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vendredi 18 août 2017

Le secret de la joie

Il arrive que le ciel nous tombe sur la tête. Cela peut prendre différentes formes : une perte d’emploi, un accident, un diagnostic difficile, une rupture amoureuse, etc. Dans tous les cas, il arrive quelque chose que nous n’aurions jamais voulu vivre et qui bouscule tous nos plans conscients. Comme le dit magnifiquement Jorge Luis Borges : « le futur a une façon de tomber au milieu du vol »[1] sans lequel il ne serait pas le futur, imprévisible, parfois déroutant. Euripide le disait autrement :

« Les dieux nous créent bien des surprises : l'attendu ne s'accomplit pas, et à l'inattendu, un dieu ouvre la voie. »

Quoiqu’il en soit, nous recevons alors un avis d’expulsion de notre zone de confort qui nous jette dans une crise majeure, avec tout ce que le terme « crise » signifie de danger et d’opportunité conjoints. Symboliquement, on peut y voir souvent un rappel de la Chute originelle, c’est-à-dire une expulsion de l’état d’inconscience que nous prenions pour le paradis : nous avions l’impression que quelque chose – que ce soit un amour, la vie ou une position sociale par exemple – durerait toujours et voilà soudain que nous éprouvons son impermanence. Dans les rêves, ces épisodes se présentent justement volontiers dans des métaphores de chutes : on tombe plus ou moins de haut et l’on revient à une certaine réalité symbolisée par le sol qui nous reçoit. Le mythe de la Chute, dans lequel Adam et Ève ont perdu accès au jardin d’Éden, est un des mythes les plus explicites du processus de croissance de la conscience sous l’impulsion de l’agent de transformation subtile que symbolise le serpent, qui dans sa mue nous rappelle que rien n’est éternel. Mais cette croissance, à partir d’un certain point que l’on peut caractériser comme le point d’entrée du processus d’individuation, requiert non seulement notre acquiescement mais aussi notre participation consciente.

Dans la crise, nous passons beaucoup de temps et nous gaspillons beaucoup d’énergie à résister à ce qui est, à le refuser et à vouloir que les choses soient autrement, ou tournent de la façon que nous voudrions. Il suffit d’observer nos pensées dans ces moments pour voir que nous tenons d’incessants dialogues avec nous-mêmes, avec les personnes concernées ou avec Dieu pour faire valoir notre point de vue. Ces pensées, au travers desquelles nous luttons désespérément avec la réalité, induisent une véritable cacophonie dans notre mental sous laquelle il est bien difficile d’entendre le silence profond qui s’est fait à l’annonce de l’événement bouleversant. Nous sommes rarement en contact avec le réel dans ces moments : nous titubons maladroitement dans un rêve qui voudrait que les choses soient autrement que comme elles sont. Car nous croyons savoir comment les choses devraient aller, et nous souffrons qu’il n’en aille pas ainsi. Or la plus grande partie de notre souffrance vient justement de notre refus du réel. Refus qui crée une tension insupportable au sein de ce réel.

À chaque fois que survient une de ces crises, nous avons l’opportunité d’examiner de plus près la nature de la souffrance et son rôle dans notre économie psychique. Il s’avère, comme le soulignent les quatre nobles vérités du Bouddha, que nous pouvons en prendre la responsabilité dans une grande mesure, et qu’il y a une voie qui mène sinon hors de la souffrance, du moins à une relation consciente à celle-ci. Il y a en effet deux ordres de souffrance à considérer dans ces temps de bouleversement : d’une part, nous rencontrons la douleur, qui tient de la réaction organique à un événement ou une situation, qui est utile en terme d’information. Par exemple, les nerfs de la main posée sur une plaque brûlante causent cette douleur qui nous incite à la retirer immédiatement. C’est une pathologie grave que de ne ressentir aucune douleur. Et puis il y la souffrance mentale, qui est la douleur inutile que crée le mental en refusant la réalité. Quand on examine celle-ci, on peut constater qu’elle est faite de nos attachements à des choses qui sont nécessairement transitoires, en changement…

Ce serait le moment, nous dit-on volontiers, de lâcher-prise. Oui, certainement, mais il est très rare que ce conseil bien intentionné puisse aider qui que ce soit car le lâcher-prise n’est en fait pas volontaire. Il n’y a aucun moyen de forcer le détachement. Demandez à un naufragé de lâcher ce qui lui semble être sa planche de salut, fut-ce un espoir avarié... et il aura l’impression de se noyer. C’est en effet peut-être, vu de l’extérieur, la voie la plus courte vers le salut mais à moins qu’il n’accepte de mourir à tout espoir, même celui d’aller mieux, nul ne se noiera volontairement. Au pire, nous confondrons détachement et refoulement en nous faisant violence et nous en paierons tôt ou tard un prix décuplé. C’est le danger que véhiculent certaines formes de spiritualité qui prônent le détachement à tous prix. Eckhart Tollë propose une belle formule en ce qui concerne le lâcher-prise :

« Avec le lâcher-prise, vous avez toujours deux chances. Soit vous arrivez à lâcher prise, soit vous pouvez toujours lâcher prise sur le fait que vous n’arrivez pas à lâcher prise. »

En effet, les choses ne sont pas tout à fait aussi simples que le laisse supposer la distinction entre douleur organique et souffrance mentale car nous n’avons aucune maîtrise des mécanismes de la souffrance affective et des pensées qui génèrent de la souffrance. En fait, on peut voir dans cette dichotomie entre douleur et souffrance un autre avatar du dualisme cartésien qui veut séparer à toute force corps et esprit, comme s’il s’agissait de deux monde distincts. Or la neurologie rejoint la compréhension bien plus fine de ce que le bouddhisme appelle le corps-esprit (body-mind) en mettant en évidence l’unité qui prévaut dans la psyché tout à la fois organique, mentale et même spirituelle en même temps que corporelle. À un certain niveau, nous pouvons vérifier que nous sommes Conscience entièrement libre et illimitée dans l’Éternité. Mais, faisant partie de cette Éternité, nous nous inscrivons aussi dans l’espace-temps au travers d’un corps, et celui-ci est câblé avec un cerveau ancestral qui ne peut éviter de ressentir de l’insécurité quand nous sommes expulsés de notre zone de confort, ou par exemple, de la jalousie, un sentiment d’abandon ou quelque autre détresse affective quand nous sommes coupés de notre source d’amour.

Il n’y a pas de véritable dichotomie là car Conscience accueille dans sa paix toutes les émotions, un peu comme l’océan contient toutes les vagues. C’est l’espace où se déploie la Compassion, qui signifie « souffrir avec », ce qui inclut « aimer avec », « avoir peur avec », etc. Il y a une indication très importante dans la mise en évidence de ce « avec » : la conscience peut se différentier de toutes les pensées, toutes les émotions qui la traversent. Elle n’est pas ces pensées, ces émotions. Elle peut s’en dés-identifier, mais non les supprimer.

Une erreur commune en matière de spiritualité, en particulier quand il est question de non-dualité, est l’idée qu’à force de méditer, nous pourrions parvenir à un état transcendant où il n’y aurait plus aucune douleur, plus aucune peur. En réalité, il y a un dualisme et une négativité subtile qui s’insinuent dans une telle ambition de transcendance dès lors qu’elle veut nier l’existence de la douleur, le fait qu’elle fait partie intégrante de la vie au même titre que la joie. En fait, il y a bien une façon de parvenir à une telle transcendance qui consiste en ne plus manger ni boire pendant suffisamment longtemps pour atteindre la paix du cimetière, mais tant que nous serons vivants, nous éprouverons toutes les couleurs de la vie. Les textes sont clairs : le nirvana n’est pas hors du monde mais bien au contraire au cœur de celui-ci. Le samsara est le nirvana, et réciproquement. Ce que nous pouvons changer, c’est la nature de notre relation consciente à la douleur et aux émotions. Ainsi la démarche spirituelle est-elle souvent supposée nous permettre de triompher de l’animal en nous, d’en finir avec ses désirs, ses attachements et ses besoins, ses souffrances. Mais comme me l’a rappelé une amie alors que nous discutions de ces sujets, « éprouver pleinement sa nature, c’est spiritualiser l’animal ». C’est le rendre conscient, le conjoindre avec l’ange en nous et dépasser la dualité. C’est réaliser le miracle de l’Incarnation et éprouver la réalité de notre humanité. Jung l’expliquait ainsi :

« Si l’on peut rester au milieu, reconnaître que l’on est humain, communiquer aussi bien avec dieu et l’animal de dieu, alors on ira bien. »

On a procédé à une expérience avec des moines entourant le Dalaï-Lama et justifiant tous d’au moins 10000 heures de méditation. On les a mis dans des conditions suscitant des réactions de colère ou de peur et on a observé leur électroencéphalogramme. On a pu alors observer que, comme nous, ils éprouvent de fortes réactions émotionnelles de l’ordre du réflexe quand survient une situation. Mais la différence majeure avec la plupart d’entre nous, c’est qu’au lieu d’être pris dans l’émotion pendant de longues minutes sinon des heures, les moines revenaient très rapidement à eux-mêmes, c’est-à-dire qu’au lieu d’être submergés par l’émotion, ils étaient capables de s’en distancier immédiatement et de l’observer. Plutôt que de réagir emportés par l’émotion, dont il convient de rappeler qu’il s’agit d’un mouvement d’énergie psychique, ils étaient capables de contenir ce mouvement, et dès lors d’agir consciemment en réponse à la situation. Les méditants avancés nous montrent ainsi quelle est la nature du détachement que nous pouvons rechercher en toutes circonstances, et démontrent ainsi qu’il est possible de passer de la réaction émotionnelle à la création de conscience.

On ne peut pas forcer le détachement d’un objet qui suscite un mouvement émotionnel dans la psyché. Au pire, on parviendra à refouler le mouvement émotionnel, c’est-à-dire à le renvoyer dans l’inconscient au risque qu’il ressurgisse de façon inopinée et encore plus violente à la première occasion. On rate alors une magnifique occasion de travail en conscience. Car si on ne peut pas forcer le détachement, on peut faire du degré de détachement qui s’installe en nous un indicateur des progrès du travail intérieur. En effet, on peut partir de l’hypothèse pratique qui veut que dans tout attachement émotionnel, il y a une projection, c’est-à-dire un élément échappant à notre conscience qui trouve le moyen de se manifester à celle-ci. L’émotion est d’autant plus intense que cet élément est chargé d’énergie psychique, et le refouler ne fait que renforcer cette charge énergétique. En outre, on sait que si cet élément nous apparaît comme « négatif », il y a de fortes chances qu’il nous reflète par-là notre propre négativité à son endroit. Alors, que pouvons-nous faire pour faciliter le retrait de la projection et le détachement ? Il n’y aucune autre voie que de scruter l’objet de l’attachement et de ressentir pleinement les émotions liées sans nous y identifier, en les contenant de façon que le mouvement émotionnel nous amène naturellement où il veut nous amener. En laissant l’énergie psychique couler en conscience sans nous emporter, nous laissons la psyché surmonter elle-même la difficulté…

Revenons à cette résistance que nous rencontrons inévitablement dans la crise, sans laquelle ce ne serait justement pas une crise : c’est parce que nous refusons le réel que nous souffrons, et nous ne pouvons pas faire autrement que de refuser, et de souffrir. Avec un peu de lucidité, qui consiste simplement en introduire un peu de lumière de la conscience dans la mêlée, nous constatons bien vite que nous nous accrochons à ce qui fait le plus mal avec des pensées du genre « ce n’est pas possible », « il ne peut pas me faire ça », « c’est un malentendu. », etc. Nous nous torturons avec l’espoir, cette « peur qui a mal tourné » selon les mots de Daniel Odier. Mais dès lors où nous voyons la résistance et l’attachement, nous n’y sommes plus entièrement identifiés – la conscience commence à prendre une distance avec les émotions. Nous pouvons commencer à observer les pensées, à faire l’inventaire de celles qui nous causent de la souffrance. Nous pouvons les rendre de plus en plus conscientes, c’est-à-dire nous y identifier de moins en moins : ce ne sont pas « nos » pensées, ce sont les sous-produits de mécanismes affectifs et mentaux qui ont été mis en place par les circonstances. En en devenant simplement conscients, nous permettons à Conscience de sortir de la vision rétrécie de la réalité que ces pensées génèrent.

Il ne sert à rien de résister à la résistance, de vouloir s’en débarrasser en forçant encore une fois le détachement. Au contraire, nous pouvons envisager que la résistance est d’abord un mouvement de protection, et qu’il nous faut voir ce qui a besoin d’être protégé consciemment pour ne plus être obligé de résister inconsciemment. Il s’agit de pratiquer une sorte d’aïkido émotionnel, c’est-à-dire d’aller avec l’énergie de l’émotion pour rendre conscientes les images qu’elles contient. Jung nous a donné dans ce sens une indication très précieuse tirée de ses années de confrontation avec l’inconscient quand il dit :

« Dans la mesure où je parvenais à traduire les émotions qui m’agitaient, c’est-à-dire à trouver les images qui se cachaient dans les émotions, la paix intérieure s’installait. »

Le point surprenant pour beaucoup d’entre nous, c’est qu’au-delà des émotions et des pensées, il y ait des images psychiques. « La psyché est images », disait Jung, et c’est le fondement de tout un travail avec les images intérieures dont j’ai déjà parlé ailleurs[2]. Neurologiquement parlant, ces images sont le produit de notre cerveau droit et elles sont antérieures à toutes les formulation du langage caractérisant la pensée du cerveau gauche. Et ce sont au travers des images que nous appréhendons le réel. Quand ces images sont erronées, c’est-à-dire inadéquates à la réalité, on peut parler d’un rêve qui commence dans la crise à se dissiper. C’est à partir de ce point de dissociation entre l’image et le réel qu’on peut parler vraiment de projection, et que celle-ci commence à se retirer, ce qui est toujours un processus douloureux : les rêves meurent dans la souffrance. Ainsi, ce n’est pas la perte de l’emploi qui nous fait souffrir mais celle de l’image que nous avions de nous-mêmes dans cet emploi, ou de la sécurité qu’il était censé nous apporter. Ce n’est pas le départ d’une amoureuse qui nous torture mais le fait que nous découvrons qu’elle n’est pas à l’image que nous nous en étions faite, et qu’elle n’alimente plus le rêve commun de la relation et nous invite à tuer notre rêve.

Nous avons là, dans cette omniprésence des images psychiques, la meilleure justification qui soit au travail des rêves et une indication sur comment, au-delà de la dimension thérapeutique, ce travail a une dimension méditative qui vise à éveiller Conscience. Le bon usage du rêve, en effet, consiste en le rendre conscient. Tant que nous entretenons un rêve, une illusion tissée de projections, nous nous exposons à la possibilité de voir la bulle illusoire éclater et nous laisser tout déconfits. Quand les éveillés comme Osho déclarent qu’ils ne rêvent pas, ils font allusion au fait qu’ils n’entretiennent plus aucune projection, et que dès lors, il n’y a pas d’image intérieure pour les travailler. À chaque crise que nous rencontrons, nous sommes conviés à nous éveiller, c’est-à-dire au moins à nous réveiller d’un rêve, à le rendre entièrement conscient pur accéder à la réalité qu’il nous voilait et nous révélait tout à la fois. Et il faut bien dire que, si ce travail de conscience est mené à son terme, il y a un précieux cadeau dans toutes les crises que nous rencontrons. Tout se passe comme si ce cadeau était livré par des dragons et les émotions difficiles que nous rencontrons en était l’emballage…

Il ne s’agit pas de glorifier la souffrance. L’idéal est de s’en passer mais la vie n’est pas idéale. Jung pose que la conscience grandit dans le feu des émotions : « sans émotions, il est impossible de transformer les ténèbres en lumière et l’apathie en mouvement ». Il semble, en repartant de la première noble vérité du Bouddha sur l’inévitabilité de la souffrance, que nous ayons le choix entre celle-ci et la conscience, que toute souffrance mentale traduisent un défaut de conscience. Comme dit Eckhart Tollë :

« La souffrance est utile jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’elle est inutile ».


Cependant, une enquête minutieuse montre qu’au cœur des circonstances les plus difficiles que nous puissions rencontrer se cache un secret. C’est que nous pourrions appeler « le secret de la Joie » qui ne connait pas de contraire car elle est libre des circonstances, de l’extérieur. C’est aussi le secret de la Liberté car rien ne saurait nous l’enlever. Mais alors, comment dégager ce diamant de sa gangue de boue noire ?

Au travers de mon expérience, tant personnelle que dans l’accompagnement de toutes sortes de crises, et de mes études approfondies du sujet tant sous l’angle de la psychologie des profondeurs que celui de ce qu’on peut appeler la psychologie sacrée, j’en suis venu à distinguer quatre étapes qui permettent de traverser toutes les crises.

La première consiste en nous accepter exactement tels que nous sommes dans notre souffrance et nos réactions émotionnelles sans chercher de consolation. Il s’agit de rester en contact avec le réel, de l’empoigner et de le regarder en face, dans le blanc des yeux. Ce ne sont pas tant les circonstances extérieures ou le comportement d’autrui qu’il s’agit alors de scruter que nos mouvements intérieures, nos pensées, nos émotions et nos rêves. Il s’agit de ne pas fuir. Nous avons mis, disent volontiers les Orientaux, la tête dans la gueule du tigre : il n’est plus possible de la retirer. Il s’agit dans ces moments de s’abstenir de tous les intoxicants qui pourraient modifier artificiellement notre humeur, d’éviter les distractions, les dérivatif et les amis bien intentionnés qui veulent nous empêcher de vivre notre deuil. Nous devons rester centrés sur ce qui est là, entièrement et aussi consciemment que possible, et en observer tous les mouvements en nous. Le mot d’ordre dans cette phase est : rester en prise avec le réel.

L’ingrédient clé à cette étape, et en fait dans toutes les étapes du processus, est la compassion envers nous-mêmes. Nous pouvons bénéficier de l’accompagnement d’un thérapeute, de la présence d’amis compatissants, mais il s’agit d’abord de nous donner de la compassion, de nous recevoir dans la souffrance que nous vivons. La compassion des autres, si elle a quelque valeur, nous reconduit à notre propre compassion envers nous-mêmes, dans laquelle nous devons être la bonne mère et le bon père qui peuvent nous bercer et nous écouter. Cette compassion implique d’être capable de faire des exceptions conscientes à la règle qui consiste en rester en prise avec la réalité. On peut s’octroyer une bonne nuit de sommeil grâce à une pilule, se changer les idées en regardant un bon film ou en buvant un verre avec des amis, ou même accepter de prendre des antidépresseurs pendant quelques temps si on se rend compte qu’on est enlisé dans la souffrance. C’est la qualité de conscience de ce qu’on est alors en train de faire, et en particulier l’amour qu’on se donne dans ces moments, qui sont déterminants et non la rigidité héroïque dans laquelle on se ferait encore violence.

Il s’agit simplement de rester aussi conscient que possible, même dans ces pas de côté, de ce qui se passe en nous. Et autant que possible, il s’agit d’ancrer cette conscience dans le corps, c’est-à-dire d’être conscients non seulement des pensées et des émotions, mais des sensations dans notre corps. Dans ces moments de crise, nous avons généralement une surcharge d’énergie dans la tête et dans le cœur, et la pratique d’exercices physiques, du yoga ou du Chi-Kung, et surtout donc la simple attention au corps, offrent une prise de terre à cette énergie en surplus qui peut dès lors s’écouler et circuler.

La seconde de ces étapes consiste en prendre la responsabilité de ce qui arrive. Cela ne sert à rien d’entretenir le conflit en reprochant à autrui de nous donner à vivre cette réalité. Au contraire, le reproche et la colère ne font que cristalliser la résistance au réel dans une attitude de refus. En outre, nous remettons par-là le pouvoir sur nos vies à autrui. Le premier pas pour nous réapproprier ce pouvoir consiste en examiner comment nous avons contribué à créer cette situation qui nous fait tant souffrir, quelle inconscience nous avons entretenue pour en arriver là. Dans tous nos reproches et nos « il ou elle n’aurait pas dû faire / dire cela…», et dans toutes les explications que nous nous donnons du comportement d’autrui, nous avons l’opportunité de rapatrier notre ombre projetée sur l’autre. Car dans le fond, tant que la personne concernée n’a pas procédé à un examen de conscience approfondi et ne nous a pas fait part du résultat de son investigation, nous ne savons pas de quoi il retourne. Nous supposons et dans ces suppositions, nous projetons. La Communication Non Violente met en évidence que nous, êtres humains, avons tous les mêmes besoins de base, et que si nous prenons le temps d’examiner suffisamment longtemps et consciemment une situation, il en ressortira que les autres agissent à partir de besoins que nous pouvons comprendre et qui pourraient être les nôtres dans les mêmes circonstances que celles qu’ils ont rencontré.

Un indicateur important dans cette étape est la continuité de l’amour dans notre vie : si nous continuons à aimer les personnes concernées comme avant les événements, c’est que nous sommes dégagés des projections et que nous faisons notre travail de responsabilisation. Il est souvent utile de procéder à une démarche de pardon à ce point mais le point clé est l’amour : le pardon est quelque chose que l’on peut essayer de donner volontairement, mais c’est la réalité de l’amour qui dit si ce pardon est effectif. Dans le contexte d’une rupture amoureuse, par exemple : si l’on maudit celui ou celle qu’on a aimé, c’est nous-mêmes que nous maudissons finalement en tuant l’amour qu’il y avait entre nous. La violence des affects que nous ressentons dans cette rupture est à la hauteur de ce que la relation nous a donné, et nous pouvons l’honorer en le reconnaissant. Quand c’est la santé qui est en jeu, notre amour de la vie ressort. Dans le cas d’une perte d’emploi, nous pouvons encore nous demander ce que nous aimions tant dans ce travail. Le sentiment de perte est l’occasion de la prise de conscience de la valeur de quelque chose, et par-là de la projection de quelque chose qui suscite notre amour. Le retrait de la projection n’implique pas d’en finir avec l’amour, au contraire : celui-ci devient plus conscient et indépendant de son objet. Les illusions se dissipent et les projections se retirent mais ce qui demeure, si le travail de conscience a été accompli, c'est l'amour et la gratitude pour ce qui a été vécu.

Prendre la responsabilité de ce qui arrive, c’est aussi accepter l’idée que l’inconscient n’est pas seulement intérieur mais qu’il a une réalité extérieure aussi. « Ce que nous n’assumons pas nous revient comme destin » dit Jung, c’est-à-dire que ce que nous évitons de rencontrer à l’intérieur de nous-mêmes a la fâcheuse tendance à se matérialiser dans nos vies. Au fond, c’est notre conception de l’existence et finalement de Dieu que nous sommes mis au défi d’examiner par les circonstances car, en tant que réalité psychologique, « Dieu est dans ce à quoi nous ne pouvons rien » (Jung). Il n’est aucune question de théologie dans un tel énoncé car « Dieu » est alors simplement un nom de code pour ce qui nous dépasse et qui cependant a une influence directe sur notre vie, sans que rien ne soit présupposé quant à la nature de ce Dieu, ce qu’il mange en hiver, etc. Mais dans une perspective non-dualiste, nous pouvons dire aussi que Dieu est un terme désignant cet inconscient extérieur qui est à la fois tout Autre que notre conscient, et dont celui-ci ne peut cependant pas se séparer. Prendre la responsabilité de ce qui arrive, c’est alors accepter simplement ce qui est comme nous échappant, relevant de plus grand que nous, et chercher quelle réponse créative nous pouvons lui donner.

La troisième étape dans ce processus, c’est Yvan Amar qui me l’a enseigné au travers de son livre L’effort et la grâce[3] dont j’ai déjà parlé. Il s’agit de devenir disciple de ce qui arrive. Nous avons toujours le choix de nous considérer comme victimes des circonstances ou d’en devenir les disciples, c’est-à-dire de chercher ce qu’elles peuvent nous apprendre. Nous ouvrons ainsi la voie à la croissance en conscience au travers des circonstances. Les anciens alchimistes figuraient cette étape par l’évaporation de l’eau des émotions permettant de cristalliser le sel, symbole de ce qui demeurera au-delà des circonstances momentanées. Le sel est relié à l’amertume qui va avec la perte de nos illusions, mais si nous savons ne pas nous enfermer dans cette amertume, le sel symbolise la sagesse qui ressort de toutes nos expériences, fussent-elles les plus difficiles. Christian Bobin, dont la poésie a été alimentée par un drame terrible, nous parle fort bien de la sagesse :

« La sagesse, contrairement à ce qu'on raconte, ne vient pas avec l'âge. Sage, ce n'est pas une question de temps, c'est une question de cœur et le cœur n'est pas dans le temps. »

Dans la crise, cette sagesse consiste en ne pas perdre confiance et en évitant de fermer nos cœurs. La clé de cette étape est de garder la foi et le cœur ouvert en allant avec l’idée que tout ce qui arrive porte un sens qui deviendra clair en temps voulu.

La dernière étape de ce processus est ce que j’appelle le secret de la Joie en tant que tel. Il est connu de tous temps et il a été formulé d’innombrables façons dans les différentes traditions spirituelles. Pour ma part, il m’a sauté aux yeux au moment opportun, d’une façon tout à fait synchronistique alors que je traversais une violente crise émotionnelle et que j’acceptais de me faire disciple des circonstances : je suis alors tombé sur une citation de Douglas Harding qui m’a alors éclairé de façon surprenante, me donnant enfin une prise intérieure sur les événements. Voilà la citation :

« Si nous avons la grâce de pouvoir dire OUI aux circonstances et de vouloir activement (plutôt qu’accepter passivement) tout ce qui arrive, alors jaillit cette Joie subtile et durable que la tradition orientale nomme Ananda. Totale perte-de-soi est totale accomplissement de soi. »

La clé ici est de vouloir activement ce qui arrive plutôt que de subir les circonstances et de s’y résigner, de les accepter bien malgré soi. Ce « soi » qui s’oppose à ce qui est disparait et dans cette perte de soi, il y a un accomplissement qui tient à l’unité retrouvée avec le réel. Dans la tradition religieuse, on parlait de « faire la volonté de Dieu ». À nouveau, il ne s’agit pas d’entrer dans un débat théologique mais de simplement considérer « Dieu » comme un nom de code pour la totalité de ce qui nous échappe, dont les circonstances contraires à notre vouloir font partie. Psychologiquement parlant, il s’agit simplement de s’accorder entièrement et volontairement à ce qui est, ce qui est encore le mieux que nous puissions faire puisque même si nous voulons autre chose, cela ne change pas ce qui est. C’est une amplification à l’échelle de toute l’existence de l’exercice bien connu de renforcement psychologique qui consiste en vouloir qu’il pleuve quand il pleut, qu’il neige quand il neige. Taper du pied en exigeant qu’il pleuve au milieu d’un orage procure un profond sentiment d’unité avec les choses et libère une énergie qui a tendance à se perdre dans la discussion permanente du réel. Cette étape résume et conclut les étapes précédentes en un seul mouvement qui tient du OUI entier à ce qui est.

Vouloir ce qui arrive nous reconduit à la joie subtile de l’unité intérieure, et c’est une joie durable car rien d’extérieur ne saurait l’entamer. À condition toutefois de trouver la grâce de dire « oui » aux circonstances de notre vie, c’est-à-dire finalement de nous réconcilier avec elles. C’est pour parvenir à ce « oui » qu’il nous faut passer par les étapes précédentes, mais quand il survient, il y a là comme un éclair de reconnaissance. Il réclame en effet d’être entièrement en prise avec le réel et nous accepter intégralement dans tout ce que nous ressentons, incluant la souffrance et la résistance aux circonstances, de prendre activement la responsabilité de ce qui arrive en le voulant, d’avoir une foi entière dans le fait que cela est bon pour nous et pour toutes les personnes concernées, et finalement d’accepter entièrement l’enseignement que nous portent les événements. Comme l’écrit encore magnifiquement Bobin :

« Il n'y a rien à trouver dans cette vie que le "oui" qui définitivement l'enflamme. »


Bien sûr, ce n’est pas un processus linéaire accompli une fois pour toute mais plutôt un deuil à vivre qui s’approfondit jour après jour en repassant régulièrement par chacune des étapes, c’est-à-dire en rencontrant régulièrement la résistance au réel. Le « oui », quand il survient, est une grâce qu’on ne peut pas forcer : il signale le détachement. Qui dit « deuil » dit « perte », et c’est en examinant ce qui semble avoir été perdu qu’on peut au mieux déceler les projections, car finalement la réalité est parfaite : il n’y a ni manque, ni perte, réels dans la perspective de la totalité, du Soi. On peut voir dans ce processus les contractions d’un accouchement, car avec toute crise, il y a une opportunité pour l’apparition de quelque chose de nouveau. C’est le chemin des flammes[4], qui nous passe au feu transformant et dont ressort l’or de la conscience. Pour ma part, cela m’a amené à aller dans ma propre vie avec un petit mantra que je vous offre, et qu’il est donc bon de répéter en toutes circonstances en faisant le travail de conscience auquel elles nous invitent :

Oui.
Je le veux.
C’est ainsi,
Merci.

vendredi 7 juillet 2017

Du bon usage du désespoir


Si vous avez de la chance, à un certain moment dans votre vie, vous arriverez à un cul-de-sac complet.
Peter Kingsley [1]


Il arrive que nous désespérions, c’est inévitable. Il n’y a que les imbéciles qui ne désespèrent jamais car ils sont tellement pétris de certitudes que la réalité ne les touche pas. Dans ces moments, nous croyons volontiers que nous sommes plus éloignés que jamais de ce que qui peut donner sens et valeur à l’existence, c’est-à-dire cette denrée rare que l’on appelle sagesse. Pourtant, nous sommes rarement plus proches de la vérité que dans l’absence de tout espoir, qui est aussi l’absence de toute illusion. Mais le désespoir recèle des pièges, parmi lesquels la tentation de le fuir en s’ôtant la vie, et, non le moindre, celle de le nier en repeignant la réalité en rose avec de la pensée positive. Or cette peinture là s’écaille rapidement et s’avère sévèrement toxique : le désespoir est refoulé dans l’inconscient et se vengera tôt ou tard, cruellement. Il vaut mieux considérer avec Camus dans le mythe de Sisyphe que le suicide est la question fondamentale de la philosophie et regarder celle-ci en face, car au moins permet-elle la décision libre de l’âme de vivre, de s’engager dans la vie quoi qu’il en coûte, sans attente ni espoir.

Quand un de nos amis désespère, on a tôt fait d’essayer de colmater la brèche à coups de pensées positives : tout est parfait derrière les apparences, cela ira mieux demain, etc. Ce n’est pas faux d’ailleurs, mais ce n’est pas vrai non plus. Comme le soulignait Osho, une demi-vérité est bien plus dangereuse qu’un mensonge car l’inanité de ce dernier finit toujours pas sauter aux yeux. Mais la demi-vérité a les apparences de la vérité, et cependant elle évacue quelque chose du réel, par exemple la souffrance immédiate de notre ami qui n’est pas accueillie, respectée. Qu’offrir à un ami qui désespère sinon une écoute entière sans aucune interférence ni désir de se protéger de la nature corrosive de son désespoir ? Comme le suggérait Bruno Bettelheim à propos des enfants autistes, qu’il figurait comme étant au fond d’un puits : si nous voulons aider l’enfant à sortir du puits, il convient d’aller s’assoir avec lui dans le noir tout au fond, et de commencer par lui apporter le réconfort d’une simple présence silencieuse. Quand il sera prêt à remonter, il en trouvera la force, l’énergie.

C’est un mouvement naturel. J’ai déjà parlé, dans un article qui curieusement est le plus lu de ce blogue, de la nature terriblement douloureuse de la transformation[2] que l’on compare souvent à l’éclosion du papillon en oubliant l’agonie de la chenille. La psychologie des profondeurs souligne l’importance de l’œuvre au noir (nigredo) dans l’alchimie transformatrice de la psyché. Ce n’est que parce qu’il y a mort et putréfaction qu’il y a possibilité d’une nouvelle naissance. Nous touchons là à un point délicat : il ne s’agit pas d’esquiver la réalité du désespoir présent en cultivant l’espérance dans un futur meilleur. C’est la mesure dans laquelle le passage au noir est vécu maintenant pleinement et en conscience qui permet à autre chose d’émerger avec le temps. La loi psychique qui est à l’œuvre là est simplement celle du changement (impermanence) qui veut que quand quelque chose est vue, elle commence à se transformer. La meilleure façon de « fixer » quelque chose est simplement de refuser de la vivre, de la voir : tout ce à quoi je résiste persiste. Encore une fois, le refus de la réalité est bien plus dangereux que la réalité elle-même, quelle qu’elle soit. Le travail de conscience, c’est de regarder la réalité.

Nous confondons généralement le désespoir, c’est-à-dire l’absence pure et simple d’espoir, avec la tristesse et les émotions qui l’accompagnent bien souvent. Cela va avec le fait que, quand le désespoir est là et à moins que nous ne soyons libres de toute illusion, il nous faut faire le deuil de l’espoir, et comme tout deuil, celui-ci n’a rien de facile. Mieux, l’espoir est ce à quoi nous sommes en règle générale le plus attachés, la seule chose qu’on ne puisse nous ôter sans nous tuer. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, n’est-ce pas ? Nous sommes prêts à tout traverser, en autant qu’il y ait de l’espoir au bout, que ce soit l’espoir en un paradis après la mort, ou l’espoir en une vie meilleure, si ce n’est pour nous, au moins pour nos enfants. C’est comme cela qu’on nous mène par le bout du nez, avec un anneau dans les narines comme les vaches qu’on emmène à l’abattoir. On peut, bien sûr, cultiver l’espoir réaliste de gagner une grosse somme ou de finir un travail qu’on a entrepris, de recevoir un prix ou de gagner un combat. Mais si nous espérons que cela nous rendra heureux, nous nous fourrons le doigt dans l’œil et nous travaillons ou nous menons notre combat pour une mauvaise raison. Nous serons déçus et nous demanderons tôt ou tard : tout ça pour ça ? En matière spirituelle – et le bonheur, la joie, sont des réalités spirituelles – ce que nous ne réalisons pas maintenant, nous ne le réaliserons jamais.

Osho, que les ignorants prennent pour un vendeur d’espoir frelaté, disait :

« Je vous enseigne le désespoir. Car quand vous désespérerez vraiment, vous commencerez à célébrer la vie. »

Nous tenons là en effet un des meilleurs critères pour déterminer la valeur d’un enseignement spirituel : vous fourgue-t-on de l’espoir bon marché ? Avec la technique trucmachin, tout ira pour le mieux et vous serez guéri de toutes vos afflictions ! Marchez sur l’eau en 10 leçons… et autres : de l’art de vous enrichir sans rien faire. Il en faut, comme il faut des dessins animés pour les enfants. Mais personne n’est obligé de croire que les dessins animés sont la réalité. Leur fonction est d’aider les enfants à grandir et les adultes à faire preuve de discernement. Si un idiot vient se plaindre de s’être fait escroquer par un marchand d’espoir, il convient de lui enfoncer la tête sous l’eau jusqu’à ce qu’il remercie l’escroc pour la bonne leçon qu’il lui a servi…

Luis Ansa, je l’ai déjà mentionné ailleurs, le disait magnifiquement :

« On vous manipule dès qu’on vous promet d’être autre chose que vous-même. »

Pour être plus précis, on pourrait dire qu’on nous manipule dès qu’on essaye de nous refiler un idéal. Et il ne s'agit pas là d'accuser qui que ce soit : nous sommes souvent notre meilleur manipulateur. Le bon usage d’un idéal, en autant qu’il soit nôtre, c’est qu’il peut nous permettre de déceler quelles sont les valeurs qui nous animent et d’élaborer une éthique, c’est-à-dire des règles de comportement qui expriment ces valeurs, qui incarnent dès maintenant cet idéal. Mais si nous achetons un idéal en croyant qu'il nous rendra enfin heureux, c’est toujours au prix de nous-mêmes, de notre réalité que nous sacrifions à l’idéal, et nous commençons à nous diviser entre ce que nous sommes, et ce que nous aimerions être pour satisfaire aux critères de l’idéal. L’idéal nous sert alors à entretenir une relation négative à nous-mêmes et nous nous jugeons durement parce que bien sûr, nous ne sommes pas idéaux. Et si l’idéal est renvoyé dans le futur, c’est comme si nous nous attachions une grosse pierre autour du cou avant de nous mettre à l’eau pour traverser un fleuve à la nage. Jung dénonçait les dangers de l’idéalisme, comme étant une drogue plus dangereuse que la morphine. Mais en plus, c’est une drogue contagieuse car les personnes intoxiquées à l’idéalisme n’ont bien souvent de cesse que de contaminer les autres avec leur idéal.

Il y a dans tout idéal une puissance tenant de l’inconscient collectif qui cherche à s’incarner. Beaucoup de groupes humains se constituent autour d’idéaux communs. Ce n’est pas nécessairement mauvais. Par exemple, les adolescents ont besoin du support de l’identité collective de la bande ou du groupe pour s’extraire de la matrice familiale. Mais chez les adultes, cela peut entraîner une dégénérescence certaine du néocortex qui se traduit par la nécessité d’attaquer les autres groupes pour assurer la primauté de l’idéal auquel on adhère. Cette barbarie est l’expression sociale de la violence que nous nous faisons à nous-mêmes à coup d’idéal. Mais nous ne nous torturerions pas ainsi si, sous couvert d’idéal, nous ne cultivions pas un grand espoir, que ce soit celui de parvenir à la félicité éternelle, la libération de nos mécaniques émotionnelles, la conscience absolue. Or, si notre idéal est justement de voir un jour la paix, l’amour et la conscience régner sur terre, il n’y a aucune autre voie permettant de l’envisager que celle qui commence dès maintenant par le fait immédiat d’incarner cette paix, cet amour et cette conscience dans notre relation à nous-mêmes. Et pour cela, il convient donc de balancer tout espoir par-dessus bord, et de s’individuer, c’est-à-dire d’être simplement soi-même, l’unique que nous sommes hors de toute normalisation par un idéal collectif, de toute identité grégaire.

Sur le plan spirituel, cette libération de l’idéal et cet abandon de tout espoir sont sans doute les plus grands pas que nous puissions faire vers la réalisation immédiate de la conscience éveillée, c’est-à-dire qui arrête de rêver, de se complaire dans des illusions. C’est la voie dite abrupte, qui ne prend pas de détour, ne réclame aucune austérité. Il s’agit d’arrêter de vouloir que le monde soit différent de comment il est, et avec le monde, la vie, les autres et nous-mêmes. Surtout nous-mêmes. Au fond, il s’agit de rendre à Dieu ce qui lui appartient, c’est-à-dire tout ce qui ne relève pas de notre décision consciente. Plus fondamentalement, et sans avoir besoin du subterfuge de Dieu pour cela, il s’agit d’entretenir enfin un rapport sain à la réalité, qu’il s’agisse de la réalité du monde, de la vie, des autres ou de nous-mêmes. Ce rapport sain tient dans un oui sans ambages ni réserves. Oui, car il ne peut en être autrement. Oui, car il ne sert à rien d’entretenir l’illusion que les choses pourraient être différentes, sauf à vouloir argumenter avec Dieu et, en ce qui concerne notre réalité, vouloir être un(e) autre, bref vivre dans l’irréalité.

Le poète Christian Bobin le dit merveilleusement :

« Il n'y a rien à trouver dans cette vie que le "oui" qui définitivement l'enflamme. »
 
Alors, comme le disait Osho, nous commençons à célébrer la vie, si belle dans ses ombres et lumières.

Chögyam Trungpa soulignait que, tant que nous marchons sur la voie spirituelle pour obtenir quelque chose, qu’il s’agisse du bonheur ou de quoi que ce soit d’autre, nous sommes pris dans les rets du matérialisme spirituel. Dès lors que nous essayons de nous servir de la spiritualité pour échapper à la réalité de la mort, de la souffrance, de nos insuffisances, de nos émotions négatives, nous nous mentons à nous-mêmes et nous travestissons la spiritualité, qui devient un emplâtre sur une jambe gangrenée. Le point de départ de la spiritualité, au moins dans sa perspective bouddhiste, est radicalement inverse : la première noble vérité du Bouddha dit l’universalité et l’inévitabilité de la souffrance. Une approche erronée car dualiste de ces enseignements a pu laisser croire que la voie spirituelle offrait une échappatoire à cette réalité, que le nirvana recherché était hors du monde. Pourtant, l’identité du samsara (monde transitoire) et du nirvana est maintes et maintes fois affirmée. Mais il est bien une voie hors de la souffrance, comme le laissent entendre les autres nobles vérités du Bouddha ?

Certainement. Elle est bien connue.

- Comment échapper à la brûlure ?, demanda-t-on à un sage chinois.

- Va droit au milieu du feu, répondit le sage.

- Mais alors, comment échapperai-je à la flamme ardente ?

- Aucune douleur supplémentaire ne te tourmentera.

Alan Watts, qui cite ce mondo (dialogue zen) dans son Éloge de l’insécurité, fait remarquer qu’il n’est pas besoin d’aller en Chine pour entendre de telles paroles de sagesse. Dante et Virgile font la même découverte dans la Divine comédie quand ils s’aperçoivent que la sortie de l’Enfer est en son centre même. Jung aimait raconter un rêve qui dit exactement la même chose :

Une femme reçoit l'ordre de plonger dans une fosse remplie d'un magma brûlant. Elle y va mais laisse une épaule dehors. Jung arrive et elle a un geste vers lui pour l'appeler au secours. Il lui crie en enfonçant son épaule dans le liquide en fusion: non pas en sortir, traverser !

Trungpa dit clairement que le non-espoir est le point d’entrée sur la voie, « l’essence de la folle sagesse ». Et la méditation, dès lors, ne consiste pas en fuir "par le haut" le magma de nos émotions brûlantes mais bien au contraire, à y plonger :

« La méditation ne consiste pas à essayer d'atteindre l'extase, la félicité spirituelle  ou la tranquillité, ni à tenter de s'améliorer. Elle consiste simplement à créer un espace où il est possible de déployer et défaire nos jeux névrotiques, nos auto-illusions, nos peurs et nos espoirs cachés. Nous produisons cet espace par le simple recours à la discipline consistant à ne rien faire. À vrai dire, il est très difficile de ne rien faire. Il nous faut commencer par ne faire à peu près rien, et notre pratique se développera graduellement. Ainsi la méditation est-elle un moyen de brasser les névroses de l'esprit et de les utiliser comme partie intégrante de la pratique. Pas plus que le fumier, nous ne jetons ces névroses au loin; au contraire, nous les répandons sur notre jardin, et elles deviennent partie de notre richesse. »[3]

Voilà la véritable non-dualité, qui ne consiste pas en nier l’existence de l’obscurité mais en voir comment les excréments de notre psyché peuvent servir à faire pousser de belles fleurs. Et nous avons là une indication du meilleur usage que nous puissions faire de notre désespoir tant qu’il s’orne encore de tristesse, de mélancolie, de peurs et de regrets. Il s’agit simplement de n’en rien faire, de nous assoir avec lui et d’écouter ce qu’il a à nous dire sur la vie, sur nous-même et sur la réalité du monde. Quand il aura fini son travail, nous pourrons célébrer l’existence en allant librement dans celle-ci sans éprouver le besoin de nous raconter des histoires et de recréer sans cesse une dualité conflictuelle avec ce qui est, c’est-à-dire avec la vérité. Et cela ne relève pas de l’idéal mais simplement du choix conscient, libre.

Pour approfondir cette réflexion sur le désespoir, je ne connais pas meilleur compagnon qu’un petit livre du philosophe André Comte-Sponville sur lequel je me dois d’attirer votre attention. Il fait partie, avec l’Éloge de l’insécurité d’Alan Watts, des trois livres que j’emmènerai sur une île déserte ou en prison si j’étais forcé de me restreindre à une telle indigence. Pourtant, c’est un tout petit livre, mais il est énorme dans ses conséquences. Il s’agit de :

De l’autre côté du désespoir.

Et il est sous-titré : Introduction à la pensée de Swâmi Prajnânpad.

André Comte-Sponville est un philosophe français ouvertement athée, à la façon un peu obtuse qu’ont les Français (je peux le dire, j’en viens… :-) de traiter souvent les question religieuses avec un intégrisme rationnel. Il est l’auteur d’un excellent Traité du désespoir et de la béatitude, et d’un non moins remarquable, mais beaucoup plus accessible Le bonheur désespérément, parmi de nombreux autres ouvrages. Mais son De l’autre côté du désespoir est selon moi son chef d’œuvre. Il y présente la vision de Swâmi Prajnânpad, qui a été le maitre d’Arnaud Desjardins, un maître spirituel qui a la vertu de ne s’embarrasser d’aucune religiosité. Prajnânpad, aussi appelé Swâmiji par ceux qui l’aiment, outre d’être un enseignant spirituel de tout premier ordre, est aussi l’inventeur  d’une technique thérapeutique faisant se rencontrer Védânta et psychanalyse. Il compte parmi les premiers en Inde à avoir lu Freud et intégré la notion occidentale d’inconscient. Il est impropre de parler à son sujet d’une « pensée », comme s’il avait un système philosophique à nous offrir; Swâmiji voit, et sa vision est ce que nous pouvons tous voir quand nous avons les yeux ouverts. La rencontre entre Comte-Sponville et Swâmiji tient de l’assemblage de matières fissiles qui produisent ensemble un mélange détonnant pour l’esprit : pour peu qu’on lise attentivement ce petit livre, il n’y a pas grande illusion qui puisse survivre…

La méthode de Swâmiji est fort bien résumée par un petit paragraphe que cite Comte-Sponville :

« La souffrance ou le désespoir est suivi par une réaction simplement quand ils ne sont pas ressentis pleinement et complètement, quand ils ne sont pas expérimentés totalement et sans aucune réticence. Quand, cependant, vous ressentez et expérimentez complètement et totalement le désespoir, aucune réaction ne suit. Rien d’autre n’est créé. Vous obtenez la réalisation complète, jnâna, l’illumination… »

En conclusion, il est bon de se rappeler quand nous souffrons de désespoir de ce qu’avançait Jung quand il disait que « toute rencontre avec le Soi est une défaite pour le moi ». Il explique aussi que bien souvent, quand nous souffrons, c’est le Soi qui souffre en nous car il est à l’étroit dans notre petite peau, notre monde étriqué. Dans cette idée, cela fait partie du service que nous pouvons rendre au Soi que de souffrir pour lui, avec lui, et de lui offrir notre souffrance en acceptant que, même si nous ne le voyons pas, cela a un sens. Et ce sens, que nous pouvons tout au plus tenter de discerner dans les rêves, tient souvent dans le saut évolutif que la vie exige de nous à un moment donné : serons-nous capable de création, c’est-à-dire de permettre à quelque chose de nouveau d’apparaitre dans nos vies, ou sommes-nous condamnés à répéter l’ancien ? Le Soi, dans ce qu’il a de divin, est précisément ce facteur toujours créateur de nouveau, de non-conditionné, qui fait paraître tout ce qui a été vieux, obsolète et voué à la mort, au renouvellement.
 

Parfois, ce sont les circonstances extérieures qui nous écrasent, notre monde qui s’effondre sur nous, et il importe que nous ne restions pas pris(e) sous les décombres. Parfois, c’est de l’intérieur que monte une impérieuse envie de mourir, de partir n’importe où plutôt que de rester dans cette peau, cette vie, ce monde, qui nous semblent étrangers à qui nous sommes vraiment. On peut entendre dans l’énoncé même de cette étrangeté, de cet exil intérieur qui est bien souvent au cœur du désespoir meurtrier, le fait que la vérité de notre être est en train de ressortir, de se dire. Il est recommandé dans ce cas d’aller avec le mouvement de transformation en veillant à ne pas faire mal à notre corps. Le mieux est souvent justement de permettre à ce corps d’exprimer le mouvement de vie qui le travaille, et de réduire le mental au silence, d’éviter de trop parler. Dans tout désir suicidaire, il y a une exigence d’une autre vie à laquelle il faudra, tôt ou tard et de préférence sans perdre l’être qui en accouche, donner voie. Cela vaut aussi pour toutes nos addictions, qui tiennent du suicide à petit feu. Mais alors, comme avec toutes les dépendances, il est nécessaire d’aller au fond du baril, jusqu’au bout du désespoir. Ce n’est qu’à cette extrémité, quand il n’y a plus d’espoir ni d’échappatoire, que le choix libre de vivre peut se poser.

Camus, au fond, ne tenait qu’un bout de la question quand il disait que le suicide est la principale interrogation de la philosophie. Car il y a encore un espoir là, qui tient dans la fin de la souffrance par la mort. C’est une autre fuite.  Mais comment vivre avec la réalité de la souffrance sans nourrir de peur ni d’espoir ? Là est la véritable interrogation, la seule qui vaille d’être répondue. C’est ce dont il est question quand nous nous engageons sur la voie spirituelle. Pas d’autre chose. Et si la question est bien posée, pleinement ressentie et complètement expérimentée, alors il devient évident que la voie n’a pas de but. Tout énoncé d’un but ne fait que projeter et différer la réalisation de la vérité dans le futur. Comme le dit Trungpa, « le but, c’est la voie. » Dôgen renchérit : « l’éveil, c’est la pratique. » Il s’agit simplement de trouver l’attitude juste avec ce qui est. Elle est juste en ce qu’elle n’écarte rien, ne s’accroche à rien et qu’elle n’est pas encombrée par l’espoir ou la peur. Au fond, il s’agit simplement d’être conscient de la vérité, de ce qui est. C’est la nature de la conscience. C’est une voie qui part d’ici et maintenant pour arriver à ici et maintenant en passant par ici et maintenant. C’est tout.

Le mot de la fin reviendra à Osho qui, justement, disait :

« Je ne vous promets aucun royaume des cieux. Rien ne vous est promis dans l’avenir. Votre héritage est déjà là, c’est votre vie. Aimez-la, respectez-la. »

samedi 15 avril 2017

La voie du rêve


À l’occasion de la publication du 100ème article de ce blogue, j’ai voulu tenter de préciser quelle est cette « voie du rêve » que je présente ici sous différents angles. Quand j’ai ouvert cet espace en octobre 2013, j’ai proposé comme introduction une présentation[1] qui se voulait poétique et cependant exacte de cette voie – la relisant près de 4 ans après, je n’ai non seulement rien à y redire mais j’y trouve l’essentiel de ce que je pourrais dire encore aujourd’hui. En particulier, mon texte y est encadré par deux citations qui inscrivent précisément ma démarche dans la continuité des deux influences majeures qui en dessinent les contours. À tout seigneur, tout honneur, je cite donc pour commencer Mencius, un philosophe chinois du IVème siècle avant Jésus-Christ :

« Celui qui va jusqu'au bout de son cœur connaît sa nature d'être humain. Connaître sa nature d'être humain, c'est alors connaître le ciel. »

Mencius est un penseur qui est resté dans l’Histoire car il croyait en la bonté fondamentale de l’être humain. Il voyait la preuve de cette bonté intrinsèque au cœur humain dans le fait qu’aucun de nous ne saurait rester indifférent en voyant un enfant tomber dans un puits. Au-delà de cette prémisse essentielle sur laquelle je reviendrai plus loin, Mencius définit précisément ici le seul but que peut se donner la voie du rêve, sa destination. Il rejoint là l’injonction gravée à l’entrée du temple de Delphes qui avait impressionné Socrate :

Γνῶθι σεαυτόν

C’est du grec ancien, qui se prononce : « gnothi seauton » et signifie « connais-toi toi-même », à quoi la tradition ajoute : « et tu connaîtras l’Univers et les dieux ». Mencius ne dit pas autre chose quand il indique, certainement d’expérience, que connaître sa propre nature c’est connaître le ciel, c’est-à-dire métaphoriquement, l’illimité. Dans l’esprit des anciens chinois, le Ciel est aussi le principe Créateur, pur Yang qui épouse la Terre, pure Yin. Mencius suggère donc que la connaissance de notre nature d’être humain nous conduit à la totale liberté qui va avec le fait de connaître le principe créateur de notre existence.

Mais comment se connaître soi-même dans cette nature ?

C’est ce que dit clairement la seconde citation, qui vient d’une lettre de Carl Jung à un de ses amis à qui il partageait en 1932, sous le sceau de la confidence, quelque chose de son expérience intérieure :

« Ce que l’on appelle exploration de l’inconscient dévoile en fait et en vérité l’antique et intemporelle voie initiatique. [...] seul un chevalier risquera la ‘queste et l’aventure’. »

Je ne m’étendrai pas ici sur l’importance centrale de Carl Jung dans ma propre recherche car je l’ai déjà fait en de multiples endroits. Je me défends d’être « jungien » car lui-même n’a jamais voulu créer une école et c’est finalement l’insulter que de se calfeutrer intellectuellement dans un « jungisme » au lieu de risquer la « queste et l’aventure » de ce qu’il a appelé l’individuation, c’est-à-dire d’être l’unique que chacun de nous est. Cependant, la voie du rêve est certainement une voie jungienne[2], qui s’inscrit dans le prolongement de son œuvre immense. Que dire alors de Jung ici ? Nous lui devons d’avoir jeté un pont entre notre modernité déracinée et les anciens enseignements, que ce soient ceux de l’alchimie, de la gnose ou encore de l’Orient mystique. Comme le souligne Pierre Trigano dans un ouvrage remarquable[3], la plus grand (re)découverte de Jung est certainement la réalité du Soi, c’est-à-dire du centre transcendant de la psyché qui œuvre sans trêve à concilier « les composantes multiples contraires decelle-ci en une totalité harmonieuse ». Ce Soi a reçu beaucoup de noms, par exemple celui de Dieu ou encore du Fond de l’Être (ungrund), le Je Suis dont les archétypes de l’inconscient collectif et la conscience émanent. Jung lui-même a beaucoup moins d’importance que le Soi qui s’est servi de Jung, mais non seulement de lui, pour se manifester à notre époque.

Ce que l’on ignore souvent de Jung, c’est qu’il envisageait la nécessité pour l’Occident de créer son propre yoga, et qu’il voyait dans sa psychologie des profondeurs une première pierre qu’il apportait à cet édifice. Mon mentor et ami Nicolas Bornemisza a repris le flambeau de cette ambition en développant ce qu’il a appelé le « yoga psychologique », ou plus récemment le « yoga de l’individuation », qui reconsidère la psychologie de Jung dans la perspective d’une voie de libération analogue au yoga oriental. Je suis moi-même un adepte de ce yoga psychologique, et la voie du rêve doit beaucoup aux travaux de Nicolas Bornemisza. Il a selon moi accompli la jonction essentielle en montrant qu’il est possible d’orienter le travail des rêves et l’imagination active dans une direction différente que celle définit par le cadre de la psychothérapie occidentale, pour revenir à la source du « soin de l’âme » dans sa recherche d’une libération de la souffrance. Ainsi est-il possible de reformuler les quatre nobles vérités du Bouddha dans un vocabulaire jungien :

1.            La souffrance est inévitable.
2.            La souffrance procède de l’inconscience (ignorance).
3.            Il est possible de se libérer de la souffrance et de l’ignorance.
4.            La voie de l’individuation consciente offre un chemin hors de la souffrance.

Quant au lien entre Jung et le Bouddha, ou encore avec la Chine ancienne dont Mencius est ici le représentant éclairé, j’aime rappeler ce qu’on peut lire dans le journal d’Ira Progoff, qui avant d’être l’auteur de la méthode dite du Journal Intensif, était un disciple de Jung. Un jour, il lui a demandé: « Supposez que vous soyez affranchi de toutes les difficultés liées au fait de trouver une formulation intellectuellement satisfaisante de vos méthodes; supposez que vous puissiez les formuler sans tenir compte des mauvaises interprétations et du mauvais usage que pourrait en faire autrui; supposez que vous puissiez les formuler d'une manière qui soit fidèle à vos impressions les plus authentiques à ce sujet, qu'en serait-il ? »

« Ach ! fit Jung, ce serait trop drôle. Ce serait du pur zen. »

Au travers de l’étude et de la pratique du yoga psychologique, j’en suis venu à la conclusion que l’immense apport de la psychologie de Jung n’est pas tant de fournir un système d’explications ou une carte détaillée du processus d’éveil de la conscience, qu’un vocabulaire et des outils conceptuels permettant d’intégrer toutes les traditions spirituelles dans une perspective résolument occidentale, c’est-à-dire ancrée dans notre modernité scientifique sans transiger avec des croyances d’un autre âge ou d’une autre culture. Les notions d’inconscient collectif, d’archétypes et d’individuation, par exemple, fournissent un modèle conceptuel qui permettent d’approcher aussi bien le gnosticisme que le chamanisme, le bouddhisme zen ou le soufisme, sans perdre notre enracinement dans la culture philosophique occidentale. Mais il convient d’être très prudent dès que l’on manipule des concepts car on peut leur faire dire n’importe quoi. Ainsi, l’écrivain Han Ryner fait-elle de ce qu’elle appelle « individuation » le moteur d’une idéologie du « seul contre tous » qui va à l’inverse de ce que Jung voulait exprimer par ce terme. Quant à la notion d’inconscient, elle est généralement très mal comprise comme renvoyant à la poubelle freudienne de la conscience. C’est encore l’Orient, qui a quelques milliers d’années d’avance sur nous en matière de connaissance de soi, qui définit le mieux de quoi il est question, ici dans les mots de l’enseignante tantrique de Daniel Odier :

« Ce que vous appelez inconscient, nous l’appelons Conscience des profondeurs et c’est le champ que nous ne cessons d’ensemencer par nos actes qui n’ont pas atteint à la spontanéité. Lorsque nous méditons, nous laissons reposer toute la jarre qui contient la Conscience, inconscient ou Conscience des profondeurs compris. Dans la vie impulsive, cette jarre est sans arrêt secouée et obscurcie. La boue et l’eau claire sont parfaitement mélangées, ce qui rend tout examen du contenu impossible. Lorsque nous méditons, nous cessons d’agiter la jarre et nous la déposons devant nous. Peu à peu, l’eau s’éclaircit et les semences profondes affleurent à la surface. C’est ce qui rend parfois le processus méditatif si douloureux. Il remonte des semences que nous ne voulons pas voir en nous ou dont nous ne soupçonnons pas l’existence. Peu à peu, le contenu de la Conscience de tréfonds apparaît à la surface du conscient et le contenu s’épure. En méditant, nous acceptons d’ouvrir la jarre et d’écumer tout ce qui apparaît à la surface de l’eau. Si parallèlement, nous accédons à la spontanéité, nous n’ensemençons plus la Conscience des profondeurs et peu à peu, le cycle est rompu. »[4]

La voie du rêve est une voie qui embrasse toutes les traditions spirituelles et ne se limite à aucune d’elle. J’ai pour ma part une affection personnelle pour le mouvement dit du Dharma-Gaïa, émergence contemporaine en Amérique du Nord qui fait se rejoindre la pratique de la méditation sous toutes ses formes (Dharma) et la vision chamanique des peuples premiers (Gaïa). Mais Dharma et Gaïa ne dessinent pour moi que l’axe horizontal du mandala spirituel dans lequel j’inscris ma démarche. L’axe vertical s’enracine dans la psychologie des profondeurs de Jung, pour les raisons que j’ai indiquées précédemment, et s’élève jusqu’à la gnose intemporelle. S’il est d’ailleurs encore une influence dont j’oserai me réclamer pour tenter d’expliciter l’orientation de la voie du rêve, ce sera celle du Christ gnostique qui parle dans l’Évangile de Thomas et dit (logion 2):

« Que celui qui cherche ne cesse de chercher jusqu’à ce qu’il ait trouvé. Quand il aura trouvé, il sera bouleversé, et étant bouleversé, il sera émerveillé et régnera sur le Tout. »

Au fond, Yeshua ne dit pas autre chose ici que Mencius. Il précise simplement quelles sont les étapes de la recherche : il convient d’aller tout d’abord au bout de celle-ci, c’est-à-dire au bout de son cœur, disait Mencius. Alors, il se produit un renversement de perspective qu’on ne peut désigner que comme un bouleversement, et au-delà de celui-ci, l’émerveillement. Reigner sur le Tout, c’est une autre façon de connaître l’univers et les dieux, pour reprendre la formulation grecque. Ce bouleversement, cet émerveillement et cette libération, c’est ce que l’Orient a désigné comme étant le Satori, l’éveil de la conscience à sa véritable nature. Et voilà ce que dit Carl Jung de son propre travail :

« Je considère de mon devoir de montrer à l’Européen où se trouve, chez nous, l’entrée vers cette ‘route la plus longue’ qui mène au Satori et de quelles embûches est semé ce sentier sur lequel, chez nous, seul un petit nombre de grands hommes se sont aventurés. »

Je suis convaincu pour ma part que ce qui était réservé à quelques « grands hommes » (et grandes femmes) dans le passé est maintenant une nécessité de nature collective pour beaucoup d’entre nous. Disons-le ainsi : si nous ne nous éveillons pas, et vite, nous allons droit dans le mur. À toute allure. Il se peut même que l’urgence spirituelle que ressentent beaucoup de gens aujourd’hui soit en fait un signe annonciateur de l’agonie, de la même façon qu’il arrive aux personnes qui reçoivent un pronostic fatal à brève échéance de soudain d’éveiller à la beauté de la vie, à la merveille de vivre. 

Mais tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, n’est-ce pas ?

La voie du rêve est donc l’incarnation de mon espoir personnel de voir finalement triompher le sens sur le non-sens. Je pense en disant cela aux mots de Jung disant : « J’ai l’espoir anxieux que le sens l’emportera et gagnera la bataille. ». Je n’ai pas pour ma part la prétention absurde d’ouvrir une nouvelle voie spirituelle. Rien ne me parait plus ridicule que l’infatuation de ces égos qui prétendent créer une nouvelle méthode et oublient que nous avons déjà trop de méthodes, de techniques et de stratagèmes qui nous permettent d’éviter l’essentiel, qui seul importe. Il faut nous souvenir de ce que la sagesse chinoise expliquait il y a déjà longtemps : « la bonne méthode entre les mains du mauvais homme donnera de mauvais résultats ». L’obtention du résultat souhaitable n’est donc pas une question de méthode. Le mauvais homme, ici, est l’homme dont l’intention n’est pas juste. Et l’adage chinois de préciser que « la mauvaise méthode entre les mains du bon homme donnera de bons résultats ».

On en revient à Mencius : qu’avons-nous dans le cœur ?

Ce n’est qu’en allant au bout de ce cœur que nous le saurons. Et comme Mencius le supposait, nous constaterons alors que nous avons tous un bon fond, que l’être humain que nous sommes est fondamentalement bon. Ce qui le rend parfois mauvais, c’est la souffrance… et ceci étant posé, la nature du travail requis devient évidente : il s’agit pour chacun(e) de nous de transformer la souffrance en conscience pour éviter de la propager sinon en violence. Or cette transformation de la souffrance en conscience est un processus naturel. À chaque fois que nous avons un rêve, c’est que quelque chose qui est inconscient cherche à devenir conscient, et prend forme d’images de rêve pour commencer à intégrer la conscience. La « méthode » est donc très simple : elle consiste en ne rien faire mais de se laisser travailler par le mouvement intérieur de la psyché autonome, et d’être simplement entièrement présent au travail intérieur du rêve par lequel la conscience est en train, en chaque instant, de se déployer, de se créer. C’est, ainsi que je l’ai expliqué en différents endroits, une voie méditative[5].

Peut-être aurez-vous remarqué que je ne parle pas de « la voie des rêves », mais de la voie du rêve, et peut-être vous demandez-vous alors de quel rêve il s’agit. Bonne question. Quand j’ai choisi le nom de ce blogue, je l’aurais volontiers appelé « la voie des rêves » mais c’est là le titre d’un des livres de Marie-Louise Von Franz, parmi les meilleures présentations du travail des rêves dans la perspective de la psychologie des profondeurs. J’ai alors intuitivement choisi de m’en tenir au rêve singulier, et par là, sans que ce soit encore parfaitement clair à mon esprit, de restreindre mon propos au grand rêve dans lequel nous vivons en permanence, notre rêve d’une existence séparée. Déjà, dans mon texte initial, je parlais de la nécessité de « traverser le rêve » pour arriver à se connaitre. Mais ce que je voulais dire par là n’était encore qu’une intuition qui allait prendre forme au travers de la centaine d’articles qui ont suivi. Au fond et au risque de me répéter, l’idée qui m’anime là est simple :

Le véritable intérêt du travail des rêves, quand il n’est pas instrumentalisé par la psychothérapie ou inféodé à des buts utilitaires qui le détournent de son véritable sens, est de nous permettre d’étudier le fonctionnement de ce qu’on peut appeler, avec l’Orient, notre mental. Le mental est cet ordinateur biologique qui produit sans cesse des images (cerveau droit) et des pensées (cerveau gauche) pour représenter la réalité vécue en chaque instant. Les images nous portent bien souvent des informations fort utiles pour équilibrer la logique souvent fermée de nos pensées – un premier objectif de ce travail est donc simplement d’équilibrer la droite et la gauche en nous pour utiliser tout notre cerveau, notre « féminin » réceptif comme notre « masculin » actif. Mais cela va plus loin. Dans notre représentation de la réalité, il y a toujours des mémoires sur lesquelles nous nous appuyons pour appréhender le réel à partir d’une base connue, et une créativité inhérente à la psyché qui cherche toujours à amener du nouveau (plus de conscience) dans notre façon de répondre à ce qui est. Nous pouvons ainsi apprendre à distinguer ce qui tient de la réaction (re-action, répétition) de la création, et nous accorder au mouvement créateur de notre vie. Dès lors, nous goûtons la liberté d’être intégralement cela que nous sommes et la paix d’être entièrement réconciliés avec tous les aspects de notre existence.

Plus fondamentalement encore, nous pouvons enfin par-là devenir conscient du rêve dans lequel nous vivons, c’est-à-dire des projections mentales qui nous permettent d’appréhender le réel mais qui nous le voilent en même temps. Il s’agit au fond de retourner l’attention vers la source intérieure de la conscience relative, au lieu de se perdre dans les objets de cette conscience. Alors, les rêves nocturnes ou les images intérieures qui nous viennent en imagination active apparaissent être comme des pierres de gué qui nous permettent de traverser la rivière de notre rêve mental, car ils sont issus de la conscience des profondeurs qui cherchent à émerger hors du voile de notre mental. Dès lors, la véritable valeur du travail du rêve ressort : c’est une recherche de la nature de la conscience qui s’opère par-là, dans laquelle la conscience apprend à se différentier du mental. Ou pour le dire autrement, c’est une étude approfondie de la prison dans laquelle nous sommes enfermés, pour trouver le moyen d’en sortir. Mais il apparaît en bout de ligne qu’il n’y a pas lieu d’entretenir la moindre dualité : le rêve même qui nous enferme est cela même qui nous libère. Le mental n’avait pas de réalité propre et était simplement une fonction de la conscience dans un stade transitoire de sa croissance, comme l’œuf l’est pour l’oiseau.

Il s’agit donc, encore une fois, en traversant le rêve de notre existence, d’aller au bout de notre cœur. Or le cœur a pour fonction d’aimer. Il s’agit d’aller au bout de notre amour, de ce qui nous donne le goût de vivre, ce qui fait battre notre cœur. La voie du rêve est, comme le disait Carlos Castaneda, « un chemin qui a du cœur »… Et il s’agit par là de trouver cet Amour qui nous fait vivre au-delà de la dualité entre l’attachement et l’aversion. Nul n’en a selon ma connaissance mieux parlé que le 3ème patriarche du T’chan, l’ancêtre chinois du bouddhisme zen, qui disait :

« La grande Voie n’a rien de difficile,
Mais il faut éviter de choisir !
Soyez  libéré de la haine et de l’amour :
Elle apparaîtra alors dans toute sa clarté !

S’en éloigne-t-on  de l’épaisseur d’un cheveu,
C’est comme un gouffre profond qui sépare le ciel et la terre.
Si vous désirez la trouver,
Ne soyez ni pour ni contre rien !
(…) »[6]

Mais nous sommes déjà par ces mots bien au-delà du rêve, qui s’inscrit dans la dualité tout en ouvrant donc un chemin de conscience qui permet d’en sortir. On retrouve ici là même idée que ce dont parlait déjà Héraclite évoquant Apollon :

« Le maître dont l’oracle est à Delphes ne dit, ni ne cache, mais il donne des signes. »

Tout l’art du travail des rêves, et de l’exploration de l’inconscient – voie initiatique s’il en est – consiste donc en déchiffrer ces signes, qui sont ici en fait des symboles, c’est-à-dire des images vivantes qui nous relient à quelque chose d’inconscient, d’inconnu. Mais nous avons un problème car il n’y a finalement pas de méthode précise et définitive pour opérer ce déchiffrement. Toutes les méthodes seraient encore le fait d’une tentative du conscient pour contrôler le processus si elles n’incluent pas la capacité créatrice de l’inconscient de se jouer de toutes les méthodes pour parvenir à ses propres fins. Nous devons accepter qu’il y a seulement, autour de ces rêves que nous cherchons à interpréter, une coopération créatrice de sens de l’inconscient et du conscient dont le résultat dépend fondamentalement de l’intention avec laquelle elle est conduite.

Ces considérations m’amènent pour ma part à dire que le travail des rêves est trop sérieux pour rester entre les mains des seuls psychologues. Il a une dimension spirituelle et existentielle qui fait que le travail des rêves est une affaire qui va au-delà de ce que toute science peut envisager. Sa visée est le point aveugle de toute science car il porte sur la nature de la conscience, c’est-à-dire avant même toute science, de ce qui veut savoir, de ce qui sait. Dès lors, je n’hésite pas à dire que la voie du rêve est une voie poétique, dans ce que la poésie a de référent à l’au-delà du langage mais aussi à la gratuité de vivre. C’est une poésie qui ne sacrifie rien à l’esthétique des salons littéraires, mais, comme le soulignait déjà James Hillman, réintègre la psychologie parmi les humanités. Voie du milieu par excellence, elle serpente entre l’exigence d’objectivité de la science et l’intuition vivante de la spiritualité, esquivant cependant les croyances limitatrices qui ramènent l’une ou l’autre à un réductionnisme. Ainsi, partant de Jung et cheminant par la voie du rêve, voyons-nous se dessiner la démarche d’un agnosticisme radical qui endosse entièrement le « ne-pas-savoir » comme étant la porte d’entrée de la gnose, et envisage le rêve comme participant intimement à la nature de la réalité[7].

J’émets en conclusion le souhait que l’onirologie soit reconnue comme une discipline à part entière, à la croisée de la psychologie et de la mythologie, de la spiritualité et de la philosophie. Comme Robert Moss, je milite pour que nous revenions à une culture du rêve dans laquelle on écouterait les rêves de nos enfants pour les aider à déterminer leur orientation dans les études, et les rêves des femmes enceintes, des personnes malades ou vivant de grands changements, de nos aînés, etc… Mais dans « onirologie », il y a encore le logos de « logie », or je ne crois pas que nous parviendrons à une science des rêves comme nous avons une neurologie ou une biologie. Il restera toujours dans l’approche des rêves une irréductible subjectivité qui nous reconduit finalement au Je Suis fondamental. Je serais tenté de parler alors d’onirosophie, référant ainsi à la sagesse (sophia) des rêves et l’envisageant comme une proche parente de l’amour de cette même sagesse, la philosophie. Cette évocation de la Sophia n’est pas hasardeuse car finalement, cette voie est humide et féminine, c’est-à-dire qu’y prévalent le senti et l’imagination créatrice sur toutes les prétentions à savoir, et l’éros sur le logos.

Mais peut-être vaut-il mieux comme les anciens alchimistes parler simplement de « notre Art » en admettant finalement que celui-ci n’est nôtre que par un subterfuge de langage, et que comme tout art, il repose finalement sur la présence d’une grâce, d’un dieu. Car au fond, il s’agit d’un service, au sens antique qui faisait que les êtres humains mettaient un genou en terre devant ce qui les émouvait, les émerveillait. Nul ne peut approcher les rêves de façon correcte sans se mettre au service de ce qui cherche à s’exprimer au travers de ceux-ci. On peut y voir l’âme dans toute sa beauté, et on peut envisager alors ce que voit l’âme, cet organe dont Jung dit bien qu’il est comme un œil, et que cet œil contemple le Mystère. Alors, on rejoint par cette voie l’intuition mystique de Maitre Eckart qui disait que :

« L'œil avec lequel je vois Dieu est le même que celui avec lequel Dieu me voit »[8].

C’est finalement un rêve, entendu récemment alors que je réfléchissais à cet article, qui précise le mieux de quoi il s’agit. Il se passe de toute interprétation. La rêveuse traversait une forêt pour atteindre un arbre merveilleux. Des ombres tentaient de la retenir, et plus elle les combattait, plus celles-ci se faisaient denses et puissantes, la ralentissait jusqu’à l’immobiliser. Mais une voix lui chuchotait qu’il suffisait de dire « je t’aime » à ces ombres pour qu’elles perdent de leur pouvoir sur elle. Elle n’y croyait pas, ne ressentait aucun amour pour ces ombres, mais essayait tout de même et à sa grande surprise, cela marchait : « je t’aime » dissipait les ombres. Ce rêve fait écho à une histoire orientale que l’on m’a rapportée à peu près au même moment :

Tous les 100 ans, il est accordé à quiconque le souhaite vraiment d'atteindre l'illumination et le Nirvana sans consacrer sa vie à la méditation et à l'effort. La seule chose qu'il a à faire est de se rendre à l'orée de la forêt des 10 000 morts et de la traverser. Lorsqu'une personne y arrive, on l'accueille et la prévient qu'elle traversera cette forêt pour y rencontrer ce dont elle a le plus peur. Il suffit qu'elle se souvienne que cette peur n'est qu'une illusion, qu'elle n'est pas réelle, et qu'elle change aussi pour quiconque souhaite traverser la forêt. Si la personne réussit, un Bouddha l'attend de l'autre côté pour lui ouvrir les portes du Nirvana et lui conférer l'illumination. Le Bouddha lui demande alors : « Comment as-tu traversé la forêt, mon enfant ? » Généralement, on lui répond ceci : « J'y ai rencontré ma plus grande peur, mais j'ai fermé les yeux et j'ai continué à avancer pas à pas. Et petit à petit, je vous ai rejoint. »

Puissent tous les êtres être libres !



[3] Pierre Trigano, Psychanalyser Jung, Réel Éditions 2016.
[4] Daniel Odier, Tantra - la dimension sacrée de l'érotisme, Pocket 2013.
[8] On trouvera dans l’essence du Bouddhisme de D.T Suzuki une réflexion éclairante sur cette phrase de Maître Eckart, réflexion reproduite ici : http://ipapy.blogspot.fr/2015/11/prajna-chakshu-loeil-absolu-selon.html