Aucun message portant le libellé Eckhart Tolle. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé Eckhart Tolle. Afficher tous les messages

mercredi 14 mars 2018

Rêves d’éveil


J’ai la chance d’avoir un ami moine. Il m’a communiqué des rêves et un témoignage de première main sur l’expérience d’éveil qu’il a vécu, et qui est directement liée à ces rêves. Il semble que l’éveil, quand ce n’est pas une vaine spéculation sur la nature du Soi, ait directement partie liée avec les rêves. D’après moi, cela va avec le fait que l’étude du rêve nous révèle la nature même de la conscience, ou plus précisément du mental qui génère les images, non seulement des rêves nocturnes mais aussi du « rêve partagé » que nous appelons la réalité (ordinaire). Le terme même d’ « éveil », qui nous vient de l’Orient et plus précisément de la réalisation du Bouddha (L’Éveillé), est lui-même une métaphore qui pointe que nous vivons en fait dans un état de sommeil hypnotique. Nous sommes dans une grande mesure hypnotisés par les histoires que nous nous racontons, l’interprétation que nous faisons de la réalité. Ainsi, nous nous perdons dans beaucoup d’idées et de fantasmes à propos de l’éveil…

Je poursuis depuis longtemps une enquête sur les relations intimes entre les rêves et l’éveil, ou comment le Soi émerge à la conscience en rêve. Je laisse à celles et ceux que ça intéresse la discussion consistant en savoir s’il s’agit du Soi selon Jung ou selon Sankara, ce qui relève pour moi de la vaine théorie qui entretient finalement le sommeil de la conscience. Ce qui m’intéresse, ce sont les images vivantes du Soi et comment il/elle s’incarne car ces images nous communiquent quelque chose au-delà de ce que nous pouvons en comprendre. J’ai déjà raconté comment Daniel Odier explique qu’il s’est éveillé en rêve, sans que j’ai connaissance du détail de son rêve. Une autre éveillée, Betty Quirion, a publié sur Internet un rêve d’éveil dont j’ai conservé copie, fort heureusement puisqu’elle l’a retiré de son site. J’accumule les témoignages qui illustrent ce lien entre rêves et éveil, et si vous avez vous-mêmes un rêve à me communiquer à ce sujet, n’hésitez pas. Je vous en serai très reconnaissant.

Le récit que m’a communiqué frère Pierre est particulièrement précieux sur ce point. Voici les deux rêves qu’il m’a transmis en me demandant si je pouvais lui en proposer un éclairage :

Je me suis retrouvé dans une grande pièce blanche sans mur en fait avec un vieil homme en face de moi et une table entre nous sur lequel était deux cristaux, un violet et un bleu et j’ai comme su que je devais en choisir un alors j'ai pris le violet aussitôt j’ai vu 3 portes que j’ai traversées. Je me suis retrouvé sur le bord de la rue ou j'habitais quand j'étais enfant à Jonquière et j'ai pointé le cristal violet sur une femme qui passait devant moi et un chapeau de lumière est apparu sur sa tête et elles s'est mise à chanter et danser ensuite j’ai pointé le cristal vers le ciel et je me suis envolé en voyant des paysages de la terre et j'ai été dans l'espace en direction de la planète Vénus. En arrivant devant Vénus, elle est devenu un visage de femme qui changeait tout le temps et qui m'a parlé mais pas avec des mots, c'était comme une vibration et je me suis réveillé…

ensuite le lendemain :

Je marchais dans les rues de Jonquière avec ce qui me semblait être le pape a côté de moi, et on a monté la rue Monfort et là où est d'habitude le McDonald, il y avait la Basilique Saint-Pierre de Rome. Et on a passé par derrière et il y avait une petite porte secrète et en entrant j'ai vu plein de livres anciens et dans le fond il brillait en vert la croix ansée égyptienne Ankh et je me suis réveillé.

Frère Pierre se présente comme un homme qui était aux prises avec de multiples addictions et qui a sincèrement désespéré. J’oserai dire, en référence à un article que j’ai posté en juin dernier dans ce blogue, qu’il est allé au-delà du désespoir. L’enfant sensible qu’il a été a grandi dans un climat de terreur qui l’a amené à se refermer sur lui, au point d’être incapable de créer des liens d’amitié autour de lui. À l’âge de 8 ans, il a commencé à penser qu’il vaudrait mieux pour lui être mort. À partir de l’âge de 12 ans, il a commencé à consommer de la drogue, ce qui l’a sans doute sauvé de la folie ou du suicide, selon ses propres mots. Il a ainsi poursuivi un processus d’autodestruction jusqu’à l’âge de 30 ans pour arriver finalement à un point, en 1998, où même la drogue ne suffisait plus à « geler » l’angoisse constante qui l’habitait. Et c’est au moment où il a pensé mettre fin à ses jours que quelque chose, en réponse à une prière qui venait du fond du cœur, s’est ouvert.

Frère Pierre raconte : « En 1998, novembre, alors que je m’apprêtais à me passer la corde au cou, et dans la plus grande détresse, j’ai lancé un cri du cœur à l’univers, à Dieu, en menaçant de me suicider s’il ne se passait pas quelque chose, une preuve de l’existence d’une intelligence supérieure qui donnerait un sens à ma vie. »

C’est alors qu’il s’est passé quelque chose d’extraordinaire :

« Je n'ai pas eu le temps de finir ma phrase. Ce fut comme un éclair de lumière qui entra par la tête et descendit tout le long de ma colonne vertébrale et rendu en bas j'ai senti un volcan exploser en remontant. Tout mon être était électrocuté par cette lumière qui me faisait vibrer dans tous les niveaux de l'être et me parcourait le corps d'une jouissance absolue. Mon cœur qui depuis toujours était dans la tristesse et la souffrance , tout d'un coup sentait une fontaine de bonheur qui jaillissait de l'intérieur et dans ma tête il y avait cette lumière , qui était comme un aimant en la regardant elle m'a aspiré de l'intérieur. J'ai perdu la notion de « moi » en tant qu'individu, la notion de temps ou d'espace. Il n'y avait plus que cette lumière sans rien d'extérieur; une lumière de plénitude d'être, de conscience. Ensuite, dans cette lumière, j'ai vu se former l'univers et ensuite les cellules de mon corps, c’est alors que j'ai tout compris que tout était un et relié, que tout était le même être manifesté en chacune de ses parties reflétant d'une manière unique l'ensemble. Une profonde communion avec tout ce qui m'entourait, le monde extérieur dansant dans la résonance et la synchronicité a mon intérieur. J'ai senti plus grand que moi qui vivait à travers moi, une présence et un amour qui était en moi et tout autour de moi, se révélant comme le SOI même que j'étais. Cela a changé ma vie et j'ai entrepris ensuite un long voyage de travail sur moi et une quête spirituelle. »


Selon les termes usuels, on peut dire que frère Pierre a alors vécu un éveil spontané de la kundalini qui s’est accompagnée d’une Expérience de Mort Imminente (EMI).

« J’ai été pénétré par une lumière tellement forte que tout mon être était en extase et cette lumière m’a sorti de mon personnage. Il n’y avait plus que la lumière. J’étais lumière dans la lumière. »

Ce personnage dont frère Pierre est sorti, c’est ce que nous appelons le « moi », la fiction d’une identité séparée qui aurait une histoire personnelle, un père et une mère, etc. C’est la prison dont Cela qu’il est, et qu’il n’a jamais cessé d’être, s’est enfin échappé, comme rejetant un vieux vêtement qui ne servait plus à rien…

Frère Pierre a depuis lors suivi un long chemin de travail sur lui, qui l’a conduit en particulier à expérimenter la méditation vipassana, pour se libérer de ses dépendances. Je le laisse expliquer ce qui s’est passé par la suite :

« 16 ans plus tard, alors que je méditais, j’ai reçu coup sur coup 4 décharges de lumière entrant par la tête et dans les jours qui ont suivi, je suis entré dans un processus me conduisant à ancrer cette lumière dans le corps. Je vis cela de façon continue depuis plus 3 ans. C’est cet appel à me consacrer totalement à cette lumière qui m’a fait aller dans un monastère. J’ai réalisé que la plus grande résistance à cette lumière était ma propre personne qui ne voulait pas s’abandonner totalement. Il me fallait donc dissoudre ce faux moi pour faire naître l’homme nouveau.

La vérité de cette lumière est au-delà des croyances et des religions. Mais chacune d’elle en témoigne à sa manière et j’ai reconnu en cette lumière le Christ, non pas en tant qu’un individu séparé mais comme la réalité spirituelle de tous. C’est une lumière qui s’incarne peu à peu à travers moi en me libérant de tout ce qui est illusoire. Je laisse la lumière faire son œuvre à travers moi et je m’abandonne à ce qui se déploie de façon continue. C’est un chemin de dépouillement de la personne et de toute possession, dans le désert du silence et de la solitude tout en abandonnant sa volonté personnelle au Christ de façon à devenir l’expression de cette lumière, de spiritualiser le corps et de transformer le monde extérieur par notre propre changement intérieur. »

J’ai demandé à Pierre la permission d’exposer ses rêves et nos échanges car je crois qu’il peut y avoir là quelque chose d’utile à celles et ceux qui désespèrent. Je m’intéresse depuis longtemps aux phénomènes d’émergence spirituelle et j’ai le privilège, par ma position d’attrapeur de rêves, d’avoir entendu de nombreux récits qui vont dans le même sens. Il n’est pas rare que les gens qui vont au bout de leur désespoir voient soudain une nouvelle perspective s’ouvrir. Cela nous ramène au fait qu’il y a quelque chose dans le fond de l’Être qui nous aime et qui répond lorsqu’une prière sincère vient du fond de notre cœur. Je crois que c’est important de le dire, ne serait-ce que pour que les personnes qui se droguent et désespèrent sachent qu’il y a un espoir au bout du tunnel, et que celles qui ne sont pas affligées par de tels tourments retiennent leurs jugements à l’endroit de ces désespérés.

Quand nous désespérons, nous pouvons nous demander à quoi veut nous amener ce désespoir, où nous emmène-t-il si nous allons au fond de ce trou noir. Eckhart Tollë, Byron Katie, et de nombreux autres rapportent que leur éveil s’est produit « au fond du trou », quand leur égo a définitivement été vaincu. Jung disait que notre angoisse, bien souvent, n’est pas notre mais est celle du Soi qui n’en peut plus d’être pris dans les limites de notre égo et de l’espace-temps. Alors, il a tendance à les faire exploser, ces limites, de toutes les façons possibles. Il disait aussi que « toute rencontre avec le Soi est une défaite pour le moi ». On peut renverser la proposition : pour que le Soi apparaisse, il faut que le moi soir défait, se défasse. Mais alors, faut-il désespérer pour s’éveiller ? Pas nécessairement, mais il semble, comme le dit la tradition, qu’il faille le vouloir avec la même intensité qu’un homme en train de se noyer a besoin d’air.

 C’est dans ce contexte que frère Pierre a reçu ces rêves, plus réel que la réalité ordinaire. Voilà ce que je lui ai répondu quand il m’a demandé une interprétation sur la base des éléments que je viens d’indiquer :

« Ce sont, dis-tu, des rêves « plus réel que le réel » et je t’entends bien. Dans la tradition, on appelle de tel rêves des « rêves de clarté », qui parlent de la réalité de l’âme, en effet plus réelle que celle du moi – ils viennent directement de la Source dont ils manifestent la présence dans ta vie. Ils parlent de ton destin spirituel.

Le premier rêve dit qu’à partir du moment où tu choisis la vie spirituelle (le cristal violet), tu entres en contact avec une dimension d’amour infinie qui s’est manifestée au cours des âges comme la Face Féminine du Divin. Le vieil homme représente sans doute « la vieille âme » en toi, c’est-à-dire peut-être l’héritage de nombreuses existences qui te permet de faire un choix entre deux niveaux d’être : le bleu, qui est symbolique je pense ici du mental, et le violet, qui unit le bleu et le rouge (féminin et masculin), et renvoie au 6ème chakra, à la vision spirituelle. Cette pièce blanche pourrait bien représenter ta vie, qui est sans séparation, ouverte sur l’immensité…

Ce cristal violet te permet de guérir quelque chose qui est représenté par cette femme qui marche sur la rue de ton enfance. Tu la connectes à la lumière, et voilà qu’elle danse et qu’elle chante. Et puis voilà que, pointant ce cristal vers le ciel, tu t’envoles – tu vas au ciel dans cette vie et tu rencontres Vénus, la déesse de l’Amour. On l’appelait aussi Lune-Soleil, c’est-à-dire qu’Elle unissait en elle le Masculin et le Féminin dans une figure féminine. Pour moi, tu rencontres là la grande Féminité sacrée, celle qui tend maintenant à s’incarner comme le pendant féminin du Christ.

Vois mon article : « Celle qui vient » pour plus de détail sur le sens de cet archétype.

Le second rêve montre que ton chemin passe en effet par l’Église : tu chemines en compagnie du pape. Mais il s’agit pour toi d’aller chercher les secrets cachés par l’Église : la porte arrière de Saint-Pierre de Rome symbolise un accès à l’Inconscient de la tradition chrétienne. Tu as accès intérieurement à une profonde connaissance (les livres anciens) et surtout, encore une fois, à un symbole très ancien de cette grande Féminité sacrée, une version de la Croix qui est bien antérieure à celle de l’Église. Elle renvoie à une Passion est mythologiquement antérieure à celle du Christ puisque la croix ansée est un attribut de la grande Isis, épouse du divin Osiris démembré et ressuscité. Sa couleur verte évoque le cœur et la guérison. D'ailleurs, Osiris, qui est à l'origine un dieu de la végétation, est souvent représenté avec la peau verte,  symbole de renaissance et de fertilité. »

C’est après avoir donné cette interprétation que j’ai appris que frère Pierre avait reçu ces rêves à 14 ans, bien avant son ouverture. J’avais pris pour acquit qu’ils lui étaient advenu peu après celle-ci, mais cela ne change pas grand-chose à ce que j’y vois. Cela leur donne cependant une dimension prémonitoire qui a donc préparé le futur éveil, comme si la Source des rêves avait voulu assurer Pierre qu’il y aurait quelque chose au-delà du désespoir. Nous nous sommes interrogés sur le fait qu’il y a eu à chaque fois un intervalle de 16 ans entre les différents épisodes marquants de ce processus, sans trouver d’explication à ce nombre. Si vous en avez une à proposer, nous sommes lui et moi ouverts à considérer.

Frère Pierre m’a dit, en écho à cette dimension prémonitoire de ces rêves, s’être demandé s’il était prédestiné à s’éveiller dans cette vie. Pour moi, il est acceptable de penser qu’il a travaillé à un tel éveil pendant de nombreuses vies. C’est l’intuition qui d’ailleurs est ressortie quand j’ai commenté l’image du vieil homme qui lui offre le choix entre les cristaux, et plutôt que de lui parler du Soi sous la forme « vieux sage », j’ai préféré évoquer la notion d’une « vieille âme » lui permettant de choisir entre deux états d’être. Mais ce point, qui demeure spéculatif, me parait moins important que de souligner qu’il ne suffit pas de s’éveiller à la Lumière et à l’unité de toute chose. Là où le chemin de frère Pierre est exemplaire, c’est dans le travail sur soi dans lequel il s’est engagé pour intégrer et incarner cette lumière qui a transformé sa vie. On peut parvenir à la compréhension du Réel de différentes façons, toutes aussi valables les unes que les autres, mais c’est la réalité du travail sur soi qui en permet l’incarnation.

Les éléments caractéristiques de l’Éveil, qui ressortent ici, tiennent moins au caractère spectaculaire de l’expérience, qui va avec la profondeur du désespoir rencontré – disons que la Lumière a pris les grands moyens pour répondre à la prière du jeune Pierre – qu’à la vision d’unité avec laquelle il en est ressorti. Ce sur quoi s’accordent tous les éveillés, quel que soit leur itinéraire ou la tradition dont ils sont issus, c’est qu’il y a un seul Être et que le principal obstacle nous empêchant de le voir est notre attachement à l’idée d’une personnalité séparée, le « faux moi », notre petite personne. Cette vision transformatrice conduit aussi à reconnaître la lumière vivante dans toutes les religions et philosophies spirituelles qui en présentent toutes différentes facettes sans qu’aucune ne puisse prétendre en avoir l’exclusivité ou en faire le tour. La vérité vivante ne se laisse pas détenir, c’est-à-dire mettre en prison conceptuelle ou symbolique. Tant qu’on joue à « mon Soi est plus gros que le tien », on n'est guère éveillé quoi qu'on en dise. Ou comme on dit en bon québécois, on dort au gaz… :-)

L'éveil, pour ce que j'en comprends à partir de ma propre (petite) expérience, c'est la découverte de l'indépendance de la conscience à l'égard de la pensée. Nous ne sommes pas nos pensées. Nous ne sommes pas ce que nous pensons être. La réalité n'est pas ce que nous pensons qu'elle est. Le mental ne saurait cerner le réel. Il n'en aura jamais qu'une re-présentation, c'est-à-dire une vision de seconde main au travers de concepts et d'images qu'il se fait de la réalité en les prenant pour celle-ci. Il n'est pas en contact direct avec le présent, le cadeau qu'est la vie immédiate. C'est une dé-couverte fondamentale qui change le regard porté sur les choses et les êtres : quelque chose qui était couvert par l'illusion mentale de la séparation apparaît alors. C'est une libération, bien que personne n'ait été captif, car la conscience sort de la prison mentale pour entrer dans la grande Vie. Il est dès lors évident, pour paraphraser le père Teilhard de Chardin que :

« Nous ne sommes pas des êtres humains vivant une expérience spirituelle. Nous sommes UN Être spirituel vivant des expériences humaines (et autres).  »

Ekhart Tollë est très clair sur ces points. Il dit en différents endroits :

« L'éveil est un basculement de la conscience, au cours duquel la pensée et la conscience se dissocient... Dans cet état, au lieu d'être perdu dans vos pensées, vous vous reconnaissez comme étant la présence qui se trouve justement derrière les pensées.
(...)
S'éveiller sur le plan spirituel, c'est s'éveiller du rêve de la pensée. Le domaine de la conscience est trop vaste pour être saisi par la pensée. Lorsque vous ne croyez plus tout ce que vous pensez, vous sortez de la pensée pour voir que le penseur n'est pas votre être essentiel.
(...)
La prochaine étape de l'évolution humaine consistera à transcender la pensée. »



À quoi frère Pierre a ajouté, continuant à parler de cette lumière qu’il vit :

« C’est le chemin de la transcendance de ce que l’on croit être vers la réalité invisible de l’esprit. Il s’agit d’amener cet esprit et cette lumière au cœur même de notre corps, qui est le temple de l’esprit divin. Mes rêves prennent tout son sens avec cette lumière. Ils révèlent ma mission d’âme, qui est d’être un catalyseur de cette lumière dans ce plan de conscience. »

Frère Pierre est lui-même étonné de constater qu’il arrive souvent que des gens s’ouvrent à la lumière à son contact ou en lisant son témoignage, sans que lui-même cherche à provoquer cette ouverture. C’est en cela qu’il se voit lui-même comme un catalyseur. Pour ma part, je salue en frère Pierre un bienheureux béni par le Divin, un de ceux par qui Sa grâce se répand sur terre.

Et vous, que dîtes-vous de ces rêves ?

Je suis certain que mon ami frère Pierre sera fort intéressé par tous les éclairages que vous pourrez lui en donner. Lui et moi vous en remercions d’avance.

vendredi 15 septembre 2017

Le nom du jeu est Amour


S’il est un domaine de la vie où nous rêvons le plus souvent les yeux ouverts, c’est bien celui de l’amour. Nous rencontrons quelqu’un et voilà que cet être devient le centre de nos pensées jusqu’à confiner à l’obsession. Sa présence ou une simple marque d’attention de sa part est un baume. Son absence est une torture qui reconduit à un manque qui n’a aucun sens apparent. Les symptômes du phénomène amoureux sont bien connus et défient toute rationalité. On dit bien que l’amour est aveugle, ce qui va avec le fait que nous rêvons l’autre : il incarne quelque chose dans nos vies qui va au-delà de la banalité de l’existence. Il y a quelque chose de divin qui se manifeste dans l’amour : il réunit le céleste et le terrestre. C’est le théâtre d’inévitables projections dans lesquelles nous pouvons rencontrer en miroir notre anima (féminité intérieure) ou notre animus (masculin intérieur). Pour simplifier le propos, nous parlerons ici de l’amour entre un homme et une femme, étant entendu cependant que la rencontre amoureuse ne connait aucune limitation de genre dans le vécu humain. On peut supposer cependant qu’il s’agit toujours là de la recherche de l’union entre les deux versants de l’énergie créatrice : la féminité et le masculin, qui s’incarnent dans les amants, sous toutes les formes et dans toutes les variations possibles d’un grand jeu générateur de vie.

Dans la tradition spirituelle, on évoque ainsi les jeux de la Bien-Aimée et de l’Amant comme figurant volontiers le rapport intime entre l’âme et le Divin, et non sans souligner qu’au-delà de cette dualité ressort le véritable mystère, celui de l’Amour qui réunit les amants. Mais dans nos existences, il y a là un double défi qui se pose à nous : il est évident qu’il y a une forme de folie dans l’amour, au sens de cet envahissement par l’inconscient que les anciens appelaient « passion ». Or cette folie est à la fois une bénédiction qui éclaire l’existence et nous prend par la main pour nous conduire à la rencontre du meilleur de nous-mêmes, et cependant une illusion tissée de projections qui nous conduit bien souvent à de terribles déceptions. L’enjeu psychologique de l’amour ressort de l’histoire que rapportait Platon qui veut que les dieux, jaloux de la puissance originelle des êtres humains, les aient divisé en deux moitiés qui passent leurs vies à se chercher pour retrouver leur intégrité originelle. On peut voir là une belle métaphore qui illustre ce que disait Jung de l’anima et de l’animus, à savoir qu’ils sont des passerelles vers le Soi, c’est-à-dire vers notre essence et notre totalité. Or là où il y a anima ou animus, c’est-à-dire notre partenaire intérieur, il y a nécessairement amour, fut-il déguisé, qui nous anime. Cependant la question se pose donc, et souvent cruellement : comment vivre le meilleur de l’amour sans nous perdre dans l’illusion ? Pouvons-nous parvenir à un amour sans projections ? Cela revient à demander : comment garder l’enfant divin et jeter l’eau du bain alchimique ?

L’analyste jungien Robert A. Johnson explique, dans un petit livre éclairant intitulé We, que l’amour romantique est une invention de l’Occident, qui va avec le développement de la notion d’individualité. Dans les civilisations traditionnelles, la plupart du temps, les unions sont décidées par les familles ou par le clan, et l’amour au sens où nous l’entendons n’a pas vraiment droit de cité. C’est vers le XIIème siècle, au moment de l’apparition de l’amour courtois, que la notion d’individu a émergé en Europe. Joseph Campbell disait qu’on pouvait voir la signature de cet événement psychologique dans le récit de la Quête du Graal, à un moment où les chevaliers, « sentant la disgrâce d’une aventure commune », s’engagent dans la gaste forêt chacun de leur côté, « là où nul chemin ne s’ouvre » et où elle semble le plus obscur. À la même époque, le mythe de l’amour romantique a pris forme avec l’histoire de Tristan et Iseult que Johnson étudie en détail dans son ouvrage. Il en ressort deux éléments qui réclament d’être considérés si l’on veut élucider le mystère de la passion amoureuse.

Le premier est que la potion que boit Tristan, qui le rend amoureux de la belle Iseult, est une potion tout à la fois d’amour et de mort. On ne retient généralement qu’un aspect de l’histoire, à savoir qu’alors que Tristan conduit Iseult à son oncle le roi Marc, ils boivent ensemble la potion que la nourrice de la belle avait préparé pour que celle-ci tombe amoureuse du roi et vive un mariage heureux avec lui. Mais ce breuvage ne fait pas que les rendre fous d’amour : il les condamne à vivre de terribles souffrances et finalement à mourir de cet amour qui les unit, ce qui signifie symboliquement que leur passion les amènera à une initiation transformatrice. C’est précisément ce que signifiait le terme « passion » quand, par exemple, il était question de la Passion du Christ, ce dernier figurant volontiers l’être humain suspendu entre les opposés pour accomplir le Soi, sa totalité. Le second point tient dans le fait que Tristan, à la fin de l’histoire, épouse une autre femme dont la parenté psychologique avec son amante Iseult la Belle est signifiée par le fait que c’est une autre Iseult, la douce Iseult aux blanches mains. Il est signifié là qu’en renonçant à sa projection romantique, Tristan a une chance d’entrer en relation avec la femme réelle derrière la projection. C’est ce qui arrive à tous les amoureux une fois passée la période de la lune de miel projective : ils sont appelés à se rencontrer mutuellement dans leur réalité et bien souvent, à constater que l’autre n’est pas à la hauteur des projections. C’est le moment de vérité de la relation, dans lequel une forme plus mature et moins romantique de l’amour peut émerger. Mais l’histoire est pessimiste : Tristan ne parvient pas à traverser le rêve. Il ne consomme pas le mariage et échoue à se détacher de sa passion, ce qui l’entrainera dans la mort par laquelle il sera finalement éternellement uni à Iseult.

Nous avons là une indication essentielle de la nature initiatique de la passion amoureuse qui peut être une source de croissance en conscience  au prix du retrait des projections. Ce n’est jamais une entreprise facile car cela implique d’une certaine façon toujours la mort du rêve poursuivi dans la relation romantique. Dans la mesure où nous sommes identifiés à ce rêve, nous avons le sentiment de passer nous-mêmes alors par des phases de mort et de renaissance. Si la relation ne meurt pas elle-même au travers de ces tribulations, c’est-à-dire si les partenaires sont suffisamment engagés dans le travail de conscience que permet la relation pour ne pas fuir la difficulté, le vécu de l’amour lui-même est transformé, passant de l’amour romantique qui idéalise les partenaires à l’amour humain qui accepte ceux-ci dans leur réalité, leur vulnérabilité et le fait qu’ils ne sont pas idéaux. D’après Johnson, « un des grands besoins des modernes est d’apprendre la différence entre l’amour humain comme une base pour la relation et l’amour romantique comme un idéal intérieur, un chemin vers le monde intérieur. » Car dans l’amour romantique, nous dit la psychologie des profondeurs, ce n’est pas l’autre que nous aimons mais l’idée que nous nous en faisons, le rôle que nous lui donnons à jouer dans notre petit théâtre intérieur. Il faut que cette projection soit écartée pour que puisse s’opérer une véritable rencontre. Johnson ajoute : « L’amour ne souffre pas d’être libéré du système de croyances de l’amour romantique. Le statut de l’amour ne peut qu’être rehaussé quand l’amour est distingué de la romance ».

Jung signale que, dans toute relation amoureuse, il faut considérer quatre niveaux de relation entre les partenaires. Il y a d’abord la relation entre le conscient de l’homme et le conscient de la femme, qui déjà pose le problème d’une différence de langage et d’expérience à partir desquels se forment les visions respectives de la vie et de l’amour. Il faut aussi considérer la relation sous-jacente entre les inconscients des partenaires, qui peuvent poursuivre des buts bien différents de ceux des personnes conscientes. Et puis il y a la relation que le conscient de chacun des partenaires établit avec l’anima ou l’animus de l’autre, relation pour le moins ambigüe puisque ce dernier tend à se projeter sur le partenaire, mais aussi à rivaliser avec celui-ci. Ajoutons à cela le fait que la relation d’intimité est généralement conditionnée par notre relation primaire avec nos parents et par notre blessure fondamentale, et nous commençons à envisager quel écheveau psychique peut être une relation amoureuse. Or il est encore une autre dimension ignorée de l’amour en Occident, et c’est la mesure dans laquelle l’amour personnel est un canal de l’Amour Universel qui tend à se réaliser dans toutes les relations. En d’autres termes, nous négligeons volontiers l’aspect divin de la relation amoureuse, qui pourtant selon Johnson est précisément ce qui nous met au défi dans l’amour romantique, car ce qui rend alors l’autre unique à nos yeux est qu’il reflète quelque chose du Bien-Aimé ou de la Bien-Aimée. C’est cette connexion avec le Soi au travers de l’anima ou de l’animus qui rend la relation amoureuse si précieuse. Elle pourrait bien être la voie d’accès tout à la fois la plus directe et la plus difficile, car la plus brûlante, au Divin.

Cependant, une des difficultés majeures que nous rencontrons avec l’amour tient au fait que ce mot recouvre des réalités très différentes : nous ne parlons pas nécessairement de la même chose quand nous parlons d’amour, loin s’en faut. Dans l’introduction de We, Robert A. Johnson signale qu’il y a 96 noms différents pour l’amour en sanscrit, alors qu’il n’y en a qu’un en français, deux en anglais et en espagnol. Or plus on connait quelque chose, plus on a de vocabulaire pour le décrire dans toutes ses nuances. Il rapporte ainsi que les premiers explorateurs qui ont rencontré des Innus ont été fort surpris de constater que ces derniers avaient une centaine de noms différents pour désigner la neige. Il y a pour les Innus la neige du matin, la première neige qui ne tient pas, la neige collante qui tombe à gros flocons, etc. De même, il y a toute une gradation de l’amour qui va de l’amour du chocolat à l’Amour divin. La seule langue connue où il y aurait autant de vocabulaire qu’en sanscrit pour parler de l’amour est l’arabe. Il y a là sans doute trop de nuances pour que nous puissions en saisir toutes les subtilités et il nous faudrait entrer dans des considérations mystiques car l’amour, dans ses hauteurs, perd toute dimension personnelle et devient un nom de Dieu. Cependant, le  grec nous offre déjà un éclairage significatif de cette diversité de l’amour en nous proposant une dizaine de noms pour l’appréhender. C’est ce que détaille  Jean-Yves Leloup dans le livre Qui aime quand je t’aime qu’il a cosigné avec Catherine Bensaïd, où il présente une échelle de l’amour qui va de porneia à agapè en passant par philea et eros :

Jean-Yves Leloup et Catherine Bensaïd
Qui aime quand je t'aime
Porneia est l’amour faim, le plus primaire pourrait-on dire, qui porte à littéralement « manger l’autre » : c’est la faim du bébé pour le sein de sa mère. L’autre est là un objet de consommation qui satisfait un manque, un appétit. « L’autre n’est pas différencié, il n’est là que pour répondre à mes besoins, qu’ils soient nourriciers, sexuels ou affectifs ». Mais il n’est là, nous dit Leloup, rien à refouler : il y a toujours de l’enfant en nous et il s’agit de le rendre conscient. Le défi que nous pose porneia est de passer de consommer à communier.

Pothos, pathè, mania sont autant de variations de ce que l’on appelle la passion amoureuse, où les anciens voyaient la source de tous les maux. On a ici la racine étymologique de mots comme « pathétique », « pathologique », « manie » et « maniaque », qui pointent le caractère obsessionnel de l’amour à ce stade qui prolonge porneia en ajoutant à la dimension pulsionnelle un caractère émotif. Il dit alors : « je t’ai dans la peau, tu es tout pour moi et je veux être tout pour toi. » Leloup souligne que ce qui se cache dans cette forme d’amour tient de la demande de reconnaissance, de la confirmation du droit d’exister.

Eros est un dieu, volontiers représenté comme un sexe représenté avec des ailes pour signifier un amour qui se dégage de la pulsion (porneia) et de la demande affective (Pothos, pathè, mania) pour s’envoler vers la divinité de l’amour. Eros nous introduit dans le domaine du désir et de la célébration de la beauté, que ce soit celle des corps mais aussi des âmes. Nous réduisons volontiers en Occident à tort l’érotique au sexe alors qu’il s’agit plutôt du dévoilement de ce qui est derrière l’attirance sexuelle elle-même. Avec eros, il y a un élan visant à élever l’amour jusqu’à agape et l’on voit se dessiner le sens de cette progression que figure l’échelle de l’amour : « chacun de ses barreaux n’a pas d’autre fonction que de conduire à l’échelon supérieur, on n’est guéri d’un amour que par un plus grand amour ».

Philia est l’amour que nous traduisons désormais par le terme « amitié », dans lequel on peut entendre dans la langue des oiseaux la reconnaissance de deux êtres comme des âmes-moitiés. Les Grecs distinguaient quatre formes différentes à l’amitié : celle qui prévaut dans la famille, l’hospitalité envers l’étranger, l’amitié des amis et l’amitié amoureuse, qui est rare car l’équilibre est rare entre l’attachement amoureux et le respect de la liberté que présuppose une véritable amitié. Philia nous invite à nous montrer dans notre vulnérabilité car il repose sur la confiance mais il n’est pas encore agapè car on attend encore de l’ami qu’il nous comprenne, ou du moins qu’il nous accepte dans notre différence, et l’on y noue une forme de complicité.

Storgè et harmonia commencent à dégager l’amour de la relation à l’autre pour en faire une qualité intrinsèque à la personne : storgè est l’amour tendresse et harmonia la célébration du fait d’aimer en lui-même, sans que cet amour soit nécessairement payé de retour. Il s’agit d’un état de conscience qui va avec la recherche d’une vie d’harmonie, et « un rayonnement de l’être profond de la personne, qui se manifeste comme une tendresse infinie à l’égard de tous les êtres. » Sexualité et affectivité ne sont pas exclues de cette dimension de l’amour mais sont replacées dans une perspective plus vaste, moins égocentrée. « Lorsque deux êtres aimants dans le sens de storgè s’unissent, c’est l’harmonie même du ciel et de la terre qu’ils rétablissent. »

Eunoia est l’amour qui s’incarne dans le donc et le service. « Avec eunoia, nous ne sommes plus du côté de la soif, mais du côté de la source » : les autres « ne sont plus là pour combler nos manques, ils sont là pour que nous les aimions tels qu’ils sont et quelles que soient les circonstances ».

Charis, qui a donné notre « charité » en en pervertissant le sens pour le réduire à l’aumône, est la joie de donner, et de se donner. Tout est donné gratuitement. « C’est ce qu’on appelle parfois « l’état de grâce ». Tout est simple, l’amour coule de source, il se nourrit même des obstacles et des oppositions qu’il rencontre. »

« Agapè est l’Amour qui fait tourner la terre, le cœur humain et les autres étoiles ». C’est cet amour que les chrétiens nomment Dieu, le seul dieu qui ne puisse être une idole car on ne le possède qu’en étant possédé par lui, qu’en le donnant et en le vivant. « Cet amour est un Autre en nous, une autre conscience, un tout autre amour que tous ceux que nous avons connus précédemment et qu’on ne peut comparer à rien. (…) Cet amour ne détruit rien, ni l’enfant en nous avec ses besoins, ni l’adolescent avec ses demandes, ni l’adulte avec ses désirs, mais il nous rend libre de toutes les formes d’amour que nous avions pris pour l’Amour. »

Plutôt qu’une échelle impliquant toujours une notion d’ascension qui laisse la terre derrière nous pour s’en aller au ciel, on peut se représenter aussi l’amour comme un arc-en-ciel déployant toutes les couleurs implicites dans la blancheur de la lumière. Mais le point important que cette étude met en évidence, c’est que les degrés supérieurs de l’amour s’appuient sur les précédents et en impliquent le vécu, l’intégration consciente. Il n’est pas possible d’accéder à l’Amour divin sans passer par l’amour humain, à l’amour universel sans incarner celui-ci dans l’amour personnel, à moins de perdre toute la richesse du spectre des couleurs de l’arc-en-ciel. Il ressort cependant de ces réflexions que la passion amoureuse peut être envisagée comme une voie spirituelle de connaissance de soi et du Divin pour peu que l’on soit prêt à y introduire de la conscience, à travailler la relation pour en retirer les projections. C’est une voie que l’on peut qualifier d’humide et de féminine car entièrement centrée sur la relation consciente, à la différence de la voie sèche et masculine qui se fonde sur la volonté et l’ascèse, pour laquelle l’amour humain doit être écarté au profit de la recherche d’un amour transcendant.

Art by George Atherton : https://geoglyphiks.com
La voie de l’amour consiste en vivre la transcendance précisément dans la relation; plutôt que la projeter dans le ciel, il s’agit de lui permettre de s’incarner sur terre, dans nos vies, dans nos corps. C’est l’enseignement de maîtres contemporains comme Richard Moss et Yvan Amar. L’observation des rêves nocturnes et des fantasmes diurnes est bien sûr un outil précieux dans cette démarche car on y voit se miroiter les jeux de l’anima et de l’animus, ainsi que la façon dont nos enfants intérieurs peuvent se mêler de nos relations. La pratique régulière de la méditation permet de travailler en prise directe avec les émotions et les projections. Brenda Soshana, dans son merveilleux petit livre le zen et l’art de tomber amoureux, met magnifiquement en lumière comment une discipline spirituelle comme le zen permet de travailler la relation amoureuse comme on travaille avec un koân, c’est-à-dire avec un problème insoluble. Dans son introduction, elle met en lumière l’enjeu fondamental derrière la relation amoureuse :

« Tomber amoureux est l’acte le plus mûr et le plus réaliste que vous puissiez accomplir. L’amour stimule votre vie, vous remplit d’énergie positive, génère la générosité et embellit chaque instant. Être amoureux dissipe immédiatement le sentiment qui saisit nombre d’entre nous de mener une existence vide et déconnectée du monde. Le corps guérit, le cœur est heureux.

Être amoureux est notre état naturel. La question que nous devrions nous poser est : pourquoi ne sommes-nous pas tout le temps amoureux ?
(…)
Contrairement à l’opinion répandue, le véritable amour ne fait jamais mal ni ne blesse. Seules nos attentes confuses peuvent ébranler notre vie au point d’entrainer des conséquences négatives. Il y a une pensée bouddhiste qui dit : « renoncez à la nourriture empoisonnée à chaque fois qu’elle se présente à vous. » Une fois que nous aurons appris à faire la distinction entre ce qui empoisonne et ce qui nourrit nos relations, une fois que nous aurons appris les lois de l’amour et comment les mettre en pratique, nous serons en mesure de mener une vie remplie d’amour et de bâtir une relation qui ne pourra pas échouer. Le zen nous montre comment renverser toutes les situations de notre vie.
(…)
Le zen et l’amour sont incroyablement compatibles. La merveilleuse pratique du zen, si ancienne, équivaut en fait à tomber amoureux. Lorsque vous êtes centré(e) sur ce que la vie vous apporte en l’accueillant avec plaisir, chaque jour devient un bon jour où vous êtes prêt(e) à tomber amoureux(se) de la vie toute entière, à trouver constamment des causes d’émerveillement et de gaité, des manifestations de bonté et d’amitié. »

Tomber amoureux de la vie toute entière. Par ces mots, Brenda Soshanna pointe une direction essentielle qui consiste en sortir la relation amoureuse des griffes de l’ego pour l’élargir à l’ensemble de l’existence. Car finalement, le seul obstacle à l’Amour est l’ego qui tente de le capter à son propre profit. Avec l’ego, l’amour est nécessairement attachement et source de souffrance car il est tissé de projections et d’attentes qui seront nécessairement déçues. La difficulté de la démarche et ses enjeux les plus profonds sont magnifiquement décrits par Eckhart Tolle dans un article[1] où il est interviewé par sa bien-aimée et où il pointe la confusion que nous faisons volontiers entre l’amour égotique et l’Amour :

« Ce que nous appelons habituellement « amour » est une stratégie de l'ego pour éviter de s’abandonner. On cherche quelqu’un pour qu'il nous donne quelque chose qui ne vient à nous uniquement lorsque nous sommes dans l’état d’abandon. L’ego utilise cette personne comme un substitut pour éviter la nécessité de s’abandonner. L’espagnol est la langue la plus honnête à ce sujet. En espagnol on utilise le même verbe te quiero à la fois pour dire « Je t’aime » et « Je te désire ». Pour l’ego, aimer et désirer est la même chose, alors que le véritable amour n’a pas de désir en lui, il ne veut ni posséder ni transformer l’amoureux/ l’amoureuse. L’ego trouve un être qu’il singularise et puis le « rend » spécial. Il utilise cette personne pour couvrir un sentiment fondamental constant d'insatisfaction, d’« insuffisance », de colère et de haine, tous étant étroitement liés. Ce sont les facettes d’un sentiment profond enraciné dans chaque être humain et qui est inséparable de l’état égotique. »

L’ego et l’amour sont antinomiques. L’un, qui tient toujours de la volonté de puissance, est l’ombre de l’autre et reconduit toujours à la dualité tandis que l’amour tend vers le dévoilement de l’unité fondamentale. Cependant, c’est une erreur typiquement spiritualiste que de croire que l’on peut écarter cet ego par la force de la volonté pour trouver la réalité de l’Amour : l’abandon ne se commande pas, il survient. C’est la même erreur qui est véhiculée quand on croit que l’Éveil prône la destruction de l’ego alors que la véritable non-dualité inclut ce dernier, c’est-à-dire la dualité et le mental, en les replaçant dans une perspective plus large dans laquelle ils ont leur place : la conscience relative est le marchepied sur lequel s’appuie Conscience pour s’incarner. Le danger en cherchant à écarter l’ego est de le refouler, et ce faisant de le renforcer inconsciemment en en faisant un ego spirituel qui se cristallise dans cette volonté d’écarter l’ego. Au pire, on risque de prendre des états psychotiques dans lesquels l’ego est effectivement détruit pour la réalisation de l’Amour alors qu’il s’agit d’une catastrophe psychique dans laquelle toute l’Œuvre est compromise. En fait, la volonté de transcender l’ego dans l’Amour est une négation de la réalité de l’amour telle qu’elle ressort de l’échelle de l’amour, dans laquelle agapè inclut tous les degrés précédents. Il n’est donc pas d’autre voie que d’accepter les limitations de l’ego et du mental dans l’amour, c’est-à-dire les souffrances qui vont avec l’attachement et les projections, mais on peut le faire en pleine conscience. C’est en cela que la méditation est l’antidote à la passion.

Cet ego qui nous pose tellement de problèmes dans la vie amoureuse peut être vu comme un enfant qu’il nous faut commencer par accueillir en nous-mêmes en nous occupant de ses besoins sans le laisser nous dominer. Cela nous ramène au fait qui veut que, pour vivre l’Amour, il faut commencer par nous donner à nous-même de l’amour. Le mot « compassion » signifie « souffrir avec », et avant d’être capable de souffrir avec les autres, il faut commencer par souffrir avec nous-mêmes, nous rencontrer dans notre propre souffrance, c’est-à-dire dans nos pulsions, nos demandes, nos désirs, nos attentes, nos projections. Il s’agit, nous dit par exemple Swami Prajnanpad, non pas de nier l’ego mais de l’élargir à l’Univers entier, c’est-à-dire de reconnaître notre souffrance dans tous les êtres et de réaliser par-là que nous n’en sommes pas séparés, pas différents. Or la nature paradoxale de l’amour veut que ce soit justement dans le vécu de la séparation amoureuse, qui est finalement l’aboutissement de toute relation par nature impermanente, que ressort sa véritable nature. On voit alors tout à la fois que l’amour dans sa dimension égotique est nécessairement souffrance, mais que nous ne saurions échapper à celle-ci car l’amour est aussi le rappel de ce qu’en réalité, nous ne sommes jamais séparés, nous sommes Un. Il s’avère ainsi être un feu alchimique qui travaille les métaux que sont l’ego et la conscience relative jusqu’à en extraire l’or de la Conscience. L'amour est la ruse des dieux par laquelle ils réveillent l'âme...


Eckhart Tolle met en lumière comment la mystification de l’amour consiste en croire que l’autre est unique et qu’il peut seul nous apporter la joie à laquelle nous aspirons; nous en faisons un être « spécial » et dès lors, nous voulons le posséder. Il y a là deux éléments qui réclament notre attention. Le premier est que l’erreur de l’ego consiste en croire qu’il y a une bonne personne pour nous, et d’autres qui seraient « mauvaises », ou du moins pas la bonne personne. C’est par là qu’est réintroduite la dualité, qui différencie donc au nom de l’amour la personne qui rencontre mon besoin des autres. Or l’amour est une qualité de relation, et fondamentalement, quand on va dans les étages supérieurs de l’amour (storgè, enoia, charis, agapè), nous pouvons vivre une relation d’amour avec toutes les personnes que nous rencontrons. Le déni de l’amour, en forme de « ce n’est pas la bonne personne pour moi », est toujours égotique et un refus des défis que pose la relation. Il y a là un rappel de ce que l’amour pointe finalement vers l’unité fondamentale, la non-séparation dans le Un de tous les êtres. Dans l’amour, il y a cette reconnaissance du Un par le Un sous le déguisement des formes, et c’est ce qui fait que l’union est délicieuse : c’est un retour à l’Unité, un dépassement de la blessure originelle de séparation. Ainsi, pour paraphraser Plotin qui parlait de « l’envol de l’unique vers l’Unique », il y a dans l’élection d’un être unique par notre amour une reconnaissance de l’Unique auquel nous aspirons, et si nous sommes capables de voir au-delà de la forme, nous pouvons trouver là une passerelle de l’amour personnel à l’Amour universel. Teilhard de Chardin le disait clairement :

« C’est par ce que nous avons de plus personnel que nous touchons à l’Universel. »

Mais encore faut-il dépasser l’amour égotique dont Eckhart Tolle souligne justement qu’il est pris dans la dualité amour / haine pour toucher à l’Amour qui sous-tend l’amour et la haine. Cela nous ramène au fait que ce qui rend l’autre unique à nos yeux, c’est que nous projetons sur lui quelque chose de notre propre unicité : nous lui prêtons inconsciemment d’être la seule personne qui puisse nous mettre en contact avec le Divin en nous. Mais les difficultés en amour commencent quand l’autre déçoit la projection, c’est-à-dire se révèle différent de ce qui était attendu, espéré. L’autre devient haïssable de ne pas répondre au besoin qu’il semblait combler. En réalité, il nous offre alors une merveilleuse opportunité de différentier la projection de l’être humain, et de commencer à rapatrier la première. Il s’agit de voir alors clairement ce que l’autre représente pour nous : ce pourra être par exemple un partenaire spirituel ou un parent, un compagnon qui nous valide ou un antidote à la solitude existentielle, un miroir dans lequel nous interrogeons notre beauté ou un sauveur, etc… En le voyant et en assumant qu’il s’agit dès lors de devenir pour nous-mêmes ce vis-à-vis que nous cherchons chez l’autre, nous libérons ce dernier de l’obligation de répondre à nos attentes, et plus profondément encore, nous libérons l’amour de la dualité. Alors, il devient clair que jusque dans la haine, il y a de l’amour qui avait mal tourné, et nous revenons à l’unité de l’Amour. Mais pour cela, il faudra oser nous risquer à la vulnérabilité, c’est-à-dire à rencontrer le sentiment d’insuffisance dont parle Eckhart Tolle et que recouvre l’amour égotique. Il faudra expérimenter dans leur pleine mesure, et en conscience du cadeau qu’elles recèlent, la souffrance, l’insatisfaction et la colère qu’impliquent la rencontre de la réalité de l’autre au-delà des projections…

On pourrait dire, pour filer la métaphore implicite à la notion de projection, qu’on ne peut pas sortir de la salle de cinéma avant que le film ne soit fini. On ne peut pas sortir du rêve avant de s’éveiller. Quoi qu’on fasse, on est encore dans le film et l’on continue à rêver. Mais à la fin de la projection, quand la lumière de la Conscience s’allume, la véritable nature de l’histoire que nous venons de vivre apparait et nous sortons librement de la salle de cinéma. Il faut croire qu’il y a une valeur suprême, au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer et conceptualiser, dans ces jeux de l’amour. C’est peut-être la seule voie spirituelle qui soit entièrement naturelle, c’est-à-dire qui ne soit pas entravée par le projet mental d’une réalisation. Or de nombreux témoignages convergents laissent entendre que ce que l’âme vient chercher sur terre est simplement d’expérimenter toutes les formes de l’amour. Nous serions comme des abeilles venant de l’Éternité pour récolter le pollen de l’amour dans le temps. Ainsi, de nombreux récits d’expériences de mort imminente rapportent que la seule chose que nous emmenions de l’Autre Côté de la vie serait l’amour que nous avons vécu. Cela tombe bien car dans cette perspective, il n’est pas d’amour impossible : il n’est jamais impossible d’aimer. Au fond, le seul véritable risque serait de manquer à l’amour. Christian Bobin le dit fort bien :

« Ils craignent la mort plus que tout, sans voir qu'il y a une chose plus redoutable encore : une vie sans amour. »

Dès lors, la seule « faute » réelle serait de blesser l’amour. Ainsi, j’ai entendu récemment une expérience de mort imminente dans laquelle la personne, au moment de se remémorer son existence, s’est rappelée toutes les fois où elle a repoussé l’amour, et par exemple le mépris avec lequel à douze ans elle avait écarté un prétendant boutonneux qui l’invitait à danser. Cela était entièrement pardonné mais réclamait d’être rendu conscient au moment de partir. Comme le disait Christiane Singer, il semble donc qu’il faille :

« Ne jamais oublier d'aimer exagérément : c'est la seule bonne mesure. »

En conclusion, j’ajouterai simplement que l’éclairage le plus pertinent que j’ai trouvé pour ma part sur cette délicate question de l’amour vient du témoignage d’une chercheuse spirituelle engagée sur la voie de l’amour auprès d’un maître soufi. Le titre même de son livre est éloquent, il s’agit de L’abîme de feu de Irina Tweedie. Tout au long de ces pages, on voit comment l’amour qu’elle éprouve pour son enseignant sert à brûler les scories mentales et anéantit progressivement l’ego, consumé comme une bûche dans un foyer, jusqu’à ce qu’il ne reste que l’Amour. Il n’est pas besoin cependant de partir en Orient et de s’assoir aux pieds d’un maître pour rencontrer ce feu transformant car la rencontre amoureuse est finalement toujours un rendez-vous avec le/la Bien-Aimé(e) de l’âme, qui réclame que celle-ci se dénude entièrement tôt ou tard de toutes ses illusions. La vision romantique de l’amour voudrait ainsi nous faire croire que ce dernier conduit à la félicité éternelle des amants, mais en réalité, le travail de l’amour ne commence véritablement que quand son feu se met à brûler et nous oblige à nous éveiller de notre rêve. Cela implique d’accueillir tous les démons qui accompagnent l’amour – la jalousie, le manque, la douleur du rejet et de l’abandon, le désir lancinant, la culpabilité, etc… – comme faisant partie de son mystère et œuvrant à son initiation, et de les célébrer comme faisant partie de la merveille d’aimer. Dans la souffrance d’amour, on peut toujours se dire : je ne souffrirai pas tant si je n’aimais pas, mais il vaut encore mieux souffrir ainsi que ne pas aimer. C’est suivre avec grâce la loi de l’amour, dont Saint-Bernard de Clairvaux, éminent mystique, disait :

« Celui qui aime aime l'amour, et aimant l'amour, il forme un cercle si complet qu'il n'est pas de fin à l'amour. »

Alors, si donc nous regardons l’existence comme un grand jeu, plutôt qu’une affaire sérieuse dans laquelle il s’agirait de réussir ou de réaliser quelque chose, il apparaît clairement que le nom du jeu est Amour et qu’il n’y pas de perdant à celui-ci, à condition d’y jouer en pleine conscience.


Articles associés :

vendredi 18 août 2017

Le secret de la joie

Il arrive que le ciel nous tombe sur la tête. Cela peut prendre différentes formes : une perte d’emploi, un accident, un diagnostic difficile, une rupture amoureuse, etc. Dans tous les cas, il arrive quelque chose que nous n’aurions jamais voulu vivre et qui bouscule tous nos plans conscients. Comme le dit magnifiquement Jorge Luis Borges : « le futur a une façon de tomber au milieu du vol »[1] sans lequel il ne serait pas le futur, imprévisible, parfois déroutant. Euripide le disait autrement :

« Les dieux nous créent bien des surprises : l'attendu ne s'accomplit pas, et à l'inattendu, un dieu ouvre la voie. »

Quoiqu’il en soit, nous recevons alors un avis d’expulsion de notre zone de confort qui nous jette dans une crise majeure, avec tout ce que le terme « crise » signifie de danger et d’opportunité conjoints. Symboliquement, on peut y voir souvent un rappel de la Chute originelle, c’est-à-dire une expulsion de l’état d’inconscience que nous prenions pour le paradis : nous avions l’impression que quelque chose – que ce soit un amour, la vie ou une position sociale par exemple – durerait toujours et voilà soudain que nous éprouvons son impermanence. Dans les rêves, ces épisodes se présentent justement volontiers dans des métaphores de chutes : on tombe plus ou moins de haut et l’on revient à une certaine réalité symbolisée par le sol qui nous reçoit. Le mythe de la Chute, dans lequel Adam et Ève ont perdu accès au jardin d’Éden, est un des mythes les plus explicites du processus de croissance de la conscience sous l’impulsion de l’agent de transformation subtile que symbolise le serpent, qui dans sa mue nous rappelle que rien n’est éternel. Mais cette croissance, à partir d’un certain point que l’on peut caractériser comme le point d’entrée du processus d’individuation, requiert non seulement notre acquiescement mais aussi notre participation consciente.

Dans la crise, nous passons beaucoup de temps et nous gaspillons beaucoup d’énergie à résister à ce qui est, à le refuser et à vouloir que les choses soient autrement, ou tournent de la façon que nous voudrions. Il suffit d’observer nos pensées dans ces moments pour voir que nous tenons d’incessants dialogues avec nous-mêmes, avec les personnes concernées ou avec Dieu pour faire valoir notre point de vue. Ces pensées, au travers desquelles nous luttons désespérément avec la réalité, induisent une véritable cacophonie dans notre mental sous laquelle il est bien difficile d’entendre le silence profond qui s’est fait à l’annonce de l’événement bouleversant. Nous sommes rarement en contact avec le réel dans ces moments : nous titubons maladroitement dans un rêve qui voudrait que les choses soient autrement que comme elles sont. Car nous croyons savoir comment les choses devraient aller, et nous souffrons qu’il n’en aille pas ainsi. Or la plus grande partie de notre souffrance vient justement de notre refus du réel. Refus qui crée une tension insupportable au sein de ce réel.

À chaque fois que survient une de ces crises, nous avons l’opportunité d’examiner de plus près la nature de la souffrance et son rôle dans notre économie psychique. Il s’avère, comme le soulignent les quatre nobles vérités du Bouddha, que nous pouvons en prendre la responsabilité dans une grande mesure, et qu’il y a une voie qui mène sinon hors de la souffrance, du moins à une relation consciente à celle-ci. Il y a en effet deux ordres de souffrance à considérer dans ces temps de bouleversement : d’une part, nous rencontrons la douleur, qui tient de la réaction organique à un événement ou une situation, qui est utile en terme d’information. Par exemple, les nerfs de la main posée sur une plaque brûlante causent cette douleur qui nous incite à la retirer immédiatement. C’est une pathologie grave que de ne ressentir aucune douleur. Et puis il y la souffrance mentale, qui est la douleur inutile que crée le mental en refusant la réalité. Quand on examine celle-ci, on peut constater qu’elle est faite de nos attachements à des choses qui sont nécessairement transitoires, en changement…

Ce serait le moment, nous dit-on volontiers, de lâcher-prise. Oui, certainement, mais il est très rare que ce conseil bien intentionné puisse aider qui que ce soit car le lâcher-prise n’est en fait pas volontaire. Il n’y a aucun moyen de forcer le détachement. Demandez à un naufragé de lâcher ce qui lui semble être sa planche de salut, fut-ce un espoir avarié... et il aura l’impression de se noyer. C’est en effet peut-être, vu de l’extérieur, la voie la plus courte vers le salut mais à moins qu’il n’accepte de mourir à tout espoir, même celui d’aller mieux, nul ne se noiera volontairement. Au pire, nous confondrons détachement et refoulement en nous faisant violence et nous en paierons tôt ou tard un prix décuplé. C’est le danger que véhiculent certaines formes de spiritualité qui prônent le détachement à tous prix. Eckhart Tollë propose une belle formule en ce qui concerne le lâcher-prise :

« Avec le lâcher-prise, vous avez toujours deux chances. Soit vous arrivez à lâcher prise, soit vous pouvez toujours lâcher prise sur le fait que vous n’arrivez pas à lâcher prise. »

En effet, les choses ne sont pas tout à fait aussi simples que le laisse supposer la distinction entre douleur organique et souffrance mentale car nous n’avons aucune maîtrise des mécanismes de la souffrance affective et des pensées qui génèrent de la souffrance. En fait, on peut voir dans cette dichotomie entre douleur et souffrance un autre avatar du dualisme cartésien qui veut séparer à toute force corps et esprit, comme s’il s’agissait de deux monde distincts. Or la neurologie rejoint la compréhension bien plus fine de ce que le bouddhisme appelle le corps-esprit (body-mind) en mettant en évidence l’unité qui prévaut dans la psyché tout à la fois organique, mentale et même spirituelle en même temps que corporelle. À un certain niveau, nous pouvons vérifier que nous sommes Conscience entièrement libre et illimitée dans l’Éternité. Mais, faisant partie de cette Éternité, nous nous inscrivons aussi dans l’espace-temps au travers d’un corps, et celui-ci est câblé avec un cerveau ancestral qui ne peut éviter de ressentir de l’insécurité quand nous sommes expulsés de notre zone de confort, ou par exemple, de la jalousie, un sentiment d’abandon ou quelque autre détresse affective quand nous sommes coupés de notre source d’amour.

Il n’y a pas de véritable dichotomie là car Conscience accueille dans sa paix toutes les émotions, un peu comme l’océan contient toutes les vagues. C’est l’espace où se déploie la Compassion, qui signifie « souffrir avec », ce qui inclut « aimer avec », « avoir peur avec », etc. Il y a une indication très importante dans la mise en évidence de ce « avec » : la conscience peut se différentier de toutes les pensées, toutes les émotions qui la traversent. Elle n’est pas ces pensées, ces émotions. Elle peut s’en dés-identifier, mais non les supprimer.

Une erreur commune en matière de spiritualité, en particulier quand il est question de non-dualité, est l’idée qu’à force de méditer, nous pourrions parvenir à un état transcendant où il n’y aurait plus aucune douleur, plus aucune peur. En réalité, il y a un dualisme et une négativité subtile qui s’insinuent dans une telle ambition de transcendance dès lors qu’elle veut nier l’existence de la douleur, le fait qu’elle fait partie intégrante de la vie au même titre que la joie. En fait, il y a bien une façon de parvenir à une telle transcendance qui consiste en ne plus manger ni boire pendant suffisamment longtemps pour atteindre la paix du cimetière, mais tant que nous serons vivants, nous éprouverons toutes les couleurs de la vie. Les textes sont clairs : le nirvana n’est pas hors du monde mais bien au contraire au cœur de celui-ci. Le samsara est le nirvana, et réciproquement. Ce que nous pouvons changer, c’est la nature de notre relation consciente à la douleur et aux émotions. Ainsi la démarche spirituelle est-elle souvent supposée nous permettre de triompher de l’animal en nous, d’en finir avec ses désirs, ses attachements et ses besoins, ses souffrances. Mais comme me l’a rappelé une amie alors que nous discutions de ces sujets, « éprouver pleinement sa nature, c’est spiritualiser l’animal ». C’est le rendre conscient, le conjoindre avec l’ange en nous et dépasser la dualité. C’est réaliser le miracle de l’Incarnation et éprouver la réalité de notre humanité. Jung l’expliquait ainsi :

« Si l’on peut rester au milieu, reconnaître que l’on est humain, communiquer aussi bien avec dieu et l’animal de dieu, alors on ira bien. »

On a procédé à une expérience avec des moines entourant le Dalaï-Lama et justifiant tous d’au moins 10000 heures de méditation. On les a mis dans des conditions suscitant des réactions de colère ou de peur et on a observé leur électroencéphalogramme. On a pu alors observer que, comme nous, ils éprouvent de fortes réactions émotionnelles de l’ordre du réflexe quand survient une situation. Mais la différence majeure avec la plupart d’entre nous, c’est qu’au lieu d’être pris dans l’émotion pendant de longues minutes sinon des heures, les moines revenaient très rapidement à eux-mêmes, c’est-à-dire qu’au lieu d’être submergés par l’émotion, ils étaient capables de s’en distancier immédiatement et de l’observer. Plutôt que de réagir emportés par l’émotion, dont il convient de rappeler qu’il s’agit d’un mouvement d’énergie psychique, ils étaient capables de contenir ce mouvement, et dès lors d’agir consciemment en réponse à la situation. Les méditants avancés nous montrent ainsi quelle est la nature du détachement que nous pouvons rechercher en toutes circonstances, et démontrent ainsi qu’il est possible de passer de la réaction émotionnelle à la création de conscience.

On ne peut pas forcer le détachement d’un objet qui suscite un mouvement émotionnel dans la psyché. Au pire, on parviendra à refouler le mouvement émotionnel, c’est-à-dire à le renvoyer dans l’inconscient au risque qu’il ressurgisse de façon inopinée et encore plus violente à la première occasion. On rate alors une magnifique occasion de travail en conscience. Car si on ne peut pas forcer le détachement, on peut faire du degré de détachement qui s’installe en nous un indicateur des progrès du travail intérieur. En effet, on peut partir de l’hypothèse pratique qui veut que dans tout attachement émotionnel, il y a une projection, c’est-à-dire un élément échappant à notre conscience qui trouve le moyen de se manifester à celle-ci. L’émotion est d’autant plus intense que cet élément est chargé d’énergie psychique, et le refouler ne fait que renforcer cette charge énergétique. En outre, on sait que si cet élément nous apparaît comme « négatif », il y a de fortes chances qu’il nous reflète par-là notre propre négativité à son endroit. Alors, que pouvons-nous faire pour faciliter le retrait de la projection et le détachement ? Il n’y aucune autre voie que de scruter l’objet de l’attachement et de ressentir pleinement les émotions liées sans nous y identifier, en les contenant de façon que le mouvement émotionnel nous amène naturellement où il veut nous amener. En laissant l’énergie psychique couler en conscience sans nous emporter, nous laissons la psyché surmonter elle-même la difficulté…

Revenons à cette résistance que nous rencontrons inévitablement dans la crise, sans laquelle ce ne serait justement pas une crise : c’est parce que nous refusons le réel que nous souffrons, et nous ne pouvons pas faire autrement que de refuser, et de souffrir. Avec un peu de lucidité, qui consiste simplement en introduire un peu de lumière de la conscience dans la mêlée, nous constatons bien vite que nous nous accrochons à ce qui fait le plus mal avec des pensées du genre « ce n’est pas possible », « il ne peut pas me faire ça », « c’est un malentendu. », etc. Nous nous torturons avec l’espoir, cette « peur qui a mal tourné » selon les mots de Daniel Odier. Mais dès lors où nous voyons la résistance et l’attachement, nous n’y sommes plus entièrement identifiés – la conscience commence à prendre une distance avec les émotions. Nous pouvons commencer à observer les pensées, à faire l’inventaire de celles qui nous causent de la souffrance. Nous pouvons les rendre de plus en plus conscientes, c’est-à-dire nous y identifier de moins en moins : ce ne sont pas « nos » pensées, ce sont les sous-produits de mécanismes affectifs et mentaux qui ont été mis en place par les circonstances. En en devenant simplement conscients, nous permettons à Conscience de sortir de la vision rétrécie de la réalité que ces pensées génèrent.

Il ne sert à rien de résister à la résistance, de vouloir s’en débarrasser en forçant encore une fois le détachement. Au contraire, nous pouvons envisager que la résistance est d’abord un mouvement de protection, et qu’il nous faut voir ce qui a besoin d’être protégé consciemment pour ne plus être obligé de résister inconsciemment. Il s’agit de pratiquer une sorte d’aïkido émotionnel, c’est-à-dire d’aller avec l’énergie de l’émotion pour rendre conscientes les images qu’elles contient. Jung nous a donné dans ce sens une indication très précieuse tirée de ses années de confrontation avec l’inconscient quand il dit :

« Dans la mesure où je parvenais à traduire les émotions qui m’agitaient, c’est-à-dire à trouver les images qui se cachaient dans les émotions, la paix intérieure s’installait. »

Le point surprenant pour beaucoup d’entre nous, c’est qu’au-delà des émotions et des pensées, il y ait des images psychiques. « La psyché est images », disait Jung, et c’est le fondement de tout un travail avec les images intérieures dont j’ai déjà parlé ailleurs[2]. Neurologiquement parlant, ces images sont le produit de notre cerveau droit et elles sont antérieures à toutes les formulation du langage caractérisant la pensée du cerveau gauche. Et ce sont au travers des images que nous appréhendons le réel. Quand ces images sont erronées, c’est-à-dire inadéquates à la réalité, on peut parler d’un rêve qui commence dans la crise à se dissiper. C’est à partir de ce point de dissociation entre l’image et le réel qu’on peut parler vraiment de projection, et que celle-ci commence à se retirer, ce qui est toujours un processus douloureux : les rêves meurent dans la souffrance. Ainsi, ce n’est pas la perte de l’emploi qui nous fait souffrir mais celle de l’image que nous avions de nous-mêmes dans cet emploi, ou de la sécurité qu’il était censé nous apporter. Ce n’est pas le départ d’une amoureuse qui nous torture mais le fait que nous découvrons qu’elle n’est pas à l’image que nous nous en étions faite, et qu’elle n’alimente plus le rêve commun de la relation et nous invite à tuer notre rêve.

Nous avons là, dans cette omniprésence des images psychiques, la meilleure justification qui soit au travail des rêves et une indication sur comment, au-delà de la dimension thérapeutique, ce travail a une dimension méditative qui vise à éveiller Conscience. Le bon usage du rêve, en effet, consiste en le rendre conscient. Tant que nous entretenons un rêve, une illusion tissée de projections, nous nous exposons à la possibilité de voir la bulle illusoire éclater et nous laisser tout déconfits. Quand les éveillés comme Osho déclarent qu’ils ne rêvent pas, ils font allusion au fait qu’ils n’entretiennent plus aucune projection, et que dès lors, il n’y a pas d’image intérieure pour les travailler. À chaque crise que nous rencontrons, nous sommes conviés à nous éveiller, c’est-à-dire au moins à nous réveiller d’un rêve, à le rendre entièrement conscient pur accéder à la réalité qu’il nous voilait et nous révélait tout à la fois. Et il faut bien dire que, si ce travail de conscience est mené à son terme, il y a un précieux cadeau dans toutes les crises que nous rencontrons. Tout se passe comme si ce cadeau était livré par des dragons et les émotions difficiles que nous rencontrons en était l’emballage…

Il ne s’agit pas de glorifier la souffrance. L’idéal est de s’en passer mais la vie n’est pas idéale. Jung pose que la conscience grandit dans le feu des émotions : « sans émotions, il est impossible de transformer les ténèbres en lumière et l’apathie en mouvement ». Il semble, en repartant de la première noble vérité du Bouddha sur l’inévitabilité de la souffrance, que nous ayons le choix entre celle-ci et la conscience, que toute souffrance mentale traduisent un défaut de conscience. Comme dit Eckhart Tollë :

« La souffrance est utile jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’elle est inutile ».


Cependant, une enquête minutieuse montre qu’au cœur des circonstances les plus difficiles que nous puissions rencontrer se cache un secret. C’est que nous pourrions appeler « le secret de la Joie » qui ne connait pas de contraire car elle est libre des circonstances, de l’extérieur. C’est aussi le secret de la Liberté car rien ne saurait nous l’enlever. Mais alors, comment dégager ce diamant de sa gangue de boue noire ?

Au travers de mon expérience, tant personnelle que dans l’accompagnement de toutes sortes de crises, et de mes études approfondies du sujet tant sous l’angle de la psychologie des profondeurs que celui de ce qu’on peut appeler la psychologie sacrée, j’en suis venu à distinguer quatre étapes qui permettent de traverser toutes les crises.

La première consiste en nous accepter exactement tels que nous sommes dans notre souffrance et nos réactions émotionnelles sans chercher de consolation. Il s’agit de rester en contact avec le réel, de l’empoigner et de le regarder en face, dans le blanc des yeux. Ce ne sont pas tant les circonstances extérieures ou le comportement d’autrui qu’il s’agit alors de scruter que nos mouvements intérieures, nos pensées, nos émotions et nos rêves. Il s’agit de ne pas fuir. Nous avons mis, disent volontiers les Orientaux, la tête dans la gueule du tigre : il n’est plus possible de la retirer. Il s’agit dans ces moments de s’abstenir de tous les intoxicants qui pourraient modifier artificiellement notre humeur, d’éviter les distractions, les dérivatif et les amis bien intentionnés qui veulent nous empêcher de vivre notre deuil. Nous devons rester centrés sur ce qui est là, entièrement et aussi consciemment que possible, et en observer tous les mouvements en nous. Le mot d’ordre dans cette phase est : rester en prise avec le réel.

L’ingrédient clé à cette étape, et en fait dans toutes les étapes du processus, est la compassion envers nous-mêmes. Nous pouvons bénéficier de l’accompagnement d’un thérapeute, de la présence d’amis compatissants, mais il s’agit d’abord de nous donner de la compassion, de nous recevoir dans la souffrance que nous vivons. La compassion des autres, si elle a quelque valeur, nous reconduit à notre propre compassion envers nous-mêmes, dans laquelle nous devons être la bonne mère et le bon père qui peuvent nous bercer et nous écouter. Cette compassion implique d’être capable de faire des exceptions conscientes à la règle qui consiste en rester en prise avec la réalité. On peut s’octroyer une bonne nuit de sommeil grâce à une pilule, se changer les idées en regardant un bon film ou en buvant un verre avec des amis, ou même accepter de prendre des antidépresseurs pendant quelques temps si on se rend compte qu’on est enlisé dans la souffrance. C’est la qualité de conscience de ce qu’on est alors en train de faire, et en particulier l’amour qu’on se donne dans ces moments, qui sont déterminants et non la rigidité héroïque dans laquelle on se ferait encore violence.

Il s’agit simplement de rester aussi conscient que possible, même dans ces pas de côté, de ce qui se passe en nous. Et autant que possible, il s’agit d’ancrer cette conscience dans le corps, c’est-à-dire d’être conscients non seulement des pensées et des émotions, mais des sensations dans notre corps. Dans ces moments de crise, nous avons généralement une surcharge d’énergie dans la tête et dans le cœur, et la pratique d’exercices physiques, du yoga ou du Chi-Kung, et surtout donc la simple attention au corps, offrent une prise de terre à cette énergie en surplus qui peut dès lors s’écouler et circuler.

La seconde de ces étapes consiste en prendre la responsabilité de ce qui arrive. Cela ne sert à rien d’entretenir le conflit en reprochant à autrui de nous donner à vivre cette réalité. Au contraire, le reproche et la colère ne font que cristalliser la résistance au réel dans une attitude de refus. En outre, nous remettons par-là le pouvoir sur nos vies à autrui. Le premier pas pour nous réapproprier ce pouvoir consiste en examiner comment nous avons contribué à créer cette situation qui nous fait tant souffrir, quelle inconscience nous avons entretenue pour en arriver là. Dans tous nos reproches et nos « il ou elle n’aurait pas dû faire / dire cela…», et dans toutes les explications que nous nous donnons du comportement d’autrui, nous avons l’opportunité de rapatrier notre ombre projetée sur l’autre. Car dans le fond, tant que la personne concernée n’a pas procédé à un examen de conscience approfondi et ne nous a pas fait part du résultat de son investigation, nous ne savons pas de quoi il retourne. Nous supposons et dans ces suppositions, nous projetons. La Communication Non Violente met en évidence que nous, êtres humains, avons tous les mêmes besoins de base, et que si nous prenons le temps d’examiner suffisamment longtemps et consciemment une situation, il en ressortira que les autres agissent à partir de besoins que nous pouvons comprendre et qui pourraient être les nôtres dans les mêmes circonstances que celles qu’ils ont rencontré.

Un indicateur important dans cette étape est la continuité de l’amour dans notre vie : si nous continuons à aimer les personnes concernées comme avant les événements, c’est que nous sommes dégagés des projections et que nous faisons notre travail de responsabilisation. Il est souvent utile de procéder à une démarche de pardon à ce point mais le point clé est l’amour : le pardon est quelque chose que l’on peut essayer de donner volontairement, mais c’est la réalité de l’amour qui dit si ce pardon est effectif. Dans le contexte d’une rupture amoureuse, par exemple : si l’on maudit celui ou celle qu’on a aimé, c’est nous-mêmes que nous maudissons finalement en tuant l’amour qu’il y avait entre nous. La violence des affects que nous ressentons dans cette rupture est à la hauteur de ce que la relation nous a donné, et nous pouvons l’honorer en le reconnaissant. Quand c’est la santé qui est en jeu, notre amour de la vie ressort. Dans le cas d’une perte d’emploi, nous pouvons encore nous demander ce que nous aimions tant dans ce travail. Le sentiment de perte est l’occasion de la prise de conscience de la valeur de quelque chose, et par-là de la projection de quelque chose qui suscite notre amour. Le retrait de la projection n’implique pas d’en finir avec l’amour, au contraire : celui-ci devient plus conscient et indépendant de son objet. Les illusions se dissipent et les projections se retirent mais ce qui demeure, si le travail de conscience a été accompli, c'est l'amour et la gratitude pour ce qui a été vécu.

Prendre la responsabilité de ce qui arrive, c’est aussi accepter l’idée que l’inconscient n’est pas seulement intérieur mais qu’il a une réalité extérieure aussi. « Ce que nous n’assumons pas nous revient comme destin » dit Jung, c’est-à-dire que ce que nous évitons de rencontrer à l’intérieur de nous-mêmes a la fâcheuse tendance à se matérialiser dans nos vies. Au fond, c’est notre conception de l’existence et finalement de Dieu que nous sommes mis au défi d’examiner par les circonstances car, en tant que réalité psychologique, « Dieu est dans ce à quoi nous ne pouvons rien » (Jung). Il n’est aucune question de théologie dans un tel énoncé car « Dieu » est alors simplement un nom de code pour ce qui nous dépasse et qui cependant a une influence directe sur notre vie, sans que rien ne soit présupposé quant à la nature de ce Dieu, ce qu’il mange en hiver, etc. Mais dans une perspective non-dualiste, nous pouvons dire aussi que Dieu est un terme désignant cet inconscient extérieur qui est à la fois tout Autre que notre conscient, et dont celui-ci ne peut cependant pas se séparer. Prendre la responsabilité de ce qui arrive, c’est alors accepter simplement ce qui est comme nous échappant, relevant de plus grand que nous, et chercher quelle réponse créative nous pouvons lui donner.

La troisième étape dans ce processus, c’est Yvan Amar qui me l’a enseigné au travers de son livre L’effort et la grâce[3] dont j’ai déjà parlé. Il s’agit de devenir disciple de ce qui arrive. Nous avons toujours le choix de nous considérer comme victimes des circonstances ou d’en devenir les disciples, c’est-à-dire de chercher ce qu’elles peuvent nous apprendre. Nous ouvrons ainsi la voie à la croissance en conscience au travers des circonstances. Les anciens alchimistes figuraient cette étape par l’évaporation de l’eau des émotions permettant de cristalliser le sel, symbole de ce qui demeurera au-delà des circonstances momentanées. Le sel est relié à l’amertume qui va avec la perte de nos illusions, mais si nous savons ne pas nous enfermer dans cette amertume, le sel symbolise la sagesse qui ressort de toutes nos expériences, fussent-elles les plus difficiles. Christian Bobin, dont la poésie a été alimentée par un drame terrible, nous parle fort bien de la sagesse :

« La sagesse, contrairement à ce qu'on raconte, ne vient pas avec l'âge. Sage, ce n'est pas une question de temps, c'est une question de cœur et le cœur n'est pas dans le temps. »

Dans la crise, cette sagesse consiste en ne pas perdre confiance et en évitant de fermer nos cœurs. La clé de cette étape est de garder la foi et le cœur ouvert en allant avec l’idée que tout ce qui arrive porte un sens qui deviendra clair en temps voulu.

La dernière étape de ce processus est ce que j’appelle le secret de la Joie en tant que tel. Il est connu de tous temps et il a été formulé d’innombrables façons dans les différentes traditions spirituelles. Pour ma part, il m’a sauté aux yeux au moment opportun, d’une façon tout à fait synchronistique alors que je traversais une violente crise émotionnelle et que j’acceptais de me faire disciple des circonstances : je suis alors tombé sur une citation de Douglas Harding qui m’a alors éclairé de façon surprenante, me donnant enfin une prise intérieure sur les événements. Voilà la citation :

« Si nous avons la grâce de pouvoir dire OUI aux circonstances et de vouloir activement (plutôt qu’accepter passivement) tout ce qui arrive, alors jaillit cette Joie subtile et durable que la tradition orientale nomme Ananda. Totale perte-de-soi est totale accomplissement de soi. »

La clé ici est de vouloir activement ce qui arrive plutôt que de subir les circonstances et de s’y résigner, de les accepter bien malgré soi. Ce « soi » qui s’oppose à ce qui est disparait et dans cette perte de soi, il y a un accomplissement qui tient à l’unité retrouvée avec le réel. Dans la tradition religieuse, on parlait de « faire la volonté de Dieu ». À nouveau, il ne s’agit pas d’entrer dans un débat théologique mais de simplement considérer « Dieu » comme un nom de code pour la totalité de ce qui nous échappe, dont les circonstances contraires à notre vouloir font partie. Psychologiquement parlant, il s’agit simplement de s’accorder entièrement et volontairement à ce qui est, ce qui est encore le mieux que nous puissions faire puisque même si nous voulons autre chose, cela ne change pas ce qui est. C’est une amplification à l’échelle de toute l’existence de l’exercice bien connu de renforcement psychologique qui consiste en vouloir qu’il pleuve quand il pleut, qu’il neige quand il neige. Taper du pied en exigeant qu’il pleuve au milieu d’un orage procure un profond sentiment d’unité avec les choses et libère une énergie qui a tendance à se perdre dans la discussion permanente du réel. Cette étape résume et conclut les étapes précédentes en un seul mouvement qui tient du OUI entier à ce qui est.

Vouloir ce qui arrive nous reconduit à la joie subtile de l’unité intérieure, et c’est une joie durable car rien d’extérieur ne saurait l’entamer. À condition toutefois de trouver la grâce de dire « oui » aux circonstances de notre vie, c’est-à-dire finalement de nous réconcilier avec elles. C’est pour parvenir à ce « oui » qu’il nous faut passer par les étapes précédentes, mais quand il survient, il y a là comme un éclair de reconnaissance. Il réclame en effet d’être entièrement en prise avec le réel et nous accepter intégralement dans tout ce que nous ressentons, incluant la souffrance et la résistance aux circonstances, de prendre activement la responsabilité de ce qui arrive en le voulant, d’avoir une foi entière dans le fait que cela est bon pour nous et pour toutes les personnes concernées, et finalement d’accepter entièrement l’enseignement que nous portent les événements. Comme l’écrit encore magnifiquement Bobin :

« Il n'y a rien à trouver dans cette vie que le "oui" qui définitivement l'enflamme. »


Bien sûr, ce n’est pas un processus linéaire accompli une fois pour toute mais plutôt un deuil à vivre qui s’approfondit jour après jour en repassant régulièrement par chacune des étapes, c’est-à-dire en rencontrant régulièrement la résistance au réel. Le « oui », quand il survient, est une grâce qu’on ne peut pas forcer : il signale le détachement. Qui dit « deuil » dit « perte », et c’est en examinant ce qui semble avoir été perdu qu’on peut au mieux déceler les projections, car finalement la réalité est parfaite : il n’y a ni manque, ni perte, réels dans la perspective de la totalité, du Soi. On peut voir dans ce processus les contractions d’un accouchement, car avec toute crise, il y a une opportunité pour l’apparition de quelque chose de nouveau. C’est le chemin des flammes[4], qui nous passe au feu transformant et dont ressort l’or de la conscience. Pour ma part, cela m’a amené à aller dans ma propre vie avec un petit mantra que je vous offre, et qu’il est donc bon de répéter en toutes circonstances en faisant le travail de conscience auquel elles nous invitent :

Oui.
Je le veux.
C’est ainsi,
Merci.