jeudi 26 mars 2026

Un printemps tranquille


J’ai eu le plaisir au cours du mois d’avril d’interviewer Jean-François Alizon, auteur du livre Dialoguer avec son inconscient, à propos de l’imagination active selon Jung, dont je vous ai déjà parlé dans ce blogue (https://voiedureve.blogspot.com/2025/04/dialoguer-avec-son-inconscient.html). Jean-François et moi avons la même préoccupation de faire mieux connaître cette approche de notre vie inconsciente que Jung a redécouvert, mais que les anciens dans nombre de cultures connaissaient bien avant nous, et de contribuer à redonner à l’imagination ses lettres de noblesse. En effet, pour beaucoup dans notre monde voué à la productivité, l’imagination est un peu la folle du logis : quand c’est imaginaire, c’est que ce n’est pas réel. Pourtant, nous avons un besoin vital d’imaginer, ne serait-ce que pour nous échapper un moment de nos cages rationnelles : quand nous lisons un livre, quand nous regardons un film ou une série, nous permettons à notre imagination de galoper un moment, même si ce n’est que dans un enclos bien délimité. Mais le monde imaginaire est laissé aux enfants, aux poètes et aux artistes, car encore une fois, ce n’est pas sérieux. Curieusement, on retrouve la même indigence chez les analystes jungien.ne.s : bien rares sont celles et ceux qui pratiquent l’imagination active. Pourtant, Marie-Louise Von Franz nous explique que :

« L’imagination active est l’outil par excellence de la psychologie jungienne, le plus puissant pour atteindre la totalité – beaucoup plus efficace que la seule interprétation des rêves. »

Cela tient sans doute au fait que l’imagination nous entraîne dans des territoires sauvages, non balisés, non normalisés par les hiérarques de la psychologie – ceux-ci préfèrent encore « analyser » la matière brûlante de l’inconscient, c’est-à-dire la passer au tamis de leurs grilles conceptuelles, l’expliquer. Cependant, il est probable que Jung n’aurait pas été le Carl Jung que nous connaissons, qui a amené tant d’éclairages sur notre vie inconsciente, s’il n’avait pas laissé l’imagination le prendre par la main et l’emmener hors des sentiers battus. On doit à cette escapade l’extraordinaire Livre rouge, qui consigne ses aventures dans le monde imaginal de l’âme. Pour bien distinguer le royaume merveilleux où nous emmène la cabale de l’imagination rendue à sa liberté première, royaume où tout est vivant, tout est réel… du monde imaginaire colonisé par les images de la télévision et du cinéma, confinant à l’irréel vidé de son sang, Henry Corbin, un grand ami de Jung, a inventé le terme « imaginal ». Jung n’était pas un homme de théories et de systèmes ; il y a qu’à essayer de le lire pour s’en rendre compte (lol). C’était un homme d’images vivantes, qui osait écrire que « la psyché est images » bien avant d’être tissée de mots et de raisonnements. Si l’on veut suivre ses traces, il faut marcher sur la voie qu’il a ouverte, qui emmène dans la forêt imaginale...

Jean-François Alizon nous restitue les clés du voyage avec l’imagination active dans son livre, qui s’adresse aussi bien aux psychothérapeutes qu’à toute personne ouverte d’esprit. Je vous invite à l’écouter en parler. Son propos est tout simplement passionnant :


L’approche des rêves que je privilégie désormais dans mon travail, que j’ai appelée l’écoute intérieure du rêve, est une forme d’imagination active. Elle n’est en rien contradictoire avec l’interprétation mais elle la prolonge et la dépasse en allant, au-delà de celle-ci, au cœur du mouvement intérieur que recèle le rêve. Au fond, l’interprétation du rêve n’est validée que par ce mouvement intérieur, quand se produit le déclic – le fameux « haha ! » – qui signale que la proposition d’interprétation a touché juste. Le rêveur sait alors, avec une force d’évidence, que le rêve vient de s’éclairer : quelque chose qui était jusque là inconscient vient de se faire jour dans sa conscience, et celle-ci en est comme irriguée, rafraîchie, régénérée. A un certain moment de mon parcours, la ligne parallèle que l’on peut tirer entre ce processus intrapsychique et l’attention donnée par les fasciathérapeutes et les ostéopathes au mouvement naturel du corps m’a frappé. J’ai alors commencé à concevoir le travail avec les rêves comme une façon de simplement aider à rétablir le mouvement naturel de la psyché. De fil en aiguille, il s’est avéré que le moyen le plus direct de rendre conscient ce mouvement, dont le rêve est une expression, est de rencontrer les images intérieures du rêve en imagination active, c’est-à-dire en pleine présence consciente et avec une attention soutenue aux ressentis, en particulier du corps. Je ne crois pas avoir inventé quoi que ce soit en formalisant cette approche, d’abord parce que j’ai été mis sur cette piste par les travaux de plusieurs analystes jungien.ne.s qui examinaient les modalités d’incorporation du rêve – je songe tout particulièrement là à James Hillman, Robert Bosnak, Mario Woodman… – mais surtout parce que je suis convaincu désormais que c’est la voie la plus naturelle du travail avec les rêves. C’est ainsi que les peuples premiers, qui n’avaient pas de psychologues et d’universités, étaient capables de faire parler et d’entendre leurs rêves bien mieux que nous…

Pour illustrer la puissance de cette façon d’explorer le rêve, je veux vous partager ici le travail fait avec une simple image intérieure, avec l’accord de la rêveuse bien sûr. Celle-ci est une praticienne expérimentée du travail avec les rêves qui, au moment où elle a reçu cette image, se trouvait dans une grande transition de vie l’amenant à se consacrer à l’écoute des rêves. Voici l’image :

La rêveuse voit un arbre avec plein de branches de qualités différentes. Il lui vient à l’esprit que cela semble être un arbre généalogique. Son attention se porte alors sur une de ces branches, qui semble être bien pourrie, et cependant, il est clair que c’est sur cette branche qu’elle est née...

Quand elle me raconte le rêve, elle précise que cet arbre semble, au moment du récit, être un cerisier du Japon. Du point de vue de l’interprétation, il n’y a pas grand-chose à faire avec une telle image, trop succincte. Bien sûr, on peut élaborer autour du fait que l’arbre est souvent un symbole du processus d’individuation et relier ce rêve au fait que la rêveuse envisageait la possibilité de retourner s’installer sur sa terre natale, dans la proximité de sa famille. Mais qu’est-ce que le rêve cherchait donc à amener à sa conscience ? Il ne lui apprenait rien de nouveau en évoquant le fait que sa branche familiale était en souffrance. Or la règle d’or du travail avec le rêve est que ce dernier cherche toujours à amener quelque chose de nouveau à la conscience – c’est pourquoi il n’y a rien de pire que d’expliquer le rêve en guise d’interprétation : on le réduit alors à des éléments déjà connus. Quand le rêve, ce n’est que… c’est que ce n’est pas cela ! Et pourtant, combien d’interprètes assomment le rêve à coup de théories qu’ils croient maîtriser, qui leur donnent l’explication de la vie psychique !? Dans mon écoute initiale du rêve, je relève la référence un peu incongrue à un cerisier du Japon, c’est-à-dire à l’Orient – dans la géographie imaginale des occidentaux, il s’agit là bien souvent d’une dimension spirituelle.
 


Ayant pris note de ces éléments, je les ai écarté pour proposer à la rêveuse une écoute intérieure de cette image, à laquelle elle a consenti bien volontiers. D’emblée, quand elle a repris contact avec l’arbre dans son imagination, il s’est avéré présenter un paradoxe : c’était bien un cerisier, et il était fleuri, en plein hiver. Elle me l’a décrit comme un arbre fin, pas très grand, avec un bois noir, seul dans un jardin, entouré d’herbe. Quand j’ai interrogé la rêveuse sur son ressenti, elle m’a dit qu’elle avait l’impression d’être sur le point d’accéder à une vérité, une compréhension. En prêtant attention à son corps, elle a relevé une activité dans son diaphragme et a évoqué quelque chose qui circulait entre ses chakras solaire et cœur. Elle avait le sentiment que l’image l’invitait à un réveil, lui disait « regarde la situation... », et elle a pensé à Wadji Mouawad qui parlait de transformer artistiquement nos épreuves. Cette idée l’a animée et elle l’a élaborée en parlant d’offrir le fruit de cette transformation au monde, de fleurir. Les images se sont alors bousculées en cascade et elle a parlé de la merveilleuse générosité de la nature, d’oiseaux et d’insectes trouvant asile dans l’arbre, de papillon voletant et signalant la victoire de la beauté. Elle m’a dit alors que ses cellules souriaient de l’intérieur, comme nourries par l’image au travers des sens imaginaux…

Je me suis alors dit pour ma part que le mouvement auquel le rêve invitait semblait clair dès le premier contact avec l’image intérieure : le thème du travail était la floraison malgré les conditions contraires symbolisées par l’hiver. Ce dernier représente volontiers le manque d’amour, le froid affectif qui gèle l’énergie en dedans. Un signe certain du processus en cours était l’émerveillement, qui signe ce que la rêveuse a nommé comme « la victoire de la beauté ». Nous aurions pu nous en tenir là : dores et déjà le mouvement intérieur du rêve avait frayé sa voie. Il y avait là une belle illustration de comment l’image intérieure est vivante, chargée d’énergie psychique qui circule dès que l’on prend contact avec elle par l’imagination. C’est par ce mouvement énergétique que l’image nous délivre son message essentiel, nous donne une direction. Cependant, mon intuition me disait que cet arbre avait encore beaucoup de choses à nous apprendre, et nous avions du temps devant nous.

J’ai alors proposé à la rêveuse de « devenir l’arbre » : qu’est-ce que cela fait, du point de vue du ressenti, d’être l’arbre ? D’emblée, elle m’a répondu que c’était puissant, vertical, relié ciel-terre – cette verticalité se faisait sentir dans son corps, la redressait. Elle m’a dit sentir l’énergie qui montait et descendait, et être étonnée par la vitesse de cette circulation. A partir de là, je l’ai invitée à aller voir les racines de l’arbre, avec comme intention pour ma part de suivre l’indication qu’elle venait de me donner et d’observer ce qui se passerait dans la montée et la redescente de la conscience. Immédiatement, elle m’a décrite ces racines comme étant larges, s’étalant sous terre, ce qui lui suggérait un sentiment de stabilité associé à l’idée de nourrir les liens. Elle a pris conscience de ce que l’arbre est bien plus grand par ses racines que par sa ramure, et plus vaste sous terre, dans l’invisible que dans le visible. Il y avait là tout un univers, une ville – elle était saisie par la multiplicité du vivant, qui lui communiquait la vision d’un infini ouvert à l’autre. Quand je lui ai demandé ce qu’elle ressentait avec cela, elle m’a indiqué se sentir toute petite par rapport à cet univers, et cependant, le contact avec ce dernier lui a communiqué un sentiment d’expansion qui s’est traduit dans ses mots : 


« je suis bien au-delà de ce que je crois ».



Je lui ai ensuite suggéré de monter dans le tronc de l’arbre et elle a retrouvé une impression de verticalité en ouverture vers le ciel. Elle m’a indiqué que l’image venait orienter son corps vers ce ciel, l’incitant à aller de l’avant. Nous avons passé un peu de temps à respirer dans cette verticalité mais rien de plus ne venait ; il nous fallait suivre l’indication d’aller de l’avant et aller visiter les branches. Dès que je lui en ai fait la suggestion, l’atmosphère intérieure s’est modifiée et la rêveuse m’a dit que ce n’était pas facile d’approcher la multiplicité des branches : elle sentait que le tronc se subdivisait dans les branches, qui le prolongeaient. Cependant, cela n’arrivait pas à s’ouvrir, m’a-t-elle dit, mais seulement à se diviser – l’image lui est venue de branches croissant verticalement, sans expansion horizontale. Je lui ai demandé ce qu’elle ressentait avec cette vision et elle m’a parlé d’une sensation de brûlure d’estomac qu’elle a associé au danger de prendre trop de place, à la nécessité de ne pas être trop visible. Elle pouvait relier ce sentiment à la culpabilité ressentie lors du décès de ses parents, et pour ma part, je voyais un lien avec notre discussion au début de notre rencontre, qui avait portée sur le défi qui consiste en se faire connaître, se rendre visible, quand on se lance en libéral. Nous pouvions commencer à discerner un conflit tenant à l’impulsion naturelle à aller de l’avant qui se heurtait à une injonction contradictoire de ne pas prendre trop de place...

Je l’ai alors invitée à prêter attention au ressenti en prenant simplement le temps de rester avec cette injonction, et le corps s’est mis à parler avec force : elle m’a indiqué sentir sa gorge se serrer et avoir du mal à avaler, puis avoir la sensation qu’elle avait quelque chose à vomir. Puis elle m’a dit avoir l’impression d’être coupée en deux ; cette coupure séparait sa gorge du haut de son visage, et entre deux, il y avait un trou, une béance. Elle a relié celle-ci à des problèmes de santé qu’elle avait rencontrés, et m’a décrit cet espace comme étant noir, comme une mine, dépourvue de lumière. Je lui ai proposé de chercher quelle était la bonne distance pour observer ce qui était là, et elle l’a regardé de loin, comme du bout d’un couloir... pour me dire bientôt qu’il y avait là un personnage qui était recroquevillé dans une grotte. Rapidement, elle m’a indiqué qu’elle se sentait en sécurité : elle n’était pas ce personnage, elle n’était pas là. Un biais typique chez nombre de psychothérapeutes aurait pu m’inciter à aller voir de plus près ce qu’elle avait à vomir, ou qui était ce personnage. Cela aurait été facile : il aurait suffi de demander à la sensation de prendre forme d’une image intérieure, ou d’aller parler avec le personnage recroquevillé. Cependant je n’en ai pas ressenti le besoin. Au contraire, cela eut été d’une certaine façon interférer avec le processus. Jung nous mettait en garde contre cette habitude du conscient de vouloir diriger le cours de la vie psychique et de l’entraver finalement par des interférences ; chez les thérapeutes, il y a là souvent une insécurité qui se déguise volontiers sous des objectifs nobles comme la recherche de guérison et le nettoyage de mémoires, lesquels trahissent surtout le besoin d’obtenir des résultats et de se conforter dans leur ego de thérapeute. Si la psyché avait voulu nous en dire plus sur ce qui était là à vomir ou sur qui était ce personnage, le cours de l’imagination serait allé tout seul dans ce sens ou la rêveuse l’aurait interrogé d’elle-même. Pour ma part, je me suis donc abstenu de questionner plus avant ces éléments car il était bien suffisant que la rêveuse retrouve, face à tout cela, un sentiment de sécurité tenant à une distance intérieure qui réclamait d’être respectée – j’y ai entendu une indication claire de ce que nous n’avions pas à chercher à nous rapprocher de ce qui était là…

Spontanément, à partir de ce socle de sécurité retrouvée, la rêveuse a parlé du travail de transformation nécessaire pour donner une belle forme au matériau de base. Elle évoquait là, sans que nous élaborions sur le sujet, l’alchimie opérative au cœur des rêves. Nos angoisses, nos peurs et tout ce que nous percevons comme négatif constituent la materia prima du processus alchimique. Ce qui est passionnant dans le travail avec les images intérieures, c’est qu’il ressort que c’est la psyché elle-même qui agit en tant qu’alchimiste ; on n’a pas besoin de formules compliquées ni de se draper dans le mystère de la connaissance ésotérique. Wadji Mouawad est revenu à l’esprit de la rêveuse. Dans une interview qu’elle avait vue de lui, il racontait comment la peinture l’avait aidé à surmonter la solitude qu’il avait éprouvée lorsqu’il était arrivé au Canada. On connaît Mouawad comme homme de théâtre surtout mais il intègre la peinture à ses œuvres théâtrales ; il passe psychiquement par la peinture pour renouer avec ses origines perdues, son Liban meurtri, ses rêves d’enfant enfouis. Tout à coup, à ce contact, la rêveuse, qui est ordinairement une femme de lettres, a touché au fait qu’il n’y a pas de mots pour décrire ce qu’elle ressent, et qu’elle n’est pas obligée de passer par les mots pour accéder à un imaginaire au-delà de la réalité connue. Je l’ai alors invitée à jouer avec la peinture imaginale, et à entrer dans les couleurs de celle-ci. Sa première réaction a été de réserve : la peinture n’était pas son truc mais plutôt celui de sa sœur. Or il se trouve que Jung a pointé, dans ses réflexions sur la fonction inférieure de la conscience, comment l’inconscient se manifeste volontiers au travers des dimensions sous-développées de notre psyché, que la conscience a laissé en friche. 

Je n’ai rien dit, j’ai juste attendu de voir si l’imagination s’emparerait de ma proposition. Et en effet, la rêveuse m’a bientôt parlé d’un noir graphite très net qui ressortait d’un marron gris épais qu’elle voyait comme une fumée et qu’elle associait à la peur. Ce noir est entré en élaboration et transformation pour donner une couleur chair rose rouge qui évoquait, m’a-t-elle dit, le vivant qui absorbait la noirceur. Au travers de cette transformation, une certitude puissante s’est faite jour en elle, que je vous livre dans ses mots : « en tant qu’humain, c’est notre rôle de nous mettre au service de ce processus de transformation. » Cette conviction lui a donné le sentiment de pouvoir se situer dans le monde, et répondre ainsi à partir de là à l’état de celui-ci. « Je prends ma place, m’a-t-elle dit, et cela me pose... »  Quand je l’ai peu après invitée à prolonger en imagination l’image de rêve pour voir où ce mouvement de transformation l’emmenait, elle m’a parlé de la nécessité de faire grandir des branches vers le ciel. Elle semblait avoir pris de l’expansion, habiter l’espace autour d’elle. L’arbre était entouré de scintillements, et il était rejoint par d’autres arbres, d’autres vies. Les mots de la fin de ce travail ont été :

« C’est doux, c’est vivant : un printemps tranquille. »  


J’étais pour ma part ému par ce qui ressortait de cette plongée dans les eaux de l’imagination. On ne ressort jamais tout à fait indemne de ce genre de voyage : la personne qui facilite le processus ne peut éviter d’entrer elle aussi dans une transe légère. Même si nous cherchons autant que possible à nous en tenir à une neutralité bienveillante et soutenante, les images viennent nous toucher et nous entrons en résonance profonde avec celles-ci. Nous sommes associé.e.s au processus de transformation dont nous sommes aussi témoin. C’est, pour reprendre les mots d’une de mes analysante qui mène une réflexion approfondie sur ce thème dans un autre domaine, « un accompagnement sans savoir, sans pouvoir ni vouloir ». Notre rôle est simplement d’offrir un cadre, un contenant sécuritaire et sans interférence pour le déploiement autonome des facultés créatrices des images intérieures. Il s’agit simplement d’une coopération entière avec la psyché, avec la nature naturante…


Le message profond qui ressortait de cette écoute intérieure, en particulier en ce qui concernait la victoire de la beauté et la tranquillité du printemps, me touchait d’autant plus que j’avais affiché sur Facebook dans la même journée une prise de position contre la guerre, que je concluais en déclarant que l’armée du Printemps était en train de se lever et qu’elle serait invincible ! A qui m’interrogeait sur ce que je voulais dire par là, je répondais que les bataillons de primevères et de marguerites étaient en marche avec le soutien aérien des passereaux et des mésanges, et que rien n’arrêterait le mouvement de la Vie. Bien sûr, une telle prise de position peut paraître empreinte de naïveté car elle semble inviter à ne rien faire pour arrêter les bombes de pleuvoir. Cependant, il y a là une invitation à prendre un pas de recul pour chercher à partir d’où nous pourrions répondre à la folie humaine sans alimenter le conflit, tant en dedans qu’au-dehors – la naïveté serait peut-être plutôt ici de croire que l’on peut arrêter la guerre en désignant des coupables, en brandissant des drapeaux, en cultivant la division qui nourrit la guerre et que celle-ci exacerbe. Il n’est pas d’autre chemin vers la paix que de chercher à rendre nos ombres consciences et de travailler à leur transformation en conscience au lieu de chercher à les détruire chez autrui. Je répète en conclusion les mots de la rêveuse, qui ressortaient de l’enseignement de l’arbre et résonnent avec ce qui guide fondamentalement mon travail : « en tant qu’humain, c’est notre rôle de nous mettre au service de ce processus de transformation ».

Le rêve et l’imagination rejoignent la nature sauvage en nous et participent du mouvement du Vivant, qui amènera des solutions créatives encore inimaginables pour l’instant. Je salue dans ce sens le travail de Jean-François Alizon pour rendre accessible à tou.te.s les merveilleux territoires intérieurs ouverts par l’imagination active. Et je vous souhaite un beau printemps, empreint de tranquillité, de paix intérieure.

samedi 28 février 2026

Mutation humaine

Au cours de ce mois de février, j'ai eu le plaisir d'interviewer Nicolas Bornemisza à propos de son Manifeste pour la Mutation humaine, un texte à paraître prochainement et où il résume sa vision du défi que rencontre actuellement l'humanité. Nicolas a longtemps été mon mentor en travail avec les rêves et avec l'inconscient. Quand je l'ai rencontré en 2001, sa réflexion m'a tout de suite inspiré : il développait avec ardeur l'idée d'un "yoga psychologique" conjoignant la psychologie des profondeurs de Jung avec la visée d'auto-libération du yoga oriental. Il poursuivait en cela la prémonition de Jung qui envisageait dès 1932 que la découverte de l'Inconscient pourrait fonder un yoga spécifique à l'Occident. Nicolas, qui a lui-même pratiqué le yoga pendant de nombreuses années et s'est formé à l'analyse des rêves à l'Institut Carl Jung de Zurich, a repris cette ambition. Son yoga psychologique, qui fait appel non seulement au travail avec les rêves mais aussi à l'imagination active et à l'observation attentive des synchronicités, a évolué avec le temps en "yoga de l'Individuation". C'est Nicolas, pourrait-on dire, qui m'a mis au monde dans le travail avec les rêves, me poussant dès 2003 à donner mes premiers ateliers et des consultations. Je suis profondément redevable à son œuvre et je continue à marcher sur le chemin qu'il a défriché, même si je développe désormais ma propre approche des questions qu'il a soulevées. Comme lui, j'ai la conviction que la découverte de l'Inconscient et le changement radical de perspective sur les conditions fondamentales de notre existence qu'elle implique, avec d'importantes applications pratiques, pourraient favoriser une Mutation humaine désormais nécessaire pour que nous passions collectivement à un autre niveau de conscience...

La réflexion ici proposée s'inscrit dans la perspective que dégageait Edward Edinger quand il écrivait : 

« La psychologie jungienne est une révolution copernicienne, laquelle, pour la première fois, permet à l’humanité de voir la psyché autonome objectivement et d’apercevoir la voie à travers laquelle elle s’est manifestée à travers l’histoire. Elle apparaît dans les mythes, dans la religion, dans la philosophie, dans l’art, et de beaucoup d’autres manières. Aussi longtemps que quelqu’un s’identifie avec son inconscient (cette dimension intérieure), il ne sera pas visible. On doit trouver ce point d’Archimède à l’extérieur de cela (consciemment), de la même façon que Copernic, qui devait quitter la terre (en imagination) avant de découvrir que le soleil ne tournait pas autour de la terre. » 

 Nicolas, dans son Manifeste pour la Mutation humaine, met en lumière comment 4 milliards d'années d'évolution de la vie culminent désormais dans un défi existentiel pour toute l'humanité, qui s'apparente à celui que vécurent nos ancêtres aquatiques lorsque certains d'entre eux ont dû prendre pied sur la terre ferme. Désormais, c'est dans la liberté à l'égard de tous les dogmes et toutes les croyances limitantes que nous, humains du XXIème siècle, devons prendre notre envol. Nous pouvons compter pour accéder à cette nouvelle liberté existentielle sur ce que Nicolas appelle notre Nature Cosmique Intérieure... mais au lieu d'en parler plus, je vous invite à l'écouter :

 
 
Vous pouvez télécharger le Manifeste de la Mutation humaine ici : https://www.nicolas-bornemisza.com/fr/ma-vision/la-mutation-humaine.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

samedi 31 janvier 2026

La porte lumineuse


Je ne trouve pas le temps ces jours-ci d’écrire pour ce blogue. Ou peut-être glisse-je tout simplement dans le silence. Je peux voir deux raisons à cela. L’une est que j’ai dit, me semble-t-il, à peu près tout ce que j’avais à dire à propos des rêves. Je ne peux pas dire que j’en ai fait le tour – le domaine du rêve est tout simplement infini… –, mais il y a quelque chose de circulaire cependant qui apparaît au travers de l’exploration du champ du rêve : j’en reviens à la base, c’est-à-dire aux résonances qui font vibrer la loge de rêves, et à un certain lâcher-prise. Le Rêve nous traverse ! Il est amusant de mon point de vue de constater que l’apport le plus intéressant ces dernières années sur le rêve nous vient d’un mathématicien de génie plutôt que d’un psychologue, mais j’ai déjà écrit sur le sujet et je ne me répéterai donc pas. Bien sûr, la recherche continue et il y aura toujours de nouvelles découvertes à partager. Mais après plus de trente années à m’intéresser intensément à ce domaine, mon regard se réoriente donc tranquillement vers une autre dimension du Travail. Je me souviens que j’étais surpris à une certaine époque d’entendre un de mes mentors me dire que le rêve n’était qu’une porte, et qu’il ne fallait pas rester dans le cadre de celle-ci. Il serait dommage, me disait-il en riant, de ne pas aller voir ce qu’il y a derrière la porte. Peut-être est-ce l’âge, car j’ai à peu près le même temps passé sur Terre que lui quand il me tenait ces propos, mais je crois que je commence à comprendre de quoi il voulait parler…

Il y a une autre raison à ce silence qui s’accroît en moi. Je suis, comme beaucoup d’entre nous, parfois abasourdi par le vent de folie qui semble emporter notre monde. Je n’ai pas envie d’ajouter des paroles inutiles à la cacophonie du monde ambiant. Depuis la réélection de qui vous savez, je me suis intéressé en profondeur aux origines et aux contours de la psychose collective à laquelle nos sociétés dites développées semblent sur le point de succomber. J’ai relu ce que Jung écrivait en 1945 dans Après la catastrophe, et j’ai été effrayé par les parallèles qu’on pouvait tirer avec notre situation présente.

"Continuez comme ça, ils pensent toujours que je suis une métaphore discutable"

Cependant, je ne crois pas utile de s’étendre sur les progrès du mal. Il me paraît beaucoup plus important d’insister sur ce qui va bien dans notre monde (par exemple le formidable élan de solidarité qui entoure les exactions de la criminelle police qui sévit ces temps-ci à Minneapolis). Cela nous ramène à ce qui est, selon moi, le principal point de différentiation entre l’accompagnement psycho-spirituel et la psychothérapie : cette dernière met surtout l’accent sur ce qui va mal ou a mal tourné, en particulier les traumatismes… pour leur chercher des solutions. Dans une approche psycho-spirituelle, nous ne négligeons pas les difficultés et la souffrance et nous leur cherchons bien sûr remède, mais pour cela, nous cherchons d’abord à faire ressortir ce qui va bien. Nous mettons en évidence le fait que, quoi qui soit arrivé ou qui se passe, il y a une zone intacte dans la psyché, inviolable, inaltérable. Nous faisons confiance à celle-ci pour irriguer tout ce qu’il y a de vivant dans l’être. C’est de cet endroit que nous viennent les rêves, qui nous ramènent toujours à cet espace sain en nous-mêmes...

Pour écrire, il m’a fallu donc retrouver ce point de paix intérieure à partir duquel je puis parler sans ajouter, du moins je l’espère, à la folie du monde. C’est à partir de là, et de nulle part ailleurs, que j’espère écrire à l’avenir. On évoque beaucoup Hanna Harendt ces derniers temps pour ses écrits sur la banalité du mal et sur le totalitarisme, qui semblent malheureusement encore être d’une actualité brûlante. J’aimerais simplement, comme une exergue à toute ma réflexion ici, citer ses mots tirés d’une lettre envoyée en juillet 1963 à son ami Gershom Scholem :

« J’estime effectivement aujourd’hui que seul le mal est toujours extrême, mais jamais radical, qu’il n’a pas de profondeur, et pas de caractère démoniaque. S’il peut ravager le monde entier, c’est précisément parce que, tel un champignon, il se propage à sa surface. Ce qui est profond en revanche, et radical, c’est le bien – et lui seul. »


Aujourd’hui, si j’ai pris ma plume, c’est aussi que j’ai entendu deux rêves qui m’ont interpellé et que j’ai eu envie de vous partager car ils pointent dans une direction qu’il me semble important de souligner. Le premier de ces rêves a été reçu par une femme qui traverse une grande transition de vie :

Je me trouve dans un environnement assez boisé. Se trouvent par là d’autres personnes, toutes plus ou moins liées à la sangha bouddhiste qui vient dans le coin. Une femme doit accoucher me dit-on et Nathalie me demande si je suis d’accord pour aider avec 2-3 personnes, dont Nathalie, cette femme dans son accouchement, ce que j’accepte sans hésiter, plus qu’intéressée, honorée de participer à un tel processus. Je vois brièvement la femme en question, debout devant moi, qui me dit quelque chose. Puis finalement c’est une équipe médicale qui va s’en charger car je vois se garer un peu plus loin près de la petite maison en bois où se trouve probablement la femme, 2 énormes fourgons médicalisés.

L’enfant est né et c’est à moi qu’il revient de m’en occuper. A peine plus grand que mes mains entre lesquelles je le tiens à hauteur de mon visage, le nourrisson est intégralement emmailloté dans une étoffe ou peut-être même du papier, à l'image d'une chrysalide. Je prends l’initiative de découvrir au moins sa tête et défais le papier/l’étoffe sur le pourtour de la tête, comme on le ferait avec le papier d’un cornet de glace, et le beau visage délicatement rond de l’enfant apparaît, qui me regarde de ses grands yeux bruns sombre. Je tiens toujours le nourrisson entre mes deux mains, et parce que je ne me sens pas très assurée et crains de le faire tomber, je le dépose délicatement sur une table rectangulaire qui se trouve devant moi et alors que je le contemple, je perçois en moi, furtif et retenu, le désir de le tenir, de le sentir tout contre moi.

Je suis à l’extérieur dans les environs de la maison et je me souviens soudain, affolée, que j’ai laissé l’enfant sur la table et que le risque est grand qu’il en tombe. Je me mets donc fébrilement en route pour retourner auprès de lui mais j’ai beau arpenter le coin en long et en large, je n’arrive pas à retrouver la maison. J’entends, l’espace d’un instant, les vagissements/pleurs de l’enfant ce qui me rassure car cela signifie qu’il est toujours sur la table. Je demande je crois à Nathalie qui est par là si elle se souvient où se trouve la maison mais elle n’en n’est pas sûre. Je ne retrouve pas la maison.

Le thème du rêve est assez clair : la rêveuse est invitée à aider à la naissance d’une nouvelle vie, et à prendre soin de celle-ci. Le fait que ce soit une autre femme qu’elle qui accouche indique que le rôle du conscient est simplement d’assistance – c’est une part d’elle-même, on pourrait dire son inconscient… qui doit donner naissance. La proximité de la sangha bouddhiste, avec laquelle la rêveuse a passé beaucoup de temps mais dont elle s’est éloignée, signale la nature spirituelle du travail en cours. La présence de son amie Nathalie renvoie directement aux circonstances dans lesquelles la rêveuse a été jetée dans une violente transition de vie – c’est une façon pour le rêve de souligner que cette dernière est bien liée à l’émergence d’une nouvelle vie…

Je n’interpréterai pas ici le rêve, qui a été discuté en profondeur avec la rêveuse et a bien sûr une dimension personnelle dans laquelle je n’entrerai pas. Je veux simplement souligner qu’il ressort que le pivot du rêve est dans l’échange de regards avec l’enfant – il se produit là quelque chose d’indescriptible, de l’ordre du contact avec le mystère. Cet enfant est clairement une représentation du Soi qui commence à se manifester, ou pourrait-on dire à s’incarner, dans la vie de la rêveuse sous une nouvelle forme. Il n’est pas anodin bien sûr qu’il soit enveloppé dans une sorte de chrysalide : il y a là un clin d’œil qui réfère à la transformation radicale de la chenille en papillon, qui n’est jamais chose aisée. Bien souvent, le Soi apparaît dans les rêves de façon tout à fait discrète, qui passerait presque inaperçu, par exemple donc sous la forme d’un bébé. Ici, la rêveuse et moi ne pouvions le rater car elle avait, suite à un exercice visant à la réconciliation des opposés que je lui avais proposé, réalisé le dessin qui illustre cet article, où l’enfant divin apparaît dans toute sa splendeur. Mais bien sûr, le rêve souligne aussi les peurs de la rêveuse, sa crainte de « laisser tomber » le Nouveau qui émerge dans sa vie, et son désir d’établir une connexion vivante avec celui-ci : nous sommes convenus que le mouvement le plus important du rêve est sans doute dans son désir d’un contact sensible, charnel, avec celui-ci.

Cependant, à ce point de la vie de la rêveuse, l’errance est inévitable. Elle ne retrouve pas la maison, même si celle-ci n’est pas loin – elle peut entendre l’enfant pleurer. Il faut le dire : il n’y a pas de transition importante sans errance, sans égarement. Il est nécessaire de perdre à un moment toutes les cartes pour pouvoir aborder à une nouvelle vision de l’existence. On ne souligne jamais assez l’importance de l’errance, la nécessité de vivre pleinement celle-ci. L’essentiel, dans un tel passage, est de conserver ne serait-ce que la mémoire d’un contact vivant avec le Soi qui agit comme un phare dans la nuit – ici, le regard et la présence de cet enfant. Le rôle de l’analyste est simplement d’offrir une présence, de permettre de rester en relation, dans cette Œuvre au Noir et d’incarner la confiance dans le Soi qui, même s’il apparaît sous la forme d’un enfant, saura guider la rêveuse. J’aime bien rappeler ces mots de Tolkien, qu’il met dans la bouche du futur roi Aragorn dans Le Seigneur des anneaux :

« Tous ceux qui errent ne sont pas perdus. »

Cet enseignement pourrait valoir pour notre époque. Se pourrait-il que toute l’humanité soit en errance à ce point ? Gardons foi...

 

Et voici un autre rêve, qu’a reçu une jeune femme très intéressée par les rêves :

Je parle avec Robert Moss. Il est très gentil et nous échangeons autour des rêves. A un moment, il me donne une carte qui représente un dragon et une pleine lune, ce qui me touche beaucoup car j’aime beaucoup les dragons. Plus tard, il prend une feuille de papier et entoure quelque chose sur celle-ci. Il semble vouloir me montrer quelque chose. Puis il me montre des nuages noirs dans le ciel et au cœur de ceux-ci, une porte lumineuse… et il me demande si je sais ce que c’est. Je me dis dans mon for intérieur que ce sont les ténèbres mais je dis que c’est la porte qui ramène à la Source. Il me dit « exactement » et il ajoute que si je passe par cette porte, je reviendrai à la Source.

Plus tard, je suis en voiture et j’observe dans le ciel que je peux voir, derrière le soleil, la lune en transparence. Je me fais la réflexion que c’est la même entité.

Robert Moss est un enseignant fameux dans le domaine du travail avec les rêves. La rêveuse et moi avions quelques temps auparavant discuté de sa lecture du livre de Moss Les Iroquois et le rêve chamanique, auquel elle avait été particulièrement sensible. La carte montrant un dragon et une pleine lune semble évoquer une conjonction remarquable : le dragon symbolise volontiers une énergie très yang, un feu pour ainsi dire inarrêtable, qui rencontre ici la maîtresse symbolique de la nuit, liée bien sûr aux rêves, dans sa plénitude.

On retrouvera en fin du rêve une autre conjonction remarquable avec le soleil et la lune apparaissant en transparence, symbole de l’union alchimique des principes masculin et féminin, de la conscience et de l’inconscient. Il se trouve que je parlais la veille de l’écoute de ce rêve, dans un cours, du fait que le Omkar hindou, qui symbolise le fameux AUM, représente l’illumination comme une lune conjointe à un soleil. J’ai bien sûr sursauté en entendant ce rêve, avec l’impression d’une coïncidence remarquable qui venait souligner le symbole. La rêveuse semble ainsi prendre conscience de l’identité fondamentale de la conscience et de l’inconscient, c’est-à-dire de l’unité de la psyché qui forme, quand ces deux sont unis, une seule entité. C’est une intuition assez étonnante de la non-dualité au-delà des apparences. Mais l’élément qui a le plus attiré mon attention ici est la porte entourée de ténèbres, qui reconduit à la Source. Le fait que la porte soit entourée de noirceur nous renvoie à la dualité inhérente à notre monde. Un très beau haïku de la poétesse palestinienne Han Jouda dans son recueil Gaza ô ma joie exprime magnifiquement cette dualité :

Ce monde
Énorme tas d’aiguilles
Cache une fleur

Poster du FPLP qui dit : « une fleur est une fleur est un drapeau »

Il n’est pas facile de parler de cette porte lumineuse, qui reconduit directement à la Source, car on peut facilement, à ce sujet, parler pour ne rien dire. On peut penser s’en tirer à bon compte en disant qu’il s’agit là d’un symbole du Soi, mais encore ? Avec l’enfant plus haut, nous pouvions au moins lier celui-ci à l’apparition d’une nouvelle vie, d’un sens peut-être émergeant de la transition vécue par la rêveuse. Ici, il est simplement question de revenir à la Source, ce qui évoque directement une dimension numineuse, pour ne pas dire religieuse (au sens noble du lien avec le Mystère créateur). En s’en tenant au concept jungien du Soi, on risque fort de "psychologiser" ce dont il est question – n’oublions pas que Jung a choisi ce terme en référence à l’Atman oriental, car il ne pouvait faire autrement que de reconnaître la dimension spirituelle de ce que le mot désignait. Les jungiens feraient bien, quand ils évoquent le Soi, de se laver la bouche comme les bouddhistes zen le font quand ils prononcent le nom « Bouddha ». Nous voilà donc obligé.e.s de réintroduire ce gros mot de DieuE dans le rêve – je lui ajoute un "E" pour bien marquer le fait que ce qui est évoqué là est au-delà des opposés, inclut une dimension féminine, et réclame à notre époque de se débarrasser des projections patriarcales.

Et voilà donc que DieuE réapparaît dans un rêve à propos des rêves, avec l’enseignant du travail avec les rêves qui montre cette porte à la rêveuse ! Chacun.e en fera ce qu’iel voudra en fonction de ses croyances. Sur le plan existentiel, hors de tout dogme, DieuE renvoie à ce pourquoi il est quelque chose plutôt que rien, et dès lors, à ce qui donne sens et valeur à l’existence. Une fois cela dit, nous devons mettre notre main devant notre bouche. C’est-à-dire que nous devons nous garder de réduire à une explication psychologique ou à une dogmatique quelconque l’expérience intérieure de celleux qui sont invité.e.s à contempler, et peut-être franchir en conscience, la porte lumineuse.

Le thème de la lumière dans le registre spirituel est universel : elle est ce qui fait voir, ce qui éclaire, ce qui chasse l’obscurité. Le prologue de l’évangile de Jean évoque cette « lumière de la Vie » que les ténèbres ne saisissent pas. Le Coran (24.35) dit ouvertement qu’Allah «  est la Lumière des cieux et de la terre. » et poursuit en ajoutant que :

«  Lumière sur lumière. Allah guide vers Sa lumière qui Il veut. »

La suite du texte laisse entendre que la Source donne des paraboles, mais on pourrait aussi entendre des rêves, à qui Iel veut offrir une guidance. Dans un tout autre contexte, Sri Nisargadatta, qui a réalisé le Soi au sens du Vedanta, déclare :

« Je suis la lumière où apparaissent et disparaissent tous les rêves »

et il ajoute ailleurs :

« Vous êtes lumière. Votre nature est lumière qui se produit d’elle-même. Vous êtes seulement lumière. »

Cette lumière qu’évoque Sri Nisargadatta est pure connaissance, et c’est précisément ce que disent les Upanishads du Soi. Ainsi lisons-nous ce dialogue dans la Brihadaranyaka Upanishad :

- « Qu’est-ce que le Soi ?

- C’est, parmi les organes vitaux, celui qui est fait de connaissance, l’esprit qui brille à l’intérieur du cœur. »

Enfin, pour revenir plus près de notre culture et à une approche qui pourrait renouveler en profondeur notre perception du fait religieux, il y a ces mots de l’évangile de Thomas qui résonne avec ceux de Sri Nisargadatta :

« Yeshua dit : Je suis la lumière qui est sur eux tous (...) » (logion 77)

« Si l’on vous interroge : d’où êtes-vous ? Dites-leur : nous sommes venus de la lumière, de là où la lumière est née d’elle-même. » (logion 50)

Et encore :

« Il y a de la lumière au-dedans d’un être lumineux, et il illumine le monde entier. S’il n’illumine pas, il est ténèbres ». (logion 24)

Sans entrer plus avant dans le détail de la nature de cette lumière et de ce qu’il y a derrière la porte lumineuse – c’est à chacun.e d’y aller voir... –, je saisis simplement cette occasion pour signaler que sans cette visée spirituelle, le travail avec les rêves pourrait s’avérer vain. J’ai déjà parlé dans un autre article (tout ça pour ça) de comment Von Franz souligne que le travail avec l’inconscient ne saurait avoir finalement aucune visée utilitariste – il apporte beaucoup de bénéfices à qui s’y consacre, mais il n’a pas pour but de garantir notre bien-être. Les rêves, nous dit-elle, « n'enseignent ni une connaissance intérieure ni à réaliser quelque chose, mais à exister : ils se contentent d'enseigner à vivre. » On pourrait dire aussi qu’ils nous invitent à devenir pleinement humain.e.s, et que cette humanité implique une relation consciente avec le mystère de l’Origine de tout ce qui est...

Quant à cette Origine, on peut sortir des modèles théistes traditionnels en considérant par exemple le modèle proposé par Jean Houston qui fonde la « psychologie sacrée »1 qu’elle a élaboré : tandis que notre identité individuelle se définit surtout au niveau de frontières nous permettant d’affirmer « c’est moi » (et ce n’est pas toi), nous participons nécessairement à un autre niveau, collectif, où se vit un « nous sommes ». C’est l’espace des mythes et des légendes, des archétypes et des histoires qui fondent des identités collectives, que ce soient celles de familles ou de groupes culturels. 

Ce « nous sommes » peut cependant dépasser ces définitions limitées par l’appartenance à un groupe défini en embrassant le collectif de l’humanité toute entière, et même celui de notre planète Gaïa ou de l’Univers tout entier. Swamiji Prajnanpad, le maître d’Arnaud Desjardins, pointait cette direction en indiquant qu’en fait, le but de la pratique spirituelle n’est pas de faire disparaître le moi mais de le dilater à l’Univers entier – il n’est plus d’autre que moi, et l’affirmation « nulle autre qu’IElle est » devient une évidence sensible. Alors, au-delà du « nous sommes » apparaît le « Je suis », l’affirmation de l’Être qui est à l’origine de tout, se reflète dans la multiplicité des formes. Dès lors, il est clair aussi que cette Source n’est pas située dans le temps, mais est l’éternel Maintenant dans lequel l’Univers et la vie se recréent en chaque instant. La lumière qui irradie de ce « Je suis » antérieur à Abraham comme à tout ce qui s’inscrit dans la temporalité est alors Paix et Amour car ce Maintenant ne saurait être en conflit avec quoi que ce soit qui est. Ainsi, dans la suite du logion 77 de l’évangile de Thomas dont j'ai parlé plus haut, Yeshua déclare :

« Je suis le Tout. Le Tout est sorti de moi, et le Tout est parvenu à moi. Fendez du bois, je suis là ; levez la pierre, vous me trouverez là. »

Il m’est pour ma part de plus en plus clair, et cela participe du silence que j’évoquais au début de cet article, que le travail avec les rêves, tout comme la plupart des psychothérapies, les techniques de transe, etc... relève de ce que l’on peut appeler les mondes intermédiaires. Comme nous le suggère l’Orient dans la carte de la conscience que figure le omkar (voyez mon article OM sweet home pour plus d'information), on peut se représenter cet espace comme un immense océan qui offre d’infinies possibilités, avec autant d’îles que de mondes. On y rencontre toutes sortes de figures archétypales, des Anges comme des démons, des dragons et des hippogriffes, etc – les jungiens y reconnaîtront l’Inconscient collectif qui aime à se représenter comme un océan. On peut aisément se perdre dans ces mondes, en cherchant des choses de moindre valeur – moindre en regard de la Lumière qui éclaire l’existence de l’intérieur – : par exemple la renommée ou la richesse, le pouvoir, la compensation de blessures affectives… mais nous ne devrions jamais perdre de vue que le but du voyage est de revenir à la Source. Le Soi, dans cette perspective, n’est pas un archétype parmi d’autres car il ressort qu’il est le principe ordonnateur de cet Inconscient collectif, qui lui donne sens et valeur, et qui propose une direction à la conscience en quête de son Origine. La porte de lumière agit dans la traversée de cet océan comme un phare, qui permet de garder le cap quoi qu’il advienne.

On peut considérer ce rêve qui la met en évidence comme une bénédiction que reçoit la rêveuse, bénédiction qui vient l’encourager à continuer son travail avec les rêves sans perdre de vue l’essentiel. Il y a peut-être bien là aussi un message qui vaut pour chacun.e d’entre nous tandis que nous traversons des temps troublés, d’obscurité et de tempête sur l’Océan de l’existence…

Puissiez-vous, vous aussi, trouver la porte lumineuse.
 


1 J’en profite pour signaler que mon amie Julie Gille, autrice de Paroles de l’Ombre, donnera début mai un stage de 3 jours d’introduction à la Psychologie sacrée, revisitée et réactualisée. J’y serai, assistant Julie dans cette aventure. Pour plus d’information, voyez : https://ceshum.net/formations/667082000021330040/