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samedi 15 avril 2017

La voie du rêve


À l’occasion de la publication du 100ème article de ce blogue, j’ai voulu tenter de préciser quelle est cette « voie du rêve » que je présente ici sous différents angles. Quand j’ai ouvert cet espace en octobre 2013, j’ai proposé comme introduction une présentation[1] qui se voulait poétique et cependant exacte de cette voie – la relisant près de 4 ans après, je n’ai non seulement rien à y redire mais j’y trouve l’essentiel de ce que je pourrais dire encore aujourd’hui. En particulier, mon texte y est encadré par deux citations qui inscrivent précisément ma démarche dans la continuité des deux influences majeures qui en dessinent les contours. À tout seigneur, tout honneur, je cite donc pour commencer Mencius, un philosophe chinois du IVème siècle avant Jésus-Christ :

« Celui qui va jusqu'au bout de son cœur connaît sa nature d'être humain. Connaître sa nature d'être humain, c'est alors connaître le ciel. »

Mencius est un penseur qui est resté dans l’Histoire car il croyait en la bonté fondamentale de l’être humain. Il voyait la preuve de cette bonté intrinsèque au cœur humain dans le fait qu’aucun de nous ne saurait rester indifférent en voyant un enfant tomber dans un puits. Au-delà de cette prémisse essentielle sur laquelle je reviendrai plus loin, Mencius définit précisément ici le seul but que peut se donner la voie du rêve, sa destination. Il rejoint là l’injonction gravée à l’entrée du temple de Delphes qui avait impressionné Socrate :

Γνῶθι σεαυτόν

C’est du grec ancien, qui se prononce : « gnothi seauton » et signifie « connais-toi toi-même », à quoi la tradition ajoute : « et tu connaîtras l’Univers et les dieux ». Mencius ne dit pas autre chose quand il indique, certainement d’expérience, que connaître sa propre nature c’est connaître le ciel, c’est-à-dire métaphoriquement, l’illimité. Dans l’esprit des anciens chinois, le Ciel est aussi le principe Créateur, pur Yang qui épouse la Terre, pure Yin. Mencius suggère donc que la connaissance de notre nature d’être humain nous conduit à la totale liberté qui va avec le fait de connaître le principe créateur de notre existence.

Mais comment se connaître soi-même dans cette nature ?

C’est ce que dit clairement la seconde citation, qui vient d’une lettre de Carl Jung à un de ses amis à qui il partageait en 1932, sous le sceau de la confidence, quelque chose de son expérience intérieure :

« Ce que l’on appelle exploration de l’inconscient dévoile en fait et en vérité l’antique et intemporelle voie initiatique. [...] seul un chevalier risquera la ‘queste et l’aventure’. »

Je ne m’étendrai pas ici sur l’importance centrale de Carl Jung dans ma propre recherche car je l’ai déjà fait en de multiples endroits. Je me défends d’être « jungien » car lui-même n’a jamais voulu créer une école et c’est finalement l’insulter que de se calfeutrer intellectuellement dans un « jungisme » au lieu de risquer la « queste et l’aventure » de ce qu’il a appelé l’individuation, c’est-à-dire d’être l’unique que chacun de nous est. Cependant, la voie du rêve est certainement une voie jungienne[2], qui s’inscrit dans le prolongement de son œuvre immense. Que dire alors de Jung ici ? Nous lui devons d’avoir jeté un pont entre notre modernité déracinée et les anciens enseignements, que ce soient ceux de l’alchimie, de la gnose ou encore de l’Orient mystique. Comme le souligne Pierre Trigano dans un ouvrage remarquable[3], la plus grand (re)découverte de Jung est certainement la réalité du Soi, c’est-à-dire du centre transcendant de la psyché qui œuvre sans trêve à concilier « les composantes multiples contraires decelle-ci en une totalité harmonieuse ». Ce Soi a reçu beaucoup de noms, par exemple celui de Dieu ou encore du Fond de l’Être (ungrund), le Je Suis dont les archétypes de l’inconscient collectif et la conscience émanent. Jung lui-même a beaucoup moins d’importance que le Soi qui s’est servi de Jung, mais non seulement de lui, pour se manifester à notre époque.

Ce que l’on ignore souvent de Jung, c’est qu’il envisageait la nécessité pour l’Occident de créer son propre yoga, et qu’il voyait dans sa psychologie des profondeurs une première pierre qu’il apportait à cet édifice. Mon mentor et ami Nicolas Bornemisza a repris le flambeau de cette ambition en développant ce qu’il a appelé le « yoga psychologique », ou plus récemment le « yoga de l’individuation », qui reconsidère la psychologie de Jung dans la perspective d’une voie de libération analogue au yoga oriental. Je suis moi-même un adepte de ce yoga psychologique, et la voie du rêve doit beaucoup aux travaux de Nicolas Bornemisza. Il a selon moi accompli la jonction essentielle en montrant qu’il est possible d’orienter le travail des rêves et l’imagination active dans une direction différente que celle définit par le cadre de la psychothérapie occidentale, pour revenir à la source du « soin de l’âme » dans sa recherche d’une libération de la souffrance. Ainsi est-il possible de reformuler les quatre nobles vérités du Bouddha dans un vocabulaire jungien :

1.            La souffrance est inévitable.
2.            La souffrance procède de l’inconscience (ignorance).
3.            Il est possible de se libérer de la souffrance et de l’ignorance.
4.            La voie de l’individuation consciente offre un chemin hors de la souffrance.

Quant au lien entre Jung et le Bouddha, ou encore avec la Chine ancienne dont Mencius est ici le représentant éclairé, j’aime rappeler ce qu’on peut lire dans le journal d’Ira Progoff, qui avant d’être l’auteur de la méthode dite du Journal Intensif, était un disciple de Jung. Un jour, il lui a demandé: « Supposez que vous soyez affranchi de toutes les difficultés liées au fait de trouver une formulation intellectuellement satisfaisante de vos méthodes; supposez que vous puissiez les formuler sans tenir compte des mauvaises interprétations et du mauvais usage que pourrait en faire autrui; supposez que vous puissiez les formuler d'une manière qui soit fidèle à vos impressions les plus authentiques à ce sujet, qu'en serait-il ? »

« Ach ! fit Jung, ce serait trop drôle. Ce serait du pur zen. »

Au travers de l’étude et de la pratique du yoga psychologique, j’en suis venu à la conclusion que l’immense apport de la psychologie de Jung n’est pas tant de fournir un système d’explications ou une carte détaillée du processus d’éveil de la conscience, qu’un vocabulaire et des outils conceptuels permettant d’intégrer toutes les traditions spirituelles dans une perspective résolument occidentale, c’est-à-dire ancrée dans notre modernité scientifique sans transiger avec des croyances d’un autre âge ou d’une autre culture. Les notions d’inconscient collectif, d’archétypes et d’individuation, par exemple, fournissent un modèle conceptuel qui permettent d’approcher aussi bien le gnosticisme que le chamanisme, le bouddhisme zen ou le soufisme, sans perdre notre enracinement dans la culture philosophique occidentale. Mais il convient d’être très prudent dès que l’on manipule des concepts car on peut leur faire dire n’importe quoi. Ainsi, l’écrivain Han Ryner fait-elle de ce qu’elle appelle « individuation » le moteur d’une idéologie du « seul contre tous » qui va à l’inverse de ce que Jung voulait exprimer par ce terme. Quant à la notion d’inconscient, elle est généralement très mal comprise comme renvoyant à la poubelle freudienne de la conscience. C’est encore l’Orient, qui a quelques milliers d’années d’avance sur nous en matière de connaissance de soi, qui définit le mieux de quoi il est question, ici dans les mots de l’enseignante tantrique de Daniel Odier :

« Ce que vous appelez inconscient, nous l’appelons Conscience des profondeurs et c’est le champ que nous ne cessons d’ensemencer par nos actes qui n’ont pas atteint à la spontanéité. Lorsque nous méditons, nous laissons reposer toute la jarre qui contient la Conscience, inconscient ou Conscience des profondeurs compris. Dans la vie impulsive, cette jarre est sans arrêt secouée et obscurcie. La boue et l’eau claire sont parfaitement mélangées, ce qui rend tout examen du contenu impossible. Lorsque nous méditons, nous cessons d’agiter la jarre et nous la déposons devant nous. Peu à peu, l’eau s’éclaircit et les semences profondes affleurent à la surface. C’est ce qui rend parfois le processus méditatif si douloureux. Il remonte des semences que nous ne voulons pas voir en nous ou dont nous ne soupçonnons pas l’existence. Peu à peu, le contenu de la Conscience de tréfonds apparaît à la surface du conscient et le contenu s’épure. En méditant, nous acceptons d’ouvrir la jarre et d’écumer tout ce qui apparaît à la surface de l’eau. Si parallèlement, nous accédons à la spontanéité, nous n’ensemençons plus la Conscience des profondeurs et peu à peu, le cycle est rompu. »[4]

La voie du rêve est une voie qui embrasse toutes les traditions spirituelles et ne se limite à aucune d’elle. J’ai pour ma part une affection personnelle pour le mouvement dit du Dharma-Gaïa, émergence contemporaine en Amérique du Nord qui fait se rejoindre la pratique de la méditation sous toutes ses formes (Dharma) et la vision chamanique des peuples premiers (Gaïa). Mais Dharma et Gaïa ne dessinent pour moi que l’axe horizontal du mandala spirituel dans lequel j’inscris ma démarche. L’axe vertical s’enracine dans la psychologie des profondeurs de Jung, pour les raisons que j’ai indiquées précédemment, et s’élève jusqu’à la gnose intemporelle. S’il est d’ailleurs encore une influence dont j’oserai me réclamer pour tenter d’expliciter l’orientation de la voie du rêve, ce sera celle du Christ gnostique qui parle dans l’Évangile de Thomas et dit (logion 2):

« Que celui qui cherche ne cesse de chercher jusqu’à ce qu’il ait trouvé. Quand il aura trouvé, il sera bouleversé, et étant bouleversé, il sera émerveillé et régnera sur le Tout. »

Au fond, Yeshua ne dit pas autre chose ici que Mencius. Il précise simplement quelles sont les étapes de la recherche : il convient d’aller tout d’abord au bout de celle-ci, c’est-à-dire au bout de son cœur, disait Mencius. Alors, il se produit un renversement de perspective qu’on ne peut désigner que comme un bouleversement, et au-delà de celui-ci, l’émerveillement. Reigner sur le Tout, c’est une autre façon de connaître l’univers et les dieux, pour reprendre la formulation grecque. Ce bouleversement, cet émerveillement et cette libération, c’est ce que l’Orient a désigné comme étant le Satori, l’éveil de la conscience à sa véritable nature. Et voilà ce que dit Carl Jung de son propre travail :

« Je considère de mon devoir de montrer à l’Européen où se trouve, chez nous, l’entrée vers cette ‘route la plus longue’ qui mène au Satori et de quelles embûches est semé ce sentier sur lequel, chez nous, seul un petit nombre de grands hommes se sont aventurés. »

Je suis convaincu pour ma part que ce qui était réservé à quelques « grands hommes » (et grandes femmes) dans le passé est maintenant une nécessité de nature collective pour beaucoup d’entre nous. Disons-le ainsi : si nous ne nous éveillons pas, et vite, nous allons droit dans le mur. À toute allure. Il se peut même que l’urgence spirituelle que ressentent beaucoup de gens aujourd’hui soit en fait un signe annonciateur de l’agonie, de la même façon qu’il arrive aux personnes qui reçoivent un pronostic fatal à brève échéance de soudain d’éveiller à la beauté de la vie, à la merveille de vivre. 

Mais tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, n’est-ce pas ?

La voie du rêve est donc l’incarnation de mon espoir personnel de voir finalement triompher le sens sur le non-sens. Je pense en disant cela aux mots de Jung disant : « J’ai l’espoir anxieux que le sens l’emportera et gagnera la bataille. ». Je n’ai pas pour ma part la prétention absurde d’ouvrir une nouvelle voie spirituelle. Rien ne me parait plus ridicule que l’infatuation de ces égos qui prétendent créer une nouvelle méthode et oublient que nous avons déjà trop de méthodes, de techniques et de stratagèmes qui nous permettent d’éviter l’essentiel, qui seul importe. Il faut nous souvenir de ce que la sagesse chinoise expliquait il y a déjà longtemps : « la bonne méthode entre les mains du mauvais homme donnera de mauvais résultats ». L’obtention du résultat souhaitable n’est donc pas une question de méthode. Le mauvais homme, ici, est l’homme dont l’intention n’est pas juste. Et l’adage chinois de préciser que « la mauvaise méthode entre les mains du bon homme donnera de bons résultats ».

On en revient à Mencius : qu’avons-nous dans le cœur ?

Ce n’est qu’en allant au bout de ce cœur que nous le saurons. Et comme Mencius le supposait, nous constaterons alors que nous avons tous un bon fond, que l’être humain que nous sommes est fondamentalement bon. Ce qui le rend parfois mauvais, c’est la souffrance… et ceci étant posé, la nature du travail requis devient évidente : il s’agit pour chacun(e) de nous de transformer la souffrance en conscience pour éviter de la propager sinon en violence. Or cette transformation de la souffrance en conscience est un processus naturel. À chaque fois que nous avons un rêve, c’est que quelque chose qui est inconscient cherche à devenir conscient, et prend forme d’images de rêve pour commencer à intégrer la conscience. La « méthode » est donc très simple : elle consiste en ne rien faire mais de se laisser travailler par le mouvement intérieur de la psyché autonome, et d’être simplement entièrement présent au travail intérieur du rêve par lequel la conscience est en train, en chaque instant, de se déployer, de se créer. C’est, ainsi que je l’ai expliqué en différents endroits, une voie méditative[5].

Peut-être aurez-vous remarqué que je ne parle pas de « la voie des rêves », mais de la voie du rêve, et peut-être vous demandez-vous alors de quel rêve il s’agit. Bonne question. Quand j’ai choisi le nom de ce blogue, je l’aurais volontiers appelé « la voie des rêves » mais c’est là le titre d’un des livres de Marie-Louise Von Franz, parmi les meilleures présentations du travail des rêves dans la perspective de la psychologie des profondeurs. J’ai alors intuitivement choisi de m’en tenir au rêve singulier, et par là, sans que ce soit encore parfaitement clair à mon esprit, de restreindre mon propos au grand rêve dans lequel nous vivons en permanence, notre rêve d’une existence séparée. Déjà, dans mon texte initial, je parlais de la nécessité de « traverser le rêve » pour arriver à se connaitre. Mais ce que je voulais dire par là n’était encore qu’une intuition qui allait prendre forme au travers de la centaine d’articles qui ont suivi. Au fond et au risque de me répéter, l’idée qui m’anime là est simple :

Le véritable intérêt du travail des rêves, quand il n’est pas instrumentalisé par la psychothérapie ou inféodé à des buts utilitaires qui le détournent de son véritable sens, est de nous permettre d’étudier le fonctionnement de ce qu’on peut appeler, avec l’Orient, notre mental. Le mental est cet ordinateur biologique qui produit sans cesse des images (cerveau droit) et des pensées (cerveau gauche) pour représenter la réalité vécue en chaque instant. Les images nous portent bien souvent des informations fort utiles pour équilibrer la logique souvent fermée de nos pensées – un premier objectif de ce travail est donc simplement d’équilibrer la droite et la gauche en nous pour utiliser tout notre cerveau, notre « féminin » réceptif comme notre « masculin » actif. Mais cela va plus loin. Dans notre représentation de la réalité, il y a toujours des mémoires sur lesquelles nous nous appuyons pour appréhender le réel à partir d’une base connue, et une créativité inhérente à la psyché qui cherche toujours à amener du nouveau (plus de conscience) dans notre façon de répondre à ce qui est. Nous pouvons ainsi apprendre à distinguer ce qui tient de la réaction (re-action, répétition) de la création, et nous accorder au mouvement créateur de notre vie. Dès lors, nous goûtons la liberté d’être intégralement cela que nous sommes et la paix d’être entièrement réconciliés avec tous les aspects de notre existence.

Plus fondamentalement encore, nous pouvons enfin par-là devenir conscient du rêve dans lequel nous vivons, c’est-à-dire des projections mentales qui nous permettent d’appréhender le réel mais qui nous le voilent en même temps. Il s’agit au fond de retourner l’attention vers la source intérieure de la conscience relative, au lieu de se perdre dans les objets de cette conscience. Alors, les rêves nocturnes ou les images intérieures qui nous viennent en imagination active apparaissent être comme des pierres de gué qui nous permettent de traverser la rivière de notre rêve mental, car ils sont issus de la conscience des profondeurs qui cherchent à émerger hors du voile de notre mental. Dès lors, la véritable valeur du travail du rêve ressort : c’est une recherche de la nature de la conscience qui s’opère par-là, dans laquelle la conscience apprend à se différentier du mental. Ou pour le dire autrement, c’est une étude approfondie de la prison dans laquelle nous sommes enfermés, pour trouver le moyen d’en sortir. Mais il apparaît en bout de ligne qu’il n’y a pas lieu d’entretenir la moindre dualité : le rêve même qui nous enferme est cela même qui nous libère. Le mental n’avait pas de réalité propre et était simplement une fonction de la conscience dans un stade transitoire de sa croissance, comme l’œuf l’est pour l’oiseau.

Il s’agit donc, encore une fois, en traversant le rêve de notre existence, d’aller au bout de notre cœur. Or le cœur a pour fonction d’aimer. Il s’agit d’aller au bout de notre amour, de ce qui nous donne le goût de vivre, ce qui fait battre notre cœur. La voie du rêve est, comme le disait Carlos Castaneda, « un chemin qui a du cœur »… Et il s’agit par là de trouver cet Amour qui nous fait vivre au-delà de la dualité entre l’attachement et l’aversion. Nul n’en a selon ma connaissance mieux parlé que le 3ème patriarche du T’chan, l’ancêtre chinois du bouddhisme zen, qui disait :

« La grande Voie n’a rien de difficile,
Mais il faut éviter de choisir !
Soyez  libéré de la haine et de l’amour :
Elle apparaîtra alors dans toute sa clarté !

S’en éloigne-t-on  de l’épaisseur d’un cheveu,
C’est comme un gouffre profond qui sépare le ciel et la terre.
Si vous désirez la trouver,
Ne soyez ni pour ni contre rien !
(…) »[6]

Mais nous sommes déjà par ces mots bien au-delà du rêve, qui s’inscrit dans la dualité tout en ouvrant donc un chemin de conscience qui permet d’en sortir. On retrouve ici là même idée que ce dont parlait déjà Héraclite évoquant Apollon :

« Le maître dont l’oracle est à Delphes ne dit, ni ne cache, mais il donne des signes. »

Tout l’art du travail des rêves, et de l’exploration de l’inconscient – voie initiatique s’il en est – consiste donc en déchiffrer ces signes, qui sont ici en fait des symboles, c’est-à-dire des images vivantes qui nous relient à quelque chose d’inconscient, d’inconnu. Mais nous avons un problème car il n’y a finalement pas de méthode précise et définitive pour opérer ce déchiffrement. Toutes les méthodes seraient encore le fait d’une tentative du conscient pour contrôler le processus si elles n’incluent pas la capacité créatrice de l’inconscient de se jouer de toutes les méthodes pour parvenir à ses propres fins. Nous devons accepter qu’il y a seulement, autour de ces rêves que nous cherchons à interpréter, une coopération créatrice de sens de l’inconscient et du conscient dont le résultat dépend fondamentalement de l’intention avec laquelle elle est conduite.

Ces considérations m’amènent pour ma part à dire que le travail des rêves est trop sérieux pour rester entre les mains des seuls psychologues. Il a une dimension spirituelle et existentielle qui fait que le travail des rêves est une affaire qui va au-delà de ce que toute science peut envisager. Sa visée est le point aveugle de toute science car il porte sur la nature de la conscience, c’est-à-dire avant même toute science, de ce qui veut savoir, de ce qui sait. Dès lors, je n’hésite pas à dire que la voie du rêve est une voie poétique, dans ce que la poésie a de référent à l’au-delà du langage mais aussi à la gratuité de vivre. C’est une poésie qui ne sacrifie rien à l’esthétique des salons littéraires, mais, comme le soulignait déjà James Hillman, réintègre la psychologie parmi les humanités. Voie du milieu par excellence, elle serpente entre l’exigence d’objectivité de la science et l’intuition vivante de la spiritualité, esquivant cependant les croyances limitatrices qui ramènent l’une ou l’autre à un réductionnisme. Ainsi, partant de Jung et cheminant par la voie du rêve, voyons-nous se dessiner la démarche d’un agnosticisme radical qui endosse entièrement le « ne-pas-savoir » comme étant la porte d’entrée de la gnose, et envisage le rêve comme participant intimement à la nature de la réalité[7].

J’émets en conclusion le souhait que l’onirologie soit reconnue comme une discipline à part entière, à la croisée de la psychologie et de la mythologie, de la spiritualité et de la philosophie. Comme Robert Moss, je milite pour que nous revenions à une culture du rêve dans laquelle on écouterait les rêves de nos enfants pour les aider à déterminer leur orientation dans les études, et les rêves des femmes enceintes, des personnes malades ou vivant de grands changements, de nos aînés, etc… Mais dans « onirologie », il y a encore le logos de « logie », or je ne crois pas que nous parviendrons à une science des rêves comme nous avons une neurologie ou une biologie. Il restera toujours dans l’approche des rêves une irréductible subjectivité qui nous reconduit finalement au Je Suis fondamental. Je serais tenté de parler alors d’onirosophie, référant ainsi à la sagesse (sophia) des rêves et l’envisageant comme une proche parente de l’amour de cette même sagesse, la philosophie. Cette évocation de la Sophia n’est pas hasardeuse car finalement, cette voie est humide et féminine, c’est-à-dire qu’y prévalent le senti et l’imagination créatrice sur toutes les prétentions à savoir, et l’éros sur le logos.

Mais peut-être vaut-il mieux comme les anciens alchimistes parler simplement de « notre Art » en admettant finalement que celui-ci n’est nôtre que par un subterfuge de langage, et que comme tout art, il repose finalement sur la présence d’une grâce, d’un dieu. Car au fond, il s’agit d’un service, au sens antique qui faisait que les êtres humains mettaient un genou en terre devant ce qui les émouvait, les émerveillait. Nul ne peut approcher les rêves de façon correcte sans se mettre au service de ce qui cherche à s’exprimer au travers de ceux-ci. On peut y voir l’âme dans toute sa beauté, et on peut envisager alors ce que voit l’âme, cet organe dont Jung dit bien qu’il est comme un œil, et que cet œil contemple le Mystère. Alors, on rejoint par cette voie l’intuition mystique de Maitre Eckart qui disait que :

« L'œil avec lequel je vois Dieu est le même que celui avec lequel Dieu me voit »[8].

C’est finalement un rêve, entendu récemment alors que je réfléchissais à cet article, qui précise le mieux de quoi il s’agit. Il se passe de toute interprétation. La rêveuse traversait une forêt pour atteindre un arbre merveilleux. Des ombres tentaient de la retenir, et plus elle les combattait, plus celles-ci se faisaient denses et puissantes, la ralentissait jusqu’à l’immobiliser. Mais une voix lui chuchotait qu’il suffisait de dire « je t’aime » à ces ombres pour qu’elles perdent de leur pouvoir sur elle. Elle n’y croyait pas, ne ressentait aucun amour pour ces ombres, mais essayait tout de même et à sa grande surprise, cela marchait : « je t’aime » dissipait les ombres. Ce rêve fait écho à une histoire orientale que l’on m’a rapportée à peu près au même moment :

Tous les 100 ans, il est accordé à quiconque le souhaite vraiment d'atteindre l'illumination et le Nirvana sans consacrer sa vie à la méditation et à l'effort. La seule chose qu'il a à faire est de se rendre à l'orée de la forêt des 10 000 morts et de la traverser. Lorsqu'une personne y arrive, on l'accueille et la prévient qu'elle traversera cette forêt pour y rencontrer ce dont elle a le plus peur. Il suffit qu'elle se souvienne que cette peur n'est qu'une illusion, qu'elle n'est pas réelle, et qu'elle change aussi pour quiconque souhaite traverser la forêt. Si la personne réussit, un Bouddha l'attend de l'autre côté pour lui ouvrir les portes du Nirvana et lui conférer l'illumination. Le Bouddha lui demande alors : « Comment as-tu traversé la forêt, mon enfant ? » Généralement, on lui répond ceci : « J'y ai rencontré ma plus grande peur, mais j'ai fermé les yeux et j'ai continué à avancer pas à pas. Et petit à petit, je vous ai rejoint. »

Puissent tous les êtres être libres !



[3] Pierre Trigano, Psychanalyser Jung, Réel Éditions 2016.
[4] Daniel Odier, Tantra - la dimension sacrée de l'érotisme, Pocket 2013.
[8] On trouvera dans l’essence du Bouddhisme de D.T Suzuki une réflexion éclairante sur cette phrase de Maître Eckart, réflexion reproduite ici : http://ipapy.blogspot.fr/2015/11/prajna-chakshu-loeil-absolu-selon.html

mercredi 6 avril 2016

Une voie jungienne ?


Je ne suis ni psychologue, ni psychanalyste ou psychothérapeute, encore moins psychiatre. Même si j’accompagne régulièrement des personnes dans leur démarche de connaissance de soi en écoutant leurs rêves, mon point de vue est celui de l’analysant plus que celui de l’analyste. Je revendique la position de l’homme ordinaire aux prises avec l’inconscient, même si nous savons bien que personne n’est ordinaire en réalité ; je me différencie de l’approche du spécialiste qui se sert du travail des rêves dans un cadre thérapeutique avec pour vocation de soulager les âmes en peine. Je ne m’inscris pas non plus dans une perspective scientifique avec la visée de parvenir à un fin mot sur la nature de la psyché. Mon approche est beaucoup plus fondamentalement spirituelle, c’est-à-dire liée à la recherche du sens de l’existence. De mon existence.

Ce qui m’intéresse, c’est ce que l’inconscient peut avoir à dire à l'être humain ordinaire que je suis, et que sont la plupart des personnes que je rencontre, à propos de ce qu’il faut bien appeler avec Mme Dolto « la difficulté de vivre ». Qu’a-t-il à nous dire, par exemple, devant la nécessité qui est faite à la plupart d’entre nous de perdre notre vie à la gagner ? Et si Carl Jung compte parmi les étoiles les plus brillantes qui éclairent mon chemin, je m’interroge surtout sur la signification de son œuvre pour l’évolution de notre civilisation occidentale. C’est dans cette double visée, de répondre aux besoins de l’humanité la plus ordinaire et accessoirement d’envisager les formes que pourrait prendre le nécessaire renouvellement de notre mythe collectif, que je me pose depuis longtemps un ensemble de questions :

Y-a-t-il une voie jungienne et, si oui, en quoi est-elle spécifique ? Comment se différentie-t-elle de la plupart des démarches dites spirituelles ? Où conduit-elle ? Que recommande-t-elle et qu’a-t-elle à apporter à l’homme du commun ?

Cette réflexion a été beaucoup alimentée ces derniers temps par la lecture de la correspondance de Carl Jung, où il répondait aux questions d’interlocuteurs les plus divers avec la même bienveillance pour l’analyste ou le théologien que pour une jeune femme qui venait de découvrir ses livres et l’interrogeait sur un rêve.

Alors oui, après des années d’études de ses écrits ainsi que de ceux de ses honorables confrères, et surtout d’analyse et d’observation de mes propres rêves, je crois qu’il y a une voie spécifiquement jungienne. Avec la réserve immédiate que Jung lui-même disait ne pas être jungien et nous encourageait à ne surtout pas nous rassembler derrière sa bannière : il ne voulait pas créer d’école ni édifier un système. Je l’ai déjà dit ailleurs : il a découvert un continent perdu, oublié. Il y a mis le pied et établi une base avancée, et il a invité celles et ceux qui le voudraient à poursuivre l’exploration. Il y a bien une voie partant de là, mais c’est un chemin qui se perd dans la forêt, au-delà duquel tout est ouvert dans un espace où la route s’invente sous nos pas.

Posons tout de suite ce préalable : ce continent était connu par nos ancêtres. Pas tous, mais en particulier celles et ceux qu’on appelait les initiés, qui étaient passés par les Mystères, et aussi les chamans, les alchimistes et autres gnostiques. Jung avait conscience de cette continuité, il l’écrit dans une lettre en 1934 :

« Ce que l’on appelle exploration de l’inconscient dévoile en fait et en vérité l’antique et intemporelle voie initiatique. La doctrine de Freud est une tentative d’ensevelissement pour se protéger des dangers de la "longue route", seul un chevalier risquera la "queste et l’aventure" ».

Nous voilà prévenus : la voie jungienne, si l’on peut se risquer à définir un tel oxymore, est une longue route et une aventure. Mais si on laisse de côté toute la théorie jungienne avec ses concepts d’inconscient collectif, d’archétypes, d’ombre, d’anima et d’animus, de Soi et d’individuation – ce à quoi on a tendance à résumer Jung pour élaborer un autre système conceptuel –, quelle est la portée pratique de son œuvre ? Que recommande-t-il à celles et ceux qui veulent s’aventurer aujourd’hui sur cette « antique et intemporelle voie initiatique » ?

J’ai relevé quatre principes directeurs qui me semblent tracer un chemin qu’on peut dire spécifiquement jungien, même si on les retrouve dans différentes traditions spirituelles – il n’est en aucun cas question de se les approprier, car Jung offre simplement une reformulation en termes modernes d’une sagesse qu’on retrouve, une fois qu’on peut la reconnaitre, partout. C’est ce qui fait pour moi que son apport est inestimable à notre époque : plutôt que de nous infliger une construction intellectuelle ou dogmatique de plus – un « jungisme » –, il donne à qui étudie[1] sérieusement son œuvre les clés pour apprécier la richesse de tous les systèmes symboliques, toutes les visions spirituelles, sans tomber pour autant dans le piège du syncrétisme, mais en voyant le fil d’or qui les relie.

Le premier de ces principes réclame qu’on aborde tout ce qui se présente à nous avec une attitude intérieure que Jung qualifiait de religieuse. Nous parlerions aujourd’hui plutôt d’une attitude spirituelle car nous confondons religion et confession religieuse, mais le terme de « spiritualité » n’était pas dans le vocabulaire de l’époque de Jung. Cependant la définition qu’il donne de la religion vaut qu’on s’y arrête car il s’agit pour lui d’une attention scrupuleuse aux moindres mouvements de l’âme. Laissons de côté la discussion métaphysique de l’âme, il est question ici simplement de la psyché et de tout ce qui se passe en elle, qu’il s’agisse des rêves, des imaginations et des pensées qui viennent inopinément, des humeurs qui fluctuent sans raison, des émotions qui nous saisissent et des impulsions qui nous prennent, incluant aussi les signes et les synchronicités que nous pouvons observer autour de nous.

La première recommandation de Jung est donc simplement de s’ancrer dans une attention de tous les instants aux moindres fluctuations de nos vies intérieures. On ne parlait pas encore à son époque de pleine conscience (mindfulness) mais il s’avère que le développement d’une telle attention implique de s’enraciner dans le moment présent, ce qui est précisément le but de ces techniques de méditation. Jung n’en fait pas mention, mais plusieurs analystes jungiens contemporains, dont Marion Woodman, insistent dans le même sens sur l’importance de la conscience du corps. Pour Jung, ce n’est pas l’âme qui est dans le corps, mais c’est le corps qui est dans l’âme, sa partie visible. En enracinant notre attention dans le corps, nous retrouvons à chaque fois le plus court chemin vers l’instant présent, à partir d’où nous pouvons observer notre mental et tout ce qui se passe en nous…

Il y a là un point remarquable qui est rarement souligné à propos de Jung : toute son œuvre tourne autour de ce qu’il convient d’appeler, à défaut d’une meilleure expression, le mystère de Dieu. Mais le Dieu de Jung n’est pas une abstraction théologique ; seule lui importe l’expérience du numineux qui est la marque du Divin. Il s’est intéressé à l’image vivante de Dieu dans la psyché, et non aux énoncés philosophiques à ce sujet. Or Edinger, grand spécialiste de la dimension religieuse de l’œuvre de Jung, fait remarquer qu’il y a une différence essentielle entre le Dieu des divers monothéismes et le Divin qu’envisageait l’Antiquité. Pour les anciens, Dieu n’était pas un concept dont on pouvait discuter l’existence et ce qu’il mange au petit-déjeuner, mais une évidence manifeste dans les phénomènes. Ainsi s’agenouillaient-ils devant un arc-en-ciel, une étoile filante ou la beauté d’un être en reconnaissant simplement qu’il y avait là quelque chose d’au-delà du monde qui transparaissait, au travers du phénomène. Et c’est là qu’apparait la profonde originalité spirituelle de Jung dans notre époque, car il a compensé son refus de spéculer sur le mystère ultime en s’attachant à le reconnaitre dans les images vivant dans la psyché. Ce faisant, il a bouclé une grande boucle spirituelle en nous ramenant à l’attitude première de nos ancêtres, qui consistait en porter une attention scrupuleuse aux moindres manifestations de la transcendance dans le monde et dans l’être humain.

Le second principe tient dans une affirmation qui a d’immenses conséquences : « La psyché est images ». La voie jungienne n’est pas intellectuelle ou fondée sur une discipline réclamant un effort pour se surpasser ou se maîtriser de quelque façon ; c’est une voie dite « humide », par contraste avec la sécheresse de l’esprit et de l’intellect, qui coule pour l’essentiel de source avec le flot des images intérieures, et avec les émotions qui leur sont associées, l’énergie psychique que recèlent les images. Il ne s’agit même pas tant de comprendre les images que de se laisser toucher et travailler en profondeur par elles. Ce n’est pas seulement qu’une image vaut mille mots, comme le dit le proverbe. Les concepts de la pensée servent à manipuler le connu, mais les images médiatisent l’inconnu : un symbole, c’est une image vivante dont la signification entière demeure dans l’inconscient et ne peut être approchée directement. Mais on peut la ressentir dans l’émotion qui remue en nous quand on contemple l’image. Et Jung, en quelques mots, nous donne la méthode et la direction du travail des images :

« Dans la mesure où je parvenais à traduire les émotions qui m’agitaient, c’est-à-dire à trouver les images qui se cachaient dans les émotions, la paix intérieure s’installait. »

Le Nord magnétique sur notre boussole, tandis que nous cheminons sur la voie jungienne, est donné par la mesure de notre paix intérieure. Il peut sembler surprenant que Jung indique que l’image est dans l’émotion, et non l’inverse, mais on peut l’observer dans la pratique. Par exemple, il m’est arrivé récemment de me sentir un peu bizarre, incertain et mal à l’aise en sortant d’une rencontre professionnelle; en prenant le temps dans la soirée d’écouter ce qui se passait, une image m’est venue à l’esprit, qui m’a montré mon interlocuteur comme un chat guettant une souris, et soudain l’émotion s’est dissipée avec un sourire. L’inconscient a tout de suite proposé une direction à l’énergie de la situation en me montrant la souris enfilant des gants de boxe.

Le troisième principe consiste à laisser advenir. Quoi qu’il arrive, à l’intérieur comme à l’extérieur, il ne sert à rien de s’y opposer. Au contraire, il s’agit d’aller avec ce qui est là, quoi que ce soit, simplement parce que c’est l’énergie de l’instant présent. Ce n’est pas bon ou mauvais en soi, cela dépend toujours de ce que nous en ferons en conscience. Le chemin s’ouvre en le laissant advenir. Il n’y a pas de problème insoluble, il n’y a que des situations qui évoluent naturellement en suivant la pente de leur énergie. Alors les problèmes ne sont pas résolus mais ils sont dépassés.

« Le "laisser advenir", l’action non agissante, l’abandon de Maître Eckhart, est devenu pour moi la clé permettant d’ouvrir toutes les portes qui mènent à la voie : dans le domaine psychique, il faut pouvoir laisser advenir. C’est pour nous un art véritable auquel quantité de gens ne comprennent rien ; leur conscient ne cesse d’aider, de corriger et de nier, de multiplier les interférences et, dans tous les cas, il ne peut laisser en paix le pur déroulement du processus psychique. La tâche serait assez simple, si la simplicité n’était ce qu’il y a de plus difficile. »

Jung aimait beaucoup taquiner ses visiteurs. Il arrivait qu’il les teste en laissant tomber une allumette enflammée dans un cendrier rempli de brindilles et de papier, qui s’enflammaient alors vivement. Quand son interlocuteur réagissait en tentant d’éteindre le feu, Jung rugissait : « Do not interfere ! ». N’interférez pas. Jung recommandait de ne pas interférer avec la vie des autres, et même avec notre propre vie, de laisser être ce qui est et d’aller avec le flot naturel des choses. On retrouve là très précisément la notion du non-agir (wu-wei) du taoïsme et du bouddhisme chan. Cette attitude réclame un profond lâcher-prise et une confiance, ou mieux une foi, à toute épreuve, car elle amène à vivre notre vie « non en suivant un plan conscient ou un design pré-arrangé mais comme quelqu’un qui suivrait le vol d’un oiseau »[2].

La voie jungienne est un chemin sinueux. Ce n’est pas une voie droite qu’on pourrait tracer au cordeau, mais bien au contraire une voie circulaire, évoluant en spirale autour d’un centre caché. Elle inclut tous les aspects de l’existence, et en particulier l’inéluctabilité des conflits et de la souffrance. Jung propose un modèle énergétique de la psyché, or dès lors qu’on parle d’énergie, il est question de la tension entre des polarités énergétiques opposées. Pour Jung, il est inévitable que nous soyons confrontés à des collisions de devoirs ou de besoins, et que nous soyons déchirés entre des exigences contraires. Un conflit typique est le besoin de se donner du temps pour soi tout en étant dévoué(e) aux autres, ou d’accorder la place qui lui revient à notre vie intérieure au milieu des exigences professionnelles, sociales et familiales. Jung émet sur ce point une recommandation très précise : il s’agit de supporter la tension entre les contraires jusqu’à l’apparition d’un troisième terme, d’un dépassement du conflit.

« En supportant en nous les opposés, nous pouvons nous exposer à vivre notre humanité… Nous devons comprendre que le mal est en nous; nous devons risquer notre vie pour avoir la vie, alors elle se colore, autrement on pourrait aussi bien lire un livre… »

Au fond, il s’agit de l’ancienne voie du milieu que bien des sages ont arpenté avant Jung. La voie du milieu n’est pas rectiligne, elle implique bien souvent d’aller avec le mouvement des contraires. Elle nous permet d’accepter que nous sommes faits de contradictions intimes, de dualités. Elle amène à envisager que toute chose a du "bon" et du "mauvais", et de se rappeler en toute circonstance que si on ne voit qu’un côté des choses, c’est que l’autre nous est caché. La conscience est obligée de s’élargir pour contenir les deux côtés d’un conflit et développer une vision plus large. Dans une lettre à une femme déchirée entre ses obligations familiales et son investissement dans une vie spirituelle active, Jung écrivait :

« L’un et l’autre doivent être. Il n’y a pas à trancher, mais simplement à supporter patiemment les contraires, qui sont en fait caractéristiques de notre nature. Vous êtes vous-même un contraire, furieux en lui-même et contre lui-même, qui finit par fondre ses substances incompatibles, la féminine et la masculine, dans le feu de la souffrance pour construire quelque chose de solide et d’immuable – ce qui est le but de la vie. On est crucifié entre les contraires et on subit un supplice jusqu’à ce que la troisième figure l’emporte. »

Jung ajoute en conclusion de cette lettre quelque chose dont, outre un rappel au premier principe, ressort selon moi la spécificité de la voie jungienne : « Ne doutez pas de la justesse de vos deux visages et laissez advenir ce qui doit advenir. […] Ce conflit apparemment insupportable est la preuve de la justesse de votre vie. Car une vie sans contradiction intérieure est soit une demi-vie, soit une vie dans l'au-delà – une vie cependant réservée aux anges. Mais Dieu préfère les hommes aux anges. » Un certain idéalisme peut en effet porter à croire que ce cheminement devrait conduire à une libération de la souffrance « par le haut », en échappant enfin dans quelque ciel idéal aux pesanteurs de la vie terrestre. Mais la voie jungienne est une voie d’incarnation, qui endosse la contradiction et le conflit intérieurs comme étant créateurs de la plus haute valeur, la conscience.

Ainsi Jung dit-il à propos de sa propre aventure d’individuation :

« Le voyage du pays des nuages à la réalité a duré longtemps. Dans mon cas, le cheminement du pèlerin a consisté en l’obligation de descendre un millier d’échelles avant que je puisse toucher à la petite motte de terre que je suis. »

Nous pouvons donc dire que la voie jungienne est celle d’une philosophie au sens traditionnel d’un art de vivre et d’un amour de la sagesse, où celle-ci se révèle être ce qui tient les contraires ensemble. Ce n’est pas une voie populaire, une autoroute balisée pour le plus grand nombre, car elle requiert d’apprendre à descendre dans l’obscurité : « On n’atteint pas l’illumination en invoquant des êtres de lumière mais en rendant l’obscurité consciente. ». Et en particulier, elle requiert d’apprendre à endurer la souffrance, sans glorifier celle-ci mais en l’acceptant :

« L’être humain doit gérer le problème de la souffrance. L’oriental cherche à supprimer la souffrance en s’en débarrassant. L’homme occidental essaie de supprimer la souffrance par la drogue. Mais la souffrance doit être surmontée et la seule façon de la surmonter est de l’endurer. »

Il y aurait beaucoup plus à dire à partir de là pour rendre justice à tous les aspects de cette voie. On ne saurait oublier, par exemple, que le travail intérieur requiert d’être en relation et de se confronter au mystère de l’amour ainsi qu’aux subtilités du transfert – « alpha et omega de la méthode ». Il faudrait parler aussi de l’alchimie, des synchronicités et du Yi-King, etc. Cependant, pour faire ici le tour de mon sujet, il faut surtout souligner que la voie jungienne ne tend pas vers une perfection mais vers la complétude, l’intégration sur terre de la totalité de notre être. Elle endosse ainsi entièrement l’obscurité, le doute et l’errance :

« Dans la quête de la vérité, il n’y a nulle part de certitude absolue. Le doute et l’incertitude sont les inévitables composantes d’une vie complète. Celui-là seul qui est capable de perdre réellement sa vie la gagnera. Une vie "complète"  n’est pas faite d’une complétude théorique, mais de ce que l’on accepte sans réserve la destinée précisément dans laquelle on se voit impliqué, que l’on tente d’y introduire un sens et de créer un cosmos à partir du désordre chaotique où l’on est né. Si l’on vit la vie d’une façon totale, on se retrouve sans cesse dans la situation où l’on pense : "C’est trop, je ne peux plus le supporter". Alors il faut répondre à la question : "Est-ce que je ne peux vraiment plus le supporter ?" ».

C’est enfin une voie solitaire, où on peut avoir beaucoup d’ami(e)s, dont des sages et des poètes depuis longtemps disparus, mais qui s’avèrent tout proches dans l’éternité. C’est une voie strictement individuelle, car « il faut être seul pour découvrir ce qui nous porte » quand plus aucune béquille ne s’offre à nous. Ce ne saurait être une voie collective, dans laquelle on pourrait cheminer en groupe ou en congrégation, avec un drapeau et bientôt une église où on révèrerait Saint Jung. Dès lors où on en fait un quelconque « machin » collectif qui pourrait offrir une panacée universelle bientôt mise en marché, on a perdu l’essentiel de ce qui fait ce chemin. C’est pourquoi j’écarte ici, dans cette présentation de la voie jungienne, tous ces oripeaux extérieurs qui font qu’on parle surtout, concernant le Jung spirituel, de son intérêt passionné pour l’alchimie. Le chemin qu’il a ouvert est une voie alchimique, cela est bien certain, dans le sens de la recherche de la transformation du plomb, lourde obscurité, en or, lumière consciente. Mais il est facile de se perdre dans une spéculation intellectuelle ou ésotérique autour des images alchimiques et, encore une fois, de passer à côté de l’essentiel, c’est-à-dire le sens profond de cette alchimie.

Celle-ci nous ramène à la valeur profonde de l’incarnation, mettant en lumière un dernier point : la voie jungienne est une voie profondément « chrétienne », qui vise d’une certaine façon à libérer le Christ des formes extérieures du christianisme, tout comme les alchimistes s’employaient à libérer l’âme emprisonnée dans la matière. Cela ne veut pas dire qu’elle soit fermée aux autres traditions spirituelles, bien au contraire, mais elle est enracinée dans la continuité de l’histoire de l’Occident spirituel. Il faut se rappeler que l’œuvre de Carl Jung est dans une grande mesure la réponse qu’il a donnée à la crise de foi de son père, le pasteur Paul Jung. Or, tout le travail de Jung tourne finalement autour de la relation que l’individu aux prises avec la vie matérielle peut avoir avec le Sens transcendant qui rachète, ou « sauve », cette vie en lui donnant valeur et sens. La voie jungienne n’est pas une voie ascendante vers cette valeur suprême mais, encore une fois, c’est un chemin d’incarnation du Sens dans l’existence, incluant sa descente parmi nous, la crucifixion entre les contraires et la nécessaire Résurrection. C’est alors jusqu’à notre souffrance qui prend sens en s’avérant ne pas être « notre », mais la souffrance du Soi illimité s’incarnant dans les limites du petit être que nous sommes. Et c’est, dès lors, une voie d’amour, car seul l’amour permet de tenir les contraires ensemble pour découvrir ce qui les transcende, et d’honorer dans un même souffle notre humanité dans ses limites et la grandeur du mystère qui s’y manifeste, s’y révèle...

Mais nous touchons là à l’extrémité de ce qui peut être dit de cette voie jungienne, car s’il est bien certain que l’amour est au centre de celle-ci, nous n’en saurions rien dire de valable. Il suffira ici de simplement rappeler la formule de Paul dans la première lettre aux Corinthiens : « Si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien », et il n’est rien pour éclairer le chemin, alors à quoi bon parler d’une voie ?

En conclusion, je dirais que si, par la grâce d’un joyeux paradoxe, il y a bien une voie jungienne, la pire erreur que nous pourrions commettre à son sujet serait d’ériger Jung en maître spirituel, et de faire de la voie qu’il a ouverte une impasse clôturée par une nouvelle chapelle. Jung lui-même était un médecin et un chercheur passionné, qui a vécu jusqu’au bout l’aventure d’individuation à laquelle il était appelé, mais il s’est gardé – et Marie-Louise Von Franz souligne que là est sa grandeur – de se poser en fondateur d’une nouvelle religion. Au fond, la figure de Jung elle-même n’a que peu d’importance, si ce n’est qu’il a jeté un pont entre notre modernité et la tradition spirituelle de nos ancêtres, lui offrant par là une possibilité de renaissance dans de nouvelles outres. Mais nous devons garder à l’esprit que le Jung auquel nous pensons est une création de notre esprit qui ne saurait saisir la réalité vivante de l’homme qu’il a été. Il y a là donc une autre projection qu’il faut à son tour écarter, au risque sinon que la statue que nous érigerions à l’effigie de Jung ne nous bouche la vue et ne nous cache la voie toujours ouverte. Voie éternelle, dont le Tao-të-king dit qu’elle est celle-là même par laquelle vont les étoiles depuis le commencement des temps :

« L’homme suit la terre.
La terre suit le ciel.
Le ciel suit le Tao.
Le Tao ne suit que lui-même. »[3]



[1] Il ne suffit pas d’étudier intellectuellement. Il faut vivre et expérimenter en profondeur.
[2] Laurens Van Der Post
[3] À ces mots font écho ceux de Nietzsche : « Ne suis fidèlement que toi-même, alors tu me suivras. »