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dimanche 20 septembre 2026

Traverser le soleil

 
A titre récréatif et comme une interlude avant de vous proposer d’autres articles sur la gnose jungienne et le combat pour l’âme du monde, je vous partage ci-dessous une imagination active remarquable, qui saura vous emmener peut-être au-delà de ce que toutes mes réflexions théoriques peuvent communiquer...

La personne qui m’a partagé cette imagination active est très engagée dans la relation avec l’Inconscient. Elle écoute ses rêves, avec suffisamment d’expérience pour être capable de les comprendre seule bien souvent, a une activité créative et se livre à des imaginations actives autonomes. Elle a vécu celle-ci seule, sans accompagnement, ce qui témoigne d’une grande maturité dans la relation avec l’Inconscient. J’en profite pour faire un clin d’œil à toutes ces personnes qui croient que pour entrer en relation avec l’Inconscient, il faut utiliser des substances ou des techniques d’induction de transe. Je ne dis pas que ces dernières soient inutiles, mais ce sont d’une certaine façon des béquilles. Ainsi, quand Carlos Castaneda a interrogé Don Juan sur pourquoi ce dernier lui avait fait prendre autant de « plantes de pouvoir », ce dernier lui a répondu : « J’ai dû me servir des plantes parce que tu étais trop bouché pour comprendre autrement. Il fallait bien ça pour t’ouvrir la tête. »

L’imagination active s’inscrit dans la continuité du travail avec les rêves. Jung la proposait à ses analysants après quelques temps, et s’assurait ainsi qu’ils étaient capables d’avoir une relation autonome avec l’Inconscient. Marie-Louise Von Franz explique : « L’imagination active est l’outil par excellence, le plus puissant de la psychologie jungienne, le plus puissant pour atteindre la totalité – beaucoup plus efficace que la seule interprétation des rêves. » C’est aussi le moyen le plus direct d’explorer un rêve : toute l’approche de l’Écoute Intérieure des rêves que j’ai développée ces dernières années repose sur le voyage dans le rêve en imagination, avec une attention soutenue aux ressentis émotionnels et corporels.

Il n’est en réalité pas difficile d’entrer en imagination active. C’est une forme de méditation qui était connue des anciens – Jung expose dans le Commentaire sur le mystère de la Fleur d’Or comment il a retrouvé l’énoncé de cette technique dans un ancien traité chinois. Il s’agit simplement d’ouvrir un espace au flot des images intérieures, et de voyager dans celles-ci en conscience, en se comportant comme on se comporterait dans la réalité ordinaire. Ce dernier point est essentiel : il est possible en imagination active de subvertir les lois du monde physique, et par exemple de voler ou de traverser les murs, mais il est nécessaire de respecter les mêmes standards éthiques que dans la vie consciente. On ne va pas voir sa voisine sous sa douche, ou dérober un trésor au musée, car ce serait se comporter comme si ces actions n'avaient aucune réalité effective. Or elles en ont une ! Une des questions qui se pose souvent quand on aborde l’imagination active est : comment puis-je m’assurer que ce n’est pas mon mental qui produit ces images ? Von Franz souligne qu’il y a toujours un moment où il apparaît quelque chose de surprenant, et même de déroutant pour le mental, dans l’imagination. Cet effet de surprise est la signature de l’irruption de l’Inconscient. On pourrait dire aussi qu’on est alors passé de l’imaginaire au domaine imaginal dont nous parle Henry Corbin – la clé qui ouvre la porte du monde imaginal est d’accepter que ce dernier ait sa réalité propre.

Pour les personnes que cela intéresse, je suggère la lecture de l’excellent livre de Jean-François Alizon Dialoguer avec son inconscient dont j’ai parlé dans un autre article que vous trouverez ici : Dialoguer avec son inconscient. J'ai aussi interviewé l'auteur ici : https://www.youtube.com/watch?v=gAfp_yXwB4o. 

Je n’interpréterai pas en détail ce récit d’imagination active. On évite très généralement d’interpréter les imaginations actives, c’est-à-dire de les intellectualiser, car on s’abstient d’interférer avec le pouvoir suggestif des images : celles-ci parlent d’elle-même. C’est d’ailleurs ce que nous faisons aussi avec l’Écoute Intérieure des rêves où nous privilégions la relation directe avec les images, ce qui n’empêche pas d’en retirer une compréhension symbolique en les mettant en relation avec le vécu de la personne qui a rêvé. Mais on garde une réserve évitant d’analyser le rêve, et a fortiori l’imagination active, en la faisant entrer dans un système explicatif. Ici, je ferai simplement ressortir quelques points pour amplifier l’imagination et en faire ressortir la portée.

Voici donc le récit de cette imagination active :

Je vois, devant moi, posée sur la terre une pierre ovale, noire avec une touche de blanc sur le dessus et brillante comme si elle avait été très finement et pendant très longtemps polie par les éléments. Devant, une étendue plane et sans arbres s’étire jusqu’à l’horizon embrasé par un soleil à demi couché.

De cette pierre émerge une pousse, celle d’un arbre qui doucement s’allonge, et dont les branches au feuillage vert se déploient, et forment, pour les plus basse une sorte de coupole protectrice. Deux biches de part et d’autre du tronc de l’arbre et de la pierre sont couchées là et sont tournées à l’opposé de l’arbre. Elles tendent le cou vers le ciel et poussent un long et doux cri.

Je m’approche de l’arbre et l’entoure de mes bras. Je pose mon front contre le tronc et lui demande de me donner la vie. Je ressens sa fraîcheur, sa puissance.

Une immense ombre, masculine avec de très longs bras se tient mêlée à la cime de l’arbre, buste et tête légèrement inclinés vers le bas, bras et mains ouverts dans une attitude d’humilité et d’accueil.

Je me tiens serrée contre l’arbre que j’entoure toujours de mes bras, il a quelque chose de maternel et je me sens toute petite mais comme embrassée au pied de son immensité.

Je lâche l’arbre et m’assois adossée contre lui, mes mains caressent de part et d’autre la pierre noire, les deux biches à côté sont là tranquilles. Devant moi, je vois la terre se lézarder en une faille centrale qui s’élargit un peu et coure jusqu’à la ligne d’horizon, jusqu’au soleil. Du centre de ce dernier surgit soudain un chevalier noir monté sur un cheval à la robe couleur d’ébène qui galope sur la faille en notre direction, enveloppé d’un nuage de poussière. Il arrive devant l’arbre et s’arrête là. Je le regarde et il me regarde. Il porte une armure entièrement noire, un casque qui dissimule son visage et il tient dans sa main gauche une lance. 

Je n’ai pas peur. Je lui demande qui il est. Il est l’ombre, me dit-il, qui avec sa lance transperce la lumière. Je lui demande s’il est celui que j’ai vu auparavant par trois fois (genre Dark Vador, image hypnagogique qui m’avait angoissée, associée à ses 2 mots : destruction totale).

Je me lève et m’approche de la tête de son cheval à la robe ébène, je sens le souffle de ses naseaux frémissants, j’y frotte mes joues jusqu’à son chanfrein et je m’approche du chevalier tout en restant en contact physique avec le cheval. Je le regarde, il me tend une main que je lui donne et il me fait monter devant lui sur le cheval. Je sens la fraîcheur métallique et dure son armure dans le dos. Je me sens en sécurité. Les deux biches qui se sont levées regardent dans notre direction. Je caresse l’encolure de cheval, le chevalier fait demi-tour et nous nous retrouvons face à l’horizon. Le cheval s’élance au galop sur la faille vers le soleil couchant. Je sens le vent et la puissance de cette course.

Nous nous rapprochons de l’horizon, le chevalier pointe sa lance vers le soleil, le transperce et nous fondons dans sa flamboyance, nous le traversons et nous émergeons de l’autre côté devant un océan. Une multitude de poissons bondissent hors de l’eau et y retournent et le dragon serpent est là sur l’eau devant nous. Il me regarde.

J’interroge le cavalier : « qu’as-tu à me dire ? »

« Je t’accompagne et t’accompagnerai toujours. Je t’aiderai à traverser tes ombres, à transpercer la lumière et à rencontrer le dragon ».

 
Cette imagination active regorge de symboles alchimiques qui témoignent d’un profond processus de transformation. Le premier d’entre eux est cette pierre noire et brillante, avec une touche de blanc, qui semble avoir été polie par le temps, dans laquelle on peut reconnaître la présence de la Pierre philosophale. Nous avons immédiatement une indication sur l’état de l’Œuvre par cette touche de blanc se détachant sur la noirceur, qui évoque ce moment critique où la clarté commence à apparaître dans l’obscurité de la nigredo. Le soleil couchant résonne avec le fait que la rêveuse traverse une importante transition de vie dans laquelle elle est, au moment de cette imagination, en train de clore un chapitre de son existence, et donc dans une fin de cycle. Bien sûr, elle interroge son devenir et voici qu’apparaît, comme en écho à cette interrogation, une pousse qui se déploie en un arbre protecteur – il suffira de rappeler que l’arbre est volontiers un symbole d’individuation, c’est-à-dire de ce processus dans lequel quelqu’un devient entièrement soi-même. Ici, comme en contrepoint des inquiétudes légitimes soulevées par cette fin de cycle, les deux biches semblent symboliser une douce présence qui accompagne la rêveuse. Celle-ci noue une relation profonde avec l’arbre, qui me semble refléter la relation qu’elle a établi au cours de cette transition avec l’Inconscient.

Dans ce moment de paix où elle est adossée à l’arbre, caressant la pierre noire et entourée des deux biches, voici que la terre se fend et que surgit le cavalier noir qui se présente comme l’ombre « qui avec sa lance transperce la lumière ». J’ai laissé le petit lapsus qui la fait référer à « Dark Vador » pour le Darth Vador de Star Wars, comme une insistance sur la noirceur. La "destruction totale" qui est là évoquée est aussi une invitation au complet renouvellement, à la régénération. On reconnaîtra dans ce chevalier noir un des cavaliers que rencontre la petite Vassilissa du conte éponyme dans son approche de la demeure de la Baba Yaga. D’une façon typique, le cavalier noir est volontiers associé aux cavaliers blanc et rouge pour symboliser les étapes de l’Œuvre alchimique. Ici, le point sans doute le plus intéressant est le fait que le chevalier noir se propose de transpercer la lumière de sa lance, et qu’il ouvre ainsi un passage à la rêveuse. De quoi s’agit-il ?

Au prime abord d’une analyse simplement psychologique du symbole, on pourrait avoir ici un motif d’inquiétude pour la santé psychique de la rêveuse puisque le soleil symbolise la conscience. Dans ce contexte, l’opération que se propose d’accomplir le chevalier noir est tout simplement incompréhensible. Il nous faut élargir le contexte symbolique à la dimension initiatique du chemin suivi par la rêveuse. Jung nous rapporte que les alchimistes indiquaient que le secret de l’Œuvre est dans l’Ombre du soleil, et nous sommes ici devant quelque chose d’équivalent. Pour saisir de quoi il pourrait s’agit, il nous faut revenir à Corbin qui parlait du Na-kojd-Abad, le « pays de nulle part » ou, mieux traduit, le « pays du non-où » (no-where), qui ne se trouve sur aucune carte. Ce lieu mythique mais non moins réel ne peut être situé nulle part dans notre monde. On le désigne aussi comme le alam al-mithal, le monde imaginal auquel donne accès l'imagination active. C’est là où se trouvent la montagne cosmique de Qaf, ainsi que les cités merveilleuses de Jabalqa, Jabarsa, et Hurqalya, dont parlent les anciens contes. Pour atteindre le Na-kojd-Abad, il faut se rendre à l’extrémité du monde – symboliquement, à l’extérieur de la dixième sphère céleste englobant notre terre dans la géographie mystique – et faire encore un pas. Cependant, il s’avère que le Na-kojd-Abad est à l’intérieur, ou pourrait-on dire, à l’intérieur de l’intérieur. C’est le paradoxe que pointe Corbin : le pèlerin qui parvient enfin à « sortir du monde » se retrouve au cœur du Réel, et se rend compte que toute notre matérialité est enveloppée dans une dimension spirituelle toujours et partout présente, à l’intérieur.

Il semble que la rêveuse soit invitée, avec l’aide de l’Ombre, à se rendre dans cette dimension insoupçonnée, et cependant toujours présente, de notre réalité. Pratiquement, que peut signifier « traverser le soleil » ? On pourrait y voir ce retournement que Franklin Merell-Wolff a appelé « introception », c’est-à-dire le retournement de la conscience vers sa Source. Concrètement, cela pourrait impliquer de "traverser" toutes les conceptions collectives que la rêveuse peut entretenir sur sa situation. Mais il convient de ne pas trop élaborer autour de ces questions. Il suffira à la rêveuse de savoir qu’elle est accompagnée, et bien accompagnée, par ce formidable dynamisme de l’Ombre que symbolise le chevalier noir, et qu’il l’aidera à traverser ses ombres, mais aussi le voile que peut symboliser la lumière et à rencontrer le dragon qui vit dans l’océan, symbole de l’Inconscient collectif. Il y a là un clin d’œil car elle avait déjà rencontré ce dragon dans un rêve – nous pouvons reconnaître là une évocation symbolique du Mercurius alchimique, mais chut ! J’en ai déjà trop dit…

Et vous, avez-vous trouvé la porte qui conduit au Na-kojd-Abad ?


 

jeudi 26 mars 2026

Un printemps tranquille


J’ai eu le plaisir au cours du mois d’avril d’interviewer Jean-François Alizon, auteur du livre Dialoguer avec son inconscient, à propos de l’imagination active selon Jung, dont je vous ai déjà parlé dans ce blogue (https://voiedureve.blogspot.com/2025/04/dialoguer-avec-son-inconscient.html). Jean-François et moi avons la même préoccupation de faire mieux connaître cette approche de notre vie inconsciente que Jung a redécouvert, mais que les anciens dans nombre de cultures connaissaient bien avant nous, et de contribuer à redonner à l’imagination ses lettres de noblesse. En effet, pour beaucoup dans notre monde voué à la productivité, l’imagination est un peu la folle du logis : quand c’est imaginaire, c’est que ce n’est pas réel. Pourtant, nous avons un besoin vital d’imaginer, ne serait-ce que pour nous échapper un moment de nos cages rationnelles : quand nous lisons un livre, quand nous regardons un film ou une série, nous permettons à notre imagination de galoper un moment, même si ce n’est que dans un enclos bien délimité. Mais le monde imaginaire est laissé aux enfants, aux poètes et aux artistes, car encore une fois, ce n’est pas sérieux. Curieusement, on retrouve la même indigence chez les analystes jungien.ne.s : bien rares sont celles et ceux qui pratiquent l’imagination active. Pourtant, Marie-Louise Von Franz nous explique que :

« L’imagination active est l’outil par excellence de la psychologie jungienne, le plus puissant pour atteindre la totalité – beaucoup plus efficace que la seule interprétation des rêves. »

Cela tient sans doute au fait que l’imagination nous entraîne dans des territoires sauvages, non balisés, non normalisés par les hiérarques de la psychologie – ceux-ci préfèrent encore « analyser » la matière brûlante de l’inconscient, c’est-à-dire la passer au tamis de leurs grilles conceptuelles, l’expliquer. Cependant, il est probable que Jung n’aurait pas été le Carl Jung que nous connaissons, qui a amené tant d’éclairages sur notre vie inconsciente, s’il n’avait pas laissé l’imagination le prendre par la main et l’emmener hors des sentiers battus. On doit à cette escapade l’extraordinaire Livre rouge, qui consigne ses aventures dans le monde imaginal de l’âme. Pour bien distinguer le royaume merveilleux où nous emmène la cabale de l’imagination rendue à sa liberté première, royaume où tout est vivant, tout est réel… du monde imaginaire colonisé par les images de la télévision et du cinéma, confinant à l’irréel vidé de son sang, Henry Corbin, un grand ami de Jung, a inventé le terme « imaginal ». Jung n’était pas un homme de théories et de systèmes ; il y a qu’à essayer de le lire pour s’en rendre compte (lol). C’était un homme d’images vivantes, qui osait écrire que « la psyché est images » bien avant d’être tissée de mots et de raisonnements. Si l’on veut suivre ses traces, il faut marcher sur la voie qu’il a ouverte, qui emmène dans la forêt imaginale...

Jean-François Alizon nous restitue les clés du voyage avec l’imagination active dans son livre, qui s’adresse aussi bien aux psychothérapeutes qu’à toute personne ouverte d’esprit. Je vous invite à l’écouter en parler. Son propos est tout simplement passionnant :


L’approche des rêves que je privilégie désormais dans mon travail, que j’ai appelée l’écoute intérieure du rêve, est une forme d’imagination active. Elle n’est en rien contradictoire avec l’interprétation mais elle la prolonge et la dépasse en allant, au-delà de celle-ci, au cœur du mouvement intérieur que recèle le rêve. Au fond, l’interprétation du rêve n’est validée que par ce mouvement intérieur, quand se produit le déclic – le fameux « haha ! » – qui signale que la proposition d’interprétation a touché juste. Le rêveur sait alors, avec une force d’évidence, que le rêve vient de s’éclairer : quelque chose qui était jusque là inconscient vient de se faire jour dans sa conscience, et celle-ci en est comme irriguée, rafraîchie, régénérée. A un certain moment de mon parcours, la ligne parallèle que l’on peut tirer entre ce processus intrapsychique et l’attention donnée par les fasciathérapeutes et les ostéopathes au mouvement naturel du corps m’a frappé. J’ai alors commencé à concevoir le travail avec les rêves comme une façon de simplement aider à rétablir le mouvement naturel de la psyché. De fil en aiguille, il s’est avéré que le moyen le plus direct de rendre conscient ce mouvement, dont le rêve est une expression, est de rencontrer les images intérieures du rêve en imagination active, c’est-à-dire en pleine présence consciente et avec une attention soutenue aux ressentis, en particulier du corps. Je ne crois pas avoir inventé quoi que ce soit en formalisant cette approche, d’abord parce que j’ai été mis sur cette piste par les travaux de plusieurs analystes jungien.ne.s qui examinaient les modalités d’incorporation du rêve – je songe tout particulièrement là à James Hillman, Robert Bosnak, Mario Woodman… – mais surtout parce que je suis convaincu désormais que c’est la voie la plus naturelle du travail avec les rêves. C’est ainsi que les peuples premiers, qui n’avaient pas de psychologues et d’universités, étaient capables de faire parler et d’entendre leurs rêves bien mieux que nous…

Pour illustrer la puissance de cette façon d’explorer le rêve, je veux vous partager ici le travail fait avec une simple image intérieure, avec l’accord de la rêveuse bien sûr. Celle-ci est une praticienne expérimentée du travail avec les rêves qui, au moment où elle a reçu cette image, se trouvait dans une grande transition de vie l’amenant à se consacrer à l’écoute des rêves. Voici l’image :

La rêveuse voit un arbre avec plein de branches de qualités différentes. Il lui vient à l’esprit que cela semble être un arbre généalogique. Son attention se porte alors sur une de ces branches, qui semble être bien pourrie, et cependant, il est clair que c’est sur cette branche qu’elle est née...

Quand elle me raconte le rêve, elle précise que cet arbre semble, au moment du récit, être un cerisier du Japon. Du point de vue de l’interprétation, il n’y a pas grand-chose à faire avec une telle image, trop succincte. Bien sûr, on peut élaborer autour du fait que l’arbre est souvent un symbole du processus d’individuation et relier ce rêve au fait que la rêveuse envisageait la possibilité de retourner s’installer sur sa terre natale, dans la proximité de sa famille. Mais qu’est-ce que le rêve cherchait donc à amener à sa conscience ? Il ne lui apprenait rien de nouveau en évoquant le fait que sa branche familiale était en souffrance. Or la règle d’or du travail avec le rêve est que ce dernier cherche toujours à amener quelque chose de nouveau à la conscience – c’est pourquoi il n’y a rien de pire que d’expliquer le rêve en guise d’interprétation : on le réduit alors à des éléments déjà connus. Quand le rêve, ce n’est que… c’est que ce n’est pas cela ! Et pourtant, combien d’interprètes assomment le rêve à coup de théories qu’ils croient maîtriser, qui leur donnent l’explication de la vie psychique !? Dans mon écoute initiale du rêve, je relève la référence un peu incongrue à un cerisier du Japon, c’est-à-dire à l’Orient – dans la géographie imaginale des occidentaux, il s’agit là bien souvent d’une dimension spirituelle.
 


Ayant pris note de ces éléments, je les ai écarté pour proposer à la rêveuse une écoute intérieure de cette image, à laquelle elle a consenti bien volontiers. D’emblée, quand elle a repris contact avec l’arbre dans son imagination, il s’est avéré présenter un paradoxe : c’était bien un cerisier, et il était fleuri, en plein hiver. Elle me l’a décrit comme un arbre fin, pas très grand, avec un bois noir, seul dans un jardin, entouré d’herbe. Quand j’ai interrogé la rêveuse sur son ressenti, elle m’a dit qu’elle avait l’impression d’être sur le point d’accéder à une vérité, une compréhension. En prêtant attention à son corps, elle a relevé une activité dans son diaphragme et a évoqué quelque chose qui circulait entre ses chakras solaire et cœur. Elle avait le sentiment que l’image l’invitait à un réveil, lui disait « regarde la situation... », et elle a pensé à Wadji Mouawad qui parlait de transformer artistiquement nos épreuves. Cette idée l’a animée et elle l’a élaborée en parlant d’offrir le fruit de cette transformation au monde, de fleurir. Les images se sont alors bousculées en cascade et elle a parlé de la merveilleuse générosité de la nature, d’oiseaux et d’insectes trouvant asile dans l’arbre, de papillon voletant et signalant la victoire de la beauté. Elle m’a dit alors que ses cellules souriaient de l’intérieur, comme nourries par l’image au travers des sens imaginaux…

Je me suis alors dit pour ma part que le mouvement auquel le rêve invitait semblait clair dès le premier contact avec l’image intérieure : le thème du travail était la floraison malgré les conditions contraires symbolisées par l’hiver. Ce dernier représente volontiers le manque d’amour, le froid affectif qui gèle l’énergie en dedans. Un signe certain du processus en cours était l’émerveillement, qui signe ce que la rêveuse a nommé comme « la victoire de la beauté ». Nous aurions pu nous en tenir là : dores et déjà le mouvement intérieur du rêve avait frayé sa voie. Il y avait là une belle illustration de comment l’image intérieure est vivante, chargée d’énergie psychique qui circule dès que l’on prend contact avec elle par l’imagination. C’est par ce mouvement énergétique que l’image nous délivre son message essentiel, nous donne une direction. Cependant, mon intuition me disait que cet arbre avait encore beaucoup de choses à nous apprendre, et nous avions du temps devant nous.

J’ai alors proposé à la rêveuse de « devenir l’arbre » : qu’est-ce que cela fait, du point de vue du ressenti, d’être l’arbre ? D’emblée, elle m’a répondu que c’était puissant, vertical, relié ciel-terre – cette verticalité se faisait sentir dans son corps, la redressait. Elle m’a dit sentir l’énergie qui montait et descendait, et être étonnée par la vitesse de cette circulation. A partir de là, je l’ai invitée à aller voir les racines de l’arbre, avec comme intention pour ma part de suivre l’indication qu’elle venait de me donner et d’observer ce qui se passerait dans la montée et la redescente de la conscience. Immédiatement, elle m’a décrite ces racines comme étant larges, s’étalant sous terre, ce qui lui suggérait un sentiment de stabilité associé à l’idée de nourrir les liens. Elle a pris conscience de ce que l’arbre est bien plus grand par ses racines que par sa ramure, et plus vaste sous terre, dans l’invisible que dans le visible. Il y avait là tout un univers, une ville – elle était saisie par la multiplicité du vivant, qui lui communiquait la vision d’un infini ouvert à l’autre. Quand je lui ai demandé ce qu’elle ressentait avec cela, elle m’a indiqué se sentir toute petite par rapport à cet univers, et cependant, le contact avec ce dernier lui a communiqué un sentiment d’expansion qui s’est traduit dans ses mots : 


« je suis bien au-delà de ce que je crois ».



Je lui ai ensuite suggéré de monter dans le tronc de l’arbre et elle a retrouvé une impression de verticalité en ouverture vers le ciel. Elle m’a indiqué que l’image venait orienter son corps vers ce ciel, l’incitant à aller de l’avant. Nous avons passé un peu de temps à respirer dans cette verticalité mais rien de plus ne venait ; il nous fallait suivre l’indication d’aller de l’avant et aller visiter les branches. Dès que je lui en ai fait la suggestion, l’atmosphère intérieure s’est modifiée et la rêveuse m’a dit que ce n’était pas facile d’approcher la multiplicité des branches : elle sentait que le tronc se subdivisait dans les branches, qui le prolongeaient. Cependant, cela n’arrivait pas à s’ouvrir, m’a-t-elle dit, mais seulement à se diviser – l’image lui est venue de branches croissant verticalement, sans expansion horizontale. Je lui ai demandé ce qu’elle ressentait avec cette vision et elle m’a parlé d’une sensation de brûlure d’estomac qu’elle a associé au danger de prendre trop de place, à la nécessité de ne pas être trop visible. Elle pouvait relier ce sentiment à la culpabilité ressentie lors du décès de ses parents, et pour ma part, je voyais un lien avec notre discussion au début de notre rencontre, qui avait portée sur le défi qui consiste en se faire connaître, se rendre visible, quand on se lance en libéral. Nous pouvions commencer à discerner un conflit tenant à l’impulsion naturelle à aller de l’avant qui se heurtait à une injonction contradictoire de ne pas prendre trop de place...

Je l’ai alors invitée à prêter attention au ressenti en prenant simplement le temps de rester avec cette injonction, et le corps s’est mis à parler avec force : elle m’a indiqué sentir sa gorge se serrer et avoir du mal à avaler, puis avoir la sensation qu’elle avait quelque chose à vomir. Puis elle m’a dit avoir l’impression d’être coupée en deux ; cette coupure séparait sa gorge du haut de son visage, et entre deux, il y avait un trou, une béance. Elle a relié celle-ci à des problèmes de santé qu’elle avait rencontrés, et m’a décrit cet espace comme étant noir, comme une mine, dépourvue de lumière. Je lui ai proposé de chercher quelle était la bonne distance pour observer ce qui était là, et elle l’a regardé de loin, comme du bout d’un couloir... pour me dire bientôt qu’il y avait là un personnage qui était recroquevillé dans une grotte. Rapidement, elle m’a indiqué qu’elle se sentait en sécurité : elle n’était pas ce personnage, elle n’était pas là. Un biais typique chez nombre de psychothérapeutes aurait pu m’inciter à aller voir de plus près ce qu’elle avait à vomir, ou qui était ce personnage. Cela aurait été facile : il aurait suffi de demander à la sensation de prendre forme d’une image intérieure, ou d’aller parler avec le personnage recroquevillé. Cependant je n’en ai pas ressenti le besoin. Au contraire, cela eut été d’une certaine façon interférer avec le processus. Jung nous mettait en garde contre cette habitude du conscient de vouloir diriger le cours de la vie psychique et de l’entraver finalement par des interférences ; chez les thérapeutes, il y a là souvent une insécurité qui se déguise volontiers sous des objectifs nobles comme la recherche de guérison et le nettoyage de mémoires, lesquels trahissent surtout le besoin d’obtenir des résultats et de se conforter dans leur ego de thérapeute. Si la psyché avait voulu nous en dire plus sur ce qui était là à vomir ou sur qui était ce personnage, le cours de l’imagination serait allé tout seul dans ce sens ou la rêveuse l’aurait interrogé d’elle-même. Pour ma part, je me suis donc abstenu de questionner plus avant ces éléments car il était bien suffisant que la rêveuse retrouve, face à tout cela, un sentiment de sécurité tenant à une distance intérieure qui réclamait d’être respectée – j’y ai entendu une indication claire de ce que nous n’avions pas à chercher à nous rapprocher de ce qui était là…

Spontanément, à partir de ce socle de sécurité retrouvée, la rêveuse a parlé du travail de transformation nécessaire pour donner une belle forme au matériau de base. Elle évoquait là, sans que nous élaborions sur le sujet, l’alchimie opérative au cœur des rêves. Nos angoisses, nos peurs et tout ce que nous percevons comme négatif constituent la materia prima du processus alchimique. Ce qui est passionnant dans le travail avec les images intérieures, c’est qu’il ressort que c’est la psyché elle-même qui agit en tant qu’alchimiste ; on n’a pas besoin de formules compliquées ni de se draper dans le mystère de la connaissance ésotérique. Wadji Mouawad est revenu à l’esprit de la rêveuse. Dans une interview qu’elle avait vue de lui, il racontait comment la peinture l’avait aidé à surmonter la solitude qu’il avait éprouvée lorsqu’il était arrivé au Canada. On connaît Mouawad comme homme de théâtre surtout mais il intègre la peinture à ses œuvres théâtrales ; il passe psychiquement par la peinture pour renouer avec ses origines perdues, son Liban meurtri, ses rêves d’enfant enfouis. Tout à coup, à ce contact, la rêveuse, qui est ordinairement une femme de lettres, a touché au fait qu’il n’y a pas de mots pour décrire ce qu’elle ressent, et qu’elle n’est pas obligée de passer par les mots pour accéder à un imaginaire au-delà de la réalité connue. Je l’ai alors invitée à jouer avec la peinture imaginale, et à entrer dans les couleurs de celle-ci. Sa première réaction a été de réserve : la peinture n’était pas son truc mais plutôt celui de sa sœur. Or il se trouve que Jung a pointé, dans ses réflexions sur la fonction inférieure de la conscience, comment l’inconscient se manifeste volontiers au travers des dimensions sous-développées de notre psyché, que la conscience a laissé en friche. 

Je n’ai rien dit, j’ai juste attendu de voir si l’imagination s’emparerait de ma proposition. Et en effet, la rêveuse m’a bientôt parlé d’un noir graphite très net qui ressortait d’un marron gris épais qu’elle voyait comme une fumée et qu’elle associait à la peur. Ce noir est entré en élaboration et transformation pour donner une couleur chair rose rouge qui évoquait, m’a-t-elle dit, le vivant qui absorbait la noirceur. Au travers de cette transformation, une certitude puissante s’est faite jour en elle, que je vous livre dans ses mots : « en tant qu’humain, c’est notre rôle de nous mettre au service de ce processus de transformation. » Cette conviction lui a donné le sentiment de pouvoir se situer dans le monde, et répondre ainsi à partir de là à l’état de celui-ci. « Je prends ma place, m’a-t-elle dit, et cela me pose... »  Quand je l’ai peu après invitée à prolonger en imagination l’image de rêve pour voir où ce mouvement de transformation l’emmenait, elle m’a parlé de la nécessité de faire grandir des branches vers le ciel. Elle semblait avoir pris de l’expansion, habiter l’espace autour d’elle. L’arbre était entouré de scintillements, et il était rejoint par d’autres arbres, d’autres vies. Les mots de la fin de ce travail ont été :

« C’est doux, c’est vivant : un printemps tranquille. »  


J’étais pour ma part ému par ce qui ressortait de cette plongée dans les eaux de l’imagination. On ne ressort jamais tout à fait indemne de ce genre de voyage : la personne qui facilite le processus ne peut éviter d’entrer elle aussi dans une transe légère. Même si nous cherchons autant que possible à nous en tenir à une neutralité bienveillante et soutenante, les images viennent nous toucher et nous entrons en résonance profonde avec celles-ci. Nous sommes associé.e.s au processus de transformation dont nous sommes aussi témoin. C’est, pour reprendre les mots d’une de mes analysante qui mène une réflexion approfondie sur ce thème dans un autre domaine, « un accompagnement sans savoir, sans pouvoir ni vouloir ». Notre rôle est simplement d’offrir un cadre, un contenant sécuritaire et sans interférence pour le déploiement autonome des facultés créatrices des images intérieures. Il s’agit simplement d’une coopération entière avec la psyché, avec la nature naturante…


Le message profond qui ressortait de cette écoute intérieure, en particulier en ce qui concernait la victoire de la beauté et la tranquillité du printemps, me touchait d’autant plus que j’avais affiché sur Facebook dans la même journée une prise de position contre la guerre, que je concluais en déclarant que l’armée du Printemps était en train de se lever et qu’elle serait invincible ! A qui m’interrogeait sur ce que je voulais dire par là, je répondais que les bataillons de primevères et de marguerites étaient en marche avec le soutien aérien des passereaux et des mésanges, et que rien n’arrêterait le mouvement de la Vie. Bien sûr, une telle prise de position peut paraître empreinte de naïveté car elle semble inviter à ne rien faire pour arrêter les bombes de pleuvoir. Cependant, il y a là une invitation à prendre un pas de recul pour chercher à partir d’où nous pourrions répondre à la folie humaine sans alimenter le conflit, tant en dedans qu’au-dehors – la naïveté serait peut-être plutôt ici de croire que l’on peut arrêter la guerre en désignant des coupables, en brandissant des drapeaux, en cultivant la division qui nourrit la guerre et que celle-ci exacerbe. Il n’est pas d’autre chemin vers la paix que de chercher à rendre nos ombres consciences et de travailler à leur transformation en conscience au lieu de chercher à les détruire chez autrui. Je répète en conclusion les mots de la rêveuse, qui ressortaient de l’enseignement de l’arbre et résonnent avec ce qui guide fondamentalement mon travail : « en tant qu’humain, c’est notre rôle de nous mettre au service de ce processus de transformation ».

Le rêve et l’imagination rejoignent la nature sauvage en nous et participent du mouvement du Vivant, qui amènera des solutions créatives encore inimaginables pour l’instant. Je salue dans ce sens le travail de Jean-François Alizon pour rendre accessible à tou.te.s les merveilleux territoires intérieurs ouverts par l’imagination active. Et je vous souhaite un beau printemps, empreint de tranquillité, de paix intérieure.