dimanche 6 octobre 2019

Démembrement


J’ai entendu cet été un rêve très particulier. C’est le genre de rêve qui vous marque, qu’on le reçoive ou qu’on en soit simplement le témoin. Disons-le tout de suite, c’est un rêve terrible, comme le titre que j’ai donné à cet article le laisse entendre. Âmes sensibles s’abstenir, et pourtant… au-delà de l’horreur apparente qui le rend difficile d’accès, c’est un rêve précieux et en fait archétypique, qui signe un passage très important dans la vie de la rêveuse. Le rêve lui-même tient du rite de passage, et peut être mis en lien avec un très ancien rituel de renouvellement. Au-delà de sa dimension personnelle, c’est un rêve qui peut tou(te)s nous concerner car l’archétype est une dimension collective, et c’est pourquoi j’ai demandé à la rêveuse la permission de l’exposer et de le commenter ici. Je veux illustrer ainsi ce que l’on peut appeler à bon droit « l’alchimie du travail avec les rêves », c’est-à-dire le fait qu’en travaillant avec les éléments difficiles qui ressortent de nos rêves, nous grandissons et nous mûrissons – nous nous transformons.

La rêveuse a reçu ce rêve dans la nuit précédant sa signature d’une offre d’achat pour une maison, signature qui a marqué pour elle l’approche d’un grand changement puisqu'elle a passé les 3 années antérieures dans une vie de nomade, sans avoir vraiment de domicile fixe. L’achat de cette maison va avec le projet d’offrir un gîte aux pèlerins sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, comme une façon pour elle de continuer à marcher sur le Chemin. Ce point mérite d’être mentionné car il pointe vers l’arrière-plan spirituel du rêve, et sa dimension alchimique – Saint-Jacques est le patron des alchimistes, et il y a dans ce rêve un élément frappant qui nous renvoie symboliquement à l’ancienne Égypte, patrie d’origine de l’alchimie occidentale. Et puis, pour approcher un tel rêve, nous avons bien besoin de la protection symbolique de la mérelle1.


Voici le rêve :

Je marche sur un large chemin de terre montant en pente douce, au milieu d'une forêt de grands arbres. Le sous-bois est clair et laisse passer la lumière. J'arrive sur un plateau le chemin débouche dans une immense clairière. Au centre de celle-ci un très grand lac entouré de prairies d'herbes hautes et vertes, elles-mêmes entourées d'arbres identiques à ceux de la forêt traversée. L'eau est de couleur sombre et brillante (une eau miroir presque noire). Le chemin amène à ce lac. A la fin de celui-ci, juste au bord de l'eau, un jeune homme de dos d'une vingtaine d'année tient de sa main droite la main gauche d'une petite fille. Ils avancent lentement vers l'eau. Une femme "âgée", cheveux long libres et gris blancs, en longue robe, marche vers eux sortant de la forêt et traversant la prairie sur la droite du lac. Elle prend la main droite de l'enfant dans sa main gauche et avance avec eux vers l'eau. Je suis juste à la lisière de la forêt et des prairies et je les vois donc de dos.

Ils commencent à entrer dans l'eau. J'aperçois du bois flottant au centre et à l'extrémité opposée du lac. Un pré-sentiment, une intuition me font sentir que cela peut être dangereux. Je les appelle. Pas de réaction de leur part. Je continue à avancer.... mon regard change et je commence à voir à travers l'eau, comme si je radiographiais ou scannais celle-ci. Elle est trouble mais je distingue de mieux en mieux. Les morceaux de bois sont des crocodiles. Certains laissent juste voir leurs dos à la surface de l'eau, beaucoup restent en dessous. Ils convergent lentement vers les trois personnes qui ont maintenant de l'eau jusqu'aux hanches pour l'homme et la femme et jusqu'au cou pour l'enfant. Je continue à les appeler et même à crier qu'il y a un danger. Je crains que les crocodiles les aient sentis et si l'un d'eux mordait, le sang attirerait tous les autres et l'homme, la femme et l'enfant seraient déchiquetés et disparaîtraient, entraînés au fond du lac.

Je suis en colère pour ce qui me parait être de l'inconscience de cette femme. Pour moi, elle devrait être sage et pleine d'expérience. Ce que je prévoyais arrive, ma vision me montre les crocodiles qui attaquent. Les corps sont démembrés, déchiquetés sous l'eau. Je regarde la scène. Ils ne disparaissent pas.

La rêveuse précise : « Je me réveille. Ce rêve fort n'a pas été vécu comme un cauchemar. »

Le fait que ce rêve n’ait pas soulevé un sentiment d’horreur chez la rêveuse est évidemment le premier point qui a attiré mon attention, comme une incongruité signalant que le rêve n’est pas nécessairement ce qu’il semble être. Le conscient, en s’emparant de telles images, va y voir nécessairement un cauchemar que l’on interprétera éventuellement comme cristallisant des peurs inconscientes de la rêveuse, mais son sentiment au réveil dément une telle approche. Les incongruités sont nos portes d’entrée dans le rêve, là où se signale l’inconscient, c’est-à-dire que quelque chose échappe au conscient…



Disons-le d’emblée : c’est un rêve qui réclame une interprétation, et beaucoup de prudence dans l’intégration de son énergie transformatrice. Ce n’est pas le genre de rêves avec lequel je travaillerais directement avec le ressenti corporel et émotionnel, tout simplement parce que je ne prendrais pas le risque d‘exposer la rêveuse à une identification avec les protagonistes du rêve. Avec tous les rêves présentant des thèmes évoquant la désintégration ou le déchiquetage d’un corps, nous sommes tenus à la plus grande prudence car nous nous trouvons en présence d’images évoquant un risque de morcellement ou de fragmentation psychique. Cela ne veut pas dire que la rêveuse soit psychotique mais nous avons des précautions d’usage à respecter devant de tels rêves. C’est là que le travail d’interprétation s’avère tout particulièrement justifié – il ne faut pas rester avec un tel rêve non interprété – et tenir en fait du bouclier, et du filtre, permettant d’approcher et d’absorber la puissance disruptrice du rêve.

C’est la fonction du symbole, et de l’élaboration symbolique, que de faciliter l’approche de contenus inconscients qui, s’ils émergeaient directement à la conscience, pourrait en menacer l’intégrité. Von Franz signale que lorsque des personnes présentant un risque psychotique sont exposées à des images symboliques vivantes, qu’elles proviennent de leurs rêves ou de contes, de mythes, la compréhension symbolique qu’elles en retirent les aident à faire face à l’expérience accablante d’une irruption de l’inconscient. Nous vivons tou(te)s des processus de transformation, c’est-à-dire souvent de désintégration, dans notre psyché inconsciente, mais c’est notre capacité à communiquer ce qui en parvient à la conscience qui garantit notre santé psychique. Ainsi Von Franz écrit-elle que :

« Une certaine connaissance du symbolisme agit, pour ainsi dire, à la manière d’un filet permettant de recueillir le mystère indicible d’une expérience immédiate de l’inconscient. »

La forêt et le lac sont deux symboles caractéristiques de l’inconscient. La première symbolise un aspect de la vie naturelle, dans laquelle la rêveuse va par un Chemin en pente douce, tandis que le lac évoque la dimension émotionnelle de la relation avec l’inconscient. Et il y a dans ce rêve un élément typique qui appelle immédiatement l’attention : le contraste entre la belle lumière dans laquelle baigne la forêt, et la noirceur de l’eau du lac, « de couleur sombre et brillante » : « une eau miroir presque noire ». C’est un peu comme si la lumière de la conscience était présentée là comme un écrin au centre duquel se tient le joyau de l’obscurité sombre et brillante qu’il va falloir approcher. Un travail intérieur avec l’aspect obscur de la psyché se dessine.

Fort heureusement, ce n’est pas la rêveuse qui entre dans ces eaux noires mais un trio non moins typique : une femme, un homme, une enfant prépubère. C’est une image de l’inconscient dans lequel il y a une représentation du féminin, du masculin, et de la nouvelle vie qui naît de leur union. Du point de vue symbolique, il faut souligner qu’avec ce trio et la rêveuse, nous avons quatre personnages dans ce rêve, et donc une représentation de la totalité psychique. Il y a un bel équilibre dans cette image, que ce soit par la présence de la fillette (puer) et de la vieille femme (senex) que celles du masculin et du féminin dominant. Les trois âges de la vie sont aussi représentés avec l’enfant, le jeune homme et la vieille femme. On peut donc penser que ce rêve porte la signature du Soi, c’est-à-dire qu’il parle de la prochaine étape qui se dessine dans l’individuation de la rêveuse.

Compte tenu des circonstances dans lesquelles il est survenu, il est vraisemblable qu’il s’agit d’un rêve initial donnant la note du nouveau cycle de vie dans lequel la rêveuse s’est engagée en signant son offre d’achat. Un tel augure, à l’abord d’une nouvelle aventure de vie, en ferait reculer plus d’un(e). Ce n’est pas le cas de la rêveuse, qui a la maturité spirituelle lui permettant d’envisager, dès nos premières discussions autour de ce rêve, sa dimension initiatique. Il faut préciser qu’elle a beaucoup cheminé sur la voie chamanique, or la tradition rapporte que le candidat à l’initiation chamanique est souvent symboliquement démembré ou découpé en petits morceaux par les esprits, ce qui prélude à une recomposition à un autre niveau.

On retrouve ce thème du morcellement dont je parlais plus haut, qui, quand la crise n’est pas vécue dans sa dimension transformatrice et initiatique, présente le visage hideux de la folie, et qui cependant est une étape décisive de croissance pour les chamans. Il semble qu’il n’y ait pas de psychotiques dans les sociétés traditionnelles car le cadre symbolique qu’offre une culture en prise avec la nature et l’inconscient permet d’intégrer ces épisodes. Dans notre culture, on retrouve la même thématique dans l’alchimie avec l’œuvre au noir et la putréfaction qui suit la nécessaire mort symbolique. C’est l’angle sous lequel j’ai proposé à la rêveuse de considérer son rêve :

C’est un grand rêve qui annonce une transformation radicale qui tient de l’initiation chamanique, dans lequel les crocodiles symbolisent la puissance transformatrice, le Destructeur qui permet par son action au nouveau d’apparaître. Il est d’une grande importance dans la vie personnelle de la rêveuse à l’abord du nouveau cycle de vie qui s’ouvre à elle, mais il a aussi une portée collective dans ce que nous sommes tou(te)s, individuellement et collectivement à l’heure où nous devons envisager l’effondrement de notre civilisation, à risque de rencontrer celui que les anciens égyptiens appelaient Sobek, le Purificateur d’Âme, le dieu-crocodile. Il constelle le thème du sacrifice, et plus précisément celui du sacrifice de l’enfant, symbole d’innocence, mais aussi, comme nous le verrons plus loin, celui de l’« enfant intérieur » qui doit être sacrifiée pour permettre à l’adulte psychologique d’émerger.



Dans le dictionnaire des symboles (Jean Chevalier et Alain Gheeerbrant), le crocodile est décrit comme un cosmophore, un porteur du monde. C’est une divinité nocturne et lunaire qui règne sur les eaux primordiales, « dont la voracité est celle de la nuit dévorant chaque soir le soleil ». Il symbolise certains aspects des forces maîtresses de la mort et de la renaissance. Certains peuples y voient un grand ancêtre, avec souvent un rôle initiatique. En Égypte, il y avait des crocodiles sacrés dans certains temples car on leur prêtait un rôle dans le jugement divin des défunts : ceux qui échouaient à la pesée des âmes étaient dévorés par le grand Crocodile. Mais alors que dans plusieurs cultures, dont la Chine et les Mayas, le crocodile est aussi associé à la fertilité et l’abondance, nous en avons une vision seulement négative en Occident, où il y a un relatif consensus à dire qu’il représente « une attitude sombre et agressive de l’inconscient collectif ».

En psychologie des profondeurs, nous considérons avec Jung que les animaux qui apparaissent dans les rêves symbolisent des forces instinctuelles. Quand il s’agit d’animaux à sang froid, comme les serpents ou les crocodiles, il s’agit de puissances archaïques très éloignées de la conscience, encore très loin de pouvoir s’humaniser. C’est dangereux. On ne peut pas faire confiance à un crocodile. Je me souviens d’avoir été effrayé dans une loge de rêve d’entendre un jeune homme expliquer qu’il s’approchait d’un crocodile sans aucune peur, en le sentant complètement pacifique. Pour moi, une telle attitude signale un idéalisme spirituel qui ne tient pas compte de l’ombre et invite le crocodile à mordre pour délivrer sa leçon de vie. Dans un autre rêve que j’ai entendu récemment, nous convenions avec la rêveuse que le crocodile pouvait renvoyer aux réflexes possessifs et agressifs du cerveau dit reptilien. Car le crocodile, comme tous les reptiles, n’a pas de cerveau limbique, c’est-à-dire aucune capacité de relation émotionnelle. C’est une force brute, destructrice, qui symbolise fort bien les aspects sombres de la nature et de l’inconscient.

Cependant, il n’y a pas d’initiation, et donc de croissance réelle, sans qu’intervienne le Destructeur que la mythologie hindoue symbolise sous les traits de Shiva. La mort symbolique prélude à la renaissance, et le démembrement est nécessaire pour un rem embrement, c’est-à-dire une recréation à un niveau supérieur d’organisation et de conscience. En 2013, j’ai eu la chance de vivre un rite de passage remarquable inspiré de la tradition celtique sur ce thème archétypique du démembrement – remembrement. C’est alors, sans que j’en ai conscience sur le moment, que s’est décidé au profond de ma psyché le changement radical de vie qui m’a ramené en Europe quelques années après. J’en ai retenu le passage par un état très particulier de mise à nu intérieure, dans une vulnérabilité qui va avec l’absence de toute forme définie, de toute carapace protectrice, entre le démembrement de l’ancienne personnalité qui meure et le remembrement préfigurant la nouvelle personnalité qui s’apprête à émerger. C’est à partir de cette expérience et de ma formation de passeur dans Ho Rites de Passage, où je me suis particulièrement intéressé à ces processus de transformation et à leur cadre symbolique, que j’ai interprété ce rêve. Cela n’exclue pas qu’il y ait d’autres niveaux d’interprétation possibles, tout aussi valables. A partir de là, on peut creuser…

La rêveuse, après que nous ayons discuté de cette interprétation, m’a indiqué que le sentiment qui lui restait avec ce rêve était une grande colère envers la femme de ne pas voir prévenu l’enfant. Plus tard, en loge de rêves, la rêveuse a été submergée par une vague de tristesse en disant que la petite fille avait été conduite au sacrifice. Ma résonance alors avait rappelé une parole de Jung qui s’exclamait que « Dieu est terrible », et qu’on pouvait penser que la tisseuse des rêves prévenait la rêveuse avec ce rêve de la présence de crocodiles dans la psyché. Poursuivant la discussion du rêve, nous en sommes arrivés à évoquer la présence en filigrane de la Grande Mère, d’Isis, et la rêveuse a inscrit son rêve dans le mythe du démembrement d’Osiris par Seth, et a commencé à accepter que ce dernier pourrait à avoir un rôle positif à jouer dans l’histoire. Elle a relié son rêve au mythe de la conception de la Reine de Saba, qui veut que sa mère, se baignant dans un fleuve, a été fécondée par un crocodile. Elle a parlé d’un processus de « dé-mentalement » des structures...


Après quelques mois, je l’ai recontactée pour finaliser l’écriture de cet article, et elle m’a encore parlé de ce « dé-mentalement » qui semble être la signature énergétique du rêve. Et nous sommes entrés dans le vif du sujet quand j’ai évoqué l’horreur de voir l’enfant démembrée et qu’elle m’a dit que non, il n’y avait pas de sentiment d’horreur. On en revenait à cette incongruité qui est la porte d’entrée dans le rêve, et elle a continué en interrogeant : mais qu’est-ce qui mérite chez l’enfant d’être démembré ? En cheminant avec le rêve, elle en venait à se dire qu’il s’agissait de détruire le faux self de l’enfant, l’illusion attachée à l’idéalisation de l’enfance et à l’identification avec la blessure, le traumatisme, etc. Elle avait entendu Pierre Trigano, parlant à la radio d’un autre rêve, mentionner que le crocodile peut représenter le matriarcat, et cela avait pris tout son sens pour elle. Isis, la Grande Mère, a une dimension totalisante, pour ne pas dire totalitaire, qui maintient dans l’enfance et empêche le moi adulte d‘émerger. Il s’agissait d’arrêter de continuer à attendre que la mère prenne la rêveuse par la main et montre le chemin, conduise à la sécurité.

C’est alors, dans la discussion, que la clé du rêve est apparue. La rêveuse m’a dit : « la femme sait ». Elle est revenue dans le rêve. Elle voit dans les eaux troubles et elle distingue clairement les crocodiles, mais surtout elle « voit » que la femme sait, et qu’elle aussi se sacrifie, « pour accompagner la petite fille dans la transformation ». Le jeune homme ne sait pas, lui, et va donc à la mort dans une certaine inconscience. Mais la vieille femme est entièrement consciente de ce qu’elle fait. Elle accomplit le rite de passage du sacrifice de l’enfant intérieur pour entrer vraiment dans l’âge adulte. Notre discussion m’a fait alors penser à ce qu’en dit Ginette Paris dans « au-delà de la honte et de l’orgueil » (nouvelle édition de « la sagesse des larmes ») :

« Tous les individus, de toutes les races et de toutes les cultures, hommes et femmes, sont pour la plupart placés devant le défi de la survie (le travail) et le défi des relations (l’amour sous toutes ses formes). Donc, pour sortir d’un narcissisme propre à l’enfance et pour s’orienter dans le bon sens, le premier pas consiste non pas à se tourner vers son enfant intérieur, comme le suggère une certaine psychologie populaire, mais de s’en éloigner. (...) Les approches basées sur le monomythe de l’enfant intérieur monopolisent aujourd’hui la conscience de bien des individus. Les blessures, les besoins, la vulnérabilité de l’enfant ont reçu une attention qui a fait de cet archétype une divinité tyrannique. Ce Dieu Enfant fait écho à un monothéisme répressif; nous avons simplement remplacé Dieu le Père par un Dieu Enfant, tout aussi unique, jaloux et omnipotent.

Il ne s’agit pas de nier que l’enfant-en-nous mérite notre attention, et que cet archétype représente non seulement la vulnérabilité fondamentale, mais qu’il est aussi le symbole de la joie, du jeu, de la spontanéité et du renouvellement. Toutes les écoles de sagesse et de disciplines spirituelles s’entendent pour dire qu’il faut porter attention à cet enfant intérieur et de ses besoins propres, car, pour qu’il cesse de geindre et de manipuler, il faudra développer envers lui une attitude de compassion pour lui permettre d’évoluer. Mais en faisant de lui le centre de notre conscience psychologique nous allons tout droit vers une victimisation: l’enfant intérieur deviendra vite un tyran, pour soi-même et pour les autres. »

On retrouve donc ici le problème du Puer aeternus (l’enfant éternel) dont parle Marie-Louise Von Franz en analysant le cas de Saint-Exupéry dans des conférences et un livre sur ce thème. Cet enfant ne veut pas grandir, ou plutôt, nous ne voulons pas cesser de nous identifier à lui. C’est aussi ce qu’on appelle le syndrome de Peter Pan, car ce dernier ne veut pas vivre dans le monde réel. Ce qui caractérise l’enfant, c’est le manque : il a besoin d’une mère pour pourvoir à ses besoins. A force de rechercher dans le passé d’où s’origine notre blessure fondamentale, nous nous identifions inconsciemment à celle-ci – nous restons dans ce passé. Mais alors, ce sont l’enfant intérieur et la nécessité de satisfaire ses besoins, de le protéger, qui guident notre comportement dès lors infantile. Cependant, l’enfant a besoin pour grandir que nous soyons adultes et que nous soyons à même de l’accueillir à partir de ce point de vue adulte. Cela implique de renoncer à l’idéalisation sous quelque forme que ce soit, et de prendre nos responsabilités. C’est le sacrifice de l’enfant intérieur, offert à la dimension obscure de la psyché pour permettre le renouvellement de celle-ci , auquel semble donc s’engager notre rêveuse en signant une promesse d’achat qui augure pour elle une toute nouvelle vie.



1 La coquille Saint-Jacques ou Mérelle de Compostelle est le symbole le plus connu du Chemin. Elle est portée mystiquement par tous ceux qui entreprennent le travail et cherchent à obtenir l'étoile. Mérelle signifie mère de la lumière. Elle sert à désigner le principe Mercure, appelé encore Voyageur ou Pèlerin, ou encore "l'eau benoîte" des Philosophes.

lundi 22 juillet 2019

Constellations de rêves


La première fois, il y a plus de 10 ans, que j’ai participé à une session de constellations familiales, j’ai été proprement esbaudi. J’en suis sorti en marchant pour ainsi dire sur les mains. Je me disais : « voilà, on a trouvé l’appareillage expérimental qui prouve la dimension collective de l’inconscient ! » En physique, rien n’importe plus que l’appareillage expérimental. On peut développer toutes les théories que l’on veut, se livrer à des calculs infiniment complexes mais tant qu’on n’a pas élaboré l’expérience qui prouve la théorie, celle-ci reste du vent. Par exemple, l’existence du boson de Higgs a été postulée mathématiquement en 1964 mais n’a été démontrée qu’en 2012 dans ce qui relève d’un exploit absolu de la science expérimentale grâce à l’utilisation du Large Hadron Collisionner du CERN, un énorme dispositif permettant de faire entrer en collision des protons à haute énergie, qui a requis la collaboration de milliers d’ingénieurs et de chercheurs. Et voilà donc que, pour mettre en évidence une caractéristique fondamentale de la conscience, il suffit d’une poignée d’humains jouant à un drôle de jeu, me disais-je en jubilant. Et puis j’ai assez vite déchanté : bien sûr, si le dispositif expérimental repose sur des humains, cela ne prouvera rien à ceux qui ne se livrent pas à l’expérience. Je n’ai pas fini de réfléchir à ce paradoxe de la nature de la conscience, qui veut que l’on ne puisse l’approcher qu’au travers de la subjectivité. Mais dès lors, j’ai commencé à penser aussi à la possibilité de consteller un rêve, de le travailler en constellation systémique. 

Le principe du travail en constellation est de représenter un système d’interactions psychiques au travers de personnes qui se prêtent au jeu en tant que représentants, et d’observer par là les dynamiques propres à ce système. Le champ d’application le plus connu de cette méthodologie est la thérapie familiale, si bien que cette approche a été popularisée sous le nom de « constellation familiale » qu’on assimile improprement à une forme de psychothérapie fondée sur des jeux de rôles et des psychodrames. Je dis « improprement » car cette définition évacue le principal intérêt des constellations qui tient au fait que les représentants ne jouent pas de rôles théâtraux mais sont affectés par des ressentis qui ne peuvent être compris que dans le cadre de l’observation du système représenté. La méthode des constellations familiales a été mise au point par Bert Hellinger, un ancien prêtre converti à la thérapie. Elle s’intéresse à la mise en lumière des conflits dans un système familial en tenant compte de sa dimension transgénérationnelle mais aussi de tous les éléments participant à l’inconscient de ce système. Ainsi, s’il a fallu qu’un amant s’écarte ou meure pour que se rencontrent le grand-père et la grand-mère dont l’union a abouti, quarante-cinq ans plus tard, à la naissance de la personne dont le système est constellé, il sera tenu compte de cet amant dans la représentation, qui encore une fois n’a rien à voir avec une simple mise en scène. 

Lors d’une session de constellation familiale, toutes les personnes impliquées dans le système familial sont représentées par des représentant.e.s qui ne savent rien d’eux. Une fois qu’ils ont été disposés dans l’espace, on observe les interactions, et en particulier qui voit qui, qui est en relation avec qui. Mais surtout, on interroge chacun.e des représentant.e.s sur leur ressenti, et alors, on entend souvent des choses surprenantes, comme si le représentant était « branché » directement sur le vécu de la personne représentée, qu’elle soit vivante ou décédée, présente ou absente. Il n’est pas rare que des secrets familiaux soient révélés dans ce qui ressemble à des séances de médiumnité collective, et cependant en diffère fondamentalement car il n’est normalement aucun ego sur patte pour prétendre là être « le médium », avoir des capacités particulières de voir dans l’invisible. Toutes les personnes impliquées dans la constellation médiatisent le système, et l’invisible parle tout seul. Tout l’art de la personne qui facilite le travail est alors de mettre en évidence les dynamiques, de dénouer les nœuds relationnels, de faire en sorte que tous et toutes soient vu.e.s et entendu.e.s, de redonner à chacun.e.s sa place dans le système, d’aider à la reconfiguration de ce dernier. Non seulement la personne qui fait consteller son système familial ressort souvent transformée de la session, mais il est fréquent que des personnes distantes soient affectées au travers de fortes synchronicités, que des relations évoluent soudainement de façon surprenante.

J’ai été représentant à quelques reprises dans des sessions de constellation familiale et j’ai été à chaque fois impressionné par la force des ressentis émotionnels et corporels qui m’ont alors affecté sans que je ne puisse leur trouver de cause autre que l’implication dans le système. Je me souviens d’une fois où je me suis senti vidé de toute énergie, les jambes molles et le ventre en révolution, dès que j’ai été désigné pour représenter l’oncle d’une constellante. Je suis entré dans l’espace du système à reculons, avec l’envie de me cacher jusqu’à ce qu’une énorme colère me prenne quand j’ai été mis en face de la personne qui représentait le grand-père. Cela s’est éclairci quand j’ai appris que cet oncle était mort dans les Aurès après avoir tout tenté pour échapper à la guerre d’Algérie, et avoir subi les brimades et moqueries de son père, militaire qui s’estimait déshonoré par ce pacifiste. Il a fallu que je hurle cette colère qui était devenue mienne, et qu’enfin mon « père » me prenne dans ses bras pour que je sois apaisé, et en même temps que moi, la constellante a été soulagé d’un énorme poids qui lui ôtait tout désir de « se battre » dans la vie. 


Mais l’expérience la plus déterminante pour moi a été la constellation d’un poème de Hafiz. J’assistais, en tant qu’observateur, à une session de formation en constellations quand la formatrice a lu un poème et a demandé qui voulait le consteller. J’ai été fort surpris de sentir ma main se lever d’elle-même. Je ne vous raconterai pas ce travail par le menu car ce serait bien trop long. Je peux dire qu’il a transformé ma vie en mettant en lumière une dynamique qui m’était complètement inconsciente. Je me souviens de mon émotion quand j’ai réalisé que l’homme que j’avais désigné pour me représenter ressentait l’angoisse qui me travaillait alors bien souvent. Il était devenu pâle comme un linge, et ses yeux soudain étaient emplis d’une tension que je connaissais trop bien. Je suis allé m’excuser auprès de lui à la fin de la session de lui avoir infligé cette épreuve, ce à quoi il a souri : il était habitué à se prêter à ce travail. Mais l’enseignement le plus remarquable que j’ai retenu de cette session a donc été que l’on peut consteller tout ce qui participe à un système psychique, incluant par exemple la relation à l’argent ou à l’amour, un poème ou un film qui nous inspire, un rêve, etc. C’est à partir de là que j’ai commencé à songer sérieusement à la possibilité de consteller un rêve. Et la nuit suivante, comme en écho à ces interrogations naissantes, j’ai rêvé que ma femme, mes filles et moi-même nous tenions chacun dans un coin d’une pièce, comme si nous occupions chacun une place dans un espace défini. Il s’agissait clairement que nous entrions en relation les un.e.s avec les autres. J’ai compris alors ce rêve comme me proposant une direction de travail, mais je ne saisissais pas bien encore quelle elle pouvait être. 

A partir de là, j’ai donc commencé à me renseigner sur le travail des rêves en constellation. J’ai entendu parler de plusieurs praticiens qui s’y essayaient mais je n’ai jamais eu l’occasion d’échanger avec aucun d’eux. Il m’a fallu faire mon propre chemin avec ça. Après avoir étudié plus en profondeur le travail de Bert Hellinger, j’ai commencé à me livrer à différentes expérimentations voilà un peu plus d’un an. J’ai eu la chance de pouvoir approfondir ces expérimentations avec un petit groupe de recherche au cours de la dernière année, et mon approche théorique du rêve en constellation a été enrichi de façon décisive par les travaux de Robert Bosnak, dont je parle dans mon article précédent : au-delà de l’interprétation des rêves. Bosnak met en lumière le fait que le rêve est un écosystème de subjectivités qui se caractérisent par des sensations corporelles, des émotions et un langage spécifiques, des postures singulières tant physiques que psychologiques, une façon de voir les choses, un « point de vue » dans une dynamique complexe tissée de multiples points de vue.  Ce n’est que récemment, avec l’aide de ce petit groupe de recherche qui s’est prêté à l’expérimentation en laboratoire, que j’ai vu émerger une forme satisfaisante du travail d’un rêve en constellation. L’ingrédient essentiel s’est avéré être le corps, c’est-à-dire l’attention scrupuleuse accordés, au cours du déploiement de la constellation, aux ressentis émotionnels et surtout corporels de la personne qui constelle son rêve.

Voici, à partir de l’exemple d’un rêve déployé en constellation, une présentation rapide de la méthodologie. La rêveuse est une femme en pleine transition de vie, qui se cristallise tout particulièrement dans une violente crise professionnelle. Elle reçoit alors ce rêve :

Je suis sur un lieu sinistré dont je fais le tour comme pour y faire mes adieux. Je suis en hauteur. Le lieu est inerte, désert, triste et froid, une eau glauque noirâtre a envahi les lieux au sol.

Je suis habillée d’une façon élégante et raffinée qui me va bien. Je ne suis pas atteinte par cette noirceur.

Je perçois que mes collègues dirigeants sont là, je ne les vois pas sauf celle qui assure l’intérim de mon poste de direction et qui m’aperçoit. Elle me lance «  tu es belle ».

Je m’approche alors de ma petite valise rouge qui est ouverte, où un grand sac de terreau universel prend toute la place. Je me dis que ce terreau n’est plus adapté à la situation à venir et je le remplace par un sac plus petit d’engrais pour rosiers.

Le rêve est d’abord accueilli dans une loge de rêves où, sans analyse ni prétention à l’interprétation, les membres du cercle lui font écho dans leur ressenti et leur imaginaire. Il en ressort une évocation de la fertilité des eaux noires, puis du terreau et de l’engrais, et une invitation à cultiver son jardin en y faisant pousser des roses. Bien sûr, le contexte de la crise professionnelle que vit la rêveuse s’impose, mais le rêve lui donne une perspective existentielle plus profonde. Une carte du Symbolon tirée au début de la session par la rêveuse symbolisait merveilleusement son sentiment de passer en jugement dans son ancien travail :


Le conflit ressort dans la présence en arrière-plan des collègues dirigeants, mais ils sont comme dépotentialisés (invisibles) et l’accent est mis sur sa belle persona (le fait qu’elle soit bien habillée) ainsi que surtout sur l’affirmation « tu es belle » que lui lance celle qui l’a remplacée. On peut voir là une symbolisation de la résilience de la rêveuse, éventuellement compensatoire de la blessure du jugement, qui la conduit à envisager l’avenir autrement. Elle reconsidère ce qu’elle emmène avec elle, son bagage. Et finalement, elle semble dès lors invitée à faire ce qu’elle aime, car les roses sont le symbole de l’amour, non seulement romantique mais surtout comme tenant du désir secret de l’âme, et qu’à ce point dans sa vie, le « terreau universel » n’est plus adapté. Il s’agit peut-être de sacrifier le désir d’être capable de tout faire pour se concentrer sur les rosiers et les roses. Dans le contexte du jugement, il pourrait bien s’agir d’une invitation à laisser tomber la culpabilité de ne pas « y arriver » dans son ancien emploi, pour s’occuper plutôt de faire ce qui est important pour elle. Mais même si le rêve montre clairement une dynamique positive, sa compréhension ne permet pas à la rêveuse d’échapper au sentiment d’être aux prises avec les eaux noires de l’inconscient. Nous avons donc décidé de concert de consteller ce rêve qui se prête très bien à ce genre de travail. 

Pour ce faire, il faut commencer par recenser tous les symboles du rêve et désigner pour chacun d’eux, en commençant par le « moi de rêve » de la rêveuse, un représentant. Tous les éléments du rêve, incluant les lieux et les objets inanimés, peuvent être représentés, selon le principe qui veut que tous les éléments du rêve font partie de la psyché qui rêve. Ce sont autant d’éléments distincts de subjectivité auxquels il s’agit de donner voix, et que le rêve, amplifié par la constellation, met en relation. Ici, la rêveuse a désigné des représentants pour elle-même, le lieu sinistré, l’eau glauque et noirâtre, les habits de la rêveuse, les collègues dirigeants, la directrice qui la remplace, la valise rouge, le sac de terreau universel, le sac d’engrais pour rosiers. Idéalement, il faut désigner un représentant distinct par symbole, mais il est possible qu’une personne représente plusieurs symboles, ce qui a été notre cas lors de cette pratique car nous étions un nombre insuffisant.

Une fois les représentants désignés, la rêveuse lit le rêve phrase après phrase, en prenant le temps de bien ressentir ce qui se passe en elle à chaque étape. Et, au fur et à mesure de l’activation des symboles, les représentants entrent en scène et vont se positionner selon leur intuition et leur ressenti. Ainsi, la première phrase fait entrer en jeu la rêveuse et le lieu :

Je suis sur un lieu sinistré dont je fais le tour comme pour y faire mes adieux. 

Les personnes représentant la rêveuse et le lieu sont interrogées sur ce qu’elles ressentent tandis que la première tourne autour de la seconde. La principale difficulté à ce point est de s’en tenir aux ressentis et d’éviter les élaborations mentales en forme de : « je pense que... ». Ce sont les ressentis physiques et émotionnels qui nous intéressent, pas ce que les représentants imaginent. Ici par exemple :

- rêveuse : j’ai les jambes lourdes, j’ai du mal à avancer…

- lieu : je me sens vide, abandonné…

… Une eau glauque noirâtre a envahi les lieux au sol.

La personne qui a représenté l’eau noirâtre dit qu’elle se sentait irrésistiblement attiré par la terre, avec le besoin d’être enterrée. Elle s’est retrouvée couchée en croix sur le sol dans le besoin d’être accueillie par la terre, de s’en remettre à celle-ci. La terre dès lors sera un des fils conducteurs du rêve jusqu’au sac d’engrais en fin de celui-ci. La représentante de la rêveuse exprime à son tour sur ce qu’elle ressent en présence des eaux noires, et finalement, la rêveuse est interrogée sur son senti corporel. Elle a la gorge bloquée, c’est un ressenti fort et elle semble avoir du mal à respirer. Ce ressenti va évoluer tout au long de la session au fur et à mesure de ce que le rêve est déployé. Nous allons suivre l’évolution du blocage énergétique qui va descendre dans le plexus.

On procède ainsi phrase après phrase, en interrogeant les représentants sur l’évolution de leurs ressentis dans chaque étape. Ainsi, il est intéressant de savoir ce que ressent la personne représentant la rêveuse quand il s’avère qu’elle est en hauteur, puis quand il est dit qu’elle est habillée de façon élégante et raffinée, quand elle est complimentée par la directrice, quand elle constate qu’un grand sac de terreau universel prend toute la place de sa valise rouge, etc. Au fur et à mesure de leur intervention, l’eau glauque et noirâtre, les habits, les dirigeants, la directrice, la valise rouge, le sac de terreau et le sac d’engrais sont aussi interrogés sur leurs ressentis. On prête attention aux moindres modifications de la configuration, et par exemple, il faut interroger le sac de terreau sur comment il se sent de prendre toute la place, puis à l’idée d’être remplacé par un petit sac d’engrais. 

Mais le point clé du travail du rêve en constellation tient à la nécessité de revenir régulièrement, étape après étape, aux ressentis émotionnels et surtout corporels de la personne dont le rêve est constellé. Sans ce retour, le rêve est essentiellement objectivé par la représentation des symboles, c’est-à-dire que ceux-ci deviennent extérieurs à la personne qui a rêvé. On en arrive alors facilement à l’impression que le rêve est objectif, et par exemple dans notre cas, qu’il parle essentiellement de la situation de crise professionnelle que vit la rêveuse. Pour éviter cet écueil, il faut interroger la rêveuse sur ce qu’elle ressent à chaque fois qu’elle a lu une phrase, mais aussi et surtout après que les représentants se soient exprimés, et en prêtant donc particulièrement attention aux ressentis corporels qui ancrent l’énergie du rêve. C’est là que l’on relève les évolutions les plus significatives, semble-t-il. Ainsi la rêveuse, que j’interrogeais sur les temps forts qui lui restaient de cette expérience après plus d’un mois, m’écrit-elle récemment :

« Les temps forts étaient les ressentis dans le corps, très impressionnant de constater comment l’énergie bloquée dans la gorge et le plexus avec une forte pression dans la poitrine au niveau du thymus pouvait à nouveau circuler lorsque les participants me renvoyaient eux-mêmes leurs impressions, ressentis. Comme un verrou qui sautait pour laisser apparaître la blessure du cœur avec une forte sensation au niveau d’une porte du cœur qui cherchait à se décristalliser... » 

La décristallisation s’est faite dans « un feu d’artifice », selon ses propres mots, quand l’énergie est descendue dans le ventre en même temps que nous en venions au remplacement du terreau universel par l’engrais pour rosiers. La gorge et le plexus se sont alors libérés avec des impressions de forces et de lumières intérieures au corps et qui sont allées avec une libération perceptible de la tension. Tout le groupe pouvait ressentir que quelque chose était transformé, l’atmosphère générale avait changé, s’était joyeusement allégée. Je n’ai pas eu besoin d’aller au bout du protocole de Bosnak et de demander à la rêveuse de juxtaposer les différentes sensations pour tenir tous les éléments subjectifs du rêve ensemble, la dynamique de transformation s’est enclenchée d’elle-même. On pouvait sentir qu’un étau venait de se desserrer. Ici, il faut souligner que le support du groupe est essentiel car le vécu du groupe donne une enveloppe objective, dans lequel l’inconscient vivant est reflété à la rêveuse, à son expérience intérieure. Quelques jours plus tard, comme je venais de lui demander la permission de parler de sa constellation dans ce blogue, elle écrit :

« La magie de la constellation en lien direct entre le ressenti des participants et le ressenti dans mon corps apporte une réelle alchimie qui harmonise la libre circulation de la Vie potentialisée en un feu d’Artifice où tous les possibles fusent comme l’eau féconde qui jaillit de la source. »


Les bénéfices de ce travail dans le déploiement d’un rêve sont remarquables et réclament des recherches plus approfondies. D’emblée, il y a une distanciation de la rêveuse d’avec son rêve qui prend vie devant ses yeux dans un théâtre symbolique. Elle fait face à l’inconscient du rêve qui, en prenant forme, devient partageable et symbolisable sans injonction ni directivité, dans un mode rodgérien. Le danger là, du point de vue du travail avec le rêve, serait d’objectiver les symboles c’est-à-dire d’en faire quelque chose d’extérieur, ou plus précisément de séparée, de la rêveuse. D’où le retour fréquent aux sensations corporelles de la rêveuse qui nous met en contact avec le mouvement intérieur du rêve au profond de la rêveuse, et permet finalement d’incorporer le rêve, d’en ancrer l’énergie dans le corps. C’est une démarche complémentaire de l’analyse, qui ne l’invalide pas, mais qui la complète et amène la compréhension du rêve à un autre niveau, plus cellulaire. Elle porte encore la rêveuse des semaines après, lui donnant un support sur lequel s’appuyer au travers des péripéties de la transition. Car le rêve est une réalité vivante.

Les ressentis corporels, et accessoirement émotionnels (mais ils ne priment pas), nous offrent des indicateurs extrêmement sensibles de la force des symbolisations dans un espace dégagé de tout filtre d’interprétation toute faite où les subjectivités et les singularités se conjuguent. Le symbole est compris comme une énergie. Sa représentation va, dans un certain contexte d’ouverture, créer une différence de potentiel et susciter par là-même un mouvement, une mise en jeu de l’énergie. La représentation dans le contexte du groupe offre un contenant qui permet d’accueillir toutes les émotions, dont les plus difficiles, en leur donnant la prise de terre du corps. L’accent n’est pas mis sur le processus de l’émotion mais sur celui du ressenti corporel : les émotions sont accueillies, reconnues, mais ce qui nous intéresse, c’est comment le corps réagit.. Robert Bosnak nous livre une clé en affirmant que la conscience a pour rôle non de comprendre mais de permettre aux différentes subjectivités constituant l’écosystème psychique de prendre conscience les unes des autres. Dès lors, des changements en profondeur tenant d’une réorganisation de l’écosystème psychique sont envisageables mais imprédictibles : comme souvent dans le travail avec les rêves, il s’agit de faire confiance à la dynamique globale d’actualisation du Soi, de laisser-faire « quelque chose de plus grand » en se gardant d’interférer avec une théorie ou un objectif particulier.

Au fond, les ingrédients de ce travail avec le rêve sont très simples. Il s’agit essentiellement de mettre en place un cadre contenant dans laquelle la symbolisation pourra se déployer dans un espace sécuritaire où toutes les subjectivités vont pouvoir s’exprimer, avoir leur place. Plus important encore que le cadre fonctionnel que j’ai décrit, qui pourrait être modifié de différentes façons et éventuellement transposé à un travail en individuel, c’est le cadre éthique qui est déterminant pour le déploiement du rêve en constellation. La personne qui facilite doit tenir l’espace comme on le fait en loges de rêves, c’est-à-dire dans une entière non-directivité, suivant simplement le processus en s’assurant que chaque subjectivité invoquée puisse s’exprimer, être entendue. On en revient à une des injonctions chère à Carl Jung : « do not interfere ! », n’interférez pas ! Cette approche éthique du rêve et du rêveur, toujours uniques, singuliers - offre un socle solide sur lequel s’appuient ressentis, émotions et besoins pour s’exprimer dans un cadre limitant. Alors l’indicible, l’insondable, trouvent des moyens de se dire, d’être entendus, accueillis sans jugement. 


* * *

Je remercie toutes les personnes qui ont participé à cette recherche et qui ont contribué à cet article. A noter que je donnerai une fin de semaine d'atelier sur les constellations de rêves en région parisienne les 26 et 27 octobre prochains. Pour plus d'information et inscription, voyez le flyer.

dimanche 28 avril 2019

Au-delà de l'interprétation des rêves


Texte de support de l’allocution présentée au colloque « Jung d’hier à demain » le 28 avril 2019.

En décembre 2013, alors que j’étais en train de lancer ce blogue, j’ai écrit déjà un article intitulé « au-delà de l’interprétation ». C’est intéressant de se relire après quelques années, histoire de vérifier qu’on n’a pas trop dévié de la route que l’on se traçait. Je me donne un satisfecit car en effet, j’ai au cours de ces six années dans une grande mesure essentiellement approfondi la démarche que je présentais alors. Dans cet article en particulier, je disais que le travail du rêve ne se résume pas, loin de là, à l’interprétation. J’y énonçais une prémisse fondamentale à mon approche qui est que le travail avec le rêve vise à rendre conscient le mouvement intérieur dont le rêve est l’écho, la figuration ou l’annonce. Si vous prêtez attention aux mots, vous verrez que je ne parle plus désormais du « travail du rêve » mais du « travail avec les rêves » car je suis passé d’une démarche classique où le conscient cherche extraire le sens des rêves comme s’il s’agissait d’un minerai inerte à la recherche d’une coopération avec la dynamique propre au rêve. Je parlais un peu rapidement de l’inscription du travail avec le rêve dans les quatre fonctions de la conscience décrites par Carl Jung. Je suggérais l’idée que l’interprétation du rêve relève surtout d’un exercice de la pensée, mais peut mobiliser aussi l’intuition et le sentiment, et jusqu’à la sensation, pour ouvrir « un espace dans lequel le rêve se déploie comme une nouvelle expression de notre totalité psychique ». Je souris en me citant moi-même car je reconnais dans mes mots une intuition qui m’a amené bien plus tard à parler de « déployer un rêve » plutôt que de l’interpréter, et qui était donc déjà en germe…
Si je peux faire un reproche à l’article que j’ai écrit alors, c’est certainement de m’en être tenu alors à de grandes généralités un peu abstraites. J’y ai pointé aussi une direction de recherche dans laquelle l’interprétation du rêve n’est qu’une première étape allant avec la métaphore du rêve comme un message. Dans un second temps, disais-je, le rêve ouvre un espace de relation avec l’inconscient que connaissaient bien les cultures chamaniques et que Jung a remis a remis à l’ordre du jour avec l’imagination active. C’est Robert Moss qui a selon moi fourni la métaphore s’appliquant à ce niveau de travail avec les rêves en proposant que ceux-ci aient pour fonction de nous rappeler que notre âme a des ailes. Enfin, il y a un troisième étage à cette fusée du rêve qui consiste à apprendre à méditer avec et jusque dans celui-ci, et c’est l’Orient qui nous invite alors à considérer que le rêve est là pour nous aider à nous éveiller. Ces perspectives restent entièrement actuelles mais ce n’est pas ce qui m’intéressera aujourd’hui. Je veux plutôt apporter un contrepoint pragmatique à ces grandes envolées en examinant comment le travail avec le rêve peut, au-delà de l’interprétation, s’inscrire dans le senti et en particulier dans le corps, c’est-à-dire dans la sensation. Pour cela, je vous parlerai entre autres des travaux de Robert Bosnak, un analyste jungien qui a récemment publié un livre intitulé Embodiement, ce qu’on peut traduire par « incorporation », ou « incarnation », et dans lequel il parle essentiellement de « Creative imagination », de l’imagination créatrice à l’œuvre dans les rêves.



Tout d’abord, il me faut dire que je n’ai rien contre l’interprétation des rêves, bien au contraire. C’est une démarche qui a beaucoup de valeur dans certains contextes, et qui a aussi, comme toutes choses, ses limites. Je serai bien en mal de dénigrer l’interprétation des rêves car je la pratique beaucoup, tant pour mes propres rêves que dans le travail individuel avec les personnes que j’accompagne. Je crois qu’il faut bien connaître le travail d’interprétation pour pouvoir envisager toute la portée de ce qui s’ouvre au-delà de l’interprétation des rêves. Ce n’est pas un hasard selon moi si ce sont des analystes jungiens – je pense à Robert Bosnak mais aussi au regretté James Hillman – qui élargissent le champ des recherches autour du rêve dans ses liens avec l’expérience intérieure. Je suis convaincu que Jung, s’il vivait encore, serait absolument passionné par le développement de ces recherches sur les rêves, non seulement chez les jungiens mais bien au-delà, depuis une cinquantaine d’années, c’est-à-dire depuis sa mort. Je l’imagine assez bien allant se former à l’approche gestaltiste avec Fritz Perl à Esalen, et discutant avec Eugène Gendlin des apports remarquables du Focusing comme façon de faire parler le corps en résonance avec le rêve. Outre ces deux approches qui n’ont rien à voir avec l’interprétation, il aurait sans doute étudié avec voracité la multitude de méthodes qui ont fleuri au cours du dernier demi-siècle dans le travail avec les rêves. Et même si beaucoup d’entre elles réinventent le fil à couper le beurre sans citer leurs sources, il aurait eu l’immense satisfaction de voir que le rêve est devenu un champ d’études à part entière pour de nombreux chercheurs, ouvrant toutes sortes de perspectives.
La question se pose : Jung, s’il vivait encore parmi nous, serait-il jungien ?
Ce n’est pas certain, en tous cas tout dépendant de l’acception que l’on donne à ce terme « jungien ». Il a plaisanté de son vivant sur le fait qu’il n’était pas jungien, lui, car il était Jung, et il n’a eu de cesse de dénoncer cette habitude que nous avons de nous regrouper sous une bannière, dans une cohorte ou une école, derrière un « grand homme » qui est censé ouvrir la route d’un bon pas tandis que nous marchons derrière en chantant des hymnes à sa gloire. Marie-Louise Von Franz nous mettait vertement en garde contre l’impossibilité de faire de la psychologie des profondeurs de Jung un machin collectif. Et tel que j’imagine Jung, je suis certain qu’il ne se serait pas mêlé à ceux qui lui construisent une statue et l’enterrent sous le papier. Il aurait continué inlassablement à chercher, à élargir les voies d’accès à l’inconscient et derrière celui-ci, à l’âme. Quant à ce qu’il aurait fait avec toutes ces approches de travail avec les rêves, il nous le dit dans quelques mots qui sont au cœur de ce que signifie encore aujourd’hui être jungien :
« Quant à l’interprétation des rêves, étudiez tous les livres et toutes les méthodes. Mais quand vous êtes devant un rêve, écartez-les car chaque rêve est unique, tout comme chaque rêveur est unique. »
En d’autres termes, avec Jung, si nous voulons lui être fidèles, nous devons donner la primauté à l’expérience intérieure sur toutes les théories, fussent-elles jungiennes. C’est l’unicité du rêve, et du rêveur, qui doit toujours être au centre. Pour le dire autrement, il y a toujours une approche créative dans le travail avec un rêve. Ce n’est pas une science, fut-elle psychologique, c’est un art, c’est-à-dire que c’est toujours un moment de création.
C’est un espace ouvert, toujours, à l’imagination créatrice.



Pour revenir un moment à l’interprétation des rêves, avant d’aller bientôt au-delà, il nous faut nous demander ce qui fait qu’une interprétation est juste, ou du moins valable. D’abord, il faut clairement distinguer l’interprétation d’un rêve d’une explication de ce dernier. Les novices en travail avec les rêves tombent souvent dans ce travers en forme de « j’ai rêvé de monstres parce que j’ai vu un film d’horreur hier soir ». Oui, mais qu’est-ce que cela dit de ta vie intime ? Quel est le message du rêve ? Il n’a sans doute rien à voir avec le film, et en fait, la recherche d’une explication apparaît comme une façon d’esquiver le rêve, de le ramener à du connu. Or la règle d’or, c’est que le rêve nous dit toujours quelque chose d’inconnu, d’inconscient. C’est ce qui rend le travail avec nos propres rêves particulièrement difficile, car nous aurions bien sûr tendance à tourner en rond dans ce que nous croyons connaître de nous-mêmes. Il n’est pas facile du tout d’ouvrir en nous-mêmes la porte à l’inconscient ; un réflexe mental nous ramène toujours au connu. Nous avons donc bien souvent besoin de l’aide d’autrui, même quand on a vingt années d’expérience du travail avec les rêves, car le message du rêve est écrit dans notre dos. Un regard bienveillant peut aider donc à, sinon le déchiffrer, du moins l’entrevoir...
Cependant, la difficulté de l’interprétation, c’est qu’il est bien rare que les interprètes soient entièrement unanimes. Chacun colore nécessairement l’interprétation qu’il propose, aussi objective se veut-elle, de ses préjugés et ses projections, de son inconscient. La prétention à l’objectivité de l’interprétation peut même confiner à la tentative de prise de pouvoir sur autrui et c’est ce qui a conduit nombre de praticiens à la rejeter. C’est, pour reprendre la notion jungienne de « psyché objective », la psyché qui est objective, non le praticien. Le rêve est objectif dans le langage des images, mais l’interprétation en est toujours une reformulation subjective dans un autre langage, qui l’amoindrit. La tentation est forte de « croire savoir », et cependant, de fermer l’horizon à tout ce que l’on ne sait pas. On tombe volontiers dans ce piège chez les jungiens aussi, avec des interprétations renforcées par tout un jargon conceptuel auquel peu comprennent goutte. Comme disait James Hillman, on glose sur le Soi et en passant, on vous assène des millénaires de monothéisme judéo-chrétien qui passent comme une lettre à la poste, ne sont jamais remis en question. Bref, dès que l’interprétation tend à soutenir d’une façon ou d’une autre une position d’autorité, on peut être certain qu’on trahit au moins en partie le rêve. En effet, le rêve amène toujours du nouveau, de l’inconnu, de l’inconscient. Et c’est un des énoncés majeurs de Jung que d’avoir mis en lumière que non seulement le rêveur est inconscient du sens du rêve, mais aussi l’analyste. Si ce dernier croit savoir pour le rêveur, il se fourre nécessairement le doigt dans l’ œil, il tombe dans le piège du « ce n’est que »...
Dans cette perspective, on peut comprendre ce que disait Jung quand il affirmait que le travail d’interprétation ne trouve sa pleine valeur que dans le contexte de l’analyse, c’est-à-dire d’un dialogue soutenu autour d’une série de rêves qui offrent un fil conducteur tant à l’analyste que l’analysant. Alors, l’interprétation qui est toujours une approximation est corrigée , amendée par le rêve suivant. C’est alors un dialogue dans lequel les deux partenaires humains reconnaissent leurs limites face à l’inconscient, et auquel se mêle un Tiers, la source des rêves, qui amène toujours de nouveaux éléments pour élargir l’horizon conscient des protagonistes. Heureusement, disait Von Franz, l’inconscient veut que je comprenne le rêve, sinon comment y parviendrais-je ? L’interprétation est le fruit d’une collaboration avec l’inconscient qui veut devenir conscient, et c’est parce qu’il le veut qu’il s’est manifesté dans un rêve. Mais cette analyse, cette écoute des rêves, ne peut avoir qu’une visée et c’est celle de l’effacement de l’analyste pour que s’instaure un dialogue direct entre le rêveur et la source des rêves. Au fond, tout ce travail d’interprétation des rêves est pédagogique et vise à aider le rêveur à établir une relation intime avec lui-même, et surtout avec l’inconscient en lui. Là encore, c’est l’exemple de Jung que nous sommes tôt ou tard amenés à suivre quand il répondait en riant à Von Franz, venue le consulter pour un rêve : « mais vous savez, moi, je n’ai pas de Jung pour interpréter mes rêves ! ».
La clé du travail avec les rêves, nous la connaissons bien et nous n’insistons jamais assez dessus, c’est que seule la personne qui rêve peut connaître le sens de son rêve. Dès lors, le travail de l’interprète ou de l’analyste relève de la maïeutique, c’est-à-dire de l’art d’accoucher les bébés et les vérités. Il s’agit moins dès lors d’expliquer le rêve que de le questionner, et de l’amener jusqu’au point où ce que le rêveur ne sait pas encore qu’il sait, mais qui se dit tout de même dans le rêve, devient une évidence. Ce qui est intéressant, c’est que c’est une évidence sensible. Il y a un déclic au moment où l’élément de conscience dont le rêve était porteur devient conscient. Un « ah ah ! ». Et tant qu’il n’y a pas ce « ah ah ! », c’est qu’on n’y est pas. Le point important que je veux souligner là, c’est que ce n’est jamais une compréhension uniquement intellectuelle. La gestalt parle du « message existentiel » du rêve. On cherche idéalement à le formuler en une phrase, qui peut tenir de « le rêve me rend conscient que... ». Le message existentiel n’est pas nécessairement l’interprétation symbolique du rêve mais plutôt là où il veut amener le rêveur. Une amie a ainsi rêvé, à la veille d’un rendez-vous difficile, que le sol s’ouvrait sous ses pas et que de la lave en sortait. Elle courait avec ses enfants, à qui elle remettait un nécessaire de survie en entendant des coups de feu autour d’elle. L’interprétation du rêve pouvait difficilement dépasser le constat de l’insécurité, mais un travail d’écoute des subjectivités associées aux différents éléments du rêve l’a rapidement amenée plus loin. La lave s’est révélée être sa propre vitalité, et le message existentiel du rêve était qu’elle pouvait trouver sa sécurité à l’intérieur d’elle-même, en contrepoint donc de l’interprétation centrée sur l’insécurité.
L’extraction du message existentiel n’est donc pas qu’une question de sens ou de signification, de sémantique d’un système de signes. L’interprétation, si elle veut aller au cœur du rêve, ne peut se limiter à un exercice de la fonction pensée soutenue par l’intuition ; elle doit tenir compte aussi du sentiment et de la sensation. Et quand elle touche juste, il y a toujours une émotion, au sens d’une énergie en mouvement ; il y a un mouvement intérieur. Au fond, l’interprétation, quand elle est juste, nous emmène immédiatement au-delà de l’interprétation : dans la vie, dans l’émotion. Elle réclame une mise en acte, que nous en tirions des conséquences, que nous l’incarnions. C’est tout le problème de l’âme, ça : l’incarnation. S’incarner sur terre, dans la terre. Arriver dans un corps, le mettre en mouvement. Vivre. Dans la tradition jungienne qui ne se perd pas, on propose de chercher à incarner le rêve qui a été compris dans l’action, qu’il s’agisse d’une décision prise en conscience du rêve (un rêve ne choisit jamais pour nous) ou d’un geste rituel, simplement symbolique, pour dire « j’ai entendu, je remercie et je prends au sérieux ». Toni Wolff était réputée pour renvoyer ses analysants quand ils venaient la voir sans avoir fait quelque chose en réponse au rêve analysé dans la séance précédentes. Jung montrait parfois la porte à des patients qui ne tiraient pas de conséquences de leurs rêves.

Cependant, la recherche montre qu’on peut travailler à l’incarnation du rêve bien en amont de l’interprétation, ou indépendamment de celle-ci. La Gestalt a cherché avec brio, entre autres approches en donnant voix aux composantes du rêve, à entrer directement dans sa dimension émotionnelle. Le Focusing aide à faire dialoguer le rêve et le corps au travers des sentis. Comment, d’un point de vue jungien, intégrer au mieux les fonctions sensation et sentiment au travail avec le rêve ? Mais c’est là que la publication des travaux de Robert Bosnak sur ce qu’il appelle « l’imagination incarnée » (embodied imagination) a attiré mon attention, car il amène à une conception renouvelée du rêve et du travail avec celui-ci, en l’incarnant d’une façon très directe dans le senti du corps. En s’appuyant sur l’imagination créatrice de Henri Corbin et sur la neurologie qui relie le rêve aux facultés d’appréhension de l’espace, Bosnak propose d’approcher le rêve comme un système écologique de multiples subjectivités qui s’expriment dans la corporalité.
On retrouve quelque chose de la radicalité de James Hillman, qui a été son analyste, dans la démarche de Bosnak. Là où Hillman a dénoncé la conception du Soi de Jung comme étant « le visage psychologique du monothéisme », réintroduisant ainsi un polythéisme archétypal, Bosnak brise le monopole de la subjectivité par le moi de rêve. Il applique la théorie des systèmes au rêve pour faire ressortir le fait que ce dernier est constitué de multiples soi, qui ont tous leurs caractéristiques propres en terme de ressentis, tant émotionnels que corporels, et qui forment un ensemble cohérent ayant sa logique interne. Et comme tout système, s’il est alimenté en énergie, il arrive à un moment critique de transition de phase qui l’oblige à se réorganiser à un plus haut niveau de complexité. C’est précisément la caractéristique des écosystèmes de se réorganiser ainsi, au travers de crises. Dans le cas du rêve, il semble dans cette perspective que le rôle du conscient soit de faciliter la communication entre les différentes subjectivités, et qu’elles deviennent conscientes les unes des autres. Le moi est amené à saisir qu’il y a d’autres voix autonomes qui parlent en lui, ou plutôt en soi, et dès lors une réalité psychique plus large que celle du moi ressort de l’ensemble. Du point de vue jungien classique, on pourrait dire que le Soi est manifesté par la totalité du rêve, et donc éclairé de l’intérieur par la conscience mutuelle des subjectivités. Sous l’angle neurologique, il ressort que le rêve est constitué de plusieurs lignes narratives simultanées, qui sont l’équivalent de multiples schémas (patterns) déployés dans l’espace parmi lesquels la conscience doit s’orienter. Le travail avec le rêve consiste donc dans cette approche en prendre conscience de ces lignes narratives parallèles et les relier, les mettre ensemble et regarder ce qui en émerger de façon créative.
Il n’y a plus alors une seule ligne narrative, une seule interprétation du rêve. Tout à coup, on entend le mot « interprétation » comme en musique, quand un instrument interprète une partition. Il y a autant de lignes narratives, de récits du rêve, qu’il y a d’éléments dans le rêve, et quelque chose qui va au-delà de l’interprétation émerge de l’ensemble.

Dans son livre « embodiement », Robert Bosnak donne plusieurs exemples dans lequel le rêveur est invité, dans un état hypnagogique qui lui permet de revivre son rêve, à ressentir les postures et les physiques, le senti émotionnel, qui peuvent être associés avec un élément du rêve. On retrouve ici la distinction essentielle entre imaginatio vera (imagination vraie) et affabulations. Par exemple, il y a un ours qui traverse la salle de l’hôpital où se trouve le rêveur. Que ressent-il, l’ours ? Qu’est-ce que c’est, d’être cet ours dans une salle d’hôpital ? Qu’est-ce que cela goûte ? Il s’agit, nous dit Bosnak, de laisser une intelligence étrangère, ici celle de l’ours, entrer en nous. Dans le cas qu’il présente avec l’ours, la question a été posée trop tôt au rêveur : « que sent l’ours ? » et la réponse a été « je pense que l’ours est très curieux. Il regarde autour de lui. Il se demande où il est. Très curieux. ». La caractéristique de l’imagination fantasmagorique, c’est qu’il n’y a pas de relation aux sens. C’est une pensée à propos du senti, non le senti lui-même. Quand le rêveur a été ramené au senti de l’ours, c’est un tout autre son de cloche qui s’est présenté : tout ce que l’ours voulait, c’était sortir. Toute l’attention de l’ours était concentrée sur la porte ouverte, la possibilité de sortir au plus vite. Le travail avec l’imagination créatrice réclame de prendre le temps de rentrer en relation avec les images. Alors, nous dit Bosnak, ce ne sont pas les images qui sont en nous, c’est nous qui sommes dans les images.
Il propose un autre exemple qui différencie bien son approche de l’imagination active de Jung. Une rêveuse, qui prenait un cours en imagination active, a rêvé qu’elle était dans un hall rond de marbre et qu’elle descendait quelques marches avant de se réveiller. En imagination active, elle a poursuivi le rêve, trouvant en bas des marches un cellier où elle a trouvé plein de belles choses utiles, des ressources. Bosnak lui a proposé de revisiter son rêve dans un état hypnagogique, dans cet espace entre la veille et le sommeil où les images coulent sans que nous perdions conscience de l’environnement. Et il l’a invité à descendre marche après marche, en prenant tout le temps de ressentir ce qui se passait dans son corps, jusqu’à ressentir la distribution du poids dans son corps en descendant lentement. Plus on enregistre de détails, plus on va lentement, nous dit Bosnak, car la conscience doit se concentrer sur beaucoup de détails d’incorporation en même temps. Le point intéressant, c’est que lorsqu’elle est arrivée enfin en bas de l’escalier, que son orteil a touché le marbre, elle a ressenti un grand effroi traverser tout son corps en remontant de son doigt de pied. Elle était terrifiée de descendre et d’aller plus loin. Elle a contacté une peur paralysante de descendre, qui est sans doute ce qui l’a réveillée. Cela n’invalide pas l’imagination active : ces ressources qu’elle y a trouvé l’ont sans doute aidée à aller sur le fond du rêve, mais celui-ci s’est avéré finalement beaucoup plus incarné que ce que l’imagination active, sans être bridée par l’exigence de prêter attention au senti corporel, pouvait amener à la conscience. Le corps comme voie royale d’accès au rêve !
Un autre exemple remarquable nous présente un rêveur qui s’interroge sur son avenir au travers d’une recherche d’emploi. Il rêve de quatre personnages, dont il est autour, d’une table avec un menu offrant un seul choix, qui lui semble inintéressant et trop cher. Une interprétation symbolique s’en tient volontiers à dire que le rêve répond directement à son interrogation en lui disant qu’il n’a pas le choix, même si cela ne lui plaît guère. Mais pourquoi le rêve dispose-t-il quatre personnages autour de la table si les choses sont si simples ? L‘exploration en profondeur du rêve a conduit à aller ressentir tant corporellement qu’émotionnellement les quatre subjectivités en collectant les indicateurs corporels caractéristiques de chacune d’elle. Dans la jambe droite un élan à se lever et à partir, dans la jambe gauche la faiblesse et l’incapacité de bouger, dans la colonne vertébrale la force intérieure, dans le sternum la tristesse… Après le travail de patiente récolte des ressentis, Bosnak a demandé au rêveur de ramener tous ces ressentis simultanément dans le corps, de les tenir ensemble. Le fait remarquable est que ce dernier, après avoir gardé les ressentis en conscience un moment, a indiqué soudainement qu’il ne ressentait plus rien. Mais c’est quoi, de ressentir ce rien ? A encore interrogé Bosnak, et le rêveur a indiqué ressentir un corps complètement différent de celui dans lequel il se trouvait précédemment. Il était dans un corps plus grand, plus vaste, et dans lequel il se sentait en confiance. Même sa voix avait changée, a relevé Bosnak, et son attitude intérieure vis-à-vis de sa recherche d’emploi s’est avérée s’être transformée de façon durable. On peut dire que le rêve l’avait amené à établir une nouvelle relation sensible à la vie sans avoir amené de réponse immédiate à ses questions, mais que dès lors il n’y avait semble-t-il plus de problème…
Le travail de Robert Bosnak ouvre des perspectives importantes pour le développement du travail avec les rêves dans une direction intégrant les quatre fonctions de la conscience. Sa méthode de « l’imagination incarnée » est particulièrement précieuse pour approfondir un rêve clé. Elle ne s’oppose pas aux méthodes habituelles d’interprétation ni à l’imagination active mais elle les complète. Son livre est riche d’exemples qui touchent à différents champs d’applications, dont le théâtre et le travail avec les traumatismes. Il en ressort que le travail avec le rêve est toujours un exercice d’imagination créatrice. Cela vient rencontrer mes propres recherches dans un contexte assez différent, qui est celui des cercles de rêves, ou de ce que j’appelle les loges de rêves, où l’on travaille en-deça de l’interprétation : nous déployons le rêve en de multiples facettes. Nous faisons, en termes jungiens, de l’amplification : nous utilisons simplement la résonance subjective des images de rêves dans le sentiment et l’intuition surtout, en assumant que la plupart de celles-ci sont des projections, mais en pariant sur le fait que le cercle sert alors d’accélérateur de particules de rêve. En effet, le mouvement intérieur du rêve, dans le senti du rêveur, est stimulé par les différents angles et questionnements qui lui sont proposés, généralement surprenant, et il est fréquent que la signification profonde du rêve, qui ne s’exprime pas nécessairement en mots, émerge comme si elle avait été énergétiquement alimentée jusqu’à devenir une évidence dans le senti. Tous ces éléments vont dans le sens de mettre en lumière la nature énergétique du rêve, qui est moins un message qu’un élan de vie cherchant à s’incarner, à s’éprouver, à se vivre. C’est aussi ce qui justifie une amplification du rêve par le chant spontané, la danse, ainsi que par les constellations de rêves, dans lesquelles les multiples subjectivités sont ressenties par des représentants.
Comme dit Robert Bosnak : « l’amplification ne mène pas à la compréhension directe, mais à un processus de fermentation qui amène des images-signaux subliminaux à se renforcer, leur permettant d’émerger au-dessus de la surface de la cognition ».

Pour conclure, je vous proposerai un dernier exemple qui illustre comment ce travail avec le senti corporel et émotif vient compléter l’interprétation, l’élargit. C’est un rêve amené par un jeune homme engagé dans la voie des rêves et passionné par Jung qui s’interroge sur son avenir. Au cours d’un stage de travail avec les rêves au cours duquel il découvre son aisance et son plaisir à parler des sujets qui lui tiennent à cœur, il rêve :
« Je suis dans un aéroport. Je rentre d’un long voyage. A l’arrivée, une jeune femme, peut-être une journaliste, me demande une interview sur l’alchimie. Je lui répond que je ne me sens pas prêt, cela me semble trop tôt. Deux jeunes maghrébins qui pratiquent la pêche, qui sont là avec leurs canne à pêche, me disent que pourtant j’ai les clés. Ils me font comprendre que j’ai les clés car j’ai compris dans un traité alchimique l’ordre du processus, en remettant dans l’ordre les paragraphes du traité, ce qui est subtil. Je leur répond que j’ai compris l’ordre du processus intuitivement, mais pas entièrement pour l’expliquer. Ils me répètent: pourtant tu as les clés. Je suis surpris de constater dans le parking de l’aéroport que beaucoup de gens sont perdus. Ils ne retrouvent pas leurs voitures, tout en pensant et me disant que c’est moi qui suis perdu. Moi, je sais où ma voiture est garée et la police m’aide en me donnant le nouveau code pour démarrer la voiture. Ce code est: 10.
Dans ma voiture, j’ai un bébé. Au début je conduis puis je laisse le volant à une jeune femme car le plus important pour moi, c’est de m’occuper et de protéger le bébé. Deux chiennes surveillent aussi le bébé avec moi.
Le rêve me dit: Voici le titre de ton rêve: « Le musée hermétique ». »
J’ai souri en entendant ce rêve car j’ai pensé au colloque en me disant : voilà donc un rêve fort jungien. Le rêveur y est interpellé par l’Anima qui lui demande de parler d’alchimie mais il ne sent pas prêt. Les maghrébins sont associés aux exclus, à de gens de peu de culture, ce qui va bien avec la façon dont le rêveur se considère lui-même : comme manquant de culture pour parler de ces choses. On retrouve là cependant l’archétype du Pêcheur qui remonte des poissons de sens de l’inconscient et les maghrébins soulignent qu’il a compris la nature (l’ordre!) de l’Œuvre. Mais le doute est là, qui exige d’être capable d’expliquer rationnellement l’intuition profonde. Cependant, il retrouve au terme de ce long voyage sa voiture, qui a changé précise-t-il, tandis qu’il constate combien les gens sont en général perdus, ne savent pas conduire leur vie. Il n’a pas à s’inquiéter : les forces de l’ordre sont là pour lui donner le code, qui en langage du Yi-King (hexagramme 10) dit simplement : « en marche ! » Et il revient donc d’un long voyage maintenant riche d’une nouvelle vie, symbolisée par le bébé, que protègent deux chiennes, symboles d’un instinct psychopompe, tandis que l’Anima conduit son existence. Le Musée hermétique nous ramène à la chaîne d’or dont il est un des héritiers et à la Muse qui l’inspire. Il est facile de parvenir à une interprétation mettant en lumière comment, bien qu’il doute, il est conduit par l’inconscient, ou dirons-nous le Soi. Mais cela n’apporte pas grand-chose au rêveur qui entend bien le message mais n’arrive pas à y croire, pour qui cela ne s’incarne pas.
Nous sommes passés tranquillement à travers tous les aspects subjectifs du rêve. En posant le pied dans l’aéroport ; le rêveur s’en senti oppressé et nous avons pris cette oppression comme guide en observant comment elle évoluait au cours du rêve. La jeune femme journaliste a amené une énergie d’ouverture qui a mis en lumière la fermeture, mais non totalement du rêveur. Les maghrébins ont commencé à amener de l’aisance, de la décontraction, tandis que le ressenti du bébé en est un de bien-être, de tranquillité qui contraste avec son oppression. Lex deux chiennes insufflent un sentiment de sécurité car elles feront tout ce qui est nécessaire pour protéger cette nouvelle vie, et il apparaît enfin que la jeune femme qui conduit sait exactement ce qu’elle fait. Nous avons noté lors de l’interprétation l’inversion qui veut que le rêveur soit sur le siège arrière tandis que l’Anima conduit, alors qu’on aurait pu penser que la position souhaitable pour le conscient soit exactement l’inverse. C’est exactement ce point d’incongruité qui s’est révélé être le point crucial du rêve. Le rêveur, en allant dans son ressenti, a touché à l’inconfort dans lequel cela le mettait d’être conduit. Il a ensuite maintenu tous les ressentis ensemble, exactement comme le recommande Bosnak. Il ne s’est rien passé d’abord. Et puis il m’a indiqué qu’il s’était allongé sur la banquette arrière de la voiture avec le bébé sur la poitrine, qui s’était endormi, et qu’il avait décidé de faire confiance. La tension entre la confiance requise par l’Anima qui conduit et le doute légitime du rêveur est allée à son paroxysme. Et puis le rêveur m’a parlé d’une curieuse sensation énergétique, à peu près indescriptible, comme d’écoulement du rêve dans un flot qu’il a figuré comme des vaguelettes avec les mains, et il m’a dit qu’il savait qu’elle allait amener le bébé dans une maison dont il avait pris possession dans un autre rêve. C’est le fait qu’il me parle de la sensation qui m’a permis d’être bien certain que le message du rêve s’incarnait enfin. Et en effet, dans les jours qui ont suivi, il m’a confirmé se sentir « porté par ce senti du courant en mouvement » et que l’exercice avait « posé une base en [lui] pour faire confiance. »