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jeudi 12 septembre 2024

Le rêve kézako ?


Environ 25 minutes de lecture.

Vous pouvez télécharger une version PDF allégée de la plupart des illustrations ici : le rêve kézako ?

Dans mon article précédent, j’ai présenté la vision de l’inconscient qui sous-tend l’écoute intérieure des rêves, vision qui tend à mettre en évidence que ce sacré inconscient – que l’Orient désigne aussi comme étant la Conscience des profondeurs – recèle une dimension que l’on peut dire transcendante, sacrée. Je vais amener maintenant l’autre volet de cette réflexion en vous proposant une approche de ce phénomène mystérieux qu’est le rêve. Il ne sert à rien en effet de parler de l’inconscient, qui n’est jamais que ce dont nous ne sommes pas conscient, si nous n’envisageons pas comment explorer ce continent inconnu, ou plus précisément comment, avec l’aide du rêve, l’inconscient devient conscient. Il est à noter que ces deux notions – l’inconscient et le rêve – sont précisément les sujets des deux premiers cours introductifs de la formation en écoute intérieure des rêves que ma compagne et moi-même proposons aux amoureux du rêve. Avec les études que j’ai proposées sur l’accompagnement psycho-spirituel, vous avez ainsi la base essentielle du cadre théorique entourant cette approche spécifique du rêve.

Alors, qu’est-ce que le rêve ?

Quand je pose cette question à nos étudiant.e.s, je recueille généralement un ensemble de définitions fort intéressantes qui tournent généralement autour de l’idée que le rêve est un mystère, dont la source est l’inconscient, et qui amène des informations au conscient à condition d’être bien compris. Je m’intéresse tout particulièrement à ces propositions car au fond, la définition que nous donnons du rêve induit la qualité de la relation que nous serons capables d’avoir avec ce phénomène. Par exemple, quand, il n’y a pas si longtemps, des scientifiques prétendaient pouvoir expliquer le rêve par le désordre électrochimique provoqué par les décharges de tension des neurones pendant le sommeil, ils écartaient d’avance toute possibilité que le rêve ait quelque valeur. Quand, à l’inverse, on dit du rêve qu’il est une expression, fut-elle déguisée, de l’inconscient, on propose de lui accorder une attention au moins dans le cadre psychothérapeutique où il s’agit de déceler les sources inconscientes de certains symptômes. Cependant, aucune de ces façons de présenter le rêve ne rend compte de la dimension prémonitoire de certains rêves, ni du fait que plusieurs découvertes scientifiques majeures – comme par exemple la structure moléculaire du benzène et le tableau de classification périodique des éléments – viennent directement de rêves, ainsi que nombre de créations littéraires, musicales, etc. Il nous faut sans doute commencer par admettre que le rêve est un phénomène multidimensionnel, qu’aucune définition ne permet de cerner entièrement. C’est ce qui fait l’intérêt de la multiplicité des approches du rêve, qu’elles soient neurologiques, psychologiques, ou encore, nous le verrons, spirituelles… puisque le rêve est un sujet étudié depuis très longtemps, dont nombre de traditions ont quelque chose à dire.


Avant d’aller plus loin, il peut être intéressant de souligner que des chercheurs ont mis en 1949 en évidence le centre cérébral du rêve et de l’éveil, une formation réticulée activatrice du bulbe rachidien au sommet de la colonne vertébrale. Le centre du rêve paraît être un point de son renflement d’une curieuse couleur bleu azur, que l’on avait nommé le Locus coeruleus (un « endroit bleu ») alors qu’on connaissait pas la fonction. ll a beaucoup de relations avec l'amygdale mais aussi avec le noyau sensitif du nerf trijumeau et les noyaux limbiques. C’est lui qui envoie le neurotransmetteur associé à l’éveil, la noradrénaline. Cependant, dès le début du rêve, une substance paralysante se répand dans tout le corps, qui inhibe tout mouvement sauf ceux des yeux (à moins que l’on ne soit somnambule). Dans les années 1950, d’autres chercheurs ont mis en évidence les cinq stades du sommeil, repérables par des tracés caractéristiques de l’électroencéphalogramme. La plupart des rêves se produisent dans le cinquième et dernier stade, dit du sommeil paradoxal car le cerveau est alors dans un état d’excitation comparable à l’état de veille. On sait désormais qu’au cours d’une nuit de huit heures de sommeil, nous rêvons quatre à cinq fois, pour un total d’une heure environ de vie onirique. Les rêves surviennent semble-t-il à la fin d’un cycle de sommeil d’environ 90 minutes. On a pu prouver que les rêves sont indispensables à la vie, autant pour les humains que pour les animaux, qui sont souvent de grands rêveurs. Le rêve participe à l’évidence de la construction psychique des jeunes enfants, qui ont besoin de beaucoup rêver, tandis que la durée du temps de rêve semble décroître progressivement avec l’âge. Il y a désormais de nombreux laboratoires du sommeil qui explorent différents d’aspects du rêve sans parvenir à expliquer entièrement le phénomène. Un consensus se dégage cependant pour dire que le rêve est une fonction corporelle essentielle comme la vision ou l’audition.

Je ne m’étendrai pas ici outre mesure sur la façon dont Freud et Jung voyaient le rêve. Il y a quantité d’ouvrages sur la question et je ne crois pas utile de jouer les perroquets répétant les paroles du maître, comme nombre de "jungiens" se complaisent à le faire, alors que la pensée de Jung, s’il avait vécu jusqu’aujourd’hui, aurait certainement évolué depuis longtemps vers de nouveaux horizons. De ces deux pionniers, nous pouvons certainement retenir que le rêve est une expression de l’inconscient, ce à quoi Jung ajoute que le rêve est nature, expression de la nature en nous, et qu’il ne ment pas, ne déguise pas, mais dit au mieux ce qu’il a à dire – c’est sur ce dernier point qu’il se différencie fondamentalement de Freud. De Jung, je ne retiendrai donc ici que deux citations que j’aime particulièrement :

« En chacun de nous existe un autre être que nous ne connaissons pas. Il nous parle à travers le rêve et nous fait savoir qu’il nous voit bien différent de ce que nous croyons être. Donc, quand nous nous trouvons dans une situation difficile et insoluble, cet autre, étranger, peut parfois nous éclairer d’une lumière plus propre que tout autre à modifier l’attitude qui nous a mis dans la situation difficile. »

Et :

« Le rêve est une porte étroite, dissimulée dans ce que l’âme a de plus obscur et de plus intime; elle ouvre sur cette nuit originelle cosmique qui préformait l’âme bien avant l’existence de la conscience du moi. »

Dores et déjà, ces deux citations nous amènent des indications importantes. Il est question d’un autre être, inconnu – dont nous ne sommes pas conscients – en nous et avec qui nous pouvons entrer en relation au travers du rêve. Et Jung nous propose d’envisager le rêve comme une porte dissimulée dans  l’intimité de l’âme – je n’élaborerai pas pour l’instant sur ce terme « âme » cependant essentiel quand on parle du rêve – porte qui débouche donc sur une dimension cosmique, antérieure à la conscience relative du moi. Nous avons là une évocation de l’Inconscient dans toute son ampleur universelle, d’où a émergé la conscience, à mille lieux de l’inconscient vu comme une poubelle du conscient, où se retrouverait seulement des contenus refoulés. Ainsi, voilà donc le rêve posé comme un fait d’âme avec une dimension cosmique, et ouvrant cependant une voie à la connaissance de soi, c’est-à-dire non seulement à la connaissance de "moi", de qui je suis, mais aussi à celle de cet Autre en moi, qui m’est étranger et me parle, me renvoie un miroir. Jung nous disait encore que le rêve était l’expression de la psyché objective, dans laquelle nous pouvions nous rencontrer. Il expliquait aussi que « la fonction générale des rêves est d'essayer de rétablir notre équilibre psychologique à l'aide d'un matériel onirique qui, d'une façon subtile, reconstitue l'équilibre total de notre psychisme tout entier. »

Si vous voulez plus d’informations sur les fonctions du rêve, je vous invite à lire cet article : pourquoi travailler ses rêves ?


Comme je le disais plus haut, nous ne pouvons pas en rester simplement à ce qu’a dit Jung ou qui que ce soit d’ailleurs sur les rêves. A tout le moins, il nous faut tenter de le reformuler pour ouvrir de nouvelles perspectives. Pour ma part, je m’intéresse tout particulièrement au processus créatif et c’est ce qui m’a amené à proposer une approche du rêve qui est essentiellement centrée sur la dimension créative de l’activité onirique. Il y a un quasi-consensus encore sur ce point, tel que le formule par exemple Alain Deschamps, ancien président de l’association française du Transpersonnel : 

« Le plus grand mérite du rêve est qu’il est créatif. Les techniques modernes des groupes de créativité montrent que la plus grande source de créativité, individuelle ou collective, se trouve dans le rêve ».

Il y a là une idée clé pour tous ceux qui s’intéressent au domaine du rêve. Cependant, comme je le disais au début de mon article sur l’inconscient, nous allons rarement au bout des implications d’une telle affirmation, pas plus que nous ne tirons les conclusions qui s’imposent de celle qui veut que le rêve vient de l’inconscient, ou encore de ce lieu commun qui dit que tous les éléments du rêve font partie de nous. Si l’on assemble ces trois idées, on obtient un mélange (d)étonnant qui tient de la matière fissile. Mais à l’inverse du plutonium, celle-ci n’est pas destructrice et ne sert pas à fabriquer des bombes; au contraire, elle est intensément créative et permet de proposer une approche pragmatique du rêve qui, sans être entièrement nouvelle, est profondément renouvelée. Pour cela, il nous faut cependant sortir d’une vision objectalisée de l’inconscient pour envisager celui-ci comme une phase, ou un moment, dans un processus dont le rêve est partie prenante. Quand l’inconscient est conçu, comme souvent, comme un objet, il est vu comme quelque chose de statique avec des frontières bien définies qui le différencie du conscient. Sur ces frontières, il y a des gardiens comme le préconscient soumis à la censure du Surmoi, qui veillent à ce que la conscience ne soit pas envahie par des éléments indésirables venant de l’inconscient. On est là devant une vision essentiellement conflictuelle des rapports entre inconscient et conscient, qui confère une sorte de solidité objectale à ces derniers – mais rien de tout cela n’existe vraiment. Ce ne sont que des représentations de la psyché dans différents états. Et si l’on reprend la perspective de Jung, on peut poser que le conscient émerge en permanence de l’inconscient, qui en est la source et la racine, au travers d’un processus de création de conscience qui est la nature même de la psyché. En d’autres termes, notre conscience est sans arrêt alimentée, nourrie au sens propre, par l’inconscient qui lui amène de nouveaux éléments.

Nous avons donc une relation dynamique : inconscient => conscient

Il est à noter que cette relation est réciproque : ce que vit le conscient est ramené en retour à l’inconscient, et vient, pourrait-on dire, l’ensemencer. Ainsi, les événements de notre vie sèment-ils, dans la façon dont ils sont perçus, des graines dans le terreau de notre inconscient, graines qui pourraient bien germer et fleurir un autre jour. Ou une autre nuit. Mais alors, qu’en est-il du rêve dans tout cela ?


On peut traduire la phrase sibylline qui veut que « le rêve vient de l’inconscient » comme indiquant que le rêve fait partie, au moins dans certains cas, du processus de création de conscience. En d’autres termes, quand quelque chose veut devenir conscient dans notre psyché, il n’est pas rare qu’il prenne forme du rêve avant d’apparaître dans le champ de notre conscience. On pourrait élargir ce que je dis là à différentes manifestations non rationnelles de la psyché : ce qui veut devenir conscient peut aussi prendre forme d’une intuition, d’un ressenti profond, d’une image intérieure, d’une imagination… mais dans le cas qui nous intéresse, je restreindrai la discussion au rêve pour poser la relation :

Inconscient => rêve => Conscient

Cela vaut la peine de mentionner ici que dans la relation réciproque qui va du conscient à l’inconscient, que j’évoquais plus haut, ce sont des images intérieures et des émotions qui impressionnent l’inconscient, non des pensées ou des raisonnements intellectuels – ce que savent toutes les personnes qui se sont intéressées aux ressorts de la suggestion et par exemple de l’hypnose. Ce sont les images, associées à un ressenti émotionnel, qui servent de véhicules à la communication entre l’inconscient et le conscient.

Je soulignerai aussi tout de suite, pour en tirer des conséquences en conclusion de l’article, une idée importante que toute personne qui travaille avec les rêves peut valider : certains éléments de la psyché, qui sont encore inconscients au moment du rêve, veulent devenir conscients. Je veux souligner qu’il y a là une dynamique que l’on peut qualifier de « volontaire », à savoir que c’est vivant et que cela poursuit un but. Si le rêve n’est pas compris, cela reviendra, éventuellement dans un rêve récurrent ou sous une autre forme. Il y a là quelque chose qui cherche à devenir conscient malgré les résistances que nous lui opposons éventuellement, ou malgré le fait que nous regardons ailleurs. Cela participe d’un processus de croissance naturelle de notre conscience qui élargit son champ de perception et de compréhension. Cette affirmation a d’importantes conséquences méthodologiques dans le travail avec le rêve car au lieu de le torturer avec une méthode ou une autre, qui s’apparente parfois à un forceps, pour en extraire le sens à toute force, nous pouvons compter sur sa coopération, c’est-à-dire la coopération de l’inconscient – de la nature – pour que le sens du rêve vienne au monde. Dès lors, le cadre implicite de notre travail est moins celui de l’extractivisme minier ou de l’enquêteur qui fera avouer au suspect ce qu’il veut dissimuler que celui de la sage-femme (ou de l’obstétricien) qui aide un bébé à naître avec la coopération de l’organisme naturel de la mère. 

Je vous prie de noter que je ne prétends pas ici inventer l’eau chaude. Je ne fais que reformuler dans une approche dynamique de la création de conscience ce qui a, depuis longtemps, été formulé par d’autres et avéré par de nombreuses expériences. D’ailleurs, c’est la lecture et l’étude d’un texte millénaire de l’Inde qui m’a amené la perspective la plus signifiante selon moi sur la place du rêve dans le processus de création de conscience. J’ai déjà parlé de cette découverte dans mon article OM sweet home où je détaillais la signification de l’Omkar, c’est-à-dire de la représentation de la syllabe OM (ou AUM), selon la Mandukya Upanishad.

Il s’avère que les anciens rishi – voyants hindous à l’origine des Véda et des Upanishads -  ont encapsulé dans ce symbole bien connu, et souvent associé au yoga et au tantra, une carte de la conscience décrite en 4 états. Dans la vision hindouiste, le OM représente Brahman, l’Absolu impersonnel, la source de toute existence, qui est par nature incompréhensible, indescriptible sinon de façon symbolique. Cette syllabe est aussi selon eux le son primordial qui a créé la réalité matérielle. Nous pouvons interpréter ces affirmations métaphysiques de façon psychologique en y voyant une affirmation de la précédence de la conscience sur tout autre ordre de réalité. Il n’est pas besoin de s’enferrer dans une philosophie idéaliste pour admettre la portée d’une telle affirmation : hors de la conscience, il n’est rien pour poser l’existence d’une réalité et la question de son existence ou de son inexistence ne se pose même pas. La première réalité constatable est donc celle de la conscience, et la Mandukya Upanishad décrit celle-ci comme se déployant en quatre états, ou pourrait-on dire plus précisément, en 3+1 états.

En effet, du point de vue du Vedanta, la conscience et la réalité sont par nature Une, et une « Une sans second » – c’est-à-dire qu’il n’est en essence qu’une Unité sans aucune séparation ou distinction interne. Il est à noter que les explorateurs de la conscience que sont les grands mystiques comme Shankara, Maître Eckhart, Ibn Arabi – pour ne citer que ceux-ci en insistant cependant sur leur unanimité malgré la diversité des sources – disent exactement la même chose sur ce point qui nous renvoie à la discussion de la nature de l’Inconscient (wu-nien) à la fin de mon article sur ce sujet. Mais donc, selon la tradition hindouiste, cette Unité fondamentale – dont le symbole est un soleil uni à une lune, image même de la non-dualité – s’est, dans le champ de la conscience relative qui est la nôtre, divisée et déployée en trois états que nous connaissons bien puisqu’il s’agit de l’état de veille, du rêve et du sommeil profond. En fait, pour la plupart d’entre nous, nous ne connaissons que ces trois états et il est insoupçonnable qu’en arrière-plan de ceux-ci, il y ait un fonds commun qui est ce que l’Orient appelle « le quatrième » (turya), et que Jung aurait sans doute désigné comme étant le Soi.

Voici donc comment le Omkar présente cette carte de la conscience :


où :

Dans cette représentation symbolique, on pourrait dire que le Soi (
turya) est l’équivalent d’un soleil de Conscience totale dont la conscience relative du moi a besoin d’être protégé par le voile du sommeil profond, c’est-à-dire de l’inconscience. En effet, la conscience relative est, en regard de ce soleil de Conscience – dont la Bhagavad Gita nous dit par ailleurs qu’il est brillant comme mille soleils – comme la flamme d’une bougie. S’il n’y avait pas l’obscurité du voile de l’Inconscient, la lumière de la conscience relative n’aurait rien à éclairer. Cependant, les commentateurs de l’Upanishad ajoutent que le voile du sommeil profond est souvent transpercé par la Lumière du Soi qui parvient alors à la conscience ordinaire sous la forme d’images généralement incompréhensibles, c’est-à-dire de rêves. Ceux-ci réclament cependant d’être assimilés, compris et intégrés, car c’est ainsi, par ces images messagères, que la Conscience Une nourrit la petite conscience.

Le rêve s’avère aussi être un des moyens par lesquels la conscience peut retourner au Soi : il y a un yoga du rêve – en particulier le nidra yoga en Inde, et ses variantes tibétaines – qui s’intéresse moins au contenu du rêve qu’aux états de conscience dans lesquels le rêveur peut entrer en maintenant sa conscience en éveil dans les espaces du rêve. Il ne faut pas confondre cette forme de méditation avec ce que nous appelons en Occident le rêve lucide, même si elle en est très proche : dans les deux cas, le rêveur est conscient de rêver pendant le rêve. Il maintient une présence active dans ce dernier. Cependant, dans la perspective du yoga du rêve, il ne s’agit pas de diriger le rêve mais de revenir par là, en méditant dans le rêve, à la source de la conscience. Selon les enseignements traditionnels, il y a là une façon de se préparer à ce que nous traverserons après la mort du corps physique : « examinez votre manière de rêver, vous saurez ce qu’il adviendra de vous à la mort » nous dit ainsi Tenzin Wangyal Rinpoché.

Je n’entrerai pas ici dans la discussion métaphysique de ces idées, qui relèvent moins dans l’esprit des Upanishads de concepts philosophiques que de réalités expérientielles que peuvent vérifier celles et ceux qui suivront scrupuleusement les instructions dont il est question dans ces textes. Je suis plus intéressé ici par leur traduction psychologique dans des termes qui permettent de les réintégrer dans le modèle du processus de création de conscience. Ainsi peut-on reformuler la carte présentée par le Omkar ainsi :


Pour être complet, ce schéma devrait être circulaire (excusez mes faibles capacités graphiques). Il met cependant en évidence, dans les deux sens, le processus dont je parlais plus haut. Ainsi y-a-t-il un flux qui va du Soi, la Conscience des profondeurs, et qui traversant le voile du sommeil profond, de l’Inconscient, parvient à la conscience ordinaire sous forme de rêve, d’images intérieures auxquelles – il faut le préciser encore, et insister sur ce point – sont associés des ressentis émotionnels et corporels. Et puis il y a en retour un autre flux, qui va de la conscience ordinaire qui est impressionnée par ses expériences diurnes, et qui transmet ses impressions, sous forme d’images intérieures, à nouveau associées à des ressentis émotionnels et corporels, au Soi au travers du voile de l’inconscience. Nous avons là une figuration dynamique du processus de création de conscience qui est compatible avec les données de la psychologie transpersonnelle ainsi que celle de Jung, tout en explicitant le modèle au cœur de la spiritualité orientale.

C’est cependant en m’intéressant à un autre angle d’approche des rêves que j’ai pu enfin tirer des conséquences pratiques de ce modèle. J’ai déjà mentionné dans mon article sur les Loges de rêves l’importance qu’a eu dans ma recherche la rencontre de Connie Cockrell-Kaplan, l’auteure du livre Les femmes et la pratique spirituelle du rêve. 

Je m’intéressais déjà, bien avant de la rencontrer, aux approches dites chamaniques des rêves et en particulier, vivant au Québec, à ce que les autochtones amérindiens pouvaient nous enseigner à ce sujet. Malheureusement, les témoignages directs sont rares même si les peuples du Québec étaient justement des peuples du rêve, au point que les Jésuites colonisateurs avouaient à leur hiérarchie leur impuissance à convertir ces « sauvages », car ils ne parvenaient pas à faire parler Jésus-Christ comme leur parlaient les rêves. J’avais cependant retenu de mes échanges avec plusieurs chamans sud-américains qu’ils considéraient la conscience un peu comme un oignon dont la surface serait notre conscience ordinaire tandis qu’au centre de l’oignon, il y aurait un noyau de conscience pure, l’équivalent – m’a dit un jour un chaman équatorien – d’un diamant de conscience. Mais le point important était que pour eux, toutes les couches intermédiaires de l’oignon étaient faites de rêve plus ou moins conscients selon qu’ils étaient proches du noyau. Cette image, mis à part qu’il n’était pas question dans leur description d’une gangue d’inconscience totale entourant le diamant de conscience, correspondait fort bien avec le modèle du yoga décrit par le Omkar. 

Mais les chamans ajoutaient deux points importants : le premier, c’est que rien ne devient réel sans que l’intention initiale soit émise par le noyau de conscience, et que cela traverse toutes les couches de rêve pour parvenir à la conscience ordinaire. En bref, rien ne devient réel sans avoir été rêvé. Ce n’est que bien plus tard que j’ai réalisé que si l’on équivaut réalité et conscience, comme nous l’avons déjà fait à propos du OM, cette affirmation se traduit comme « rien ne devient conscient sans avoir été rêvé » – ce qui serait une formulation assez radicale du processus de création de conscience impliquant le rêve. Le second point, c’est que pour les chamans, ce que nous appelons « conscience ordinaire » n’est qu’un rêve partagé entre tous les humains, un rêve solidifié par un consensus – le « point d’assemblage » évoqué par Carlos Castaneda. Outre que cela implique de pouvoir visiter d’autres dimensions de la conscience / réalité au moyen du rêve, l’analogie avec une des affirmations centrales du yoga du rêve s’avérait frappante. En effet, pour ce dernier, du point de vue du Soi, la conscience ordinaire n’est rien d’autre qu’un rêve fugitif. Ce que l’Orient appelle l’Éveil, c’est précisément la sortie de l’illusion qui voudrait que ce rêve soit la réalité alors qu’il n’est qu’une construction mentale…

Je ne développerai pas plus ces idées ici, dont les chercheurs spirituels intéressés à la nature du rêve pourront tirer des conséquences pratiques. Il suffira de dire que dans l’esprit de la voie du rêve qui parcoure ce blogue, il s’agit moins de tirer de ce dernier des informations au profit du conscient que de parcourir cette voie pour « traverser le rêve » et accéder par là à la Réalité nue. Je vous invite à lire sur ce thème mon article sur l’onirosophie ainsi que la présentation de la voie du rêve que j’ai écrite à l’occasion de la publication du 100ème article de ce blogue. Et j’ajouterai simplement à l’usage de mes ami.e.s jungien.ne.s qui réduisent la psychologie de Jung à une psychanalyse utilitaire qu’il y a bien des éléments montrant que Jung ne cherchait pas autre chose qu’un accès à la transcendance du Soi.


Connie Cockrell-Kaplan m’a donc fourni la dernière pièce du puzzle amenant à l’Écoute Intérieure des Rêves en m’expliquant la façon dont elle, dans la suite de la tradition des peuples autochtones du Sud-Ouest des États-Unis, voyait le rêve. Elle rejoignait curieusement le point de vue d’un chaman pygmée que m’avait partagé peu auparavant une amie interprète de rêve. Pour ce dernier, notre façon psychologique d’approcher le rêve mutile celui-ci en le faisant entrer dans un carcan conceptuel, alors qu’il s’agit d’une réalité sensible. Connie ne disait pas autre chose dans les échanges que nous avons eu. Elle riait en disant que nous réduisions le rêve à un discours dont nous pouvions parler sans fin alors qu’il s’agissait d’une énergie vivante, qui cherchait à participer à la vie, à notre existence. Pour les amérindiens, comme pour nombre de peuples racines, notre âme retourne à la Source quand nous dormons. Elle y ramène nos impressions du jour, ainsi que les questions qui nous préoccupent. Et quand la Source renvoie l’âme dans le monde, c’est avec une nouvelle énergie, une nouvelle impulsion de vie. C’est cette énergie qui, lorsqu’elle traverse les plans émotionnel et mental de notre existence, qui suscite des images, une histoire, bref ce que nous appelons un rêve. Dès lors, me disait Connie, c’est en fait l’intégration de cette énergie que véhicule le rêve qui importe, et non la discussion des symboles qui en constitue l’emballage. Elle riait encore en disant : votre façon d’appréhender le rêve est un peu comme si vous receviez une lettre, et que vous passiez votre temps à discuter de ce qu’il y d’écrit et de dessiné sur l’enveloppe. Mais pour lire la lettre, recevoir le message, il va falloir ouvrir l’enveloppe !

Le parallèle avec le modèle de la création de conscience qui ressort de l’étude du Omkar, et plus largement de la psychologie transpersonnelle, m’a bien sûr frappé. Dans la vision des peuples premiers, il s’agit au fond d’une respiration de l’âme (étymologiquement : ce qui nous anime) qui va se régénérer à la Source et revient au réveil avec une nouvelle énergie de vie. Cette perspective permet de comprendre pourquoi les animaux rêvent comme nous, et quels bénéfices ils tirent de leurs rêves sans consulter d’interprètes. Tout comme les humains qui sont restés proche de la nature – j’aime rappeler que nos ancêtres n’avaient pas besoin de psychologues pour comprendre leurs rêves –, les animaux intègrent directement cette nouvelle énergie de vie que leur apporte le rêve. Dès lors ressort aussi la dimension infiniment créatrice du rêve, capable par exemple de résoudre des équations complexes ou de composer un poème. En effet, le rêve met en forme une impulsion créatrice provenant directement de la Source de la conscience. On peut comprendre par là aussi que le rêve ait parfois été l’occasion de révélations ou d’illuminations transcendantes – les prophètes de l’Ancien Testament par exemple ont reçu nombre de leurs visions en rêve, et le Coran atteste que le voyage du Prophète à Jérusalem s’est déroulé en rêve – et qu’il puisse être le théâtre de guérisons dites miraculeuses, ou encore d’un éveil radical de conscience. Enfin, on peut comprendre la difficulté à interpréter les rêves, en particulier dans la mesure où ils comprennent des éléments de futur – ce qui a été mis en évidence par différentes études. Le rêve est en lien direct avec une source créatrice en nous qui amène toujours du nouveau, et utilise justement le rêve pour créer le futur...

Nous voici donc ramenés devant la dimension infiniment mystérieuse et sacrée (« ça crée ! ») du rêve, où nos ancêtres voyaient un moyen de communication avec les dieux. « Somnia a deo missa », disaient les anciens, c’est-à-dire : les rêves sont envoyés par Dieu. On retrouve des traces de cette façon d’appréhender le rêve dans de nombreux textes dits sacrés, et dans toutes les traditions spirituelles. Celle-ci, quand elle est bien comprise, nous dicte une attitude fondamentale devant le rêve, qui tient dans la révérence devant le mystère sacré auquel il nous introduit : le rêve nous met en contact avec quelque chose de plus grand que nous (que "moi") qui donne un sens, une direction, à nos existences. Dès lors, nous devons abandonner toute volonté de puissance devant le rêve, qu’il s’agisse de l’ambition de l’expliquer ou de le mettre au service des objectifs du conscient. La position juste est précisément inverse : c’est le conscient qui doit se mettre au service du rêve, ou plus précisément de la Source créatrice qui s’exprime au travers du rêve, de l’âme qui s’y déploie, car c’est une façon de se mettre au service de la Vie en nous. Et finalement, le point crucial est que nous pouvons faire confiance au rêve, c’est-à-dire au processus de création de conscience, pour amener à cette dernière ce dont elle a besoin, en autant que nous lui accordons notre attention dans une ouverture au nouveau, à ce qui était inconscient jusque-là. Comme le suggérait une de mes amies interprète de rêves, l’attitude requise est celle du jardinier de l’âme, qui prend soin des fleurs de conscience en gardant à l’esprit que les fleurs poussent d’elles-mêmes, avec l’aide du jardinier mais surtout de la nature dans laquelle elles sont enracinées.


L’apport déterminant de Connie Cokrell-Kaplan à ce modèle de la création de conscience par le rêve a été de souligner que ce dernier amène une énergie qui veut participer à notre existence. Le terme « énergie » est souvent galvaudé par des gens qui n’ont que de faibles notions de physique et croient avoir tout dit quand ils ont prononcé ce mot magique, mais il a des implications précises. « Énergie » signifie « potentiel d’un travail », ou encore d’un mouvement : quand une énergie est appliquée à un matériau, celui-ci va soit entrer en mouvement s’il s’agit d’une énergie cinétique, soit se réchauffer – c’est-à-dire que les molécules qui le composent vont entrer en mouvement. Dans le cas du rêve, cette idée nous amène à une idée très simple et efficace : le but du rêve est de provoquer un mouvement intérieur. On le constate fort bien quand on interprète un rêve : ce qui fait qu’une interprétation est valable, ce n’est pas sa conformité avec le système explicatif ou la méthode qu’on applique, fussent-ils ceux de Jung ou de Freud. C’est le mouvement intérieur qui est suscité par l’interprétation, le déclic en forme de « haha ! », qui fait que le message existentiel du rêve apparaît soudainement comme une évidence. Ce dernier est quelque chose que l’on ne savait pas (qui était inconscient) que l’on savait, et que maintenant, grâce à l’écoute du rêve, on sait qu’on le sait. Mais dès lors, c’est moins l’interprétation et les méthodes pour parvenir à celles-ci qui importent que ce mouvement intérieur, où se manifeste la dynamique du rêve qui veut amener quelque chose à la conscience. Encore une fois, nous avons essentiellement à coopérer avec le rêve, comme la sage-femme avec la nature, pour aider le bébé de conscience à venir au monde. 

C’est ce constat qui me permet d’avoir le front de dire que toutes les méthodes de travail avec les rêves sont valables, à conditions qu’elles n’enferment pas le rêve dans un système clos : de même que le bébé se débrouillera pour naître, le sens du rêve trouvera le moyen de parvenir à la conscience si celle-ci est accueillante, c’est-à-dire ouverte et attentive. Cependant, nous pouvons faciliter ce mouvement intérieur en allant à la rencontre de celui-ci dans le rêve lui-même. Pour cela, il s’agit moins d’interroger le rêve pour essayer d’y reconnaître l’ombre, l’anima ou l’animus, et les autres objets que nous supposons peupler notre inconscient... que d’aller toucher, et nous faire toucher par, les ressentis suscités par le rêve. En effet, l’énergie apparaît dans la psyché sous forme d’émotions et de sensations corporelles. Bien sûr, il est souvent difficile de retrouver les émotions et ressentis précis du moment du rêve, qui sont souvent encore plus fugaces que les images elles-mêmes. Mais il s’avère que ces images ont la capacité de susciter des ressentis quand on les revisite en imagination avec un certain degré de présence à ce qu’elles nous donnent à vivre. Ces ressentis ne sont peut-être pas ceux éprouvés dans le rêve lui-même mais nous avons alors là une information sur la façon dont les images touchent la psyché dans l’instant présent – cela peut avoir évolué depuis le moment du rêve, mais l’image reste active dans la mesure où elle suscite ce ressenti. Mieux encore, nous pouvons dès lors aller ressentir ce que c’est d’être, de l’intérieur, les différents éléments du rêve, que ce soient des personnages ou même des éléments inanimés – nous tirons alors partie de ce lieu commun qui veut que tout ce qui est dans le rêve fait parti de nous, c’est-à-dire est une subjectivité qui a quelque chose à dire. Et dès lors, en écoutant les images dans leurs résonances émotionnelles et corporelles et en explorant toutes les facettes du rêve par l’imagination, nous vivons un voyage dans le rêve qui débouche la plupart du temps, sinon toujours, sur un mouvement intérieur transformant.

C’est cette approche à la fois douce et sensible, attentive à ce qui cherche à prendre voix dans le rêve, que j’appelle l’écoute intérieure du rêve. Elle rejoint par bien des aspects différentes démarches comme celles de la gestalt ou du focusing qui s’intéressent moins à l’interprétation du rêve qu’à sa mise en mouvement interne. Cependant, l’expérience montre qu’elle n’est en rien contradictoire avec l’interprétation, en autant que celle-ci ne soit pas un discours sur le rêve, mais plutôt la complète. Il en ressort aussi que le rêve n’est pas simplement quelque chose à comprendre avec notre tête, mais qu’il nous met en jeu dans tout notre être, incluant notre corps et nos émotions, et jusque dans notre créativité ainsi que dans ce que nous avons de plus intime...

Encore une fois, je ne prétends pas avoir inventé quoi que ce soit en formalisant cette approche du travail avec les rêves. Elle découle directement de l’application de l’imagination active telle que l’a redécouverte Carl Jung, des travaux de nombreux analystes jungiens ainsi que des pionniers d’autres écoles comme Fritz Perl et Eugène Gendlin. Mais surtout, elle s’inscrit dans la continuité de la sagesse des peuples racines qui, encore une fois, n’avaient pas besoin d’université pour entendre leurs rêves. Je n’ai pas la prétention non plus d’affirmer que ce modèle de la création de conscience par le rêve soit l’explication définitive de la nature de ce dernier. J’insiste sur le fait, avéré pour n’importe quel esprit scientifique, qu’un modèle n’est jamais qu’une façon provisoire et limitée d’aborder la réalité vivante, qui le dépasse infiniment. Nous pouvons compter sur le rêve, et sur le processus de création de conscience, pour nous emmener toujours plus loin !

Je tiens seulement à souligner en conclusion que ce que nous pensons du rêve, la façon dont nous le définissons, conditionnera fondamentalement la relation que nous pouvons avoir avec ce mystère. Ainsi, je ne puis que m’insurger quand je lis sous la plume d’un éminent psychologue qu’il « existe trois catégories de rêves : les mauvais, les nuls et les bons » – où les mauvais sont les cauchemars tandis que les nuls sont les rêves « ordinaires » tandis que seuls les bons seraient dignes de notre attention. Passons sur les cauchemars, qui sont en fait de précieux cadeaux (vous pouvez me lire là-dessus si cela vous intéresse : précieux cauchemar  ) qu’il faut apprendre à déballer, mais je dois dire que je n’ai jamais rencontré de rêve qui n’ait rien à dire, à amener de nouveau à la conscience. Il n’y a pas de rêve nul ! Jung nous le disait bien : 

« Il faut aimer le rêve ! Il n’y a pas de rêves stupides, il n’y a que des gens insensés qui ne comprennent pas leurs rêves. » 

Voilà sans doute le point clé, le plus important : il faut aimer le rêve, et il nous le rendra bien. Et il faut donc se garder de projeter notre propre nullité sur le rêve, qui pourrait bien se moquer de nous en retour...



mardi 22 janvier 2019

La danse de l'énergie dans les rêves


Dans mes échanges avec Connie Cockrell-Kaplan, l’auteure de « les femmes et la pratique spirituelle du rêve » qui inspire fortement mon travail en loges de rêves, il y a deux points qui m’ont beaucoup donné à réfléchir ces derniers temps. Le premier concerne la nature du rêve. Pour Connie, et plus largement pour les Amérindiens et les Peuples premiers, nous commettons une erreur en nous en tenant à l’analyse psychologique du rêve. Passons sur le fait que j’ai évoqué déjà dans de nombreux articles qui veut que, bien souvent, cette analyse est une dissection intellectuelle qui nie la nature vivante du rêve, en fait un cadavre. Dans les loges de rêves, nous cherchons à compenser ce travers en nous écartant de l’interprétation au sens strict pour plutôt offrir une résonance à partir du sentiment et de l’intuition au rêve. Dès lors, nous pouvons voir que le rêve est mis en mouvement chez la personne qui l’expose, comme s’il était nourri par ces résonances, et il en ressort toujours quelque chose. Mais Connie insiste pour nous emmener plus loin dans l’appréhension du mystère des rêves. Pour elle, ceux-ci sont une énergie qui nous vient directement de la Source, et les symboles qui nous intéressent tant ne sont que l’enveloppe du rêve que crée notre mental quand il tente d’intégrer cette énergie. Dans la vision commune à de nombreuses traditions chamaniques en effet, nous retournons chaque nuit à la Source et nous lui ramenons les impressions sensibles tirée de notre vie diurne, et nous en revenons avec une énergie qui vient alimenter notre existence.

Cette façon d’appréhender les rêves a d’importantes conséquences que je suis amené à vérifier dans ma pratique, en particulier dans les loges de rêves. Sans nier la valeur de l’analyse et de l’interprétation quand elles sont conduites de façon respectueuse de l’autonomie de l’inconscient et de la nature vivante du rêve, je constate que l’ouverture à cette dimension énergétique du rêve permet d’envisager le travail dynamique du rêve comme une dynamique transformatrice en soi. Dès lors, toutes les techniques qui facilitent par des moyens non intellectuels l’incarnation de cette énergie, comme par exemple la danse, le chant et toutes les formes de créativité ainsi que les rituels, s’avèrent extraordinairement efficaces. Mais c’est dans les cercles et loges de rêves que cette ouverture amène les effets les plus significatifs dans mon expérience. Ainsi, je fais souvent désormais des loges de rêves dans lesquelles nous faisons se rencontrer écoute d’un rêve et chant spontané, ou travail des sons dans différentes formes. La danse et toutes les formes de mise en mouvement du rêve sont très efficaces. Parfois, ce sont simplement le tambour et la voix qui viennent soutenir le déploiement du rêve. Pour l’avoir expérimenté moi-même en tant que rêveur, c’est assez étonnant : je me suis retrouvé plongé soudain dans l’énergie du rêve et, par la magie des sons, celle-ci s’est mise à couler et m’a emmené plus loin que je n’aurai pensé.

Un des champs remarquable d’application de cette façon de travailler est la transformation de l’ombre et des aspects douloureux de l’existence. C’est le second point sur lequel la discussion avec Connie m’a interpellé car elle me disait au cours d’un échange de courriels qu’elle ne laissait pas de place qu travail avec l’ombre dans ses cercles. Je l’ai interrogée à partir d’exemples concrets et elle m’a indiqué qu’elle accueillait bien sûr tous les rêves qui se présentaient mais qu’il fallait selon elle éviter que le cercle ne se concentre sur les éléments obscurs qu’un rêve peut amener à la surface. En bref, il s’agit de ne pas s’appesantir sur le traumatisme, pour prêter attention plutôt aux éléments de guérison. C’est une question d’attitude intérieure dans laquelle on valorise la dimension positive du rêve plutôt que la négative, comme nous avons souvent tendance à le faire dans une approche psychologique. Au fond, nous pouvons toujours nous appuyer sur le fait que le rêve est en soi l’expression d’un processus de guérison. Même s’il parle d’une partie blessée, il en parle à partir de la dimension intacte de la psyché, et il met en contact avec ce qu’il y a en celle-ci d’inaltérable. Connie, en souriant, me disait qu’il fallait laisser faire le cercle en restant centré sur la lumière, et qu’en dernier lieu, elle invitait la personne qui amenait un rêve traumatique à aller travailler en thérapie individuelle en à-côté. Mais j’ai constaté pour ma part qu’en effet, le simple fait d’exposer le trauma au travers d’un rêve dans un cercle a souvent un effet transformateur remarquable, qui n’a rien à voir avec la thérapie de groupe mais plutôt avec la nature énergétique du rêve.

Dans mon expérience, il arrive assez souvent, en fait, que les loges de rêves soient l’occasion d’approcher un traumatisme en exposant un rêve. Ce sont fréquemment des rêves évoquant des abus sexuels qui y sont déposés, et cela va avec le fait que ce sont surtout des femmes qui viennent dans les loges. Je me souviens d’un exemple particulièrement frappant qui est survenu en pleine éclosion du mouvement #metoo. Une jeune femme nous a dit en exposant son rêve que c’était la première fois qu’elle parlait de ce qui lui était arrivé. Je me demandais bien comment nous allions pouvoir l’aider. En fait, cela s’est révélé très simple. Il n’y avait rien à faire que d’accueillir ce qu’elle nous disait et de résonner qu rêve comme nous le faisions d’habitude. J’ai constaté alors que, sans que nous ne fassions quoi que ce soit de particulier, la charge énergétique liée au trauma dans le rêve avait été absorbée par le cercle. J’ai mentionné pour ma part que nous étions toutes et tous concernés par cette violence et la souffrance qui en avait découlé – les femmes au premier chef, mais aussi les hommes. Nous avons offert une douche sonore à la rêveuse, et les tambours ont chanté. Nous avons élargi en pensée le cercle en dédiant notre travail à toutes les victimes d’abus et un grand silence est retombé, nous a enveloppé. Lors du dernier tour de paroles qui concluait la journée, la rêveuse nous a confié qu’elle avait vécu une sorte de mort-renaissance après avoir parlé de son rêve et reçu la douche sonore qui en activait l’énergie. Mort-renaissance, voilà bien la caractéristique du processus de transformation…

Dans une autre loge de rêves, j’ai entendu un rêve remarquable qui illustre fort bien ce dont il est question ici, et la dimension collective du travail :

La rêveuse est couchée dans un lit. Son frère la caresse et lui laisse entendre qu’il a envie de faire l’amour. Pour bien signifier qu’elle refuse ses avances, elle lui tourne le dos. Plus tard, elle sort de la chambre et se dit que son père aussi l’a touchée, a procédé à des attouchements sur elle. Alors, elle voit un homme qui l’attire particulièrement mais elle n’ose pas aller vers lui car elle se sent souillée, salie, par ces attouchements et pense qu’il ne voudra pas d’elle à cause de cela.

C’est un rêve qui, au-delà de l’histoire personnelle de la rêveuse, concerne le Féminin dans sa dimension collective, et donc toutes les femmes, mais aussi tous les hommes, non seulement ceux qui sont solidaires des femmes mais aussi ceux qui sont indifférents à ces situations d’abus, et les abuseurs. Car c’est le féminin en général qui est abusé dans notre monde, et dans les hommes aussi, par une masculinité qui en fait un objet de désir sans respect. Dans une approche psychologique, la rêveuse aurait été interrogée sur ses relations avec son frère et avec son père ; celles-ci auraient été décortiquées à la recherche des éléments traumatiques dans l’histoire de la rêveuse. Cela n’aurait peut-être rien amené de nouveau à sa conscience, et cela aurait été certainement douloureux. Or dans l’explicitation du contexte de son rêve, la rêveuse a mentionné que dans sa culture d’origine, les femmes doivent toujours se garder du désir des hommes qui cherche à s’imposer, et que ce sont les femmes qui en portent la faute si elles y cèdent ou si ce désir les violentent. Ce n’est pas sans nous rappeler comment, en différents endroits dans le monde, c’est la femme violée qui porte la honte de l’infamie qui lui a été faite. C’est aussi ce que le christianisme a longtemps laissé entendre en faisant de la femme la pécheresse responsable du désir de l’homme. Au lieu de personnaliser le rêve, on peut donc à l’inverse l’entendre de façon métaphorique comme parlant de tous ces hommes qui sont les frères et les pères de la rêveuse, et imposent leurs désirs sans respect de l’intégrité.

Dans une loge de rêves, on ne pose pas de questions. Il n’y a pas d’enquête, et dès lors d’ailleurs, il n’y a pas de mise en accusation ni de jugement. Il n’y a que le rêve qui se déploie et qui nous rencontre, nous touche diversement. Le cercle lui a offert des résonances diverses qui ont interrogé en particulier ce qui se passerait si désormais la rêveuse faisait face à la dimension parfois abusive du masculin. J‘étais le seul homme dans le cercle, et j’ai souligné pour ma part qu’il était temps que la honte change de camp, que c’était aux hommes abusifs d’avoir honte de leur comportement. Mais le propos du rêve allait plus loin. Il ressortait du contexte que la rêveuse avait été éduquée dans un fort catholicisme qui lui avait rendu longtemps difficile l’accès à sa sexualité, et le rêve faisait ressortir comment les abus peuvent donc blesser le désir, le rendre honteux. On peut voir là magnifiquement exposée l’alliance implicite entre les interdits de la religion et la domination abusive du patriarcat. Le simple fait d’exposer le rêve et d’y résonner a soulevé beaucoup d‘émotions chez la rêveuse et dans le cercle, augurant d’un profond mouvement de transformation. 

Nous avons discuté ensuite de ce que le cercle pouvait faire pour la rêveuse, et il en est ressorti qu’elle avait besoin d’être touchée par les autres femmes dans une cérémonie symbolique supportée par des sons. Elle m’a confié par la suite que ce qui l’avait beaucoup aidé, c’est que les femmes lui parlent alors de leur corps de façon amoureuse, positive, et lui disent ce qu’elles se diraient elles-mêmes. Tout un éventail de possibilités s’est alors déployé, qui émanait de la relation au corps de chacune. C’était comme si, m’a-t-elle dit, l’archétype de la Féminité s’exprimait au travers de chacune.  J’ai ressenti la nécessité pour ma part de me tenir à l’écart de ce rituel tant que je ne serai pas invité à m’y joindre car il s’agissait au fond de laisser le grand Féminin nettoyer le corps énergétique de cette femme pour qu’elle se lave de la honte introjectée par la culture patriarcale. Tandis que les femmes se sont donc retrouvées dans une pièce fermée pour se livrer entre elles à ce rituel de nettoyage, j’ai simplement supporté le processus en jouant doucement du tambour. 

Enfin, elles sont venues me chercher et nous avons conclu ensemble le processus, qui a été marquant pour chacune d’entre elles, et pour moi-même. Comme par hasard, d’autres rêves sont venus résonner au cours de la journée avec celui-ci sur le thème de l’abus et de la guérison. C’est un des éléments étonnants du travail en loges de rêves : il y a bien souvent un thème qui s’impose, sur lequel le cercle travaille, hors de toute préméditation consciente. En fin de journée, toutes les participantes témoignaient de ce que cela avait été un gros travail, intense et en profondeur, sur lequel il n’y avait pas beaucoup de mots à mettre. Pour la rêveuse, quelque chose s’était ouvert dans une dimension sensible qui allait réclamer une intégration tranquille dans les jours suivants.

Le dernier point qu’il me semble important d’aborder à propos de ce genre de processus de guérison tient à la nécessité pour les hommes d’accepter de se tenir à l’écart et de laisser opérer l’archétype de la Féminité entre femmes. Symboliquement, cela va avec le besoin fréquent d’écarter ces outils analytiques et psychologiques dont nous sommes collectivement si friands, mais qui sont donc entachés encore d’une masculinité psychique qui ne laisse pas la Fémininité opérer. J’ai moi-même eu longtemps de la difficulté à comprendre pourquoi les hommes étaient exclus des Festival du Féminin, mais désormais, avec une meilleure familiarité avec ces processus, je comprends que ce soit strictement nécessaire. Il s’agit de redonner une place au Mystère du Féminin tel qu’il était honoré chez les Amérindiens dans les loges de la Lune où les femmes se retrouvaient quand elles étaient menstruées. Elles se reliaient ainsi à la dimension archétypale de la Féminité et s’y ressourçaient. C’est ce qui se passe dans les Festivals du Féminin, les Tentes Rouges ou les Danses de la Lune. Et c’est aussi ce qui se passe dans certaines loges de rêves.

Après des siècles de domination masculine bien souvent marquée par des abus engrammés dans notre culture, il est donc logique que les hommes qui veulent soutenir le processus de guérison des femmes se retirent et supportent ainsi la transformation à l’œuvre précisément en n’intervenant pas et en se mettant seulement en position de service. Cette mise à l’écart n’est que temporaire et vise symboliquement à permettre aux femmes et aux hommes de se retrouver dans un autre espace. De la même façon, les approches des rêves qui écartent les outils analytiques et psychologiques n’en dénient pas la valeur, mais visent à renouveler notre façon de nous en servir, pour qu’elle devienne plus consciente et qu’elle intègre la dimension sensible et toujours vivante, créatrice, de la psyché rêveuse. Dans les mots mêmes de la femme qui a accepté de nous partager ce beau rêve et le travail qui en a découlé, le dédiant ainsi au travail de guérison de la grande Féminité :

Le Soi ne se laisse entendre que quand on se met à son service et c'est lui dès lors qui mène la danse. Et le moteur de cette danse est le rêve.


mercredi 5 décembre 2018

Sacré Diogène


Je ne trouve pas le temps d’écrire ces temps-ci. Un voyage au Québec, plusieurs formations et ateliers, et un très beau colloque « Jung d’hier à demain »1 où l’on a pu sentir souffler un vent nouveau dans la galaxie jungienne, ne m’ont pas laissé de répit depuis près de deux mois. Cependant, le travail avec l’ombre n’est jamais terminé. Elle a toujours de nouveaux enseignements à nous amener. Le dernier article que j’ai publié m’a valu plusieurs réactions qui ont éclairé un aspect du rêve que j’y présentais, resté jusque là dans la pénombre. Dans la suite de ce rêve et poursuivant ma route en compagnie de mon ombre, j’ai cheminé ces dernières semaines avec un nouvel ami intérieur, qui s’est présenté de lui-même comme étant Diogène de Sinope, qui serait un des premiers philosophes cyniques de l’Histoire, né vers 413 avant Jésus-Christ. Pour vous introduire ce cher Diogène, dont l’auguste Platon disait qu’il était « Socrate devenu fou », ce qui n’est pas un moindre honneur de mon point de vue, je veux vous partager deux réactions à mon article que j’ai reçues. 

D’abord, j’ai eu le plaisir d’entendre la résonance à mon rêve de Connie Cokrell-Kaplan, l’auteure du livre « les femmes et la pratique spirituelle du rêve » qui inspire fortement mon travail en loges de rêves. J’ai rencontré Connie en personne lors de son passage par Paris, peu avant que je ne m’envole pour Montréal. Elle avait pris le temps de lire mon article, sans doute aidée en cela par Google Translate car elle ne parle pas le français, mais elle en avait bien saisi l’essentiel et nous avons donc parlé de mon rêve. En écho à celui-ci, elle m’a invité à considérer la définition philosophique du cynisme :

Cynique

1. Membre d’une école philosophique grecque qui pensaient que la vertu est le seul bien désirable, et que la maîtrise de soi est le seul moyen d’accomplir cette vertu.

Comme je lui confiais que le mot « cynique » me dérangeait profondément, Connie m’a raconté qu’elle avait reçu l’enseignement de Carlos Castaneda en personne à un moment, et que celui-ci lui aurait alors dit :

- Connie, tu es la personne la plus cynique que je connaisse…

Elle a été, elle aussi, alors interloquée. Et puis il a ajouté qu'il voyait en elle un de ces cyniques de l'ancien temps et que c'était ce qu'il aimait en elle. Connie et moi avons ri ensemble de cet élément qui venait ajouter à notre connivence naissante : étions-nous donc tous deux des cyniques à la mode grecque ? 


Connie Cokrell-Kaplan

Comme par hasard, un de ces hasard qui viennent vous déboucher les oreilles, j’ai reçu en sortant de l’entretien avec Connie un courriel qui a enfoncé le clou. Avec la permission de son auteure, je vous le livre intégralement car il expose non seulement une belle synchronicité, mais surtout un magnifique rêve, et finalement il éclaire fort bien mon rêve :

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Synchronicité grandiose, la plus belle, à mon sens, de notre parcours cher ami…

J’ai fait un rêve ce Vendredi 12 Octobre 2018. Quand je l’ai laissé ce déployer en moi j’y ai vu un rêve à portée collective et j’ai souhaité absolument te le partager. J’allais donc t’écrire ce même jour et je retombe dans ma boite mail sur ce lien vers cet article « la part de l’ombre » que je n’avais pas encore lu et je n’avais pas vraiment l’intention de le faire parce bon, l’ombre ça va je connais…Un énième discours théorique sur le sujet, bof pas plus que ça… Et puis, malgré « moi »… je commence à lire le début… Et là j’ai été bluffé par ce qui était en train de se passer, je ne sais même pas comment le nommer, ce n’est pas de la résonance, c’est plus comme un tissage, comme si ton fil et mon fil en s’entremêlant pouvaient produire un motif, beaucoup plus vaste que l’addition de chaque fil. C’est le 1+1=3.

Avant de te parler de mon rêve il faut que je te livre ce que fait sonner, en moi, le tien :

Ce rêve est passionnant et il me semble très important de ne pas le dissocier du contexte, de cette discussion la veille avec ton ami dont les mots ont « déclenché une sourde colère ». Ce mouvement intérieur là dit quelque chose de précieux à mon avis.

« Et voilà donc que le rêve me parlait d’une explosion de violence. Cela ne justifiait pas pour autant que mon Georges se mange un pain, même s’il pouvait fort bien symboliser ce capitalisme financier que je tiens pour responsable de la catastrophe. » Eh bien si c’était mon rêve je dirais que cela se justifie largement, car il y a dans les mots de cet ami autant d’insensibilité, de « mise à distance » de la mécanique de destruction en cours, qu’il peut y en avoir dans ce que ce Georges représente. Ce sont pour moi les deux faces de la même pièce, celle de l’inertie face à l’horreur. « La Lumière va arranger les choses, il va se passer quelque chose d’inattendu » est un discours qui met la problématique du suicide collectif planétaire à l’extérieur de soi, alors que c’est bien à la racine de l’être humain que cette catastrophe prend sa source, et je ne parle pas là de comportements écologistes ou pas, je parle de bien plus profond. Ce discours donc dénote une insensibilité à son propre mécanisme de destruction aussi sûrement que le capitalisme est insensible à ce qu’il génère comme mort.

Donc Julie a bien raison de lui en mettre une, mais ce n’est pas de la violence. Car Julie n’est pas violente. C’est un choc percussif pour rendre l’autre un peu plus sensible. Julie n’est pas dans une dynamique de « vengeance », genre « t’es trop con mon bonhomme, tu ne mérites pas d’exister », Julie est dans un dynamique de réveil, et Julie a tellement conscience des enjeux qu’elle se donne sans retenue à cette dynamique, et face à un bloc d’insensibilité tel, une caresse et des mots doux n’ont aucun effet, il faut un choc à la mesure de la rigidité qui lui fait face, donc elle cogne. Mais c’est un acte d’amour en fait, c’est une convocation dans l’instant à s’éveiller à sa propre lumière, car qui commence à sentir son insensibilité, qui commence à voir qu’il ne voit pas, est en train de Voir en réalité. Et en plus ce Georges est un consommateur et un fournisseur de marijuana, alors là tout est dit : il maintient, autrui et lui même dans le sommeil et l’anesthésie.

« Enfin, soudain, j’ai pris conscience de ce qu’il me fallait admettre que j’ai une ombre tout à fait cynique. Elle a été réveillée par la discussion avec mon ami invoquant l’intervention de la Lumière qui viendra nous sauver de nos errements. Elle a grincé, des choses pas gentilles du tout sur la façon dont les idéalistes spirituels allaient vivre la crise écologique. » Ce paragraphe et celui qui suit ont déclenché un très fort malaise en moi « Dans le rêve, il s’est donc opéré un retournement : mon anima écoféministe a manifesté mon profond désir de voir le capitalisme en général, et en particulier les spéculateurs de la finance qui jouent avec notre avenir (ce n’est pas le cas de Georges) s’en manger toute une. Mais cette chère anima ne m’a pas épargné en pointant mon propre cynisme, réveillé par la discussion avec mon ami idéaliste. C’est en fait le cynisme de ce Sieyès en moi qui, quand on lui reproche sa violence révolutionnaire, laquelle se traduit chez moi dans la violence de ses jugements sans appel, répond qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs. Or de telles idées, à certains moments de l’Histoire, ont fait beaucoup de morts et je n’en suis pas fier. Elles ne valent pas mieux que les jugements à l’emporte-pièce sur les bobos. Elles font cependant partie de l’inconscient collectif et chacun(e) de nous doit en assumer sa part… »

D’une part j’ai la sensation en te lisant que le mot cynique fait référence à quelque chose classé dans la catégorie « pas bien ». J’entends ce que tu dis de comment il est employé de nos jours et à quelle genre de personnes il fait référence. Mais je t’ai également entendu dire que l’inconscient nous parlait toujours de l’inconnu. Du coup cela me semble délicat de rapatrié le mot cynique uniquement à ce que tu en ressens « consciemment », donc de façon « connue ». Je dis délicat parce qu’il y a bien sûr cet aspect « seul le rêveur sent si une amplification du rêve sonne juste ou pas pour lui ».

Si je suis dans un « je ne sais pas » et que je prends la définition du dictionnaire, voici ce que j’obtiens :

Qui avoue avec insolence, et en la considérant comme naturelle, une conduite contraire aux conventions sociales, aux règles morales ; qui manifeste du cynisme : Un être cynique et immoral.
Qui appartient à l'école philosophique grecque d'Antisthène et de Diogène. (Les cyniques [Ve-IVe s. avant J.-C.] méprisaient les conventions sociales et affichaient leur indépendance d'esprit.)
Nier les conventions sociales au profit d’une indépendance d’esprit, ne semble en soi n’est ni bon ni mauvais, cela dépend de comment c’est récupéré, est ce que ça va dans le sens de la Vie ou pas.

Là je reprends la formulation de ton rêve, j’écoute précisément tes mots… « Mon amie me dit alors que je me montre cynique, ce qui m’interloque». Dans le rêve tu n’es pas vexé, tu es interloqué… Il y a un « pourquoi ? » qui ce forme, « pourquoi dit-elle cela ? ». Il me semble que la scène suivante est la réponse, d’autant plus que Julie dis « tu te montres cynique ». Donc dans la scène finale, Julie « se montre », « se met en scène », « te montres », de quel façon une part de toi à le potentiel de se montrer cynique, et ce, pour ne pas faire le jeu de l’inertie.

Et là j’en viens au malaise que j’ai ressenti. Intégrer l’ombre selon ta conclusion si j’ai bien compris se résumait «  à reconnaître cette part violente qui est pas contente quand on n’est pas d’accord avec toi ». Il y a pour moi quelque chose de l’ordre de la prise d’un joint là dedans… Comme si cette « sourde colère » que tu as ressentit était le début de l’émergence de quelque chose, amplifié par le rêve, mais hélas recouvert et anesthésié par la fumée d’un paradigme bien rodé. Et si l’intégration de l’ombre consistait dans ce cas là à ne plus considérait cette violence comme de la violence, mais comme une lucidité qui cherche à émerger. Une lucidité qui est acte d’Amour pur parce que Vision pure. Si l’intégration de cette ombre te convoquait à être part delà un débat d’opinion telle une dispute dans une cour de récré mais bien à plonger plus loin dans l’exploration de ce qui est à l’œuvre et qui conduit à cette destruction massive afin d’aiguiser ta sensibilité et ta vision. Il y a plus violent que la violence, il y a la négation, et elle peut être très subtile…


J’en viens maintenant à mon rêve :

Première partie : Je suis dans un rassemblement de personnes où quelque chose de fondamental, d’essentiel, se joue pour moi. Je pourrais dire que c’est là que se trouve l’aspiration la plus profonde de mon être. Le rassemblement touche à sa fin. Nous devons quitter le lieu que l’équipe d’organisation a loué. Je me rends compte alors que mes affaires ne sont pas prêtes, que je n’ai pas farci la dinde (!?), et que j’ai oublié de retirer le complément de la somme que j’ai prévu pour la participation financière à la location des lieux. Je vais chercher dans ma voiture au moins une partie de l’argent que j’ai déjà, et dans ma précipitation, j’oublie de remettre le frein à main. La voiture commence à descendre et vient s’encastrer dans une porte de garage. Je n’en mène pas large, je n’ai qu’une envie, trouver un soutient auprès de l’équipe d’organisation, mais elle n’est pas encore là. Alors en attendant je vais regarder la télé dans la forêt qui se trouve tout à coté des bâtiments. Soudain je me rends compte que je n’ai pas vu le temps passer, qu’il fait déjà nuit, je sors du bois et je me rends compte qu’une des filles de l’organisation me cherche depuis un moment et cherche à me joindre par téléphone (mais évidemment le réseau ne passait pas dans la forêt). Je lui raconte alors toute mes problématiques, et quand je finis par la porte de garage emboutie, je suis en larme, bien consciente que je ne peux pas assumer, réparer quoique ce soit, je ne peux que pleurer devant le désastre. La fille me dit « Marie, qu’est ce que tu as fait… » avec une telle tristesse, ce n’est même pas un reproche, c’est un constat triste.

Deuxième partie : Je suis avec un groupe d’amis. Nous somme tous assis à même le sol à regarder le ciel. Nous commençons à voir au loin des chemtrails. Au début nous commentons les formes que cela prend, presque en trouvant cela joli. Puis le phénomène qui était plutôt clairsemé commence à envahir tout le ciel. Là l’ambiance change dans le groupe, d’un certain détachement nous passons à une tension sourde d’abord, puis clairement la perception qu’il est en train de se passer quelque chose de grave. Enfin une bruine descend sur nous. Je sens immédiatement la toxicité de ces fines gouttelettes qui me recouvrent, je suis en train de vivre en direct l’empoisonnement. Je hurle à mes amis qu’il faut rentrer, se mettre à l’abri, mais certains alors qu’il « savent » ce qui est en train de leur tomber dessus disent que « ce n’est rien », d’autres hurlent de terreur mais ne bouge pas, et toute cette inertie m’empêche moi-même de me mettre à l’abri.

(« Chemtrails » est le nom donné aux traînées persistantes laissées par des avions militaires contenant des métaux lourds extrêmement nocifs pour le vivant qui quadrillent de plus en plus notre ciel, pour les sceptiques, merci de visionner ceci avant d’émettre une opinion : https://www.youtube.com/watch?v=dTxwDJ2ZDkk)

J’ai réalisé en portant ce rêve durant la journée que la deuxième partie ne faisait pas seulement référence à ce qui m’interpelle de plus en plus en ce moment, c'est-à-dire l’état de la planète, de l’humanité, du vivant dans son ensemble, mais qu’elle décrivait exactement ce qui était en train de se passer : temps que la catastrophe nous paraissait lointaine, il y avait peu de réaction, maintenant qu’ elle est sur nous il y en a encore qui sont assez insensibles pour ne pas la percevoir, il y en a qui la perçoive mais reste dans l’inertie, et le pire c’est que pour se maintenir dans cet état d’insensibilité et d’inertie, cela a besoin de nier ce qui « voit et réagit ». Nier donc détruire.

A partir de cet éclairage la première partie est apparue comme une évidence : Alors que c’était le lieu même de l’essentiel pour moi, j’ai produit tout un enchaînement d’actes manqués, non aboutis, d’inconséquences, qui ont conduit à une situation désastreuse, avec des conséquences que je n’avais pas les moyens d’assumer, et qui impactaient tout le monde. Je ne pouvais rien faire pour réparer, je ne pouvais que pleurer. C’est ce que nous nous apprêtons à faire, à pleurer de notre inconséquence.

Ce n’est pas les générations futures qui vont souffrir, c’est notre génération qui commence à sentir les effets du poison, qui en est malade sur toute la planète, c’est bien notre génération qui voit les insectes disparaître en masse, les arbres mourir, nous assistons à notre propre déclin en direct et nous jouons encore à ne pas voir.

Toutes les réactions du rêve, je les portes en moi, je peux sentir ce qui n’a pas envie de voir, ce qui s’en fout royalement, ce qui voit mais se déclare impuissant – pour exemple : je passais en voiture par une route de campagne, quand j’ai vu sur le côté une bouche à incendie qui déversait des litres et des litres d’eau, il a fallu que je me « force » à m’arrêter pour aller sonner à une maison voisine et demander à l’habitante d’appeler les pompiers en leur donnant son adresse afin qu’ils puissent venir couper l’eau. Je dis que j’ai du me forcer car il y avait une pensée forte qui prenait presque toute la place « boh, d’autres vont bien le faire, là je suis pressée ». Je ne me suis pas arrêtée parce que j’ai une conscience écologique, je me suis arrêtée parce que j’ai vu l’absurdité, l’horreur, du programme qui se déroulait inconsciemment.  

Et depuis peu je peux également sentir ce qui voit vraiment, qui aimerait se mettre à l’abri et qui sait que c’est impossible tant que l’insensibilité et l’enfumage domine car autrui n’est en rien séparé de moi. Encore une fois je ne parle même pas d’avoir un comportement écologiste ou pas, ça c’est le bout de la chaîne, je parle d’une responsabilité bien plus profonde à savoir se soumettre en permanence au Feu qui dénonce le mensonge, la supercherie, la subtilité de cette mécanique de mort que nous portons TOUS. Et nous ne pouvons le faire que parce que nous avons également TOUS une Julie en nous, laissons-la donc nous distribuer quelque pains bien sentis !

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Je ne commenterai pas ici le rêve de mon amie Marie. Je le crois explicite, et son analyse est claire. Je veux surtout développer maintenant ce qui ressort pour moi du tissage entre nos deux rêves, à savoir l’importance de donner voix à cette figure intérieure de Diogène.



Aux définitions du cynisme proposées ci-dessus, Wikipédia ajoute que « cette école a tenté un renversement des valeurs dominantes du moment, enseignant la désinvolture et l'humilité aux grands et aux puissants de la Grèce antique. Radicalement matérialistes et anticonformistes, les cyniques, et à leur tête Diogène, proposaient une autre pratique de la philosophie et de la vie en général, subversive et jubilatoire. L'école cynique prône la vertu et la sagesse, qualités qu'on ne peut atteindre que par la liberté. Cette liberté, étape nécessaire à un état vertueux et non finalité en soi, se veut radicale face aux conventions communément admises, dans un souci constant de se rapprocher de la nature. »

Liberté, nature et anticonformisme… une philosophie subversive et jubilatoire… tiens donc ! Ces diables de cyniques ont commencé à m’intéresser de plus en plus. L’inconscient, dans sa sagesse, me suggère-t-il donc de rejoindre une nouvelle famille d’âmes ? - me disais-je. Fort de ces encouragements, j’ai commencé à lire tout ce qui me tombait sous la main au sujet de ces énergumènes. La source d’information la plus intéressante a été une réflexion de Roger Pol-Droit intitulée « Vivre aujourd’hui avec Socrate, Épicure et tous les autres », qui présente l’avantage d’interroger l’actualité de ces philosophes trop facilement relégués aux oubliettes. C’est alors que j’ai commencé à nouer une certaine amitié avec ce bon vieux Diogène, dont l’histoire retient surtout qu’il vivait nu dans un tonneau et qu’il a envoyé vertement promener Alexandre dit le Grand parce qu’il avait contribué, avec ses ambitions de conquête, à la mort sanglante de centaines de milliers d’hommes. Le dit Alexandre, dont la flagornerie n’est pas sans faire penser à certains dirigeants contemporains qui se croient au-dessus de leurs contemporains, serait venu le voir pour lui demander ce qu’il pouvait faire pour lui. Voilà le dialogue savoureux que rapporte Plutarque :

« Alexandre interroge :
- Demande-moi ce que tu veux, je te le donnerai.
Diogène rétorque :
- Ôte-toi de mon soleil.
- N'as-tu pas peur de moi ?
- Qu'es-tu donc ?... Un bien ou un mal ?
- Un bien.
- Qui donc pourrait craindre le bien ? »

Voilà bien les puissants. Ils croient que nous avons besoin d’eux, ou de leurs faveurs. Et quand on les éconduit, ils cherchent à se rassurer en vérifiant qu’ils ont encore le pouvoir d’intimider leurs interlocuteurs. Mais Diogène le piège en lui faisant naïvement avouer qu’il pense être un bien, et lui cloue le bec. Quant à cette formule merveilleuse, « Mikròn apò toû hêliou metástêthi. » – littéralement : « Tiens-toi un peu à l'écart de mon soleil. » –, elle nous renvoie au fait que l’essentiel nous est donné gratuitement par la nature. La vie, la lumière du soleil, l’air que nous respirons… sont gratuits, et ce que nous appelons « la civilisation » est dans une grande mesure une mise en coupe réglée de la générosité de la nature pour le plus grand bénéfice des marchands et des dirigeants. C’est à cette mascarade que Diogène tourne le dos en demandant à Alexandre de ne pas se mettre entre le soleil et lui. En termes plus contemporains et d’une brûlante actualité, nous dirions simplement pour paraphraser Diogène :

- Dégage !…

Bref, on pourrait dire de Diogène qu’il est sans doute le premier anarchiste connu. Il prône le rejet des lois, de l’autorité, de la cité – en l’occurrence, d’Athènes. Et il a marqué son temps car il vivait comme il pensait. On lui prête aussi d’avoir parcouru les rues de la ville avec une lanterne allumée en plein jour, et de répondre alors aux passants qui l’interrogeaient sur ce qu’il faisait :

- Je cherche un homme !

On traduit aussi cette expression comme « je cherche un vrai homme ». Cet « homme » était alors théorisé par Platon qui glosait sur l’idéal humain et Diogène en réfutait ainsi l’existence car il ne le trouvait nulle part. Platon ayant défini un jour l‘homme comme un bipède sans cornes et sans plumes, Diogène serait promené par la suite en tenant un coq déplumé aux ergots coupés et en disant à qui voulait l’entendre : « voilà l’homme de Platon ! ». J’ai ri en lisant cette anecdote et en pensant au sort qu’aurait fait Diogène à quelques-uns de nos philosophes humanistes tout juste bons à palabrer sur les plateaux de la télé. Mais si l’on définit l’humain comme un être doué de conscience et de verticalité, se tenant debout au propre comme au figuré, on peut se promener dans les rues encore aujourd’hui avec une lampe de poche allumée en plein jour. Où est-il, cet humain que nous attendons, que nous espérons ?


Roger Pol-Droit s’attarde sur la parenté philosophique entre Socrate et Diogène. Le premier a développé l’art d’ébranler toutes les certitudes pour accoucher de la vérité, et cela lui a valu d’être condamné à mort comme perturbateur de la jeunesse athénienne. Le second, nous dit Pol-Droit, a incarné la radicalisation de la perturbation socratique. La légende veut que l’oracle d’Apollon lui aurait intimé de « falsifier la monnaie », ce qu’il aurait compris d’abord de façon littérale. Il s’est fait prendre peu après avec de la fausse monnaie et a passé quelques années en exil à méditer sur ce que le dieu cherchait à lui dire ainsi. Son « illumination » serait venue du fait de comprendre qu’Apollon l’invitait en fait à rejeter les conventions sociales, les valeurs communes et les convenances, en ne recherchant ni les honneurs, ni le pouvoir, ni les richesses, le savoir ou les plaisirs… dont le sage voit la fausseté.

Le secret de Diogène, c’est que pour être libre, il convient de vivre selon la nature. Il rejoint en cela Lao-Tseu un autre sage, chinois celui-ci, qui nous a enjoint de vivre selon le Tao, c’est-à-dire le principe qui sous-tend la nature. Il s’agit de se débarrasser des maux que la civilisation engendre, c’est-à-dire, si on ne l’entend pas dans un sens simplement littéral, de viser à un déconditionnement mental qui nous permet de retrouver notre nature première. C’est une des vertus de la méditation que de favoriser ce déconditionnement en permettant de se désidentifier du mental, d’observer comment nos pensées sont finalement très généralement programmées par nos mémoires et tout ce que la société nous a inculqué pour nous domestiquer. Et les rêves sont la trace vivante de cette nature en nous, qui cherche à se rappeler à notre bon souvenir. Il n’est donc pas besoin, pour être un émule contemporain de Diogène, de vivre tout nu dans un abri-bus.

A ce point de ma recherche sur ce que pouvait m’amener la fréquentation de ce sacré Diogène, j’étais convaincu déjà que nous avions beaucoup en commun et que je faisais depuis longtemps du cynisme philosophique comme Mr Jourdain de la prose, sans le savoir. J’ai commencé à regarder d’un autre œil mon rêve où cette chère Anima me déclare que je me montre cynique avant d’aller donner un coup de poing en pleine figure d’un digne représentant du capitalisme boursier. Et la conclusion de Pol-Droit a achevé d’emporter mes réserves. Il pointe d’abord la grande solitude de la liberté totale, qui est sans doute ce devant quoi la plupart reculent car il est plus sécurisant et confortable bien sûr de se tenir sous une bannière collective que de risquer l’individuation radicale. Il n’est pas facile de vivre une existence à contre-courant de la folie collective car, comme le chantait Brassens, les braves gens n’aiment pas, n’est-ce pas, qu’on prenne une autre route qu’eux. Mais cette solitude est le prix à payer pour se donner une chance de rejoindre la vraie vie, une vie hors de l’illusion. Et quelle est donc la nature de cette illusion ?

C’est l’illusion dans lequel s’enferre celui qui croit savoir, qui prend les vessies que lui présente son mental pour des lanternes. C’est l’illusion par excellence de l’ego qui se calfeutre dans son petit univers connu, qu’il croit maîtriser parce qu’il le repeint de mots, alors qu’il oublie tout simplement l’immensité de l’inconnu qui l’environne tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. C’est cet inconnu qui frappe à la porte à chaque fois que nous recevons un rêve, qui nous demande d’élargir un petit peu notre conscience. C’est cet inconnu auquel la méditation ouvre la fenêtre en l’invitant à nous visiter, à nous emmener au-delà de nous-mêmes. C’est encore cet inconnu, que nous éviterons d’appeler ici « inconscient » pour déjouer le réflexe mental qui voudrait enfermer ce dernier dans une définition psychologique, vers lesquels pointent Socrate et Diogène. Ces derniers, nous dit Pol-Droit, se sont érigés en gardiens de l’ignorance et en maîtres du non-savoir, rejoignant en cela les enseignants de la non-dualité radicale. Combien de fois ai-je entendu Paule Lebrun me répéter les mots d’Osho qui l’avaient tant marqués, déclenchant une ouverture irréversible dans son esprit :

« Non-savoir est la porte qui débouche sur l’Illimité. »

C’est ce non-savoir qui permet à Diogène de rejoindre la spontanéité de la vie hors des cadres que nous prétendons lui imposer. On peut bien lui prêter dès lors d’aboyer et de mordre comme un chien, car finalement, dans son optique, les chiens sont plus proches de la vérité de la vie que les humains domestiqués. Bien sûr, c’est une approche qui n’a aucune chance d’être populaire, tout comme ce qu’en disait Jung quand il indiquait que :

« On n’atteint pas l’illumination en invoquant des êtres de lumière mais en éclairant l’obscurité. »

Il n’y a aucun plan marketing à faire sur une telle démarche. Rien à vendre ni à acheter, la vérité n’a pas de prix et tous ceux qui prétendent vous la vendre sont des escrocs. Ni Diogène, ni Socrate, ajoute Pol-Droit, ne sont porteurs de nouvelles vérités. Leur marque de fabrique, c’est l’aporie, c’est-à-dire l’impasse, le sans-issue, l’absence de solution. Ce sont des grains de sable visant à détraquer la machine à fabriquer de l’euphorie, qui nous endort et nous refile des rêves falsifiés par Hollywood. Au fond, ce sont des maîtres zen qui nous présentent un koân, une de ces questions impossibles du genre « quel est le son d’une seule main qui applaudit ? », sur laquelle ils nous invitent à nous fracasser la tête jusqu’à ce que nous soyons passés au-delà de la question. Le koân suprême, c’est bien connu, est l’interrogation maîtresse de l’investigation fondamentale :

Qui suis-je ?

J’ai interrogé Diogène à ce sujet en imagination active, et sa réponse ne saurait vous surprendre. Il a simplement aboyé en frétillant comme Chabat dans son maître film « Didier ». Mais je n’en avais pas encore tout à fait fini avec Diogène. La vie m’a montré dans les jours suivant à quel point nous pourrions avoir besoin de ses lumières par les temps qui courent.


Peu après ma rencontre avec Connie Kaplan, j’ai pris un taxi pour me rendre à l’aéroport d’où j’allais m’envoler pour Montréal. Le chauffeur était une vague connaissance, ce qui l’a mis assez à l’aise pour qu’il m’expose en chemin sa vision du monde et de la vie. Nous n’avions pas fait un kilomètre qu’il a commencé à m’expliquer qu’il y a un plan secret visant à pervertir notre jeunesse par le truchement de la théorie des genres. A l’appui de sa thèse, il affirmait que l’on distribue un « kit gay » dans les écoles et qu’on oblige les petits garçons en fin de maternelle à en embrasser un autre sur la bouche. J’ai entendu Diogène ricaner méchamment. Je cultive habituellement la tolérance la plus large possible mais là, il m’était d’autant plus impossible de rester zen que je venais de lire une analyse fouillée sur la façon dont le fasciste Bolsonaro a répandu sur les réseaux sociaux le même genre d’ânerie sur « le kit gay » pour affoler le bon peuple brésilien. J’ai donc soutenu la discussion en disant à mon chauffeur que c’était du grand n’importe quoi. Il a bien sûr été incapable de me citer une source crédible, mais comme de toute façon, les journalistes ne disent que des menteries, n’est-ce pas, à qui accorder quelque crédibilité ? Ce n’est plus : la télé l’a dit, mais les réseaux sociaux l’affirment…

Je me serai bien renfermé dans le silence mais mon chauffeur était échauffé, et Diogène commençait à se rouler par terre d’hilarité. Le vieux cynique m’a invité à repenser à ce que je lisais dans les jours précédents à propos de la stratégie du bullshit2 dans laquelle excellent les Trump et les Bolsonaro de ce monde. Il ne s’agit même plus de mentir, car le mensonge implique de connaître la vérité, mais simplement de répandre n’importe quelle billevesée pourvu que cela fasse s’agiter la glotte et suscite des émotions qui court-circuitent la réflexion. A ce petit jeu, Goebbels , qui affirmait que plus un mensonge est gros, plus il a de chance d’être cru, est enfoncé par nos experts en post-vérité. J’ai donc essayé d’expliquer à mon chauffeur qu’il pouvait reconnaître ces manipulations à leur teneur très émotionnelles et au fait qu’il n’y a aucune source crédible pour les valider, mais il a bientôt changé de sujet pour m’expliquer qu’un journaliste avait récemment été assassiné parce qu’il était sur le point d’amener des preuves irréfutables de ce qu’il y a des messes noires au Vatican dans lesquelles le pape et ses copains violent des enfants. J’avais du mal à faire taire Diogène qui hurlait de rire, moi-même balançant plutôt vers la consternation.

A quelques kilomètres de l’aéroport, mon chauffeur de taxi s’est énervé. Je venais en effet de le coincer proprement. Pour lui, bien sûr, m’expliquait-il avec aplomb, il n’y a eu aucune attaque chimique en Syrie. Les images que nous ont montré les médias sont une pure invention pour justifier une intervention militaire en soutien aux islamistes mis à mal par les troupes d’Assad. D’ailleurs, ce dernier est un rempart de l’Occident contre la subversion islamique, et s’il y a bien eu quelques cas de tortures et des victimes civiles dans la bagarre, cela n’a rien à voir avec le portrait que nous en ont fait les médias. Là, même Diogène ne rigolait plus. J’ai demandé froidement quelles étaient ses sources, et bien sûr, nous sommes arrivés à RT. Quand je lui ai demandé s’il savait que ces deux lettres sont l’acronyme de Russia Today, une chaîne de télé russe aux ordres du Kremlin et du démocrate Poutine, il y a eu un grand silence. Et puis il s’est répandu en imprécations : il avait enfin identifié que je suis un agent à la solde de l’ennemi et pour un peu, d’un commun accord, j’aurais fini le chemin jusqu’à l’aéroport à pied.

Dans le silence qui a enfin suivi, j’ai repensé à la conclusion que tire Sebastian Deguiez dans son livre « Totale bullshit ». Il y a bien un moyen de lutter contre cette peste mentale, c’est d’en souligner le ridicule :

« Le bullshiteur est par définition ridicule, dans la mesure où son comportement ne fait que refléter l’abîme qui existe entre, d’une part son aplomb, sa prétention, sa certitude et son sérieux affichés, et d’autre part la vacuité totale de ses propos. »

Observons en effet le ridicule de ceux qui prétendent savoir, soient qu’ils aient une solution miracle pour la crise monumentale que nous traversons, soient qu’ils savent mieux que tout le monde comment la planète devrait tourner sur elle-même, soient encore qu’ils aient irrévocablement dépassé Freud et Jung pour prétendre à une « analyse quantique » des rêves... et autres foutaises qui traduisent l’inflation du mental qui ne touche plus terre. Mais c’est une lutte dans laquelle, ajoute Deguiez, la raison, l’imaginaire et la fiction peuvent faire front commun. J’ajouterai que le rêve en est partie prenante, ainsi que tout ce qui favorise la connaissance de soi, et que notre seul ennemi, c’est l’inconscience. En y repensant tandis que je m’envolais vers Montréal, j’ai enfin compris l’inestimable apport de Diogène à ma réflexion :

Le cynisme philosophique est une antidote à la bullshit !

Notre époque réclame des Diogène car, sauf à nous intoxiquer à l’idéalisme spirituel, il faut bien reconnaître que nous sommes dans une impasse totale et généralisée. L’heure est à l’aporie radicale. Et plus que jamais, il nous faut nous occuper de nos ombres et de tout ce que nos croyances véhiculent d’illusion, sinon il y a fort à parier que l’Ombre de notre civilisation s’occupera de nous et que nul n’en sortira indemne. C’est en tous cas la conclusion que je tire à ce point de mon rêve, et dans ce sens, il est en effet tout à fait justifié de cogner aussi fort que possible pour réveiller nos amis. 

Un choc percussif… comme dit si bien Marie !

Cristo do Brasil, octobre 2018


2 Sur ce sujet, je vous invite à lire cet excellent article : « Total Bullshit » : une tentative de doter d’un corpus théorique la notion de « post-vérité », et si vous voulez approfondir la réflexion, le livre qui y est présenté : « Total Bullshit. Au cœur de la post-vérité », de Sebastian Dieguez. PUF.