chose que ceux du clochard du coin. Sur l’essentiel, la nature met tout le monde d’accord, sur un pied d’égalité. Ainsi, pour qui ou quoi que nous nous prenions, la mort viendra nous apporter un démenti cinglant : tu es un(e) passant(e), mon ami(e). Tu ne fais que passer…

Cette idée qui voudrait que la nature soit aristocratique est une projection de l’illusion séparative qui voudrait que certains soient plus près de Dieu que d’autres. Alors, on nous parle de grands hommes, et beaucoup plus rarement de grandes femmes. Mais à ce compte-là, les joueurs de basket qui dépassent les 2 mètres sont plus près du Paradis que moi avec mon petit mètre 72. C’est la logique de l’échelle qu’on retrouve dans le mythe de Jacob se battant avec l’Ange : dans cette métaphore à l’origine de la lubie inflationniste du peuple élu, il y a cette image d’une échelle reliant la terre aux cieux, en haut de laquelle se tient l’Être Suprême. Cette construction mythique sous-tend toutes les hiérarchies spirituelles dans lesquelles on voit prêtres et papes se mettre entre nous et le soleil pour nous en revendre la lumière.

Mais comme le fait remarquer Matthew Fox, il y a une alternative à la logique de l’échelle et c’est celle du cercle, qu’il attribue en passant à Sarah, l’épouse d’Abraham, à laquelle la petite histoire biblique écrite par des hommes n’a guère prêté attention une fois qu’elle a enfanté. Car si la logique de l'échelle est essentiellement masculine, sans vouloir tomber dans une vision genrée, la logique du cercle est volontiers féminine. Il y a là une leçon peut-être vitale pour notre temps : et si les éléments de solution à nos problèmes collectifs nous attendaient là où l’on ne regarde jamais, où le faisceau de lumière des projecteurs ne se porte pas ? Les réponses à nos questions pourraient bien être dans l’invisible, dans l’inaperçu, chez celles et ceux qui discret(e)s ne font pas de bruit, ne montent pas sur la scène du monde, mais vivent simplement leur vie en harmonie avec la nature. Par exemple les plantes et les animaux, les peuples dits « primitifs », les hommes et les femmes qui triment en silence, les enfants qui jouent avec insouciance…

On peut en effet aller plus loin dans la métaphore en soulignant que tout ce qui nous éloigne de la terre, comme par exemple une échelle se perdant au-dessus des nuages, va dans le sens de la mort tandis que le cercle s’inscrit dans la vie. Mais c’est le Tao-të-King qui explique le mieux le problème avec les échelles :

« Que vous grimpiez à l'échelle ou que vous en descendiez
votre position est instable.
Quand vous vous tenez sur le sol avec vos deux pieds sur terre,
vous êtes toujours en équilibre. »[2]

Quelle foutaise que cette idée qui voudrait que certains soient plus près de Dieu que d’autres ! Cela met la Divine très loin dans le ciel, très loin au-dessus de nos têtes. Mais la Divinité est partout ! Et particulièrement en bas. Mettre Dieu dans le ciel est une vue partielle, unilatérale, qui fait fi de la Divine sous nos pieds. Nous sommes entourés par le Mystère créateur : il est tout autour de nous et en nous. C’est ce qu’illustre merveilleusement un chant navajo :

« La Beauté est devant moi.
La Beauté est derrière moi.
La Beauté au-dessus de moi.
La Beauté est sous mes pas.
La Beauté tout autour de moi.
La Beauté à l’intérieur de moi. »

Ce n’est pas à nous de nous « élever » pour Le/La rejoindre. Nous avons à nous ouvrir pour que, Se penchant d’en-haut sur nous et nous soulevant dans le même temps par en-dessous, Il/Elle puisse nous atteindre, nous toucher, nous féconder…

Cette idée qui veut que la nature soit aristocratique va aussi avec la litote qui voudrait que la vie soit une course ou un combat, et bien sûr, que le meilleur gagne. Regardons dans quel état ces idées un peu démentes sont en train de mettre notre planète ! À ce jeu-là, qui exclue les faibles, on rejoint rapidement les nazis qui voulaient éliminer tous les handicapés pour purifier leur race. Mais on sait aujourd’hui que la répulsion envers les déficients physiques ou mentaux est un signe de psychopathie, et en particulier d’incapacité à s’aimer assez pour accepter ses propres faiblesses, ses déficiences et handicaps. Si nous voulons apporter une réponse valable à l’horreur archétypique qu’a représenté Auschwitz, il nous faut prendre soin avec amour de nos handicapés en leur rendant grâce de nous tirer de notre indifférence…

À l’appui de ces idées tellement répandues qui voudraient que la vie soit une compétition, on propose souvent la métaphore des spermatozoïdes qui seraient des millions à se lancer à chaque éjaculation dans la grande course à l’ovule, pour un seul à éventuellement décrocher le jackpot. Mais on sait aujourd’hui que cela ne se passe pas du tout comme cela : c’est l’ovule qui choisit ! Zut, voilà encore que la logique de la compétition en prend pour son grade et que le Féminin affirme sa prééminence. Quand il est question ici de féminin et de masculin, il n’est pas question de femmes et d’hommes mais de qualités énergétiques, de yin et de yang, et en particulier de réceptivité et d’activité. Il reste que nous n’avons pas de meilleure symbolisation pour l’instant de ces qualités énergétiques que ces termes sexualisés. Et le sort misérable souvent réservé aux femmes sur notre planète me semble justifier une compensation symbolique réaffirmant la prééminence naturelle du féminin.

Il parait en effet de plus en plus clairement que l’Univers est intrinsèquement féminin, comme une grande matrice, un utérus cosmique dans lequel se forme la conscience. Il semble, comme le disait Carlos Castaneda, que les hommes comme je le suis moi-même ne sont, dans notre masculinité, qu’un détail qui permet la perpétuation de la vie – « une colle entre les femmes ». Cela peut être assez agréable pour qui sait jouir des bonnes choses de la vie que de se prêter à ce rôle sans se donner trop d’importance. Le fœtus commence par être féminin, et puis il se spécifie éventuellement en masculin. Les bourdons n’ont dans la ruche qu’un rôle et un temps très limités, marqués par une intensité dans laquelle la masculinité se complait souvent. En disant tout cela, je ne veux en rien diminuer tout ce qui fait la valeur du masculin, au contraire.

Je suis très heureux d’être un homme, et plus fondamentalement, je me considère simplement comme un être humain, avec du masculin et du féminin en moi; ma tâche existentielle est de les unir, de leur permettre de faire l’amour en moi et d’enfanter ce qui dépasse la dualité. Pour cela, il faut que tout ce qui en moi est volonté et force se mette au service de ce qui en moi est féminin, par exemple ma sensibilité et mon intuition. Comme un chevalier servant, il faut que le guerrier en moi s’agenouille devant sa dame et qu’il accepte de descendre de son piédestal, d’aller en bas, en dessous. C’est ce que met en lumière l’hexagramme 11du Yi-King, la Paix :

Il y a paix parce que le ciel (masculin) pénètre la terre (féminin) en allant en-dessous. À l’inverse, quand le ciel est en haut et la terre en bas, nous avons l’hexagramme le plus défavorable du Yi-King (12 Stagnation) car les énergies créatrices s’éloignent l’une de l’autre, le Créateur montant toujours plus haut tandis que le Réceptif descend toujours plus bas. Cela représente bien la situation archétypique dans laquelle nous sommes collectivement après quelques millénaires de patriarcat.

Mais si l’Univers est une matrice, alors on peut emmener un peu plus loin la métaphore des spermatozoïdes. La nature est constante dans ses processus, qu’elle répète avec des effets d’échelle, c’est-à-dire qu’elle reproduit à tous les niveaux de son action. On peut donc penser que nous, les êtres humains et plus largement les êtres doués de conscience dans l’Univers, nous sommes lancés dans la grande course à l’ovule cosmique. Et qu’arrive-t-il quand l’un(e) d’entre nous arrive au but ? Il apparait un nouvel être, ni masculin, ni féminin, réunissant ces deux au-delà de la dualité. Et ce nouvel être sort de la matrice. C’est la naissance d’un Bouddha, c’est-à-dire en fait la naissance de la Conscience, qui n’est ni masculine ni féminine, à Elle-même, à sa « nature-de-Bouddha ». Mais on le sait, l’Éveil n’est pas l’effet d’un effort. Il faut un effort, un immense effort, mais c’est une grâce. L’Univers, Dieu, choisit. Et quand l’un(e) d’entre nous s’éveille, c’est tout l’Univers qui frémit de joie…

Mais alors, quel est ce petit nombre pour qui j’écris ?

Ma foi, si vous êtes parvenu(e) sans impatience à ce point dans ce texte qui commence à être un peu long, vous en faites certainement partie. Alors, d’une certaine façon qui vaut bien mieux que les amitiés Facebook, je crois que nous pouvons dire que nous sommes ami(e)s. Merci, merci. C’est parce que vous êtes présent(e)s dans ce monde que j’écris. Pour vous rencontrer. Pour que nous puissions nous donner la main…

Je n’écris pas pour la masse. Je n’ai rien à vendre et surtout pas un produit manufacturé qui pourrait plaire à tout le monde. Une amie très chère me disait, au début de l’aventure vécue avec ce blogue, que mes articles étaient bien trop longs et touffus, qu’ils réclamaient tout un ensemble de connaissances préalables pour pouvoir les apprécier – « Fais des articles de 500 mots, pas plus, et tu vas intéresser beaucoup de gens », me disait-elle. J’écoute toujours ce qu’on me dit et puis je n’en fais qu’à ma tête, ou plutôt selon mon cœur, après avoir entendu ce que cela répond en dedans. J’ai donc dit à mon amie qu’il y a suffisamment de blogues et de sites avec des articles de 500 mots pour que je n’en ajoute pas. Moi je suis là pour celles et ceux qui sont fatigués des articles de 500 mots et du « payez plus cher pour avoir la version longue », et qui veulent approfondir les sujets que j’aborde. Ils sont certainement moins nombreux que celles et ceux qui se contentent du hors-d’œuvre mais ce n’est pas mon problème.

J’aurais pu ajouter que cela ne prend pas tant des connaissances préalables pour tirer parti de ce que j’écris, mais cela réclame des questions préalables. Des questions vivantes et brûlantes qui se rencontrent avec mes propres questions, que j’expose ici sans prétendre leur apporter de réponse définitive. Je n’écris pas pour celles et ceux qui cherchent des réponses toutes faites, la réponse de machin ou celle de truc, mais qui cherchent, comme je le fais moi-même, leurs propres réponses. J’écris pour le petit nombre qui non seulement se pose des questions mais les vit[3], et qui sont prêt(e)s à aller jusqu’au bout pour trouver les réponses dont ils sont enceint(e)s. Non pas donc ma réponse ou la réponse de Jung. Je n’ai pas de réponse définitive à proposer et même si j’en avais une, il vous faudrait la redécouvrir par vous-même. C’est la différence entre la vérité intérieure et la vérité extérieure. On peut prouver cette dernière par l’expérience scientifique mais il faut éprouver la première par l’expérience intérieure et personnelle, à chaque fois unique et cependant universelle.

Je suis là où je suis, écrivant et parlant, cependant pour porter témoignage que ce chemin vaut la peine d’être marché. Je ne sais pas ce que vous y trouverez. Je suis d’accord avec Walt Whitman qui écrivait :

« Je l'avoue, camarade, je t'ai encouragé sur le chemin et t'y encourage toujours, sans savoir le moins du monde si nous allons gagner ou serons, finalement, totalement vaincus et défaits.»

Il me faut l’avouer, sous la torture du fait terrifiant qui veut que parler des choses spirituelles tient à notre époque de l’obscénité : j’écris pour Elle, pour favoriser Son avènement dans les cœurs. Jung, à la fin de sa vie, envisageait l’avenir lointain qui commence à être notre présent comme étant le temps[4] du retour du Féminin Divin. Il voyait se profiler au loin de grandes catastrophes mais aussi une merveilleuse transformation de l’image de Dieu préfigurant l’accomplissement encore incompréhensible d’un hierogamos, d’un Mariage sacré. Je n’ai pas d’autre ambition que de me mettre au service de cette Grande Vie, qui inclue d’ailleurs la mort dans son alchimie créatrice, et qui va reprendre de gré ou de force ses droits sur cette terre. J’en reparlerai…

On peut déjà voir les signes avant-coureurs de la grande transformation spirituelle dans le renouvellement populaire du mythe chrétien qui place désormais Marie-Madeleine aux côtés du Christ comme étant sa compagne, c’est-à-dire la Fille humaine incarnant l’archétype de l’Amoureuse de la Vérité vivante. Plus avant, on peut envisager toute la portée de ce mouvement en observant ce qui se passe aujourd’hui dans la relation entre le féminin et le masculin, en particulier chez les jeunes qui sont en train de définir un nouveau genre dépassant l’opposition traditionnelle. Je lancerai en l’air cette idée provocante que je développerai un autre jour : et si Jésus était un transsexuel actuellement en plein processus de transformation ?

Je ne suis pas là pour enseigner ou pour prêcher. Mon écriture s’inscrit dans une perspective poétique plus que psychologique ou spirituelle – ces deux dernières positions revendiquant une forme de vérité. Mais notre monde est déjà malade de trop de vérités qui se battent entre elles. Pour ma part, je prends le parti de la Beauté et de l’Amour, et j’emmerde la vérité quand elle n’est pas enracinée dans le cœur…

La seule chose que je peux faire, c’est de partager les fleurs et les pierres précieuses que j’ai ramassées sur mon propre chemin, en espérant que cela vous encourage à marcher le vôtre. Il vient un moment décisif où il faut cesser d’espérer trouver une réponse à l’extérieur, dans ce que dit autrui; alors, on peut continuer à lire et écouter ce que les autres ont à dire mais on sait que l’on ne fait que nourrir une vérité intérieure qui grandit petit à petit, comme un enfant qui apprend d’abord à marcher sur des jambes flageolantes, puis à parler, à chanter, à danser.

« On voit à la démarche de chacun s'il a trouvé sa route. L'homme qui approche du but ne marche plus, il danse... » (Nietzsche).

Vous vous demandez peut-être ce que tout cela peut avoir à voir avec les rêves ? Tout, et rien. Notre vérité intérieure s’exprime, entre autres voies, dans nos rêves. La Déesse est nature, et c’est cette Nature naturante qui réclame son droit en nous, non seulement dans nos rêves et nos symptômes, mais aussi dans les défis collectifs et spirituels que nous nous préparons à affronter. Enfin, je m’intéresse tout particulièrement au Grand Rêve qui cherche à s’incarner à notre époque, dont Jung avait l’intuition et qui est désormais partagé par toutes celles et tous ceux qui veulent croire que nous vivons des temps de Renaissance. Car il ne suffit pas d’avoir une vision, il faut encore la vivre. Une vision non vécue est vaine, mais une vision vécue jusqu’au bout, qui peut donc savoir jusqu’où elle ira ?

Vous l’aurez compris si vous êtes arrivé(e) jusqu’ici : j’écris pour moi, finalement. J’écris pour me vider la tête et le cœur comme on vide une tasse de thé trop remplie, pour pouvoir la remplir à nouveau avec du thé chaud. J'écris pour mieux entendre, en m'en rapprochant, la petite voix qui murmure en dedans : c'est ma prière quotidienne ou presque. Ce petit nombre, c’est donc toujours l’unique que nous sommes, que je suis et que vous êtes – cet unique dont Plotin envisageait l’envolée, « de l’unique vers l’Unique ». Dans le fond, vous le savez, nous ne sommes pas séparé(e)s. Nous sommes Un(e). J’écris pour toi, donc, mon frère ou ma sœur, pour te rencontrer, que nous nous reconnaissions, que nous nous embrassions avec amitié et qu’ensemble, nous formions une chaine tout autour du monde, une guirlande de lumière pour éclairer la nuit dans laquelle, tou(te)s ensemble, nous nous précipitons.

Paix et Amour !



[1] Excusez le langage. Je fais par-là référence à cette petite histoire qui veut que les organes aient eu un débat démocratique pour déterminer qui est leur chef. Le cerveau et le cœur avaient de bons arguments mais c’est l’anus qui l’a emporté en menaçant de bloquer tout le système en se bouchant. Il en va de même avec nos élites qui se croient indispensables…
[2] Tao-Te-Ching, a new english version by Stephen Mitchell (ma traduction). Vous trouverez le texte complet ici: http://jubilarium.blogspot.fr/2015/02/echelle-instable.html
[3] Rainer Maria Rilke, dans ses Lettres à un jeune poète, fournit une indication précieuse sur la façon de vivre nos questions : http://jubilarium.blogspot.fr/2015/03/aimez-vos-questions.html
[4] Christine Hardy, La prédiction de Jung : la métamorphose de la Terre. Éditions Dervy, 2012.

mercredi 6 avril 2016

Une voie jungienne ?


Je ne suis ni psychologue, ni psychanalyste ou psychothérapeute, encore moins psychiatre. Même si j’accompagne régulièrement des personnes dans leur démarche de connaissance de soi en écoutant leurs rêves, mon point de vue est celui de l’analysant plus que celui de l’analyste. Je revendique la position de l’homme ordinaire aux prises avec l’inconscient, même si nous savons bien que personne n’est ordinaire en réalité ; je me différencie de l’approche du spécialiste qui se sert du travail des rêves dans un cadre thérapeutique avec pour vocation de soulager les âmes en peine. Je ne m’inscris pas non plus dans une perspective scientifique avec la visée de parvenir à un fin mot sur la nature de la psyché. Mon approche est beaucoup plus fondamentalement spirituelle, c’est-à-dire liée à la recherche du sens de l’existence. De mon existence.

Ce qui m’intéresse, c’est ce que l’inconscient peut avoir à dire à l'être humain ordinaire que je suis, et que sont la plupart des personnes que je rencontre, à propos de ce qu’il faut bien appeler avec Mme Dolto « la difficulté de vivre ». Qu’a-t-il à nous dire, par exemple, devant la nécessité qui est faite à la plupart d’entre nous de perdre notre vie à la gagner ? Et si Carl Jung compte parmi les étoiles les plus brillantes qui éclairent mon chemin, je m’interroge surtout sur la signification de son œuvre pour l’évolution de notre civilisation occidentale. C’est dans cette double visée, de répondre aux besoins de l’humanité la plus ordinaire et accessoirement d’envisager les formes que pourrait prendre le nécessaire renouvellement de notre mythe collectif, que je me pose depuis longtemps un ensemble de questions :

Y-a-t-il une voie jungienne et, si oui, en quoi est-elle spécifique ? Comment se différentie-t-elle de la plupart des démarches dites spirituelles ? Où conduit-elle ? Que recommande-t-elle et qu’a-t-elle à apporter à l’homme du commun ?

Cette réflexion a été beaucoup alimentée ces derniers temps par la lecture de la correspondance de Carl Jung, où il répondait aux questions d’interlocuteurs les plus divers avec la même bienveillance pour l’analyste ou le théologien que pour une jeune femme qui venait de découvrir ses livres et l’interrogeait sur un rêve.

Alors oui, après des années d’études de ses écrits ainsi que de ceux de ses honorables confrères, et surtout d’analyse et d’observation de mes propres rêves, je crois qu’il y a une voie spécifiquement jungienne. Avec la réserve immédiate que Jung lui-même disait ne pas être jungien et nous encourageait à ne surtout pas nous rassembler derrière sa bannière : il ne voulait pas créer d’école ni édifier un système. Je l’ai déjà dit ailleurs : il a découvert un continent perdu, oublié. Il y a mis le pied et établi une base avancée, et il a invité celles et ceux qui le voudraient à poursuivre l’exploration. Il y a bien une voie partant de là, mais c’est un chemin qui se perd dans la forêt, au-delà duquel tout est ouvert dans un espace où la route s’invente sous nos pas.

Posons tout de suite ce préalable : ce continent était connu par nos ancêtres. Pas tous, mais en particulier celles et ceux qu’on appelait les initiés, qui étaient passés par les Mystères, et aussi les chamans, les alchimistes et autres gnostiques. Jung avait conscience de cette continuité, il l’écrit dans une lettre en 1934 :

« Ce que l’on appelle exploration de l’inconscient dévoile en fait et en vérité l’antique et intemporelle voie initiatique. La doctrine de Freud est une tentative d’ensevelissement pour se protéger des dangers de la "longue route", seul un chevalier risquera la "queste et l’aventure" ».

Nous voilà prévenus : la voie jungienne, si l’on peut se risquer à définir un tel oxymore, est une longue route et une aventure. Mais si on laisse de côté toute la théorie jungienne avec ses concepts d’inconscient collectif, d’archétypes, d’ombre, d’anima et d’animus, de Soi et d’individuation – ce à quoi on a tendance à résumer Jung pour élaborer un autre système conceptuel –, quelle est la portée pratique de son œuvre ? Que recommande-t-il à celles et ceux qui veulent s’aventurer aujourd’hui sur cette « antique et intemporelle voie initiatique » ?

J’ai relevé quatre principes directeurs qui me semblent tracer un chemin qu’on peut dire spécifiquement jungien, même si on les retrouve dans différentes traditions spirituelles – il n’est en aucun cas question de se les approprier, car Jung offre simplement une reformulation en termes modernes d’une sagesse qu’on retrouve, une fois qu’on peut la reconnaitre, partout. C’est ce qui fait pour moi que son apport est inestimable à notre époque : plutôt que de nous infliger une construction intellectuelle ou dogmatique de plus – un « jungisme » –, il donne à qui étudie[1] sérieusement son œuvre les clés pour apprécier la richesse de tous les systèmes symboliques, toutes les visions spirituelles, sans tomber pour autant dans le piège du syncrétisme, mais en voyant le fil d’or qui les relie.

Le premier de ces principes réclame qu’on aborde tout ce qui se présente à nous avec une attitude intérieure que Jung qualifiait de religieuse. Nous parlerions aujourd’hui plutôt d’une attitude spirituelle car nous confondons religion et confession religieuse, mais le terme de « spiritualité » n’était pas dans le vocabulaire de l’époque de Jung. Cependant la définition qu’il donne de la religion vaut qu’on s’y arrête car il s’agit pour lui d’une attention scrupuleuse aux moindres mouvements de l’âme. Laissons de côté la discussion métaphysique de l’âme, il est question ici simplement de la psyché et de tout ce qui se passe en elle, qu’il s’agisse des rêves, des imaginations et des pensées qui viennent inopinément, des humeurs qui fluctuent sans raison, des émotions qui nous saisissent et des impulsions qui nous prennent, incluant aussi les signes et les synchronicités que nous pouvons observer autour de nous.

La première recommandation de Jung est donc simplement de s’ancrer dans une attention de tous les instants aux moindres fluctuations de nos vies intérieures. On ne parlait pas encore à son époque de pleine conscience (mindfulness) mais il s’avère que le développement d’une telle attention implique de s’enraciner dans le moment présent, ce qui est précisément le but de ces techniques de méditation. Jung n’en fait pas mention, mais plusieurs analystes jungiens contemporains, dont Marion Woodman, insistent dans le même sens sur l’importance de la conscience du corps. Pour Jung, ce n’est pas l’âme qui est dans le corps, mais c’est le corps qui est dans l’âme, sa partie visible. En enracinant notre attention dans le corps, nous retrouvons à chaque fois le plus court chemin vers l’instant présent, à partir d’où nous pouvons observer notre mental et tout ce qui se passe en nous…

Il y a là un point remarquable qui est rarement souligné à propos de Jung : toute son œuvre tourne autour de ce qu’il convient d’appeler, à défaut d’une meilleure expression, le mystère de Dieu. Mais le Dieu de Jung n’est pas une abstraction théologique ; seule lui importe l’expérience du numineux qui est la marque du Divin. Il s’est intéressé à l’image vivante de Dieu dans la psyché, et non aux énoncés philosophiques à ce sujet. Or Edinger, grand spécialiste de la dimension religieuse de l’œuvre de Jung, fait remarquer qu’il y a une différence essentielle entre le Dieu des divers monothéismes et le Divin qu’envisageait l’Antiquité. Pour les anciens, Dieu n’était pas un concept dont on pouvait discuter l’existence et ce qu’il mange au petit-déjeuner, mais une évidence manifeste dans les phénomènes. Ainsi s’agenouillaient-ils devant un arc-en-ciel, une étoile filante ou la beauté d’un être en reconnaissant simplement qu’il y avait là quelque chose d’au-delà du monde qui transparaissait, au travers du phénomène. Et c’est là qu’apparait la profonde originalité spirituelle de Jung dans notre époque, car il a compensé son refus de spéculer sur le mystère ultime en s’attachant à le reconnaitre dans les images vivant dans la psyché. Ce faisant, il a bouclé une grande boucle spirituelle en nous ramenant à l’attitude première de nos ancêtres, qui consistait en porter une attention scrupuleuse aux moindres manifestations de la transcendance dans le monde et dans l’être humain.

Le second principe tient dans une affirmation qui a d’immenses conséquences : « La psyché est images ». La voie jungienne n’est pas intellectuelle ou fondée sur une discipline réclamant un effort pour se surpasser ou se maîtriser de quelque façon ; c’est une voie dite « humide », par contraste avec la sécheresse de l’esprit et de l’intellect, qui coule pour l’essentiel de source avec le flot des images intérieures, et avec les émotions qui leur sont associées, l’énergie psychique que recèlent les images. Il ne s’agit même pas tant de comprendre les images que de se laisser toucher et travailler en profondeur par elles. Ce n’est pas seulement qu’une image vaut mille mots, comme le dit le proverbe. Les concepts de la pensée servent à manipuler le connu, mais les images médiatisent l’inconnu : un symbole, c’est une image vivante dont la signification entière demeure dans l’inconscient et ne peut être approchée directement. Mais on peut la ressentir dans l’émotion qui remue en nous quand on contemple l’image. Et Jung, en quelques mots, nous donne la méthode et la direction du travail des images :

« Dans la mesure où je parvenais à traduire les émotions qui m’agitaient, c’est-à-dire à trouver les images qui se cachaient dans les émotions, la paix intérieure s’installait. »

Le Nord magnétique sur notre boussole, tandis que nous cheminons sur la voie jungienne, est donné par la mesure de notre paix intérieure. Il peut sembler surprenant que Jung indique que l’image est dans l’émotion, et non l’inverse, mais on peut l’observer dans la pratique. Par exemple, il m’est arrivé récemment de me sentir un peu bizarre, incertain et mal à l’aise en sortant d’une rencontre professionnelle; en prenant le temps dans la soirée d’écouter ce qui se passait, une image m’est venue à l’esprit, qui m’a montré mon interlocuteur comme un chat guettant une souris, et soudain l’émotion s’est dissipée avec un sourire. L’inconscient a tout de suite proposé une direction à l’énergie de la situation en me montrant la souris enfilant des gants de boxe.

Le troisième principe consiste à laisser advenir. Quoi qu’il arrive, à l’intérieur comme à l’extérieur, il ne sert à rien de s’y opposer. Au contraire, il s’agit d’aller avec ce qui est là, quoi que ce soit, simplement parce que c’est l’énergie de l’instant présent. Ce n’est pas bon ou mauvais en soi, cela dépend toujours de ce que nous en ferons en conscience. Le chemin s’ouvre en le laissant advenir. Il n’y a pas de problème insoluble, il n’y a que des situations qui évoluent naturellement en suivant la pente de leur énergie. Alors les problèmes ne sont pas résolus mais ils sont dépassés.

« Le "laisser advenir", l’action non agissante, l’abandon de Maître Eckhart, est devenu pour moi la clé permettant d’ouvrir toutes les portes qui mènent à la voie : dans le domaine psychique, il faut pouvoir laisser advenir. C’est pour nous un art véritable auquel quantité de gens ne comprennent rien ; leur conscient ne cesse d’aider, de corriger et de nier, de multiplier les interférences et, dans tous les cas, il ne peut laisser en paix le pur déroulement du processus psychique. La tâche serait assez simple, si la simplicité n’était ce qu’il y a de plus difficile. »

Jung aimait beaucoup taquiner ses visiteurs. Il arrivait qu’il les teste en laissant tomber une allumette enflammée dans un cendrier rempli de brindilles et de papier, qui s’enflammaient alors vivement. Quand son interlocuteur réagissait en tentant d’éteindre le feu, Jung rugissait : « Do not interfere ! ». N’interférez pas. Jung recommandait de ne pas interférer avec la vie des autres, et même avec notre propre vie, de laisser être ce qui est et d’aller avec le flot naturel des choses. On retrouve là très précisément la notion du non-agir (wu-wei) du taoïsme et du bouddhisme chan. Cette attitude réclame un profond lâcher-prise et une confiance, ou mieux une foi, à toute épreuve, car elle amène à vivre notre vie « non en suivant un plan conscient ou un design pré-arrangé mais comme quelqu’un qui suivrait le vol d’un oiseau »[2].

La voie jungienne est un chemin sinueux. Ce n’est pas une voie droite qu’on pourrait tracer au cordeau, mais bien au contraire une voie circulaire, évoluant en spirale autour d’un centre caché. Elle inclut tous les aspects de l’existence, et en particulier l’inéluctabilité des conflits et de la souffrance. Jung propose un modèle énergétique de la psyché, or dès lors qu’on parle d’énergie, il est question de la tension entre des polarités énergétiques opposées. Pour Jung, il est inévitable que nous soyons confrontés à des collisions de devoirs ou de besoins, et que nous soyons déchirés entre des exigences contraires. Un conflit typique est le besoin de se donner du temps pour soi tout en étant dévoué(e) aux autres, ou d’accorder la place qui lui revient à notre vie intérieure au milieu des exigences professionnelles, sociales et familiales. Jung émet sur ce point une recommandation très précise : il s’agit de supporter la tension entre les contraires jusqu’à l’apparition d’un troisième terme, d’un dépassement du conflit.

« En supportant en nous les opposés, nous pouvons nous exposer à vivre notre humanité… Nous devons comprendre que le mal est en nous; nous devons risquer notre vie pour avoir la vie, alors elle se colore, autrement on pourrait aussi bien lire un livre… »

Au fond, il s’agit de l’ancienne voie du milieu que bien des sages ont arpenté avant Jung. La voie du milieu n’est pas rectiligne, elle implique bien souvent d’aller avec le mouvement des contraires. Elle nous permet d’accepter que nous sommes faits de contradictions intimes, de dualités. Elle amène à envisager que toute chose a du "bon" et du "mauvais", et de se rappeler en toute circonstance que si on ne voit qu’un côté des choses, c’est que l’autre nous est caché. La conscience est obligée de s’élargir pour contenir les deux côtés d’un conflit et développer une vision plus large. Dans une lettre à une femme déchirée entre ses obligations familiales et son investissement dans une vie spirituelle active, Jung écrivait :

« L’un et l’autre doivent être. Il n’y a pas à trancher, mais simplement à supporter patiemment les contraires, qui sont en fait caractéristiques de notre nature. Vous êtes vous-même un contraire, furieux en lui-même et contre lui-même, qui finit par fondre ses substances incompatibles, la féminine et la masculine, dans le feu de la souffrance pour construire quelque chose de solide et d’immuable – ce qui est le but de la vie. On est crucifié entre les contraires et on subit un supplice jusqu’à ce que la troisième figure l’emporte. »

Jung ajoute en conclusion de cette lettre quelque chose dont, outre un rappel au premier principe, ressort selon moi la spécificité de la voie jungienne : « Ne doutez pas de la justesse de vos deux visages et laissez advenir ce qui doit advenir. […] Ce conflit apparemment insupportable est la preuve de la justesse de votre vie. Car une vie sans contradiction intérieure est soit une demi-vie, soit une vie dans l'au-delà – une vie cependant réservée aux anges. Mais Dieu préfère les hommes aux anges. » Un certain idéalisme peut en effet porter à croire que ce cheminement devrait conduire à une libération de la souffrance « par le haut », en échappant enfin dans quelque ciel idéal aux pesanteurs de la vie terrestre. Mais la voie jungienne est une voie d’incarnation, qui endosse la contradiction et le conflit intérieurs comme étant créateurs de la plus haute valeur, la conscience.

Ainsi Jung dit-il à propos de sa propre aventure d’individuation :

« Le voyage du pays des nuages à la réalité a duré longtemps. Dans mon cas, le cheminement du pèlerin a consisté en l’obligation de descendre un millier d’échelles avant que je puisse toucher à la petite motte de terre que je suis. »

Nous pouvons donc dire que la voie jungienne est celle d’une philosophie au sens traditionnel d’un art de vivre et d’un amour de la sagesse, où celle-ci se révèle être ce qui tient les contraires ensemble. Ce n’est pas une voie populaire, une autoroute balisée pour le plus grand nombre, car elle requiert d’apprendre à descendre dans l’obscurité : « On n’atteint pas l’illumination en invoquant des êtres de lumière mais en rendant l’obscurité consciente. ». Et en particulier, elle requiert d’apprendre à endurer la souffrance, sans glorifier celle-ci mais en l’acceptant :

« L’être humain doit gérer le problème de la souffrance. L’oriental cherche à supprimer la souffrance en s’en débarrassant. L’homme occidental essaie de supprimer la souffrance par la drogue. Mais la souffrance doit être surmontée et la seule façon de la surmonter est de l’endurer. »

Il y aurait beaucoup plus à dire à partir de là pour rendre justice à tous les aspects de cette voie. On ne saurait oublier, par exemple, que le travail intérieur requiert d’être en relation et de se confronter au mystère de l’amour ainsi qu’aux subtilités du transfert – « alpha et omega de la méthode ». Il faudrait parler aussi de l’alchimie, des synchronicités et du Yi-King, etc. Cependant, pour faire ici le tour de mon sujet, il faut surtout souligner que la voie jungienne ne tend pas vers une perfection mais vers la complétude, l’intégration sur terre de la totalité de notre être. Elle endosse ainsi entièrement l’obscurité, le doute et l’errance :

« Dans la quête de la vérité, il n’y a nulle part de certitude absolue. Le doute et l’incertitude sont les inévitables composantes d’une vie complète. Celui-là seul qui est capable de perdre réellement sa vie la gagnera. Une vie "complète"  n’est pas faite d’une complétude théorique, mais de ce que l’on accepte sans réserve la destinée précisément dans laquelle on se voit impliqué, que l’on tente d’y introduire un sens et de créer un cosmos à partir du désordre chaotique où l’on est né. Si l’on vit la vie d’une façon totale, on se retrouve sans cesse dans la situation où l’on pense : "C’est trop, je ne peux plus le supporter". Alors il faut répondre à la question : "Est-ce que je ne peux vraiment plus le supporter ?" ».

C’est enfin une voie solitaire, où on peut avoir beaucoup d’ami(e)s, dont des sages et des poètes depuis longtemps disparus, mais qui s’avèrent tout proches dans l’éternité. C’est une voie strictement individuelle, car « il faut être seul pour découvrir ce qui nous porte » quand plus aucune béquille ne s’offre à nous. Ce ne saurait être une voie collective, dans laquelle on pourrait cheminer en groupe ou en congrégation, avec un drapeau et bientôt une église où on révèrerait Saint Jung. Dès lors où on en fait un quelconque « machin » collectif qui pourrait offrir une panacée universelle bientôt mise en marché, on a perdu l’essentiel de ce qui fait ce chemin. C’est pourquoi j’écarte ici, dans cette présentation de la voie jungienne, tous ces oripeaux extérieurs qui font qu’on parle surtout, concernant le Jung spirituel, de son intérêt passionné pour l’alchimie. Le chemin qu’il a ouvert est une voie alchimique, cela est bien certain, dans le sens de la recherche de la transformation du plomb, lourde obscurité, en or, lumière consciente. Mais il est facile de se perdre dans une spéculation intellectuelle ou ésotérique autour des images alchimiques et, encore une fois, de passer à côté de l’essentiel, c’est-à-dire le sens profond de cette alchimie.

Celle-ci nous ramène à la valeur profonde de l’incarnation, mettant en lumière un dernier point : la voie jungienne est une voie profondément « chrétienne », qui vise d’une certaine façon à libérer le Christ des formes extérieures du christianisme, tout comme les alchimistes s’employaient à libérer l’âme emprisonnée dans la matière. Cela ne veut pas dire qu’elle soit fermée aux autres traditions spirituelles, bien au contraire, mais elle est enracinée dans la continuité de l’histoire de l’Occident spirituel. Il faut se rappeler que l’œuvre de Carl Jung est dans une grande mesure la réponse qu’il a donnée à la crise de foi de son père, le pasteur Paul Jung. Or, tout le travail de Jung tourne finalement autour de la relation que l’individu aux prises avec la vie matérielle peut avoir avec le Sens transcendant qui rachète, ou « sauve », cette vie en lui donnant valeur et sens. La voie jungienne n’est pas une voie ascendante vers cette valeur suprême mais, encore une fois, c’est un chemin d’incarnation du Sens dans l’existence, incluant sa descente parmi nous, la crucifixion entre les contraires et la nécessaire Résurrection. C’est alors jusqu’à notre souffrance qui prend sens en s’avérant ne pas être « notre », mais la souffrance du Soi illimité s’incarnant dans les limites du petit être que nous sommes. Et c’est, dès lors, une voie d’amour, car seul l’amour permet de tenir les contraires ensemble pour découvrir ce qui les transcende, et d’honorer dans un même souffle notre humanité dans ses limites et la grandeur du mystère qui s’y manifeste, s’y révèle...

Mais nous touchons là à l’extrémité de ce qui peut être dit de cette voie jungienne, car s’il est bien certain que l’amour est au centre de celle-ci, nous n’en saurions rien dire de valable. Il suffira ici de simplement rappeler la formule de Paul dans la première lettre aux Corinthiens : « Si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien », et il n’est rien pour éclairer le chemin, alors à quoi bon parler d’une voie ?

En conclusion, je dirais que si, par la grâce d’un joyeux paradoxe, il y a bien une voie jungienne, la pire erreur que nous pourrions commettre à son sujet serait d’ériger Jung en maître spirituel, et de faire de la voie qu’il a ouverte une impasse clôturée par une nouvelle chapelle. Jung lui-même était un médecin et un chercheur passionné, qui a vécu jusqu’au bout l’aventure d’individuation à laquelle il était appelé, mais il s’est gardé – et Marie-Louise Von Franz souligne que là est sa grandeur – de se poser en fondateur d’une nouvelle religion. Au fond, la figure de Jung elle-même n’a que peu d’importance, si ce n’est qu’il a jeté un pont entre notre modernité et la tradition spirituelle de nos ancêtres, lui offrant par là une possibilité de renaissance dans de nouvelles outres. Mais nous devons garder à l’esprit que le Jung auquel nous pensons est une création de notre esprit qui ne saurait saisir la réalité vivante de l’homme qu’il a été. Il y a là donc une autre projection qu’il faut à son tour écarter, au risque sinon que la statue que nous érigerions à l’effigie de Jung ne nous bouche la vue et ne nous cache la voie toujours ouverte. Voie éternelle, dont le Tao-të-king dit qu’elle est celle-là même par laquelle vont les étoiles depuis le commencement des temps :

« L’homme suit la terre.
La terre suit le ciel.
Le ciel suit le Tao.
Le Tao ne suit que lui-même. »[3]



[1] Il ne suffit pas d’étudier intellectuellement. Il faut vivre et expérimenter en profondeur.
[2] Laurens Van Der Post
[3] À ces mots font écho ceux de Nietzsche : « Ne suis fidèlement que toi-même, alors tu me suivras. »