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vendredi 16 février 2018

La nouvelle femme


Les hommes, dont je suis, ont du mal à imaginer que les femmes puissent vivre  sans eux . Pourtant, si j’en juge par ce que j’observe autour de moi et dans les rêves que j’entends, nous ferions bien de nous méfier. En effet, après quelques millénaires de patriarcat qui ont assujetti les femmes aux hommes, il se pourrait que la roue tourne et que nous vérifions ce que Carlos Castaneda faisait dire à Don Juan, à savoir que « les hommes ne sont que la colle entre les femmes. » Passons outre le fait qu’il semble que la nature de l’univers soit féminine, un peu comme une grande matrice qui donnerait naissance à la conscience qui n’est ni mâle, ni femelle. Laissons aussi de côté cet autre fait qui montre que l’embryon est d’abord féminin, avant de spécifier éventuellement un chromosome Y qui relève de la spécialisation génétique pour produire un petit mâle. Restons simplement avec l’évidence qui veut qu’après que nous ayons collectivement bafoué la féminité de toutes les façons possibles – et les femmes ne sont d’ailleurs pas en reste – elle relève la tête. Plusieurs, dont je suis, fondent de grands espoirs sur le retour de la Féminité sacrée. Mais avant qu’Elle ne s’incarne peut-être dans une nouvelle Avatar, celle-ci se manifeste en particulier dans le désir d’indépendance à l’égard des hommes qui caractérise les femmes modernes. Indépendance ne veut pas dire absence de relations, mais refus de se laisser limiter par celles-ci quand elles atteignent à l’intégrité ou à la liberté de la personne.

Une révolution est en marche, dont j’ai déjà dit qu’elle est peut-être plus importante dans le fond de l’histoire humaine que tous nos progrès techniques, qui voit changer drastiquement les rapports entre les hommes et les femmes. Partout où celles-ci accèdent à l’éducation, cela a une incidence sur le développement économique et social, et elles réclament respect et liberté. Je suis porté à croire que la violence des hommes envers les femmes est en fait un aveu de faiblesse car ils savent cellulairement ne pas peser bien lourds avec leur rodomontades agressives face à la puissance d’une femme libre. Mais c’est là que les hommes pourraient avoir de mauvaises surprises s’ils ne s’adaptent pas à l’évolution dont on peut discerner les avancées dans nombre de rêves et de vies de femmes. Pour certaines, c’est tout simplement une évidence indiscutable : elles sont libres et rien de saurait entamer cette liberté. Pour d’autres, il s’agit encore de conquérir leur indépendance, et celles-ci ont souvent besoin de vérifier qu’elles peuvent se soustraire au jeu de dominant / dominé qui caractérise souvent les relations entre les sexes. Pour beaucoup, il s’agit tout simplement se passer des hommes dans tous les aspects de leur existence. Il ne faudrait pas que cela devienne un projet collectif, supporté par exemple par les progrès de la procréation assistée, car nous, hommes, pourrions être bien en mal de prouver notre nécessité, du moins tant que nous tenons à notre rôle dominant.

Mais il n’est pas facile pour une femme de marcher sur un tel chemin. Elle n’y est pas encouragée par la société, et cela non seulement en Arabie Saoudite ou en Afghanistan, mais aussi en France, où il règne un machisme ambiant assez choquant pour quelqu’un qui a vécu au Québec. Je ne cacherai pas que je suis heureux que mes filles aient grandi au Canada, à l’abri d’une image de la femme qui l’infériorise implicitement. Mais ici ou ailleurs, il y a tout un conditionnement social qui pèse sur la femme pour la convaincre qu’elle ne saurait s’en sortir sans un compagnon sur lequel s’appuyer, ou pire, qui la protégerait – le piège dans lequel tombent beaucoup d’hommes pourtant favorables à la liberté féminine, comme si elles n’avaient pas la capacité de se défendre elles-mêmes. On parle à ce sujet de « sexisme bienveillant »[1], dans lequel l’homme s’emploie à valoriser la femme au lieu de simplement reconnaître sa valeur. Et puis il y a le fait qui veut que nous vivions dans un monde taillé sur mesure pour les hommes, dont les règles et les valeurs forcent les femmes qui s’engagent dans le jeu social à dénaturer leur féminité pour faire valoir seulement leurs capacités d’affirmation masculine. Cependant, la roue tourne inexorablement et même la monarchie la plus conservatrice du monde commence à être obligée d’accepter que les femmes conduisent, pour l’instant des voitures et bientôt leurs vies. Le nombre des femmes diplômées commence à dépasser en de nombreux endroits celui des hommes, et dans une génération, elles seront sans doute aux commandes un peu partout. Les valeurs changeront alors inévitablement.

Mon ami et mentor Nicolas Bornemisza a souvent souligné que cette nouvelle femme dont il célèbre l’avènement tient de l’Amazone qui va fièrement son chemin. J’ajouterai qu’elle renvoie Ève à ses chères études pour ressusciter Lilith, la première épouse d’Adam, qui a été répudiée parce qu’elle aimait chevaucher son amant. Il n’est pas anodin qu’elle ait été remplacée ensuite par une femme tirée d’une côte du premier homme mythique, façon de dire qu’elle n’avait aucune existence indépendante de lui. Ces nouvelles femmes modernes sont souvent des mères célibataires ou séparées qui combinent les exigences de la maternité et de la vie professionnelle, et expérimentent de nouvelles formes de relations amoureuses. Elles demandent qu’on reconnaisse leur liberté. Cette demande de reconnaissance « ne tient en aucun cas de la mendicité mais simplement du la revendication du nécessaire respect mutuel : pourquoi ce qui est consenti à un homme ne le serait-il pas à une femme ?  Comment se fait-il que la plupart des femmes admettent qu’au moins à un moment ou un autre de leur existence, elles auraient préféré être un homme ? Parmi ces nouvelles formes de rapport amoureux souvent amenées par des femmes, il y a le polyamour – comment se fait-il que celles qui assument cette orientation soient volontiers perçues par les hommes et beaucoup de femmes comme étant simplement des femmes faciles ? Mais au-delà de l’égalité revendiquée par les féministes, dans laquelle les femmes se réfère encore à un paradigme masculin, il semble que l’enjeu soit pour la nouvelle femme de simplement sortir de celui-ci, ce qui implique la définition d’un nouveau vocabulaire pour rendre compte de l’émergence de nouvelles visions du rapport à l’autre, à la vie. Ainsi les termes de conquête, de revendication, etc… ne sont pas adéquats pour parler de cette nouvelle féminité émergente, qui concerne aussi de nombreux hommes, et donne la primauté au ressenti, à la sensibilité.


J’ai entendu dans une Loge de Rêve un très beau rêve qui parle de ce chemin d’évolution et des difficultés qu’une femme peut y rencontrer. La rêveuse, dans ses propres mots, se présente comme « une jeune femme qui a quitté la sécurité du couple pour donner corps à un élan profond et puissant, hors de toute rationalité, de tout calcul. Elle est clairement engagée dans une exploration des arcanes de la dépendance affective envers un compagnon. » 

Voilà le rêve :

Je suis avec ma mère et une amie, ma meilleur amie de mes années collège et lycée, que je n'ai pas vue depuis longtemps. Nous sommes toutes les trois enceintes. Ma mère vient de perdre son compagnon, mais elle pleure de joie de porter son enfant. Aucune de nous n'a de père pour son enfant car soit il est parti soit nous l'avons quitté, mais nous sommes sereines avec ça et avons la sensation qu'une nouvelle ère commence, une ère où les femmes n'auront plus besoin d'homme pour porter leur enfant (porter dans le sens assumer).

Je suis dans une forêt, type tropicale avec tout un groupe de gens. Des carottes et des patates douces poussent dans les arbres. Mais soudain, les légumes prennent vie, se détachent des branches et nous attaquent. Nous essayons de nous défendre en les tranchant en vol avec des grands couteaux ou des hachoirs mais cela ne fait que les multiplier...

Nous (un groupe de femmes et d’hommes) trouvons refuge dans une grande caverne, très haute de plafond avec une large entrée qui donne sur la mer. Dans notre champ de vision il y a une grande arche de pierre et une île verdoyante au loin. Il y a dans le ciel des milliers d'oiseaux blancs qui tournoient, c'est magnifique à voir. Pourtant nous savons que le seul moyen d'être, à l'abri, c'est de gagner cette île au loin, là où tous ces oiseaux ne pourront pas nous suivre.

Quand le rêve a été raconté, nous avons pu sentir une émotion palpable parcourir le cercle. Les femmes en particulier y étaient très sensibles, et cette question de l’indépendance a fortement résonné dans les interventions. Toutes les femmes sont concernées par cette problématique, que ce soit les femmes âgées qui voient leurs compagnons disparaître car l’espérance de vie masculine est moindre, les femmes mûres qui bien souvent s’offrent une nouvelle vie en quittant le nid dont les enfants sont envolés, ou les femmes plus jeunes qui interrogent les modèles de couples qui leur sont proposés. Ici, le fait qu’il y ait trois femmes est symbolique d’un mouvement de transformation dans la féminité, qui, si l’on file la métaphore qui veut qu’elles soient enceintes, semble donc porter une nouvelle vie. Le point le plus important me parait être cette sérénité que ces femmes ressentent devant l’absence d’hommes : elles ont clairement conscience d’être à l’aube d’une nouvelle ère, et finalement d’en être les pionnières. Symboliquement, le fait que la rêveuse soit accompagnée de sa mère et de sa meilleure amie pourrait symboliser que cette évolution répond aux vœux des générations précédentes de femmes qui ont espéré la liberté pour leurs filles, et reçoit le soutien de l’inconscient, ici présent sous la forme de la meilleure amie. Au-delà de l’absence d’homme, il s’agit simplement de la capacité de la femme à assumer sa propre puissance et le monde qui en découlera. Et cette émergence concerne aussi les hommes qui peuvent reconnaître et honorer en eux-mêmes la puissance de cette nouvelle féminité libre.

Cependant les légumes, les fruits de la terre, se rebiffent. Outre le fait que les carottes peuvent être vus comme des symboles phalliques, il est frappant qu’il s’agisse de légumes orange, dont la couleur renvoie au second chakra. Celui-ci est le centre du plaisir sexuel. On pourrait dire qu’il s’agit pour la rêveuse de ne pas aller contre sa nature désirante dans cette évolution. Mais on peut aussi envisager cette agressivité des légumes comme symbolisant la résistance de l’ancien ordre du monde à l’émergence du nouveau. Mais les femmes trouvent refuge avec d’autres – au sein de la communauté des personnes engagées à rechercher une solution au problème présenté dans le rêve – dans une caverne, qui représente volontiers la matrice de la Terre-mère. Elles ont une belle vue sur la mer, qui symbolise l’inconscient collectif. L’île verdoyante symbolise la nouvelle position existentielle dans laquelle elles seront à l’abri des légumes agressifs. On peut voir là l’image d’une solitude assumée, et plus précisément la nécessité d’un isolement et d’une protection permettant l’introspection, l’écoute intérieure. Le refuge dans la caverne symbolise aussi un retour dans le sein de la terre, c’est-à-dire un lien avec la Grande Mère mais aussi avec la réalité du corps et sans doute une sexualité consciente. Car la féminité est aussi et surtout une capacité relationnelle.

Mais il faudra, pour parvenir à l’île salvatrice, traverser un bras de mer, c’est-à-dire faire un parcours dans l’inconscient, pour parvenir à l’île salvatrice où les oiseaux ne peux aller. Me fondant sur le fait que les oiseaux, jouant le rôle d’intermédiaires entre la terre et le ciel, symbolisent volontiers l’esprit et le blanc, la pureté, j’ai proposé l’idée que ces oiseaux blancs pourraient représenter une idéalisation spirituelle dans laquelle notre rêveuse pourrait encore tomber, comme beaucoup de femmes éprises de spiritualité. Nous sommes en effet les héritier(e)s d’une civilisation toute masculine dans sa spiritualité tendue vers le ciel et la pureté. C’est d’abord dans le retour d’une spiritualité ancrée dans la terre, le corps, la féminité et la sexualité, que nous verrons s’incarner la grande Féminité sacrée dont nous pouvons espérer, que nous soyons femmes ou hommes, voir naître une ère nouvelle. Alors verrons-nous sans doute apparaitre de plus en plus d’humains entiers, complets en ce qu’ils ne s’identifieront plus à un genre car, pour reprendre les termes de l’Évangile de Thomas, elles/ils auront fait « du deux Un ».

La rêveuse, à qui je soumettais ces réflexions, m’a dit que selon elle, c’était là un des éléments essentiels du rêve. Je la cite : « Je veux dire que quand tu as fait cette proposition, il y a quelque chose qu’il l’a instantanément validée avec force, c’est comme si le rêve me disait que le plus « souffrant », c’est de faire face à ses désirs, à sa nature, mais le plus subtil et le plus complexe, et ce qui finalement nous permet d’aller au bout du processus, c’est de s’affranchir de cet idéal spirituel. Dans le rêve c’est très clair, nous ne serons sauf que dans ce lieu où les oiseaux ne peuvent pas nous suivre, tout autre endroit même s’il nous protège des légumes agressifs ne sera pas un refuge complet, ne permettra pas un déploiement de la nouvelle façon d’être au monde dont parle le rêve.

Elle m’a aussi fait remarquer que l’indépendance n’est pas une finalité en soi mais une étape dans la redéfinition des relations entre les sexes. C’est un passage nécessaire pour que ces relations s’établissent hors du modèle patriarcal de domination dans lequel la femme appartient toujours à l’homme, que ce soit à son père, son frère ou son compagnon. L’indépendance psychologique entièrement assumée des partenaires offre la base saine d’où peut émerger une interdépendance dans l’harmonie. Elle soulignait aussi que ce mouvement vers l’indépendance qu’elle a vécu n’avait pas été choisi mais qu’elle y avait été poussée par quelque chose qu’elle ne maîtrisait pas, dans lequel elle pouvait voir l’émergence naturelle de la puissance. On peut entendre là comment il y a une dimension collective à l’œuvre dans ces évolutions que vivent chacune à leur façon tant de femmes. Nous pouvons y voir non seulement un fait d’époque traduisant un mouvement dans l’inconscient collectif mais aussi un rappel au fait que l’Animus et l’Anima ne sont pas des archétypes personnels, mais bien des réalités collectives.

La plupart des hommes, malheureusement, se sentent menacés par cette puissance féminine qu’on peut rencontrer par exemple chez les tantrika assumant pleinement leur Shakti, et cherchent à l’étouffer ou la dominer au lieu de danser avec elle. Elle ne nie pourtant en aucun cas notre propre puissance. Au contraire, elle la nourrit comme le feu attise le feu et nous reconduit à la plénitude de notre être, au-delà de sa définition en masculin ou féminin. Mais nous avons toute une éducation, tant à la féminité qu’à la masculinité, à refaire. Pour cela, nous hommes avons aussi à rencontrer le féminin en nous-mêmes et à lui donner sa place. C’est un projet d’avenir, qui nous dépasse.


 Je remercie la rêveuse qui m'a beaucoup aidé à élaborer les idées présentées ici. En discutant nombre de points que j'avançais, elle m'a obligé à élargir et enrichir ma vision de cette nouvelle féminité émergente. J'en suis heureux car, si les hommes ne doivent pas s'empêcher d'en parler, c'est clairement aux femmes qui l'incarnent de lui donner voix, et non aux hommes de dire ce qu'il en est, comme cela a trop souvent été le cas...  

Article lié : Celle qui vient.


Cet article est dédié à la mémoire de Sylvie Bérubé, auteure du livre « le ventre d’Ève » et fondatrice de l’École internationale du Féminin Sacré, qui a beaucoup fait pour l'émergence de la nouvelle féminité et est récemment décédée.

vendredi 6 octobre 2017

Au-delà du polyamour

Jeanne-Moreau dans le film de François Truffaut "Jules et Jim"

Une longue chaîne d’amants sortit de la prison dont on prend l’habitude. 
(Paul Éluard)

Une révolution tranquille est en marche dans nos mœurs amoureuses. Elle nous concerne toutes et tous et avance subrepticement dans l’intimité de nos cœurs et de nos foyers. Pour la présenter, on pourrait paraphraser Saint-Just qui disait en son temps que « la liberté est une idée neuve en Europe ». Nous sommes, en Occident au début du XXIème siècle, en train de sortir de plus de 2000 ans de conditionnement judéo-chrétien, et cela se traduit par l’union de la liberté et l’amour dans une nouvelle vision de la relation amoureuse. Cette évolution s’inscrit dans le prolongement du grand mouvement qui, depuis le début du XXème siècle, se traduit dans la redéfinition des relations entre hommes et femmes, et finalement dans la déconstruction des genres sexuels. Ce mouvement de l’inconscient collectif qui renouvelle les relations entre le masculin et la féminité est peut-être le progrès le plus significatif depuis des millénaires, bien plus important que nos avancées technologiques et notre croissance économique, car il touche à notre humanité même. En effet, nous voyons par-là émerger dans la conscience collective une idée d’un être humain total, unissant en lui-même le masculin et la féminité sans être défini de façon restrictive par un genre sexuel, et s’avérant capable d’un amour entièrement libre qui se manifeste bien souvent par le fait d’entretenir plusieurs relations amoureuses simultanément, chacune reflétant toutes les facettes de sa totalité. On appelle cette vision de l’amour le polyamour, du grec «poly » signifiant « plusieurs », comme dans polythéisme, le fait de référer à de multiples dieux.

Dans un de mes rêves, il m’était dit qu’avec l’avènement des mariages multiples, nous entrerions dans le XXIIIème siècle. Bien sûr, nous n’y sommes pas. Tout au plus sommes-nous en train de défricher le chemin qui permettra aux futures générations d’établir ce qui aujourd’hui semble une avancée marginale comme la norme sociale. Pour l’instant, cette idée se heurte évidemment à beaucoup de résistances. La plupart des gens préfèrent entretenir l’illusion romantique d’un amour unique et définitif, qui va avec la petite maison dans laquelle ils vieilliront au coin de feu avec leur bien-aimé(e), avec pour horizon le cimetière où ils auront un caveau commun. Et puis il s’en trouve d’autres pour oser vivre ce qui semble impossible à la plupart. Quand on n’y connait rien, on croit volontiers que le polyamour, c’est une affaire d’hommes, une autre façon qu’ils auraient de légitimer une tendance toute masculine à l’adultère, alors que ce sont des femmes, essentiellement, qui ont lancé l’idée polyamoureuse. L’article fondateur a été écrit par Morning Glory Zell en 1990 et s’intitule «  A bouquet of lovers[1] ». Dans ma pratique d’écoute des rêves, je constate qu’il y a beaucoup plus de femmes osant le polyamour que d’hommes. En fait, il semble que ces derniers se soient toujours mieux accommodés du mensonge leur permettant de cloisonner leurs multiples relations amoureuses, mais les femmes accédant à la liberté réclament la vérité, la transparence. Cela soulève beaucoup de questions bien sûr. Comme le disait Jung en 1925, il est confortable de vivre dans le passé car alors la tradition apporte des réponses aux interrogations qu’on évite d’explorer, mais vivre dans le présent implique de s’assoir sur des questions brûlantes.

Le polyamour signe la fin du mirage de l’exclusivité amoureuse et sexuelle érigée en idéal. Il faut bien comprendre qu’il y a un rêve derrière ce mirage, à savoir le rêve de rencontrer une personne qui pourrait être « tout » pour nous, tandis que nous serions tout pour elle. C’est un rêve de fusion dont nous verrons qu’il vise dans le fond à combler une blessure narcissique et à nous ramener à la seule relation totale que nous avons jamais eu, à savoir l’identité psychique avec notre mère dans son ventre. Derrière le rêve, il y a une construction sociale qui va avec la définition figée des genres dont nous avons hérité. Il est intéressant de savoir que l’amour romantique est une invention de l’Occident vers le XIIème siècle, après l’écrasement de la fine fleur de l’amour courtois. Auparavant, l’amour est surtout une transaction économique entre deux familles qui décidaient, un peu partout dans le monde, d’unir leurs enfants qui en venaient éventuellement à s’aimer à force de partager les défis de l’existence. Et puis, avec Tristan et Iseult[2] est venue cette idée de l’amour fou et éternel que nous ne pourrions vouer qu’à une seule personne. Mais si l’on en revient à la dimension sociale et il faut bien le dire, commerciale, du mariage, l’exigence d’exclusivité amoureuse était donc surtout la conséquence d’un acte de propriété qui faisait qu’une femme appartenait à un homme. Et encore aujourd’hui, c’est un énoncé de propriété.

Il était admis que les hommes eux, faisaient bien souvent ce qu’ils voulaient. Encore aujourd’hui, et jusque chez des personnes fort cultivées, on rencontre ce préjugé qui voudrait que la structure psychique des femmes les prédispose à n’avoir qu’un seul partenaire tandis que les hommes seraient, par nature, portés à multiplier les amours. On invoque en particulier la biologie pour justifier de tels préjugés, en oubliant que ce qui caractérise justement notre évolution collective, c’est que nous nous affranchissons de la biologie. Ce trait psychique peut avoir son sens quand il est question de reproduction biologique et de constitution d’une famille, mais s’évapore quand la contraception délie les relations amoureuses de la reproduction. Un autre préjugé, qui va avec le précédent, voudrait assimiler le polyamour à la polygamie. Or la polygamie est une coutume caractéristique de sociétés qui ne sont pas encore entrées dans la modernité et ne reconnaissent pas l’indépendance de la femme par rapport à l’homme : elle est la propriété du père, du frère ou du mari. La polygamie avait généralement une fonction économique et de survie. Il était ainsi fait obligation dans le désert d’Arabie au frère d’épouser la veuve de son frère défunt pour ne pas la laisser seule, ce qui aurait signifié sa mort. Mais cela va aussi avec le fait que dans ces sociétés, la femme est considérée comme une marchandise échangée contre quelques chameaux, c’est-à-dire une richesse. La polygamie asiatique est un peu différente puisqu’en Chine traditionnelle, il était admis qu’un homme épouse une jeune femme par amour une fois son devoir familial rempli auprès de sa première épouse, qu’il n’avait généralement pas choisi. Cependant le polyamour émerge de prémisses complètement différents, au premier chef desquelles il y a l’indépendance amoureuse et économique de la femme comme de l’homme, leur entière égalité, et le refus de laisser la société se mêler de notre intimité amoureuse.

Jules et Jim
On pourrait croire que le polyamour est une aberration proprement occidentale qui va avec ce que nos passéistes appellent le déclin de la civilisation. Nous ne pouvons que nous féliciter en effet du déclin du patriarcat ancestral qui fondait leur idée de la civilisation, dont la barbarie n’est plus à démontrer dans la façon dont elle a traité les femmes et les autres cultures. Parmi celles-ci, il semble qu’il y ait plusieurs exemples de société polyamoureuse. Chez les Iroquois, la femme choisissaient ses partenaires amoureux et pouvaient en avoir plusieurs. De façon plus significative encore, les Mayas et les Incas, chez qui hommes et femmes pouvaient avoir plusieurs partenaires amoureux officiels, semblent avoir institutionnalisés les mariages multiples. Leur nombre était indicateur, semble-t-il, de la qualité et l’ampleur de leur énergie car il fallait avoir la capacité d’entretenir ainsi plusieurs relations sans qu’aucune n’en souffre. En Occident au XXème siècle, le polyamour était envisagé sous le terme de « relations ouvertes », et nous en avons des exemples célèbres avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, et avec le trio Carl Jung, Emma Jung et Toni Wolff. Du point de vue jungien, cette relation en particulier est emblématique mais n’est pas sans soulever des questions sur lesquelles je reviendrai plus loin.

Le polyamour est en fait la réponse contemporaine sans doute la plus de pointe à un très vieux problème. Il est impossible d’empêcher un cœur d’aimer. On a beau mettre un couvercle social dessus, y ajouter de bonnes résolutions et de grands serments, un idéal ou une Bible : le cœur est autonome dans ses battements. C’est un fait de nature. La nature, c’est ce qui arrive même si on ne le veut pas, même si on essaye de dresser l’animal humain pour qu’il s’abstienne. Dans les faits de nature, il y a le besoin de manger et de boire, de déféquer, de rêver et d’aimer, et l’être humain se meurt quand on l’empêche de satisfaire ces besoins. Le problème, c’est que comme l’amour libre n’était pas admis socialement et qu’on a fait toute une salade judéo-chrétienne du serment de fidélité dans le mariage, l’amour a toujours été dans une grande mesure clandestin et adultère. Car comme le souligne Osho, il n’y a pas de pire « tue l’amour » que le mariage, c’est-à-dire le fait qu’il n’y ait plus de risque amoureux. Et depuis toujours, la solution est donc le mensonge adultère. Cela alimente l’essentiel de notre littérature et notre cinéma de drames sans fin et, dans le fond il faut bien le dire, sans grand intérêt. Le polyamour, c’est la reconnaissance de ce fait de nature qui veut que nous ne commandions pas à notre cœur, et qu’il ne sert à rien de le réprimer car il se venge inéluctablement. Il vaut donc bien mieux le laisser vivre dans la vérité, c’est-à-dire en toute conscience. Nous verrons que c’est justement de cela dont il s’agit, d’un chemin de conscience dans lequel le conflit ne peut être exclu…

La psychologie explique bien ce qui se passe dans le fait de tomber amoureux, et pourquoi l’amour ne saurait généralement rester cantonné éternellement à une seule relation. Il est important au prime abord de différentier justement l’amour, qui est vie du cœur, appréciation de l’autre et relation qui ne cesse de s’approfondir en conscience, de la projection amoureuse, ce que nous désignons comme « tomber en amour », que les anciens nommaient aussi « passion » et qui est vouée à être temporaire. Un des immenses apports de la psychologie des profondeurs de Jung est d’avoir mis en lumière qu’il y a une femme  (l’anima) dans l’homme et un homme (l’animus) dans la femme. Quand nous tombons amoureux, et pour nous en tenir à l’équation simple[3] d’une relation entre homme et femme, nous projetons cette anima ou cet animus sur la personne qui suscite notre passion. C’est pourquoi cette personne nous parait si unique : elle nous tend un miroir dans lequel nous contemplons notre double en vérité. Cela pose tout le défi de conscience des relations amoureuses dans lequel il ne s’agit pas en fait de faire durer cette illusion le plus longtemps possible, et de s’enfuir quand la lune de miel est terminé, mais au contraire de retirer la projection pour voir et aimer la personne réelle. C’est autrement plus difficile que de passer d’une passion à l’autre. C’est d’ailleurs le meilleur sinon le seul argument en faveur de l’exclusivité amoureuse : l’approfondissement de l’intimité réclame un face à face qui va avec l’engagement dans la relation, et celle-ci dans ses premiers stades réclame qu’on évite de disperser l’énergie amoureuse.

Le polyamour est le laboratoire dans lequel nous pouvons le plus clairement observer les jeux de l’anima (la féminité intérieure de l’homme) et de l’animus (le masculin intérieur de la femme). Il n’y a pas de polyamour s’il n’y a pas un engagement profond dans les relations amoureuses, mais nous verrons que la vision polyamoureuse renouvelle ces notions d’engagement et de fidélité inséparables de la recherche d’intimité. Pour qu’il y ait polyamour, il faut donc qu’il y ait au départ un engagement profond et réel dans une relation : le polyamour n’est pas papillonnage. Et dans cet engagement, sans qu’il y ait quoi que ce soit à reprocher au partenaire habituel, voilà qu’il y a un coup de cœur à l’extérieur du couple et l’exigence d’aller voir, et surtout vivre, ce qu’il y a dans ce cœur qui se met à battre. La psychologie nous invite à aller voir ce qui se projette dans ce nouvel amour, qu’est-ce qui appelle là, qu’est-ce qui réclame d’être vu et vécu. Si tout va bien, cela peut être fait dans la transparence avec le partenaire initial qui s’en trouve lui-même libéré de toute obligation d’exclusivité, et c’est alors que nous entrons dans une situation polyamoureuse dans laquelle chacun des partenaires peut, en continuant d’entretenir sa relation principale, explorer les différentes facettes de son anima / animus en relation. Cela ne signifie pas nécessairement de vivre tous ensemble ou de partager différents degrés d’intimité, mais cela ne l’exclue pas non plus. Ce qui importe, c’est qu’il y a à la fois engagement à préserver la relation dite principale et entière liberté des deux partenaires dans cette relation. Cela implique un très haut degré d’amour, que mon mentor et ami Nicolas Bornemisza appelle[4] « l’amour expansif », un amour qui tend vers l’universel au-delà du personnel. Nicolas a cette belle formule qui résume toute l’évolution requise :

Le cœur humain ne se divise pas, il se multiplie.


Jules et Jim
Bien sûr, cela n’exclue pas de vivre des conflits, de la jalousie, etc. C’est humain, et mieux, c’est inévitable et nous verrons que cela nous rend, si nous acceptons d’aller au bout des implications du vécu amoureux, un immense service. Nous sommes tous et toutes câblé(e)s avec un cerveau limbique hérité des mammifères, et dès lors, un fort instinct territorial qui s’étend à notre partenaire amoureux. La jalousie, c’est quand cet instinct territorial se réveille. Mais ce qui nous distingue en tant qu’êtres humains, c’est que nous avons une capacité de conscience indépendante du cerveau limbique et qui nous permet de ne pas être agis par nos émotions. Il est naturel que nous ressentions une violente insécurité quand notre source d’amour semble être menacée de se détourner de nous, mais cette insécurité est essentiellement le rappel d’une blessure narcissique bien antérieure à la relation. C’est donc ce que nous faisons avec notre insécurité et notre jalousie qui est réellement déterminant : en faisons-nous une exigence limitative pour l’autre, ou acceptons-nous de jouer le jeu de l’amour jusqu’au bout en les exprimant mais en laissant l’autre entièrement libre ? Il n’y a pas de croissance de la conscience sans conflit, nous explique Jung, et les relations sont l’espace où la conscience est la plus fondamentalement sollicitée pour sa croissance. On sait que les moines tibétains entourant le Dalaï Lama sont aussi sujets que nous à la peur et à la colère quand survient un incident déclencheur, mais leur pratique de la méditation leur permet de ne pas se laisser dominer par celles-ci. Le polyamour réclame de chacun(e) des partenaires qu’il/elle s’ancre dans la conscience, au centre, et apprenne à dominer son cerveau émotionnel. J’oserai dire qu’il y a là une véritable voie spirituelle pour notre temps, une voie dans laquelle le chercheur spirituel plonge dans le feu transformant des relations et se laisse emmener par l’amour jusqu’à la plus grande expansion de conscience possible.

Jung a vécu une telle relation polyamoureuse quand, après avoir épousé Emma Jung, il a rencontré Toni Wolff. Leur relation semble par bien des côtés exemplaires. Il semble que Toni soupait régulièrement à la table des Jung et avait sa chambre dans la maison familiale, ce qui dans la Suisse bourgeoise du milieu du XXème siècle était extravagant. Cela a été possible, selon le témoignage d’Aniéla Jaffé, secrétaire de Jung, parce qu’il n’y a jamais eu de « manque d’amour » entre eux, et particulièrement entre Carl et Emma. Quand Toni est décédée, Jung n’a pas pu se rendre à l’enterrement car il était malade et c’est Emma qui y est allée. Elle a alors rendu hommage à Toni en disant qu’elle avait apporté à Carl, dans une période critique de sa vie, quelque chose qu’elle, son épouse, n’aurait pu lui donner. Là, selon moi, est une véritable preuve d’amour, d’un amour entier pour la personne entière. On trouve là le sel de la recommandation d’ailleurs des jungiens (par exemple Toni Wolff[5] elle-même) quand notre partenaire amoureux rencontre quelqu’un qui  fait battre son cœur : rencontrer cette personne et voir ce qu’elle a de différent de nous, ce qu’elle amène à notre partenaire et que nous ne saurions lui amener. Alors, sur la base de notre amour commun, il est bien possible que nous fassions de cette personne un(e) ami(e). Jung lui-même disait des deux femmes de sa vie qu’Emma avait été la fondation de sa maison tandis que Toni en avait été la fragrance. Cela nous amène à un point très important : dans le polyamour, chaque relation est unique, car chaque personne est unique. Les relations sont différentiées, ce qui permet à chacune d’être vécue dans sa plénitude et son unicité, sans faire d’ombre aux autres relations. Dans chaque amour, c’est l’Unique finalement qui est aimé, c’est  l’unique qui tend vers l’Unique, et ce mouvement réclame que soit respectée, et mieux chérie, l’unicité de chacun des protagonistes et de chaque relation.

Il serait dangereux cependant d’idéaliser la relation de Jung et d’en faire un modèle de relation polymoureuse. On peut simplement dire qu’il a été parmi les premiers à se confronter consciemment au problème. Parmi les réserves qu’on peut invoquer, il y a le fait qu’Emma n’a pas, à notre connaissance, eu de relations extra-conjugales. Or tant qu’à vivre le polyamour, il est important qu’il soit réciproque et qu’on ne goûte pas seulement les joies de la liberté, mais aussi le feu transformant de l’insécurité. Jung a vécu celle-ci cependant à chaque fois qu’Emma, excédée, a menacé de le quitter et sa biographe fait remarquer qu’au cinq reprises connues où cela est arrivé, il est tombé malade. Il n’était donc pas prêt à laisser sa femme voler de ses propres ailes, et nous ne devrions jamais minimiser la souffrance qu’a vécu Emma, sans doute préoccupée de maintenir l’unité de son foyer pour leurs cinq enfants. Plus fondamentalement, on peut interroger la nature de la relation entre Carl et Toni qui pourrait avoir tenu d’une forme d’inceste psychologique car il s’agissait d’une de ses jeunes analysandes quand il en est tombé amoureux. Il y a donc eu « passage à l’acte » du point de vue thérapeutique. Mais surtout, comme je l’explique dans un autre article[6], on peut questionner le fait que Toni n’a pas eu une vie indépendante du rôle de porteuse d’anima que lui faisait tenir Jung dans sa vie. Là aussi, il a échappé au véritable risque polyamoureux qu’il aurait couru en la laissant avoir sa propre vie amoureuse indépendante de lui. On peut se demander s’il ne l’avait pas annexé au service de sa propre psyché masculine, et ce manque d’indépendance est absolument contraire à l’esprit du polyamour. Mais on peut reconnaître à Jung qu’il s’est courageusement exposé au fond du problème, ce qui lui aurait valu de dire un jour que :

« Le problème de l’amour est difficile au point que vous pouvez vous estimer heureux si, à la fin de votre vie, personne n’a fait naufrage à cause de vous. »


Carl Jung et Toni Wolff
Finalement, je crois avec Nicolas Bornemisza que l’émergence du polyamour va avec celle d’une nouvelle féminité, et en particulier avec l’avènement de ce qu’il appelle « la nouvelle femme » qui assume pleinement sa liberté, son autonomie tant sexuelle que spirituelle. Cette évolution concerne aussi les hommes qui intègrent pour certains plus que jamais leur féminité intérieure et sorte du carcan que leur a imposé, autant qu’aux femmes, le patriarcat. On voit se dessiner à travers celle-ci le retour du Féminin sacré que Jung appelait de ses vœux et sur lequel je me suis déjà exprimé ailleurs en soulignant qu’il se manifeste en particulier dans l’archétype de l’Amoureuse. Ainsi que je le disais plus haut, je connais plus de femmes que d’hommes prenant le risque d’oser vivre une vie amoureuse libre, et il faut souligner que cela implique bien souvent qu’elles concilient cette exigence de liberté avec des enfants, un travail, etc… ce qui constitue un exploit. Je leur rends hommage car elles font preuve bien souvent d’un véritable héroïsme au service de leur intégrité. Bien sûr, elles sont souvent écartelées par des exigences conflictuelles, mais il faut alors leur rappeler ce qu’écrivait Jung à une femme déchirée entre ses obligations familiales et sa vie professionnelle :

« Ne doutez pas de la justesse de vos deux visages et laissez advenir ce qui doit advenir. […] Ce conflit apparemment insupportable est la preuve de la justesse de votre vie. Car une vie sans contradiction intérieure est soit une demi-vie, soit une vie dans l'au-delà – une vie cependant réservée aux anges. Mais Dieu préfère les hommes aux anges. »

Mais alors, quelles notions pouvons-nous dès lors avoir de l’engagement et de la fidélité dans un contexte polyamoureux ? Dans le cadre de l’exclusivité amoureuse, il s’agit au fond de réprimer nos élans amoureux pour garantir la pérennité du couple. Quand on ne parvient pas à châtrer ainsi nos cœurs, on sait ce que cela donne : les redoutables conflits du mensonge entourant l’adultère. Mais s’il est admis que tous les partenaires de la relation amoureuse sont entièrement libres, alors l’engagement n’est pas par rapport à l’autre, en forme de « je ménagerai ton insécurité », mais dans la relation. L’affirmation fondamentale de cet engagement devient : « Peu importe qui je rencontrerai, ce que je vivrai, je continuerai à prendre soin de notre relation. Même si mon cœur s’ouvre à un(e) autre, je continuerai à amener de l’amour dans notre relation. » Le premier engagement est à la transparence, c’est-à-dire au fait de dire la vérité de son cœur. Et cet engagement s’approfondissant, il offre la seule véritable sécurité possible dans la relation, qui est celle de la réalité du dialogue en conscience qui en fait une « relation sacrée ». Dans cette relation sacrée, il ne s’agit pas de tout se dire, de se rendre des comptes, mais il y a cet engagement à se dire l’essentiel, à savoir tout simplement si le lien d’amour qui unit les partenaires est encore vivant. De même, la fidélité n’est plus fidélité exclusive à l’autre mais fidélité à la relation : « Ce n’est pas parce que j’en aime un(e) autre que je te retire mon amour. Mon cœur s’agrandit, il ne se rétrécit pas au lavage par la vie. » Sur ce point de la nature véritable de l’engagement non contradictoire avec la liberté qui est l’essence même de l’amour, je ne saurais que recommander la lecture du merveilleux ouvrage de Christiane Singer : Éloge du mariage, de l’engagement et autre folie.

La problématique du polyamour semble inévitable à notre époque à différents titres. Elle va en particulier avec l’ouverture de cœur que vivent beaucoup de personnes s’engageant dans un chemin de conscience, et pose la difficulté d’un fréquent retard de la maturité affective sur la maturité spirituelle : les projections amoureuses sont volontiers confondues avec l’établissement d’une relation d’amour approfondie. Dans notre monde où la fonction sentiment a été généralement dévaluée en même temps que la féminité de l’être, on peut voir dans le polyamour une revanche du cœur sur la raison et un juste retour de la fonction sentiment qui réclame la primauté. Enfin, la remise en question de nos mœurs amoureuses pour y introduire plus de conscience participe du grand mouvement de déconstruction des institutions sociales dans la façon dont elles nous modèlent psychiquement, et va dans le sens de l’émergence d’individus entiers, unissant en eux-mêmes le masculin et la féminité et visant à l’autonomie psychique dans la liberté. Mais il ne faudrait pas négliger non plus l’ombre du polyamour qui pourrait tenir dans une justification du papillonnage amoureux et de l’absence d’engagement. Ce n’est en effet pas un hasard si ce mouvement a pris son essor en Occident dans la dernière décennie du XXème siècle, c’est-à-dire dans le contexte du libéralisme triomphant. Nous nous devons d’interroger en quoi le polyamour pourrait participer d’une forme de consumérisme amoureux propre au capitalisme sauvage et réduisant la relation amoureuse à un échange de service sexuels et affectifs entre partenaires interchangeables. Plus que jamais, le polyamour questionne la conception que nous nous faisons de l’amour…

Tout ceci étant dit, j’en suis parvenu pour ma part à la conclusion que ces discussions pour ou contre le polyamour tournent autour d’un faux problème. La réalité, c’est simplement que nous ne commandons pas à notre cœur, et que comme la Porteuse du Graal, bien nommée Conduir-Amour, il nous montre le chemin de notre plus grande croissance en conscience. Cependant, entre l’exigence d’exclusivité amoureuse et celle de la liberté, il y a deux opposés irréductibles qui font tout autant partie de la nature de l’amour. Car le désir d’exclusivité aussi est naturel, tout autant que celui de liberté. L’amour est une occasion de tenter de concilier ces contraires en conscience, et il faut se garder de faire du polyamour une autre idéologie. Il y a des moments pour être engagé dans une seule relation et d’autres pour être dans l’ouverture. Mais comme le dit le poète Khalil Gibran :

« Lorsque l’amour vous fait signe, suivez-le… »[7]

Et cela même si cela nous amène au centre du feu. C’est ainsi qu’on purifie les métaux pour en faire ressortir l’or inaltérable, image alchimique de la conscience. Ne pas suivre l’amour quand il nous fait signe revient à se tuer, à tuer la vie qui coule en nous. Honorer l’amour quand il survient dans notre existence, quels que soient les défis dans lesquels il nous entraine, c’est entrer dans la véritable ouverture du cœur qui ne craint pas de pleurer toutes ses larmes pour pouvoir vivre toutes ses joies aussi. Dans un monde dominé par la rationalité, c’est redonner la primeur au sentiment et à la vie du cœur sur toute raison, parce que finalement, quand nous quitterons ce monde, nous n’emmènerons que l’amour que nous avons vécu, le miel des abeilles éternelles que nous sommes. Mais alors, la véritable question au-delà de ces discussions sur le polyamour est :

Que mettez-vous dans votre amour ? Quelles sont vos attentes dans l’amour ? Qu’y projetez-vous ? Tentez-vous, à travers l’amour, de combler une insécurité fondamentale, un vide que l’autre ne pourra jamais remplir et qui vous laissera donc toujours insatisfait(e) ? Ou faîtes-vous de l’amour votre guide vers une vision élargie de la Vie ? Faites-vous de l’amour une affaire personnelle de petits égos en quête de sécurité, se perdant dans leurs rêves, ou vous laisserez-vous traverser par l’Amour ?


Le déclencheur pour moi de cette réflexion a été un texte remarquable de Elie G. Humbert intitulé Ici et maintenant est une blessure[8], dans son livre La dimension d’aimer. Il interroge la douleur qu’on peut ressentir quand notre partenaire aime une autre personne et que tout d’un coup, on vit le sentiment d’abandon. Il montre qu’au fond de notre demande d’être aimé exclusivement, il y a ce qu’on appelle la blessure narcissique, c’est-à-dire la douleur de l’enfant séparé de sa mère et qui perd ainsi sa sécurité fondamentale. Il a des mots forts, des mots que l’on peut trouver terribles, qui font mal tellement ils sont justes, tellement ils mettent directement le doigt sur la partie la plus sensible de notre être :

« Suivez maintenant la ligne de votre demande. Qu'est-ce qu'on demande? On demande d'être aimé? Ce n'est pas vrai. On demande d'être préféré. Encore tout récemment, j'entends une amie qui dit à son mari: « Mais, enfin, est-ce que ce n'est pas la chose la plus légitime du monde? La seule chose que je te demande c'est que tu me dises que tu m'as choisie. » Mais c'est atroce. Oui, c'est atroce. Pourquoi? (C'est tellement naturel, hein?) C'est atroce parce que vous demandez à un compagnon ou à une compagne d'être au service de votre blessure narcissique et il ou elle n'a vraiment pas été fait pour ça. Mais, encore ça, ça serait seulement une erreur. Mais pourquoi atroce? Parce que tant que vous lui demandez ça vous ne le ou la rencontrerez pas. »

Ce faisant, il pose tout le problème qui est mis à nu par le vécu polyamoureux. Allons-nous continuer à entretenir une illusion romantique, et dans cette illusion, à éviter de nous rencontrer vraiment ? Devons-nous servir nos blessures narcissiques respectives, ou sommes-nous capables de les prendre en charge en conscience pour nouer des relations pleinement conscientes, dans lesquelles chacun(e) est invité(e) à oser sa liberté, son entièreté et son indépendance affective ? Et finalement, la grande question : notre amour est-il libre de notre blessure narcissique, ou sert-il seulement à tenter de la guérir ? Elie G. Humbert montre que la seule façon d’éviter de se perdre dans le rêve d’une mère de substitution qui comblerait tous nos besoins est d’accepter de descendre dans la blessure, ce qui nous amène dans la vérité de l’instant présent. Au fond, c’est la qualité de notre relation d’amour avec nous-mêmes qui conditionne la relation d’amour avec autrui, et c’est à celle-ci qu’elle nous reconduit inéluctablement si nous ne voulons pas entretenir d’illusion. Ainsi l’amour, jusque dans les blessures qu’il inflige, est un chemin de connaissance de soi. La blessure narcissique ne peut être guérie par l’autre. Elle ne peut être guérie que par l’amour total de soi, qui offre une base saine à l’amour d’autrui.

Ainsi, par exemple, la jalousie bien naturelle est-elle empoisonnée par la blessure narcissique dès lors qu’elle s’accompagne d’une auto-dévalorisation subtile qui nous murmure à l’oreille : « Si la personne aimée se tourne vers un autre, c’est que cet autre est mieux que moi. Il a quelque chose que je n’ai pas, et dans le fond, je ne suis pas digne d’être aimé. » Mais si l’on accepte que personne ne saurait être « tout » pour autrui, et que chaque être est unique, il n’est plus question de plus et de moins mais seulement de possibilités de relations qui se présentent : « avec telle personne, je rencontre mon côté artiste et ma dimension spirituelle, et avec telle autre, ce qui m’est offert, c’est l’enracinement dans le quotidien. » Les relations sont à chaque fois uniques, ne se comparent pas. On sait qu’on est dans le piège du mental dès lors que l’on compare des choses qui n’expriment leur être que dans leur unicité. La seule façon de sortir du piège de la blessure narcissique, c’est de s’accepter entièrement dans tout ce que l’on est et ce que l’on est pas, incluant nos manques et nos défauts, et c’est donc l’entier amour de soi. Sans amour de soi, que vaut l’amour d’autrui ? On le voit bien quand il nous déçoit. La haine de soi devient haine de l’autre, le doux vin de l’amour a tourné en vinaigre.

Finalement, il apparait donc que le véritable enjeu derrière le polyamour, c’est comment l’amour peut être un facteur décisif de croissance et d’élargissement de la conscience. Pour cela, il faut enfin dépasser la dimension personnelle de l’amour et entrer dans le mystère de l’amour expansif, c’est-à-dire dans la compréhension que derrière chaque partenaire amoureux, il y a un(e) Bien-Aimé(e) qui est recherché(e) et qui prend forme dans notre vie. C’est encore la psychologie des profondeurs qui l’explique le mieux, en partant du fait que ce que nous recherchons dans la relation amoureuse, ce n’est pas tant l’autre (qui est à peu près interchangeable avec beaucoup d’autres) qu’une certaine qualité de relation. Ainsi Mme Von Franz, la principale collaboratrice de Jung,  offre-t-elle cette définition de l’anima comme étant « un système d’attentes et d’aspirations qu’un homme nourrit face à une femme, un système relationnel érotique. » Il en va de même avec l’animus, qui en est la réciproque. Et dès lors, confronter l’anima pour l’intégrer signifie pour l’homme prendre l’entière responsabilité de ces attentes en laissant la femme entièrement libre d’être qui elle est, de faire ce qu’elle veut. « Rendre l’anima consciente, nous dit encore Von Franz, cela signifie aimer l’autre pour lui-même et par amour de l’amour. « Si je suis mon amour, mon amour est comblé. » Seul celui qui suit l’anima par l’amour d’elle la verra devenir une Béatrice ; elle sera pour lui un pont, un passage. » [9] Et ce pont est passage vers Celui ou Celle que nous sommes vraiment, ce que Jung appelle le Soi, qu’on peut appeler aussi le « Je Suis ».

Ce qui nous émeut, et qui force la projection de l’anima ou de l’animus sur une personne, c’est que nous avons l’intuition que nous pouvons trouver avec ce partenaire la relation de conscience totale que nous aimerions vivre. Nous reconnaissons en cette personne la déesse ou le dieu qui peut nous conduire à la félicité absolue. Cela, c’est le cœur de la projection amoureuse qui se retirera nécessairement au fur et à mesure que nous découvrirons l’être humain sous la projection, et ce faisant, la divinité reviendra en dedans. Mais les individus conscients peuvent en profiter pour développer une relation directe avec leur anima / animus, et ainsi d’ailleurs éviter d’obliger leurs partenaires humains à répondre à leurs attentes inconscientes. Devenant libres, ils laissent les autres libres aussi. C’est le chemin, selon Jung, de la réalisation de ce qu’il appelait l’individuation, qui consiste en devenir pleinement nous-mêmes. On ne s’individue pas isolément. On ne peut s’individuer qu’en relation. Dans la relation amoureuse, il y a deux moments de vérité. Le premier est quand la lune de miel prend fin et que la projection commence à se retirer, qu’on se confronte à la réalité de la personne aimée – et par exemple aux chaussettes sales qui trainent, à la vaisselle qui tarde à être faite, ou à la susceptibilité. C’est le moment de la naissance du véritable amour, à condition que les partenaires ne s’enfuient pas à la recherche d’une nouvelle passion. Et puis il y a le test décisif qui survient quand l’un(e) des deux projette sa flamme amoureuse sur quelqu’un d’extérieur à la relation. Là, on voit de quel bois est vraiment faite la relation, aussi bien pour la personne qui aime au-dehors que celle qui voit l’autre aimer quelqu’un d’autre. S’il n’y avait en fait qu’un soubassement de projection, la relation se délitera inévitablement. En effet, la passion est exclusive alors que l’amour vrai est inclusif. Mais si l’amour est présent, les partenaires sont alors engagés dans un chemin d’individuation mutuelle, c’est-à-dire qu’ils tendent ensemble vers leur plus haute réalisation.

Quand l’amour ne sert pas à entretenir une illusion, nous dit Mme Von Franz, les partenaires nouent par là une alliance visant à la liberté et l’élargissement de la conscience, à l’incarnation du Je Suis dans une forme humaine. Alors, l’amour devient une affaire qui va bien au-delà du personnel :

« Lorsque deux personnes sont en relation l’une avec l’autre, toutes deux engagées dans la voie mutuelle du processus d’individuation, le thème de la conjonction du couple transpersonnel se constelle. (…) Dans le hiero gamos, les noces sacrées, ce ne sont pas deux égos qui se font face mais « chacun de ceux dont nous touchons le cœur ». Ce surprenant aspect de multiplicité est malaisé à saisir. Tout ce passe comme si, dans « l’au-delà », il n’y avait qu’un couple divin, unique, Shiva et Shakti, unis dans une étreinte éternelle, et que l’homme participe à leur conjonction en tant que « simple invité à la fête » ».



Nous pouvons dès lors reformuler notre questionnement sur la nature de l’amour comme une variante de la question de ce qu’on appelle l’investigation fondamentale – le koân « qui suis-je ? » devient :

Qui aime quand j’aime ?[10]

Qui est aimé(e) ?

Il s’agit d’observer en conscience quelles sont les sous-personnalités ou les complexes qui s’emparent de notre amour, qui aiment en nous, et surtout à quelles identifications nous souscrivons par là. C’est le douloureux travail de retrait des projections qui, à mesure qu’on enlève couche après couche d’identification, fait apparaître le Diamant. L’amour libre devient alors la plus radicale des ascèses, toute tantrique dans son esprit car elle ne refuse rien et transforme tous les poisons en nectars en laissant l’amour, c’est-à-dire le dieu Éros, jouer librement avec nos cœurs.  La réponse au koân est dès lors une évidence lumineuse : quand j’aime, c’est la Vie qui s’aime Elle-même dans le chatoiement de Ses formes, et par ces jeux s’accomplit la merveille de l’amour transformant, feu générateur de conscience. Car :

« Le thème des noces sacrées ou du hiero gamos renferme, comme Jung l’a exprimé ailleurs, le mystère de l’individuation réciproque par ce « rien n’est possible sans amour (…) car l’amour permet de risquer le tout pour le tout et de ne pas occulter des éléments importants ». La rencontre avec le Soi peut seulement se faire de cette manière. »

Dans le polyamour se pose donc le problème de la tension entre l’Amour universel qui nous donnerait à aimer tout être et l’amour personnel qui en est le conducteur sur terre. L’Amour universel s’inscrit en effet dans le domaine des réalités spirituelles qui n’ont de sens que lorsqu’elles s’incarnent dans le creuset de relations personnelles, c’est-à-dire dans la chair et le cœur amoureux. J’ai ainsi entendu des rêves de femme polyamoureuse dans lesquels la rêveuse embrassait toutes les personnes qui passaient à sa portée, et avait le sentiment qu’elle aurait pu aimer également chacune des personnes rencontrées. Or c’est justement ce qui se dégage de l’exploration en conscience de la problématique du polyamour : les partenaires, dont on voudrait toujours croire qu’ils ont quelque chose de tellement spécial que ce ne peut être qu’eux qui peuvent être considérés comme digne de l’amour vécu, importent en réalité moins que la relation elle-même. Le grand mystère de l’amour, au-delà de la discussion entre l’exclusivité et le polyamour, c’est que la relation est vivante et qu’au travers de celle-ci, c’est moins l’accomplissement des partenaires que celle de la relation elle-même qui semble recherchée par le Soi. C’est la relation qui est travaillée quand elle s’élargit à plusieurs partenaires, et c’est toujours un travail de conscience dans lequel apparait un terme plus grand que les différents protagonistes de la relation. Dans le contexte de la relation amoureuse entre deux personnes, ce troisième terme est le lien vivant qui les unit. Ce tiers est le Souffle qui les unit, l’Amour dans le mystère duquel disparaissent finalement l’amant et l’aimé(e), et ce que la tradition spirituelle a désigné comme étant l’Esprit Saint, le Pneuma dont il est dit qu’il souffle où il veut, que rien ne saurait le limiter.

Au-delà du polyamour, c’est donc une voie spirituelle de connaissance de Soi qui se dessine, qu’on pourrait désigner comme la voie du cœur conscient, ou encore de l’amour libre. Nous pouvons y voir un ressurgissement du bel esprit qui a fleuri au temps de l’amour courtois, où les chevaliers courtisaient le plus souvent des femmes mariées, époque qui a été l’apogée de l’incarnation de l’Amour pendant l’ère chrétienne avant que la barbarie du saint Père de Rome ne l’écrase dans le sang. Il y a là aussi une évolution spirituelle typique de notre époque, qui veut que la chair et l’amour soient à nouveau sanctifiés après qu’on soit allés dans les excès d’une spiritualité désincarnée. À l’inverse donc de ce mouvement qui conduisait les chercheurs spirituels à se retirer dans des grottes le plus loin possible de toutes relations, nous sommes désormais invités à nous engager le plus profondément possible en conscience dans la vie, le monde et les relations. Cela va avec le fait que la réalisation poursuivie n’est pas une transcendance hors du monde mais une incarnation pleine et entière de Conscience, dégagée de sa gangue par le feu de l’Amour.

Il apparaît en conclusion que dans cette idée d’amour « libre », il ne s’agit pas tant de notre liberté en tant qu’égos que de la liberté de l’Amour lui-même en tant que force qui traverse nos vies et les sculpte bien souvent contre notre volonté. En ce qui nous concerne, nous ne pouvons au mieux qu’honorer ce mystère en lequel les anciens reconnaissaient un dieu. Dès lors, il devient clair que la seule chose que nous puissions faire pour notre part est d’offrir notre amour quand l’occasion d’aimer nous est donnée sans même espérer de retour, car l’amour, pour être digne de ce nom, ne peut finalement être qu’un don de soi entièrement libre et gratuit, c’est-à-dire sans attente. Cela nous est offert à toutes et à tous. Ou comme le disait si bien Christiane Singer :

« L'amour ne connait qu'un seul but quand il te rencontre : lui-même. Venir au monde encore une fois à travers toi. Se donner au monde à travers toi une chance de plus. Tu es convié(e) à aimer et à servir pour que sur terre soient l'amour et le service.

       Tu es convié(e).
       Tu n'es pas même obligé(e).
       Un simple service d'honneur.
       Voilà tout.
       Ni plus mais ni moins. »[11]





[1]Morning Glory Zell, A bouquet of lovers
[2] J’ai développé ce point dans mon article : le nom du jeu est Amour.
[3] Il est aujourd’hui admis que nous pouvons être un homme dans une peau de femme, une femme dans une peau d’homme, ou encore qu’un homme peut s’éprendre d’un homme et ainsi vivre sa féminité sur un mode actif, et réciproquement dans le cas de femmes. Il se trouve simplement que ce sont toujours ces deux polarités de la féminité et du masculin, de la réceptivité et de l’actif, qui sont en jeu dans toutes les combinaisons, fussent-elles d’ailleurs plus complexes qu’une simple paire. Et qui plus est, les différents partenaires peuvent changer de polarités selon le moment, la situation…
[4] Dans un texte intitulé “les sept piliers de l’amour”.
[6] Psychanalyser Jung, juillet 2017
[7] Khalil Gibran, L'amour (le Prophète)
[9] Marie-Louise Von Franz, « Quelques aspects du transfert », in Psychothérapies, l’expérience du praticien.
[10] Question explorée par Jean-Yves Leloup et Catherine Bensaïd dans Qui aime quand je t’aime ?
[11] Christiane Singer, Éloge du mariage, de l’engagement et autres folies.

lundi 5 juin 2017

Loges de rêves


Après une dizaine d’années d’expérimentations avec différentes configurations de cercles de rêves[1], je suis parvenu récemment à une forme que je considère comme essentiellement aboutie. Elle est à la fois la plus respectueuse du rêve que je puisse imaginer à ce point et la plus inclusive de tou(te)s les participant(e)s, et elle permet un équilibre entre les aspects chamaniques, méditatifs et psychologiques du travail dans une dimension ritualisée qui restaure le caractère sacré du travail.

Je dis « je suis parvenu… » mais je devrais dire « nous » car cette forme a émergé au sein du petit cercle de rêveuses et de rêveurs avec lesquels je chemine depuis un bout de temps. Pour la petite histoire, j’ai dû fermer mon cercle public il y a bientôt deux ans pour cause d’incompatibilité avec ma vie professionnelle d’alors. Cependant, un petit groupe fait des piliers du cercle a continué à se réunir spontanément, tout d’abord simplement autour d’un bon repas au cours duquel nous ne pouvions bien sûr éviter de parler de rêves. Notre situation s’est alors imagée dans un rêve qui m’est advenu :

Je suis avec plusieurs personnes du cercle de rêve dans un autobus. Nous descendons par la porte arrière. Nous nous dirigeons vers la porte avant pour remonter dans l’autobus mais cette porte se ferme devant nous et l’autobus repart.

Nous étions descendus du véhicule collectif et il ne nous restait plus qu’à marcher à pied, ce que nous avons fait. Nous avons refait tout le parcours de la genèse de mes cercles de rêves en recommençant, comme il y a 10 ans, par un groupe d’ami(e)s se réunissant dans un esprit convivial autour de leurs rêves. Après quelques temps, l’exigence de réintégrer la méditation et de donner une forme rituelle au travail s’est faite sentir. Nous avons commencé à constater que l’âme du groupe se manifestait au travers de rêves qui advenaient à certain(e)s d’entre nous et qui concernait l’ensemble du cercle. Il était fréquemment question d’exploration et de voyage spatial. Et puis nous avons constaté que nous avions atteint une limite et le cercle est entré en travail créateur.

Comme par hasard, mais ce fait est selon moi hautement significatif, ce sont les jeunes femmes du cercle qui ont porté le changement en mettant en question la nature intellectuelle et analytique de nos discussions autour des rêves. Elles ont attiré notre attention sur le fait que les rêves n’étaient pas entièrement respectés par une approche que l’on peut qualifier de masculine, au sens symbolique de l’accent mis sur l’intellect (logos) au détriment de la sensibilité et de l’intuition, et finalement du travail du rêve, quand il ne s’agit pas tant de torturer le rêve pour lui arracher un sens que de se laisser travailler par les images. Comme par hasard, ces interrogations rencontraient mes propres préoccupations du moment portant d’une part sur l’émergence contemporaine du Féminin sacré, et d’autre part sur la mise en question de l’approche jungienne orthodoxe des rêves par James Hillman, que je résumerais par la nécessité de laisser parler les rêves plutôt que de parler sur les rêves.

Je salue le courage, pour moi exemplaire, des porteuse de la voix du Féminin sacré dans le cercle qui ont contesté non seulement mon autorité souriante mais surtout le consensus installé pour soulever des questions qui ont dérangé et ouvrir des perspectives inattendues. Je dis « exemplaire » car elles ont su éviter l’ornière de l’opposition systématique dans lequel s’enferre parfois la lutte pour la reconnaissance de la liberté et de la dignité du Féminin, pour simplement se tenir debout et faire entendre sa voix claire. Apposer plutôt qu’opposer. Et bien sûr, le pas évolutif est venu de là où on ne l’attendait pas. Un jour, l’une de nos pionnières est arrivée avec un livre qui l’avait bouleversée car il répondait directement à ses interrogations. Il s’agit de l’ouvrage de Connie Cockrell-Kaplan :

Les femmes et la pratique spirituelle du rêve.

L’auteure y présente le travail qui se fait dans les cercles de rêves réunissant des femmes dans le Sud-Ouest américain. Leur approche s’inscrit dans la tradition des Premières Nations, dans laquelle l’écoute des rêves est sous l’égide de la Lune. Le titre définit clairement la visée du travail : le rêve y est envisagé comme une pratique spirituelle, ce qui n’exclue pas son approche psychologique mais évite sa réduction à celle-ci, qui en fait une affaire de spécialistes. Le fait que le rêve y soit présenté comme intéressant surtout les femmes ne m’a pas dérangé car cela correspond à une réalité observable : dans tous les cercles et les ateliers de travail des rêves, et plus largement de développement personnel à de rares exceptions, on rencontre une majorité de femmes. C’est qu’en effet, ce travail a une dimension essentiellement féminine faisant appel à l’intuition et à la sensibilité.

 
Mais si, dans les Premières Nations régnait et règne encore une vision genrée qui établit une équation simple entre le principe féminin et les femmes, nous sommes en Occident désormais à une place où, après Jung et les développements[2] des 50 dernières années, nous pouvons  envisager clairement qu’il y a du féminin (anima) chez les hommes, et tout autant qu’il y a du masculin (animus) chez les femmes. Mieux, nous comprenons que l’une et l’autre, le féminin de l’homme et le masculin de la femme, réclament d’être rendus conscients. En fait, ce n’est pas seulement que nous pouvons l’envisager et le comprendre mais nous le devons car notre monde est dans un tel excès de masculinité psychologique qu’il faut que nous pesions toutes et tous, femmes et hommes, pour redonner sa place au féminin et restaurer l’équilibre sacré entre les deux polarités créatrices de l’énergie de vie. Il en va sans doute de notre avenir écologique et spirituel, et cela nous permet d’envisager, comme l’avait semble-t-il entrevu Jung dans ses prophéties, vers l’avènement d’un être humain total, réunissant en lui dans une égale dignité le masculin et le féminin.

Osho a fort bien posé les choses, je ne saurais le dire mieux :

« À chaque fois que les femmes se rassemblent en cercle les unes avec les autres, le monde guérit un peu plus. Dans le cercle, elles sont toutes égales. Il n'y a aucune autre femme derrière, ni au-dessus, ni en dessous. Le cercle est sacré parce qu'il est conçu pour créer l'Unité, et laisser émerger les mémoires sacrées en elles. »

Le cercle est selon moi la forme émergente d’organisation collective pour notre époque, qui répond au mieux à notre besoin de sortir de la hiérarchisation pyramidale qui a caractérisé l’ère du patriarcat ainsi que l’accaparement du pouvoir et des richesses par une minorité. La tradition a toujours associé le cercle au féminin, par exemple dans les mandalas circulaires qui sont considérés comme inclusifs et manifestant la capacité à se relier, en contraste avec les mandalas carrés dit masculins qui mettent l’accent sur la structuration. Matthew Fox, dans a spirituality named compassion, souligne comment l’Occident s’est construit sur la métaphore de l’Échelle de Jacob qui suppose que certains soient plus près de Dieu que d’autres, mais aussi qu’il existe depuis les temps bibliques une alternative symbolisée par le cercle de Sarah, l’épouse d’Abraham, qui réunissait les femmes.

Les cultures premières, comme celle des Amérindiens, n’ont jamais perdu la connexion essentielle avec la nature que permet la forme du cercle. Quand on s’élève dans les hauteurs de l’esprit et d’une prétendue supériorité, on s’éloigne de la terre, de la nature, et de toutes celles et tous ceux qui restent en bas : les animaux, les plantes… mais aussi les femmes, les enfants, les personnes âgées, malades et faibles, et comme le dit si bien Pëma Chodron, « mon frère alcoolique et ma sœur schizophrène ». À l’inverse, le cercle permet d’inclure tout le monde de telle façon qu’il n’y a personne au-dessus, en-dessous ou en arrière. Si quelqu’un vient au centre, c’est momentané. Nous sommes tous égaux, et le cercle permet une participation de chacun(e) au vu de tou(te)s les autres. Il y a toutes sortes de cercles, comme par exemple les cercles de parole (conciles), les cercles de réconciliation, les cercles de pardon et les cercles de rêves. L’Internet est un grand cercle qui réunit le monde entier, mais nous avons besoin de multiplier les cercles autour de tous les sujets qui nous tiennent à cœur et réclament une approche participative. Nous pouvons rêver d’un jour où nos démocraties elles-mêmes deviendront circulaires !

C’est jusque dans la méthode de travail avec les rêves et avec l’inconscient que l’approche circulaire s’impose.  Jung disait que lorsque nous avons un rêve, si nous tournons suffisamment longtemps autour, il finira par s’éclaircir. Les méthodes qui prétendent mettre le rêve dans une petite boîte rationnelle sont suspectes de jouer les lits de Procuste : elles vont souvent étirer le rêve pour lui faire dire ce qu’il n’a pas dit mais qui soutient la théorie, ou le raboter pour en écarter les aspects qui sortent de la boîte. Le but du travail est plutôt de permettre au rêve de parler et de dire sa vérité fondamentale, qui en termes jungiens est la vérité du Soi. C’est une vérité circulaire, c’est-à-dire qu’elle ressort de la rencontre de plusieurs points de vue dont aucun ne peut prétendre à la prééminence. Et c’est jusqu’au chemin de la réalisation de Soi qui est nécessairement circulaire, ou spiralé, ainsi qu’en témoignait Jung :

« Je commençais à comprendre que le but du développement psychique est le Soi. Il n’y a pas d’évolution linéaire vers celui-ci, mais seulement une approche circulaire, circumambulatoire. Un développement univoque existe tout au plus au début ; après, tout n’est qu’indication vers le centre. Savoir cela me donna de la solidité, et progressivement, la paix intérieure se rétablit.»

Comme le dit Osho, à chaque fois que des femmes se réunissent en cercle, le monde guérit un peu. Et quand des hommes se joignent à elles, il guérit encore un peu plus. Les hommes peuvent se réunir en cercles aussi et une des questions dont ils peuvent alors débattre, c’est comment accompagner en tant qu’hommes l’émergence du Féminin sacré. Un premier point dans ce sens est certainement, que nous soyons femme ou homme, de reconnaitre et d’honorer le caractère sacré du cercle. Ainsi, les cercles de rêves sont-ils des assemblées autour du mystère sacré du rêve, dans lequel ce dernier peut se déployer. C’est ce mystère guérissant qui est au centre du cercle et nous réunit.

C’est en s’appuyant sur ces prémisses que je propose donc désormais des cercles de rêves, ou plus précisément des Loges de rêves, comme j’appelle désormais la forme particulière à laquelle a abouti ma recherche. Le nom lui-même me vient de Paule Lebrun, qui m’invitait à donner des cercles de rêves dans son école Ho Rites de Passage[3] et m’a suggéré cette dénomination qui a la vertu d’évoquer le contexte chamanique du travail. Outre les expérimentations avec mon petit groupe d’ami(e)s, j’ai animé au cours de la dernière année des Loges de rêves dans des ateliers de Ho Rites de Passage au Québec, et dans une série d’ateliers en France et en Belgique.

J’ai vérifié alors qu’il s’agit d’une forme très inclusive et accessible du travail permettant à des gens de tous horizons, sans aucune formation à l’interprétation des rêves ou à la psychologie, de bénéficier du travail avec les rêves. Elle a l’avantage d’éviter le piège de la discussion intellectuelle du rêve, des interprétations théoriques, des polémiques  et des discours sur le rêve, en offrant un cadre dans lequel la sensibilité et l’intuition de chacun(e) peut s’exprimer, et finalement dans lequel nous pouvons entendre le rêve parler. Elle a pour moi en outre la vertu de réunir en un seul tenant tout ce que j’ai appris dans ma formation de psychologie sacrée avec Ho Rites de Passage et mes études et recherches en matière de rêves, de symbolique, de travail avec l’inconscient. C’est, près de 10 ans après avoir reçu mon diplôme des mains de Paule Lebrun, certainement la meilleure synthèse que je puisse proposer à ce jour de tout ce que j’ai appris dans sa merveilleuse école et au cours de mon exploration des profondeurs du rêve.

Le principe en est très simple.

Il faut commencer par préciser que le travail proposé dans la Loge de Rêves n’est pas de l’ordre de la psychothérapie du groupe ni du cours d’interprétation des rêves. On ne parle même pas d’interprétation des rêves au sens strict – pour cela, il vaut mieux une séance de travail individuel avec un interprète ou un analyste. Dans la Loge, nous offrons simplement notre résonance aux rêves qui sont présentés, sur le mode « si c’était mon rêve » qui permet de parler à partir d’une position respectueuse qui évite le jugement et le « tu qui tue ». C’est un travail de co-création autour des images de rêves sans prétention à la vérité finale du rêve, et dans lequel cependant la personne qui a proposé un rêve voit celui-ci se déployer sous de nombreux angles, avec des facettes surprenantes. Dans le vocabulaire des Loges de rêves, on parle de « déployer un rêve » plutôt que de l’interpréter.

Pour tenir une Loge de Rêves, il faut réunir entre quatre et quinze, vingt au maximum, personnes dans un espace suffisant pour qu’elles puissent s’installer en cercle. Bien sûr, celui-ci peut tenir de l’ovale ou du rectangle formé autour d’une table en autant que l’esprit du cercle soit respecté.  La durée de la Loge dépend du nombre de rêves présentés. Une des règles est que nous travaillons a priori avec tous les rêves qui sont déposés dans le cercle, et que chaque personne a l’occasion de s’exprimer au moins une fois en résonance avec chaque rêve. J’ai facilité des Loges qui, avec 15 ou 16 personnes et 12 ou 13 rêves, ont duré 5 ou 6 heures. Il semble difficile de tenir une Loge à plus de 20 personnes, encore qu’on peut imaginer qu’elle se poursuive sur plusieurs jours et que la session soit fragmentée en plusieurs épisodes. Je l’ai expérimenté dans le contexte d’ateliers dans lequel le temps dévolu au travail des rêves était restreint, et on peut observer une bonne continuité entre les sessions.

Le travail de la Loge repose sur un outil symbolique : la pierre de rêve. Celle-ci est l’équivalent d’un bâton de paroles dans les conciles : seule la personne qui a la pierre en main peut parler. Les autres personnes sont invitées à écouter en silence sans commenter ni interagir avec la personne qui parle, ni entre elles. Les auditeurs peuvent tout au plus marquer leur approbation de ce qui est dit par un hochement de tête ou un « mmmh… », ou signaler leur émotion avec sobriété en portant leurs mains devant leur cœur. Ce n’est pas une bonne idée de prendre des notes pendant que quelqu’un parle car nous sommes alors invité(e)s à offrir une attention entière à ce qui est dit, et il ne s’agit pas tant d’une discussion dans laquelle les un(e)s vont répondre point par point aux autres que d’un espace dans lequel exprimer chacun(e) est invité(e) à exprimer son sentiment et son intuition. Il s’agit de se laisser toucher par le rêve et par ce qui est dit, pour dire sans élaboration intellectuelle ce qui vient alors en répons.

L’espace est organisé autour d’un centre, ce qui fait partie des caractéristiques symboliques des cercles. Pour ma part, je veille à ce qu’il y ait toujours là une référence à la Lune – évocation de la grande Féminité sous les auspices de laquelle se déroule le travail. Un bol tibétain sert de réceptacle à la pierre de rêves quand elle ne circule pas, et symbolise l’élément féminin qui est accompagné par un élément masculin symbolisé par le bâton qui fait résonner le bol, ou encore par un tissu rouge évoquant le feu. On peut bien sûr créer toutes sortes de centres symboliques incluant par exemple des fleurs, de l’eau ou des éléments naturels. Je recommande simplement la sobriété.


Il importe de toujours commencer la Loge de Rêves par un petit rituel symbolique d’ouverture de l’espace du rêve. C’est l’équivalent symbolique du rite d’entrée dans un conte de fées qui tient dans le « il était un fois… » : l’inconscient sait qu’il entre alors dans un espace différent de celui de la vie ordinaire. Il est important de bien tracer la frontière entre les espaces profanes et sacrés, ou tout simplement de bien délimiter le temps du rêve. C’est ce qui garantit la solidité du contenant dans lequel va pouvoir se déployer l’inconscient sans risquer de déborder sur la vie ordinaire.

Pour ma part, je crois important aussi de commencer ce rituel par un temps de retour à soi, c’est-à-dire simplement de méditation silencieuse permettant de faire la coupure avec l’extérieur et avec les préoccupations du jour, et de revenir ainsi dans l’instant présent par le senti corporel et émotionnel. Je pose pour règle de travail qu’on ne devrait jamais aborder un rêve sans vérifier qu’on est dans l’instant présent, hors de quoi on risque fort d’être parti dans une élaboration mentale qui déforme le rêve. Le premier pas d’entrée dans l’espace du rêve est donc ce moment de retour à soi dans le silence, pendant quelques minutes. Je demande alors aux participant(e)s d’aller chercher une image intérieure pour l’instant présent. Cette image n’est pas nécessairement visuelle. Ce peut être une musique, une chanson qui vient à l’esprit, une sensation ou une odeur, une émotion et même une pensée. Ce qui importe est simplement qu’il s’agisse d’une expression spontanée de la psyché dans l’instant présent, c’est-à-dire quelque chose de non réfléchi qui dit la qualité de l’instant présent. Il peut arriver que je demande aux participant(e)s de prendre simplement note de la couleur de l’instant présent…

Les participant(e)s sont ensuite invité(e)s à dire leur prénom et l’image qui leur est venue, puis à allumer une petite bougie pour la placer au centre avec l’intention d’amener ainsi, symboliquement, la lumière de leur conscience dans le cercle. En tant que facilitateur de la Loge, je suis toujours le premier à me nommer, dire mon image intérieure et allumer ma petite bougie. Cela donne le ton. La personne qui est sur ma droite continue. Nous allons, pendant l’ouverture et le travail de la Loge, par la droite c’est-à-dire dire dans le sens antihoraire, dans la direction de la Lune. Si une personne n’a pas d’image à présenter, je l’invite à décrire ce rien qu’elle dépose dans le cercle : quelle couleur a-t-il ? Quelle texture ?

Il est important que chaque personne dépose une image, fut-ce donc une absence d’image, car cela met tout le monde sur un pied d’égalité : même celles et ceux qui ne livreront pas de rêves auront partagé quelque chose de leur vie intérieure. Ce petit rituel crée un lien inconscient entre tou(te)s les participant(e)s. En effet, l’espace du cercle est tissé par ces images qui s’entrecroisent comme des fils invisibles et se répondent, dessinant un motif qui est propre à chaque cercle. Nous ne commentons ni n’interprétons pas ces images. Il est important de ne pas chercher à interpréter toutes les images, de laisser un espace libre à l’inconscient. Cela vaut en particulier pour moi et pour les personnes expérimentées en travail des rêves : il s’agit de ne même pas chercher à interpréter mentalement ces images, de les laisser en friche. De toute façon, l’image communique subtilement à toutes les personnes présentes quelque chose de l’endroit où se trouve celui ou celle qui la dit : les inconscients individuels commencent à entrer en résonnance. Cela tient aussi de l’échauffement des sens intérieurs pour nous préparer au travail des rêves. J’aime dire que nous accordons nos violons, comme les instrumentistes d’un orchestre au début d’un concert, en faisant chacun un « la ».

Quand toutes les personnes présentes ont déposé une image dans le cercle, je fais sonner le bol tibétain au centre en allant chercher la pierre de rêves. C’est une façon de bien marquer l’entrée dans le temps du rêve, de signaler le franchissement de la frontière. Puis je fais circuler la pierre de rêves, en commençant par la première personne sur ma droite, pour que soient dits et entendus tous les rêves présents, qui fourniront la matière de notre travail. Chacune à leur tour, la personne qui reçoit la pierre, éventuellement accompagnée par une formule comme « dis-nous s’il-te-plaît ton rêve », est invitée à dire un rêve. Ce peut être un rêve récent comme un rêve datant de nombreuses années, ou encore des images venant d’une vision, d’une imagination, d’un fantasme; la seule chose qui importe est que ce soient des images vivantes dans l’esprit de la personne qui les dit. Il arrive qu’une personne éprouve le besoin de dire deux rêves, pas nécessairement de la même nuit, car elle ressent qu’il y a un lien, une continuité entre les deux. Je ne mets aucune limite si ce n’est que j’invite la rêveuse ou le rêveur à la concision de façon que l’attention soit soutenue et qu’il y ait de la place pour tous les rêves.

Le rêve doit être dit autant que possible au présent (« je suis » plutôt que « j’étais ») et lentement, c’est-à-dire en prêtant attention aux mouvements émotionnels qui accompagnent les différentes phases du rêve. Lors de cette première ronde, le rêve est dit sans aucune autre information : peu nous importe de savoir quand le rêve a été fait, dans quel contexte. Il ne doit recevoir aucun commentaire ou début d’interprétation. L’idéal est alors d’écouter le rêve les yeux fermés en prêtant simplement attention à comment il résonne à l’intérieur. La personne qui a dit son rêve donne ensuite la pierre de rêves à la personne sur sa droite. Si une personne n’a pas de rêves à présenter lors de cette session, elle fait simplement passer la pierre à la suivante sans rien dire. Il n’est pas utile de commenter en disant : « je n’ai pas de rêve », le silence est éloquent. Et bien sûr, la pierre finit par me revenir.

Il est important qu’en tant que facilitateur de la Loge, je propose moi aussi mes rêves au cercle car cela fait partie de l’esprit du travail en cercle : il ne serait pas acceptable que les participant(e)s s’exposent dans leur vulnérabilité si je n’étais pas prêt à moi-même m’exposer tout autant sinon plus. Nous sommes tou(te)s au même niveau et ma position de facilitateur ne me met pas en-dehors du cercle, au contraire. Si le nombre de rêves le permet sans surcharge, je propose donc volontiers un de mes propres rêves, de préférence un rêve que je ne comprends pas et qui m’amène à exposer des éléments personnels qui peuvent me mettre dans un certain inconfort. C’est la meilleure sinon la seule façon d’inviter tou(te)s les autres participant(e)s à sortir de leur zone de confort.

Toute fausse position d’autorité ou prétention à la supériorité fausse la dynamique du cercle. En fait, c’est même tout projet directif que le facilitateur pourrait entretenir pour le cercle qui s’avère contre-productif : le rôle d’un animateur de cercle est d’ouvrir un espace et de tenir un contenant solide pour que la dynamique autonome du cercle opère par elle-même. Tenir la structure signifie essentiellement poser les gestes symboliques qui créent l’espace, montrer l’exemple du respect et de l’écoute, garder le temps et veiller à ce que tout le monde puisse parler, veiller à ce que certaines règles soient respectées lors des interventions et  en particulier s’interposer fermement en cas de tentative de prise de pouvoir d’une personne sur une autre ou sur le groupe.

Quand tous les rêves ont été dits une première fois, le travail proprement dit commence. À nouveau, je fais circuler la pierre par ma droite jusqu’à la première personne qui a déposé un rêve dans le cercle. Celle-ci nous donne alors éventuellement quelques éléments de contexte pour son rêve : quand l’a-t-elle fait ? Avait-elle une préoccupation particulière au moment où elle a reçu ce rêve ? S’il y a des personnes ou des lieux connus dans ce rêve, que lui évoquent-ils ? Une fois ces éléments de contexte donnés, la personne redit son rêve, à nouveau au présent et en prêtant attention aux mouvements émotionnels. Il n’est pas rare que lui reviennent alors des éléments oubliés ou qu’elle mentionne une association d’images qui lui traverse l’esprit. Quand elle a fini d’exposer son rêve, elle donne la pierre de rêves à la première personne sur sa droite, qui est alors invitée à lui offrir sa résonance avec son rêve.

C’est le cœur du travail, autant pour le bénéfice de la personne qui propose son rêve au cercle que celle qui offre sa résonance. Il est important que celle-ci parle à partir de son ressenti, et non à partir d’une théorie psychologique ou d’un raisonnement intellectuel sur le rêve. Les résonances autour d’un rêve peuvent prendre différentes formes :

-          Dans le rêve, j’ai été touché par… (une image, une action).

-          Quand j’ai entendu le rêve, j’ai ressenti… (une émotion, une sensation physique). Par exemple, ma gorge s’est serrée et j’ai ressenti une tristesse qui m’a rappelé…

-          Si c’était mon rêve, je me demanderais si / je penserais à / etc. Il n’est pas rare que l’on propose alors, sur ce mode, une tentative d’interprétation du rêve et il y a donc là une place pour les approches plus psychologiques, mais il convient d’éviter de penser à voix haute sur le rêve en en décortiquant tous les symboles, piège dans lequel tombent volontiers les habitués du travail des rêves. Encore une fois, la concision est de rigueur et s’avère plus efficace.

Ce qui est important là, c’est de toujours, autant que possible, parler au « je ». Une des modalités de réponse les plus puissante fait l’économie de la formule « si c’était mon rêve » pour s’impliquer directement dans le rêve. Au lieu de dire par exemple : « si c’était mon rêve, je penserais que je suis en train de me libérer », dire directement : « je me libère ». Cela implique pour un homme de parler au féminin si la personne qui a proposé le rêve est une femme, et réciproquement, c’est-à-dire d’entrer en empathie totale avec la personne. L’affirmation sous-jacente à cette façon de faire est que, dès qu’un rêve est partagé et entendu, il devient effectivement mon rêve : je le rêve à mon tour.

S’il y a des questions qui ressortent de l’écoute du rêve, elles peuvent être posées mais sans, généralement, attendre de réponse immédiate : la personne qui propose le rêve y répondra quand la pierre lui reviendra. On évite les interactions, l’instauration d’un dialogue, car le but est d’offrir une résonance de l’intérieur au rêve, et non de le discuter. En offrant aussi honnêtement que possible nos résonances au rêve, nous visons simplement à l’éclairer sous différents angles et à le mettre en mouvement dans la psyché de la personne qui l’a exposé. Il peut ainsi arriver qu’une personne résonne au rêve en chantant, en dansant ou en se livrant à une gestuelle. Cela a autant de valeur qu’une résonance émotionnelle ou une proposition d’interprétation. Finalement, la résonance souvent la plus directe à une image de rêve est une autre image, soit une image intérieure qui est venue à l’écoute du rêve, soit encore un autre rêve dont la mémoire a été éveillée.

La pierre circule ainsi de main en main, toujours dans le sens de la Lune. Si quelqu’un se rend compte qu’il aurait quelque chose à ajouter, il doit attendre que la pierre fasse un second tour. Quand elle revient à la personne qui a partagé le rêve, celle-ci dit ce qu’elle a retiré du travail de son rêve, où elle se trouve désormais avec celui-ci. Généralement, elle a découvert des aspects surprenants de son rêve, de nouvelles perspectives qui éclairent celui-ci : on voit alors l’inconscient à l’œuvre tout simplement dans le fait qu’à son tour, elle entre en résonance avec les propositions qui lui ont été faites. La plupart du temps, un seul tour de pierre suffit pour déployer un rêve. Il arrive cependant qu’une personne ait quelque chose à ajouter, auquel cas on fait encore circuler la pierre par la droite jusqu’à ce qu’elle lui parvienne, ou que le travail réclame plusieurs tours parce que la personne qui a proposé un rêve indique avoir besoin encore d’éclaircissement. Il est important de vérifier que cette dernière a le sentiment que le travail avec son rêve est complet avant de passer au rêve suivant.

Certains rêves laissent une charge émotionnelle importante dans le cercle. Il est alors particulièrement indiqué de prendre une pause avant d’écouter le rêve suivant. Dans une session près de Toulouse en France avec l’association Zique et Plume[4], nous avons intercalé quelques minutes de chant improvisé entre chaque rêve. L’expérience a été extraordinaire. À un moment, nous avons entendu un cauchemar qui nous a tou(te)s laissé pantelant(e)s. Mais ensuite, nous avons chanté et cela a libéré l’énergie pour nous amener dans une qualité de silence remarquable, comme si nous venions de méditer pendant des heures. Nous étions prêts à écouter le rêve suivant. Cela m’a amené à envisager comment nous pourrions nous mouvoir avec l’énergie du rêve dans les Loges de rêves, et par exemple danser les rêves en silence, ou encore les peindre, les modeler, faire du Tai-Chi, etc. Toutes les activités favorisant l’expression créatrice et l’intériorisation s’accordent au travail du rêve, et les cercles, quand ils n’ont pas de prétention à la psychothérapie, peuvent être de merveilleux espaces de co-création.


 Pour conclure la Loge de rêves après que nous ayons entendu tous les rêves, j’invite les participant(e)s à un petit retour à soi en silence pour simplement prendre conscience de l’instant présent et mettre celui-ci dans un mot, le mot exprimant ce avec quoi lequel les personnes repartent. Nous avons commencé avec une image intérieure et nous terminons avec un mot, ce qui est une façon de réactiver le cerveau gauche. De même que nous avions commencé par un petit rituel, nous terminons par un autre rituel : cette fois, nous tournons dans le sens du soleil c’est-à-dire vers la gauche, et chaque personne est invitée à dire son mot et à éteindre la bougie. En tant que facilitateur, j’avais commencé le rituel d’ouverture en disant mon image le premier, et je termine le rituel de fermeture en disant mon mot le dernier. Puis je fais résonner le bol tibétain, ce qui marque clairement la frontière entre l’espace du rêve et l’espace de la vie ordinaire dans laquelle nous revenons alors.  

On m’a fait plusieurs fois la remarque de ce que le travail dans les Loges de rêves s’apparente à celui des constellations familiales, à savoir qu’il y a un effet de champ. Celui-ci se fait sentir dans la cohérence remarquable entre les rêves exposés dans le cercle. Il n’est pas rare qu’une personne dise qu’elle pensait parler d’un autre rêve, ou qu’elle venait à la Loge sans penser à un rêve particulier, et qu’un rêve s’est imposé à son esprit comme réclamant d’être dit dans la Loge. Nous avons observé qu’il y a généralement un thème à une Loge, et une continuité entre les rêves. Il y a presque toujours au moins un rêve de nature spirituelle qui porte un enseignement à l’ensemble du groupe. Finalement, l’effet de champ se fait sentir aussi dans la cohérence des résonnances offertes à un rêve, qui s’avèrent assez généralement « faire le tour » du rêve d’une façon remarquable. C’est maintenant mon sujet de recherche : avérer cet effet de champ dans le cercle, c’est-à-dire la manifestation de l’Inconscient dans son versant actif et créateur, que nous pouvons tout aussi bien dénommer l’Esprit, le Spiritus Mercurialis, qui nous réunit et facilite le travail, lui confère un caractère sacré.

Tout le monde, moyennant un peu d’expérience du travail avec les rêves et de facilitation des cercles, peut animer une Loge de Rêves. Il faut bien sûr avoir tout de même une bonne connaissance des espaces symboliques, une habileté à marcher entre les mondes et à bien délimiter les frontières entre ceux-ci. Mais cela s’apprend facilement, et beaucoup de gens en ont en fait une excellente intuition qui réclame simplement de faire confiance à l’Esprit qui guide le travail. La seule difficulté que présente le travail en Loge de Rêves est qu’il requiert des personnes qui croient en savoir plus long que les autres sur l’interprétation des rêves de renoncer à leur sentiment de supériorité. J’ai pour ma part été plus d’une fois surpris de ce qui ressortait du travail d’un rêve en me disant, à propos de telle ou telle résonnance qui faisait particulièrement sens pour le rêveur ou la rêveuse, que je n’aurais jamais pensé à cela. Et malgré mes 30 années d’expérience, j’ai toujours retiré un grand bénéfice d’exposer un de mes propres rêves dans un cercle : il y a toujours quelque chose de nouveau qui en est ressorti.

Les Loges de rêves requièrent donc des amoureux du rêve qu’ils se mettent simplement au service de celui-ci en abandonnant leur prétention à en savoir plus long qu’autrui sur le sujet. C’est cependant un espace où ils peuvent faire bénéficier les autres de leur expérience mais les Loges de rêves poursuivent clairement deux objectifs :

-          Faire expérimenter directement le travail du rêve en soulignant que cela ne prend pas un doctorat en psychologie pour entendre les images intérieures. Il suffit d’un esprit et d’un cœur ouverts.

-          Mettre les rêves qui sont déposés dans le cercle en mouvement dans une co-création avec l’Inconscient, en faisant confiance que ce mouvement portera son fruit à la personne concernée.

Les psychologues qui liront le livre de Cokrell Kaplan fronceront sans doute les sourcils devant ses références à l’astrologie lunaire mais surtout, comme je l’ai fait moi-même, devant son incompréhension de la nature de l’inconscient car elle tombe dans le préjugé commun qui voudrait que l’inconscient soit inconscient, sans comprendre que c’est nous qui en sommes inconscients. Ils diront peut-être aussi qu’il y a un danger de dire n’importe quoi sur les rêves et qu’il convient d’entourer le travail de précautions pour ne pas blesser la psyché rêveuse. J’en conviens, et c’est le rôle de la personne qui facilite de veiller à ce que les résonances soient toujours offertes à partir du cœur et sans ambition d’amener une vérité finale du rêve, de prendre un pouvoir sur celui-ci. Moyennant cette honnêteté fondamentale dans le travail, le rêve est sauf et va son chemin. Il y a dans ces réserves un énoncé du fossé qui sépare encore les approches chamaniques et psychologiques des rêves, mais je suis convaincu pour ma part que c’est une des tâches collectives de notre époque que de jeter un pont entre ces deux visions, et d’élaborer une forme de chamanisme qui soit propre au XXIème siècle occidental. Les Loges de rêves cherchent modestement à y contribuer.

Je suis disposé à organiser des Loges de rêves partout au Québec et en Europe francophone (quand j’y voyage) sur invitation. C’est-à-dire que si vous souhaitez voir se tenir une Loge de Rêve dans votre ville ou région, il vous suffit de réunir un groupe minimal de personnes (4 au moins) et de trouver un lieu propice, puis de me contacter pour que nous en discutions. Je demande généralement une contribution libre aux participant(e)s en posant tout de même comme condition initiale que mes frais de transport et d’hébergement soient couverts.

Je prépare des ateliers de formation à la tenue de Loge de Rêves et d’approfondissement du travail des rêves qui seront offerts sur demande. Pour plus d’information, contactez moi.

Écrivez à : logesdereves@gmail.com


[1] J’ai déjà publié un article à ce sujet il y a deux ans : http://voiedureve.blogspot.ca/2015/04/cercle-de-reves.html
[2] Parmi ces développements, il faut considérer en particulier les avancées du féminisme, la déconstruction sociologique et psychologique des genres, l’évolution de la notion d’identité sexuelle avec la reconnaissance des exceptions génétiques, l’acceptation sociale croissante de l’homosexualité et du transsexualisme, comme autant d’indices d’un profond bouleversement dans L’inconscient collectif.
[4] Pour plus d’information sur le beau travail de cette association, contactez ziqueplume@gmail.com.