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samedi 15 avril 2017

La voie du rêve


À l’occasion de la publication du 100ème article de ce blogue, j’ai voulu tenter de préciser quelle est cette « voie du rêve » que je présente ici sous différents angles. Quand j’ai ouvert cet espace en octobre 2013, j’ai proposé comme introduction une présentation[1] qui se voulait poétique et cependant exacte de cette voie – la relisant près de 4 ans après, je n’ai non seulement rien à y redire mais j’y trouve l’essentiel de ce que je pourrais dire encore aujourd’hui. En particulier, mon texte y est encadré par deux citations qui inscrivent précisément ma démarche dans la continuité des deux influences majeures qui en dessinent les contours. À tout seigneur, tout honneur, je cite donc pour commencer Mencius, un philosophe chinois du IVème siècle avant Jésus-Christ :

« Celui qui va jusqu'au bout de son cœur connaît sa nature d'être humain. Connaître sa nature d'être humain, c'est alors connaître le ciel. »

Mencius est un penseur qui est resté dans l’Histoire car il croyait en la bonté fondamentale de l’être humain. Il voyait la preuve de cette bonté intrinsèque au cœur humain dans le fait qu’aucun de nous ne saurait rester indifférent en voyant un enfant tomber dans un puits. Au-delà de cette prémisse essentielle sur laquelle je reviendrai plus loin, Mencius définit précisément ici le seul but que peut se donner la voie du rêve, sa destination. Il rejoint là l’injonction gravée à l’entrée du temple de Delphes qui avait impressionné Socrate :

Γνῶθι σεαυτόν

C’est du grec ancien, qui se prononce : « gnothi seauton » et signifie « connais-toi toi-même », à quoi la tradition ajoute : « et tu connaîtras l’Univers et les dieux ». Mencius ne dit pas autre chose quand il indique, certainement d’expérience, que connaître sa propre nature c’est connaître le ciel, c’est-à-dire métaphoriquement, l’illimité. Dans l’esprit des anciens chinois, le Ciel est aussi le principe Créateur, pur Yang qui épouse la Terre, pure Yin. Mencius suggère donc que la connaissance de notre nature d’être humain nous conduit à la totale liberté qui va avec le fait de connaître le principe créateur de notre existence.

Mais comment se connaître soi-même dans cette nature ?

C’est ce que dit clairement la seconde citation, qui vient d’une lettre de Carl Jung à un de ses amis à qui il partageait en 1932, sous le sceau de la confidence, quelque chose de son expérience intérieure :

« Ce que l’on appelle exploration de l’inconscient dévoile en fait et en vérité l’antique et intemporelle voie initiatique. [...] seul un chevalier risquera la ‘queste et l’aventure’. »

Je ne m’étendrai pas ici sur l’importance centrale de Carl Jung dans ma propre recherche car je l’ai déjà fait en de multiples endroits. Je me défends d’être « jungien » car lui-même n’a jamais voulu créer une école et c’est finalement l’insulter que de se calfeutrer intellectuellement dans un « jungisme » au lieu de risquer la « queste et l’aventure » de ce qu’il a appelé l’individuation, c’est-à-dire d’être l’unique que chacun de nous est. Cependant, la voie du rêve est certainement une voie jungienne[2], qui s’inscrit dans le prolongement de son œuvre immense. Que dire alors de Jung ici ? Nous lui devons d’avoir jeté un pont entre notre modernité déracinée et les anciens enseignements, que ce soient ceux de l’alchimie, de la gnose ou encore de l’Orient mystique. Comme le souligne Pierre Trigano dans un ouvrage remarquable[3], la plus grand (re)découverte de Jung est certainement la réalité du Soi, c’est-à-dire du centre transcendant de la psyché qui œuvre sans trêve à concilier « les composantes multiples contraires decelle-ci en une totalité harmonieuse ». Ce Soi a reçu beaucoup de noms, par exemple celui de Dieu ou encore du Fond de l’Être (ungrund), le Je Suis dont les archétypes de l’inconscient collectif et la conscience émanent. Jung lui-même a beaucoup moins d’importance que le Soi qui s’est servi de Jung, mais non seulement de lui, pour se manifester à notre époque.

Ce que l’on ignore souvent de Jung, c’est qu’il envisageait la nécessité pour l’Occident de créer son propre yoga, et qu’il voyait dans sa psychologie des profondeurs une première pierre qu’il apportait à cet édifice. Mon mentor et ami Nicolas Bornemisza a repris le flambeau de cette ambition en développant ce qu’il a appelé le « yoga psychologique », ou plus récemment le « yoga de l’individuation », qui reconsidère la psychologie de Jung dans la perspective d’une voie de libération analogue au yoga oriental. Je suis moi-même un adepte de ce yoga psychologique, et la voie du rêve doit beaucoup aux travaux de Nicolas Bornemisza. Il a selon moi accompli la jonction essentielle en montrant qu’il est possible d’orienter le travail des rêves et l’imagination active dans une direction différente que celle définit par le cadre de la psychothérapie occidentale, pour revenir à la source du « soin de l’âme » dans sa recherche d’une libération de la souffrance. Ainsi est-il possible de reformuler les quatre nobles vérités du Bouddha dans un vocabulaire jungien :

1.            La souffrance est inévitable.
2.            La souffrance procède de l’inconscience (ignorance).
3.            Il est possible de se libérer de la souffrance et de l’ignorance.
4.            La voie de l’individuation consciente offre un chemin hors de la souffrance.

Quant au lien entre Jung et le Bouddha, ou encore avec la Chine ancienne dont Mencius est ici le représentant éclairé, j’aime rappeler ce qu’on peut lire dans le journal d’Ira Progoff, qui avant d’être l’auteur de la méthode dite du Journal Intensif, était un disciple de Jung. Un jour, il lui a demandé: « Supposez que vous soyez affranchi de toutes les difficultés liées au fait de trouver une formulation intellectuellement satisfaisante de vos méthodes; supposez que vous puissiez les formuler sans tenir compte des mauvaises interprétations et du mauvais usage que pourrait en faire autrui; supposez que vous puissiez les formuler d'une manière qui soit fidèle à vos impressions les plus authentiques à ce sujet, qu'en serait-il ? »

« Ach ! fit Jung, ce serait trop drôle. Ce serait du pur zen. »

Au travers de l’étude et de la pratique du yoga psychologique, j’en suis venu à la conclusion que l’immense apport de la psychologie de Jung n’est pas tant de fournir un système d’explications ou une carte détaillée du processus d’éveil de la conscience, qu’un vocabulaire et des outils conceptuels permettant d’intégrer toutes les traditions spirituelles dans une perspective résolument occidentale, c’est-à-dire ancrée dans notre modernité scientifique sans transiger avec des croyances d’un autre âge ou d’une autre culture. Les notions d’inconscient collectif, d’archétypes et d’individuation, par exemple, fournissent un modèle conceptuel qui permettent d’approcher aussi bien le gnosticisme que le chamanisme, le bouddhisme zen ou le soufisme, sans perdre notre enracinement dans la culture philosophique occidentale. Mais il convient d’être très prudent dès que l’on manipule des concepts car on peut leur faire dire n’importe quoi. Ainsi, l’écrivain Han Ryner fait-elle de ce qu’elle appelle « individuation » le moteur d’une idéologie du « seul contre tous » qui va à l’inverse de ce que Jung voulait exprimer par ce terme. Quant à la notion d’inconscient, elle est généralement très mal comprise comme renvoyant à la poubelle freudienne de la conscience. C’est encore l’Orient, qui a quelques milliers d’années d’avance sur nous en matière de connaissance de soi, qui définit le mieux de quoi il est question, ici dans les mots de l’enseignante tantrique de Daniel Odier :

« Ce que vous appelez inconscient, nous l’appelons Conscience des profondeurs et c’est le champ que nous ne cessons d’ensemencer par nos actes qui n’ont pas atteint à la spontanéité. Lorsque nous méditons, nous laissons reposer toute la jarre qui contient la Conscience, inconscient ou Conscience des profondeurs compris. Dans la vie impulsive, cette jarre est sans arrêt secouée et obscurcie. La boue et l’eau claire sont parfaitement mélangées, ce qui rend tout examen du contenu impossible. Lorsque nous méditons, nous cessons d’agiter la jarre et nous la déposons devant nous. Peu à peu, l’eau s’éclaircit et les semences profondes affleurent à la surface. C’est ce qui rend parfois le processus méditatif si douloureux. Il remonte des semences que nous ne voulons pas voir en nous ou dont nous ne soupçonnons pas l’existence. Peu à peu, le contenu de la Conscience de tréfonds apparaît à la surface du conscient et le contenu s’épure. En méditant, nous acceptons d’ouvrir la jarre et d’écumer tout ce qui apparaît à la surface de l’eau. Si parallèlement, nous accédons à la spontanéité, nous n’ensemençons plus la Conscience des profondeurs et peu à peu, le cycle est rompu. »[4]

La voie du rêve est une voie qui embrasse toutes les traditions spirituelles et ne se limite à aucune d’elle. J’ai pour ma part une affection personnelle pour le mouvement dit du Dharma-Gaïa, émergence contemporaine en Amérique du Nord qui fait se rejoindre la pratique de la méditation sous toutes ses formes (Dharma) et la vision chamanique des peuples premiers (Gaïa). Mais Dharma et Gaïa ne dessinent pour moi que l’axe horizontal du mandala spirituel dans lequel j’inscris ma démarche. L’axe vertical s’enracine dans la psychologie des profondeurs de Jung, pour les raisons que j’ai indiquées précédemment, et s’élève jusqu’à la gnose intemporelle. S’il est d’ailleurs encore une influence dont j’oserai me réclamer pour tenter d’expliciter l’orientation de la voie du rêve, ce sera celle du Christ gnostique qui parle dans l’Évangile de Thomas et dit (logion 2):

« Que celui qui cherche ne cesse de chercher jusqu’à ce qu’il ait trouvé. Quand il aura trouvé, il sera bouleversé, et étant bouleversé, il sera émerveillé et régnera sur le Tout. »

Au fond, Yeshua ne dit pas autre chose ici que Mencius. Il précise simplement quelles sont les étapes de la recherche : il convient d’aller tout d’abord au bout de celle-ci, c’est-à-dire au bout de son cœur, disait Mencius. Alors, il se produit un renversement de perspective qu’on ne peut désigner que comme un bouleversement, et au-delà de celui-ci, l’émerveillement. Reigner sur le Tout, c’est une autre façon de connaître l’univers et les dieux, pour reprendre la formulation grecque. Ce bouleversement, cet émerveillement et cette libération, c’est ce que l’Orient a désigné comme étant le Satori, l’éveil de la conscience à sa véritable nature. Et voilà ce que dit Carl Jung de son propre travail :

« Je considère de mon devoir de montrer à l’Européen où se trouve, chez nous, l’entrée vers cette ‘route la plus longue’ qui mène au Satori et de quelles embûches est semé ce sentier sur lequel, chez nous, seul un petit nombre de grands hommes se sont aventurés. »

Je suis convaincu pour ma part que ce qui était réservé à quelques « grands hommes » (et grandes femmes) dans le passé est maintenant une nécessité de nature collective pour beaucoup d’entre nous. Disons-le ainsi : si nous ne nous éveillons pas, et vite, nous allons droit dans le mur. À toute allure. Il se peut même que l’urgence spirituelle que ressentent beaucoup de gens aujourd’hui soit en fait un signe annonciateur de l’agonie, de la même façon qu’il arrive aux personnes qui reçoivent un pronostic fatal à brève échéance de soudain d’éveiller à la beauté de la vie, à la merveille de vivre. 

Mais tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, n’est-ce pas ?

La voie du rêve est donc l’incarnation de mon espoir personnel de voir finalement triompher le sens sur le non-sens. Je pense en disant cela aux mots de Jung disant : « J’ai l’espoir anxieux que le sens l’emportera et gagnera la bataille. ». Je n’ai pas pour ma part la prétention absurde d’ouvrir une nouvelle voie spirituelle. Rien ne me parait plus ridicule que l’infatuation de ces égos qui prétendent créer une nouvelle méthode et oublient que nous avons déjà trop de méthodes, de techniques et de stratagèmes qui nous permettent d’éviter l’essentiel, qui seul importe. Il faut nous souvenir de ce que la sagesse chinoise expliquait il y a déjà longtemps : « la bonne méthode entre les mains du mauvais homme donnera de mauvais résultats ». L’obtention du résultat souhaitable n’est donc pas une question de méthode. Le mauvais homme, ici, est l’homme dont l’intention n’est pas juste. Et l’adage chinois de préciser que « la mauvaise méthode entre les mains du bon homme donnera de bons résultats ».

On en revient à Mencius : qu’avons-nous dans le cœur ?

Ce n’est qu’en allant au bout de ce cœur que nous le saurons. Et comme Mencius le supposait, nous constaterons alors que nous avons tous un bon fond, que l’être humain que nous sommes est fondamentalement bon. Ce qui le rend parfois mauvais, c’est la souffrance… et ceci étant posé, la nature du travail requis devient évidente : il s’agit pour chacun(e) de nous de transformer la souffrance en conscience pour éviter de la propager sinon en violence. Or cette transformation de la souffrance en conscience est un processus naturel. À chaque fois que nous avons un rêve, c’est que quelque chose qui est inconscient cherche à devenir conscient, et prend forme d’images de rêve pour commencer à intégrer la conscience. La « méthode » est donc très simple : elle consiste en ne rien faire mais de se laisser travailler par le mouvement intérieur de la psyché autonome, et d’être simplement entièrement présent au travail intérieur du rêve par lequel la conscience est en train, en chaque instant, de se déployer, de se créer. C’est, ainsi que je l’ai expliqué en différents endroits, une voie méditative[5].

Peut-être aurez-vous remarqué que je ne parle pas de « la voie des rêves », mais de la voie du rêve, et peut-être vous demandez-vous alors de quel rêve il s’agit. Bonne question. Quand j’ai choisi le nom de ce blogue, je l’aurais volontiers appelé « la voie des rêves » mais c’est là le titre d’un des livres de Marie-Louise Von Franz, parmi les meilleures présentations du travail des rêves dans la perspective de la psychologie des profondeurs. J’ai alors intuitivement choisi de m’en tenir au rêve singulier, et par là, sans que ce soit encore parfaitement clair à mon esprit, de restreindre mon propos au grand rêve dans lequel nous vivons en permanence, notre rêve d’une existence séparée. Déjà, dans mon texte initial, je parlais de la nécessité de « traverser le rêve » pour arriver à se connaitre. Mais ce que je voulais dire par là n’était encore qu’une intuition qui allait prendre forme au travers de la centaine d’articles qui ont suivi. Au fond et au risque de me répéter, l’idée qui m’anime là est simple :

Le véritable intérêt du travail des rêves, quand il n’est pas instrumentalisé par la psychothérapie ou inféodé à des buts utilitaires qui le détournent de son véritable sens, est de nous permettre d’étudier le fonctionnement de ce qu’on peut appeler, avec l’Orient, notre mental. Le mental est cet ordinateur biologique qui produit sans cesse des images (cerveau droit) et des pensées (cerveau gauche) pour représenter la réalité vécue en chaque instant. Les images nous portent bien souvent des informations fort utiles pour équilibrer la logique souvent fermée de nos pensées – un premier objectif de ce travail est donc simplement d’équilibrer la droite et la gauche en nous pour utiliser tout notre cerveau, notre « féminin » réceptif comme notre « masculin » actif. Mais cela va plus loin. Dans notre représentation de la réalité, il y a toujours des mémoires sur lesquelles nous nous appuyons pour appréhender le réel à partir d’une base connue, et une créativité inhérente à la psyché qui cherche toujours à amener du nouveau (plus de conscience) dans notre façon de répondre à ce qui est. Nous pouvons ainsi apprendre à distinguer ce qui tient de la réaction (re-action, répétition) de la création, et nous accorder au mouvement créateur de notre vie. Dès lors, nous goûtons la liberté d’être intégralement cela que nous sommes et la paix d’être entièrement réconciliés avec tous les aspects de notre existence.

Plus fondamentalement encore, nous pouvons enfin par-là devenir conscient du rêve dans lequel nous vivons, c’est-à-dire des projections mentales qui nous permettent d’appréhender le réel mais qui nous le voilent en même temps. Il s’agit au fond de retourner l’attention vers la source intérieure de la conscience relative, au lieu de se perdre dans les objets de cette conscience. Alors, les rêves nocturnes ou les images intérieures qui nous viennent en imagination active apparaissent être comme des pierres de gué qui nous permettent de traverser la rivière de notre rêve mental, car ils sont issus de la conscience des profondeurs qui cherchent à émerger hors du voile de notre mental. Dès lors, la véritable valeur du travail du rêve ressort : c’est une recherche de la nature de la conscience qui s’opère par-là, dans laquelle la conscience apprend à se différentier du mental. Ou pour le dire autrement, c’est une étude approfondie de la prison dans laquelle nous sommes enfermés, pour trouver le moyen d’en sortir. Mais il apparaît en bout de ligne qu’il n’y a pas lieu d’entretenir la moindre dualité : le rêve même qui nous enferme est cela même qui nous libère. Le mental n’avait pas de réalité propre et était simplement une fonction de la conscience dans un stade transitoire de sa croissance, comme l’œuf l’est pour l’oiseau.

Il s’agit donc, encore une fois, en traversant le rêve de notre existence, d’aller au bout de notre cœur. Or le cœur a pour fonction d’aimer. Il s’agit d’aller au bout de notre amour, de ce qui nous donne le goût de vivre, ce qui fait battre notre cœur. La voie du rêve est, comme le disait Carlos Castaneda, « un chemin qui a du cœur »… Et il s’agit par là de trouver cet Amour qui nous fait vivre au-delà de la dualité entre l’attachement et l’aversion. Nul n’en a selon ma connaissance mieux parlé que le 3ème patriarche du T’chan, l’ancêtre chinois du bouddhisme zen, qui disait :

« La grande Voie n’a rien de difficile,
Mais il faut éviter de choisir !
Soyez  libéré de la haine et de l’amour :
Elle apparaîtra alors dans toute sa clarté !

S’en éloigne-t-on  de l’épaisseur d’un cheveu,
C’est comme un gouffre profond qui sépare le ciel et la terre.
Si vous désirez la trouver,
Ne soyez ni pour ni contre rien !
(…) »[6]

Mais nous sommes déjà par ces mots bien au-delà du rêve, qui s’inscrit dans la dualité tout en ouvrant donc un chemin de conscience qui permet d’en sortir. On retrouve ici là même idée que ce dont parlait déjà Héraclite évoquant Apollon :

« Le maître dont l’oracle est à Delphes ne dit, ni ne cache, mais il donne des signes. »

Tout l’art du travail des rêves, et de l’exploration de l’inconscient – voie initiatique s’il en est – consiste donc en déchiffrer ces signes, qui sont ici en fait des symboles, c’est-à-dire des images vivantes qui nous relient à quelque chose d’inconscient, d’inconnu. Mais nous avons un problème car il n’y a finalement pas de méthode précise et définitive pour opérer ce déchiffrement. Toutes les méthodes seraient encore le fait d’une tentative du conscient pour contrôler le processus si elles n’incluent pas la capacité créatrice de l’inconscient de se jouer de toutes les méthodes pour parvenir à ses propres fins. Nous devons accepter qu’il y a seulement, autour de ces rêves que nous cherchons à interpréter, une coopération créatrice de sens de l’inconscient et du conscient dont le résultat dépend fondamentalement de l’intention avec laquelle elle est conduite.

Ces considérations m’amènent pour ma part à dire que le travail des rêves est trop sérieux pour rester entre les mains des seuls psychologues. Il a une dimension spirituelle et existentielle qui fait que le travail des rêves est une affaire qui va au-delà de ce que toute science peut envisager. Sa visée est le point aveugle de toute science car il porte sur la nature de la conscience, c’est-à-dire avant même toute science, de ce qui veut savoir, de ce qui sait. Dès lors, je n’hésite pas à dire que la voie du rêve est une voie poétique, dans ce que la poésie a de référent à l’au-delà du langage mais aussi à la gratuité de vivre. C’est une poésie qui ne sacrifie rien à l’esthétique des salons littéraires, mais, comme le soulignait déjà James Hillman, réintègre la psychologie parmi les humanités. Voie du milieu par excellence, elle serpente entre l’exigence d’objectivité de la science et l’intuition vivante de la spiritualité, esquivant cependant les croyances limitatrices qui ramènent l’une ou l’autre à un réductionnisme. Ainsi, partant de Jung et cheminant par la voie du rêve, voyons-nous se dessiner la démarche d’un agnosticisme radical qui endosse entièrement le « ne-pas-savoir » comme étant la porte d’entrée de la gnose, et envisage le rêve comme participant intimement à la nature de la réalité[7].

J’émets en conclusion le souhait que l’onirologie soit reconnue comme une discipline à part entière, à la croisée de la psychologie et de la mythologie, de la spiritualité et de la philosophie. Comme Robert Moss, je milite pour que nous revenions à une culture du rêve dans laquelle on écouterait les rêves de nos enfants pour les aider à déterminer leur orientation dans les études, et les rêves des femmes enceintes, des personnes malades ou vivant de grands changements, de nos aînés, etc… Mais dans « onirologie », il y a encore le logos de « logie », or je ne crois pas que nous parviendrons à une science des rêves comme nous avons une neurologie ou une biologie. Il restera toujours dans l’approche des rêves une irréductible subjectivité qui nous reconduit finalement au Je Suis fondamental. Je serais tenté de parler alors d’onirosophie, référant ainsi à la sagesse (sophia) des rêves et l’envisageant comme une proche parente de l’amour de cette même sagesse, la philosophie. Cette évocation de la Sophia n’est pas hasardeuse car finalement, cette voie est humide et féminine, c’est-à-dire qu’y prévalent le senti et l’imagination créatrice sur toutes les prétentions à savoir, et l’éros sur le logos.

Mais peut-être vaut-il mieux comme les anciens alchimistes parler simplement de « notre Art » en admettant finalement que celui-ci n’est nôtre que par un subterfuge de langage, et que comme tout art, il repose finalement sur la présence d’une grâce, d’un dieu. Car au fond, il s’agit d’un service, au sens antique qui faisait que les êtres humains mettaient un genou en terre devant ce qui les émouvait, les émerveillait. Nul ne peut approcher les rêves de façon correcte sans se mettre au service de ce qui cherche à s’exprimer au travers de ceux-ci. On peut y voir l’âme dans toute sa beauté, et on peut envisager alors ce que voit l’âme, cet organe dont Jung dit bien qu’il est comme un œil, et que cet œil contemple le Mystère. Alors, on rejoint par cette voie l’intuition mystique de Maitre Eckart qui disait que :

« L'œil avec lequel je vois Dieu est le même que celui avec lequel Dieu me voit »[8].

C’est finalement un rêve, entendu récemment alors que je réfléchissais à cet article, qui précise le mieux de quoi il s’agit. Il se passe de toute interprétation. La rêveuse traversait une forêt pour atteindre un arbre merveilleux. Des ombres tentaient de la retenir, et plus elle les combattait, plus celles-ci se faisaient denses et puissantes, la ralentissait jusqu’à l’immobiliser. Mais une voix lui chuchotait qu’il suffisait de dire « je t’aime » à ces ombres pour qu’elles perdent de leur pouvoir sur elle. Elle n’y croyait pas, ne ressentait aucun amour pour ces ombres, mais essayait tout de même et à sa grande surprise, cela marchait : « je t’aime » dissipait les ombres. Ce rêve fait écho à une histoire orientale que l’on m’a rapportée à peu près au même moment :

Tous les 100 ans, il est accordé à quiconque le souhaite vraiment d'atteindre l'illumination et le Nirvana sans consacrer sa vie à la méditation et à l'effort. La seule chose qu'il a à faire est de se rendre à l'orée de la forêt des 10 000 morts et de la traverser. Lorsqu'une personne y arrive, on l'accueille et la prévient qu'elle traversera cette forêt pour y rencontrer ce dont elle a le plus peur. Il suffit qu'elle se souvienne que cette peur n'est qu'une illusion, qu'elle n'est pas réelle, et qu'elle change aussi pour quiconque souhaite traverser la forêt. Si la personne réussit, un Bouddha l'attend de l'autre côté pour lui ouvrir les portes du Nirvana et lui conférer l'illumination. Le Bouddha lui demande alors : « Comment as-tu traversé la forêt, mon enfant ? » Généralement, on lui répond ceci : « J'y ai rencontré ma plus grande peur, mais j'ai fermé les yeux et j'ai continué à avancer pas à pas. Et petit à petit, je vous ai rejoint. »

Puissent tous les êtres être libres !



[3] Pierre Trigano, Psychanalyser Jung, Réel Éditions 2016.
[4] Daniel Odier, Tantra - la dimension sacrée de l'érotisme, Pocket 2013.
[8] On trouvera dans l’essence du Bouddhisme de D.T Suzuki une réflexion éclairante sur cette phrase de Maître Eckart, réflexion reproduite ici : http://ipapy.blogspot.fr/2015/11/prajna-chakshu-loeil-absolu-selon.html

jeudi 25 juin 2015

Voile de lumière

Sculpture "voile de lumière" de Frederick Hart
Je rencontre régulièrement des personnes qui me disent qu’elles aimeraient bien venir dans le cercle de rêves mais que cela leur fait peur car elles ont le sentiment qu’en racontant un rêve, elles se déshabilleraient psychologiquement devant le groupe. Je leur réponds qu’elles ont raison : c’est exactement ce dont il s’agit. Lorsqu’on raconte un rêve, on se met à nu…

Cependant, je leur signale aussi qu’autant je respecte leur peur, autant cela me parait dommage qu’elles n’osent pas se risquer hors de leur zone de confort. Bien souvent, ces personnes sont en recherche d’un changement dans leur vie, or pour enclencher un mouvement intérieur, cela ne demande bien souvent que d’oser l’inconfort, de prendre un risque. Daniel Odier suggère ainsi que la peur est une porte, et qu’au fond, il s’agit toujours de voir, quand la peur est présente, si on peut repousser nos limites sans se faire violence. Et puis je leur explique qu’en fait, autant elles ont raison de penser qu’exposer un rêve, c’est se dévoiler dans sa nudité, autant elles se trompent quand elles croient qu’elles montrent cette nudité au groupe.

Pour illustrer ce dernier point, je leur raconte un rêve qu’a reçu une femme à la veille de se présenter et de raconter pour la première fois quelques-uns de ses rêves dans un cercle soufi. Il faut savoir que certaines écoles de la tradition soufi, en particulier les Naqshbandi[1], accordent une grande attention aux rêves qu’ils écoutent et interprètent en groupe. Ils intègrent fort bien la compréhension psychologique de Jung à une perspective spirituelle au centre de laquelle il y a la relation au Bien-Aimé de l’âme, qui s’incarne aussi dans la relation du disciple au maître spirituel. Voilà donc le rêve :

Je suis dans la salle où se tiennent les rencontres du cercle. Je monte sur une longue estrade comme pour un défilé de mode, sur laquelle je dois avancer, me présenter. Je réalise soudain que je suis nue et que mon corps semble baigner dans une lumière dorée, comme s’il était entouré d’un voile de lumière. Je ne suis pas rassurée et plus j’avance, plus mon appréhension grandit. Mais je me rends compte en entendant les commentaires des personnes qui m’observent en se tenant près de l’estrade qu’aucune ne me voit comme je suis : elles me voient habillée dans différentes étoffes et couleurs qui leur donnent à discuter. J’arrive au bout de l’estrade et je m’apprête à faire demi-tour quand mes yeux plongent dans ceux du maître, assise au fond de la salle, qui brillent intensément : elle me voit dans ma nudité. Elle sourit. Il y a tant d’amour dans son regard, je n’éprouve aucune peur…

Ce rêve ne réclame pas grand commentaire pour l’interpréter. C’est une variation intéressante sur le thème du conte d’Andersen Les habits neufs de l’empereur. Dans ce dernier, le monarque s’illusionne en croyant qu’il est revêtu d’un magnifique habit mais un enfant le voit tel qu’il est dans sa nudité. Ici c’est l’inverse : la rêveuse se sait nue mais personne ne le voit car les autres membres du groupe ne peuvent voir que leurs propres projections. C’est un fait psychologique bien connu : nous ne pouvons voir d’autrui que ce que nous avons rendu conscient en nous-mêmes. Cela nous porte à projeter notre propre psychologie sur autrui, à nous expliquer l’autre selon ce que nous croyons comprendre de nous-mêmes.

À chaque fois que nous définissons ou jugeons une autre personne – c’est un …, elle est … – au fond, c’est nous-mêmes que nous définissons et que nous jugeons ainsi : nous ne voyons pas vraiment autrui mais nous nous en faisons une image, à laquelle se mêle des parties de notre psyché auxquelles nous prêtons alors une objectivité. C’est vrai dans la vie quotidienne, et c’est un des principaux obstacles à une véritable communication ; il n’y a pas d’écoute de l’autre sans un pas de recul qui écarte les idées préconçues pour vraiment entendre ce que dit l’autre. C’est précisément ce que signifie étymologiquement le mot « respect » : prendre un pas de recul. Et c’est pourquoi nous ne pouvons rien offrir de plus précieux à autrui que notre simple présence en pleine conscience, c’est-à-dire une entière ouverture sans préjugé à ce qui est présent, à ce qui se dit, s’échange…

Cette difficulté à entendre ce qui est véritablement autre est encore plus grande quand il s’agit des matériaux inconscients que l’on rencontre dans les rêves. La projection est une fonction psychologique qui tend à masquer ce qu’il y a d’inconnu pour la recouvrir de ce que nous croyons connaître. Il n’y a rien de plus inconnu que l’inconscient, que ce soit le nôtre ou celui d’autrui ; une des pires erreurs que nous puissions commettre est de croire que ce qui est inconscient pour l’autre nous est clair – c’est alors que nous nous fourrons le doigt dans l’œil jusqu’au coude, et que nous oublions la poutre qui nous obstrue le regard. À l’inverse, les personnes qui ont quelque familiarité avec l’inconscient savent qu’elles ne peuvent entendre ce que dit l’autre qu’au travers de leurs propres projections, inévitables ; elles en tiennent compte et sont alors très attentives à la façon dont l’inconscient bouge en elles-mêmes quand elles écoutent autrui. Elles ne définissent jamais autrui ni parlent « sur l’autre » mais elles disent seulement, consciemment, ce que la rencontre avec l’autre réveille en elles.

C’est donc entendu : lorsque nous exposons un rêve, nous nous mettons à nu, mais cette nudité est protégée par un voile de lumière qui agit comme un écran sur lequel nos interlocuteurs projettent généralement ce qu’ils ne connaissent pas encore d’eux-mêmes. Quand quelqu’un vous donne un avis sur un rêve, cela parle le plus souvent plus de la personne qui vous donne l’avis que de votre rêve, mais il est possible sinon probable qu’il y ait des résonances dont vous pourrez tirer parti pour vous connaître vous-même. C’est un jeu de miroirs. C’est à ce jeu que nous nous livrons consciemment dans le cercle de rêves, où personne n’a la prétention de donner une interprétation objective, mais où nous jouons donc le jeu créatif des résonances autour d’un rêve pour dégager le sens qu’il voudra prendre dans cet espace, pour la personne qui a rêvé comme pour les autres participant(e)s au cercle.

Il reste cependant une énigme à éclaircir dans le rêve cité plus haut : qui est donc ce maître qui peut voir la nudité de la rêveuse ? Qu’est-ce qui la[2] différencie des autres participants et qui lui permet de n’être pas entravée par l’illusion ?

Le maître est une personne qui s’est débarrassée de toute identification à une image d’elle-même, et qui dès lors ne se laisse plus prendre au piège des images d’autrui qui se forment dans sa psyché. Elle sait que cette forme dans laquelle l’autre lui apparait n’est que temporaire, provisoire, et n’a rien à voir avec son essence, ce qu’est véritablement l’autre. Nous sommes tous nus dans le regard d’un « maître », et si le maître nous voit ainsi, c’est parce qu’elle va nue elle aussi dans son propre regard. L’empereur du conte tombait dans le piège de l’identification à son ego, mais un petit enfant, dont l’ego n’est encore pas formé, ne saurait se laisser abuser par cette illusion. Le maître est redevenu comme un petit enfant, et dans son regard, notre nudité est l’équivalent de la virginité spirituelle prêtée à Marie, la mère du Christ : une liberté totale à l’égard de toute forme, une nature immaculée, toujours créatrice et illimitée.

Je peux vous le dire car cela m’est arrivé d’être ainsi mis à nu dans le regard d’un maître. Je ne croyais pas que cela existait, un maître. Je n’y voyais qu’une projection du Soi, notre maître intérieur. Et puis j’en ai rencontré un et j’ai compris que c’est une personne qui vous donne permission d’être entièrement libre car vous reconnaissez votre propre liberté en elle – il n’y a alors plus de mots, plus rien à enseigner, et comme le dit la tradition, il n’y a alors soudain plus personne. De cette rencontre, j’ai gardé un petit poème jailli au bord d’une rivière un matin lumineux : « Le maître et l’élève étaient tous deux présents. Sans échanger une parole, ils ont disparu dans l’aube d’été. »

Le mot « maître » est mal choisi. Il dénote au mieux l’enseignement et le maître d’école, et au pire, la domination et la soumission. Or il n’y a d’enseignement que pour ceux qui croient encore qu’il y a quelque chose à apprendre, à réaliser… et derrière ce fantasme, l’idée subtile d’une supériorité et de quelque chose qu’on pourrait acquérir, s’approprier. Mais celui qui est allé au bout de cette idée sait qu’il n’y a rien là à trouver qu’une libération de cette illusion, et qu’au lieu d’enseignement, il y a partage de tous les trésors ramassés sur la route. Au travers de ce partage, il s’opère une simple re-connaissance, une remémoration de notre nature essentielle, de qui nous sommes vraiment si nous laissons tomber nos identifications fallacieuses.

Et qui sommes-nous donc ? C’est ce que le « maître » a découvert, au sens qu’il a retiré la couverte qui le cachait. Dans le regard du maître, il n’y a personne. Il ne voit que du vide – en aucun cas une forme qui aurait quelque substance propre, quelque qualité qui la définirait. Il voit un vide absolu, un espace vivant, vibrant… duquel jaillit, dans la pure spontanéité, toutes les couleurs de la vie, de l’esprit. Son amour a dissous la forme, s’est rendu jusqu’à l’essence, au noyau de l’être. Comment a-t-elle  fait ? Elle a commencé par contempler le vide en elle-même pour se reconnaitre dans cet espace. Elle s’est accueillie entièrement et avec un amour total dans sa vérité, c’est-à-dire dans sa nudité essentielle – dans la vie des corps comme des âmes, se déshabiller est le préalable à l’union. C’est ainsi qu’elle est entrée dans l’Amour qui unit tout et, dès lors, il n’est plus, bien sûr, de séparation ! Il n’est plus que de l’amour.

Soyons clairs : il n’y a pas de maître dans le cercle de rêves, et vous pouvez donc y venir en toute confiance dans le fait que personne n’entreverra votre nudité. Cependant, il importe que vous compreniez que le véritable obstacle n’est pas dans le regard des autres mais dans le vôtre. Un de mes enseignants préférés, Gordon Robertson, de Ho Rites de Passage, tournait cela joliment en expliquant : « Il y a un monstre en chacun de nous, et ce monstre, c’est l’image que nous avons de nous-mêmes, prompte à nous dévorer. Mais derrière ce monstre, il y a un super-monstre, et c’est l’image que nous imaginons que les autres ont de nous-mêmes. » C’est ce monstre que vous pouvez confronter, à mains nues et sans armure, dans le cercle de rêves, et toutes les fois où vous acceptez de vous mettre à nu dans votre propre regard.

Quel bénéfice en retirerez-vous ?

Aucun.

Cela ne se définit pas en perte et bénéfice.

Vous découvrirez peut-être simplement que, quoi que vous fassiez pour vous protéger de cette vulnérabilité, vous allez en réalité toujours nu(e) sous vos habits, et que finalement vous êtes libres, d’une liberté qui ne peut s’obtenir ni se perdre, mais dont on peut simplement prendre conscience. C’est à cette prise de conscience que vise le travail des rêves, et toutes les voies spirituelles qui reconduisent à notre véritable nature. Mencius, philosophe chinois du Vème siècle avant Jésus-Christ, disait déjà : « Celui qui va au bout de son cœur connaît sa nature d'être humain. Celui qui connait ainsi sa propre nature connaît le ciel. »


[1] Je recommande tout particulièrement le livre Catching the thread, de Llewelyn Vaughan-Lee, à qui voudrait explorer plus en profondeur comment l’approche jungienne des rêves rencontre le soufisme.
[2] Usant d’un procédé typique quand on parle des maîtres spirituels, j’userai ici de pronoms alternativement masculin et féminin car la Conscience n’est ni mâle ni femelle. En outre, il est bon de rappeler que, dans les traditions tantriques et soufis en particulier, il y a beaucoup de femmes reconnues comme étant des « maîtres ».