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jeudi 26 mars 2026

Un printemps tranquille


J’ai eu le plaisir au cours du mois d’avril d’interviewer Jean-François Alizon, auteur du livre Dialoguer avec son inconscient, à propos de l’imagination active selon Jung, dont je vous ai déjà parlé dans ce blogue (https://voiedureve.blogspot.com/2025/04/dialoguer-avec-son-inconscient.html). Jean-François et moi avons la même préoccupation de faire mieux connaître cette approche de notre vie inconsciente que Jung a redécouvert, mais que les anciens dans nombre de cultures connaissaient bien avant nous, et de contribuer à redonner à l’imagination ses lettres de noblesse. En effet, pour beaucoup dans notre monde voué à la productivité, l’imagination est un peu la folle du logis : quand c’est imaginaire, c’est que ce n’est pas réel. Pourtant, nous avons un besoin vital d’imaginer, ne serait-ce que pour nous échapper un moment de nos cages rationnelles : quand nous lisons un livre, quand nous regardons un film ou une série, nous permettons à notre imagination de galoper un moment, même si ce n’est que dans un enclos bien délimité. Mais le monde imaginaire est laissé aux enfants, aux poètes et aux artistes, car encore une fois, ce n’est pas sérieux. Curieusement, on retrouve la même indigence chez les analystes jungien.ne.s : bien rares sont celles et ceux qui pratiquent l’imagination active. Pourtant, Marie-Louise Von Franz nous explique que :

« L’imagination active est l’outil par excellence de la psychologie jungienne, le plus puissant pour atteindre la totalité – beaucoup plus efficace que la seule interprétation des rêves. »

Cela tient sans doute au fait que l’imagination nous entraîne dans des territoires sauvages, non balisés, non normalisés par les hiérarques de la psychologie – ceux-ci préfèrent encore « analyser » la matière brûlante de l’inconscient, c’est-à-dire la passer au tamis de leurs grilles conceptuelles, l’expliquer. Cependant, il est probable que Jung n’aurait pas été le Carl Jung que nous connaissons, qui a amené tant d’éclairages sur notre vie inconsciente, s’il n’avait pas laissé l’imagination le prendre par la main et l’emmener hors des sentiers battus. On doit à cette escapade l’extraordinaire Livre rouge, qui consigne ses aventures dans le monde imaginal de l’âme. Pour bien distinguer le royaume merveilleux où nous emmène la cabale de l’imagination rendue à sa liberté première, royaume où tout est vivant, tout est réel… du monde imaginaire colonisé par les images de la télévision et du cinéma, confinant à l’irréel vidé de son sang, Henry Corbin, un grand ami de Jung, a inventé le terme « imaginal ». Jung n’était pas un homme de théories et de systèmes ; il y a qu’à essayer de le lire pour s’en rendre compte (lol). C’était un homme d’images vivantes, qui osait écrire que « la psyché est images » bien avant d’être tissée de mots et de raisonnements. Si l’on veut suivre ses traces, il faut marcher sur la voie qu’il a ouverte, qui emmène dans la forêt imaginale...

Jean-François Alizon nous restitue les clés du voyage avec l’imagination active dans son livre, qui s’adresse aussi bien aux psychothérapeutes qu’à toute personne ouverte d’esprit. Je vous invite à l’écouter en parler. Son propos est tout simplement passionnant :


L’approche des rêves que je privilégie désormais dans mon travail, que j’ai appelée l’écoute intérieure du rêve, est une forme d’imagination active. Elle n’est en rien contradictoire avec l’interprétation mais elle la prolonge et la dépasse en allant, au-delà de celle-ci, au cœur du mouvement intérieur que recèle le rêve. Au fond, l’interprétation du rêve n’est validée que par ce mouvement intérieur, quand se produit le déclic – le fameux « haha ! » – qui signale que la proposition d’interprétation a touché juste. Le rêveur sait alors, avec une force d’évidence, que le rêve vient de s’éclairer : quelque chose qui était jusque là inconscient vient de se faire jour dans sa conscience, et celle-ci en est comme irriguée, rafraîchie, régénérée. A un certain moment de mon parcours, la ligne parallèle que l’on peut tirer entre ce processus intrapsychique et l’attention donnée par les fasciathérapeutes et les ostéopathes au mouvement naturel du corps m’a frappé. J’ai alors commencé à concevoir le travail avec les rêves comme une façon de simplement aider à rétablir le mouvement naturel de la psyché. De fil en aiguille, il s’est avéré que le moyen le plus direct de rendre conscient ce mouvement, dont le rêve est une expression, est de rencontrer les images intérieures du rêve en imagination active, c’est-à-dire en pleine présence consciente et avec une attention soutenue aux ressentis, en particulier du corps. Je ne crois pas avoir inventé quoi que ce soit en formalisant cette approche, d’abord parce que j’ai été mis sur cette piste par les travaux de plusieurs analystes jungien.ne.s qui examinaient les modalités d’incorporation du rêve – je songe tout particulièrement là à James Hillman, Robert Bosnak, Mario Woodman… – mais surtout parce que je suis convaincu désormais que c’est la voie la plus naturelle du travail avec les rêves. C’est ainsi que les peuples premiers, qui n’avaient pas de psychologues et d’universités, étaient capables de faire parler et d’entendre leurs rêves bien mieux que nous…

Pour illustrer la puissance de cette façon d’explorer le rêve, je veux vous partager ici le travail fait avec une simple image intérieure, avec l’accord de la rêveuse bien sûr. Celle-ci est une praticienne expérimentée du travail avec les rêves qui, au moment où elle a reçu cette image, se trouvait dans une grande transition de vie l’amenant à se consacrer à l’écoute des rêves. Voici l’image :

La rêveuse voit un arbre avec plein de branches de qualités différentes. Il lui vient à l’esprit que cela semble être un arbre généalogique. Son attention se porte alors sur une de ces branches, qui semble être bien pourrie, et cependant, il est clair que c’est sur cette branche qu’elle est née...

Quand elle me raconte le rêve, elle précise que cet arbre semble, au moment du récit, être un cerisier du Japon. Du point de vue de l’interprétation, il n’y a pas grand-chose à faire avec une telle image, trop succincte. Bien sûr, on peut élaborer autour du fait que l’arbre est souvent un symbole du processus d’individuation et relier ce rêve au fait que la rêveuse envisageait la possibilité de retourner s’installer sur sa terre natale, dans la proximité de sa famille. Mais qu’est-ce que le rêve cherchait donc à amener à sa conscience ? Il ne lui apprenait rien de nouveau en évoquant le fait que sa branche familiale était en souffrance. Or la règle d’or du travail avec le rêve est que ce dernier cherche toujours à amener quelque chose de nouveau à la conscience – c’est pourquoi il n’y a rien de pire que d’expliquer le rêve en guise d’interprétation : on le réduit alors à des éléments déjà connus. Quand le rêve, ce n’est que… c’est que ce n’est pas cela ! Et pourtant, combien d’interprètes assomment le rêve à coup de théories qu’ils croient maîtriser, qui leur donnent l’explication de la vie psychique !? Dans mon écoute initiale du rêve, je relève la référence un peu incongrue à un cerisier du Japon, c’est-à-dire à l’Orient – dans la géographie imaginale des occidentaux, il s’agit là bien souvent d’une dimension spirituelle.
 


Ayant pris note de ces éléments, je les ai écarté pour proposer à la rêveuse une écoute intérieure de cette image, à laquelle elle a consenti bien volontiers. D’emblée, quand elle a repris contact avec l’arbre dans son imagination, il s’est avéré présenter un paradoxe : c’était bien un cerisier, et il était fleuri, en plein hiver. Elle me l’a décrit comme un arbre fin, pas très grand, avec un bois noir, seul dans un jardin, entouré d’herbe. Quand j’ai interrogé la rêveuse sur son ressenti, elle m’a dit qu’elle avait l’impression d’être sur le point d’accéder à une vérité, une compréhension. En prêtant attention à son corps, elle a relevé une activité dans son diaphragme et a évoqué quelque chose qui circulait entre ses chakras solaire et cœur. Elle avait le sentiment que l’image l’invitait à un réveil, lui disait « regarde la situation... », et elle a pensé à Wadji Mouawad qui parlait de transformer artistiquement nos épreuves. Cette idée l’a animée et elle l’a élaborée en parlant d’offrir le fruit de cette transformation au monde, de fleurir. Les images se sont alors bousculées en cascade et elle a parlé de la merveilleuse générosité de la nature, d’oiseaux et d’insectes trouvant asile dans l’arbre, de papillon voletant et signalant la victoire de la beauté. Elle m’a dit alors que ses cellules souriaient de l’intérieur, comme nourries par l’image au travers des sens imaginaux…

Je me suis alors dit pour ma part que le mouvement auquel le rêve invitait semblait clair dès le premier contact avec l’image intérieure : le thème du travail était la floraison malgré les conditions contraires symbolisées par l’hiver. Ce dernier représente volontiers le manque d’amour, le froid affectif qui gèle l’énergie en dedans. Un signe certain du processus en cours était l’émerveillement, qui signe ce que la rêveuse a nommé comme « la victoire de la beauté ». Nous aurions pu nous en tenir là : dores et déjà le mouvement intérieur du rêve avait frayé sa voie. Il y avait là une belle illustration de comment l’image intérieure est vivante, chargée d’énergie psychique qui circule dès que l’on prend contact avec elle par l’imagination. C’est par ce mouvement énergétique que l’image nous délivre son message essentiel, nous donne une direction. Cependant, mon intuition me disait que cet arbre avait encore beaucoup de choses à nous apprendre, et nous avions du temps devant nous.

J’ai alors proposé à la rêveuse de « devenir l’arbre » : qu’est-ce que cela fait, du point de vue du ressenti, d’être l’arbre ? D’emblée, elle m’a répondu que c’était puissant, vertical, relié ciel-terre – cette verticalité se faisait sentir dans son corps, la redressait. Elle m’a dit sentir l’énergie qui montait et descendait, et être étonnée par la vitesse de cette circulation. A partir de là, je l’ai invitée à aller voir les racines de l’arbre, avec comme intention pour ma part de suivre l’indication qu’elle venait de me donner et d’observer ce qui se passerait dans la montée et la redescente de la conscience. Immédiatement, elle m’a décrite ces racines comme étant larges, s’étalant sous terre, ce qui lui suggérait un sentiment de stabilité associé à l’idée de nourrir les liens. Elle a pris conscience de ce que l’arbre est bien plus grand par ses racines que par sa ramure, et plus vaste sous terre, dans l’invisible que dans le visible. Il y avait là tout un univers, une ville – elle était saisie par la multiplicité du vivant, qui lui communiquait la vision d’un infini ouvert à l’autre. Quand je lui ai demandé ce qu’elle ressentait avec cela, elle m’a indiqué se sentir toute petite par rapport à cet univers, et cependant, le contact avec ce dernier lui a communiqué un sentiment d’expansion qui s’est traduit dans ses mots : 


« je suis bien au-delà de ce que je crois ».



Je lui ai ensuite suggéré de monter dans le tronc de l’arbre et elle a retrouvé une impression de verticalité en ouverture vers le ciel. Elle m’a indiqué que l’image venait orienter son corps vers ce ciel, l’incitant à aller de l’avant. Nous avons passé un peu de temps à respirer dans cette verticalité mais rien de plus ne venait ; il nous fallait suivre l’indication d’aller de l’avant et aller visiter les branches. Dès que je lui en ai fait la suggestion, l’atmosphère intérieure s’est modifiée et la rêveuse m’a dit que ce n’était pas facile d’approcher la multiplicité des branches : elle sentait que le tronc se subdivisait dans les branches, qui le prolongeaient. Cependant, cela n’arrivait pas à s’ouvrir, m’a-t-elle dit, mais seulement à se diviser – l’image lui est venue de branches croissant verticalement, sans expansion horizontale. Je lui ai demandé ce qu’elle ressentait avec cette vision et elle m’a parlé d’une sensation de brûlure d’estomac qu’elle a associé au danger de prendre trop de place, à la nécessité de ne pas être trop visible. Elle pouvait relier ce sentiment à la culpabilité ressentie lors du décès de ses parents, et pour ma part, je voyais un lien avec notre discussion au début de notre rencontre, qui avait portée sur le défi qui consiste en se faire connaître, se rendre visible, quand on se lance en libéral. Nous pouvions commencer à discerner un conflit tenant à l’impulsion naturelle à aller de l’avant qui se heurtait à une injonction contradictoire de ne pas prendre trop de place...

Je l’ai alors invitée à prêter attention au ressenti en prenant simplement le temps de rester avec cette injonction, et le corps s’est mis à parler avec force : elle m’a indiqué sentir sa gorge se serrer et avoir du mal à avaler, puis avoir la sensation qu’elle avait quelque chose à vomir. Puis elle m’a dit avoir l’impression d’être coupée en deux ; cette coupure séparait sa gorge du haut de son visage, et entre deux, il y avait un trou, une béance. Elle a relié celle-ci à des problèmes de santé qu’elle avait rencontrés, et m’a décrit cet espace comme étant noir, comme une mine, dépourvue de lumière. Je lui ai proposé de chercher quelle était la bonne distance pour observer ce qui était là, et elle l’a regardé de loin, comme du bout d’un couloir... pour me dire bientôt qu’il y avait là un personnage qui était recroquevillé dans une grotte. Rapidement, elle m’a indiqué qu’elle se sentait en sécurité : elle n’était pas ce personnage, elle n’était pas là. Un biais typique chez nombre de psychothérapeutes aurait pu m’inciter à aller voir de plus près ce qu’elle avait à vomir, ou qui était ce personnage. Cela aurait été facile : il aurait suffi de demander à la sensation de prendre forme d’une image intérieure, ou d’aller parler avec le personnage recroquevillé. Cependant je n’en ai pas ressenti le besoin. Au contraire, cela eut été d’une certaine façon interférer avec le processus. Jung nous mettait en garde contre cette habitude du conscient de vouloir diriger le cours de la vie psychique et de l’entraver finalement par des interférences ; chez les thérapeutes, il y a là souvent une insécurité qui se déguise volontiers sous des objectifs nobles comme la recherche de guérison et le nettoyage de mémoires, lesquels trahissent surtout le besoin d’obtenir des résultats et de se conforter dans leur ego de thérapeute. Si la psyché avait voulu nous en dire plus sur ce qui était là à vomir ou sur qui était ce personnage, le cours de l’imagination serait allé tout seul dans ce sens ou la rêveuse l’aurait interrogé d’elle-même. Pour ma part, je me suis donc abstenu de questionner plus avant ces éléments car il était bien suffisant que la rêveuse retrouve, face à tout cela, un sentiment de sécurité tenant à une distance intérieure qui réclamait d’être respectée – j’y ai entendu une indication claire de ce que nous n’avions pas à chercher à nous rapprocher de ce qui était là…

Spontanément, à partir de ce socle de sécurité retrouvée, la rêveuse a parlé du travail de transformation nécessaire pour donner une belle forme au matériau de base. Elle évoquait là, sans que nous élaborions sur le sujet, l’alchimie opérative au cœur des rêves. Nos angoisses, nos peurs et tout ce que nous percevons comme négatif constituent la materia prima du processus alchimique. Ce qui est passionnant dans le travail avec les images intérieures, c’est qu’il ressort que c’est la psyché elle-même qui agit en tant qu’alchimiste ; on n’a pas besoin de formules compliquées ni de se draper dans le mystère de la connaissance ésotérique. Wadji Mouawad est revenu à l’esprit de la rêveuse. Dans une interview qu’elle avait vue de lui, il racontait comment la peinture l’avait aidé à surmonter la solitude qu’il avait éprouvée lorsqu’il était arrivé au Canada. On connaît Mouawad comme homme de théâtre surtout mais il intègre la peinture à ses œuvres théâtrales ; il passe psychiquement par la peinture pour renouer avec ses origines perdues, son Liban meurtri, ses rêves d’enfant enfouis. Tout à coup, à ce contact, la rêveuse, qui est ordinairement une femme de lettres, a touché au fait qu’il n’y a pas de mots pour décrire ce qu’elle ressent, et qu’elle n’est pas obligée de passer par les mots pour accéder à un imaginaire au-delà de la réalité connue. Je l’ai alors invitée à jouer avec la peinture imaginale, et à entrer dans les couleurs de celle-ci. Sa première réaction a été de réserve : la peinture n’était pas son truc mais plutôt celui de sa sœur. Or il se trouve que Jung a pointé, dans ses réflexions sur la fonction inférieure de la conscience, comment l’inconscient se manifeste volontiers au travers des dimensions sous-développées de notre psyché, que la conscience a laissé en friche. 

Je n’ai rien dit, j’ai juste attendu de voir si l’imagination s’emparerait de ma proposition. Et en effet, la rêveuse m’a bientôt parlé d’un noir graphite très net qui ressortait d’un marron gris épais qu’elle voyait comme une fumée et qu’elle associait à la peur. Ce noir est entré en élaboration et transformation pour donner une couleur chair rose rouge qui évoquait, m’a-t-elle dit, le vivant qui absorbait la noirceur. Au travers de cette transformation, une certitude puissante s’est faite jour en elle, que je vous livre dans ses mots : « en tant qu’humain, c’est notre rôle de nous mettre au service de ce processus de transformation. » Cette conviction lui a donné le sentiment de pouvoir se situer dans le monde, et répondre ainsi à partir de là à l’état de celui-ci. « Je prends ma place, m’a-t-elle dit, et cela me pose... »  Quand je l’ai peu après invitée à prolonger en imagination l’image de rêve pour voir où ce mouvement de transformation l’emmenait, elle m’a parlé de la nécessité de faire grandir des branches vers le ciel. Elle semblait avoir pris de l’expansion, habiter l’espace autour d’elle. L’arbre était entouré de scintillements, et il était rejoint par d’autres arbres, d’autres vies. Les mots de la fin de ce travail ont été :

« C’est doux, c’est vivant : un printemps tranquille. »  


J’étais pour ma part ému par ce qui ressortait de cette plongée dans les eaux de l’imagination. On ne ressort jamais tout à fait indemne de ce genre de voyage : la personne qui facilite le processus ne peut éviter d’entrer elle aussi dans une transe légère. Même si nous cherchons autant que possible à nous en tenir à une neutralité bienveillante et soutenante, les images viennent nous toucher et nous entrons en résonance profonde avec celles-ci. Nous sommes associé.e.s au processus de transformation dont nous sommes aussi témoin. C’est, pour reprendre les mots d’une de mes analysante qui mène une réflexion approfondie sur ce thème dans un autre domaine, « un accompagnement sans savoir, sans pouvoir ni vouloir ». Notre rôle est simplement d’offrir un cadre, un contenant sécuritaire et sans interférence pour le déploiement autonome des facultés créatrices des images intérieures. Il s’agit simplement d’une coopération entière avec la psyché, avec la nature naturante…


Le message profond qui ressortait de cette écoute intérieure, en particulier en ce qui concernait la victoire de la beauté et la tranquillité du printemps, me touchait d’autant plus que j’avais affiché sur Facebook dans la même journée une prise de position contre la guerre, que je concluais en déclarant que l’armée du Printemps était en train de se lever et qu’elle serait invincible ! A qui m’interrogeait sur ce que je voulais dire par là, je répondais que les bataillons de primevères et de marguerites étaient en marche avec le soutien aérien des passereaux et des mésanges, et que rien n’arrêterait le mouvement de la Vie. Bien sûr, une telle prise de position peut paraître empreinte de naïveté car elle semble inviter à ne rien faire pour arrêter les bombes de pleuvoir. Cependant, il y a là une invitation à prendre un pas de recul pour chercher à partir d’où nous pourrions répondre à la folie humaine sans alimenter le conflit, tant en dedans qu’au-dehors – la naïveté serait peut-être plutôt ici de croire que l’on peut arrêter la guerre en désignant des coupables, en brandissant des drapeaux, en cultivant la division qui nourrit la guerre et que celle-ci exacerbe. Il n’est pas d’autre chemin vers la paix que de chercher à rendre nos ombres consciences et de travailler à leur transformation en conscience au lieu de chercher à les détruire chez autrui. Je répète en conclusion les mots de la rêveuse, qui ressortaient de l’enseignement de l’arbre et résonnent avec ce qui guide fondamentalement mon travail : « en tant qu’humain, c’est notre rôle de nous mettre au service de ce processus de transformation ».

Le rêve et l’imagination rejoignent la nature sauvage en nous et participent du mouvement du Vivant, qui amènera des solutions créatives encore inimaginables pour l’instant. Je salue dans ce sens le travail de Jean-François Alizon pour rendre accessible à tou.te.s les merveilleux territoires intérieurs ouverts par l’imagination active. Et je vous souhaite un beau printemps, empreint de tranquillité, de paix intérieure.

mardi 20 février 2024

Tour qui penche

Frieda Harris - the Tower

Je vais vous raconter aujourd’hui, à l’usage de nos étudiant.e.s en EIR et de toutes les personnes intéressées par le travail avec les rêves et l’imagination active, une écoute intérieure que je considère comme exemplaire. Nous y verrons plusieurs aspects du processus, avec en particulier le défi de travailler avec plusieurs rêves dans une même session tout en respectant le cadre temporel, ce qui met souvent en difficulté les praticien.ne.s. C’est un travail selon moi exemplaire en ce qu’il montre comment la psyché continue à processer un deuil après de nombreuses années, et ramène naturellement à la vie, à la liberté et à l’amour. J’espère mettre en évidence comment le rêve est spontanément thérapeutique. Il suffit de l’écouter et de laisser parler l’imagination créatrice !

La rêveuse est une femme dans la cinquantaine. Dans les jours qui ont précédé la rencontre, un incident est venu lui rappeler la façon dont son mari est décédé une quinzaine d’années auparavant. Elle a dans la même semaine reçu trois rêves. Elle ne sait pas bien lequel privilégier pour notre séance. Je l’ai alors invitée à me raconter les trois rêves, et nous verrions bien. Les voici :

Rêve 1 : Mon compagnon actuel vient de faire une chute de vélo. Sa tête a heurté l’angle d’un trottoir et elle est ouverte, on en voit le squelette, une orbite…

Rêve 2 : Je suis dans un appartement tout en haut d’une tour. Il y a beaucoup de gens dans cet appartement, dont certaines personnes sur des canapés en train de parler. C’est un moment social, une fête. Quelqu’un monte les escaliers de la tour à toute vitesse pour venir prévenir la rêveuse : la tour va s’effondrer. En effet, elle repose sur 4 pylônes or l’un d’eux est en train de s’affaisser. L’alerte est donnée. La tour penche mais s’arrête en déséquilibre. La rêveuse se demande ce qu’elle peut faire. Elle est aux prises avec la certitude de ce qu’ils vont tous mourir…

Rêve 3 : Je me rends compte qu’à certains moments, je suis dans un corps d’adulte, et à d’autres moments, je suis dans un corps d’enfant, tout petit, de moins d’un an. C’est une découverte incroyable, cela se matérialise : je suis les deux.

Avant d’entrer dans l’écoute intérieure proprement dite, j’ai interrogé la rêveuse sur ce qu’elle ressentait au contact des images du premier rêve. Il y avait là en effet quelque chose de traumatique qui réclamait d’être accueilli immédiatement. Elle m’a dit en effet que c’était une image terrorisante. Elle avait la gorge serrée et pouvait identifier clairement  un fond d’inquiétude. Nous n’avons pas élaboré ce ressenti plus que cela à ce point – dans une approche thérapeutique classique, nous aurions pu nous en servir comme d’un point d’entrée en considérant que nous devions travailler cette angoisse. Pour ma part, ce qui m’importait était d’offrir un espace d’expression immédiate à celle-ci, qu’elle soit simplement accueillie sans que l’on en fasse un « problème » – elle me semblait tout à fait naturelle compte tenu de l’image et de l’arrière-plan évoqué par la rêveuse. Et c’était aussi l’occasion de vérifier que, malgré la charge d’angoisse soulevée par l’image et, auparavant, par le rappel du décès de son mari, la rêveuse était en contact avec ses ressentis, en particulier corporels. Elle aurait pu en être dissociée, auquel cas l’approche du rêve aurait réclamé de grandes précautions. Mais là, le simple fait qu’elle puisse nommer son inquiétude et le fait qu’elle avait la gorge serrée me laissait savoir que l’angoisse elle-même était prête à entrer en travail, à emmener la rêveuse plus loin. Et dès lors, nous n’avions pas besoin d’en faire un objet de thérapie, mais nous pouvions simplement faire confiance au processus du rêve...

A partir de là, nous sommes entrés dans l’écoute intérieure. J’ai proposé à la rêveuse que nous allions visiter les 3 rêves en considérant qu’ils étaient liés et qu’ils s’éclaireraient probablement les uns les autres. L’écoute intérieure nous donne une grande liberté : nous ne sommes pas obligés de commencer par le début. Nous pouvons faire des allers et retours dans un ou plusieurs rêves en allant d’un point saillant à un autre. Nous ne sommes pas contraints par une logique ou une stratégie pré-définies. Il s’agit plutôt, pour la personne qui facilite, de se mettre à l’écoute elle aussi des images pour observer quelles sont celles qui appellent. Ici, il me paraissait évident que nous n’aborderions pas d’emblée le premier rêve, la charge traumatique qui lui était associée étant clairement identifiée. Le troisième rêve amenait aussi un élément extrêmement important mais il fallait sans doute que nous ayons fait déjà un bout de chemin pour en tirer vraiment parti. La « logique des rêves » nous amenait donc à l’évidence à commencer par aborder le second rêve qui présentait l’avantage aussi d’être fortement symbolique, et donc potentiellement riche de significations inconscientes.

J’ai déjà parlé ailleurs (voir mon article Naufrages) du cadre symbolique de la « maison du rêve ». Dans l’écoute intérieure d’images de rêve, nous mettons généralement en place, au travers de cette métaphore, un espace sécuritaire pour rencontrer l’inconscient associé au rêve, borné par un seuil d’entrée – la porte de la maison – et un seuil de sortie – une autre porte. Quand les rêveurs sont habitués à glisser dans une imagination active et qu’on a pu vérifier qu’ils en ressortent aussi facilement, et qu’ils ont donc un bon contact avec la réalité matérielle  (je dis « matérielle », pour la distinguer de la réalité psychique, tout aussi "réelle"), on peut se permettre d’entrer directement dans l’écoute intérieure d’une image de rêve. D’ailleurs, les rêveurs le font souvent par eux-mêmes : on le voit au fait qu’au lieu de spéculer intellectuellement sur ce que signifie un symbole, ils nomment immédiatement le ressenti associé à l’image et lui donnent la parole, la laisse s’exprimer. Mais dans les premières plongées en écoute intérieure, mais aussi, quel que soit le degré d’expérience, si le rêve semble conduire à aborder des éléments traumatiques, il faut proposer le cadre contenant de la maison du rêve (ou un autre, à la guise de la personne qui facilite, à condition que la métaphore délimite clairement des seuils d’entrée et de sortie) à l’inconscient. C’est une façon de lui offrir un espace de jeu dans lequel il pourra se déployer sans risque pour la personne.

Après un temps de retour à soi, c’est-à-dire de reprise de contact avec ses ressentis dans l’instant présent – strictement nécessaire quand le récit des images de rêves et la discussion qui l’a accompagné a déjà soulevé beaucoup d’idées – j’ai proposé à la rêveuse de se présenter devant la porte de la maison du rêve, et je lui ai demandé de me décrire celle-ci. C’est une façon d’activer l’imagination. La rêveuse m’a alors parlé d’un escalier qui débouchait dans une cave ronde, dans laquelle elle descendait en se tenant à une rampe et avec une lampe frontale. Elle était frappée par l’odeur particulière qui régnait dans cette cave. Quand je l’ai interrogée sur son ressenti émotionnel, elle m’a dit qu’elle avait peur et qu’elle était cependant curieuse. Mais elle ne s’est pas attardé sur ces ressentis car le fil de l’imagination a continué à l’emmener : il y avait là, en bas, plusieurs entrées voûtées, dont une laissait passer de la lumière. Derrière celle-ci, il semblait y avoir la lumière du jour. Quand elle l’a ouverte, elle s’est trouvée dans une clairière faisant partie d’un sous-bois tranquille. Elle m’a parlé d’un havre de paix et a été prise d’une envie soudaine de faire la sieste. J’ai pris note de ce qu’elle était sur une frontière hypnagogique, dans un état de transe légère proche du sommeil, induite directement par l’imagination active et l’approche des images du rêve.


Un piège dans lequel les néophytes peuvent facilement tomber ici consiste en vouloir élaborer les images qui surgissent dans l’espace intermédiaire, à l’entrée de l’écoute intérieure. Ici bien sûr, c’est tentant : la rêveuse descend dans une cave qui symbolise volontiers l’inconscient. Elle est curieuse, déterminée à explorer, ce dont témoigne sa lampe frontale. La peur est un bon ingrédient à ce point aussi car il indique qu’elle fera preuve de prudence. Mais le piège ici serait de vouloir savoir ce qu’il y a derrière les autres portes, de commencer à l’interroger à ce sujet. Ou de commencer à élaborer autour de la clairière, pour explorer le sous-bois environnant – une autre symbolisation de l’inconscient. Mais le fil conducteur de notre travail est le rêve, et le temps limité dont nous disposons, bien qu’il pose souvent un défi aux praticien.ne.s en formation, est notre allié car il nous oblige à aller à l’essentiel…

Nous sommes donc, à partir de là, entrés dans le second rêve. La rêveuse s’est retrouvée dans cet appartement au sommet de la tour. Elle décrit ce dernier comme étant spacieux, chaleureux, avec une décoration épurée. Il y a une belle luminosité, il y a du soleil qui entre par les fenêtres. L’atmosphère est festive, joyeuse : on fête quelque chose. Il y a beaucoup de femmes, surtout des jeunes femmes, et peu d’hommes. Il ressort que c’est un moment léger, où il n’y a pas de stress. Les canapés sont associés à une invitation à s’y lover. J’interroge alors la rêveuse sur son ressenti corporel à ce point d’entrée dans le rêve. Elle a le bas du dos un peu douloureux et une tension dans le poignet gauche.

Nous allons à partir de là à la rencontre de la personne qui grimpe les escaliers de la tour. C’est un jeune garçon. Tout de suite, la rêveuse note qu’elle n’est plus disponible : dès qu’elle a perçu son approche, elle attend qu’il arrive avec une certaine inquiétude, en vigilance. Elle entre en état d’alerte. Ramenée alors à ses sensations corporelles, elle relève que quelque chose lui enserre la tête et qu’elle ressent une pression sur le front et la nuque. Quand je jeune garçon arrive, il a un regard terrorisé et il semble très agité, il manque de souffle. La rêveuse éprouve le besoin de le toucher, de le prendre par les épaules pour l’inviter à se calmer. Elle l’aide à tenir debout. Il reprend son souffle. Elle me dit alors qu’il faut qu’elle soit ancrée pour deux, solide. J’attire à nouveau son attention sur ses sensations corporelles : elle ressent une pression sur les épaules. Elle éprouve aussi la solidité de son dos : il faut, me dit-elle, qu’il puisse supporter ce qui arrive. Ce n’est pas le moment de s’affaisser. Quand je l’interroge sur ce qui se passerait si elle s’affaissait, elle me dit tout net que c’est interdit, que cela l’amènerait dans le néant.

A ce point, je relève pour moi-même le parallélisme entre les sensations éprouvées dans l’imagination au contact de ce jeune garçon qui vient donner l’alerte, et les images subséquentes du rêve : tout semble tourner autour du danger d’effondrement, de l’interdiction de s’affaisser. Je ne peux éviter de faire le lien avec le fait que la rêveuse a récemment subi une chirurgie du dos : aurait-elle résisté de toutes ses forces à un danger d’effondrement qui s’est cristallisé dans son dos en tensions jusqu’à ce que celles-ci finissent par requérir une chirurgie ? Ce n’est pas le moment de commencer à élaborer autour de tout cela. J’aurais pu lui demander si elle avait ressenti cet interdit de s’affaisser dans la vie diurne, et peut-être même l’ai-je fait sans conserver de note à ce sujet, mais de toute façon, la suite de l’imagination avec les éléments du rêve nous a amené précisément au bon endroit. J’ai proposé à la rêveuse de simplement laisser résonner ces mots : « tout va s’effondrer » et de me partager ses ressentis. 

Elle a parlé d’abord de sidération… puis c’est une violente colère qui a émergé. Elle a éprouvé le besoin d’engueuler le pylône en lui disant « tu n’as pas le droit de flancher comme ça ! ». Après avoir donné libre cours à cette colère, l’avoir ressentie profondément, elle m’a soudainement indiqué qu’elle comprenait, comme une évidence qui lui sautait aux yeux, que les quatre pylônes représentaient son mari, leurs deux enfants et elle-même. A partir du moment où cela est devenu clair, la colère a mué en grande fatigue avec l’idée « il va falloir tenir » qui a fait peser une chape de plomb sur ses épaules. Elle m’a indiqué ressentir encore plus de pression dans la tête. Tout son corps était devenu lourd…

Je n’insisterai jamais assez sur l’importance à donner au corps dans la présentation de l’approche du rêve par l’écoute intérieure – prenez note s’il-vous-plaît de ce que je ne parle pas de « méthode » ou de « technique », qui sont autant de termes qui renvoient à une maîtrise par le conscient du processus. Nous approchons le rêve à pas légers, sans prétendre diriger ou maîtriser ce qui va se passer, sans même bien savoir où cela va nous emmener ni prétendre que cela va régler un problème, contribuer au bien-être de la personne – c’est ce qui arrive généralement, mais nous ne voulons pas en faire un objectif conscient et asservir l’écoute du rêve à cet objectif. Et c’est le ressenti qui guide, et tout particulièrement le ressenti corporel. Une erreur ici serait de vouloir aller contre le ressenti de lourdeur par exemple en interrogeant : de quoi avez-vous besoin pour vous sentir légère ? A quelle ressource pouvez-vous faire appel pour échapper à cette chape de plomb qui s’est abattue sur vous ? Mais ce n’est pas ce à quoi invite le rêve, bien au contraire : comment se sentir légère, comme au début du rêve, quand tout menace de s’effondrer ? A l’inverse, aussi bien la colère que la fatigue qui ont été rencontrées, et finalement la pression et la lourdeur, réclament d’être ressenties en profondeur. La clé est toujours de suivre l’énergie, la pente que nous indique le ressenti, sans résistance. Notre seul but est de laisser couler l’énergie du rêve, qui nous emmènera bien où elle voudra. Cela implique bien sûr une confiance entière dans le processus.


Nous avons donc exploré où l’emmenait cette lourdeur si elle se laisser aller à celle-ci. La rêveuse me dit alors qu’elle est devenue un rocher. Elle est dure, elle est lourde, on ne peut pas la bouger ou la démolir – ce sont ses mots. Il n’y a pas de mouvement, elle est inerte. Quand on a une image comme cela, dans laquelle il n’y a aucune dynamique apparente avec laquelle aller, on risque fort de rester bloqué pendant quelques temps. C’est aussi à accepter, tout en tenant compte du temps objectif dont on dispose. On peut ainsi prendre le temps de simplement respirer dans ce ressenti, d’observer ce qui bouge. Il peut, dans l’imagination, se passer n’importe quoi : par exemple un animal peut avoir élu domicile dans le rocher et apparaître, ou un chien venir tourner autour de ce rocher, un oiseau venir se poser dessus. Nous pouvons faire confiance dans le fait que l’énergie psychique entrera toujours en mouvement d’une façon ou d’une autre une fois la situation profondément ressentie – à noter qu’il n’est pas nécessaire à ce point de l’élaborer intellectuellement, de l’analyser ou de chercher à faire un lien avec le vécu de la rêveuse. Nous pouvons aussi élargir l’image, lui donner un contexte en imagination, en demandant simplement : et il est où, ce rocher ? Qu’y-a-t-il autour ? La parole à l’imagination...

C’est ce que j’ai fait. Et nous avons alors appris que ce rocher est en bord de mer. Il émerge du sable, est recouvert à marée haute. Naturellement, la rêveuse a alors éprouvé le besoin de venir s’asseoir sur le rocher, ce qui lui a donné un sentiment de reliance. On peut penser qu’elle s’est alors différentiée du rocher, ce qui lui a permis d’établir une relation consciente avec lui, c’est-à-dire avec ce qu’il symbolise. Elle a mis son inertie, la lourdeur existentielle qui lui a servi de stratégie de survie devant le risque d’effondrement, hors d’elle, c’est-à-dire qu’elle a cessé de s’identifier inconsciemment à ce schéma énergétique qui allait avec l’exigence de "tenir" à tous prix. Ce faisant, elle s’en est libérée et elle a pu établir une relation consciente avec cette structure de défense. Bien sûr, ce n’est pas le moment à ce point du travail d’élaborer intellectuellement autour de tout cela, mais j’en parlerai lors du debriefing en sachant que la rêveuse a une expérience de l’accompagnement thérapeutique, saura quoi en faire. Ce qui est remarquable dans l’immédiat, c’est que l’atmosphère de la séance a radicalement changé.

La rêveuse me dit qu’elle se sent maintenant « à nouveau vivante ». Elle prend le temps, assise sur son rocher, d’écouter les bruits de la mer, de humer les embruns. Enfin, elle glisse dans l’eau et s’en va nager. Elle dit ressentir une grande détente. Elle est frappée par la luminosité sur la mer. C’est sécurisant, me dit-elle. Elle peut se laisser aller à flotter sans chercher à diriger le mouvement. Sans chercher quoi que ce soit. Elle fait simplement confiance au courant…

La détente est contagieuse. Dans la facilitation d’une écoute intérieure, nous sommes nous aussi pris à partie par les images, dans une transe légère. Ce n’est pas comme si nous restions au sec sur le bord de la rivière pendant que la rêveuse se mouille. On peut ici parler de l’inévitable contre-transfert de la personne facilitante, qui est nécessairement affectée par ce que vit la personne écoutée au cours de l’exploration de son rêve. Il se peut même que nous ressentions ce que la personne ne parvient pas, pour sa part, à ressentir. Autant pour la prétention à rester en tous temps dans une posture de neutralité bienveillante ! Nous devons donc être dans une double attention, d’une part aux ressentis de la personne écoutée, et d’autre part, à nos propres ressentis, tout en restant fidèle à la règle édictée par Jung de non-interférence par la conscience. Je vous renvoie si ce point vous intéresse à la discussion de la posture de facilitation dans l’article Naufrages que j’ai cité plus haut. Mais donc, il est intéressant de relever en tant que facilitateur la détente qui s’installe après une évolution comme celle que j’ai décrite ci-dessus. C’est à ce moment-là que l’on réalise comme on était soi-même en tension avec les images du rêves, inévitablement. Cependant, même s’il est clair qu’un point tournant de l’écoute a été franchi dans le mouvement intérieur auquel nous avons assisté, le travail n’est pas terminé. Il reste maintenant à observer quelles sont les conséquences de ce mouvement.

J’ai donc ramené, après quelques temps, la rêveuse dans le rêve. Ce dernier est notre fil conducteur, qui permet de ne pas se perdre dans les méandres de l’imagination, infinies. Nous sommes retournés dans la tour en déséquilibre. D’emblée, la rêveuse m’a dit que c’est inconfortable d’être là mais que cela tient ! Elle a ponctué ce constat en affirmant « jusque là, tout va bien ». Il y a moins de monde dans l’appartement; elle n’y est pas seule mais presque. Elle a relevé que le temps s’est désormais arrêté, et qu’elle ressentait la nécessité d’un effort pour réorganiser l’espace. Il y a une inquiétude latente que cela tombe davantage. Cette inquiétude et cet effort requis se traduisent dans une tension qui tire sur le bas de son dos, et jusque dans son bras gauche – elle note qu’il y a dans cette tension, qu’elle décrit comme permanente, une compensation du déséquilibre. Il pourrait y avoir là des indications précieuses pour elle dans ce moment où elle relève encore, en convalescence, de cette chirurgie du dos qu’elle a subie. Nous en reparlerons lors du debriefing mais je fais de toute façon confiance à l’intelligence du corps qui enregistre tout, même ce dont nous ne conservons pas le souvenir conscient.

Nous sommes parvenus à la fin du rêve, mais non du travail car  les deux autres rêves nous attendent – je vérifie qu’il reste encore un peu de temps objectif pour aller les visiter.

A ce point, j’ai demandé à la rêveuse comment elle prolongerait le rêve en imagination, si celui-ci se continuait dans une nouvelle scène. Il faut noter, sans en parler, que la rêveuse n’est plus aux prises avec l’angoisse mortelle qui transpirait à la fin du rêve. Dès lors, le prolongement du rêve nous indique comment le mouvement intérieur qui a été réveillé par l’écoute tend à s’intégrer. A nouveau, il s’agit de laisser parler l’imagination qui ouvrira la voie. Ici, la rêveuse a parlé d’une envie de descendre l’escalier et de sortir de la tour, ce qu’elle a associé avec une tension qui relâche. Elle a parlé de la sensation de remettre du mouvement dans les choses, d’un déverrouillage. Et une fois parvenue en bas, elle a constaté que le pylône effondré avait réduit, rapetissé, mais n’était pas inexistant. Elle a été touchée, émue et remplie de gratitude. Elle a ressenti une connexion profonde qui lui a permis de dire qu’elle réalisait que son mari, même décédé, avait été présent au cours de ces années qui avait suivi le drame, et jusqu’à ce jour…


A partir de là, voyant que nous commencions à manquer de temps objectif, je l’ai ramenée vers le troisième rêve. Intuitivement, il était clair pour moi qu’il fallait terminer par le premier rêve, car c’était là qu’était l’image traumatique que l’on pourrait aborder avec un regard transformé par le travail. Nous avons donc rapidement exploré les ressentis associés à ces deux positions, celle de l’adulte et celle de l’enfant à un stade pré-verbal, qu’elle expérimentait dans le rêve. Et puis je me suis permis d’interférer avec une suggestion qui s’imposait par le fait qu’elle expérimentait ces deux positions en mode « ou », soit l’une, soit l’autre. Quand on travaille avec une polarité énergétique, l’enjeu est toujours de passer du « ou » ou « et ». En effet, elles sont présentes toutes les deux dans la psyché, et leur alternance indique seulement que l’une est renvoyée dans l’inconscient quand l’autre devient consciente. Alors je lui ai proposée de tenir simplement les deux positions ensemble. Le mouvement intérieur a été immédiat. Elle s’est dite pleine, entière tout à coup, et elle a eu cette phrase remarquable pour la relation avec l’enfant que nous sommes tous en quelque part, qui vit en nous :

« Cet enfant, je le porte et il m’apporte... »

Nous n’avions pas le temps d’élaborer plus autour de ces images. Avec un temps indéfini, j’aurais pu lui demander ce qui se passait en elle, comment elle ressentait les différentes parties de cette phrase : qu’est-ce que c’est que porter l’enfant ? Et qu’est-ce c’est qu’il vous apporte ? Comment c’est de sentir qu’il apporte ? Nous aurions pu continuer à jouer autour de ces mots et interroger qui supporte l’autre, au sens premier de lui donner du support, et secondaire, de celle qui doit supporter l’autre dans ses humeurs, ses inconsciences, ses vulnérabilités, etc. Enfin, nous aurions pu nous arrêter sur le fait qu’il y a un trait commun entre ces mots « je le porte » et « il m’apporte », et qu’il ramène à l’image d’une porte. Nous aurions donc pu interroger ce qui se passait si l’enfant était vu comme une porte à ouvrir, au-delà de laquelle aller. Quand on rentre les jeux avec l’imagination créatrice, les possibilités sont infinies. Mais le temps ne l’est jamais, lui, et il faut savoir terminer un travail…

Quand on manque de temps objectif, il faut compter avec le fait qu’un simple contact avec les images saillantes du rêve fera le travail, qui continuera dans l’inconscient de la personne écoutée. En fait, bien souvent, le désir d’explorer à fond toutes les images est le fait de la personne qui facilite et croit que c’est ce qu’elle doit faire pour appliquer la technique. Souvent, elle poursuit l’idée qu’il faut qu’elle récolte le plus d’information possible pour fournir une interprétation éclairée, mais ce faisant, elle ne fait pas vraiment confiance au processus et à l’inconscient. Bien souvent, quand on a très peu de temps, par exemple parce qu’un rêve surgit à la fin d’une séance d’analyse, on ne peut qu’aller effleurer une ou deux images chargées d’intensité émotionnelle, ce qui déclenche déjà un mouvement intérieur. On peut alors se dire que l’inconscient de la personne sait très bien ce qu’il fait en amenant ce rêve dans ce cadre temporel, et que notre travail en temps que personne facilitante est simplement de tenir le cadre et de faire confiance.

Sans transition, nous sommes donc passés de l’intégration de la dualité adulte / enfant à l’image du crâne ouvert du compagnon de la rêveuse. Elle a alors découvert qu’il était vivant, mais aussi qu’il pouvait mourir, ce qui l’a amenée à reconsidérer le présent de leur relation. Elle a émis l’envie d’aller vers lui. Elle lui a parlé en disant « je vais t’aider, tu vas t’en sortir... ». Enfin, elle est arrivée à l’idée très claire de que l’on peut choisir la vie, ce qui a provoqué, m’a-t-elle dit, le réveil de toutes les cellules de son corps.

Dès lors, juste avant de sortir de l’écoute intérieure, elle a mentionné que le cadeau de ce travail était tout simplement la vie, à savoir la prééminence de la vie au-delà de la mort. Je l’ai invitée à imaginer la porte de sortie de la maison du rêve. Il s’agissait d’une porte de sous-marin. Ses derniers mots, avant de revenir à la surface, ont été : « je sors à l’air libre. » J’ai été traversé pour ma part par une pensée qui m’a renvoyé, sans connotation politique, au slogan qui porte le combat des femmes en Iran – pensée qui m'a intrigué, dont j'ai pris note :

Femme, Vie, Liberté !


Il faut toujours garder au moins dix minutes, et mieux vingt, pour le temps de débriefing qui est aussi un temps d’intégration. Il est arrivé que des rêveurs aient besoin de prendre une pause au sortir d’une écoute intérieure tant le mouvement intérieur qu’ils ont vécu dans ce moment était puissant. Quand les personnes me rendent visite pour un travail en présentiel, je ménage toujours un espace pour qu’elles puissent reprendre un contact assuré et solide avec la réalité matérielle avant de reprendre leur voiture. En présentiel ou en virtuel, je veille à toujours, autant que possible, ménager ce sas dans lequel on parle un peu de ce qui ressort du rêve. Il ne s’agit pas tant alors de fournir une interprétation que de faire part de nos observations. Bien souvent, la personne écoutée n’a plus un souvenir bien clair de ce qui est arrivé – rappelons encore une fois que c’est une transe légère et cependant puissante. Mais le véritable but du debriefing est simplement de faciliter l’intégration en offrant un espace intermédiaire dans lequel nous pouvons vérifier que la personne est bien revenue, qu’elle est capable d’être en relation. 

Cette nécessité de ménager un temps pour le debriefing, et tout simplement de mener l’écoute dans un temps défini, pose un sérieux défi aux praticien.ne.s, en particulier dans leurs débuts, car il faut donc gérer le temps, ne jamais le perdre de vue. C’est notre tâche, et cela fait partie de la tenue du cadre : une personne facilitante qui n’arrive pas à gérer le temps, se laisse déborder, est d’une certaine façon débordée par l’inconscient…

Je n’entrerai pas dans le détail de ce dont la rêveuse et moi avons discuté pendant le debriefing car il y a là surtout des éléments personnels auxquels nous pouvions arrimer le travail des rêves. Il suffira de dire qu’à l’évidence, elle traversait ainsi une nouvelle étape du deuil dans lequel le décès de son mari l’avait plongée. Elle s’en est dite étonnée car elle avait déjà beaucoup travaillé cette perte, mais a-t-on jamais fini un tel deuil, dont la violence traverse et teinte toute une vie ? On pouvait penser qu’elle arrivait maintenant dans une nouvelle étape de vie où, après avoir tenu bon dans la catastrophe pour offrir une sécurité à ses enfants et leur permettre de grandir, elle pouvait enfin se détendre et s’ouvrir à une nouvelle vie heureuse et aimante. Même s’il n’était jamais question directement de sa féminité, on peut penser d’un point de vue interprétatif que celle-ci était convoquée dans ce renouveau par la présence de son compagnon – sur un plan subjectif, porteur de l’Animus – et la façon dont ces rêves tournaient autour de la question infiniment délicate de l’amour. Cette dernière ressortait ici en regard de notre mortalité, du risque toujours de la perte qui rend les occasion de vivre l’amour, dans l’instant présent, si précieuses. Décidément, ce slogan qui m’avait traversé l’esprit à la sortie de l’écoute intérieure – femme, vie, liberté ! – prenait, au moins pour moi, tout son sens.


Vos propositions d’interprétation de ces rêves intéresseront sans doute tout autant la rêveuse que moi-même. Et je serai bien sûr intéressé par vos commentaires et vos questions s’il y en a. 
Pour ma part, je conclurai en citant Von Franz qui disait :

« L’imagination active est l’outil par excellence, le plus puissant de la psychologie jungienne, le plus puissant pour atteindre la totalité – beaucoup plus efficace que la seule interprétation des rêves. »

Cet article a été écrit chez Philippe Roux et Laurence Cailler, qui ont eu la gentillesse de m’accueillir en résidence d’écriture. Il me faut mentionner la convergence de l’écoute intérieure des rêves avec le travail de Philippe et Laurence, qui ont ouvert l’école imaginale pour « sensibiliser, initier et former à l’hypnose imaginale ou imagination de pleine conscience. »


Laurence et moi nous étonnions dans une conversation à bâtons rompus sur les merveilles ouvertes par l’exploration de la sphère imaginale, de combien le pouvoir de l’imagination est méconnu. Pourtant, il pourrait y avoir là un ingrédient essentiel pour notre futur collectif car c’est par l’imagination que nous pouvons réclamer notre pouvoir créateur, pouvoir de re-créer nos vies et qui sait, peut-être de ré-enchanter le monde dans lequel nous vivons. Car, pour reprendre les mots de Laurence, « peut-être sommes-nous allés au bout de notre pouvoir destructeur sur cette planète, et sommes-nous prêt à apprendre à nous servir de notre pouvoir créateur. » C’est dans cet esprit, avec l’espérance bien vivante que cela pourra servir au moins à quelques un.e.s, que je communique ce travail avec les rêves et l’imagination, qui n’a de cesse pour ma part de m’émerveiller...

lundi 5 juin 2023

Formation 2024 en Ecoute Intérieure des Rêves


En janvier dernier, ma compagne Marie-Anne et moi-même lancions notre formation en Écoute Intérieure des Rêves. Un petit groupe d’étudiantes, toutes des femmes, nous ont rejoint dans cette aventure. Nous sommes maintenant à mi-chemin de ce parcours de 11 mois et le bilan que nous tirons de ces mois écoulés est très positif. Voici ce qu’en disent deux de ces étudiantes :

« Cette formation, j’en ai rêvé, Jean et Marie-Anne l’ont créée. C’est une chance de pouvoir bénéficier de leur expérience ainsi que de leur sensibilité. Les pratiques sont diverses mais suivent toujours le fil conducteur onirique. Cela me permet d’entrer vraiment en relation avec les rêves ainsi qu’avec le monde intérieur et ses images, d’accéder à des connaissances théoriques comme à des expériences corporelles et créatives. De plus, une communauté de rêveurs se forme permettant une émulation plus qu’inspirante, soutenante, réunie autour d’une passion commune: le rêve. 

C’est une formation qui prend en compte les attentes, les objectifs et les individualités de chacun. Et même si le rêve est le principal enseignant, je ne peux que saluer le travail, l’investissement et la générosité de Jean et Marie-Anne. Je me sens honorée de participer à cette formation qui pourrait bien m’amener à une transformation personnelle. »

et :

« Merci à Jean et Marie-Anne pour leur présence, leur accueil, leur écoute, leur générosité. Je ne viens pas du monde du rêve, et Jean sait rendre accessible cet univers du rêve. Les grands principes sont abordés de façon claire, enrichie de toute une culture autour des rêves et des mythes. C’est avec joie que j’ai plongé dedans et les rencontres en présentiel sont toujours riches, nourrissantes et éclairantes sur la façon d’accompagner dans le rêve. Merci à eux deux, leur collaboration est un bel équilibre ! »

Forts de cette expérience, nous avons donc décidé de reconduire celle-ci l’année prochaine et nous ouvrons dès maintenant (juin 2023) la période d’inscription à la formation en Écoute Intérieure des Rêves qui commencera en janvier 2024.

Le nombre de place est (très) limité : pour des raisons tout à la fois pratiques et tenant à notre projet pédagogique, nous n’acceptons que 6 à 8 personnes au maximum par groupe de formation. En effet, comme le soulignait un des témoignages ci-dessus, outre de transmettre les bases de l’interprétation des rêves dans la perspective de la psychologie des profondeurs de Jung, ainsi que la technique de l’écoute intérieure des rêves, cette formation se veut personnalisée et adaptée aux objectifs et attentes personnelles de chacun.e des étudiant.e.s qui s’y engagent. Elle n’est pas réservée à des thérapeutes (ou des personnes qui ont le projet de devenir thérapeute) mais s’adresse à toute personne passionnée par les rêves. Ce nombre de 6 à 8 étudiant.e.s nous paraît donc idéal pour donner à chacun.e l’attention requise pour accompagner son processus d’apprentissage, qui est aussi un processus de recherche personnelle et de transformation. Nous accueillons chaque personne qui vient dans cette formation comme répondant à un appel qui lui est propre, et nous cherchons à nourrir la démarche qui répond à cet appel…

De notre point de vue, et quoique nous proposions beaucoup de matériel tant théorique que pratique, c’est le rêve, et plus précisément la source des rêves, qui est le véritable enseignant. J’ai le plaisir pour ma part de partager sans réserves le fruit de quarante années d’exploration et d’apprentissage dans le domaine des rêves et de la conscience. Mais justement, s’il y a bien quelque chose qui ressort de ma recherche, c’est qu’aucune théorie ni aucune méthode ne saurait rendre justice à la richesse des rêves – fussent-elles celles de Carl Jung. Et je suis bien certain d’ailleurs que ce dernier aurait été bien d’accord avec moi, lui qui nous invitait à lire tous les livres, étudier toutes les méthodes, et à les écarter devant le rêve… car le rêve est à chaque fois unique.

Mon expérience tant personnelle que d’accompagnant me montre que quand quelqu’un est appelé par le rêve, avec le désir d’être capable de l’entendre et de lui servir d’intermédiaire, ou même sans désir autre que de lui donner l’attention qu’il mérite, l’inconscient a son propre projet. Notre formation se veut simplement au service de ce projet. Elle est cependant fortement structurée en 6 modules qui sont articulés selon une stratégie de formation longuement mûrie. En effet, comme je le répète souvent, pour aller au-delà de l’interprétation des rêves – ce à quoi conduit sans coup férir l’Écoute Intérieure des Rêves – il faut comprendre comment fonctionne l’interprétation...

Dans un premier temps, la formation vise donc à poser les bases de l’interprétation des rêves en introduisant à la psychologie des profondeurs de Jung ainsi qu’à des approches connexes. Les étudiant.e.s sont familiarisé.e.s en particulier avec la pratique de la Loge de Rêves et acquièrent dans le même temps une solide expérience de la posture d’écoute des rêves et de l’inconscient – il est à noter que le corps est impliqué dans cette expérimentation et cette posture. Car le travail avec les rêves s’ancre au premier chef dans le ressenti et dans la présence – ce n’est qu’en étant pleinement présent.e.s, ancré.e.s dans une attention fine aux moindres mouvements intérieurs, que nous pourrons accompagner le mouvement propre du rêve qui tend à déployer du sens…

Je souligne ce dernier point, et l’importance du corps, des pratiques méditatives et d’ancrage corporel, car nous avons trop tendance en Europe à discourir intellectuellement sur le rêve et à en proposer des interprétations qui, même si elles sont très intéressantes, s’avèrent souvent hors-sol, abstraites et jargonneuses. A l’inverse, notre formation, même si elle fournit les éléments conceptuels et de vocabulaire qui permettront d’approfondir l’étude intellectuelle de la matière, vise d’abord à favoriser l’expérience, sur laquelle des mots et des idées sont ensuite apposés. Ces bases étant installées, la formation donne à expérimenter l’imagination active et l’écoute intérieure des rêves en amenant tous les éléments pour offrir un contenant sécuritaire à l’exploration de l’inconscient. C’est à chaque fois l’occasion de nous émerveiller de la richesse créative du travail avec les rêves. Ces derniers s’avèrent être vivants et porteurs de leur dynamique propre, avec laquelle nous apprenons à collaborer plutôt que de vouloir les accoucher aux forceps. Enfin, la formation vise à élargir l’horizon jusqu’à envisager l’espace grand ouvert par les constellations de rêves… et dès lors, "le ciel est la limite" !

Bien sûr, on ne devient pas un.e praticien.n.e chevronné.e du travail avec les rêves en 11 mois de formation. Pour celles et ceux qui veulent devenir analystes de rêves, c’est – j’en suis convaincu – une excellente introduction qui ouvrira toutes les portes. Il faudra cependant continuer à étudier et à travailler, mais cela est vrai de toutes les formations en travail avec les rêves – encore une fois, le véritable formateur, c’est le rêve. Pour celles et ceux qui ont déjà une pratique en travail avec les rêves, ou qui donnent de l’accompagnement thérapeutique, cette formation offre des outils précieux. Et si c’est simplement un intérêt personnel, ou un projet créatif, qui conduisent dans cette formation, il est bien certain que cet intérêt et ce projet seront nourris par le processus d'exploration des rêves. Il n’y a aucun pré-requis à l’entrée. Nous nous assurons cependant bien sûr au cours du processus d’inscription, qui inclut entre autres un entretien préalable avec chacun.e des enseignant.e.s, que la formation est adéquate et peut rencontrer les attentes de l’étudiant.e. La personne qui s’engage dans cette formation peut facilement se désengager dans les premiers mois s’il s’avère qu’elle et nous avons fait erreur et que cet apprentissage ne lui convient pas... 

Entendez-vous l'appel ?

Concrètement, cette formation se déroulera en 6 week-ends à Faverges, en Haute-Savoie (74), répartis sur 11 mois, avec des sessions virtuelles de pratique et de théorie entre chaque module en présentiel. Si vous voulez en savoir plus, je vous invite à :

- Visiter la page dédiée sur mon blogue : Formation Ecoute Intérieure des Rêves, où vous trouverez des informations pratiques (coûts, dates, etc) ainsi que des compléments d’information sur les objectifs pédagogiques de la formation. 

- Télécharger le document de présentation de cette formation 2024 que vous trouverez ici : formation EIR 2024.

- Visionner cette vidéo Youtube de présentation de la formation : conférence du 27 septembre 2022, où Marie-Anne et moi parlons de l'approche ainsi que de la formation, et où une personne témoigne de sa pratique de l'écoute intérieure des rêves.

- Lire cet article de présentation de l’approche : écoute intérieure des rêves.

Vous pouvez aussi bien sûr nous contacter par la boite de contact de ce blogue pour poser toutes les questions que vous voulez, demander le formulaire d’inscription...

Pour les personnes qui sont domiciliées trop loin pour pouvoir se déplacer 6 fois dans l’année jusqu’en Haute-Savoie et qui sont fortement motivées, et ont déjà une solide expérience du travail avec les rêves (quelle que soit l’école...), nous avons mis au point une formule alternative d’enseignement personnalisé à distance incluant le support d’un groupe virtuel et un stage de synthèse de 5 jours en fin de parcours. Pour plus d’information sur cette possibilité, contactez-nous.

lundi 27 mars 2023

Naufrages

Un tableau de Jackie MAIRE (galerie-création.com)

Je ne trouve pas beaucoup de temps ces jours-ci pour écrire des articles et nourrir ce blogue. Je suis très occupé en particulier par la formation en Écoute Intérieure des Rêves que ma compagne et moi-même donnons depuis janvier. Je m’investis aussi dans différentes recherches dont je vous parlerai en temps et lieu, mais c’est d’abord l’exploration de cette approche « au-delà de l’interprétation » du rêve, et sa transmission, qui me préoccupent à ce point. Je veux vous présenter ici un rêve et le parcours en écoute intérieure qu’il a amené car ce dernier me semble exemplaire aussi bien de la profondeur et de la puissance du travail que permet le retour en imagination active dans un rêve que de certaines difficultés que l’on peut y rencontrer. 

Nous verrons en effet dans cet exemple comment travailler avec des dimensions traumatiques qui peuvent, de façon caractéristique, ressortir dans l’écoute intérieure d’un rêve. Il semble en effet que cette approche puisse avoir une incidence profonde sur la gestion de nos émotions – c’est ce qui ressortait en particulier du témoignage d’une personne qui s’est exprimée lors de ma présentation vidéo de la formation : après quelques mois de pratiques, il constatait une évolution sensible de sa façon de vivre ses émotions. Une psychologue intéressée par la démarche me faisait remarquer récemment que cela indiquait que l’écoute intérieure du rêve avait un effet sur notre programmation limbique. Or c’est précisément ce que cherchent à obtenir les psychologues grâce à des outils cognitifs comme l’EMDR. Ces derniers sont efficaces mais requièrent des protocoles complexes. Ici cependant, c’est l’action naturelle du rêve qui amène à ce résultat, et cela ouvre un champ de recherche qui devrait être investigué plus à fond. On peut penser en effet que c’est une des fonctions du rêve que de faciliter une régulation émotionnelle. Il se pourrait donc que l’écoute intérieure, qui vise à simplement faciliter et amplifier le mouvement naturel de la psyché au travers du rêve, contribue grandement à cette régulation jusque dans la résolution de nœuds traumatiques. Mais ce sont des études plus systématiques que celles que je peux mener, avec un échantillon statistique plus large et dans la durée, qui pourront l’établir. Je m’attacherai ici simplement à mettre en lumière comment cette approche mettant en lien le rêve, l’imagination et le corps, semble pouvoir permettre d’aborder les nœuds traumatiques en suivant la dynamique naturelle du vécu onirique.

Cet article s’inscrit aussi dans un débat que j’ai lancé au sein de la petite communauté de pratiques qui se développe autour de l’écoute intérieure des rêves sur la question de la posture que nous devons adopter dans cette démarche. Il ressort en effet que cette approche des rêves repose moins sur des techniques et une méthodologie, même s’il y a effectivement un protocole et des règles précises qui sont établis, que sur une posture et une éthique dans la relation aux images intérieures. C’est en gros, tel que je le comprends moi-même pour l’instant, une approche résolument non-interventionniste qui s’inscrit dans la ligne à laquelle nous appelait Jung quand il répétait à l’envie : « do not interfere ! » N’interférez pas ! Ne contrariez pas le mouvement naturel de la psyché en cherchant à le diriger. Il nous recommandait d’écarter toutes les méthodes et tous les a-priori théoriques à l’abord d’un rêve, « car le rêve est unique comme le rêveur est unique. » Parmi les propositions qui ont émergé de la discussion dans la communauté, l’image d’un clair miroir  a été suggérée avec l’idée de renvoyer avec clarté le rêve tel qu’il est. En contrepoint de cette proposition, il a été souligné que nous ne saurions écarter les interférences naturelles de l’inconscient, les projections et les ressentis du facilitateur, par une posture technique. J’ai eu l’impression de retrouver là des éléments de la discussion emblématique entre Shénxiù et Hui-Neng, le sixième patriarche du zen, à propos de la possibilité de nettoyer le miroir de la Bodhi. 

Hui-Neng, sixième patriarche du bouddhisme zen

Les deux points de vue, qui me semblaient tout à fait complémentaires, ont été réconciliés pour moi dans l’invitation à aborder le rêve à partir d’un non-savoir ouvert à ce que pourrait apporter le rêve – sa phénoménologie, dirait Jung –, ce qui m’a semblé encore une fois très zen. Mais le rêve que je vais maintenant vous présenter est venu encore apporter des éléments à cette réflexion, dont pourront donc profiter en particulier les étudiant.e.s en écoute intérieure du rêve.

Voici le rêve, intitulé « Naufrages » par le rêveur :

Un bateau récent construit à l’ancienne, un 3 mâts avec 5 étages, se couche sur l’Océan. Des enfants sont à son bord pour une activité de loisir. Les secours, l’hélicoptère vient récupérer les enfants. Les parents sont invités à venir les chercher, tout le monde est sain et sauf. Une maman, grande, brune, à cheveux crépus, récupère sont enfant mais contrairement aux autres parents, n’a pas l’air si émue que ça.

La maman de Jules vient le chercher (même contexte?). Je les vois sur une place, Jules assis sur un muret au loin. J’ai un choc lorsque je vois qu’il a les cheveux longs avec une couette sur la tête. Alors qu’il m’aperçoit au loin et qu’il est en compagnie de sa mère qui est de dos, à côté de lui, je m’en vais, je fuis. Je suis choqué.

J’ai l’impression que Jules me suit et je monte me cacher en grimpant la façade d’un bâtiment ancien. Je dois bien être à 5 mètres de hauteur, peut-être plus, et j’ai le vertige. Je ne peux plus bouger lorsqu’il faut redescendre. Je tente de faire un mouvement pour regagner un rebord de fenêtre en contrebas et je perds mon téléphone qui s’explose sur le sol.

Le rêveur est un homme dans la cinquantaine qui vit une certaine souffrance d’être coupé,  suite à une séparation, de son plus jeune fils Jules. Ce dernier ne lui parle plus, semble ne plus vouloir de contacts avec son père. Cette souffrance a été ravivée récemment par des circonstances de la vie extérieure. La veille du rêve, le rêveur est allé chez des amis qui ont un fils qui avait bien sympathisé avec Jules quand ils s’étaient rencontrés quelques années auparavant. Quand il s’est retrouvé en présence de ce jeune homme, qui avait les cheveux mi-longs avec une couette sur la tête, le rêveur a été submergé par l’émotion, palpable, et n’a pas su que dire, ne parvenant pas à la reconnaître, ni à l’embrasser ou lui serrer la main... 

D’emblée, ce récit que m’a fait le rêveur au moment de la présentation du rêve, m’a alerté sur le fait qu’il y avait une dimension traumatique qui était approchée au travers de ce dernier – quand je dis « traumatique » ici, je veux dire qu’il y a une dimension de souffrance trop importante pour être intégrée directement par la psyché, qui réclame d’une certaine façon une « digestion » par celle-ci pour pouvoir être absorbée. On sait que les complexes inconscients se manifestent entre autres par une interférence avec le fonctionnement conscient habituel. C’est ce qu’a mis en lumière le test des associations élaboré par Jung encore tout jeune psychiatre : il mesure le temps de réponse à différents mots clés. La présence d’un complexe activé par l’évocation d’un mot est ainsi repérée par le fait qu’il faut plusieurs secondes à la personne testée pour répondre. Si on l’interroge, elle a simplement vécu un « blanc » momentané avant de pouvoir donner une association au mot. Quand un complexe intervient, on perd nos moyens – il y a une suspension momentanée de la conscience. Qui dit « complexe » dit « contenu psychique autonome » – on pourrait souvent dire « sous-personnalité » non intégrée – mais cette suspension de la conscience est aussi l’indice d’un système de défense qui est activé : il y a là une vulnérabilité, une souffrance, qui est trop dangereuse pour être rencontrée directement, et qui constitue un fragment psychique détaché de la conscience. Dans une définition large du traumatisme, nous pouvons donc parler ici du noyau traumatique du complexe qui est mis en évidence. La bonne nouvelle qui ressort ici, c’est que lorsque celui-ci apparaît dans un rêve, la psyché semble être prête à l’intégrer – cela en est un des indicateurs les plus sûrs car le vécu onirique lui-même amorce cette intégration. Dès lors, le travail du rêve, envisagé comme un processus naturel – l’action non entravée de l’énergie psychique – est donc un moyen privilégié pour cette intégration, comme va le montrer ce qui suit.

Le processus d’écoute intérieure d’un rêve commence toujours par un moment de retour à soi : le rêveur, après que nous ayons déjà échangé verbalement sur ce avec quoi il arrive, est invité à se ménager un sas de silence dans lequel il revient à son ressenti tant corporel qu’émotionnel. C’est l’occasion aussi de « prendre la température » du rêve, si le rêveur éprouve le besoin de s’exprimer à ce moment là – sinon, il sera interrogé sur ce qu’il ressent avant d’entrer dans "la maison du rêve". Et là, quand le rêveur a repris contact avec son ressenti, il m’a tout de suite dit que ce qu’il ne parvenait pas à comprendre, c’est qu’il fuit son propre fils dans ce rêve. Il aurait préféré, m’a-t-il encore indiqué, ne pas recevoir ce rêve. J’avais l’impression qu’une certaine colère, et peut-être une honte, perçaient dans ses mots mais j’ai préféré ne pas l’interroger plus avant sur celles-ci – le retour dans le rêve serait l’occasion d’explorer ces émotions s’il y avait lieu. Je me suis simplement pour ma part fait la remarque que c’était fort courageux de la part du rêveur de venir travailler ce rêve alors qu’il aurait préféré ne pas l’avoir rêvé – nous faisons bien souvent d’écarter le rêve quand il nous met au contact de choses désagréables, et dès lors, de ne pas saisir l’occasion d’ouvrir le cadeau qu’il nous offre (voyez mon article « précieux cauchemar »). J’ai ressenti de l’admiration pour le courage dont faisait preuve le rêveur, qui venait me toucher dans certains aspects de ma vie personnelle, et je me suis senti invité à d’autant plus m’attacher à « servir le rêve ». Je mentionne ce dernier point pour mettre en lumière les éléments de contre-transfert qui peuvent être à l’œuvre dans l’accompagnement, et qu’il faut autant que possible rendre conscients. Plutôt donc que d’interroger le rêveur sur les émotions qui affleuraient, j’ai appelé son attention sur son ressenti corporel. Il m’a indiqué qu’il sentait un nœud dans son estomac qui se prolongeait jusqu’à sa gorge en formant une sorte de verrou. Je lui ai répondu que nous reviendrions souvent à cette tension pour observer comment elle évolue au cours de l’écoute intérieure du rêve. Les ressentis corporels comptent en effet parmi les indicateurs les plus fiables sur lesquels nous pouvons compter pendant le travail avec l’imagination active car le corps réagit immédiatement aux modifications de l’énergie psychique au cours du processus. Le processus que je vous détaille ici s’est révélé particulièrement exemplaire sur ce point, qui montre qu’à défaut de pouvoir nous appuyer ici sur une théorie explicative du rêve, nous pouvons nous reposer sur l’intelligence du vivant en écoutant le corps.

Je laisse toujours au rêveur, dans ce moment de retour à soi, le soin de m’indiquer quand il est prêt à passer à l’étape suivante. Cela permet de s’assurer que la démarche de retour dans le rêve est bien volontaire, voulue par la conscience, et qu’elle part d’un ressenti qui pose que le rêveur d’être prêt à aller à la rencontre de l’inconscient. Je n’ai jamais encore eu de rêveur qui ait préféré à ce stade renoncer à cette rencontre mais si ce cas advenait, je ne discuterais pas cette décision, le ressenti qui la fonde – il s’agit, dans ce travail, de ne jamais rien forcer. Tout au plus pourrais-je proposer de donner rendez-vous au rêve un autre jour, si le rêveur en ressent l’envie. Quand le rêveur m’a indiqué qu’il était prêt à passer à une autre étape, je l’ai invité à imaginer la porte d’entrée de "la maison du rêve".

Le passage d’un seuil d’entrée dans l’espace de l’imagination active est en effet un élément clé du protocole complet de l’écoute intérieure, qui fait partie du cadre sécuritaire dans lequel le rêveur peut aller sans risque à la rencontre de l’inconscient. Quand un rêveur a une grande expérience du travail, et démontre une aisance dans celui-ci, on peut se passer de cette étape et plonger directement dans le bain des images intérieures en choisissant simplement l’une d’elle comme porte d’entrée, mais dans la majorité des cas, il est recommandé d’avoir un rite d’entrée dans l’espace intérieur, ce qui permet de délimiter une frontière nette avec la vie psychique dite normale, l’espace de la conscience dite éveillée (waking consciousness), et aussi de ménager la possibilité d’en ressortir par un rite de sortie. Ce dernier peut être particulièrement utile en cas de la nécessité de sortir le rêveur d’un mauvais pas, et de le ramener sur la terre ferme, par exemple s’il commence à perdre pied et donne des signes de dissociation sévère. Mais aussi, il permet de refermer la porte derrière soi et de protéger la vie diurne du rêveur d’un éventuel envahissement par les contenus inconscients. Il s’agit au fond de bien distinguer les espaces du rêve de ceux de la réalité ordinaire. C’est le processus, plus difficile qu’on ne croit, par lequel passe les enfants vers l’âge de raison, quand leur sommeil est troublé par de nombreux cauchemars. Il y a des adultes qui échouent à faire cette distinction, et dans ce cas, l’écoute intérieure n’est pas recommandée. Et nous devons toujours tenir compte d’une possible fragilité dans la frontière qui sépare le conscient de l’inconscient. Nous donnons donc à ce dernier les éléments symboliques constitutifs d’un temenos (sanctuaire, espace sacré) dans lequel il pourra se déployer tout en étant contenu par le fait de poser des repères liminaires, des bornes délimitant clairement les frontières. 

La "maison de rêves" de Dali, assisté par l'I.A Dall-E

Dans ce sens, je propose la métaphore de "la maison du rêve" comme cadre symbolique : on entre dans cette maison par une porte et on en sortira par une autre, ce qui nous amènera « ailleurs ». Nous allons au cours de l’écoute intérieure visiter en imagination active les scènes du rêve qui se présentent comme une enfilade de pièces qui se succèdent, ce qui ne préjuge pas de la possibilité d’explorer des pièces adjacentes ou d’autres étages de la maison – tout est possible dans l’espace de l’imagination, et cependant, nous tiendrons fermement le fil du rêve pour être bien certains de parvenir à la porte de sortir, où qu’elle se trouve. Et s’il le faut, nous sortirons par une fenêtre ou par la cheminée – tout est possible, encore une fois, à condition d’y mettre de la conscience, de savoir ce que l’on fait. C’est peut-être la principale exigence de la posture qu’exige la facilitation du travail : autant que possible, être conscient et présent à ce qui se passe, en sachant que cependant, l’inconscient est au travail. Et que la nature même de l’inconscient est que nous n’en sommes pas conscients. Mais au moins lui proposons-nous un cadre contenant, et pouvons-nous dès lors lui faire confiance qu’à moins de situations extrêmes, il jouera le jeu et restera dans cadre. Présence, conscience, confiance dans le processus où l’inconscient est notre partenaire pourraient bien être les mots clés à l’entrée dans l’espace de l’imagination, les bases sur lesquelles nous appuyer…

Comme le rêveur m’avait déjà livré au cours de l’étape du retour à soi comment il se sentait à l’approche de ce temps de retour dans le rêve, je ne l’ai pas interrogé sur ce ressenti devant la porte. J’ai choisi de prendre un chemin symbolique pour entendre comment l’approche du rêve se présentait et j’ai demandé au rêveur de me dire comment il imaginait la porte d’entrée. Il a ri, car cela le déjouait un peu – il connaissait assez le processus pour ne pas s’attendre à cette question, ce qui est bon : il faut toujours surprendre nos rêveurs pour éviter qu’ils préméditent leurs réponses. Puis il m’a décrit une belle porte en bois, de menuisier m’a-t-il précisé, avec un espace vitré opaque mais qui laissait passer la lumière. J’ai été rassuré. Il y avait de la lumière dans la maison. Nous n’allions pas plonger dans une obscurité totale. Alors, je l’ai invité à ouvrir la porte et nous sommes entrés dans le rêve, en commençant donc par la première scène. Sur le seuil, il m’a indiqué que son attention était sollicitée par son bassin, son sacrum et son coccyx, où il ressentait comme un frisson signalant la mise en mouvement d’une énergie.

Nous avons alors examiné la première image du rêve : « Un bateau récent construit à l’ancienne, un 3 mâts avec 5 étages, se couche sur l’Océan. » Tout de suite, il m’a dit que c’était une catastrophe car c’était un beau bateau, un chef-d’œuvre et qu’il éprouvait le sentiment d’être face à un terrible gâchis en contemplant ce naufrage. Je lui ai demandé d’élargir sa vision en me précisant si la scène se déroulait en pleine mer ou à proximité de la côte, à quel moment de la journée, dans quelle lumière. Il m’a dit que le naufrage se produisait non loin de la côte où lui-même assistait, en tant que témoin de la rive, à ce désastre qui le déroutait. C’était l’après-midi, le ciel était couvert. Je l’ai alors ramené à cette impression de gâchis dont il me parlait en lui demandant s’il pouvait faire le lien avec un tel sentiment éprouvé dans la vie diurne. Il m’a répondu que oui, il avait rencontré un tel sentiment lors de la séparation avec la mère de Jules. Leur couple avait duré une vingtaine d’années et le rêveur n’aurait jamais cru qu’il ferait naufrage. Je lui ai fait remarquer que le bateau était dit « construit à l’ancienne » et je l’ai interrogé sur les valeurs qu’il avait investi dans son couple : se pourrait-il qu’il ait envisagé ce dernier dans une perspective traditionnelle ? Il a été d’accord et il a précisé que le bateau s’avérait être plus haut que trapu, ce qui avait facilité son déséquilibre. Nous n’avons pas épilogué mais je pouvais voir qu’il voyait par lui-même l’analogie avec son couple. Il n’était pas besoin d’en dire plus. De mon point de vue, l’important était là qu’il ait pu faire le lien entre le rêve et sa vie diurne par le biais du sentiment car dès lors qu’une telle équivalence est établie, l’énergie du rêve commence à couler dans la vie. 

Nous avons alors enrichi cette première image en y ajoutant l’information suivante « des enfants sont à son bord pour une activité de loisir », ce qui a amené le rêveur à dire immédiatement, avec un sentiment d’urgence visible : « tout de suite, il faut agir ». Nous n’avons donc pas tardé à amener l’élément suivant : « les secours, l’hélicoptère vient récupérer les enfants », ce qui a fait dire au rêveur avec satisfaction que tout était bien fait. Il accompagnait les secours en pensée. Je l’ai alors interrogé sur ses ressentis corporels et il a constaté que son estomac et sa gorge s’étaient détendus.

Il y aurait ici plusieurs éléments symboliques – un bateau, l’Océan, les chiffres 3 et 5... – qui pourraient être discutés, mais cette discussion analytique est renvoyée à la fin de l’écoute intérieure. Ce n’est pas que l’interprétation soit inutile mais elle n’apporte rien au travail direct du rêve que nous allons voir se déployer. Elle la complète simplement au moment où il s’agit d’intégrer ce que le mouvement intérieur du rêve a communiqué par et de lui-même…

J’ai donc proposé que nous examinions l’image suivante : « Les parents sont invités à venir les chercher, tout le monde est sain et sauf. » En la rappelant au rêveur, je lui ai demandé ce que le fait d’être témoin de ces retrouvailles lui donnait à ressentir. Il a immédiatement réagi à ce mot « retrouvailles », me disant que c’était exactement de cela dont il était question. Il était ému, a parlé de soulagement. Pour ma part, je me souviens avoir pensé alors que le thème fondamental du rêve tournait autour de cette notion de retrouvailles. A posteriori, je me suis rendu compte que cet échange illustre précisément l’impossibilité pour le facilitateur en écoute intérieure d’un rêve de se cantonner dans une pure neutralité : la façon dont nous formulons les choses, et sans doute simplement le ton de notre voix, interfère avec le processus. Mais il me paraît important de préciser que je n’avais rien prémédité en employant ce terme  « retrouvailles ». Il faut éviter de tenter de diriger consciemment le processus, laisser jouer les inconscients ensemble.

Et c’est alors que, sans que rien ne le laisse présager dans une lecture superficielle du rêve, nous sommes arrivés au cœur de celui-ci en évoquant cette femme qui ne manifeste aucune émotion au moment de récupérer son enfant : « Une maman, grande, brune, à cheveux crépus, récupère sont enfant mais contrairement aux autres parents, n’a pas l’air si émue que ça. » Le rêveur m’a immédiatement fait part du fait qu’il était révolté devant cette image, et qu’il se demandait si cette femme contrôlait ses émotions, ou était en inadéquation avec son ressenti. Il y avait beaucoup d’intensité dans l’expression du rêveur qui m’a parlé d’un feu attisé par un souffle. Je l’ai interrogé sur son ressenti corporel et il m’a indiqué que le feu montait de son thorax jusque dans ses yeux. J’ai senti qu’il se passait quelque chose d’important et je lui ai donné du temps sans commenter ou plus interroger, mais en laissant se dire tout ce qui était là. Nous verrons à la fin du travail que c’est essentiellement autour de cette incapacité à ressentir ou a exprimer l’émotion, et la violence du conflit qu’elle déclenche chez le rêveur, que s’articule tout le mouvement intérieur du rêve. C’est là que se trouve le noyau, mais l’interprétation symbolique aurait été bien en peine de le faire ressortir de l’ensemble, sauf à considérer que l’incongruité de cette image en soulignait l’importance.

Une fois que le rêveur a été prêt à le faire, nous sommes passés à la seconde partie du rêve. Il est important de noter que la première partie a été vécue en mode dissocié, c’est-à-dire avec la distance du témoin qui permet d’aborder des choses difficiles en toute sécurité. La seconde partie se déroule en mode associé : le rêveur est directement partie prenante de l’action, et on peut penser qu’il contacte plus immédiatement la souffrance qui est au cœur du rêve. Cela réclame d’autant plus d’attention. Et en effet, nous nous sommes immédiatement heurtés à une difficulté. Dès que j’ai évoqué la présence de Jules et de sa mère sur la place, en rappelant que son fils a les cheveux longs avec une couette, le rêveur s’est retrouvé en état de choc. A posteriori, je constate que j’aurais pu m’en douter puisque il est question de choc directement dans le texte du rêve :

« La maman de Jules vient le chercher. Je les vois sur une place, Jules assis sur un muret au loin. J’ai un choc lorsque je vois qu’il a les cheveux longs avec une couette sur la tête. »

Il est à noter que, dans la restitution du rêve, je ne rappelle que les images – ici la mère et le fils sur une place, les cheveux longs et la couette – sans mentionner les émotions vécues dans le rêve car ce sont les émotions qui ressortent dans l’imagination qui m’intéressent au premier chef. Bien sûr, si elles diffèrent de celles du rêve, cela appelle notre attention, mais je veux donc souligner que je n’ai pas suggéré au rêveur qu’il était en état de choc dans cette image. Cela est revenu tout seul, comme découlant naturellement de l’image. Le rêveur m’a alors dit qu’il sentait que sa gorge s’était resserrée et qu’il était comme tétanisé, tout à la fois figé et tremblotant. Il était à la limite de l’incapacité à décrire ses émotions. Le temps était suspendu, m’a-t-il indiqué, comme dans un arrêt sur image. J’ai pensé alors que c’était caractéristique de l’émergence d’un contenu traumatique, dont une des signatures est le mode freeze de notre cerveau reptilien : quand nous sommes vraiment coincés, qu’il n’est plus possible d’attaquer ou de fuir, notre système primaire de défense nous paralyse et nous empêche de ressentir quoi que ce soit. Quand on va se faire manger par un prédateur, c’est mieux. La nature fait bien les choses... 😉

C’est là, devant un tel état de paralysie émotionnelle, qu’en tant que facilitateur, il faut garder son sang-froid et éviter de chercher à aller trop vite – on pourrait être porté à emmener le rêveur vers l’image suivante et ce serait une erreur. On court-circuiterait le processus en évitant la difficulté. En effet, le fait que l’état de choc soit maintenant vécu consciemment est en fait une opportunité car la psyché va pouvoir y apporter sa réponse naturelle si on lui donne l’attention requise. On ne peut pas rester « gelé » perpétuellement, tôt ou tard, le mouvement de la psyché va se remettre en route. J’ai donc proposé au rêveur de rester avec ce qu’il ressentait en lui disant que nous avions tout notre temps, rien ne pressait, et que j’avais confiance dans le fait que le mouvement intérieur reprendrait en temps voulu. Et c’est ce qui s’est passé. Le rêveur m’a mentionné qu’il reprenait contact avec son corps avec une sensation dans les pieds. Il avait un sol sous ses pieds mais pas de jambes, m’a-t-il précisé. Il avait désormais un corps dissocié en trois éléments : il y avait ses pieds d’une part, une zone figée et tremblante dans sa poitrine d’autre part, et enfin son regard qui restait rivé en imagination sur la place où se trouvait Jules et sa mère. J’ai alors eu l’intuition de lui proposer de prêter attention à sa respiration. C’est une astuce qui se fonde sur le fait que la respiration est toujours présente – si le rêveur ne respire plus, il faut arrêter l’écoute intérieure (lol) – et est toujours en mouvement. Nous verrons que cela ne fonctionne pas toujours, mais en l’occurrence, la conscience de la respiration a produit immédiatement son effet. Après quelques instants, le rêveur m’a dit que le souffle descendait jusque dans la terre et qu’il avait un sentiment de complétion. Il se sentait enfin complet. Un peu plus tard, il a ajouté que le retour au souffle lui avait donné à goûter le fait qu’il était vivant. Ouf !

J’ai attendu que le rêveur m’indique qu’il était prêt à passer à l’étape suivante et quand cela a été le cas, nous sommes allés voir l’image dans laquelle il fuit son fils qui vient de l’apercevoir : « Alors qu’il m’aperçoit au loin et qu’il est en compagnie de sa mère qui est de dos, à côté de lui, je m’en vais, je fuis. » Quand je l’ai interrogé sur ce qu’il ressentait maintenant dans cette image, le rêveur m’a dit qu’il sentait que cette fuite était l’objet d’un choix, et certainement la meilleure solution. Il avait le choix en substance entre aller vers Jules ou partir, et c’était son corps, son organisme tout entier – et non son mental, son cerveau – qui choisissait de fuir. Nous sommes allés ensuite examiner l’impression qu’il avait dans le rêve d’être suivi par Jules : « J’ai l’impression que Jules me suit. » Le rêveur m’a dit que ce n’était qu’une vague impression, comme si son fils le cherchait, et qu’il ne savait pas pourquoi. Il a parlé de confrontation, en disant qu’il s’interrogeait sur la possibilité que Jules veuille lui mettre son poing dans la figure, ou recherche une confrontation pacifique avec lui. Il était clair que le rêveur ne voulait pas de cette confrontation; à tout le moins, ce n’était pas le moment. J’ai alors rappelé l’image dans laquelle il grimpe en hauteur pour échapper à son fils : «  je monte me cacher en grimpant la façade d’un bâtiment ancien ». Il m’a indiqué alors qu’il volait littéralement en escaladant cette façade, comme s’il se sentait léger et rempli d’énergie. Cependant, une fois en haut, il a regardé en bas pour voir si Jules était là et il n’y avait personne, et il a été soudain pris de vertige, à nouveau paralysé, dans l’incapacité de descendre.

Le rêveur a parlé d’une sensation de vide associée avec un risque de chute. Il s’est dit sidéré, paralysé et anesthésié – il ne sentait plus rien, ni son corps, ni ses émotions, dont il était complètement coupé. La seule sensation qui demeurait était celle de ses extrémités froides agrippées à la façade tandis que ses yeux contemplaient le vide, et dans celui-ci, la mort. Après un temps, je lui ai proposé de faire attention à sa respiration mais cette fois, il ne la sentait pas du tout. Il avait seulement conscience de sa tête, et de respirer dans cette tête, mais celle-ci ne communiquait pas avec le reste du corps. Je lui ai alors demandé ce qu’il pouvait faire, ou ce qui pouvait se passer, pour sortir de là. Il a tout de suite parlé du besoin d’une aide extérieure et a commencé à imaginer qu’une fenêtre s’ouvrait et que quelqu’un l’invitait à le rejoindre. Mais ce n’était pas encore une solution viable, m’a-t-il dit, parce qu’il fallait qu’il bouge et il s’en sentait incapable. C’est alors qu’une idée lui est venue : 

« L’hélicoptère ! Quelqu’un a appelé l’hélicoptère et ils arrivent, a-t-il imaginé, et ils me lancent une échelle de corde. Ça je sais faire, une échelle de corde, je l’attrape et je grimpe à bord... » 

J’aime autant vous dire que nous avons été deux à pousser un soupir de soulagement. On ne peut pas rester neutre dans l’écoute intérieure : la facilitateur est engagé dans l’action au même titre que le rêveur. Là, je pouvais sentir que la situation était très difficile. Le rêve n’offrait aucune issue et il était nécessaire, de toute façon, de faire appel à l’imagination pour lui donner une solution. Au fond, on peut penser que c’était le but du rêve que de mettre le rêveur devant le problème représenté par sa paralysie en hauteur en lui disant : et maintenant, que vas-tu faire ? Comment vas-tu t’en sortir une fois que tu auras pris conscience du mauvais pas dans lequel tu t’es mis ? Ou vas-tu te fracasser les os sur le sol ? Pour ma part, devant une telle difficulté, je ne vois en tant que facilitateur que trois possibilités : 

- soit le rêveur retrouve ses moyens, par exemple avec l’aide du souffle et s’en sort par lui-même, peu importe par quel moyen. Il aurait pu imaginer qu’il se mettait à voler, tout est possible en imagination...

- soit le rêveur fait intervenir une aide extérieure issue de sa propre imagination, sans que le facilitateur ne suggère quoi que ce soit, ce qui a donc été le cas ici. Il est intéressant que ce soit un élément du rêve qui ait été recyclé pour amener cette aide, opérant ainsi une jonction entre les deux parties du rêve.

- soit le rêveur avoue être incapable d’imaginer une issue satisfaisante, et le facilitateur doit intervenir dans l’imagination – le rêveur avait implicitement demandé de l’aide en mentionnant que une aide extérieure pouvait le tirer de là, et il ne faut pas oublier que l’écoute intérieure se déroule en relation. J’aurais pu donc en dernier lieu suggérer que je revêtais un costume de superman et que j’apparaissais dans le rêve pour lui tendre une main salvatrice, ou toute autre façon de venir en aide au rêveur. Encore une fois, tout est possible en imagination !

Je ne pouvais pas le laisser tomber et se tuer en s’écrasant sur le sol, à moins que cela soit le fait d’une décision du rêveur, auquel cas cela pourrait symboliser une façon d’affronter sa plus grande peur et de se transformer radicalement, en imaginant mourir et renaître. Mais disons qu’en tant que facilitateur, je préfère éviter ce genre d’extrémité car une telle chute peut présager d’un sérieux effondrement psychologique. On est là devant une situation limite où il faut prendre très au sérieux le pouvoir de l’imagination : tout y est possible, mais c’est tout de même très sérieux du point de vue de la psyché.

Le rêveur m’a mentionné qu’une partie de lui aurait voulu qu’il s’en sorte seul. J’ai souligné en réponse qu’il était parfois important de reconnaître qu’on peut avoir besoin d’aide, il semble que cela fasse partie de notre humanité. Je lui ai alors demandé où l’emmenait l’hélicoptère, et c’est alors que le rêve s’est dénoué de façon surprenante. Avant même qu’il ne réponde, il a été en proie à une forte émotion et des larmes sont venues, ce qui m’a donné à penser qu’enfin le rêve entrait en mouvement. Les larmes sont l’indice d’un profond mouvement intérieur, et il n’est pas rare qu’une écoute de rêve amène à un tel moment où l’émotion déborde. Puis il m’a dit que l’hélicoptère l’avait amené sur un tertre où il avait retrouvé la grande jeune femme de la première partie du rêve, et que désormais, ils se comprenaient bien : « je la comprends et elle me comprend ». Le rêveur a pris conscience que lui aussi ne pouvait pas manifester d’émotion quand ce qu’il vivait était trop fort. Il a cessé de se juger. Ils ont parlé. J’ai été frappé par ses mots : 

« Ça se dégèle. On aime à en parler. La vie reprend. »

Amphitheatrum sapientiae aeternae - La rose cosmique

J’ai emmené le rêveur vers la porte de sortie de « la maison du rêve ». Je lui ai demandé si cela était complet pour lui, si rien ne restait en suspens ou appelait son attention, et c’était le cas. Vous aurez peut-être remarqué que je n’ai pas évoqué avec lui la dernière image du rêve où son téléphone s’explose sur le sol après qu’il ait fait un mouvement. Ce n’était pas utile puisque désormais, la communication était rétablie avec cette jeune femme. Je demande souvent à la fin d’une écoute intérieure comment le rêveur prolonge le rêve en imagination pour voir où l’énergie du rêve s’en va, mais là, ce n’était pas nécessaire puisque l’hélicoptère nous avait déjà emmené ailleurs, amenant ce prolongement. Il restait donc à sortir du rêve, ce que nous avons fait, non sans demander une dernière image au rêveur : quelle est la première chose qui te vient une fois que tu es de l’autre côté de la porte ?

« Une sensation d’apaisement. Le corps étalé de tout son long sur l’herbe. Cela fait un bien fou. » Le rêveur a encore parlé de connexion, d’abandon, d’expansion…

Bien sûr, après un tel travail, il faut bouger le corps, le solliciter avec du mouvement, reprendre contact avec lui dans un auto-massage. Nous avons donc pris un petit break avant de discuter de l’expérience que nous venions de vivre, et poser quelques éléments d’interprétation a posteriori. Je ne développerai pas outre mesure cette interprétation dans cet article déjà très long. Il suffit pour ma part que le rêveur ait pris conscience, au travers de ce rêve et de l’écoute intérieure de ce dernier, de la force des émotions à l’œuvre dans son vécu avec son fils, et que celles-ci se soient « dégelées ». En termes analytiques, on peut dire de ce rêve qu’il appelait à rencontrer l’Anima représentée par la grande jeune femme apparemment insensible lors des retrouvailles avec son enfant. Je crois que c’est ce qu’aurait pu mettre en lumière une interprétation très fine en partant de la révolte du rêveur devant l’attitude de la femme, sans offrir de possibilité de permettre cette rencontre hors de l’imagination active, du moins dans un premier temps. Cependant l’écoute intérieure permet une telle rencontre sans même s’embarrasser du concept d’Anima...

Il peut être intéressant, je l’ai souligné, d’observer comment la première partie du rêve expose un drame en mode dissocié, avec la distance du témoin, tandis que la seconde partie élabore le vécu personnel de ce drame. Au-delà du naufrage du couple évoqué par le rêveur par association avec le sentiment de gâchis, il faut relever que les bateaux symbolisent bien souvent la conscience dans sa relation avec l’océan de l’Inconscient. Ici, le fait que le bateau se couchait symboliquement sur l’Océan – souligné par la majuscule dans le texte du rêve – fait ressortir que le théâtre de ce drame était l’Inconscient collectif. Cela signifie que le rêveur est invité à voir que le naufrage de ce qu’il avait imaginé autour de ce couple dans lequel il a beaucoup investi de lui-même, fait partie du vécu commun à toute l’humanité. Dans le même sens, le chiffre 5 répété dans le rêve pointe vers l’humain, la reconnaissance de ce qui est bien humain. Il semble que le rêve vise donc à une acceptation et une réconciliation avec ce qui s’est passé, et même avec le fait que le rêveur soit momentanément séparé de son fils. Là où, avant d’entrer dans l’imagination active, il ne pouvait comprendre qu’il soit en train de fuir ce dernier, l’écoute intérieure lui enseigne la sagesse d’une instance supérieure au mental qui indique que le temps de la rencontre n’est pas encore venu. Mais le rêve montre aussi les dangers de la fuite, en particulier dans ce qu’elle peut conduire à monter dans les hauteurs du mental pour se protéger d’un ressenti trop violent, et se retrouver paralysé, incapable de redescendre.

Je donne dans cet article public – destiné au premier chef aux étudiant.e.s en EIR – à voir tous les rouages d’une écoute intérieure. Cela peut surprendre dans un monde où beaucoup croient devoir protéger leur petit fond de commerce, avouant ainsi combien leur travail est fondé sur une indigence. Pour ma part, je préfère m’ancrer consciemment dans l’abondance qui permet le partage. Je considère tout ce qui a trait au travail des rêves comme étant de l’ordre du bien commun, et je ne dépose pas de copyright sur la méthode de l’écoute intérieure, pas plus que je ne l’ai fait pour les loges de rêves. J’ai de bonnes raisons de penser que ces approches étaient intuitivement connues des anciens, et coulent en fait de source naturelle que je n’aurai pas le front de m’approprier. Je viens en outre de la tradition informatique de l’open source qui s’ancre dans l’idée que le partage des connaissances nous enrichit tous et je travaille sous l’emblème du copyleft qui invite chacun.e à s’inspirer de ce que je publie pour créer sa propre méthode, avec pour seule contrainte que je demande à celles et ceux qui utilisent mon travail de le laisser libre de copie. Si ce que je partage ici s’avère donc utile à d’autres et au service du rêve, je serai heureux que cela nourrisse les travaux d’autres chercheuses et chercheurs. Bien sûr, j’apprécierai d’en être informé car cela enrichira ma propre recherche avec de nouvelles perspectives. Merci d’avance !

Copyleft

Si donc vous comprenez, sur la base des éléments que j’expose ici et ailleurs, comment l’écoute intérieure du rêve fonctionne et quelles sont les règles éthiques que ce travail réclame, je ne saurais que vous encourager à expérimenter par vous-mêmes. Si vous avez envie d’en discuter avec moi, n’hésitez pas à me contacter. Quant à celles et ceux qui veulent approfondir cette recherche avec moi et avec la communauté de pratiques qui est en train de se constituer autour de celle-ci, sachez simplement que ma compagne et moi-même préparons dores et déjà la mouture 2024 de notre formation en Écoute Intérieure du Rêve, avec différentes modalités permettant un enseignement en présentiel ou à distance pour celles et ceux qui ne peuvent se déplacer. Je vous en parle bientôt...