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samedi 27 août 2022

Un chat sauvage bleu clair

Avertissement. Il y a quelques temps, une personne m’a fait aimablement savoir que la lecture de mes articles est chronophage : non seulement ils sont souvent (très) longs mais en outre, ils sont fréquemment truffés de références et de liens pour qui veut approfondir les sujets abordés. J’ai entendu là une invitation à écrire des articles plus courts et plus accessibles, ce à quoi j’ai commencé à m’atteler (voir par exemple mon article précédent). Et puis mes articles sont aussi bien souvent des comptes-rendus de recherche qui s’adressent à d’autres chercheurs et veulent inviter à la méditation, et à poursuivre la recherche. Il faut donc en effet être prêt(e) parfois à perdre son temps quand on ne se contente pas de rester à la surface. L’article qui suit s’inscrit dans cette ligne...

J’ai entendu récemment un rêve remarquable – je ne devrais pas dire cela : tous les rêves sont remarquables. Mais celui-ci nous a entraîné, le rêveur et moi, dans une discussion qu’il m’a semblé bon de vous partager, avec sa permission. Voici sans autre introduction le rêve tel que je l’ai reçu, sauf la division en deux paragraphes qui est mienne :

Un Western. Nous sommes attaqués par des Indiens. Les flèches commencent à pleuvoir. Nous nous réfugions à l’intérieur dans une pièce où nous sommes relativement à l’abri. Je vois une vieille indienne qui est entrée. Son costume est magnifique, il porte des décorations dorées. Elle bande un arc, je voudrais l’arrêter mais je me sens paralysé incapable d’agir. Elle vise une sorte de boite en bois, la flèche fait basculer une trappe d’où jaillit à toute vitesse un chat sauvage bleu clair. C’est une boule d’énergie.

Le chat disparaît sous un meuble, l’indienne me dit : Il va ressortir et tout détruire. Je dois l’en empêcher, je dois agir. Je guette son apparition, vif je l’attrape et lui frappe la tête sur le sol. Il ne bouge plus, je le pose aux pieds de l’indienne. Elle me sourit, je lis dans son regard : le chat s’est juste assoupi, il va se réveiller et tout détruire, lui est indestructible.

Quand j’ai lu une première fois ce rêve, que le rêveur m’avait envoyé en me disant qu’il l’avait perturbé, je l’ai envisagé tout d’abord sur un plan personnel : il me semblait annoncer vraisemblablement une grande transformation, inéluctable quoi qu’il fasse, dans la vie du rêveur. Mais d’emblée, quand nous en avons parlé, ce dernier m’a dit y voir une dimension collective. C’est de celle-ci dont je vais vous parler.

Il se trouve que j’entends en effet beaucoup de rêves ces derniers temps qui reflètent une profonde inquiétude devant ce qui est en train de se passer dans le monde, et surtout devant ce qui nous attend. Moi-même avait reçu dans les jours précédents un rêve tout à fait significatif dans ce sens, qui a résonné fortement avec le travail dans lequel j’ai accompagné ce rêveur – je vous en parlerai. Le soir même, j’entendais encore un autre rêve qui se faisait l’écho de cette tension dans l’inconscient collectif. J’ai tourné tout cela en tous sens, et j’ai vu que cela me faisait obligation de vous parler de ces rêves… car ils proposent une réponse à cette inquiétude, et si ce n’est un remède à celle-ci, une solution à notre "problème" collectif, du moins une attitude intérieure pour y faire face…

Quand je dis que ce rêve a une dimension collective que je vais faire ressortir au travers de l’interprétation que j’en propose ici, je ne veux pas effacer la dimension personnelle qu’il a aussi. Celle-ci appartient au rêveur qui l’a bien comprise. Je ne dis pas que c’est un rêve prophétique qui devrait être proclamé sur la place publique ou devant le Sénat, comme cela se pratiquait à Rome quand un rêve apparaissait clairement comme un message des dieux. Je n’entrerai pas dans ces discussions à couper les cheveux intellectuels en quatre que nous avons déjà eu ailleurs pour distinguer si le rêve est plus personnel que collectif, où se trace la frontière entre ces deux dimensions, et si sa profondeur collective ne serait pas finalement projetée par le rêveur et moi-même. En effet, il faut admettre humblement, comme nous y invitait Von Franz, que toute interprétation d’un rêve est de toute façon projection, et il faut poser que la frontière entre le personnel et le collectif dans les rêves, et dans la psyché, n’est pas tracée au cordeau : les deux s’entre-mêlent car nous ne sommes pas séparés, isolés dans notre vie personnelle, du collectif.

C’est un point de méthode très important dans le travail d’un rêve, qu’a souligné en particulier James Hillman et dont je parle ailleurs1 : il nous faut toujours partir des préoccupations conscientes du rêveur pour regarder comment elles se symbolisent dans le rêve, et ce que ce dernier répond à ces préoccupations. Sinon, notre interprétation risque fort d’être hors-sol. En ce qui concerne notre rêve, j’ai été interpellé par l’affirmation du rêveur comme quoi son rêve avait une dimension collective qu’il voulait examiner. Je ne voyais pas bien de quoi il était question au prime abord, mais il m’a expliqué qu’il était très inquiet devant ce qui se passe dans le monde ces temps-ci, et qu’il cherchait comment y répondre. Plus précisément, il était touché par la difficulté dans laquelle se trouvent les jeunes d’imaginer un avenir viable, et il se demandait ce qu’il pouvait leur communiquer pour les aider dans ce défi, comment il pouvait s’impliquer dans ce monde. Il faut préciser – cela aura son importance pour la compréhension du rêve – que le rêveur est un homme dans la seconde moitié de la vie, plutôt introverti et qui accorde une grande importance à la vie spirituelle. Sa sensibilité ressortait aussi dans son trouble d’avoir cogné un animal dans le rêve, dont il m’a parlé d’emblée...

Après l’avoir interrogé sur comment il recevait ce rêve, je lui ai proposé que nous le parcourions pas à pas pour en déceler la grammaire émotionnelle. Il s’agit là simplement de se mettre à l’écoute des émotions et des mouvements intérieurs suscités par chacune des images du rêve, et d’observer cette dynamique, comment ils évoluent au cours du déroulé du rêve. Dans cette approche, nous prêtons attention aux associations suscitées par les différents symboles qui tissent le rêve, comme dans la méthode jungienne d’interprétation des rêves, mais avec un accent mis sur les ressentis émotionnels et corporels qui leur sont associés. Ce n’est pas encore ce que j’appelle « l’écoute intérieure du rêve », qui demande en outre d’entrer en relation par l’imagination active avec les images du rêve, mais cela en est une préliminaire. Cette méthode est fondée sur l’idée avérée par les recherches récentes en neurophysiologie qui veut que le rêve est un tissu d’émotions enrobées par des images qui leur donnent une forme mentale.

Refaisons ensemble le chemin pas à pas. Je vous invite à remarquer comment les images de rêve sont toujours racontées au présent, de façon à susciter les émotions associées en favorisant le revécu du rêve par l’imagination :

Un Western. Nous sommes attaqués par des Indiens. Les flèches commencent à pleuvoir.

J’ai donc interrogé le rêveur : « alors voilà, vous êtes attaqués par des indiens. Que ressens-tu devant cette image ? Et d’abord, qui "nous" ? » Il m’a répondu que ce nous était indéfini, il savait simplement qu’il n’était pas seul… et bien sûr, cette attaque était surtout associée à une sensation de danger. Il cherchait un abri.

Nous nous réfugions à l’intérieur dans une pièce où nous sommes relativement à l’abri.

Et voilà donc qu’il trouve cet abri dans une pièce où le rêveur et ses compagnons se réfugient – que se passe-t-il intérieurement à ce moment-là ? Il m’a répondu qu’il ressentait que cet abri était provisoire, temporaire – il pouvait prendre un peu de recul là, mais le problème posé par les indiens restait entier...

J’ai alors attiré son attention sur la façon dont son récit du rêve était formulé : il trouvait refuge « à l’intérieur ». C’est ce qu’on appelle « travailler avec le matériau objectif du rêve » : la façon dont les choses sont dites a beaucoup d’importance et dévoile souvent des sens cachés, un peu comme des lapsus inconscients. Il ne s’agit pas seulement de prêter attention aux jeux de mots, ce qu’on appelle « la langue des oiseaux » – par exemple quand il est question de recueillir l’eau qui tombe du ciel dans un saint bol – mais de prêter attention à la structure du langage du rêve. Il y aurait moyen de fonder une véritable sémiotique du rêve sur cette approche – je vous en parlerai dans un autre article. Mais donc, voilà que notre rêve opère un déplacement « à l’intérieur » qui offre un abri tout provisoire. Le rêveur a reconnu là sa tendance à l’introversion qui n’amène pas de véritable solution aux questions qu’il se pose : il y trouve un répit mais c’est aussi le lieu d’une tension que nous allons voir se déployer tout au long du rêve.

Je vois une vieille indienne qui est entrée. Son costume est magnifique, il porte des décorations dorées.

C’est alors qu’apparaît, dans ce refuge même, une vieille indienne dans un costume magnifique, porteur de décorations dorées. Au rappel de cette image, le rêveur s’est exclamé : « c’est la Sophia ! », et m’a parlé d’une présence hiératique, c’est-à-dire directement évocatrice du sacré. Nous sommes convenus que son costume était à l’évidence un habit de cérémonie, où les décorations dorées évoquent l’or, la lumière matérialisée de la conscience. J’aurais pu alors faire ressortir qu’il s’agissait d’une figuration de l’Anima, le féminin de l’homme, à son stade d’évolution le plus avancé – la Sophia, c’est-à-dire la sagesse… – mais ces lieux communs jungiens n’auraient rien apporté : c’est bien beau de gloser sur l’Anima, mais on risque de se perdre dans une théorisation du rêve. Il était plus important pour mon rêveur de prêter attention au fait que cette image lui communiquait une sensation de stabilité : c’était un pilier, m’a-t-il dit, absolument tranquille, calme, stable. Au cœur même de son introversion, il y avait donc une présence sacrée accessible par la sensibilité (l’Anima) qui lui offrait stabilité et tranquillité, un pilier – on peut relever la verticalité associée avec cette image.

Elle bande un arc, je voudrais l’arrêter mais je me sens paralysé incapable d’agir.

La tension au cœur du rêve commence à prendre forme, d’une part dans le fait que la femme tend un arc, et d’autre part dans la paralysie du rêveur qui voudrait intervenir, mais est incapable d’agir. Il a tout de suite fait le lien avec ce qui le préoccupait, où il retrouvait cette tension entre un désir d’intervenir, d’agir, et une sensation de paralysie.

Elle vise une sorte de boite en bois, la flèche fait basculer une trappe d’où jaillit à toute vitesse un chat sauvage bleu clair. C’est une boule d’énergie.

Il se produit là un mouvement décisif. Quelque chose surgit de l’inconscient. A noter que la flèche symbolise quelque chose qui pointe, à la différence d’une épée qui tranche – il y a donc un point très précis qui déclenche le surgissement de ce chat sauvage bleu clair. Le rêveur s’est dit profondément surpris, saisi par cette apparition. C’est de l’énergie pure, m’a-t-il dit, qui prend la forme d’un chat – il a évoqué un arc électrique. Nous avons ri du fait que ce chat semblait venir tout droit d’un roman de Lewis Caroll, l’auteur d’Alice au pays des merveilles. C’était une façon de détendre l’atmosphère alors que la tension du rêve commençait à approcher de son apex…

Le chat disparaît sous un meuble, l’indienne me dit : Il va ressortir et tout détruire.

A peine est-il apparu que le voilà disparu, ce sacré chat. Il a quelque chose de fugitif, d’insaisissable. Voilà donc quelque chose qui effleure à peine la conscience pour retourner dans l’inconscient aussi vite. Mais la haute figure hiératique prévient : il va apparaître de nouveau et tout détruire. Tout ? Nous avons commencé là à toucher au cœur de l’inquiétude qui travaille le rêveur : est-ce que l’humanité va disparaître ? Le monde tel que nous l’avons connu va à l’évidence être détruit, s’effondrer sous les coups conjugués de la nature et de la folie des hommes. On retrouve ici les accents de Pippin faisant part de son désarroi à Gandalf tandis que Minas Tirrith est envahi par les Orcs de Sauron (référence geek pour les amateurs du Seigneur des Anneaux) : « je ne croyais pas que ça finirait de cette manière... ». Nous verrons plus loin ce que la sagesse du rêve, son Gandalf, répondra à cela. En écho à cette image du rêve, le rêveur a parlé de son désarroi devant l’archétype de mort qui se constelle dans notre ciel collectif. Nous avons exploré la tension dans ses différents aspects : tension entre l’intérieur et l’extérieur, tension entre la tendance à l’introversion solitaire et le besoin d’agir dans le monde, tension entre le souhait que le système insensé dans lequel nous vivons s’effondre et l’effroi devant les conséquences que cela pourrait avoir pour des millions de gens...

Bien sûr, on peut penser que le rêveur est travaillé par la perspective de sa propre mort, et que quelque chose d’intensément sauvage pourrait surgir dans sa psyché, provoquer un effondrement, une destruction totale. Il pourrait y avoir là aussi les prémisses d’un éveil, d’une ouverture radicale de conscience, mais cela est vrai tant sur le plan personnel que collectif – ces deux niveaux étant encore une fois indissociables dans le rêve.

Je dois l’en empêcher, je dois agir. Je guette son apparition, vif je l’attrape et lui frappe la tête sur le sol.

La tension du rêve est à son comble, elle explose dans l’action. Cette fois, la paralysie est dépassée. Le rêveur parvient à se saisir du chat, lui cogne la tête sur le sol. En écho à cette image, le rêveur a dit ressentir un soulagement. Le trouble d’avoir frappé un animal a disparu. J’ai fait remarquer que le rêve suggère là une attitude d’intense vigilance à l’égard de ce qui peut surgir de l’inconscient, et qu’il s’agit de lui cogner la tête sur le sol – c’est le mental, ici, qui est neutralisé. Et puis j’ai souligné l’ambiguïté qui ressort dans la formulation du rêve : « vif je l’attrape » : il n’est pas clair si c’est le rêveur ou le chat qui est « vif » là. Le matériau objectif du rêve laisse entendre que le rêveur est pleinement vivant dans cette confrontation avec ce qui le préoccupe, qui réclame toute sa vivacité…

Il ne bouge plus, je le pose aux pieds de l’indienne.

Nous parvenons au point de retournement du rêve : la tension a été déchargée dans l’action, le chat est immobile. On peut voir là, dans cette immobilité, comme un pivot autour duquel tourne le rêve. C’est un peu, en regard de ce qu’annonce la suite du rêve, le moment suspendu de calme avant la tempête, la « zone neutre » de la transition, quand il semble que rien ne se passe. Le chat est à nouveau inconscient, mais cette fois, il semble maîtrisé par la conscience. Dans les associations du rêveur à cette image, c’est la notion d’offrande qui ressort là, avec à nouveau la révérence devant la figure hiératique, la relation consciente au sacré. Il a remarqué : « c’est vrai, j’aurais pu le balancer, ce chat... » mais non, il est déposé en offrande aux pieds de la Sophia.

Elle me sourit, je lis dans son regard : le chat s’est juste assoupi, il va se réveiller et tout détruire, lui est indestructible.

Après l’immobilité, voici le silence : tout se passe dans un regard et un sourire empreint, encore une fois, de tranquillité. Il apparaît que la destruction amenée par le chat est tout simplement inéluctable, et que le rêveur est complètement impuissant à l’empêcher. Mais ce n’est plus l’objet d’une tension interne, d’une angoisse : il a fait ce qu’il avait à faire, et surtout, il est en relation maintenant avec la dimension sacrée du moment, qui lui communique calme et stabilité intérieure. C’est la sensation finale qui se dégage du rêve : ce qui importe devant ce qui semble bien être la destruction inéluctable de notre monde – et en tous cas, l’angoisse que suscite la perspective d’un tel effondrement de notre civilisation techno-industrielle – c’est la connexion avec le sacré, la conscience du numen (la présence hiératique) et une attitude de révérence devant « plus grand que nous ».

La déesse Bastet (Egypte)

Le rêve nous invite à faire offrande de l’expression de nos angoisses.

C’était le contact avec le numen qui, pour Jung, était le facteur décisif de guérison. Ce mot latin signifiait littéralement « signe de tête », et il évoquait en particulier le sourire qu’adressait un dieu ou une déesse à l’individu auquel l’être divin voulait manifester sa présence. On a des récits antiques faisant mention de statues qui ont ainsi hoché la tête en souriant. C’est une des fonctions des rêves (entre autres) de, parfois et souvent en réponse à des questions insolubles tenant de la destinée, mettre en contact avec cette dimension numineuse de l’existence qu’on pourra appeler comme on voudra : le Soi, Dieu, le ou la Bien-Aimé(e) de l’Âme, etc. C’est dans ce contact que l’on trouve le Sens vivant qui vient répondre à nos lancinantes questions existentielles, non par une explication de quelque ordre que ce soit mais par la connexion vivante avec une Présence.

En conclusion de notre discussion, j’ai amené quelques éléments d’amplification symbolique au rêveur en lui signalant que les amérindiens sont un des visages de l’Ombre collective des occidentaux. Ils renvoient dans notre imaginaire aux « bons sauvages » qui vivaient sans technologie, proches de la nature et dans une spiritualité native, qui s’exprimait en particulier dans l’importance qu’ils donnaient au cercle dans leurs activités – le cercle symbolise une relation féminine, inclusive, à l’environnement. Jung disait que les amérindiens font partie intégrante de l’Ombre de tous les nord-américains car ils ont été exterminés pour que la civilisation américaine se développe. Cela est vrai aussi pour les européens comme mon rêveur : au Québec, on sourit volontiers de l’image d’Épinal des amérindiens qu’ont les immigrants français dans leurs bagages. Ils sont volontiers idéalisés…

D’ailleurs, le récit du rêve s’ouvre en mentionnant qu’il s’agit d’un Western, c’est-à-dire de la projection d’un film parlant de la conquête de l’Ouest. Il y a là une invitation à examiner les projections du rêveur, mais aussi un clin d’œil appuyé quand on sait que, dans la Roue de Médecine amérindienne, l’Ouest est la direction de l’introspection et dans laquelle on fait face au déclin, on se prépare à la mort. Je lui ai donc proposé de voir son rêve comme parlant d’une irruption de l’Ombre sur le chemin de l’Ouest.

Une autre amplification nous a donné matière à discussion : le chat est souvent symbole de sensualité et d’indépendance. Nous avons tiré des liens avec la vie personnelle du rêveur, en particulier en ce qui concerne sa créativité. Mais soudain, il s’est exclamé que ce chat symbolisait à l’évidence pour lui la vie sauvage qui se vengera de façon inéluctable de notre civilisation, tandis que l’indienne en représente l’aspect féminin bienveillant, empreint de sensibilité et de tranquillité. J’ai pour ma part fait le lien avec l’intuition que j’ai exprimée dans mon article intitulé « Celle qui vient », où je parle de l’approche dans notre ciel d’une figure archétypique en lien avec la Nature. Ici, sous la forme de cette vieille indienne, elle pourrait représenter une sagesse millénaire qui nous regarde en souriant tandis que nous nous agitons, en proie à un affolement croissant…

Comme je vous le disais plus haut, il se trouve que j’avais reçu, dans les jours qui ont précédé cette rencontre, un rêve qui parlait aussi à l’évidence de mon inquiétude devant l’évolution du monde. Je l’ai mentionné au rêveur dès le début de notre discussion, quand nous avons commencé à considérer la dimension collective de son rêve, et je le lui ai raconté. En effet, il me paraît important en tant qu’analyste de toujours exposer quels pourraient être mes biais subjectifs dans l’écoute du rêve d’autrui – le rêveur doit savoir à partir de quels éléments de mon propre vécu je suis amené à proposer une interprétation. Celle-ci est bien sûr relativisée par cette subjectivité assumée : au lieu de prétendre à une quelconque autorité en s’appuyant sur le cache-sexe d’une prétendue objectivité, j’invite le rêveur à faire son chemin avec l’interprétation pour voir ce qui fait sens pour lui, comment elle nourrit (ou pas) son propre mouvement intérieur. C’est ce dialogue de subjectivités qui est fécond dans l’écoute du rêve. Et puis je crois fondamentalement à la vertu de la réciprocité dans la relation : le rêveur me livre quelque chose de son intimité en me parlant de son rêve, et c’est la moindre des choses que de ne pas hésiter à en faire autant.

Voici donc mon rêve :

Je suis avec d’autres personnes (à nouveau, un « nous » indéfini) dans un complexe de recherche, un bâtiment circulaire de très haute technologie où des couloirs en hauteur, donnant sur des bureaux, entourent une grande masse d’eau, un lac artificiel. Je parle avec un homme qui cherche à alerter tout le monde de l’inéluctabilité d’une catastrophe : une vague énorme va tôt ou tard s’abattre sur le complexe et tout détruire, tout emporter. Mais il n’est pas cru. Au contraire, il est moqué, ridiculisé. Pour ma part, je le crois et sur son invitation, nous le suivons dans son bureau. Pour y parvenir, il faut traverser plusieurs pièces encombrées de choses en désordre, et je me dis qu’en effet, il est bien mis à l’écart par ses confrères. Dans la grande pièce où il nous conduit, il y a un hublot par lequel on peut voir la mer. Une petite fille (à moins que ce soit moi-même : la petite fille et moi semblons être confondus un instant) s’exclame en voyant une grosse vague de plusieurs mètres se former que c’est en train d’arriver. Mais l’homme la rassure en disant que non, ce n’est pas encore ça, car la vague qui viendra sera immense, comme un gigantesque mur d’eau qui ira jusqu’au ciel. Et puis, un peu plus tard dans le rêve, cela arrive – l’eau envahit tout, nous sommes emportés. Mais parce que nous savions que cela allait arriver, parce que nous avions foi dans ce que disait l’homme, nous avions une chance de nous en sortir. C’est-à-dire, de sauver les enfants…

Il y a de nombreuses parallèles avec le rêve que je vous ai exposé, et vous comprendrez sans doute que j’ai été saisi quand j’ai pris conscience de la dimension collective de ce dernier. J’ai été frappé en particulier par la nature à nouveau inéluctable de la destruction, et par le contraste entre la vieille indienne et la petite fille. A nouveau, je ne prétends pas que ce rêve soit prophétique et j’en vois bien les dimensions personnelles, que je n’exposerai ni ne discuterai pas ici. J’attire l’attention des personnes intéressées sur le fait qu’il s’agit là d’un rêve qui est en continuité avec un autre rêve que j’ai reçu il y a quelques années, où déjà une immense vague emportait tout, et dont j’ai parlé dans un article intitulé « la jeunesse du monde » ainsi que dans une vidéo intitulée « demain la paix ». Ce rêve disait au fond qu’au-delà de la crise que nous traversons, nous reviendrons à des eaux tranquilles et des lendemains souriant à partir desquels nous pourrons regarder vers l’avenir de façon sereine. Il insistait sur la nécessité de rester en relation les uns avec les autres au travers des tribulations qu’entraîne la crise.

Ces deux rêves – celui dont j’ai parlé au début de cet article, et le rêve que j’ai moi-même reçu – me paraissent exemplaires d’un grand mouvement de fond dans la psyché collective ces temps-ci. En deux mots comme en cent : l’inquiétude grandit. Entre les dérèglements climatiques dont les effets se sont fait de plus en plus sentir avec la sécheresse cet été, la guerre qui se prolonge en Ukraine avec le risque d’un dérapage nucléaire, l’épuisement annoncé d’un certain nombre de matières premières, les nuages s’accumulent sur l’horizon. On pourrait dire que nous sommes collectivement frappés de solastalgie – on désigne par ce mot une forme de détresse psychique et existentielle devant l’énormité du « problème » écologique auquel nous faisons face, qui entraîne une paralysie momentanée. J’ai raconté dans un article comment j’ai vécu un choc de cet ordre lors de l’été 2018 quand, au cours de vacances en Grèce, j’ai pris conscience de la disparition de tous les insectes dans mon environnement. On a l’impression de rencontrer un mur psychique, ce qui s’accompagne nécessairement d’une certaine sidération, d’un effarement...

Ecart à la moyenne des températures pour le mois de juillet en 2022 relativement à la période 1951-1980

La solastalgie est en train de devenir le mal de notre siècle, et paradoxalement, constitue un signe de bonne santé psychique car elle indique que l’on est en contact avec la réalité. Le déni est beaucoup plus inquiétant. L’un et l’autre vont avec le fait que notre système nerveux a du mal à appréhender un défi aussi immense auquel il n’y a aucune solution immédiate et facile, ce qui conduit certains d’entre nous à encore chercher inconsciemment à ignorer le problème, en continuant par exemple à voler gaiement vers des vacances insouciantes, éventuellement en jet privé, sur le mode « après moi le déluge ». D’autres s’activent, et c’est tant mieux car il n’y a que l’implication active qui puisse soulager la solastalgie, mais c’est généralement sans illusion : personne ne croit sérieusement que l’on va vraiment changer la trajectoire de notre petite planète en limitant le nombre et la durée de nos douches et en recyclant nos déchets. Il faudrait changer tout notre mode de vie, de production et de transport. Maintenant. Pour ma part, je suis particulièrement préoccupé par le désespoir de notre jeunesse, qui se traduit entre autre par une montée inquiétante des tentatives de suicide chez les jeunes, et je cherche les voies qui permettront à nos descendants d’inventer un avenir heureux que nous ne sommes pas capables d’imaginer.

Je souscris entièrement aux mots d’Ariane Mouchkine :


Je vous disais en introduction de cet article que j’entends beaucoup de rêves ces derniers temps qui se font l’écho de cette inquiétude généralisée – ceux que j’ai cités ici sont ceux qui m’ont semblé les plus significatifs pour soutenir mon propos mais les images de désordre collectif abondent. Je n’insisterai pas sur le caractère souvent inéluctable pour ces rêves de la catastrophe – on peut penser que la prospective onirique prolonge simplement là ce que nous sommes de plus en plus nombreux à penser : on ne pourra pas continuer longtemps comme ça... on s’en va droit dans un mur de briques, avec l’accélérateur au plancher et les freins coupés, et des ravins de chaque côté de la route. S’il ne s’agissait que de cela, je ne parlerais pas de ces rêves car il n’est pas utile d’ajouter à la morosité ambiante. Mais ce qui est intéressant, c’est que ces rêves proposent des éléments de réponse, qui tiennent dans une attitude intérieure, à cette situation pour le moins désespérante.

On peut résumer leurs propositions en quelques points :

- Être lucides, écouter les lanceurs d’alerte. Il s’agit tout simplement de rester conscients devant ce qui se joue, qui nous dépasse. C’est ce qui permettra de « sauver les enfants », disait mon rêve, c’est-à-dire de préserver l’avenir.

- Rester en relation les uns avec les autres. C’est la solidarité, l’entraide, qui permettra de répondre aux défaillances croissantes de nos systèmes sociaux et technologiques.

- Nourrir notre relation au sacré, à « ce qui est plus grand que nous ». Il n’est pas nécessaire pour cela d’entrer en religion, de rejoindre une église, mais simplement d’honorer la dimension sacrée de la vie. C’est parce que nous avons collectivement oublié cette dimension sacrée, qu’elle a disparu des principes fondateurs de nos sociétés, que nous arrivons dans cette impasse…

D’une façon ou d’une autre, il nous faut préserver l’essentiel, qui tient à la connexion avec plus grand que nous, la dimension sacrée de l’existence, et la relation avec nos sœurs et nos frères en humanité, sans exclusive. Ce sont ces deux points qui, selon ce que Jung a dit à Bob Wilson, le fondateur des Alcooliques Anonymes, garantissent la bonne santé psychique et la capacité de surmonter le désespoir. Il y a un bon usage du désespoir quand il nous conduit à abandonner l’espoir, dont Daniel Odier disait que c’est de la peur qui a mal tourné. Pour nombre d’enseignants spirituels, rencontrer vraiment le désespoir avec des yeux ouverts est l’occasion d’une ouverture de conscience et d’entrée dans l’immédiateté de l’action. Il n’y a plus de futur, seulement le présent, et c’est là une forme d’éveil.

Les Alcooliques Anonymes le savent bien, il faut avoir touché le fond pour admettre que l’on est devant quelque chose de plus grand et de plus fort que nous, et que nous avons besoin de l’aide de quelque chose qui nous dépasse. Il nous faut reconnaître que, comme un alcoolique ou un drogué, nous sommes collectivement dépendants de cela même qui est en train de nous tuer. Ce n’est qu’ainsi que nous saurons transformer le défi qui est devant nous, tant individuellement que collectivement, en une fantastique opportunité spirituelle.

Nourrir notre relation au sacré, c’est aussi écouter nos rêves. Nous pouvons espérer recevoir par là l’aide de quelque chose qui nous dépasse. Il semble que l’inconscient collectif de l’humanité – un terme qui permet de désigner sans se mouiller quelque chose dont nous ne savons rien, dont nous constatons l’existence mais dont nous ne sommes généralement pas conscients – ait des projets pour cette belle humanité. Jung, par exemple, a eu à la fin de sa vie2 des visions dans lesquelles il entrevoyait un futur où, après de grandes destructions, un mariage sacré de grands archétypes nous amenait à une autre étape d’évolution. Le père Teilhard de Chardin a pour sa part eu l’intuition dans les tranchées de la première guerre mondiale de comment l’évolution accouche souvent dans la boue et le sang d’une nouvelle forme de conscience3 – il a élaboré cette intuition jusqu’à proposer l’idée de la "noosphère", une conscience collective qui serait en formation et peut-être bientôt capable de s’éveiller à elle-même.

Il faut garder à l’esprit que du point de vue archétypal, il n’est pas de mort sans renaissance. C’est pourquoi, au moment où notre président en France parle de « la fin de l’abondance, de l’insouciance et des évidences », il convient surtout (en veillant à respecter les rimes) de ne pas perdre conscience et de cultiver l’espérance.

* * *

Ceux que ces questions intéressent pourront lire un autre article où je parlais de rêves portant sur les mêmes sujets : « Paix dans le cœur »

* * *

J’en profite pour annoncer que je nourris le projet d’offrir à l’été 2023 un atelier qui tiendra du rassemblement festif sur le thème « rêver la terre de demain ». J’ai développé les idées qui guideront notre travail dans cet article : « un rêve pour la terre de demain ».

Je cherche un lieu privé pour ce rassemblement, où nous pourrons planter des tentes en nombre, faire des feux, jouer du tambour, chanter et danser, etc. Si vous disposez d’un tel lieu, ou avez connaissance de l’existence d’un lieu pouvant convenir à cette expérience, ou si vous êtes intéressé.e.s à participer à l’organisation pratique de cet événement, contactez-moi s’il-vous-plaît via la boite de message de ce blogue.



1 J’ai exposé l’approche du rêve dans la psychologie archétypale dans mon article « métaphores »

2 Voyez le livre « La prédiction de Jung : la métamorphose de la Terre » de Christine Hardy, Editions Dervy, 2012. L’auteure en parle aussi ici : http://www.urantia-gaia.info/2012/04/20/la-prediction-tres-meconnue-de-jung

3 Un livre paru récemment en parle fort bien : Patrice Van Ersel, Noosphère, Albin Michel 2021

vendredi 10 avril 2020

Rêver le futur

Moïse - Marc Chagall

Peu après le début du confinement, une initiative à été lancée dans le groupe Facebook « A l’écoute des rêves », invitant à rêver le futur. La proposition était, sous la forme d’un jeu s’étalant sur une semaine, de « nous mettre à l’écoute d’autre chose que la peur » et de « nous brancher une fois par jour sur "la source la plus haute disponible pour chacun" avec cette demande : recevoir des impressions (images, sensations, sons, idées) du futur. » Il pouvait « s’agir de rêves nocturnes, de rêves éveillés, de sessions d’imagination active, de méditation, la seule consigne étant de partir à la pêche avec l’intention de rapporter des poissons frais à partager avec ce groupe. »

Nous avons eu ainsi une escadrille d’un bon nombre de rêveuses qui sont parties en formation explorer ce que l’inconscient collectif voudrait bien nous dire de l’avenir qui se dessine. Nous avons reçu ainsi une profusion de rêves remarquables qui sont disponibles aux regards dans le groupe. Je n’ai pas moi-même participé directement car je suis tout à fait nul quand il s’agit de diriger mes rêves. A ce genre de questions, que j’ai souvent posées, la source des rêves me répond gentiment que demain, il me faudra payer mon loyer. Ma fonction à l‘égard de ces rêves est autre : je m’en fais volontiers l’herméneute, c’est-à-dire que ce qui m’intéresse au premier chef est de les interpréter, et d’en rendre ainsi le message accessible. Je m’occupe pour ma part de faire cuire le poisson...

J’ai relevé, parmi tout ce beau matériel, une série de huit rêves qui a particulièrement attiré mon attention et que je vous présente ici avec la permission de la rêveuse. Il y a dans ces rêves des éléments archétypaux remarquables qui proposent une direction que l’on peut qualifier d’alchimique car on verra que le dernier mot revient d’une certaine façon à la production de l’or spirituel. Nous y retrouvons le thème ancestral de l’exode, c’est-à-dire de la sortie de l’esclavage et de la marche d’un peuple aimé de Dieu vers une terre promise. Nous pouvons y trouver des indications précieuses quant à la façon de diriger nos pas dans cette période troublée.

Cette initiative s’inscrit dans l’invitation plus large que j’ai lancée au travers d’un article (un rêve pour la terre de demain) à cultiver des rêves pour la terre de demain, ce que nous faisons parfois en loges de rêves et qui pourrait prendre bientôt la forme de cercles spécifiques. Il s’agit, comme l’a souligné la rêveuse qui a lancé l’initiative dans le groupe d’aller « chercher des infos et de planter, avec nos rêves, des graines pour le futur ». Cette démarche a deux aspects :

Le premier de ces aspects consiste, comme nous y invite Pablo Servigne dans « une autre fin du monde est possible », à investir le terrain de l’imaginaire avec des images positives du futur. Il s’agit de prendre soin de la dimension spirituelle de la transition que nous vivons. A ce point-ci, nous n’avons la plupart du temps que des images négatives de l’avenir, comme si un voile noir couvrait nos yeux. Il y a un risque certain que ce voile noir couvre aussi nos cœurs et qu’ils s’atrophient dans l’anxiété et pire encore, la haine à la recherche de coupables. Il ne faut pas être grand clerc pour savoir que le plus important dans une période de transformation pendant laquelle l’Ombre s’étend est de garder une lumière allumée en dedans car il n’y a que la foi, au sens de la confiance, qui puisse éclairer nos pas. Or nous pouvons être certain.e.s que la crise systémique que nous vivons prendra fin un jour, fut-ce dans longtemps, et que la vie continuera d’une façon ou d’une autre. Sans que je l’ai demandé, j’ai reçu un jour un rêve remarquable (la jeunesse du monde) qui m’a pour ma part profondément rassuré : le monde est jeune, et l’horizon est ouvert…


Il ne s’agit pas ainsi simplement de nous rassurer en cultivant une vision positive de l’avenir agrémentée d’images venant du pays des Bisounours, ou de pratiquer une forme d’auto-suggestion anesthésiante devant les gouffres grand ouverts devant nous. Dans la merveilleuse impossibilité de savoir à quoi nous en tenir qui caractérise le futur et qui nous offre toujours, à titre personnel et collectif, une opportunité spirituelle, nous avons l’occasion de contempler ce qu’il y a au fond de notre cœur : y a-t-il là de la foi et de l’amour, ou de la peur et une envie d’attiser la discorde, de répandre un fil de colère et de défiance ? Nous avons chacun.e à prendre la responsabilité des rêves que nous plantons dans le monde en sachant que, d’une façon ou d’une autre, c’est ce que nous manifesterons dans ce monde, par notre intention fondamentale et dans nos comportements, nos paroles et nos pensées. Il s’agit donc d’assumer notre participation d’êtres créateurs au Grand Rêve du monde, et de construire un avenir à partir de cette responsabilité assumée et partagée.

L’autre aspect de cette démarche, c’est que nous rejoignons par là les peuples du rêves, par exemple les aborigènes australiens ou les Haudenosaunee, le « peuple des maisons longues » mieux connus sous le nom d’Iroquois, qui peuplaient mon cher Québec. Ces derniers n’entreprenaient pas une expédition de chasse ou de guerre sans interroger leurs rêveurs, en fait souvent des rêveuses d’ailleurs. Robert Moss raconte dans « les Iroquois et le rêve chamanique » comment il a eu la surprise de rencontrer dans ses rêves une rêveuse Mohawk venant de l’époque où ces peuples commençaient tout juste à entendre parler de brutes à la peau blanche qui se rapprochaient pour interroger le futur. De tous temps, dans toutes les cultures sauf la notre qui se fie plutôt aux ordinateurs – ce qui, foi d’ancien informaticien, est vraiment une mauvaise idée car l’ordinateur reflète les limites de l’esprit de son programmeur –, il y a eu différentes façons d’interroger l’inconscient collectif, qui est la matrice de notre avenir en tant qu’humanité. Nous avons connaissance de nombreuses prophéties qui pourraient concerner notre époque. Mais il n’y a que les prêtres et les pharisiens qui, visant à s’arroger le monopole de la parole divine, peuvent prétendre que Dieu se serait arrêté de parler un jour. Or s’il est fort intéressant d’entendre ce qu’il a pu dire hier, qui était ce qu’hier nos ancêtres avaient besoin de savoir d’un avenir qu’ils envisageaient comme lointain, il est encore plus pertinent d’écouter ce qu’il pourrait avoir à nous dire aujourd’hui du présent et de demain, si proche…

Dans les loges de rêves où j’ai proposé d’aller chercher une image pour la terre de demain, j’ai observé que le plus grand bénéfice de l’exercice était de renforcer les liens dans la communauté éphémère du cercle. Plusieurs personnes m’ont confié ensuite que cela faisait longtemps qu’elles n’avaient pas entendu d’images positives de l’avenir et que cela les avait relié aux autres, à la communauté de tou.te.s celles et ceux qui sont embarqué.e.s dans cette grande traversée, cette aventure collective. Et c’est ce que soulignait mon grand rêve à propos du futur, que j’ai évoqué plus haut : pour survivre au tsunami dans lequel l’Inconscient collectif se soulève et nous emmène ailleurs, il faut rester en lien les uns avec les autres. Dans la série de rêves que nous allons étudier, il est souligné que nous devons nous regrouper par familles d’affinités spirituelles qui iront chacune leur chemin. Dès lors, nos cercles s’entrecroisant forment une chaîne d’or qui est aussi forte que son maillon le plus faible, mais quand, dans le registre du féminin de l'être, la vulnérabilité et la sensibilité sont une force…, nous sommes forts ensemble.


Il importe enfin de souligner que cette démarche ne peut avoir comme cadre que celui d’un jeu, cadre qui invite à ne pas se prendre au sérieux et à renouer avec la fraîcheur de l’esprit des enfants, ouvert au nouveau, désencombré. Il faut faire très attention, dans la profusion des messages qui parcourent ces jours-ci l’Internet, à la tonalité de ces messages et en particulier au ton définitif avec lequel certains nous assènent leurs certitudes. Nous avons ainsi des médecins improvisés qui savent mieux que quiconque ce qu’il faudrait prescrire aux malades du COVID-19, des lanceurs d’alerte auto-proclamés qui sont dans les secrets des dieux qui nous concoctent un avenir terrifiant, et tellement de canaux ouverts avec les anges ou autres qu’on s’y perd. Avec la canalisation, il est bon de se rappeler ce qu’en dit Tom Kenyon, psychologue transpersonnel spécialisé dans ce sujet : c’est comme la pêche dans des trous d’eau. Il arrive qu’on ramène du poisson mais on y trouve plus souvent de vieilles chaussures et des boites de conserve. Il y a ainsi bien généralement quelqu’un au bout du fil mais il est difficile de savoir qui parle vraiment. Le seul indice encore une fois pour savoir quelle est la véritable source de ces messages est d’observer ce qu’ils suscitent : alimentent-ils la confiance, l’amour, la paix et la gentillesse, ou au contraire la peur, la défiance, la vindicte ? Il convient donc plus que jamais de se méfier des égos qui s’égosillent par temps de crise pour attirer l’attention. On les reconnaît facilement au fait qu’ils demandent à être pris au sérieux, ce qui montre bien qu’ils se prennent eux-même terriblement au sérieux, et qu’ils énoncent des certitudes. Pour ma part, je préfère avec Jung à toutes les certitudes « l’eau précieuse du doute ». Je crois intimement que, si nous voulons être capables d’entendre la petite voix discrète qui murmure dans le vent et au creux de nos rêves, il nous faut « redevenir comme de petits enfants », qui jouent et se laissent traverser par les images, le souffle de ce qui veut prendre voix.

Tout ceci étant dit pour bien poser le cadre dans lequel je propose d’écouter ces rêves, voici donc cette série remarquable que je vous présente avec quelques commentaires qui sont le fruit de ma méditation avec ces rêves. Bien sûr, les interprétations ici proposées n’engagent que moi et ne prétendent à aucune certitude définitives. Les résonances et amplifications que je propose ici n’ont d’autre but que de vous permettre d’envisager l’ampleur inimaginable de ce qu’évoquent ces rêves, vous inviter à vous y ouvrir et à la laisser vous toucher. Ce sont ces images vivantes, et non mes mots, qu’il faut écouter, laisser résonner en vous-même pour qu’elles alimentent vos propres rêves d’avenir. J’en offre une interprétation dont vous ferez bien ce que vous voulez, mais c’est à chacun.e, une fois le poisson servi dans les assiettes, d’en tirer les conclusions qu’il ou elle voudra.

Buisson ardent (détail) - Marc Chagall
1. 19 mars

Je suis sur la terrasse de la datcha. Devant moi, dans le jardin, se dressent une dizaine d'archanges / soldats. Ils ont de grandes ailes repliées et portent des boucliers et des sabres. Ils disent qu'ils viennent de l'aïon (ou eïon).

Derrière eux, il y a un paysage assez semblable à un fond de tableau de la Renaissance italienne traité en sfumato. Dans le ciel, un nuage mauve de forme ovoïde me fait penser à un vaisseau spatial mais complètement lisse, comme si ces êtres étaient descendus d'un ailleurs (et sans doute, si j'écoute aïon, de l'éternité ou d'un éternel présent).

C’est le premier rêve proposé après que l’initiative « rêver le futur » ait été lancée. La réponse de l’Inconscient est claire et limpide. L’armée des Anges est mobilisée et ils nous disent : « nous sommes là, parmi vous, avec vous ». C’est une guerre sainte qui s’engage, sans qu’il n’y ait d’ennemi désigné. Cela résonne avec le vocabulaire guerrier qu’on entend dans les médias, qui déclare la guerre au virus, veut aller toujours plus loin dans la guerre à la nature. Mais on peut penser là à l’inverse au djihad que chaque soufi doit engager contre son nafs, son égo, et élargir cette image à l’humanité entière : soit nous triomphons de notre avidité, soit nous périrons.

Rappelons que les Anges sont les messagers (du grec ancien ἄγγελος, ángelos : messager), et les Archanges sont leurs supérieurs, les Archéo-Angelos; ils sont l’incarnation des Archétypes, une expression directe de l’Arché, le Principe. Et voilà qu’ils nous disent venir de l’Aïon, c’est-à-dire de l’éternité. Mais « Aïon », titre d’un livre remarquable de Jung sur l’expression du Soi pendant l’Ère des Poissons, est un mot grec (Αἰών) qui peut se comprendre aussi comme l’Âge, ou encore la destinée. On peut penser donc que nos archanges sont des messagers du futur, de l’Ere du Verseau qui prend voix, et de la destinée collective qui prend forme sous nos yeux.

La bonne nouvelle qu’ils nous amènent est : nous ne sommes pas seul.e.s.

La toile de fond de cette apparition est la Renaissance, traitée en sfumato, c’est-à-dire apparaissant avec des contours incertains. Il est donc question d’une nouvelle Renaissance, que nous ne pouvons encore envisager clairement. Dans le ciel, la patrie d’origine des archanges, on peut voir leur véhicule spirituel, un nuage mauve (couleur de la spiritualité) ovoïde (évoquant un œuf). Le Soi se manifeste souvent dans les rêves contemporains sous la forme d’extraterrestres, de vaisseaux spatiaux, etc. Jung a documenté ce fait dans « un mythe moderne : signe du ciel ». Mais je suis frappé pour ma part par les derniers mots du rêve : ces êtres sont « descendus d’un ailleurs ». On peut y entendre, et cela aura beaucoup de sens dans la suite de la série, qu’ailleurs s’est fait tout proche dans notre temps troublé, tout comme demain... et l’Invisible, présent à nos côtés.

Moïse recevant les Tables de la Loi - Marc Chagall
2. 20 mars

La scène se passe dans la salle à manger de la maison de campagne dans laquelle je vivais avec ma famille dans les année '70. Autour de la table, sur les bancs de bois, sont assis les agents immobiliers du quartier Faidherbe à Paris (mon quartier). Je suis debout sur le côté et je les regarde. Un personnage vient face à eux et leur dit qu'il va falloir partir sur les traces des Anciens. A ce moment j'ai la vision d'une empreinte de pied nu géant imprimé dans l'argile et datant peut-être du néolithique. Je m'interroge sur ce personnage et je le regarde. C'est Moïse, tel qu'il a été représenté par Marc Chagall, avec ses cornes sur la tête et sa tunique jaune. Il est très grand. Il dit : " levez-vous et venez". Les agents immobiliers se lèvent et le suivent, même ceux qui ont un peu de mal à marcher ou qui ont mal au dos. Et puis je vois comme un insert/image : EXODE écrit sur le sable. Ensuite Moïse sur la plage face à la Mer Rouge qui s'ouvre pour nous laisser passer.

La scène nous renvoie aux années ‘70. C’est un détail d’autant moins anodin que nous le retrouverons dans le dernier rêve de la série. On peut penser que le rêve nous ramène ainsi, pour donner un contexte à ce que nous vivons, à cette époque où il était encore permis de rêver collectivement à un autre monde, avec en particulier le Flower Power des hippies, et où ont été planté les rêves de la nouvelle Renaissance que nous nous apprêtons à vivre. Les agents immobiliers ont pour fonction d’aider à trouver une nouvelle demeure, une nouvelle maison, ce qui symbolise aussi une nouvelle structure psychique, une nouvelle façon de voir. Je les entends aussi comme les « agents immobilisés » que mettront en mouvement l’injonction « levez-vous et venez », qui n’est pas sans rappeler le « lève-toi et marche » du Christ à la suite duquel le paralytique a pris son grabat et s’est ébranlé. Ces agents sont liés au quartier Faidherbe, où l’on peut entendre qu’ils sont « faits d’herbe » : ils nous représentent bien, nous mortels guère plus importants que l’herbe que cependant nous foulons aux pieds, nous méprisons sans la voir.

Et voilà donc que se présente un personnage extraordinaire qui évoque le Moïse peint par Marc Chagall, dont plusieurs tableaux illustrent cet article. Je ne commenterai que les détails évoqués par le rêve : le jaune de sa tunique évoque la créativité et la phase citrinitas de l’œuvre alchimique, c’est-à-dire la production de l’or, du soleil vivant. Quant aux cornes du personnage, on peut y voir des antennes, le symbole de la connexion avec le Ciel. Moïse est le guide archétypique du peuple qui a la certitude d’être aimé de Dieu, de ceux qui ont foi, qu’il tire de l’esclavage pour les emmener à la Terre Promise. Dès le second rêve de la série, la direction est donnée : il s’agit d’aller maintenant vers une Nouvelle Terre. Et tous se mettent en route, même ceux qui ont du mal à marcher : c’est ensemble que nous marcherons vers demain, sans laisser personne derrière nous...

L’injonction est claire : il va donc falloir partir sur les traces des Anciens, mettre nos pas dans les empreintes des géants qui nous ont précédé. Le mythe des géants évoque une autre humanité, d’un autre soleil et ayant frayée avec les Anges, tombés amoureux des filles des hommes et qui lui ont enseigné les sciences secrètes, dont l’alchimie et l’art d’écouter les rêves. Heureusement, ces traces sont encore visibles dans l’argile, c’est-à-dire dans la terre vivante et elles nous reconduisent aux origines de notre humanité, au néolithique, c’est-à-dire à notre source, à l’époque où se sont formés la plupart de nos mythes, et nombre des structures symboliques que l’on peut retrouver dans les contes, dans les rituels archaïques, chez les peuples premiers. C’est le temps béni d’avant la modernité, c’est-à-dire notre séparation d’avec la nature : nous étions tous des primitifs, avant d’être chassés du Paradis. Nous devons retrouver le chemin de nos ancêtres. Ils sont géants aussi en compensation de notre hubris (démesure) moderne. Celle-ci, dans notre inflation collective nous fait croire que nous sommes grands et que nous avons tout compris. Mais nos ancêtres, et ceux des « gardiens de la terre » qui demeurent encore parmi nous, nous renvoient à notre petitesse spirituelle par la simple évocation de leur présence, ambassadrice de la vastitude de la Nature que nous avons cru pouvoir dominer, un autre nom du Divin. Nous sommes invités à un exercice d’humilité.

Et voilà donc que nous – car finalement la rêveuse a donc rejoint la cohorte des agents en mouvement – nous retrouvons devant la Mer Rouge ouverte. C’est le temps de l’Exode, c’est-à-dire qu’il faut quitter l’ancienne terre et s’engager dans le passage ouvert, prodigieux. Pharaon arrive à la tête de ses armées, bien décidé à rattraper ses esclaves et à les soumettre. C’est l’heure du choix : l’Inconscient collectif s’ouvre et dessine un chemin improbable sinon impossible. La question se pose à chacun.e de nous : t’engageras-tu dans l’aventure de la quête d’une nouvelle terre ou resteras-tu prisonnier.e de la peur et de l’ancien monde en train de s’effondrer ?

3. 21 mars

Me levant au milieu de la nuit sans allumer de lampe, j'aperçois dans un demi-sommeil, sur la colline de Rennes-le-Château, un taureau blanc gigantesque et une voix me murmure: « Il va falloir sacrifier ce taureau à Poséïdon ! »

L’Inconscient n’est pas hébraïque ou de quelque obédience culturelle, ethnique ou religieuse que ce soit. Après nous avoir parlé de Moïse, de l’Exode et de la Terre Promise que nous trouverons en traversant le désert au-delà de la Mer Rouge, il nous ramène à un mystère contemporain et à un ancien mythe grec. Rennes-le-Château évoque la présence de Marie-Madeleine, l’apôtre des apôtres, dans l’arrière-plan de notre Renaissance spirituelle. Je ne m’étendrai pas ici sur l’importance de cette figure féminine, la compagne de l’Enseigneur qui vient renouveler notre mythe chrétien en soulignant que Ieshua était un être sexué, car je l’ai déjà fait dans un autre article (Celle qui vient). Disons simplement qu’elle symbolise le retour du Féminin sacré qui a été bafoué, à commencer par l’apôtre Pierre qui voulait que Marie sorte du cercle des intimes de Ieshua car il lui était intolérable de penser que les femmes pourraient entendre la Parole divine mieux que lui peut-être. Or ce sont bien souvent les femmes, aujourd’hui, et plus largement la Féminité spirituelle qui se manifeste aussi chez des hommes, qui est porteuse de l’avenir que nous pouvons envisager comme une nouvelle Renaissance. Rennes-le-Château, c’est aussi le cœur du pays cathare, qui se souvient des bons hommes et des bonnes femmes qui ont vécu là avant d’être massacrés par l’Église du-dit Pierre – un des premiers génocides systématiques, perpétré par la matrice de tous les totalitarismes subséquents. On peut y entendre une évocation discrète de l’Ecclesia Spiritualis, l’Église Spirituelle ou « Église de Jean » qui a perpétué la gnose, dans laquelle se rejoignaient les Cathares, les alchimistes, les Enfants du Libre Esprit, etc.

Sur ce haut lieu, sorte de centre sacré de la spiritualité occidentale contemporaine et précisément, de la nouvelle Renaissance, apparaît une fantastique image archétypique : un gigantesque taureau blanc, qu’il faudra donc sacrifier à Poséidon, le dieu des profondeurs marines. Le taureau est un des animaux consacrés à la Déesse, symbole de mâle puissance au service de la Grande Féminité symbolisée par le croissant de lune que forment ses cornes. Notre Moïse cornu du rêve précédent a une parenté avec ce taureau. La blancheur du taureau évoque le lait spirituel dont nous abreuve la Grande Mère au travers de ces rêves, la pureté essentielle ou encore la virginité d’Artémis, amie des humains sauvages. Mais surtout, avec l’évocation du grand dieu des profondeurs, qu’il s’agit de se concilier au moment de traverser la Mer Rouge, nous sommes renvoyés au mythe du roi Minos, un très ancien mythe grec. Un mythe qui parle d’une certaine façon de la naissance de notre modernité et rappelle le souvenir d’une très ancienne faute, qu’il ne faut pas ré-éditer.


Minos était le roi de la Crète, dernier bastion de la civilisation de la Grande Déesse qui résistait à l’invasion des Doriens, les ancêtres des Grecs. Les taureaux étaient en Crète des animaux sacrés, consacrés à la Déesse. Les jeunes nobles, garçons et filles, mettaient en péril leurs vies en sautant par-dessus les taureaux sacrés lors de joutes rituelles qui sont les ancêtres de nos corridas. Minos était un roi puissant qui, pour montrer à son peuple qu’il avait la faveur des dieux, a demandé à Poséidon de manifester un prodige et en effet, des flots de la mer est sorti un magnifique taureau blanc que Minos a promis de sacrifier au dieu. Mais le roi a voulu s’accaparer le taureau et il a cru pouvoir tromper le dieu en sacrifiant une des bêtes de son troupeau. La vengeance de Poséidon a été terrible. Il a induit une passion folle chez la reine Pasiphaé pour le taureau fantastique. Elle a demandé à Dédale de fabriquer une vache en bois dans laquelle elle s’est glissée pour être fécondée par le taureau. C’est ainsi qu’elle a enfanté le Minotaure, monstre mi-humain, mi-taureau, qui se nourrissait de chair humaine et qui a été enfermé dans un labyrinthe construit par Dédale. Par la suite, Thésée tuera ce monstre avec l’aide d’Ariane, une des filles du roi...

Cette histoire nous renvoie à l’attitude faussée qui est au cœur même de notre modernité : nous nous accaparons les cadeaux de la nature sans rendre au dieu ce qui lui revient. Cela vaut aussi pour les rêves et les visions que nous pouvons avoir, et qui ne doivent pas servir à alimenter notre orgueil. Car trahir les profondeurs engendre un monstre et ne conduit qu’à la désolation. L’ingéniosité technique qui caractérise notre modernité est symbolisée par Dédale, qui ayant été enfermé dans le labyrinthe à son tour s’en échappera avec des ailes de sa fabrication. Mais son fils Icare volera trop près du soleil et y perdra la vie, comme pourrait le faire notre civilisation techno-industrielle. Pour honorer le dieu qui garantira le passage de la Mer Rouge, il faut sacrifier la puissance du taureau, c’est-à-dire toute volonté de puissance sur les événements, tout désir de forcer les choses...

Moïse et le Buisson ardent - Marc Chagall
4. 22 mars

Debout sur la rive de la Mer Rouge (elle est rouge, c'est une mer de feu) Moïse est devenu gigantesque. Un croissant de lune est fixé entre ses deux cornes. Il/Elle car c'est devenu un être androgyne, lève le bras droit et fait un geste de bénédiction avec deux doigts pour tenir les rives de feu écartées. J'observe de haut les gens par hordes qui avancent à la queue leu leu leu, vêtus de peaux de loups. Il y a plusieurs hordes formées chaque fois d'une quarantaine de personnes reliées spirituellement. Puis je marche moi-même dans une horde composée de mes amis et amies conteurs et conteuses, de mes proches et de leurs proches. Je les identifie très bien mais ne les nommerai pas ici. Il y a des enfants et des petits portés dans les bras. Nous sommes tous extrêmement concentrés parce que si un seul dans nos hordes lâche sa concentration ou tombe dans la peur, le feu nous engloutira tous. Nous savons que nous allons devoir marcher pendant quarante jours. Arrive un moment où nous sommes attaqués par des drones mais alors une sorte de coupole en plexiglas vient nous protéger.

Nous passons du blanc du taureau au rouge de la mer de feu, magnifique conjonction d’opposés qui témoignent de la présence du numen transformateur ; ce sont des images typiquement alchimiques, évoquant l’œuvre au blanc et l’œuvre au rouge. La mer symbolise généralement l’Inconscient collectif. En feu, il est en transformation radicale. Moïse est le Grand Homme, une image de l’Anthropos – celui-là même qui était évoqué dans l’expression qui a caractérisé Ieshua comme étant « le Fils de l’Homme » - un Homme devenu pleinement humain, en regard duquel nous sommes simplement en voie d’humanisation. C’est une image cosmique, désormais gigantesque, dans toute son ampleur archétypale. Le croissant de lune entre ses cornes établit une connexion directe entre le taureau du rêve précédent et Moïse : il est béni par la Déesse. C’est devenu un être androgyne, qui unit en Lui/Elle le masculin et le féminin – on peut reconnaître là celui que les alchimistes appelaient le filius philosophorum, incarnation de l’Œuvre. Par le seul pouvoir spirituel de sa bénédiction, il garde le chemin ouvert. Et voilà donc que le nouveau peuple que guide ce Moïse archétypal vers une Nouvelle Terre avance…

C’est le Passage, ce qui n’est pas peu dire en écrivant cet article le vendredi saint de la Pâques chrétienne, qui évoque aussi la Pessa’h juive, c’est-à-dire l’Exode du peuple hébreux, la libération des esclaves par Moïse. Il est frappant que nous soyons dès lors vêtus de peaux de loups, c’est-à-dire que notre persona est désormais sauvage, liée à la nature. Les loups sont parmi les animaux les plus persévérants et fidèles à la horde. Nous sommes d’ailleurs revenus au mode d’organisation des chasseurs-cueilleurs, en hordes qui se regroupent par affinités spirituelles, formant ainsi un clan. En réalité, sous couvert de civilisation, nous ne faisons pas beaucoup mieux avec nos équipes de foot et nos drapeaux nationaux. Au moins, dans les hordes de loups comme celles d’humains naturels ne laisse-t-on jamais aucun individu en arrière, car la perte de l’un est la perte de tous. L’enjeu est clair : si l’un.e d’entre nous cède à la peur, perd sa relation au centre (con-centration), nous tomberons tou.te.s dans le feu. Le rêve insiste sur le nombre 40, qui renvoie en particulier à l’hexagramme 40 du Yi Jing : la Libération. Ce nombre évoque aussi les 40 jours que Ieshua a passé dans le désert, ou encore les 40 jours que Hafiz a passé dans un cercle avant que l’Ange Gabriel ne lui accorde la vision libératrice. Il résonne aussi bien sûr avec notre quarantaine forcée pour cause de pandémie, et la met en perspective : c’est un chemin de libération. A condition de ne pas céder à la peur et perdre la relation au Centre. Même quand les drones attaquent. Nous sommes protégés…

Je dis « nous » parce qu’évidemment, je me sens partie prenante de l’aventure et je vous y invite aussi. Mais quel est ce peuple qui s’est mis ainsi en marche et traverse la mer de feu ? Et bien il ne fait aucun doute pour moi que c’est ce Peuple Arc-en-Ciel dont parlent les anciennes prophéties amérindiennes, en particulier hopi mais non seulement. Il rassemble des gens de toutes les couleurs de l’humanité, venant de toutes les cultures, toutes les religions, conscients de l’unité sous-jacente à la diversité, en lien avec Gaïa, notre Terre-mère. L’émergence de ce peuple qui peuplera une « nouvelle Terre », c’est-à-dire établira un rapport nouveau à la nature, pourrait être le grand mythe qui sous-tend notre époque, auquel j’ai consacré un article : le Peuple Arc-en-Ciel.

5. 23 mars

Les hordes se sont séparées par cohortes d'environ 40 personnes après un concile autour d'un grand feu et promesse de rester en contact par télépathie par l'intermédiaire de ceux qui entendent.

Notre horde de conteuses et conteurs du clan du loup est arrivée dans un verger. Des arbres nains chargés de petits fruits abondants, violets, entre la prune et la myrtille. Nous en mangeons. Continuant à avancer nous constatons que les arbres sont à présent secs, sans feuilles ni fruits et nous sommes envahis par des milliers de petits papillons ravageurs, comme s'il en neigeait.

Nous avons soif et pas d'eau. Nous demandons à celui parmi nous qui voit par le nez de chercher l'eau. C'est un aveugle, un vieil homme vénérable. Il marche à l'avant entouré par deux gaillards. Il nous guide vers des rochers. Nous sommes pieds nus. Il désigne un endroit sur un rocher. Un des gaillards donne un coup de poing à cet endroit et l'eau jaillit en un flot qui se déverse. Une source. Une jeune femme s'approche, mouille le visage de son bébé et le fait boire.

Les choses ne seront pas simples pour autant, nous dit le rêve. Chaque cohorte va devoir trouver son propre chemin. Nous resterons en contact par l’Invisible. Nous trouverons à manger, des ressources, mais nous traverserons des temps de disette avec les catastrophes qui stérilisent la nature. Les papillons ravageurs m’évoquent l’exemple de la pyrale du buis qui a détruit des forêts entière de buis ; un désastre écologique allant avec la mondialisation puisque la pyrale vient de Chine et n’a aucun prédateur chez nous. Comme certain virus, il faut attendre que la pyrale ait accompli son cycle, mais le buis est difficile à confiner. Les dernières images du rêve sont remarquables de précision : pour trouver les ressources dont nous aurons besoin, il faudra se retourner vers l’instinct de ceux qui voient « par le nez », qui « sentent » les choses. Un aveugle est une personne dont la vision est désormais toute intérieure, et son âge vénérable renvoie à la sagesse des ancêtres. Le Vieil Homme guide vers la source et l’eau jaillit après que le masculin lui ait frayé un chemin. Le mâle coup de poing évoque le « frappez, et on vous ouvrira ». Enfin, le féminin peut prendre soin de la nouvelle vie.

Rouleau magique éthiopien
6. 24 mars

Nous portons des masques sur le haut du visage, comme des loups mais en carton brun léger et de forme rectangulaire sans fioriture de découpe. Ils sont attachés derrière la tête avec des rubans noirs. J'enlève le mien. A l'intérieur il y a un texte dense, écrit à la main, en petit, un texte de protection poétique. Je devine que chacun/chacune porte un texte personnel différent. (en écrivant ceci je ne peux m'empêcher d'évoquer les rouleaux de protection éthiopiens qui m'ont toujours tellement fascinée).

A mesure que nous avançons dans la série de rêves, les images réclament moins de commentaires. Elles parlent d’elles-mêmes. Je suis porté à penser qu’en fait, ce rêve fournit la clé de la série dans sa simplicité qu’évoquent ces loups sans fioriture. C’est le viatique nous nous avons besoin pour traverser les vicissitudes de la transition. Chacun.e de nous, à l’envers du masque social que nous portons, et donc à l’intérieur, a son propre texte dont il ou elle doit se faire l’herméneute, l’interprète. C’est un texte « danse », nous dit la langue des oiseaux, en langage poétique, c’est-à-dire tissé d’images, de poésis (création), qui est aussi le langage de l’âme. Pour moi, ces textes sont les rêves et les images intérieures qui nous offrent protection et guidance, et ils nous renvoient à notre individuation.

rouleau magique éthiopien
7. 25 mars

Notre horde de conteuses et conteurs loups se trouve devant une sorte d'arche formée par de grands arbres à l'entrée d'une forêt. La lumière est très particulière, scintillante et bleutée. De toute évidence c'est une porte énergétique vers un monde enviable. Nous passons. Mais au lieu d'entrer dans cette forêt, nous devons entrer dans un entrer dans un gros tube noir côtelé, semblable à un énorme tuyau d'aspirateur. Nous sommes devenus tout petits. Nous courons en bande vers l'issue que nous apercevons. Elle est ronde et bleutée, en volume, comme une terre - la Terre? Nous n'avons aucun sentiment de peur.

Plus tard, une rencontre avec un avatar du dieu Shiva, très coloré comme le sont les statues dans les temples en Inde. Il agite ses quatre bras en souriant pour nous féliciter.

Il y a un seuil à franchir pour aller vers un autre monde, une Nouvelle Terre, mais au-delà de ce seuil, il y aura un tunnel noir, comme un tuyau d’aspirateur. Ce qu’il y a de beau avec un aspirateur, c’est qu’il n’y a rien à faire ; on se laisse aspirer, tirer par le Souffle. Il pourrait y avoir une invitation à se faite tout petits jusqu’à ce que nous parvenions à l’issue. Encore une fois, l’inconscient n’a pas de préférence spirituelle : Shiva, le dieu de la libération, nous souhaite la bienvenue en souriant avec ses quatre bras qui dénotent la totalité des mouvements. C’est de bon augure (rire). Il faut se souvenir cependant que Shiva est le Destructeur, c’est-à-dire qu’il a un côté impitoyable et que l’ancien est sans doute irrémédiablement détruit...

8. 26 mars

Je suis sur la route devant la maison de Rofessart (campagne dans le Brabant wallon où je vivais dans les années '70). Devant moi le pré de la voisine, Marie-Jeanne. J'en vois surgir trois paires de sections d'anneaux immenses qui me semblent être des os, des côtes de baleine. Puis cette prairie devient la mer et un bateau remonte des profondeurs. C'est un bateau à voiles, un trois-mâts. Il y a des gens sur le pont qui jettent vers nous, vers la terre, la route étant comme une digue, des pièces rondes et jaunes, pour nous secourir. C'est de l'or ou de la vitamine C.

Mais alors, où allons-nous ? Où cette transhumance nous conduira-t-elle ?

L’inconscient aime bien entretenir le suspense. Nous retrouvons dans ce rêve la connexion aux années ‘70 que j’évoquais dans le commentaire du premier rêve. Une boucle est bouclée. Les décennies ‘60 et ‘70 ont vu fleurir une pensée qui est d’une certaine façon le triomphe de la liberté spirituelle que revendiquaient les gnostiques des premiers siècles après l’an zéro. Je vous invite à lire Pacôme Thiellement là-dessus, dans « la victoire des sans-Roi », sous-titré « révolution gnostique ». Les côtes de baleine évoquent la présence ancestrale de la mer,qui était là bien avant la terre. La baleine est l’animal des profondeurs par excellence, capable des plongées les plus abyssales et cependant proche de nous. Des auteurs de science-fiction ont non sans raisons imaginé que les extra-terrestres volant au secours de l’espèce intelligente de notre planète s’occuperait des baleines et non des humains.

Et voilà donc que ces os n’étaient que le signe d’une remontée des profondeurs qui transforme le pré de Marie-Jeanne en mer dont jaillit un bateau, un trois-mâts. L’Inconscient collectif se symbolise souvent sous la forme de la mer, ainsi qu’on l’a vu déjà avec la Mer Rouge, tandis que la conscience apparaît alors comme un bateau qui flotte à sa surface. Ici, la prairie devient la mer, la terre l'Inconscient... et cela permet l’apparition d’une forme de conscience secourable. Du bord de ce bateau, pour nous venir en aide, on nous jette de l’or c’est-à-dire la lumière rendue matérielle, le but symbolique de l’Œuvre alchimique. Il est à noter que pour purifier l’or, on le passe au feu car il est inaltérable. On retrouve la couleur jaune qui était évoquée dans la tunique de Moïse au début de la série. Cet or, c’est peut-être aussi, avec cet humour qui caractérisent volontiers les rêves, de la vitamine C, c’est-à-dire un ingrédient essentiel pour notre vitalité qu’on retrouve dans des fruits solaires comme l’orange, le citron. C’est une autre forme d’or, qui excite moins les convoitises. Et pourtant, la légende veut que quand Saint-Georges et le dragon se sont battus jusqu’à être l'un et l'autre à l'article de la mort, le chevalier s’est affaissé sous un oranger et ce sont quelques gouttes du jus d’une orange piquée par un oiseau qui l’ont ramené à la vie. Dans la version que je préfère pour ma part, le chevalier a donné quelques gouttes de jus d’orange au dragon qui en avait bien besoin lui aussi et ils ont cessé de se battre. Notre série de rêve se termine donc sur une note qui évoque l’accomplissement de l’Œuvre, la production de la lumière incarnée et la revitalisation, la régénérescence et même, en ces temps pascals pendant lesquels j’écris, la Résurrection.

La Renaissance.

Vendredi de Pâques 2020