dimanche 20 septembre 2026

Traverser le soleil

 
A titre récréatif et comme une interlude avant de vous proposer d’autres articles sur la gnose jungienne et le combat pour l’âme du monde, je vous partage ci-dessous une imagination active remarquable, qui saura vous emmener peut-être au-delà de ce que toutes mes réflexions théoriques peuvent communiquer...

La personne qui m’a partagé cette imagination active est très engagée dans la relation avec l’Inconscient. Elle écoute ses rêves, avec suffisamment d’expérience pour être capable de les comprendre seule bien souvent, a une activité créative et se livre à des imaginations actives autonomes. Elle a vécu celle-ci seule, sans accompagnement, ce qui témoigne d’une grande maturité dans la relation avec l’Inconscient. J’en profite pour faire un clin d’œil à toutes ces personnes qui croient que pour entrer en relation avec l’Inconscient, il faut utiliser des substances ou des techniques d’induction de transe. Je ne dis pas que ces dernières soient inutiles, mais ce sont d’une certaine façon des béquilles. Ainsi, quand Carlos Castaneda a interrogé Don Juan sur pourquoi ce dernier lui avait fait prendre autant de « plantes de pouvoir », ce dernier lui a répondu : « J’ai dû me servir des plantes parce que tu étais trop bouché pour comprendre autrement. Il fallait bien ça pour t’ouvrir la tête. »

L’imagination active s’inscrit dans la continuité du travail avec les rêves. Jung la proposait à ses analysants après quelques temps, et s’assurait ainsi qu’ils étaient capables d’avoir une relation autonome avec l’Inconscient. Marie-Louise Von Franz explique : « L’imagination active est l’outil par excellence, le plus puissant de la psychologie jungienne, le plus puissant pour atteindre la totalité – beaucoup plus efficace que la seule interprétation des rêves. » C’est aussi le moyen le plus direct d’explorer un rêve : toute l’approche de l’Écoute Intérieure des rêves que j’ai développée ces dernières années repose sur le voyage dans le rêve en imagination, avec une attention soutenue aux ressentis émotionnels et corporels.

Il n’est en réalité pas difficile d’entrer en imagination active. C’est une forme de méditation qui était connue des anciens – Jung expose dans le Commentaire sur le mystère de la Fleur d’Or comment il a retrouvé l’énoncé de cette technique dans un ancien traité chinois. Il s’agit simplement d’ouvrir un espace au flot des images intérieures, et de voyager dans celles-ci en conscience, en se comportant comme on se comporterait dans la réalité ordinaire. Ce dernier point est essentiel : il est possible en imagination active de subvertir les lois du monde physique, et par exemple de voler ou de traverser les murs, mais il est nécessaire de respecter les mêmes standards éthiques que dans la vie consciente. On ne va pas voir sa voisine sous sa douche, ou dérober un trésor au musée, car ce serait se comporter comme si ces actions n'avaient aucune réalité effective. Or elles en ont une ! Une des questions qui se pose souvent quand on aborde l’imagination active est : comment puis-je m’assurer que ce n’est pas mon mental qui produit ces images ? Von Franz souligne qu’il y a toujours un moment où il apparaît quelque chose de surprenant, et même de déroutant pour le mental, dans l’imagination. Cet effet de surprise est la signature de l’irruption de l’Inconscient. On pourrait dire aussi qu’on est alors passé de l’imaginaire au domaine imaginal dont nous parle Henry Corbin – la clé qui ouvre la porte du monde imaginal est d’accepter que ce dernier ait sa réalité propre.

Pour les personnes que cela intéresse, je suggère la lecture de l’excellent livre de Jean-François Alizon Dialoguer avec son inconscient dont j’ai parlé dans un autre article que vous trouverez ici : Dialoguer avec son inconscient. J'ai aussi interviewé l'auteur ici : https://www.youtube.com/watch?v=gAfp_yXwB4o

Je n’interpréterai pas en détail ce récit d’imagination active. On évite très généralement d’interpréter les imaginations actives, c’est-à-dire de les intellectualiser, car on s’abstient d’interférer avec le pouvoir suggestif des images : celles-ci parlent d’elle-même. C’est d’ailleurs ce que nous faisons aussi avec l’Écoute Intérieure des rêves où nous privilégions la relation directe avec les images, ce qui n’empêche pas d’en retirer une compréhension symbolique en les mettant en relation avec le vécu de la personne qui a rêvé. Mais on garde une réserve évitant d’analyser le rêve, et a fortiori l’imagination active, en la faisant entrer dans un système explicatif. Ici, je ferai simplement ressortir quelques points pour amplifier l’imagination et en faire ressortir la portée.

Voici donc le récit de cette imagination active :

Je vois, devant moi, posée sur la terre une pierre ovale, noire avec une touche de blanc sur le dessus et brillante comme si elle avait été très finement et pendant très longtemps polie par les éléments. Devant, une étendue plane et sans arbres s’étire jusqu’à l’horizon embrasé par un soleil à demi couché.

De cette pierre émerge une pousse, celle d’un arbre qui doucement s’allonge, et dont les branches au feuillage vert se déploient, et forment, pour les plus basse une sorte de coupole protectrice. Deux biches de part et d’autre du tronc de l’arbre et de la pierre sont couchées là et sont tournées à l’opposé de l’arbre. Elles tendent le cou vers le ciel et poussent un long et doux cri.

Je m’approche de l’arbre et l’entoure de mes bras. Je pose mon front contre le tronc et lui demande de me donner la vie. Je ressens sa fraîcheur, sa puissance.

Une immense ombre, masculine avec de très longs bras se tient mêlée à la cime de l’arbre, buste et tête légèrement inclinés vers le bas, bras et mains ouverts dans une attitude d’humilité et d’accueil.

Je me tiens serrée contre l’arbre que j’entoure toujours de mes bras, il a quelque chose de maternel et je me sens toute petite mais comme embrassée au pied de son immensité.

Je lâche l’arbre et m’assois adossée contre lui, mes mains caressent de part et d’autre la pierre noire, les deux biches à côté sont là tranquilles. Devant moi, je vois la terre se lézarder en une faille centrale qui s’élargit un peu et coure jusqu’à la ligne d’horizon, jusqu’au soleil. Du centre de ce dernier surgit soudain un chevalier noir monté sur un cheval à la robe couleur d’ébène qui galope sur la faille en notre direction, enveloppé d’un nuage de poussière. Il arrive devant l’arbre et s’arrête là. Je le regarde et il me regarde. Il porte une armure entièrement noire, un casque qui dissimule son visage et il tient dans sa main gauche une lance. 

Je n’ai pas peur. Je lui demande qui il est. Il est l’ombre, me dit-il, qui avec sa lance transperce la lumière. Je lui demande s’il est celui que j’ai vu auparavant par trois fois (genre Dark Vador, image hypnagogique qui m’avait angoissée, associée à ses 2 mots : destruction totale).

Je me lève et m’approche de la tête de son cheval à la robe ébène, je sens le souffle de ses naseaux frémissants, j’y frotte mes joues jusqu’à son chanfrein et je m’approche du chevalier tout en restant en contact physique avec le cheval. Je le regarde, il me tend une main que je lui donne et il me fait monter devant lui sur le cheval. Je sens la fraîcheur métallique et dure son armure dans le dos. Je me sens en sécurité. Les deux biches qui se sont levées regardent dans notre direction. Je caresse l’encolure de cheval, le chevalier fait demi-tour et nous nous retrouvons face à l’horizon. Le cheval s’élance au galop sur la faille vers le soleil couchant. Je sens le vent et la puissance de cette course.

Nous nous rapprochons de l’horizon, le chevalier pointe sa lance vers le soleil, le transperce et nous fondons dans sa flamboyance, nous le traversons et nous émergeons de l’autre côté devant un océan. Une multitude de poissons bondissent hors de l’eau et y retournent et le dragon serpent est là sur l’eau devant nous. Il me regarde.

J’interroge le cavalier : « qu’as-tu à me dire ? »

« Je t’accompagne et t’accompagnerai toujours. Je t’aiderai à traverser tes ombres, à transpercer la lumière et à rencontrer le dragon ».

 
Cette imagination active regorge de symboles alchimiques qui témoignent d’un profond processus de transformation. Le premier d’entre eux est cette pierre noire et brillante, avec une touche de blanc, qui semble avoir été polie par le temps, dans laquelle on peut reconnaître la présence de la Pierre philosophale. Nous avons immédiatement une indication sur l’état de l’Œuvre par cette touche de blanc se détachant sur la noirceur, qui évoque ce moment critique où la clarté commence à apparaître dans l’obscurité de la nigredo. Le soleil couchant résonne avec le fait que la rêveuse traverse une importante transition de vie dans laquelle elle est, au moment de cette imagination, en train de clore un chapitre de son existence, et donc dans une fin de cycle. Bien sûr, elle interroge son devenir et voici qu’apparaît, comme en écho à cette interrogation, une pousse qui se déploie en un arbre protecteur – il suffira de rappeler que l’arbre est volontiers un symbole d’individuation, c’est-à-dire de ce processus dans lequel quelqu’un devient entièrement soi-même. Ici, comme en contrepoint des inquiétudes légitimes soulevées par cette fin de cycle, les deux biches semblent symboliser une douce présence qui accompagne la rêveuse. Celle-ci noue une relation profonde avec l’arbre, qui me semble refléter la relation qu’elle a établi au cours de cette transition avec l’Inconscient.

Dans ce moment de paix où elle est adossée à l’arbre, caressant la pierre noire et entourée des deux biches, voici que la terre se fend et que surgit le cavalier noir qui se présente comme l’ombre « qui avec sa lance transperce la lumière ». J’ai laissé le petit lapsus qui la fait référer à « Dark Vador » pour le Darth Vador de Star Wars, comme une insistance sur la noirceur. La "destruction totale" qui est là évoquée est aussi une invitation au complet renouvellement, à la régénération. On reconnaîtra dans ce chevalier noir un des cavaliers que rencontre la petite Vassilissa du conte éponyme dans son approche de la demeure de la Baba Yaga. D’une façon typique, le cavalier noir est volontiers associé aux cavaliers blanc et rouge pour symboliser les étapes de l’Œuvre alchimique. Ici, le point sans doute le plus intéressant est le fait que le chevalier noir se propose de transpercer la lumière de sa lance, et qu’il ouvre ainsi un passage à la rêveuse. De quoi s’agit-il ?

Au prime abord d’une analyse simplement psychologique du symbole, on pourrait avoir ici un motif d’inquiétude pour la santé psychique de la rêveuse puisque le soleil symbolise la conscience. Dans ce contexte, l’opération que se propose d’accomplir le chevalier noir est tout simplement incompréhensible. Il nous faut élargir le contexte symbolique à la dimension initiatique du chemin suivi par la rêveuse. Jung nous rapporte que les alchimistes indiquaient que le secret de l’Œuvre est dans l’Ombre du soleil, et nous sommes ici devant quelque chose d’équivalent. Pour saisir de quoi il pourrait s’agit, il nous faut revenir à Corbin qui parlait du Na-kojd-Abad, le « pays de nulle part » ou, mieux traduit, le « pays du non-où » (no-where), qui ne se trouve sur aucune carte. Ce lieu mythique mais non moins réel ne peut être situé nulle part dans notre monde. On le désigne aussi comme le alam al-mithal, le monde imaginal auquel donne accès l'imagination active. C’est là où se trouvent la montagne cosmique de Qaf, ainsi que les cités merveilleuses de Jabalqa, Jabarsa, et Hurqalya, dont parlent les anciens contes. Pour atteindre le Na-kojd-Abad, il faut se rendre à l’extrémité du monde – symboliquement, à l’extérieur de la dixième sphère céleste englobant notre terre dans la géographie mystique – et faire encore un pas. Cependant, il s’avère que le Na-kojd-Abad est à l’intérieur, ou pourrait-on dire, à l’intérieur de l’intérieur. C’est le paradoxe que pointe Corbin : le pèlerin qui parvient enfin à « sortir du monde » se retrouve au cœur du Réel, et se rend compte que toute notre matérialité est enveloppée dans une dimension spirituelle toujours et partout présente, à l’intérieur.

Il semble que la rêveuse soit invitée, avec l’aide de l’Ombre, à se rendre dans cette dimension insoupçonnée, et cependant toujours présente, de notre réalité. Pratiquement, que peut signifier « traverser le soleil » ? On pourrait y voir ce retournement que Franklin Merell-Wolff a appelé « introception », c’est-à-dire le retournement de la conscience vers sa Source. Concrètement, cela pourrait impliquer de "traverser" toutes les conceptions collectives que la rêveuse peut entretenir sur sa situation. Mais il convient de ne pas trop élaborer autour de ces questions. Il suffira à la rêveuse de savoir qu’elle est accompagnée, et bien accompagnée, par ce formidable dynamisme de l’Ombre que symbolise le chevalier noir, et qu’il l’aidera à traverser ses ombres, mais aussi le voile que peut symboliser la lumière et à rencontrer le dragon qui vit dans l’océan, symbole de l’Inconscient collectif. Il y a là un clin d’œil car elle avait déjà rencontré ce dragon dans un rêve – nous pouvons reconnaître là une évocation symbolique du Mercurius alchimique, mais chut ! J’en ai déjà trop dit…

Et vous, avez-vous trouvé la porte qui conduit au Na-kojd-Abad ?


 

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