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vendredi 15 septembre 2017

Le nom du jeu est Amour


S’il est un domaine de la vie où nous rêvons le plus souvent les yeux ouverts, c’est bien celui de l’amour. Nous rencontrons quelqu’un et voilà que cet être devient le centre de nos pensées jusqu’à confiner à l’obsession. Sa présence ou une simple marque d’attention de sa part est un baume. Son absence est une torture qui reconduit à un manque qui n’a aucun sens apparent. Les symptômes du phénomène amoureux sont bien connus et défient toute rationalité. On dit bien que l’amour est aveugle, ce qui va avec le fait que nous rêvons l’autre : il incarne quelque chose dans nos vies qui va au-delà de la banalité de l’existence. Il y a quelque chose de divin qui se manifeste dans l’amour : il réunit le céleste et le terrestre. C’est le théâtre d’inévitables projections dans lesquelles nous pouvons rencontrer en miroir notre anima (féminité intérieure) ou notre animus (masculin intérieur). Pour simplifier le propos, nous parlerons ici de l’amour entre un homme et une femme, étant entendu cependant que la rencontre amoureuse ne connait aucune limitation de genre dans le vécu humain. On peut supposer cependant qu’il s’agit toujours là de la recherche de l’union entre les deux versants de l’énergie créatrice : la féminité et le masculin, qui s’incarnent dans les amants, sous toutes les formes et dans toutes les variations possibles d’un grand jeu générateur de vie.

Dans la tradition spirituelle, on évoque ainsi les jeux de la Bien-Aimée et de l’Amant comme figurant volontiers le rapport intime entre l’âme et le Divin, et non sans souligner qu’au-delà de cette dualité ressort le véritable mystère, celui de l’Amour qui réunit les amants. Mais dans nos existences, il y a là un double défi qui se pose à nous : il est évident qu’il y a une forme de folie dans l’amour, au sens de cet envahissement par l’inconscient que les anciens appelaient « passion ». Or cette folie est à la fois une bénédiction qui éclaire l’existence et nous prend par la main pour nous conduire à la rencontre du meilleur de nous-mêmes, et cependant une illusion tissée de projections qui nous conduit bien souvent à de terribles déceptions. L’enjeu psychologique de l’amour ressort de l’histoire que rapportait Platon qui veut que les dieux, jaloux de la puissance originelle des êtres humains, les aient divisé en deux moitiés qui passent leurs vies à se chercher pour retrouver leur intégrité originelle. On peut voir là une belle métaphore qui illustre ce que disait Jung de l’anima et de l’animus, à savoir qu’ils sont des passerelles vers le Soi, c’est-à-dire vers notre essence et notre totalité. Or là où il y a anima ou animus, c’est-à-dire notre partenaire intérieur, il y a nécessairement amour, fut-il déguisé, qui nous anime. Cependant la question se pose donc, et souvent cruellement : comment vivre le meilleur de l’amour sans nous perdre dans l’illusion ? Pouvons-nous parvenir à un amour sans projections ? Cela revient à demander : comment garder l’enfant divin et jeter l’eau du bain alchimique ?

L’analyste jungien Robert A. Johnson explique, dans un petit livre éclairant intitulé We, que l’amour romantique est une invention de l’Occident, qui va avec le développement de la notion d’individualité. Dans les civilisations traditionnelles, la plupart du temps, les unions sont décidées par les familles ou par le clan, et l’amour au sens où nous l’entendons n’a pas vraiment droit de cité. C’est vers le XIIème siècle, au moment de l’apparition de l’amour courtois, que la notion d’individu a émergé en Europe. Joseph Campbell disait qu’on pouvait voir la signature de cet événement psychologique dans le récit de la Quête du Graal, à un moment où les chevaliers, « sentant la disgrâce d’une aventure commune », s’engagent dans la gaste forêt chacun de leur côté, « là où nul chemin ne s’ouvre » et où elle semble le plus obscur. À la même époque, le mythe de l’amour romantique a pris forme avec l’histoire de Tristan et Iseult que Johnson étudie en détail dans son ouvrage. Il en ressort deux éléments qui réclament d’être considérés si l’on veut élucider le mystère de la passion amoureuse.

Le premier est que la potion que boit Tristan, qui le rend amoureux de la belle Iseult, est une potion tout à la fois d’amour et de mort. On ne retient généralement qu’un aspect de l’histoire, à savoir qu’alors que Tristan conduit Iseult à son oncle le roi Marc, ils boivent ensemble la potion que la nourrice de la belle avait préparé pour que celle-ci tombe amoureuse du roi et vive un mariage heureux avec lui. Mais ce breuvage ne fait pas que les rendre fous d’amour : il les condamne à vivre de terribles souffrances et finalement à mourir de cet amour qui les unit, ce qui signifie symboliquement que leur passion les amènera à une initiation transformatrice. C’est précisément ce que signifiait le terme « passion » quand, par exemple, il était question de la Passion du Christ, ce dernier figurant volontiers l’être humain suspendu entre les opposés pour accomplir le Soi, sa totalité. Le second point tient dans le fait que Tristan, à la fin de l’histoire, épouse une autre femme dont la parenté psychologique avec son amante Iseult la Belle est signifiée par le fait que c’est une autre Iseult, la douce Iseult aux blanches mains. Il est signifié là qu’en renonçant à sa projection romantique, Tristan a une chance d’entrer en relation avec la femme réelle derrière la projection. C’est ce qui arrive à tous les amoureux une fois passée la période de la lune de miel projective : ils sont appelés à se rencontrer mutuellement dans leur réalité et bien souvent, à constater que l’autre n’est pas à la hauteur des projections. C’est le moment de vérité de la relation, dans lequel une forme plus mature et moins romantique de l’amour peut émerger. Mais l’histoire est pessimiste : Tristan ne parvient pas à traverser le rêve. Il ne consomme pas le mariage et échoue à se détacher de sa passion, ce qui l’entrainera dans la mort par laquelle il sera finalement éternellement uni à Iseult.

Nous avons là une indication essentielle de la nature initiatique de la passion amoureuse qui peut être une source de croissance en conscience  au prix du retrait des projections. Ce n’est jamais une entreprise facile car cela implique d’une certaine façon toujours la mort du rêve poursuivi dans la relation romantique. Dans la mesure où nous sommes identifiés à ce rêve, nous avons le sentiment de passer nous-mêmes alors par des phases de mort et de renaissance. Si la relation ne meurt pas elle-même au travers de ces tribulations, c’est-à-dire si les partenaires sont suffisamment engagés dans le travail de conscience que permet la relation pour ne pas fuir la difficulté, le vécu de l’amour lui-même est transformé, passant de l’amour romantique qui idéalise les partenaires à l’amour humain qui accepte ceux-ci dans leur réalité, leur vulnérabilité et le fait qu’ils ne sont pas idéaux. D’après Johnson, « un des grands besoins des modernes est d’apprendre la différence entre l’amour humain comme une base pour la relation et l’amour romantique comme un idéal intérieur, un chemin vers le monde intérieur. » Car dans l’amour romantique, nous dit la psychologie des profondeurs, ce n’est pas l’autre que nous aimons mais l’idée que nous nous en faisons, le rôle que nous lui donnons à jouer dans notre petit théâtre intérieur. Il faut que cette projection soit écartée pour que puisse s’opérer une véritable rencontre. Johnson ajoute : « L’amour ne souffre pas d’être libéré du système de croyances de l’amour romantique. Le statut de l’amour ne peut qu’être rehaussé quand l’amour est distingué de la romance ».

Jung signale que, dans toute relation amoureuse, il faut considérer quatre niveaux de relation entre les partenaires. Il y a d’abord la relation entre le conscient de l’homme et le conscient de la femme, qui déjà pose le problème d’une différence de langage et d’expérience à partir desquels se forment les visions respectives de la vie et de l’amour. Il faut aussi considérer la relation sous-jacente entre les inconscients des partenaires, qui peuvent poursuivre des buts bien différents de ceux des personnes conscientes. Et puis il y a la relation que le conscient de chacun des partenaires établit avec l’anima ou l’animus de l’autre, relation pour le moins ambigüe puisque ce dernier tend à se projeter sur le partenaire, mais aussi à rivaliser avec celui-ci. Ajoutons à cela le fait que la relation d’intimité est généralement conditionnée par notre relation primaire avec nos parents et par notre blessure fondamentale, et nous commençons à envisager quel écheveau psychique peut être une relation amoureuse. Or il est encore une autre dimension ignorée de l’amour en Occident, et c’est la mesure dans laquelle l’amour personnel est un canal de l’Amour Universel qui tend à se réaliser dans toutes les relations. En d’autres termes, nous négligeons volontiers l’aspect divin de la relation amoureuse, qui pourtant selon Johnson est précisément ce qui nous met au défi dans l’amour romantique, car ce qui rend alors l’autre unique à nos yeux est qu’il reflète quelque chose du Bien-Aimé ou de la Bien-Aimée. C’est cette connexion avec le Soi au travers de l’anima ou de l’animus qui rend la relation amoureuse si précieuse. Elle pourrait bien être la voie d’accès tout à la fois la plus directe et la plus difficile, car la plus brûlante, au Divin.

Cependant, une des difficultés majeures que nous rencontrons avec l’amour tient au fait que ce mot recouvre des réalités très différentes : nous ne parlons pas nécessairement de la même chose quand nous parlons d’amour, loin s’en faut. Dans l’introduction de We, Robert A. Johnson signale qu’il y a 96 noms différents pour l’amour en sanscrit, alors qu’il n’y en a qu’un en français, deux en anglais et en espagnol. Or plus on connait quelque chose, plus on a de vocabulaire pour le décrire dans toutes ses nuances. Il rapporte ainsi que les premiers explorateurs qui ont rencontré des Innus ont été fort surpris de constater que ces derniers avaient une centaine de noms différents pour désigner la neige. Il y a pour les Innus la neige du matin, la première neige qui ne tient pas, la neige collante qui tombe à gros flocons, etc. De même, il y a toute une gradation de l’amour qui va de l’amour du chocolat à l’Amour divin. La seule langue connue où il y aurait autant de vocabulaire qu’en sanscrit pour parler de l’amour est l’arabe. Il y a là sans doute trop de nuances pour que nous puissions en saisir toutes les subtilités et il nous faudrait entrer dans des considérations mystiques car l’amour, dans ses hauteurs, perd toute dimension personnelle et devient un nom de Dieu. Cependant, le  grec nous offre déjà un éclairage significatif de cette diversité de l’amour en nous proposant une dizaine de noms pour l’appréhender. C’est ce que détaille  Jean-Yves Leloup dans le livre Qui aime quand je t’aime qu’il a cosigné avec Catherine Bensaïd, où il présente une échelle de l’amour qui va de porneia à agapè en passant par philea et eros :

Jean-Yves Leloup et Catherine Bensaïd
Qui aime quand je t'aime
Porneia est l’amour faim, le plus primaire pourrait-on dire, qui porte à littéralement « manger l’autre » : c’est la faim du bébé pour le sein de sa mère. L’autre est là un objet de consommation qui satisfait un manque, un appétit. « L’autre n’est pas différencié, il n’est là que pour répondre à mes besoins, qu’ils soient nourriciers, sexuels ou affectifs ». Mais il n’est là, nous dit Leloup, rien à refouler : il y a toujours de l’enfant en nous et il s’agit de le rendre conscient. Le défi que nous pose porneia est de passer de consommer à communier.

Pothos, pathè, mania sont autant de variations de ce que l’on appelle la passion amoureuse, où les anciens voyaient la source de tous les maux. On a ici la racine étymologique de mots comme « pathétique », « pathologique », « manie » et « maniaque », qui pointent le caractère obsessionnel de l’amour à ce stade qui prolonge porneia en ajoutant à la dimension pulsionnelle un caractère émotif. Il dit alors : « je t’ai dans la peau, tu es tout pour moi et je veux être tout pour toi. » Leloup souligne que ce qui se cache dans cette forme d’amour tient de la demande de reconnaissance, de la confirmation du droit d’exister.

Eros est un dieu, volontiers représenté comme un sexe représenté avec des ailes pour signifier un amour qui se dégage de la pulsion (porneia) et de la demande affective (Pothos, pathè, mania) pour s’envoler vers la divinité de l’amour. Eros nous introduit dans le domaine du désir et de la célébration de la beauté, que ce soit celle des corps mais aussi des âmes. Nous réduisons volontiers en Occident à tort l’érotique au sexe alors qu’il s’agit plutôt du dévoilement de ce qui est derrière l’attirance sexuelle elle-même. Avec eros, il y a un élan visant à élever l’amour jusqu’à agape et l’on voit se dessiner le sens de cette progression que figure l’échelle de l’amour : « chacun de ses barreaux n’a pas d’autre fonction que de conduire à l’échelon supérieur, on n’est guéri d’un amour que par un plus grand amour ».

Philia est l’amour que nous traduisons désormais par le terme « amitié », dans lequel on peut entendre dans la langue des oiseaux la reconnaissance de deux êtres comme des âmes-moitiés. Les Grecs distinguaient quatre formes différentes à l’amitié : celle qui prévaut dans la famille, l’hospitalité envers l’étranger, l’amitié des amis et l’amitié amoureuse, qui est rare car l’équilibre est rare entre l’attachement amoureux et le respect de la liberté que présuppose une véritable amitié. Philia nous invite à nous montrer dans notre vulnérabilité car il repose sur la confiance mais il n’est pas encore agapè car on attend encore de l’ami qu’il nous comprenne, ou du moins qu’il nous accepte dans notre différence, et l’on y noue une forme de complicité.

Storgè et harmonia commencent à dégager l’amour de la relation à l’autre pour en faire une qualité intrinsèque à la personne : storgè est l’amour tendresse et harmonia la célébration du fait d’aimer en lui-même, sans que cet amour soit nécessairement payé de retour. Il s’agit d’un état de conscience qui va avec la recherche d’une vie d’harmonie, et « un rayonnement de l’être profond de la personne, qui se manifeste comme une tendresse infinie à l’égard de tous les êtres. » Sexualité et affectivité ne sont pas exclues de cette dimension de l’amour mais sont replacées dans une perspective plus vaste, moins égocentrée. « Lorsque deux êtres aimants dans le sens de storgè s’unissent, c’est l’harmonie même du ciel et de la terre qu’ils rétablissent. »

Eunoia est l’amour qui s’incarne dans le donc et le service. « Avec eunoia, nous ne sommes plus du côté de la soif, mais du côté de la source » : les autres « ne sont plus là pour combler nos manques, ils sont là pour que nous les aimions tels qu’ils sont et quelles que soient les circonstances ».

Charis, qui a donné notre « charité » en en pervertissant le sens pour le réduire à l’aumône, est la joie de donner, et de se donner. Tout est donné gratuitement. « C’est ce qu’on appelle parfois « l’état de grâce ». Tout est simple, l’amour coule de source, il se nourrit même des obstacles et des oppositions qu’il rencontre. »

« Agapè est l’Amour qui fait tourner la terre, le cœur humain et les autres étoiles ». C’est cet amour que les chrétiens nomment Dieu, le seul dieu qui ne puisse être une idole car on ne le possède qu’en étant possédé par lui, qu’en le donnant et en le vivant. « Cet amour est un Autre en nous, une autre conscience, un tout autre amour que tous ceux que nous avons connus précédemment et qu’on ne peut comparer à rien. (…) Cet amour ne détruit rien, ni l’enfant en nous avec ses besoins, ni l’adolescent avec ses demandes, ni l’adulte avec ses désirs, mais il nous rend libre de toutes les formes d’amour que nous avions pris pour l’Amour. »

Plutôt qu’une échelle impliquant toujours une notion d’ascension qui laisse la terre derrière nous pour s’en aller au ciel, on peut se représenter aussi l’amour comme un arc-en-ciel déployant toutes les couleurs implicites dans la blancheur de la lumière. Mais le point important que cette étude met en évidence, c’est que les degrés supérieurs de l’amour s’appuient sur les précédents et en impliquent le vécu, l’intégration consciente. Il n’est pas possible d’accéder à l’Amour divin sans passer par l’amour humain, à l’amour universel sans incarner celui-ci dans l’amour personnel, à moins de perdre toute la richesse du spectre des couleurs de l’arc-en-ciel. Il ressort cependant de ces réflexions que la passion amoureuse peut être envisagée comme une voie spirituelle de connaissance de soi et du Divin pour peu que l’on soit prêt à y introduire de la conscience, à travailler la relation pour en retirer les projections. C’est une voie que l’on peut qualifier d’humide et de féminine car entièrement centrée sur la relation consciente, à la différence de la voie sèche et masculine qui se fonde sur la volonté et l’ascèse, pour laquelle l’amour humain doit être écarté au profit de la recherche d’un amour transcendant.

Art by George Atherton : https://geoglyphiks.com
La voie de l’amour consiste en vivre la transcendance précisément dans la relation; plutôt que la projeter dans le ciel, il s’agit de lui permettre de s’incarner sur terre, dans nos vies, dans nos corps. C’est l’enseignement de maîtres contemporains comme Richard Moss et Yvan Amar. L’observation des rêves nocturnes et des fantasmes diurnes est bien sûr un outil précieux dans cette démarche car on y voit se miroiter les jeux de l’anima et de l’animus, ainsi que la façon dont nos enfants intérieurs peuvent se mêler de nos relations. La pratique régulière de la méditation permet de travailler en prise directe avec les émotions et les projections. Brenda Soshana, dans son merveilleux petit livre le zen et l’art de tomber amoureux, met magnifiquement en lumière comment une discipline spirituelle comme le zen permet de travailler la relation amoureuse comme on travaille avec un koân, c’est-à-dire avec un problème insoluble. Dans son introduction, elle met en lumière l’enjeu fondamental derrière la relation amoureuse :

« Tomber amoureux est l’acte le plus mûr et le plus réaliste que vous puissiez accomplir. L’amour stimule votre vie, vous remplit d’énergie positive, génère la générosité et embellit chaque instant. Être amoureux dissipe immédiatement le sentiment qui saisit nombre d’entre nous de mener une existence vide et déconnectée du monde. Le corps guérit, le cœur est heureux.

Être amoureux est notre état naturel. La question que nous devrions nous poser est : pourquoi ne sommes-nous pas tout le temps amoureux ?
(…)
Contrairement à l’opinion répandue, le véritable amour ne fait jamais mal ni ne blesse. Seules nos attentes confuses peuvent ébranler notre vie au point d’entrainer des conséquences négatives. Il y a une pensée bouddhiste qui dit : « renoncez à la nourriture empoisonnée à chaque fois qu’elle se présente à vous. » Une fois que nous aurons appris à faire la distinction entre ce qui empoisonne et ce qui nourrit nos relations, une fois que nous aurons appris les lois de l’amour et comment les mettre en pratique, nous serons en mesure de mener une vie remplie d’amour et de bâtir une relation qui ne pourra pas échouer. Le zen nous montre comment renverser toutes les situations de notre vie.
(…)
Le zen et l’amour sont incroyablement compatibles. La merveilleuse pratique du zen, si ancienne, équivaut en fait à tomber amoureux. Lorsque vous êtes centré(e) sur ce que la vie vous apporte en l’accueillant avec plaisir, chaque jour devient un bon jour où vous êtes prêt(e) à tomber amoureux(se) de la vie toute entière, à trouver constamment des causes d’émerveillement et de gaité, des manifestations de bonté et d’amitié. »

Tomber amoureux de la vie toute entière. Par ces mots, Brenda Soshanna pointe une direction essentielle qui consiste en sortir la relation amoureuse des griffes de l’ego pour l’élargir à l’ensemble de l’existence. Car finalement, le seul obstacle à l’Amour est l’ego qui tente de le capter à son propre profit. Avec l’ego, l’amour est nécessairement attachement et source de souffrance car il est tissé de projections et d’attentes qui seront nécessairement déçues. La difficulté de la démarche et ses enjeux les plus profonds sont magnifiquement décrits par Eckhart Tolle dans un article[1] où il est interviewé par sa bien-aimée et où il pointe la confusion que nous faisons volontiers entre l’amour égotique et l’Amour :

« Ce que nous appelons habituellement « amour » est une stratégie de l'ego pour éviter de s’abandonner. On cherche quelqu’un pour qu'il nous donne quelque chose qui ne vient à nous uniquement lorsque nous sommes dans l’état d’abandon. L’ego utilise cette personne comme un substitut pour éviter la nécessité de s’abandonner. L’espagnol est la langue la plus honnête à ce sujet. En espagnol on utilise le même verbe te quiero à la fois pour dire « Je t’aime » et « Je te désire ». Pour l’ego, aimer et désirer est la même chose, alors que le véritable amour n’a pas de désir en lui, il ne veut ni posséder ni transformer l’amoureux/ l’amoureuse. L’ego trouve un être qu’il singularise et puis le « rend » spécial. Il utilise cette personne pour couvrir un sentiment fondamental constant d'insatisfaction, d’« insuffisance », de colère et de haine, tous étant étroitement liés. Ce sont les facettes d’un sentiment profond enraciné dans chaque être humain et qui est inséparable de l’état égotique. »

L’ego et l’amour sont antinomiques. L’un, qui tient toujours de la volonté de puissance, est l’ombre de l’autre et reconduit toujours à la dualité tandis que l’amour tend vers le dévoilement de l’unité fondamentale. Cependant, c’est une erreur typiquement spiritualiste que de croire que l’on peut écarter cet ego par la force de la volonté pour trouver la réalité de l’Amour : l’abandon ne se commande pas, il survient. C’est la même erreur qui est véhiculée quand on croit que l’Éveil prône la destruction de l’ego alors que la véritable non-dualité inclut ce dernier, c’est-à-dire la dualité et le mental, en les replaçant dans une perspective plus large dans laquelle ils ont leur place : la conscience relative est le marchepied sur lequel s’appuie Conscience pour s’incarner. Le danger en cherchant à écarter l’ego est de le refouler, et ce faisant de le renforcer inconsciemment en en faisant un ego spirituel qui se cristallise dans cette volonté d’écarter l’ego. Au pire, on risque de prendre des états psychotiques dans lesquels l’ego est effectivement détruit pour la réalisation de l’Amour alors qu’il s’agit d’une catastrophe psychique dans laquelle toute l’Œuvre est compromise. En fait, la volonté de transcender l’ego dans l’Amour est une négation de la réalité de l’amour telle qu’elle ressort de l’échelle de l’amour, dans laquelle agapè inclut tous les degrés précédents. Il n’est donc pas d’autre voie que d’accepter les limitations de l’ego et du mental dans l’amour, c’est-à-dire les souffrances qui vont avec l’attachement et les projections, mais on peut le faire en pleine conscience. C’est en cela que la méditation est l’antidote à la passion.

Cet ego qui nous pose tellement de problèmes dans la vie amoureuse peut être vu comme un enfant qu’il nous faut commencer par accueillir en nous-mêmes en nous occupant de ses besoins sans le laisser nous dominer. Cela nous ramène au fait qui veut que, pour vivre l’Amour, il faut commencer par nous donner à nous-même de l’amour. Le mot « compassion » signifie « souffrir avec », et avant d’être capable de souffrir avec les autres, il faut commencer par souffrir avec nous-mêmes, nous rencontrer dans notre propre souffrance, c’est-à-dire dans nos pulsions, nos demandes, nos désirs, nos attentes, nos projections. Il s’agit, nous dit par exemple Swami Prajnanpad, non pas de nier l’ego mais de l’élargir à l’Univers entier, c’est-à-dire de reconnaître notre souffrance dans tous les êtres et de réaliser par-là que nous n’en sommes pas séparés, pas différents. Or la nature paradoxale de l’amour veut que ce soit justement dans le vécu de la séparation amoureuse, qui est finalement l’aboutissement de toute relation par nature impermanente, que ressort sa véritable nature. On voit alors tout à la fois que l’amour dans sa dimension égotique est nécessairement souffrance, mais que nous ne saurions échapper à celle-ci car l’amour est aussi le rappel de ce qu’en réalité, nous ne sommes jamais séparés, nous sommes Un. Il s’avère ainsi être un feu alchimique qui travaille les métaux que sont l’ego et la conscience relative jusqu’à en extraire l’or de la Conscience. L'amour est la ruse des dieux par laquelle ils réveillent l'âme...


Eckhart Tolle met en lumière comment la mystification de l’amour consiste en croire que l’autre est unique et qu’il peut seul nous apporter la joie à laquelle nous aspirons; nous en faisons un être « spécial » et dès lors, nous voulons le posséder. Il y a là deux éléments qui réclament notre attention. Le premier est que l’erreur de l’ego consiste en croire qu’il y a une bonne personne pour nous, et d’autres qui seraient « mauvaises », ou du moins pas la bonne personne. C’est par là qu’est réintroduite la dualité, qui différencie donc au nom de l’amour la personne qui rencontre mon besoin des autres. Or l’amour est une qualité de relation, et fondamentalement, quand on va dans les étages supérieurs de l’amour (storgè, enoia, charis, agapè), nous pouvons vivre une relation d’amour avec toutes les personnes que nous rencontrons. Le déni de l’amour, en forme de « ce n’est pas la bonne personne pour moi », est toujours égotique et un refus des défis que pose la relation. Il y a là un rappel de ce que l’amour pointe finalement vers l’unité fondamentale, la non-séparation dans le Un de tous les êtres. Dans l’amour, il y a cette reconnaissance du Un par le Un sous le déguisement des formes, et c’est ce qui fait que l’union est délicieuse : c’est un retour à l’Unité, un dépassement de la blessure originelle de séparation. Ainsi, pour paraphraser Plotin qui parlait de « l’envol de l’unique vers l’Unique », il y a dans l’élection d’un être unique par notre amour une reconnaissance de l’Unique auquel nous aspirons, et si nous sommes capables de voir au-delà de la forme, nous pouvons trouver là une passerelle de l’amour personnel à l’Amour universel. Teilhard de Chardin le disait clairement :

« C’est par ce que nous avons de plus personnel que nous touchons à l’Universel. »

Mais encore faut-il dépasser l’amour égotique dont Eckhart Tolle souligne justement qu’il est pris dans la dualité amour / haine pour toucher à l’Amour qui sous-tend l’amour et la haine. Cela nous ramène au fait que ce qui rend l’autre unique à nos yeux, c’est que nous projetons sur lui quelque chose de notre propre unicité : nous lui prêtons inconsciemment d’être la seule personne qui puisse nous mettre en contact avec le Divin en nous. Mais les difficultés en amour commencent quand l’autre déçoit la projection, c’est-à-dire se révèle différent de ce qui était attendu, espéré. L’autre devient haïssable de ne pas répondre au besoin qu’il semblait combler. En réalité, il nous offre alors une merveilleuse opportunité de différentier la projection de l’être humain, et de commencer à rapatrier la première. Il s’agit de voir alors clairement ce que l’autre représente pour nous : ce pourra être par exemple un partenaire spirituel ou un parent, un compagnon qui nous valide ou un antidote à la solitude existentielle, un miroir dans lequel nous interrogeons notre beauté ou un sauveur, etc… En le voyant et en assumant qu’il s’agit dès lors de devenir pour nous-mêmes ce vis-à-vis que nous cherchons chez l’autre, nous libérons ce dernier de l’obligation de répondre à nos attentes, et plus profondément encore, nous libérons l’amour de la dualité. Alors, il devient clair que jusque dans la haine, il y a de l’amour qui avait mal tourné, et nous revenons à l’unité de l’Amour. Mais pour cela, il faudra oser nous risquer à la vulnérabilité, c’est-à-dire à rencontrer le sentiment d’insuffisance dont parle Eckhart Tolle et que recouvre l’amour égotique. Il faudra expérimenter dans leur pleine mesure, et en conscience du cadeau qu’elles recèlent, la souffrance, l’insatisfaction et la colère qu’impliquent la rencontre de la réalité de l’autre au-delà des projections…

On pourrait dire, pour filer la métaphore implicite à la notion de projection, qu’on ne peut pas sortir de la salle de cinéma avant que le film ne soit fini. On ne peut pas sortir du rêve avant de s’éveiller. Quoi qu’on fasse, on est encore dans le film et l’on continue à rêver. Mais à la fin de la projection, quand la lumière de la Conscience s’allume, la véritable nature de l’histoire que nous venons de vivre apparait et nous sortons librement de la salle de cinéma. Il faut croire qu’il y a une valeur suprême, au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer et conceptualiser, dans ces jeux de l’amour. C’est peut-être la seule voie spirituelle qui soit entièrement naturelle, c’est-à-dire qui ne soit pas entravée par le projet mental d’une réalisation. Or de nombreux témoignages convergents laissent entendre que ce que l’âme vient chercher sur terre est simplement d’expérimenter toutes les formes de l’amour. Nous serions comme des abeilles venant de l’Éternité pour récolter le pollen de l’amour dans le temps. Ainsi, de nombreux récits d’expériences de mort imminente rapportent que la seule chose que nous emmenions de l’Autre Côté de la vie serait l’amour que nous avons vécu. Cela tombe bien car dans cette perspective, il n’est pas d’amour impossible : il n’est jamais impossible d’aimer. Au fond, le seul véritable risque serait de manquer à l’amour. Christian Bobin le dit fort bien :

« Ils craignent la mort plus que tout, sans voir qu'il y a une chose plus redoutable encore : une vie sans amour. »

Dès lors, la seule « faute » réelle serait de blesser l’amour. Ainsi, j’ai entendu récemment une expérience de mort imminente dans laquelle la personne, au moment de se remémorer son existence, s’est rappelée toutes les fois où elle a repoussé l’amour, et par exemple le mépris avec lequel à douze ans elle avait écarté un prétendant boutonneux qui l’invitait à danser. Cela était entièrement pardonné mais réclamait d’être rendu conscient au moment de partir. Comme le disait Christiane Singer, il semble donc qu’il faille :

« Ne jamais oublier d'aimer exagérément : c'est la seule bonne mesure. »

En conclusion, j’ajouterai simplement que l’éclairage le plus pertinent que j’ai trouvé pour ma part sur cette délicate question de l’amour vient du témoignage d’une chercheuse spirituelle engagée sur la voie de l’amour auprès d’un maître soufi. Le titre même de son livre est éloquent, il s’agit de L’abîme de feu de Irina Tweedie. Tout au long de ces pages, on voit comment l’amour qu’elle éprouve pour son enseignant sert à brûler les scories mentales et anéantit progressivement l’ego, consumé comme une bûche dans un foyer, jusqu’à ce qu’il ne reste que l’Amour. Il n’est pas besoin cependant de partir en Orient et de s’assoir aux pieds d’un maître pour rencontrer ce feu transformant car la rencontre amoureuse est finalement toujours un rendez-vous avec le/la Bien-Aimé(e) de l’âme, qui réclame que celle-ci se dénude entièrement tôt ou tard de toutes ses illusions. La vision romantique de l’amour voudrait ainsi nous faire croire que ce dernier conduit à la félicité éternelle des amants, mais en réalité, le travail de l’amour ne commence véritablement que quand son feu se met à brûler et nous oblige à nous éveiller de notre rêve. Cela implique d’accueillir tous les démons qui accompagnent l’amour – la jalousie, le manque, la douleur du rejet et de l’abandon, le désir lancinant, la culpabilité, etc… – comme faisant partie de son mystère et œuvrant à son initiation, et de les célébrer comme faisant partie de la merveille d’aimer. Dans la souffrance d’amour, on peut toujours se dire : je ne souffrirai pas tant si je n’aimais pas, mais il vaut encore mieux souffrir ainsi que ne pas aimer. C’est suivre avec grâce la loi de l’amour, dont Saint-Bernard de Clairvaux, éminent mystique, disait :

« Celui qui aime aime l'amour, et aimant l'amour, il forme un cercle si complet qu'il n'est pas de fin à l'amour. »

Alors, si donc nous regardons l’existence comme un grand jeu, plutôt qu’une affaire sérieuse dans laquelle il s’agirait de réussir ou de réaliser quelque chose, il apparaît clairement que le nom du jeu est Amour et qu’il n’y pas de perdant à celui-ci, à condition d’y jouer en pleine conscience.


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vendredi 10 juillet 2015

Paréidolie mon amie


Depuis quelques temps, ma méditation matinale est troublée par une femme qui me fait l’œil. Elle ressemble à une institutrice avec un chignon et des lunettes, par-dessus lesquelles elle me regarde avec un sourire. Il faut dire que je médite les yeux ouverts. Il est beaucoup plus difficile de rester concentré les yeux fermés car l’intériorisation est propice à la rêverie quand ce n’est pas à la somnolence. Et puis, en méditant les yeux ouverts, on s’entraine à méditer en toutes circonstances, dans une file d’attente ou dans l’autobus, à chaque fois qu’une immobilité mentale est possible. Mais alors, il faut composer avec les distorsions de notre perception : quand je médite en laissant mon regard se poser sur le plancher devant moi, il y a une tâche dans le bois qui, avec les jeux de lumière et d’ombre du moment, prend forme de cette femme qui semble s’amuser de mes efforts pour ne pas la regarder.

Qui ne s’est pas couché dans l’herbe pour observer les nuages dans le ciel et jouer à y trouver des formes éphémères ? Souvent, on y discerne un visage énigmatique pendant quelques secondes mais on y peut y voir aussi par exemple des chevaux galopant, un bateau fendant les flots, une vague... Elles ont un beau nom, ces formes : ce sont des paréidolies, du grec ancien para-, « à côté de », et eidôlon, diminutif d’eidos, « image, apparence, forme ». Une paréidolie est une illusion d’optique qui, dixit Wikipédia : « consiste à associer un stimulus visuel informe et ambigu à un élément clair et identifiable, souvent une forme humaine ou animale. » C’est une illusion très personnelle : chacun peut voir une chose différente dans un même nuage.

Il y a une grande part de projection dans ce phénomène. Il est à la base d’un test psychologique (Rorschach) très utilisé dans lequel le sujet est invité à dire ce qu’il voit dans des tâches d’encres. Dès lors, on peut l’utiliser aussi pour collecter et examiner des images intérieures : c’est un mécanisme cérébral de reconstruction de la réalité qui est à l’œuvre et qui nous introduit dans une irréalité, une sorte de rêve dans laquelle il y a aussi de la vie symbolique. Jung raconte comment, après avoir fait une première étude statistique pour valider l’astrologie qui lui avait donné un résultat étonnamment positif, il avait fait une seconde étude similaire qui lui avait donné un résultat contraire ; quand il a pris connaissance de ce résultat, il a observé que l’ombre qui tombait sur le mur à côté de lui dessinait un diable ricanant. Il a tout de suite compris que le diable riait de sa prétention à tenter de cerner un phénomène synchronistique avec la statistique.

Le danger de ce genre de pratiques consiste en voir des signes et des synchronicités partout : on n’arrête pas de recevoir des messages de l’Univers mais on ne les comprend pas. Dans ce cas, le mieux est sans doute de débrancher et de revenir aux messages de base de notre organisme : la faim, la soif, le sommeil… ainsi qu’aux messages que nous pouvons échanger avec notre entourage, dont on peut espérer qu’ils soient moins sibyllins. L’obsession dénote une crispation mentale, or l’attention aux synchronicités et aux images intérieures réclame d’abord de relaxer et de ne pas avoir d’attentes, de se laisser simplement emmener par ce qui se présente. Il s’agit de développer une forme de lucidité poétique de la profondeur symbolique de nos vies, dans laquelle la réalité est habillée de rêve. Il en va ainsi des paréidolies comme des synchronicités dont parle si bien Robert Moss :

« Suivre les synchronicités, ce n’est pas simplement accueillir des messages. Il s’agit plutôt de laisser s’épanouir la conscience poétique, cette conscience qui nous permet de goûter et de toucher à ce qui rime et résonne dans ce monde, et comment le-monde-derrière-le-monde se révèle en agitant doucement le voile de la réalité communément admise. »

Je suis retourné voir mon institutrice avec ces réflexions dans un coin de ma tête, et bien sûr, elle souriait. Mais en regardant mieux, j’ai vu qu’elle-même n’était qu’un élément d’un visage plus vaste, d’une veille femme qui semblait bien rire de moi

jeudi 25 juin 2015

Voile de lumière

Sculpture "voile de lumière" de Frederick Hart
Je rencontre régulièrement des personnes qui me disent qu’elles aimeraient bien venir dans le cercle de rêves mais que cela leur fait peur car elles ont le sentiment qu’en racontant un rêve, elles se déshabilleraient psychologiquement devant le groupe. Je leur réponds qu’elles ont raison : c’est exactement ce dont il s’agit. Lorsqu’on raconte un rêve, on se met à nu…

Cependant, je leur signale aussi qu’autant je respecte leur peur, autant cela me parait dommage qu’elles n’osent pas se risquer hors de leur zone de confort. Bien souvent, ces personnes sont en recherche d’un changement dans leur vie, or pour enclencher un mouvement intérieur, cela ne demande bien souvent que d’oser l’inconfort, de prendre un risque. Daniel Odier suggère ainsi que la peur est une porte, et qu’au fond, il s’agit toujours de voir, quand la peur est présente, si on peut repousser nos limites sans se faire violence. Et puis je leur explique qu’en fait, autant elles ont raison de penser qu’exposer un rêve, c’est se dévoiler dans sa nudité, autant elles se trompent quand elles croient qu’elles montrent cette nudité au groupe.

Pour illustrer ce dernier point, je leur raconte un rêve qu’a reçu une femme à la veille de se présenter et de raconter pour la première fois quelques-uns de ses rêves dans un cercle soufi. Il faut savoir que certaines écoles de la tradition soufi, en particulier les Naqshbandi[1], accordent une grande attention aux rêves qu’ils écoutent et interprètent en groupe. Ils intègrent fort bien la compréhension psychologique de Jung à une perspective spirituelle au centre de laquelle il y a la relation au Bien-Aimé de l’âme, qui s’incarne aussi dans la relation du disciple au maître spirituel. Voilà donc le rêve :

Je suis dans la salle où se tiennent les rencontres du cercle. Je monte sur une longue estrade comme pour un défilé de mode, sur laquelle je dois avancer, me présenter. Je réalise soudain que je suis nue et que mon corps semble baigner dans une lumière dorée, comme s’il était entouré d’un voile de lumière. Je ne suis pas rassurée et plus j’avance, plus mon appréhension grandit. Mais je me rends compte en entendant les commentaires des personnes qui m’observent en se tenant près de l’estrade qu’aucune ne me voit comme je suis : elles me voient habillée dans différentes étoffes et couleurs qui leur donnent à discuter. J’arrive au bout de l’estrade et je m’apprête à faire demi-tour quand mes yeux plongent dans ceux du maître, assise au fond de la salle, qui brillent intensément : elle me voit dans ma nudité. Elle sourit. Il y a tant d’amour dans son regard, je n’éprouve aucune peur…

Ce rêve ne réclame pas grand commentaire pour l’interpréter. C’est une variation intéressante sur le thème du conte d’Andersen Les habits neufs de l’empereur. Dans ce dernier, le monarque s’illusionne en croyant qu’il est revêtu d’un magnifique habit mais un enfant le voit tel qu’il est dans sa nudité. Ici c’est l’inverse : la rêveuse se sait nue mais personne ne le voit car les autres membres du groupe ne peuvent voir que leurs propres projections. C’est un fait psychologique bien connu : nous ne pouvons voir d’autrui que ce que nous avons rendu conscient en nous-mêmes. Cela nous porte à projeter notre propre psychologie sur autrui, à nous expliquer l’autre selon ce que nous croyons comprendre de nous-mêmes.

À chaque fois que nous définissons ou jugeons une autre personne – c’est un …, elle est … – au fond, c’est nous-mêmes que nous définissons et que nous jugeons ainsi : nous ne voyons pas vraiment autrui mais nous nous en faisons une image, à laquelle se mêle des parties de notre psyché auxquelles nous prêtons alors une objectivité. C’est vrai dans la vie quotidienne, et c’est un des principaux obstacles à une véritable communication ; il n’y a pas d’écoute de l’autre sans un pas de recul qui écarte les idées préconçues pour vraiment entendre ce que dit l’autre. C’est précisément ce que signifie étymologiquement le mot « respect » : prendre un pas de recul. Et c’est pourquoi nous ne pouvons rien offrir de plus précieux à autrui que notre simple présence en pleine conscience, c’est-à-dire une entière ouverture sans préjugé à ce qui est présent, à ce qui se dit, s’échange…

Cette difficulté à entendre ce qui est véritablement autre est encore plus grande quand il s’agit des matériaux inconscients que l’on rencontre dans les rêves. La projection est une fonction psychologique qui tend à masquer ce qu’il y a d’inconnu pour la recouvrir de ce que nous croyons connaître. Il n’y a rien de plus inconnu que l’inconscient, que ce soit le nôtre ou celui d’autrui ; une des pires erreurs que nous puissions commettre est de croire que ce qui est inconscient pour l’autre nous est clair – c’est alors que nous nous fourrons le doigt dans l’œil jusqu’au coude, et que nous oublions la poutre qui nous obstrue le regard. À l’inverse, les personnes qui ont quelque familiarité avec l’inconscient savent qu’elles ne peuvent entendre ce que dit l’autre qu’au travers de leurs propres projections, inévitables ; elles en tiennent compte et sont alors très attentives à la façon dont l’inconscient bouge en elles-mêmes quand elles écoutent autrui. Elles ne définissent jamais autrui ni parlent « sur l’autre » mais elles disent seulement, consciemment, ce que la rencontre avec l’autre réveille en elles.

C’est donc entendu : lorsque nous exposons un rêve, nous nous mettons à nu, mais cette nudité est protégée par un voile de lumière qui agit comme un écran sur lequel nos interlocuteurs projettent généralement ce qu’ils ne connaissent pas encore d’eux-mêmes. Quand quelqu’un vous donne un avis sur un rêve, cela parle le plus souvent plus de la personne qui vous donne l’avis que de votre rêve, mais il est possible sinon probable qu’il y ait des résonances dont vous pourrez tirer parti pour vous connaître vous-même. C’est un jeu de miroirs. C’est à ce jeu que nous nous livrons consciemment dans le cercle de rêves, où personne n’a la prétention de donner une interprétation objective, mais où nous jouons donc le jeu créatif des résonances autour d’un rêve pour dégager le sens qu’il voudra prendre dans cet espace, pour la personne qui a rêvé comme pour les autres participant(e)s au cercle.

Il reste cependant une énigme à éclaircir dans le rêve cité plus haut : qui est donc ce maître qui peut voir la nudité de la rêveuse ? Qu’est-ce qui la[2] différencie des autres participants et qui lui permet de n’être pas entravée par l’illusion ?

Le maître est une personne qui s’est débarrassée de toute identification à une image d’elle-même, et qui dès lors ne se laisse plus prendre au piège des images d’autrui qui se forment dans sa psyché. Elle sait que cette forme dans laquelle l’autre lui apparait n’est que temporaire, provisoire, et n’a rien à voir avec son essence, ce qu’est véritablement l’autre. Nous sommes tous nus dans le regard d’un « maître », et si le maître nous voit ainsi, c’est parce qu’elle va nue elle aussi dans son propre regard. L’empereur du conte tombait dans le piège de l’identification à son ego, mais un petit enfant, dont l’ego n’est encore pas formé, ne saurait se laisser abuser par cette illusion. Le maître est redevenu comme un petit enfant, et dans son regard, notre nudité est l’équivalent de la virginité spirituelle prêtée à Marie, la mère du Christ : une liberté totale à l’égard de toute forme, une nature immaculée, toujours créatrice et illimitée.

Je peux vous le dire car cela m’est arrivé d’être ainsi mis à nu dans le regard d’un maître. Je ne croyais pas que cela existait, un maître. Je n’y voyais qu’une projection du Soi, notre maître intérieur. Et puis j’en ai rencontré un et j’ai compris que c’est une personne qui vous donne permission d’être entièrement libre car vous reconnaissez votre propre liberté en elle – il n’y a alors plus de mots, plus rien à enseigner, et comme le dit la tradition, il n’y a alors soudain plus personne. De cette rencontre, j’ai gardé un petit poème jailli au bord d’une rivière un matin lumineux : « Le maître et l’élève étaient tous deux présents. Sans échanger une parole, ils ont disparu dans l’aube d’été. »

Le mot « maître » est mal choisi. Il dénote au mieux l’enseignement et le maître d’école, et au pire, la domination et la soumission. Or il n’y a d’enseignement que pour ceux qui croient encore qu’il y a quelque chose à apprendre, à réaliser… et derrière ce fantasme, l’idée subtile d’une supériorité et de quelque chose qu’on pourrait acquérir, s’approprier. Mais celui qui est allé au bout de cette idée sait qu’il n’y a rien là à trouver qu’une libération de cette illusion, et qu’au lieu d’enseignement, il y a partage de tous les trésors ramassés sur la route. Au travers de ce partage, il s’opère une simple re-connaissance, une remémoration de notre nature essentielle, de qui nous sommes vraiment si nous laissons tomber nos identifications fallacieuses.

Et qui sommes-nous donc ? C’est ce que le « maître » a découvert, au sens qu’il a retiré la couverte qui le cachait. Dans le regard du maître, il n’y a personne. Il ne voit que du vide – en aucun cas une forme qui aurait quelque substance propre, quelque qualité qui la définirait. Il voit un vide absolu, un espace vivant, vibrant… duquel jaillit, dans la pure spontanéité, toutes les couleurs de la vie, de l’esprit. Son amour a dissous la forme, s’est rendu jusqu’à l’essence, au noyau de l’être. Comment a-t-elle  fait ? Elle a commencé par contempler le vide en elle-même pour se reconnaitre dans cet espace. Elle s’est accueillie entièrement et avec un amour total dans sa vérité, c’est-à-dire dans sa nudité essentielle – dans la vie des corps comme des âmes, se déshabiller est le préalable à l’union. C’est ainsi qu’elle est entrée dans l’Amour qui unit tout et, dès lors, il n’est plus, bien sûr, de séparation ! Il n’est plus que de l’amour.

Soyons clairs : il n’y a pas de maître dans le cercle de rêves, et vous pouvez donc y venir en toute confiance dans le fait que personne n’entreverra votre nudité. Cependant, il importe que vous compreniez que le véritable obstacle n’est pas dans le regard des autres mais dans le vôtre. Un de mes enseignants préférés, Gordon Robertson, de Ho Rites de Passage, tournait cela joliment en expliquant : « Il y a un monstre en chacun de nous, et ce monstre, c’est l’image que nous avons de nous-mêmes, prompte à nous dévorer. Mais derrière ce monstre, il y a un super-monstre, et c’est l’image que nous imaginons que les autres ont de nous-mêmes. » C’est ce monstre que vous pouvez confronter, à mains nues et sans armure, dans le cercle de rêves, et toutes les fois où vous acceptez de vous mettre à nu dans votre propre regard.

Quel bénéfice en retirerez-vous ?

Aucun.

Cela ne se définit pas en perte et bénéfice.

Vous découvrirez peut-être simplement que, quoi que vous fassiez pour vous protéger de cette vulnérabilité, vous allez en réalité toujours nu(e) sous vos habits, et que finalement vous êtes libres, d’une liberté qui ne peut s’obtenir ni se perdre, mais dont on peut simplement prendre conscience. C’est à cette prise de conscience que vise le travail des rêves, et toutes les voies spirituelles qui reconduisent à notre véritable nature. Mencius, philosophe chinois du Vème siècle avant Jésus-Christ, disait déjà : « Celui qui va au bout de son cœur connaît sa nature d'être humain. Celui qui connait ainsi sa propre nature connaît le ciel. »


[1] Je recommande tout particulièrement le livre Catching the thread, de Llewelyn Vaughan-Lee, à qui voudrait explorer plus en profondeur comment l’approche jungienne des rêves rencontre le soufisme.
[2] Usant d’un procédé typique quand on parle des maîtres spirituels, j’userai ici de pronoms alternativement masculin et féminin car la Conscience n’est ni mâle ni femelle. En outre, il est bon de rappeler que, dans les traditions tantriques et soufis en particulier, il y a beaucoup de femmes reconnues comme étant des « maîtres ».

samedi 29 novembre 2014

Danser avec l'ombre


Beaucoup d’entre nous ont peur de leur ombre. C’est naturel, car l’ombre est vivante et bien souvent, il y a quelque chose qui grouille en elle et nous rappelle nos cauchemars d’enfant. Il est bien normal donc d’en avoir peur jusqu’à ce qu’on y regarde de plus près, qu’on y mette de la conscience et qu’on sorte, justement, d’une certaine enfance psychologique. Nombreux sont cependant ceux qui, en particulier dans les milieux dits « spirituels », s’arrangent pour prolonger cette enfance indéfiniment : ils vont dans la vie comme Peter Pan, qui avait perdu son ombre. Ils se voudraient transparents, ce qui n’est pas possible tant que nous sommes dans un corps matériel. Cela part d’un bon sentiment : il y a déjà tellement d’obscurité dans le monde que l’on peut volontiers croire que notre tâche est d’y amener notre pure lumière pour l’éclairer. Mais alors, tout ce qu’il y a d’ombre en nous est livrée à elle-même et se joue de nous en courant inconsciemment dans le monde. C’est ainsi que nous pavons l’enfer de bonnes intentions, et que les meilleurs sentiments engendrent des catastrophes qui nous affectent durement et rendent la vie difficile à notre entourage.

L’ombre a mauvaise presse. On ne la voit jamais que chez les autres, qui nous retournent un miroir dans lequel nous peinons à nous reconnaitre – le monde se porterait tellement mieux, n’est-ce pas, s’il était peuplé de gens qui pensent et qui agissent comme nous. Nous nous confortons dans l’idée qui veut qu’il y ait sur terre tellement de gens tout simplement « mauvais » que notre belle lumière est impuissante à changer le cours des choses, quand elle n’est pas victime de toute cette méchanceté. Il ne nous vient pas à l’esprit que ces autres auxquels nous attribuons tout le mal du monde se croient tout autant justifiés que nous à défendre et propager ce qui leur semble bon. Sortir de l’enfance psychologique, c’est arrêter de se raconter une belle histoire dans laquelle nous tiendrions le beau rôle de la lumière incomprise pour enfin prendre nos responsabilités, et donc particulièrement celle de notre ombre, de notre négativité et de tout ce qui n’est pas pleinement conscient en nous. Tant que nous entretenons la fiction d’un monde divisé entre les bonnes gens dont nous sommes et tous les autres qui n’ont rien compris, nous alimentons la fracture qui parcoure ce monde et nous accentuons la division en nous et autour de nous. Notre tâche n’est pas de nous ranger du côté des « forces du bien » pour les faire triompher du dragon du mal, ce qui est le leitmotiv trompeur qui prétend justifier toutes les guerres, mais de réconcilier en conscience les deux côtés. Il s’agit bien d’amener l’amour dans ce monde, mais non un amour désincarné et impuissant à se rencontrer lui-même – c’est l’ombre elle-même qu’il nous faut aimer, et l’aimant, c’est nous-mêmes et tous nos frères humains que nous aimons.

C’est sur ce point en particulier, et quelques autres qui lui sont liés, que la psychologie des profondeurs revêt une importance cruciale pour notre époque. Nous avons en effet accumulé assez de moyens de destruction pour que les questions que nous pose l’ombre nous renvoient collectivement à un enjeu désormais de vie et de mort. Jung, qui a le premier élaboré cette notion d’ombre – cependant bien connue sous d’autres noms dans d’innombrables traditions spirituelles – disait que l’éclatement ou non de la troisième guerre mondiale dépendrait du nombre de personnes qui prendraient en charge leur ombre plutôt que de la projeter sur les autres. Si nous voulons changer le monde, ou ne serait-ce que ne pas ajouter au chaos ambiant, il n’y a rien de plus urgent que de nous examiner nous-mêmes et de chercher à déceler dans quel recoin de nos vie se tapit notre ombre, pour comprendre ce qu’elle attend de nous et comment nous pouvons l’intégrer en conscience. À chaque fois par exemple que nous fustigeons nos dirigeants pour l’état du monde dans lequel nous vivons, nous dénions notre responsabilité essentielle et nous leur remettons le pouvoir en leur demandant de nous aider à entretenir notre fallacieuse bonne conscience.

Une erreur fréquente quand on commence à discuter de ces sujets tient au fait que nous faisons de l’ombre un concept alors qu’il s’agit d’une réalité vivante, qu’il n’est pas possible de dissocier de notre propre réalité. Il est toujours possible de manipuler un concept avec des pincettes intellectuelles, sans avoir l’air d’y toucher. Mais l’ombre participe de notre vie, et si nous tentons d’une façon ou d’une autre de la neutraliser intellectuellement ou spirituellement, de l’approcher en nous tenant « au-dessus de nos affaires », elle se rit de nous et nous envoie rouler au bas de l’escalier avec un croche-patte. On appellera cela un « dérapage » involontaire sans vouloir reconnaitre que c’est la vérité sous nos belles paroles qui perce alors. C’est pourquoi tant de nos maîtres spirituels qui se pavanent en robe blanche avec des airs de gentils grands-pères s’avèrent finalement d’affreux escrocs quand ce ne sont pas des abuseurs de jeunes filles en fleur. Cependant, avant de les condamner, il convient de se demander encore une fois quelle est notre responsabilité là-dedans, comment l’escroquerie peut prendre et pourquoi nous demandons à ces hommes d’incarner une perfection au-delà de leur humanité.

L’ombre est à tort assimilée à la seule négativité : il n’y aurait dans notre ombre que des pulsions primitives et asociales qu’il convient donc de contrôler sinon d’éradiquer. Or l’ombre, selon Jung, c’est simplement ce qui n’est pas vécu – tous les désirs, toutes les tendances naturelles et moins naturelles de notre psyché qui auraient pu et voulu participer à notre vie, mais n’en ont pas trouvé la possibilité. Il y a dans notre ombre non seulement tout ce que notre éducation nous a obligés à refouler pour nous socialiser de façon acceptable, mais aussi tout ce que nous avons dû écarter de notre existence quand nous avons posé des choix. Enfin, toutes les qualités que nous avons développées consciemment portent leur pesant d’ombre en contrepartie : nous nous sommes identifiés à certaines façons d’être, et nous ne pouvons le faire sans nous différencier de leurs contraires, qui demeurent donc en potentiel dans notre ombre. Bien souvent, notre ombre recèle non seulement tout ce que nous n’osons pas montrer de nous-mêmes, non seulement aux autres mais à nos propres yeux, parce que nous le trouvons inacceptable, impossible à aimer, mais aussi et surtout ce que nous avons de plus beau et de plus lumineux, mais qu’il serait dangereux d’exposer aux regards car ils pourraient le banaliser ou pire, s’en moquer. Là où il y a de l’ombre, il y a toujours un manque d’amour envers nous-mêmes.

Il est facile de traquer notre propre ombre dans la vie quotidienne. Il suffit d’être attentif aux jugements que nous portons automatiquement sur les personnes que nous croisons, et plus particulièrement à tout ce qui nous irrite chez les autres, tout ce avec quoi nous entretenons un conflit à forte charge émotionnelle. La principale caractéristique de l’ombre, c’est qu’étant un potentiel de vie qui n’est pas vécu, elle cherche par tous les moyens à participer à notre vie. Elle fait donc irruption dans notre existence à la première occasion, par exemple dans une impulsion irréfléchie ou un éclat émotionnel dans lequel nous disons ou faisons précisément ce qu’en aucun cas nous n’aurions voulu dire ou faire. Elle profite de nos moments de grande fatigue et de baisse de vigilance, et, par exemple, ridiculise volontiers les gens pris de boisson, que l’on dira alors « désinhibés ». Elle se niche aussi dans nos omissions et oublis, et elle surgit dans nos lapsus et nos actes manqués, dont nous nous excusons piteusement en disant justement que « cela nous a échappé » au lieu de l’assumer.

L’ombre adore se projeter sur tout ce qui nous entoure – dès que nous rencontrons un inconnu, nous avons tendance à lui prêter des traits familiers qui nous permettent de le classer dans telle ou telle catégorie. Pour cela, nous nous appuyons sur des mémoires qui fonctionnent en automatique par association : il suffit d’un détail permettant d’établir une similitude pour que nous transférions l’ensemble de la mémoire. Par exemple, j’ai longtemps assimilé tout homme portant une cravate à une figure d’autorité qui me ramenait à une révolte adolescente. Il a fallu que je porte moi-même la cravate dans des contextes professionnels pour réaliser combien cette projection était inadéquate. Il va sans dire que je me définissais moi-même comme étant anti-autoritaire, et que j’étais incapable de reconnaitre qu’il peut y avoir une justesse dans certaines formes d’autorité – bref, tous ces hommes autoritaires que je combattais comme Don Quichotte attaquant les moulins à vent ne faisaient que me refléter ma propre ombre autoritaire. La projection est un phénomène universel et proprement fascinant. Elle a pour première fonction de nous protéger de ce qui nous fait le plus peur en réalité, à savoir l’inconnu. Du point de vue de notre cerveau primitif orienté vers la survie, l’inconnu est certainement ce qu’il peut y avoir de plus menaçant car il ne peut prendre alors de position ferme ; il doit se maintenir en alerte vigilante. Il est bien plus facile de décider immédiatement que l’inconnu qui vient de pénétrer dans la pièce représente une menace et d’entrer dans une posture défensive. Nous bouchons donc les trous de notre perception avec ce que nous croyons déjà connaitre.

L’autre fonction de la projection est de nous présenter à l’extérieur ce que nous ne voyons pas à l’intérieur de nous-mêmes – c’est le seul moyen qu’a un contenu de la psyché qui veut devenir conscient d’entrer en contact avec nous : il se reflète dans ce qui nous entoure, et par là, se signale à notre attention. Ce qui est alors vraiment intéressant à observer, c’est le sentiment ou l’émotion qu’il suscite, car en fait, c’est ce sentiment ou cette émotion, lié à quelque chose qui vit en nous, qui cherche à parvenir à notre conscience au travers de la projection. Cette dernière est donc de la même nature que le rêve : c’est une forme d’irréalité qui nous envahit et prend force momentanée de réalité, comme un voile qui s’interpose entre nous et ce qui est, mais qui en s’interposant nous révèle qui nous sommes vraiment. Notre tâche pour grandir en conscience est de déceler et de retirer ces projections mais ce n’est pas facile du tout car le retrait des projections nous confronte à des vérités désagréables et nous oblige à vivre finalement dans un monde rempli d’inconnu.

Nous projetons aussi ce que nous avons de meilleur tant que cela n’est pas reconnu, intégré et assumé. C’est ainsi que les personnes que nous admirons sont en règle générale porteuse de notre « ombre positive ». Nos amis sont aussi de merveilleux porteurs d’ombre, soit que nous tolérons chez eux des faiblesses que nous jugerions très durement chez nous-mêmes, soit encore qu’ils présentent des traits de personnalité que nous n’avons pas développés consciemment mais que nous pouvons aimer en eux, à travers eux. Finalement, nous pouvons interroger tout mouvement émotionnel vers l’extérieur pour revenir à sa source : tant qu’il y a quelque chose pour susciter en nous une forme quelconque d’attachement, qu’il soit positif (amour, au sens restreint de « j’aime ça ») ou négatif (haine, mépris, etc), nous pouvons en déduire qu’il y a là quelque chose qui appelle notre attention. Ce n’est pas l’autre, en effet, qui déclenche en nous ce mouvement comme si nous étions un mécanisme qu’il viendrait actionner, mais c’est quelque chose en nous de bien vivant qui cherche à pénétrer notre conscience. Si nous sommes en conflit avec l’existence de cet autre, nous pouvons prendre la responsabilité du fait que le conflit est d’abord en nous, et si nous y sommes positivement attachés, nous devons savoir que c’est encore nous-mêmes que nous aimons par là. Dans les deux cas, c’est à un exercice d’amour pour nous-mêmes que nous sommes ainsi conviés, c’est-à-dire à nous rencontrer en pleine conscience.

L’ombre peuple nos rêves. En règle générale – mais dans ce domaine, nous n’avons que des règles du pouce qui n’ont rien de systématique –, les personnages oniriques du même sexe que le rêveur sont représentatifs d’aspects de son ombre. Encore une fois, il s’agit d’interroger les émotions et sentiments suscités par la présence de ces personnages pour mettre en évidence la nature de la relation. Il est intéressant d’observer comment certaines tendances vont se personnifier sous des traits connus, traduisant une certaine proximité de la conscience, ou au contraire prendre des visages inconnus, dénotant leur éloignement de la conscience. Une façon simple de procéder au décodage symbolique est de décrire en quelques mots les qualités et défauts que l’on prête à ce personnage, et d’évaluer leur pondération émotionnelle – qu’est-ce qui nous fait réagir ? On peut partir alors du principe – une autre règle du pouce – que tout ce qui apparait dans un rêve appartient à notre monde intérieur, fait partie de nous. L’ombre se manifeste aussi souvent dans les rêves sous forme d’un animal, dont il est intéressant d’observer s’il est relativement proche de nous comme le sont les mammifères, ou s’il nous est biologiquement éloigné comme le sont les serpents. Quand un animal survient dans nos rêves, il est vraisemblable que ce qu’il symbolise est encore proche de la pulsion instinctuelle, c’est-à-dire qu’il n’est pas encore humanisé et qu’il est impossible d’établir un dialogue direct avec lui. Enfin, les rêves de nettoyage, mais aussi d’agression et de confrontation évoquent souvent l’ombre.

Une difficulté de l’interprétation des rêves tient au fait que les frontières entre les archétypes ne sont pas définies au cordeau ; ils se contaminent et se mélangent. De plus, chaque archétype a ses propres polarités positives et négatives. Dans la psyché d’un homme qui, par exemple, ne reconnait pas son féminin intérieur (anima), il est fréquent que l’aspect négatif de ce féminin, légitimement enragée d’être niée depuis longtemps, ait partie liée avec l’ombre de cet homme. Celle-ci est généralement tout aussi enragée de n’être pas reconnue : si nous refusons de reconnaître notre ombre, elle prend en effet d’abord des aspects rebutants, hostiles et même menaçants pour notre santé, notre équilibre ou la conduite de nos affaires. Le refus obstiné de la voir et de l’extérioriser la relègue dans la clandestinité d’où elle se manifeste dans le désordre, en particulier sous la figure du saboteur de nos entreprises. L’anima négative et l’ombre forment alors un très beau couple soudé par le fait qu’ils sont ligués contre le conscient. L’anima apparait alors volontiers comme une séductrice démoniaque qui  fait tourner l’homme en bourrique ou le réduit à sa merci tandis que l’ombre lui fait les poches. Cette féminité intérieure étant non vécue, il est difficile, sinon impossible, de la distinguer de l’ombre proprement dite. Cette distinction ne sera possible que lorsque l’ombre commencera à être intégrée, car il ressort qu’il n’y a rien dans l’ombre qui ne puisse être conscient, alors que l’anima conservera toujours une part de mystère inassimilable par la conscience.

L’ombre est la gardienne du seuil du chemin intérieur, et on peut dire aussi qu’elle garde le trésor qui fait que ce chemin vaut d’être parcouru. Elle détient les clés de notre vitalité et de notre intégrité ainsi que de notre sentiment de plénitude. Il ne s’agit pas dans la rencontre avec l’ombre de tout lui céder et de devenir le contraire de ce que nous étions en renversant toutes nos valeurs. Il s’agit simplement de reconnaître son existence, et donc de commencer par ne pas cultiver une image faussée de nous-mêmes, et de négocier sa participation à notre vie. À quoi que ce soit que nous croyons et nous identifions, l’ombre donne du poids et de la profondeur en y intégrant son contraire. Elle regorge de ressources qui nous sont généralement insoupçonnées mais qui, si nous lui manifestons quelque ouverture, sauront se manifester en temps voulu. Dès que nous avons tendance à nous limiter en nous disant : « je n’ai pas cette capacité », il est bon de se tourner vers notre ombre en ajoutant : « mais alors, cette capacité est dans mon ombre, comment la faire intervenir positivement ? » Finalement, il s’avère ainsi que notre ombre est notre alliée, qui nous reconduit toujours à notre véritable nature, et notre meilleure amie, la seule qui ne nous lâchera jamais…

Il n’est pas rare de rencontrer le Diable en rêve, et cela devrait nous rappeler que Dieu Lui-même, du moins dans l’idée que nous nous en faisons, a une Ombre qui est un autre aspect de Lui-même. Des histoires comme celle de ce pauvre Job signalent comme les hommes ont souffert du travail que Dieu a du faire sur Lui-même pour rendre consciente son Ombre et s’humaniser. Plutôt que de projeter dans cette métaphysique notre propre division intérieure, il y a là une occasion de dépasser la dualité pour envisager ce que Maître Eckhart appelait la Déité au-delà du bien et du mal. Il ressort alors que les deux polarités ne sont pas séparées mais participent d’un même processus, tout comme les excréments peuvent servir à fertiliser un beau jardin. Ces considérations sur la non-dualité essentielle ne sont cependant d’aucune utilité si la conscience ne s’implique pas dans la tâche qui consiste en  intégrer en elle-même la lumière et l’ombre, le clair et l’obscur, le bien et le mal. Le plus mauvais usage que l’on puisse faire des philosophies non-dualistes consiste à s’en servir pour échapper au conflit intérieur avec notre ombre. L’on côtoie peut-être alors les anges avec Peter Pan, « mais Dieu préfère les hommes aux anges » nous rappelle Jung. Et surtout, on passe alors à côté de l’immense cadeau que nous fait l’ombre, dans lequel tient tout son enseignement, à savoir qu’il n’y a rien d’humain qui nous soit étranger. Il s’avère en effet, pour peu qu’on accepte de danser la vie avec l’ombre, que nous portons toute l’humanité en nous-mêmes, dans ce qu’elle a de meilleur et de pire, de plus grand et de plus petit. En chaque individu se trouve le potentiel de l’Homme Total pleinement conscient, pleinement aimant.