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samedi 22 septembre 2018

Éthique du cercle


Je me prépare à donner une nouvelle formation en facilitation de loges de rêves[1], et cela m’amène à revenir sur ce qui constitue selon moi l’élément clé de ce travail avec les rêves. Je dois dire tout d’abord que je suis très heureux de voir qu’il se trouve ainsi régulièrement des gens venant de tous les horizons, certains n’ayant même jamais participé à une loge de rêves, pour venir s’initier à cette forme de travail. Je crois que cela correspond à un besoin assez répandu d’une nouvelle approche des rêves, moins intellectuelle et analytique que ce que l’on rencontre souvent, en particulier en Europe. Ou pour être plus positif dans mes mots, le besoin se fait sentir d’une approche centrée dans le cœur. C’est un constat que je fais souvent depuis que je suis revenu sur le vieux continent, il y a de cela presque un an : il y a beaucoup de cœur ici – un cœur battant, un cœur vivant qui ne demande qu’à s’exprimer mais qui est encore bien souvent enseveli sous le poids des théories et des rationalités mortes.

Mon souhait est bien sûr de voir se multiplier les loges de rêves, qu’il y ait de plus en plus de gens qui en donnent dans des contextes très variés, parmi lesquels des cercles de paroles, de femmes ou d’hommes, en maison de retraite ou avec des adolescents, des enfants, etc. Quand on sait guider une loge de rêves, on voit que l’on peut mettre celle-ci à toutes les sauces, par exemple en commençant par partager des rêves autour d’un petit-déjeuner. Après mûre réflexion, j’ai décidé, en accord avec l’esprit même qui préside à ce travail, de laisser les loges de rêves se développer de façon complètement organique et en particulier, de ne poser aucun copyright ni chercher à en figer de quelque façon la forme. Au contraire, j’invite toutes les personnes qui veulent expérimenter avec cette forme de travail à se l’approprier et à l’enrichir de leur propre couleur, avec leur expérience et les infinies variations qu’ils pourront y apporter. Il se trouvera peut-être des gens qui croiront qu’il suffit de faire circuler une pierre de rêves selon un certain rituel pour tenir une loge de rêves, et qui chercheront à en tirer profit, mais je fais confiance au principe même du cercle pour les ramener à l’essentiel. Et s’ils saisissent l’essentiel de ce principe du cercle, qui est un principe éthique, alors peu importe quelle forme sera donnée au travail, qui sera alors effectif.

Je dois dire que je ne me sens pas moi-même propriétaire de la forme des loges de rêves, ce qui exclut donc toute appropriation. Un de mes amis, qui cherche lui-même à développer des activités dans le travail avec les rêves, me faisait remarquer que cette attitude n’est pas vraiment adaptée à notre monde marchand. Quand on a trouvé un filon d’or, on le clôture et on s’assoit dessus pour l’exploiter et le marchander, n’est-ce pas ? Si on ne fait pas cela, c’est qu’on vit au pays des Bisounours, me laissait-il entendre. Mais justement, les loges de rêves s’inscrivent dans une logique complètement différente que celle du monde marchand. Disons que cette dernière est celle du monde carré et de la rationalité sociale, dans lesquelles les choses s’inscrivent dans des angles droits et doivent être d’équerre, tandis que l’approche pour laquelle je milite ouvertement est ronde, circulaire et vise en cela à s’inscrire dans la dimension naturellement ouverte de l’existence. J’oserais dire qu’il s’agit de l’ordre naturel, a contrario de l’ordre social, et que c’est d’abord à cette nature, qui souffre dans notre monde marchand, que nous avons besoin de reconnecter. Et j’ajouterais qu’une loge de rêves qui ne respecte pas cet ordre naturel ne fonctionnera pas.

Ce travail s’inscrit dans une tradition millénaire. Cela fait très longtemps qu’il y a, dans toutes les cultures qui sont restées enracinées dans la nature, des gens qui s’assoient en cercle pour tenir des conciles, palabrer, raconter des histoires et écouter des rêves. Nos ancêtres, sans qu’ils n’aient d’universités ni de psychologues pour analyser leurs rêves avec l’aide de grands concepts, semblent avoir souvent très bien compris ceux-ci. De nombreuses cultures, qu’il s’agisse des Sumériens ou des Égyptiens, ou encore des peuples amérindiens du Québec, en particulier les Haudenossee (Iroquois) et les Wendat (Hurons), étaient centrées sur l’écoute des rêves. J’ai ainsi relevé ces mots du professeur Eric Hornung, un égyptologue, qui remettent en perspective notre psychologie des profondeurs :

« Les Égyptiens ont été assurément les premiers à pratiquer la psychologie des profondeurs et à ressentir l'inconscient comme fondement porteur et régénérateur de l'univers. Ils savaient que le dormeur, le rêveur séjourne lui aussi dans ces profondeurs qui peuvent à tout le moins être vécues comme réalité psychique dans laquelle il devient effectivement possible de rencontrer les dieux et les défunts. »

C’est le premier point implicite mais fondateur de l’éthique des loges de rêves : nous nous inscrivons dans un long continuum qui remonte par nos ancêtres aux origines de l’humanité, sans prétendre que notre fameux progrès qui est en train de détruire la planète nous ait apporté quoi que ce soit qui nous permettrait de nous supérioriser vis-à-vis de ces ancêtres. Au contraire, nous les invitons dans le cercle. Nous leur demandons de venir soutenir notre travail et de nous enseigner. C’est pourquoi le travail est ancré dans une forme rituelle simple dans laquelle nos ancêtres aurait pu se retrouver, et qui met gentiment à mal nos prétentions intellectuelles. En effet, par la forme même du cercle et l’utilisation d’une pierre de rêve qui circule comme un bâton de paroles et seule donne le droit de s’exprimer, en son temps, à toutes les personnes présentes, nous brisons toute forme de hiérarchie tout en respectant l’unicité de chacun(e). Car finalement, ce qu’il nous faut examiner ici, c’est comment la forme du cercle s’oppose à toute structure pyramidale ou d’échelle permettant à qui que ce soit de prendre de la hauteur « au-dessus » du rêve, sur lequel il pourrait alors gloser, et des autres participants, qu’il pourrait enseigner ou à qui il pourrait expliquer le rêve.

À contrario, j’ai vu trop souvent de prétendus cercles de rêves qui était l’occasion pour un expert de faire la démonstration de sa technique d’analyse du rêve en dialoguant à sens unique avec le rêveur pour finir par assener son interprétation qui a toujours quelque chose d’un peu abstrait, tirée par des cheveux conceptuels, fut-ce en se gargarisant de grands noms comme celui du Soi. Cela peut attraper les néophytes impressionnés qui en ressortent avec l’impression qu’ils ne seraient décidément pas capables d’offrir une telle interprétation et qu’ils ont beaucoup à apprendre. Au lieu de les connecter avec leur propre capacité intuitive à entendre les rêves, ils en sont dépossédés par ces experts. Et ceux-ci ont souvent bien du mal à accepter qu’un autre point de vue soit proposé sur le rêve, ce qui démontre qu’ils ont perdu contact avec la réalité vivante de celui-ci, qu’ils l’enferment dans une théorie, quand ce n’est pas une pensée totalisante qui prétend tout expliquer, au lieu de le laisser vivre.

Les loges de rêves sont une forme particulière de cercles de rêves, qui sont eux-mêmes une forme de concile. Les Conciles, en tant que structure formelle de communication, nous viennent plus particulièrement de la tradition amérindienne. Le terme « concile » lui-même nous vient du latin « concilium », qui signifie « rassemblement, assemblée », et se retrouve dans la notion de conciliabule. Un concile repose sur quelques éléments : une communauté qui forme un cercle, avec généralement un centre symbolique, et qui utilise un objet symbolique (bâton de parole ou pierre de rêves, etc…) pour tenir une conversation autour d’un sujet ou d’une question bien définis. Le mot « conversation », étymologiquement, signifie « se tourner vers, être en relation autour de… ». Cette conversation est ritualisée : seule la personne qui a en main l’objet symbolique est habilitée à parler à un moment donné, et les autres écoutent dans une attitude de neutralité bienveillante. Le bâton de parole invite à la parole du cœur, ancrée dans le senti, l’intuition et l’expérience vécue, en parlant au « je » plutôt que de discuter des idées, de polémiquer avec ce qui a été dit précédemment. Il est ainsi suggéré d’apposer son point de vue plutôt que de l’opposer aux autres, de façon que se dégage une vision globale par l’adjonction de multiples angles de vue. Si une décision doit être prise, l’unanimité est recherchée, et il est fait en sorte, dans tous les cas, de ne laisser personne hors du cercle.

Comme le dit fort bien Claudine Papin, qui enseigne l’art du concile à l’école Ho Rites de Passage :

« Le cercle de paroles matérialise une vision non-hiérarchique du monde : dans le cercle, tous sont égaux. Le cercle nous rappelle la valeur intrinsèque de chaque être humain. Dans le cercle, l’accent n’est pas mis sur le statut ou le rôle des personnes. »

Un des ingrédients essentiels à la bonne tenue d’un concile est le silence dans lequel s’ancre la parole, d’où elle émerge, dans lequel elle est accueillie et où elle retourne. Le silence offre un support invisible à la parole, et bien sûr à l’écoute. Ce silence nous rappelle à la nécessité d’un centrage et d’un ancrage méditatif dans l’instant présent avant de prendre la parole ou d’entendre celle-ci. Plus fondamentalement encore, il ressort que le concile est un espace sacré où la parole retrouve sa force de verbe créateur. Dans la tradition amérindienne, le concile est toujours une évocation de la Roue de Médecine dont il faut avoir à l’esprit qu’outre les 4 directions du plan spatial (Est, Sud, Ouest, Nord), elle ouvre toujours les 3 directions de la verticalité (En-Bas, En-Haut, Centre). C’est une façon de convoquer l’univers entier dans le cercle, et d’inscrire celui-ci dans le Grand Cercle qui unit tous les êtres vivants. Au centre du concile, il y a toujours une représentation plus ou moins explicite du mystère autour duquel la communauté se rassemble. C’est un mystère multidimensionnel qui sera éclairé par l’apport de chacune des personnes présentes. Quand je réfère ici au « sacré », je n’entends rien de solennel et de pompeux mais vous invite à entendre la langue des oiseaux :

Dans le cercle, ça crée ! Cela crée…


Le concile fonctionne selon des lois universelles qui agissent avec ou sans notre consentement. Le cercle est l’espace où nous sommes Un, et cette unité se manifeste dans la vie du concile. Une de ces lois est celle du mouvement, qui impulse un rythme au cercle dans lequel revient régulièrement une séquence ternaire d’ouverture, de concentration sur le cœur, et de fermeture. Une autre loi est celle de la circulation, qui nous amène à tourner autour du sujet et à l’élaborer dans un circumbulatio, comme le fait naturellement la psyché. Enfin, la loi de l’équanimité prévaut, qui rappelle que « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas » et rapproche les extrêmes en les connectant au centre. Les ingrédients de base à la bonne tenue d’un concile sont une intention claire qui se manifeste dans l’expression du sujet de la conversation ou de la question posée à la communauté, une attention soutenue et entière à tout ce qui se manifeste dans le cercle, et finalement un respect de l’intégrité de chacun(e) et de la communauté. La notion d’intégrité pointe vers ce qui est l’objet implicite même du concile, à savoir l’état d’être entier, la totalité et l’intégration de tou(te)s à celle-ci.

Cette intégrité, décisive dans la vie d’un concile, est au premier chef celle de la personne qui facilite la tenue de ce concile. Nous touchons là à un élément essentiel qui est au cœur de l’éthique du cercle, à savoir que les formes extérieures du concile importent peu si le facilitateur porte celui-ci intérieurement, c’est-à-dire qu’il est ancré lui-même dans une intention claire, une attention ouverte et entière, une intégrité sans faille, et qu’il a conscience de la nature sacrée de l’espace ainsi ouvert ainsi que des lois qui régissent le jeu de l’énergie dans un tel espace. L’enjeu fondamental de la facilitation d’une loge de rêves est donc éthique plutôt que technique – dans notre monde social et rationnel, nous avons souvent trop de technique, visant à obtenir un certain résultat, au détriment de l’éthique, de l’attitude intérieure juste.

Il s’agit de s’ancrer dans une relation juste avec le mystère du rêve et avec chacun des membres de la communauté éphémère que forme la loge de rêves. C’est selon moi une relation nécessairement faite de respect et d’ouverture, dans laquelle personne ne prétend à la vérité du rêve au travers d’une interprétation qui serait finale. Une confiance entière est faite dans la capacité du rêve à se déployer et révéler son sens au travers des résonances sensibles que lui offriront les participant(e)s à la loge. Nous considérons implicitement le rêve comme un être vivant avec qui nous entrons en relation pour qu’il porte son message, et non comme une chose morte qu’il conviendrait de disséquer symboliquement. C’est un travail qui tient de la maïeutique, c’est-à-dire de l’art d’accoucher et de faire venir au monde le sens du rêve, en pariant sur le fait qu’il y a dans le rêve quelque chose qui cherche de lui-même à devenir conscient, et qui y parviendra si nous lui laissons l’espace ouvert. Cette attitude vis-à-vis du rêve en tant qu’être vivant ayant son autonomie vaut non seulement pour les loges de rêves mais aussi pour les consultations individuelles et toute relation avec les rêves.

J’ai choisi le terme de « facilitateur » (qui est souvent une facilitatrice) pour les loges de rêves, plutôt que meneur / directeur / leader, car son rôle est précisément de faciliter le travail, d’ouvrir un espace à la dynamique propre au cercle, qu’il sert comme étant une entité vivante qui est plus que la somme de ses parties. Ainsi, les conciles en général, et tout particulièrement les loges de rêves, réclament une nouvelle forme de leadership, que l’on pourrait définir comme étant un leadership centré dans le cœur. En anglais, langue qui offre parfois des raccourcis facilitants, on parle d’un « heart-minded leadership ». Mme Connie Cokrell-Kaplan, auteure du livre « les femmes et la pratique spirituelle du rêve », avec qui j’ai discuté de ces questions éthiques, dit fort justement :

« Le cercle doit être guidé par une personne qui a un ferme engagement envers cette forme et cependant la cérémonie doit sembler "sans leader" »

Elle définit ainsi les caractéristiques de ce leadership dans ses cercles de rêves :

- Vision holistique : toutes les personnes font partie de l’ensemble, et tous les rêves composent une seule histoire.
- À l’écoute de chaque personne et d’elle-même, avec toutes les fibres de sa peau, de ses cellules, de son cœur (émotions, intuitions, images intérieures, synchronicités…).
- Donne l’exemple de la vulnérabilité, de l’ouverture, du respect et de la bienveillance.
- Sécurise en interdisant fermement tout commentaire psychologique (théorie générale), jugement, avis (correction), conseil et toute forme de prise de pouvoir sur autrui.
- Évoque la conscience de l’unité : elle ancre l’unité intérieurement.
- Conscience de sa responsabilité : elle veille tout particulièrement à la qualité de ce qu’elle exprime dans le verbal et le non-verbal car les projections des participant(e)s sur sa personne démultiplient l’impact de ses interventions…
- Invite à la responsabilité de chacune des personnes présentes.
- Remercie ouvertement et intérieurement.
- Laisse libre tout en protégeant l’espace…
- Tolérance à tous les points de vue, toutes les opinions, tout en veillant à ce qu’elles ne ferment pas le débat, n’excluent personne.
-  Souplesse : les choses suivent leur propre cours sans qu’on les dirige…
-  Aligne sa vie sur ses paroles, autant que possible et sans se juger de ne pas toujours y arriver.


Le rôle de la personne qui facilite est d’ouvrir et de fermer l’espace, de contenir le cercle avec équanimité, et d’inviter chacune des personnes présentes à entrer dans le mouvement, sans rien forcer. Traditionnellement, elle est la gardienne de la tradition et garante du respect des règles qui protègent l’intégrité de chacune des personnes présentes – elle doit avoir la capacité de s’interposer fermement en cas de tentative de prise de pouvoir d’une personne sur une autre ou dans le cercle. Cependant, paradoxalement, sa plus grande force est dans sa capacité de s’effacer devant la dynamique du cercle. C’est un leadership que l’on dira volontiers être « féminin » car il contient et facilite plutôt que dirige et ordonne ; il marche derrière plutôt que devant et s’efface pour laisser le Mystère agir et mener la danse. Car ce qui est vraiment intéressant dans une loge de rêves, c’est que si le contenant est bien défini et ouvert, alors quelque chose de mystérieux, de plus grand que la somme de toutes les personnes présentes, entre en action et commence à jouer avec les rêves, à amener à chaque personne ce dont elle a besoin. On peut appeler ce quelque chose l’Esprit du cercle, ou comme j’aime le faire avec un clin d’œil à Jung, le Mercurius alchimique, mais quelque nom qu’on lui donne, c’est dans la présence de ce Mystère que nous reconnectons à chaque fois avec la magie du cercle et la dimension sacrée qui en est la source implicite.

Une erreur dans laquelle tombent souvent les tenants du New Age est de croire qu’il faut ne pas avoir d’ego pour faciliter un tel cercle. Au contraire, il faut avoir un ego suffisamment solide et fort pour supporter de se retirer du devant de la scène sans souffrir d’insécurité ou du besoin de se mettre en avant. Cela réclame une vigilance de tous les instants au facilitateur qui doit être attentif à ses propres petits jeux de pouvoir plus encore qu’à ceux des autres. Il ne faut donc pas être dupe de son ombre, et surtout ne pas se faire accroire que l’on est quitte du démon du pouvoir[2]. Enfin, il faut avoir suffisamment de leadership pour laisser les choses se faire, quitte à ce que rien ne se fasse, plutôt que de chercher à faire quelque chose, à obtenir un résultat. Il ne faut rien prendre personnel, ni la réussite d’une loge de rêves et la satisfaction qu’en retirent les personnes qui y ont participé, ni son éventuel échec dans des dissensions, le fait que des personnes quittent ou ne reviennent pas, etc.

Le facilitateur n’est pas là pour diriger le cercle, enseigner ou soigner, amener les participants à une compréhension ou une réalisation particulière. Il n’y a pas de thérapeute ou de coach dans le cercle. Il s’agit simplement de laisser faire le Rêve qui amènera à chacun ce dont il a besoin. Il y a bien quelque chose qui éclaire et qui guérit, qui est à l’œuvre dans le cercle, mais ce n’est pas le facilitateur et il n’en détient pas l’exclusivité. Il est comme les autres témoin de ce mystère qui se déploie avec chaque rêve. Jean-Yves Leloup nomme très bien ce dont il s’agit en le replaçant dans un cadre thérapeutique (remplacez « thérapeute » par « facilitateur ») :

« Le thérapeute ne guérit pas, il prend soin et c'est le vivant qui guérit. Le thérapeute n'est là que pour mettre le patient dans les meilleures conditions possibles pour que le vivant agisse et que la guérison advienne. »

Le facilitateur est donc  dans une attitude de service. Il agit comme passeur en servant la communauté, le rêve et le Mystère qui est à l’œuvre dans le cercle. Mais plus fondamentalement encore, il importe qu’il n’ait pas donc de projet pour le cercle, pas d’objectif pour celui-ci ni d’enjeu dans sa tenue. Il doit absolument éviter d’interférer. C’est ce qui rend cette forme de leadership très difficile à exercer pour des occidentaux dressés à l’affirmation de soi comme des roquets à aboyer quand quelqu’un passe dans la rue. C’est pour le facilitateur toujours une occasion merveilleuse de travailler sur lui-même et de s’ouvrir plus avant à la présence de ce Mystère qui danse dans les rêves. Il doit à chaque fois réapprendre à danser avec le vide, le rien, le « je ne sais pas » qui est à l’œuvre et qui cependant, si la place lui est donnée, emplit tout l’espace du cercle et l’éclaire de l’intérieur de chacune des personnes présente, comme par magie – car c’est alors, et alors seulement, dans l’Ouvert, que l’âme agit.



[1] Pour une description plus précise des loges de rêves, je vous invite à lire cet article : target=_blank">Loges de rêves
[2] J’ai publié un article à propos du demon du pouvoir en 2014 : ¸Le démon du pouvoir


lundi 13 avril 2015

Cercle de rêves

Un cercle de rêves, c’est une réunion de personnes qui se rencontrent pour célébrer un Mystère au sens traditionnel du mot : le Mystère du rêve. En effet, la porte d’entrée dans le cercle est le non-savoir, c’est-à-dire ici l’absence de théories prédéfinies à propos du rêve. Le cercle offre un contenant hermétique au mystérieux déploiement du rêve au travers des intuitions et des questions des participant(e)s. C’est un cercle, c’est-à-dire que, même si je guide le travail, personne n’a de prééminence – au centre du cercle, nous plaçons toujours le rêve qui est travaillé.

Il n’y a pas besoin d’avoir étudié la psychologie ou d’avoir une expérience préalable avec les rêves pour tirer parti du travail qui s’opère dans un cercle de rêves : nous suivons une méthode simple et respectueuse qui permet à chaque personne de participer à partir de ce qu’elle sent, de ce qu’elle est. Chaque participant(e), moi y compris, offre à la personne qui propose un rêve sa résonance à ce dernier sans prétention à une « vérité du rêve ». C’est un jeu créatif qui tisse du sens avec le rêve, et généralement une expérience très révélatrice. Parfois, le travail d’interprétation est prolongé par un exercice complémentaire avec l’imagination, le corps…

Une séance de cercle dure généralement de 2 à 3 heures, avec entre 4 et 10 personnes : il n’est généralement pas possible de travailler plus de 2 ou 3 rêves. Mais il n’est pas rare qu’une personne trouve des réponses à son propre questionnement en écoutant le rêve d’autrui – en observant comment les rêves portent des images et des problématiques tout à la fois toujours singulières et cependant communes, nous touchons du doigt l’inconscient collectif sans en faire un concept : c’est une réalité vivante, agissante dans le cercle.

Le cercle de rêves n’est pas un lieu de psychothérapie de groupe, non plus qu’une formation au travail avec les rêves. C’est un laboratoire dédié à l’expérimentation directe. Les deux prémisses que je propose à cette expérimentation sont les suivantes :

– Nous sommes moins là pour « travailler le rêve », au sens de torturer le rêve (l’étymologie de travail renvoie au latin triparium, qui désigne un instrument de torture) que pour nous laisser travailler par le rêve, les images. Si travail il y a, qu’il soit plutôt celui de l’accouchement de quelque chose de nouveau, en douceur, avec attention.

– On ne peut approcher le rêve que dans l’instant présent, en étant bien ancré dans le senti des émotions et du corps, ici et maintenant. C’est pourquoi l’ouverture d’un cercle de rêves inclut toujours un temps de méditation, de retour au silence car c’est à partir de l’intérieur, d’une conscience attentive à ce qui se passe en dedans, que nous nous préparons alors à écouter des rêves.

Cela fait maintenant 7 ans que j’anime des cercles de rêves. De ce qui était des réunions conviviales entre ami(e)s autour des rêves a émergé une forme qui est désormais un de mes outils privilégiés de travail. Dans la première année, nous avons discuté et défini un cadre pour le cercle, tenant en des principes d’éthique et de sécurité du travail du rêve que je vous livre ci-dessous. Déjà le cercle y était défini comme visant « à offrir un contenant sécuritaire au déploiement du sens qui cherche à s’exprimer dans le rêve, et par le processus intérieur propre au rêveur. Un principe guidant nos travaux pourrait être le simple respect de ce que chaque rêve ainsi que chaque personne ont d’irréductiblement unique. La sécurité repose sur la présence consciente de chacun(e) des participant(e)s qui tisse, dans le groupe, un filet de neutralité bienveillante offert à l’inconscient. L’attitude intérieure importe là plus que le savoir, l’expérience ou quelque compétence. »

Éthique et sécurité du travail du rêve

·        Respect de soi et des autres, du rêve et de ce qui est présent.

Éviter la parole qui « tu… », le jugement et la critique, la polémique.

·        Responsabilité de mes sentis et pensées, de ce que j’exprime et n’exprime pas.

Parler au « je… », une émotion ou image valant toujours plus que mille mots.

·        Écoute, écoute…

En présence d’un rêve, nous gagnons plus à écouter comment il résonne en nous qu’à le discuter.

·        Accueil de ce qui est là, de l’inconscient et de l’inattendu.

Offrir neutralité bienveillante, conscience et compassion à tout ce qui se présente, incluant les peurs.

·        Protection plutôt que résistance

Ne rien forcer, même dans une question, et honorer les résistances comme signalant la vulnérabilité.

·        Vigilance devant l’inconscient.

Attention aux projections, à l’inflation et aux envahissements par l’inconscient.

·        Au service du processus intérieur de la personne qui offre un rêve.

Se pousser du chemin, ouvrir un espace sécuritaire en contenant en conscience ce qui advient.

·        Conscience du sacré

Demander permission et protection, honorer la Source des rêves qui nous réunit et favorise le travail.

·         Confidentialité

mardi 24 mars 2015

Mystique Anarchie (3/3)

Je poursuis ici la réflexion entamée dans les deux précédents articles sur les points de convergence et de dialogue entre la philosophie politique de l'anarchisme et la psychologie des profondeurs.
 

Actualité de l’anarchisme mystique

Nous sommes les héritiers de ce XXème siècle qui a vu tout à la fois fleurir les plus grands espoirs et se manifester, au nom souvent de ces espoirs, les pires horreurs dont l’humanité est capable. Jung a souligné que notre rapport à l’inconscient collectif implique de tenir compte de la cohorte des morts et de nous efforcer de répondre aux questions qui sont restées sans réponse chez les générations qui nous ont précédées. Il a accueilli[1] les morts chrétiens « qui sont revenus de Jérusalem sans avoir trouvé ce qu’ils cherchaient », et il a redonné voix aux anciens alchimistes depuis longtemps disparus. Les anarchistes contemporains sont les descendants spirituels de milliers d’hommes et de femmes qui ont vécu, ont souffert et sont morts avec au cœur une idée brûlante de la liberté. Nous héritons de leurs questions irrésolues et nous nous devons de leur donner des réponses. Nous avons pour tâche de relever le flambeau qu’ils nous ont légué et d’éclairer l’avenir avec celui-ci. Être anarchiste aujourd’hui, quand ce n’est plus un simple mouvement de révolte adolescente, c’est être porteur d’une mémoire sanglante qui ne se laisse pas endormir par les ritournelles de nos démocraties dites avancées – c’est-à-dire largement faisandées – et par la surconsommation.

Beaucoup d’anarchistes contemporains sont encore pris dans le XIXème ou le XXème siècles, en particulier dans une façon toute politique et matérialiste de fonder leur critique du système social existant. Ils s’appuient sur une vision assez généralement marxiste de l’Histoire dans laquelle il y a un ennemi désigné, qu’il s’agisse des bourgeois ou de la « classe dirigeante ». Leur pensée est restée d’une certaine façon newtonienne, comme la physique classique, alors que nous sommes entrés dans l’ère de la compréhension quantique de la réalité, où les choses sont moins clairement définies en blanc et en noir, où la conscience joue un rôle fondamental, tandis que seul le paradoxe permet d’appréhender la réalité dans sa complexité. Il est nécessaire de refonder aujourd’hui la pensée libertaire en y intégrant l’existence de l’inconscient tant personnel que collectif, la nécessité d’une vision unitive de l’humanité et de la vie, la valeur centrale de la conscience et l’apport de la spiritualité, en particulier avec la connaissance que nous avons désormais des spiritualités occidentales ainsi que du gnosticisme. Dans cette perspective, notre tâche première est de cesser de projeter la responsabilité de la situation sur d’autres que nous-mêmes, au risque sinon de simplement projeter notre ombre, pour chercher comment nous pouvons répondre positivement et constructivement à la crise globale.

On peut envisager l’émergence d’un anarchisme jungien. Il ne faudrait en aucun cas tenter pour autant de faire de Jung un anarchiste ; il semble avoir été plutôt conservateur toute sa vie, à mi-chemin entre le paysan et le bourgeois suisse qu’il était. Tant mieux, nous n’avons pas à lui ériger de statue ! L’anarchisme jungien s’appuie sur l’universalité de la pulsion d’individuation pour envisager une société qui serait dédiée à l’accomplissement par tous les individus qui la compose de leur plus grand potentiel. Une telle visée affecte tous les rapports humains, à commencer par l’éducation des jeunes et la relation entre les hommes et les femmes. Outre une nouvelle éthique fondée sur la compréhension de l’ombre psychologique et des mécanismes de projection, la psychologie des profondeurs contribue à la réflexion en soulignant la nécessité de trouver un nouvel accord entre le masculin et le féminin, tant dans la façon de gérer les ressources naturelles qu’en nous. Elle réclame aussi de reconsidérer la place donnée au sentiment et à l’intuition dans notre façon d’appréhender le monde et la vie, et de restaurer la dignité naturelle de l’individu. L’individualisme de nos sociétés est une conséquence de la sur-rationalisation et de la massification dans laquelle l’individu n’est plus qu’un élément statistique. La psychologie des profondeurs donne à chacun la possibilité d’entamer sa propre révolution en commençant par le fait de se retrouver soi-même et d’accomplir son unicité.

Aucun militant politique ne devrait aujourd’hui croire qu’il peut changer le monde s’il ne commence pas par s’examiner lui-même et ses propres ombres. L’Histoire démontre clairement que les pires catastrophes découlent des aspirations apparemment les plus idéalistes. Un véritable anarchiste n’a rien à faire de brandir un drapeau noir et de crier des slogans dans la rue face à la police – c’est la plupart du temps un jeu d’enfant. On verra la réalité de son anarchisme à la façon dont il se comporte avec sa conjointe, ses enfants et toutes les personnes avec qui il est en relation, en particulier ceux qui sont en position de faiblesse ou de dépendance envers lui. S’il poursuit encore l’illusion qu’il peut lui-même être quitte du démon du pouvoir[2], et qu’il se supériorise donc par rapport au reste de l’humanité, c’est que sa réflexion éthique n’est pas aboutie. Celle-ci doit en effet tenir compte de l’universalité de la souffrance et de la peur, c’est-à-dire de l’ego et d’une forme restreinte de conscience qui use toujours de violence et de pouvoir pour tenter de parvenir à ses fins. C’est parce que nous avons tous la responsabilité de transformer la souffrance en conscience plutôt que de continuer à la propager que la spiritualité est indispensable, comme la seule voie qui permette de mettre au monde une forme de conscience élargie, qui appose l’amour en face de la tentation éternelle du pouvoir. Dès lors, il est clair que notre but tant personnel que commun ne peut être que de faire tout ce qui est nécessaire pour permettre, au travers de chacun de nous, à « l’individu créateur délivré de la peur » de s’incarner pleinement.

Pierre Rabhi décrit magnifiquement l’enjeu :

« La vraie révolution est celle qui nous amène à nous transformer nous-mêmes pour transformer le monde. La crise de ce temps n’est pas due aux insuffisances matérielles. La logique qui nous meut, nous gère et nous digère, est habile à faire diversion en accusant le manque de moyens. La crise est à débusquer en nous-même dans cette sorte de noyau intime qui détermine notre vision du monde, notre relation aux autres et à la nature, les choix que nous faisons et les valeurs que nous servons. Incarner l’utopie, c’est avant tout témoigner qu’un être différent est à construire. Un être de conscience et de compassion, un être qui, avec son intelligence, son imagination et ses mains rende hommage à la vie dont il est l’expression la plus élaborée, la plus subtile et la plus responsable. »

Cette révolution est déjà en cours dans le domaine spirituel, dans un immense mouvement de fond qu’on peut appeler « Le printemps de l’âme » et qui voit s’ouvrir d’innombrables fleurs de conscience. Il trouve son origine dans l’agonie du mythe chrétien, dans la boue et le sang des tranchées de la Première Guerre mondiale. Jung en a été un des grands hérauts précurseurs et a accompli une œuvre essentielle en jetant un pont qui relie notre modernité à la sagesse presque perdue des anciens alchimistes et gnostiques. Avec lui, les âmes de nombreux Chrétiens qui n’ont finalement pas trouvé ce qu’ils cherchaient ni à Rome ni à Jérusalem, ont commencé à entrevoir la terre promise, et les hérétiques du passé ont resurgi des cendres de leurs bûchers. Ce mouvement s’est cristallisé pendant la Seconde Guerre mondiale en particulier dans l’aventure qu’ont vécue quatre jeunes gens – trois Juifs et une Chrétienne – en 1943, en Hongrie à Budagilet, quand ils ont commencé à parler avec leurs Maître intérieurs. Il y a là l’équivalent d’une nouvelle « révélation » qui a pris forme d’un livre intitulé « les Dialogues avec l’Ange », dont il s’agit surtout ici de retenir qu’il y a en chacun de nous une petite lumière qui peut triompher de la plus noire obscurité. Les « quatre messagers » ont ouvert alors le chemin d’une rencontre avec le Divin à l’intérieur de soi, sans aucun intermédiaire institutionnel, qui est désormais la marque de notre modernité spirituelle. On peut voir, avec cet exemple et celui d’Etty Hillesum, parmi d’autres, comment la psyché répond créativement au fond de l’horreur touchée au cours de la Seconde Guerre mondiale. Plus profondément, on peut se demander si les camps de la mort – dont la réalité remet pour beaucoup l’existence de l’ancien Dieu en question – n’auront pas été, finalement, la matrice du nécessaire renouveau spirituel de notre civilisation.

Il est difficile d’envisager dès lors que ce soit un simple hasard qui ait voulu que nous ayons redécouvert, dans les années qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre, des écrits gnostiques fort significatifs et, en particulier, l’Évangile de Thomas qui nous remet en contact avec l’esprit du message christique avant la falsification du christianisme. À partir de ce moment, les évangiles apocryphes ont retrouvé droit de cité et le crépuscule a commencé à poindre sur tous les représentants de l’ancienne religion. La mondialisation économique a mis à portée de tous les livres de sagesse du monde entier jusqu’à provoquer une mondialisation spirituelle inédite, que l’on peut comparer avec l’effervescence dans laquelle vivait la Rome antique au début de notre ère mais qui prend des dimensions désormais planétaire. L’Orient et l’Occident se sont rencontrés et voici que, selon les termes d’une très ancienne prophétie tibétaine, le Dharma fleurit au pays de l’homme rouge. Le mouvement de synthèse et de renouvellement s’est encore accéléré avec l’avènement d’Internet qui met une somme inimaginable d’informations à la portée de chacun. Jamais il n’y a eu autant de chercheurs dans tous les domaines, avec une telle possibilité d’échanger et de faire circuler des informations et des idées.

Une autre comparaison historique peut être faite avec la période de la Renaissance, qui a vu s’opérer un changement de cap radical dans l’évolution de la civilisation européenne, essentiellement du fait de la redécouverte de la sagesse de l’Antiquité. Or, au moment même où de nombreuses cultures ancestrales sont menacées d’extinction, voilà que l’intérêt pour celles-ci est ravivé et qu’il apparait que ces peuples ont peut-être quelque chose à nous apprendre qui pourrait être vital dans notre relation avec la nature. Les Hopis ont une légende qui veut qu’il y a 500 ans, les trésors de la sagesse amérindienne aient été enterrés pour qu’ils ne soient pas menacés par l’arrivée des hommes blancs, et qu’ils ressurgiraient de terre quand on verrait converger vers l’Arbre des Nations des chercheurs de sagesse venant de toutes les cultures, de toutes les religions et de tous les horizons. Selon ce mythe, ces gens formeraient alors un arc-en-ciel humain dans lequel on peut voir la prémisse d’un nouveau peuple qui finira par couvrir la terre. De nombreux signes indiquent que nous pourrions être en train, d’une certaine façon, de vivre ce mythe en résonance avec les grandes images du Rainbow Warrior et du Verseau, c’est-à-dire du verseur d’eau spirituelle à la terre assoiffée.

Jamais cependant le péril n’a été aussi grand – cela fait partie aussi du mythe ancestral : le changement que laisse pressentir le renouveau spirituel de notre civilisation pourrait bien s’imposer naturellement. Mais que peut faire l’anarchiste mystique occidental du XXIème siècle ? Qu’est-ce qui le distingue d’autres activistes sociaux ou doux rêveurs ? Il faut partir du fait que nous avons à composer avec un nouveau totalitarisme qui prend la suite de ceux institués par l’Église, puis par les idéologies prétendant à la toute-puissance, pour en arriver maintenant à un monstre froid de rationalité économique et financière qui broie de l’humain par millions en s’appuyant sur des moyens de contrôle et de destruction inédits dans l’histoire, et en entretenant un vertige alimenté par une hyperconsommation effrénée de biens et d’images étourdissantes, mais vides. Tous les indicateurs sont au rouge en ce qui concerne l’épuisement des ressources, la dévastation des milieux naturels et les changements climatiques : nous vivons comme si nous disposions de plusieurs planètes et que nous prévoyions de ne pas avoir de descendants, ou alors de leur léguer un enfer. Mais c’est justement la nature qui pourrait porter les coups les plus durs à venir au capitalisme totalisant, et il se pourrait que notre problème soit autant de résister du mieux possible à la déshumanisation sociale en cours que de nous préparer à la possibilité de l’effondrement du système sous son propre poids et dans ses contradictions suicidaires.


Variations sur le Radeau de la Méduse ou la Dérive de la Société" (1975)

Jung cite souvent Hölderlin qui écrivait que « plus le péril grandit, plus grandit aussi ce qui sauve. » Qu’est-ce qui sauve dans une telle situation ? Du point de vue de la psychologie des profondeurs, c’est la psyché qui a créé cette situation et c‘est de la psyché que viendront les éléments de solution dont la conscience devra cependant faire quelque chose pour favoriser une évolution positive. Le changement sans doute le plus profond et peut-être le plus déterminant pour notre avenir collectif tient au bouleversement des modèles encadrant la relation du masculin et du féminin dans nos sociétés, et l’avènement d’une nouvelle féminité qui pourrait ouvrir des voies inédites en devenant socialement dominante. Le XXIème siècle, pour paraphraser Malraux, pourrait devoir être féminin ou ne pas être : les logiques masculines de compétition et de domination démontrent jour après jour qu’elles ne font qu’aggraver le mal. Jung était fort intéressé par le nécessaire retour du Féminin Sacré, dont il a vu un signe précurseur dans l’Assomption de Marie, c’est-à-dire qu’enfin une femme prenait place au ciel dans l’entourage de la figure patriarcale de Dieu. 

Aujourd’hui, ce Féminin sacré se constelle dans de nombreux rêves et diverses images collectives. Parmi celles-ci se distingue en particulier la figure de Marie-Madeleine, la compagne du Christ dont on sait désormais par certains apocryphes qu’elle l’embrassait sur la bouche. Des romans[3] ont commencé à populariser avec un succès certain l’idée gnostique d’un Christ sexué, qui réintègre donc la matière, le corps et l’humanité ; de nombreux mouvements spirituels se sont emparés de cette idée qui reflète un archétype désormais très actif. On peut voir poindre par là une nouvelle image du Soi dans la civilisation occidentale, comme un soleil levant qui intègre maintenant nécessairement une figure féminine, restaure le caractère sacré de la vie sur terre en y incluant tout ce qui relève de la nature, incluant bien sûr la sexualité, et dépasse l’individu pour mettre l’accent sur la conscience et sur la relation d’amour, c’est-à-dire sur le cœur.

On sait désormais que l’intelligence n’est en rien cantonnée au cerveau, à la tête, mais que nous avons aussi des neurones dans le ventre et dans le cœur, c’est-à-dire que nous avons besoin pour vivre sainement non seulement de notre raison, mais aussi de nos instincts et de nos sentiments. Ce n’est pas, ou du moins pas seulement, avec la raison que nous trouverons des solutions à l’ampleur des défis collectifs qui nous attendent pour faire progresser la liberté et la conscience, et ne serait-ce que pour préserver une planète viable. Les rationalités techniques, économiques, financières et politiques démontrent leurs limites ; c’est en comptant sur l’intelligence du cœur et en veillant à rester bien ancré dans notre humanité naturelle, instinctive et encore animale que nous dégagerons de nouvelles pistes d’avenir. Or, là où la tête sépare et atomise le réel en objets et en individus séparés, le cœur met en relation, non seulement avec les autres mais aussi avec soi-même, et surtout avec l’ensemble. Pour cela, un certain « éveil » est nécessaire au fait que la conscience ne se résume pas à la pensée consciente. L’intégration du corps, des instincts et du cœur avec l’esprit pensant débouche sur l’apparition d’une véritable individualité consciente. Sa caractéristique est d’être entièrement libre car reposant sur l’unicité de l’individu tout en étant reliée aux autres dans la conscience de ce que nous formons une unité vivante. La conscience se manifeste alors naturellement en liberté, paix et amour. Étant libres de nos pensées, c’est-à-dire de la croyance en la vérité de nos pensées, il n’est plus rien qui puisse nous asservir ou nous limiter dans notre liberté essentielle. Même devant une menace de mort, je suis encore libre de choisir de vivre ou de mourir.

« La prochaine étape de l’évolution humaine consistera en transcender la pensée. »  
Eckhart Tolle

Dans cette perspective, l’anarchiste mystique contemporain doit moins se préoccuper de comment abattre le système, qui semble déjà bien malade et dont les soubresauts font régulièrement des victimes un peu partout, que de contribuer positivement à la croissance en conscience des individus qui l’entourent, en commençant par lui-même, ainsi que des relations dans lesquelles il est impliqué. La plus grande marque de liberté à l’égard du système ne consiste pas à le défier en portant un masque de Guy Fawkes dans la rue mais dans le fait de vivre autant que possible, dès maintenant, les valeurs et l’éthique du nouveau monde que l’on veut créer. Il s’agit, pour poursuivre les mots d’Etty Hillesum, de permettre à ce qu’il y a de divinement libre en nous de se manifester, c’est-à-dire d’oser être créateur de nos vies autant que possible. La tâche de l’anarchiste mystique est d’incarner en conscience les valeurs qu’il veut promouvoir. Il n’a pas besoin de créer d’organisation, d’association ou de club d’anarchistes mystiques pour cela, ce qui n’empêche pas l’anarchiste de participer à toute organisation qui lui semble d’intérêt, dans laquelle il instille son esprit libertaire. Avec Montesquieu, il affirme qu’à tout pouvoir, il faut des contre-pouvoirs, des individus qui questionnent et qui résistent. Il doit veiller cependant à ne pas s’enfermer dans une identité collective d’anarchiste ou de spiritualiste qui pourrait se scléroser ; pas de drapeau, pas de doctrine, mais une capacité à interroger toutes les limites et à évoluer en conscience qui ne réclame adhésion à rien d’autre que la responsabilité de sa propre liberté.


Robert Ballagh, Liberty on the Barricades, 1971

Il y a une chose que les anarchistes mystiques peuvent faire quand ils se retrouvent, et cela s’inscrit dans la continuité de nos ancêtres russes : nous devrions célébrer les Mystères. Il y a bien des façons. L’une d’elle consiste à s’assoir en cercle, ce qui décourage toute hiérarchie, pour méditer ensemble, écouter les rêves et raconter des histoires qui nourrissent la conscience. C’est là qu’est le point de jonction entre l’anarchisme et la psychologie des profondeurs : le travail des rêves et des images intérieures couplé à la méditation libère la conscience des conditionnements collectifs et l’engage dans l’aventure de la véritable liberté qui tient dans la connaissance et la réalisation de soi. On voit alors sur le chemin que tracent les rêves apparaître ce curieux personnage qu’Ernst Jünger a nommé comme étant l’anarque[4], qui est à l’anarchiste ce que le monarque est au monarchiste. Mais là où Jünger en fait un solitaire qui fuit la société, nous avons simplement un être libre, responsable de lui-même, et en relation, en pleine conscience.

L’idéal libertaire, quand il n’y a pas d’intoxication à l’idéalisme, s’incarne dans une éthique de la liberté qui est encore la meilleure façon de le propager ; c’est une éthique non-violente, refusant le jeu de la volonté de puissance pour jouer celui de la conscience. Cette éthique implique nécessairement la prise en charge de l’ombre et le difficile travail du retrait des projections qui voudrait que le mal soit chez l’autre : c’est à chacun de voir en conscience comment il contribue à ce qu’il dénonce dans le monde, et surtout comment il lui répond positivement. Il s’agit moins de s’opposer au mal que d’apposer en face de lui ce qui nous semble bon : on ne combat pas l’obscurité, on allume une petite lumière. Tous ceux qui s’opposent à la liberté sont simplement inconscients, et leur misère intérieure appelle à la compassion. Ainsi, l’anarchiste conscient sait qu’il ne sera jamais quitte avec la tentation de la volonté de puissance qu’il prêterait volontiers aux autres, et il en fait l’objet de son propre travail en conscience. Il ne recherche pas la perfection mais la plénitude qui permet à tous les aspects de son humanité de se vivre. Dès lors, il comprend qu’il ne sert à rien d’opposer quelque violence à la folie du pouvoir car cela ne fait que la renforcer et la justifier. Mais il sait avec Jung que l’amour est le seul véritable antidote à toute volonté de puissance. Cet amour, même envers les ennemis de la liberté, devient sa tâche quotidienne et il découvre alors que même le pire nazi est un être humain en souffrance qui, encore une fois, ne sait pas ce qu’il fait. En lui pardonnant, il se libère lui-même de toute haine.

Il devient clair alors que notre responsabilité est de répondre en conscience à tout ce qui se passe autour de nous et dans le monde sans alimenter la peur et la haine sur lesquelles prospèrent l’inconscience et la volonté de puissance. La société sans classe et sans état se réalise d’abord en chaque individu qui surmonte en conscience ses propres divisions intérieures. La révolution commence par le fait de se libérer de tout conditionnement limitatif, de toute illusion de certitude définitive et de supériorité sur un autre être. L’éthique libertaire implique le respect de toute individualité dans ses particularités uniques, et la solidarité avec tout ce qui vit et souffre. Elle réclame d’approfondir sans cesse la conscience de notre humanité en y incluant un lien avec tous les autres humains mais aussi la nature toute entière, les animaux et les végétaux, notre belle planète. L’être libre se sait un avec tout, et rien, dès lors, ne saurait le limiter. Il cultive la force qui consiste à accepter de se montrer vulnérable plutôt que de commettre une violence, et la compassion qui découle de la croissance en conscience dans la paix et l’amour qui sont la signature de la véritable liberté.

Ainsi l’anarchiste mystique, en incarnant sa plus haute idée de l’humain, donne-t-il vie à ce qu’Hanna, la voix des quatre messagers de Budagilet, appelait « l’individu créateur délivré de la peur ». Il accomplit la révolution à laquelle nous invitait déjà Jiddu Krishnamurti:
En voyageant à travers le monde,
on fait partout le même constat,
à savoir qu'une immense révolution s'impose.
Pas une révolution d'ordre matériel :
il ne s'agit pas de lancer des bombes,
de verser le sang, de se révolter,
car toute révolution d'ordre matériel
aboutit inévitablement  à une dictature bureaucratique
ou à une tyrannie exercée par d'autres individus (...).
Mais ce dont nous devons parler ensemble,
c'est de la révolution intérieure.


Le texte intégral de cet article, sans illustrations, peut être téléchargé ici.



[1] Carl G. Jung: Les sept sermons aux morts.
[2] Voir mon article sur Le démon du pouvoir : http://voiedureve.blogspot.ca/2014/08/le-demon-du-pouvoir.html.
[3] Avant Dan Brown et son Da Vinci Code, Peter Berling imaginait dans Les enfants du Graal que le trésor des Cathares ne serait autre que deux enfants descendants de la lignée du Christ. On retrouve la même idée d’une filiation du Christ dans L’énigme sacrée de Michael Baigent et Richard Leigh, une enquête journalistique sur ces questions.
[4] Ernst Jünger, Eumeswil, 1977.