jeudi 16 février 2017

La Porteuse du Graal


J’ai préféré jusqu’ici éviter de présenter directement les grands concepts de Jung comme l’anima, l’animus, le Soi, car j’ai constaté qu’en parler embrouille souvent les choses. Cependant, j’ai écrit à plusieurs reprises sur l’ombre parce qu’il m’a paru important par les temps qui courent, particulièrement avec l’élection du Joker, d’avoir les idées claires à ce sujet. Et je n’ai pas hésité à employer ces termes jungiens quand ils me paraissaient inévitables, en les éclairant par le contexte et en comptant sur le fait que mes lecteurs auraient leur propre idée sur la signification de ces mots, ou se livreraient à leur propres recherches pour les comprendre. Cela reste de toute façon la meilleure façon d’approcher ces notions : ne se contenter d’aucune définition mais toutes les confronter à notre expérience.

Mais cela a rendu certains de mes textes sans doute peu accessibles sans une culture jungienne préalable. Ce n’est pas – je m’en suis défendu ailleurs – par élitisme intellectuel mais parce que nous rencontrons là une sérieuse difficulté. En effet, il apparait à l’expérience que l’ombre, l’anima et l’animus, le Soi, sont des réalités vivantes. Or la psychologie – Hillman l’a assez dénoncé – dans sa prétention à s’ériger en science objective, ramène ces vivants à des concepts normalisés. On peut voir là tout le pouvoir de nuisance de l’esprit intoxiqué par son habitude de tout rationaliser et définir, alors qu’on ne peut que nommer une réalité vivante quand on l’a rencontrée. On ne peut pas conceptualiser un ornithorynque ou un serpent à sonnette; quand on en a vu un, on sait ce que c’est. Il en va de même pour un homme et pour une femme, ce sont des réalités naturelles, indéfinissables, même quand il s’agit de l’homme ou de la femme intérieurs…

Le problème avec l’anima, l’animus, le Soi… et même avec l’ombre, c’est que nos amis psychologues en ont fait une abstraction en glosant le plus souvent sur la réalité vécue par les autres, leurs patients. Mais ils ont rarement mouillé leur propre chemise en nous parlant de comment ils vivent ces réalités, à supposer qu’ils en soient conscients. Ils ont fait de ces instances vivant dans notre psyché des objets manipulables par la raison alors que ce sont des réalités subjectives, des sujets en nous, qui nous agissent, qui vivent en nous, parlent par notre bouche, posent des actes à notre corps défendant. À force d’abuser du logos, les psychologues ont souvent perdus la sève vivante de ces réalités, et ils nous offrent des concepts desséchés qui ne peuvent nous servir à rien ou presque, sinon à continuer de parler dans le vide.

Il en va de même avec la plupart des livres de travail avec les rêves, qui font dans la clinique et parlent des rêves des autres. Or ce qui est vraiment intéressant, ce n’est pas d’analyser les rêves d’autrui, c’est d’apprendre comment on vit avec ses propres rêves, et avec son ombre, son anima ou son animus, le Soi qui se manifeste par nous. Quand on comprend un peu ses propres rêves, alors il devient passionnant d’écouter les rêves des autres, mais pas avant. Quand on a saisi de quoi il retourne avec notre propre ombre, on commence à la distinguer chez les autres, mais si on commence à vouloir leur expliquer de quoi il retourne, c’est qu’on n’a rien compris et qu’on peut retourner examiner la poutre qui nous bouche la vue. Quant à l’anima, elle est tellement joueuse et trompeuse qu’il n’y a qu’un idiot qui prétendrait expliquer de quoi il s’agit…

Je suis tombé un jour dans ce piège. Une femme est venue me parler de ses soucis relationnels et de ses rêves. J’étais encore bien jeune dans le travail et j’ai pris une bonne leçon, du genre déculottée. Je lui ai dit : je vais t’expliquer le jeu de l’animus et de l’anima. Après quelques rencontres à jouer au docteur expliquant les réalités de la vie psychologique, la projection, etc… je me suis retrouvé complètement emberlificoté : l’anima s’était jouée de moi et voilà que je devais m’avouer que j’étais amoureux. Il faut faire attention quand on approche cette diablesse qu’est l’anima : elle nous prend dans ses rets en un clin d’œil, au moment même où on se croit au-dessus de ses affaires. Quand je parle d’elle désormais, je lui demande toujours au moins en pensée de me pardonner si je dis des bêtises, et de m’épargner un supplément de complications dans la vie. Je baisse la tête. Jung en savait quelque chose aussi quand il disait :

«  Si la confrontation avec l’ombre est l’œuvre du compagnon, la confrontation avec l’anima est l’œuvre du maître. »

Cela veut dire qu’elle nous met au défi de la maîtrise de notre propre vie. Elle est le maître, et nous demeurons toujours l’apprenti en sa présence. Rien que d’écrire sur elle comme je le fais ces jours-ci est un processus dans lequel il faut que je marche sur des œufs et au travers duquel elle m’apprend quelque chose sur elle, sur moi.

Bien sûr, il vaut mieux être un homme pour évoquer l’anima, c’est-à-dire le féminin intérieur de l’homme, et une femme pour dire quelque chose de sensé sur l’animus, le masculin intérieur de la femme. Mais d’une part, il est admis aujourd’hui que les choses sont moins coupées au cordeau qu’à l’époque de Jung : il y a des hommes d’apparence biologique masculine mais à la psychologie féminine, et réciproquement. Il nous faut donc admettre qu’il y a du masculin et du féminin en chacun, et l’approche non-dualiste nous permet d’envisager un point de vue où la conscience n’est ni mâle, ni femelle, mais intègre ces deux polarités dans une danse qui les englobe. Au fond, tout l’intérêt de ce travail de connaissance de soi est précisément de dégager la conscience de l’identification avec les polarités de la dualité, en prenant conscience de leur existence et de leur jeu. Mais cela anticipe la réflexion sur le Soi que je proposerai un autre jour.



D’ailleurs, la tendance actuelle est de désexualiser ces énergies intérieures et de les considérer plus comme deux modalités de l’énergie créative dans la psyché, l’une créant par l’ouverture à ce qui s’offre et la transformation intérieure, l’autre par l’action extérieure. Mais il reste qu’elles se manifestent comme femmes dans une psyché masculine, et hommes dans une psyché féminine, et qu’à les désexualiser, on risque de passer à côté du fait qu’elles ne sont jamais plus à l’œuvre que dans les jeux de l’amour. C’est cette omniprésence dans nos relations de l’anima et de l’animus qui font qu’un homme peut avoir une bonne idée de la nature de l’animus, et une femme de l’anima, car nous les rencontrons chez nos partenaires amoureux en particulier.

Mon ami et mentor Nicolas Bornemisza dit que le problème avec l’animus négatif, quand il se mêle de nos relations amoureuses, c’est comment lui donner un bon coup de poing sans blesser la femme. Tous les hommes ont rencontré, je crois, ce moment d’exaspération qui vient quand la chérie argumente avec des arguments implacablement logiques mais sans rapport avec la réalité particulière de la situation, sinon qu’ils tiennent de la vérité générale. On distingue alors qu’il y a quelque chose de masculin dans la façon dont elle s’exprime, comme si sa féminité d’habitude si séduisante était gommée. Les femmes connaissent bien l’anima de leur homme aussi, qui ressort quand il commence à avoir des humeurs irrationnelles et des emportements un peu hystériques sur des broutilles, ou qu’il se met à douter de tout et pour commencer de lui-même. Elle est aussi leur éternelle rivale, qui se projette sur d’autres femmes généralement inaccessibles, et auxquelles elles ne sauraient se comparer sans avoir l’impression d’engager un concours de beauté avec Aphrodite.

Jung soulignait que dès qu’un homme et une femme (pour faire simple) s’émeuvent mutuellement, il y a en fait une relation quaternaire qui se met en place :

1.    Le conscient de la femme est en relation avec le conscient de l’homme.
2.    L’inconscient de la femme (animus) est en relation avec l’inconscient (anima) de l’homme.
3.    Le conscient de la femme est en relation avec l’anima de l’homme.
4.    Le conscient de l’homme est en relation avec l’animus de la femme.

Nous ne sommes généralement conscients que du premier niveau, et ne tenons pas du tout compte des projections qui parasitent la relation, c’est-à-dire du fait que l’homme, s’il est amoureux, projette son anima sur la femme (et réciproquement en ce qui concerne la femme amoureuse de l’homme). Or cette projection, si elle rend la femme tout à fait merveilleuse, telle une déesse qui se serait enfin incarnée dans la vie de l’homme, recèle des pièges dangereux. En effet, le risque est grand que l’homme ne voit pas la réalité de la femme mais seulement l’image idéale qu’il projette. Mais tôt ou tard la réalité reprendra ses droits et la déception menace. Pourtant, c’est justement au moment où la projection commence à se retirer qu’un véritable amour peut se développer entre deux partenaires humains qui n’ont plus rien d’idéal…

Cependant cet amour est mis au défi de l’inconscient, justement : plus la relation devient réelle, entre deux partenaires conscients qui retirent leurs projections l’un sur l’autre pour se rencontrer sans voiles, et plus l’anima comme l’animus ont tendance à se projeter à l’extérieur de la relation, comme un diable tentant de sortir de l’eau bénite.

Quand une jeune femme qui vient de se réconcilier amoureusement avec son compagnon rêve dans la même nuit qu’elle retrouve un ancien amant et fait passionnément l’amour avec lui, il convient d’être très prudent. Il serait trop facile d’y voir un simple rêve de désir. Bien sûr, l’animus est en jeu et attire l’attention sans doute sur ce qui manque dans la relation avec le compagnon. On peut y voir un rêve compensatoire avertissant de ne pas se faire d’illusion. Mais on peut voir aussi l’animus venir mettre au défi l’engagement conscient de la rêveuse, et le rêve ne dénigre par là en rien la relation avec le compagnon mais il montre seulement qu’il y a une énergie de vie qui a envie d’aller ailleurs. L’interprète de rêve doit se garder alors de tout avis sur la relation réelle car celle-ci pourrait tout aussi bien se trouver être vitalisée par la réintégration de toute cette énergie érotique qui se manifeste dans le rêve.

Alors, bien sûr, il est très difficile de parler vraiment de ce sujet en partant de sa propre réalité. D’abord parce qu’on a beau travailler ses rêves, étudier la psychologie, on est généralement aveugle à notre propre inconscient. Et puis, dès que l’on parle d’anima et d’animus, nous touchons à ce que nous avons de plus sensible et de plus vulnérable, puisque cela concerne toujours l’amour, nos relations intimes. Enfin, nous sommes tenus à un devoir de réserve car justement, nos relations impliquent d’autres personnes dont nous ne pouvons pas dévoiler l’intimité. Bref, il n’y a que le récit romanesque qui saurait vraiment rendre justice aux mystères de l’anima et de l’animus. Hillman a souligné dans La fiction qui guérit qu’avant que nous ayons une psychologie, les romans du XIXème siècle étaient de véritables manuels de connaissance de soi. Il a montré qu’à l’inverse de la prétention objective souvent usurpée de la psychologie, celle-ci appartient encore au domaine des humanités.

Mais nous n’avons pas assez de romanciers férus de psychologie des profondeurs pour mettre en lumière les jeux de nos partenaires intérieurs : la plupart en sont tout simplement inconscients et répètent les clichés habituels sans en déceler les ressorts. Bien sûr, pour quelqu’un qui est un tant soit peu averti de la façon dont l’anima et l’animus se jouent de nous, cela devient un régal de lire de bons romans et de regarder des films : on distingue sans cesse différents niveaux de sens. Mais on constate que c’est un peu toujours la même histoire qui est racontée avec quelques variations. C’est normal, car l’anima et l’animus sont des archétypes de l’inconscient collectif, et autant ils participent de notre réalité intimement personnelle, autant leurs jeux sont universels, et leurs expressions sont modelées par la culture et l'époque dans lesquelles nous évoluons.

Qu’en dire donc en essayant pour ma part de rendre justice à l’anima, sans jouer au perroquet qui répète simplement ce qu’ont dit Jung et Von Franz[1] ?

J’ai déjà dit ailleurs[2] que dans ma compréhension, l’anima, c’est l’inconscient qui joue avec nous sous la forme d’une partenaire. Autant nous pouvons intégrer l’ombre, la rendre consciente et en faire une part de nous-mêmes, autant l’anima reste irréductiblement autre. Il faut danser avec elle, c’est-à-dire qu’il faut accepter que parfois elle mène le jeu, et quand c’est nous qui avons l’initiative, il faut tenir compte de son poids, de son mouvement. En cela, elle nous introduit au fait que nous sommes plus que ce que nous croyons être consciemment, qu’il y a une part en nous qui restera toujours irréductiblement hors du champ de notre conscience, et c’est ainsi qu’elle s’avère être une passerelle vers le Soi, notre totalité. Jung soulignait que l’anima est pour l’homme l’intermédiaire nécessaire vers le Soi, tout comme l’animus l’est pour la femme, et cela me donne à penser qu’il n’y a que l’expérience de l’amour qui permette d’approcher le mystère du Soi. L’exigence de l’anima est en effet que nous aimions, et sa loi réclame que nous aimions par amour de l’amour, sans autre dessein.

Toutes les femmes, dans les rêves d’un homme, sont susceptibles de représenter l’anima. Au fond, elle symbolise le mystère de la féminité qu’il doit approcher à partir de sa propre masculinité. Elle ne cherche pas à féminiser l’homme, bien au contraire, et si elle le met au défi, c’est pour qu’il mette ses culottes et assume sa masculinité, sinon avec qui pourrait-elle donc danser ? La première rencontre avec l’anima se fait au travers de l’image de la mère, à laquelle va généralement le premier grand amour et auquel toutes les femmes seront comparées par la suite. Cependant, il faut pour grandir un jour se détacher de maman, et celle-ci apparaît aussi, pour nous y aider comme la mère ourse qui chasse son petit, dans son visage redoutable de Mère négative : soit qu’elle dévore l’homme et le castre, soit qu’elle le rejette et le boute hors de son jupon. Et si l’anima se projette sur toutes les femmes qui nous entourent, elle tient donc aussi, de par sa proximité avec le Soi, de la déesse et du démon torturant, de la sorcière jeteuse de sort. Elle asservit les hommes à des addictions avec des sentiments qui leur font douter de leur propre valeur. Elle les réduit à l’impuissance psychologique et sexuelle. Elle les possède, les féminise et leur « coupe les couilles ». Elle entraîne l’homme dans l’irréalité, la confusion et le rêve dans lequel il se perd plutôt que de vivre. On parle alors d’anima négative, qui demande s’il y a un homme dans la salle prêt à affronter la sorcière…

Mais elle se révèle aussi dans toute sa splendeur quand l’homme tombe amoureux : la déesse soudain s’incarne et la vie est transfigurée. Elle est la gardienne de la créativité de l’homme, de son intuition et de ses sentiments véritables, et finalement de son amour de la vie. Elle symbolise les particularités de la sensibilité de l’homme, dont elle est la Muse inspiratrice, tout comme les femmes ont leur Génie[3]. Elle n’a rien de moral dans ses jeux : elle forge les couples pour les défaire ensuite dans le feu de la passion amoureuse. Comme Aphrodite, elle endosse tout de l’amour, le bon comme le mauvais, les délices de la rencontre amoureuse comme les affres de l’abandon et du rejet. C’est sur ce point bien souvent que nous échouons au jeu de l’amour qu’elle nous propose, que nous bloquons l’énergie de vie. Nous voudrions n’avoir que le côté lumineux de l’amour, mais celui-ci vient nécessairement avec l’autre côté : la jalousie et la culpabilité, la souffrance de l’abandon, la torture du rejet, la solitude et le désir qui se languit, qui brûle en dedans. Ce n’est qu’au prix d’un « oui » à toute la réalité de l’amour que nous pouvons nous laisser transformer par son alchimie.

L’anima réclame que nous soyons prêts à jouer pleinement le jeu de la vie car elle est l’archétype de la vie, qui nous fait avancer avec des croches-pattes qui nous envoient là où nous n’aurions jamais pensé aller. Quand elle est fixée sur une amoureuse, tout va bien, car sinon, elle est comme un fauve qui rode à la recherche d’une proie – j’ai longtemps fait ce rêve d’un tigre qui rodait en ville, sans comprendre de quoi il retournait, jusqu’à ce que je m’avise de ce que les félins peuvent avoir de féminin. Quand elle apparaît sous forme animale dans les rêves, elle est encore très liée aux instincts et il est impossible de parler avec elle. Sous forme d’un tigre, on se ferait manger si on l’approchait sans précaution. Dans ses différents stades d’évolution, décrits par Jung, elle va de la passion érotique à la sagesse suprême de la Sophia, en passant par le romantisme aventureux et la dévotion religieuse. L’abus que de nombreux hommes font de la pornographie trahit souvent qu’ils sont simplement possédés par un niveau primaire de leur anima qui ne trouve que cette voie pour s’exprimer. S’ils savaient l’écouter dans tout ce qu’elle a à leur dire, ils pourraient se révéler étonnamment fleur bleue, et riche d’une sensibilité qu’ils ignorent.

Elle est la Dame auprès de laquelle le chevalier en quête engage son épée. À elle seule, nous les hommes devons fidélité. Mais c’est une erreur de croire qu’elle s’incarne nécessairement dans la femme idéale de nos rêves. Lui demander de n’être que l’idéal, c’est tomber encore une fois dans le piège de la dualité qui oublie que le féminin est ombre et lumière. Elle contient et dépasse tout ce qui appartient au royaume du féminin, et la sorcière en elle est aussi adorable que la princesse pour peu que l’on accepte qu’elle soit notre Reine. Elle est nature, et en tant que nature, elle recèle les volcans qui nous consument et les plus lointaines étoiles qui nous éclairent. J’ai tendance pour ma part à lui prêter les traits d’Aphrodite mais toutes les déesses se manifestent en elle pour qui sait reconnaître son lien avec le Divin sans perdre non plus la conscience de son humanité. Elle est aussi Héra, l’épouse jalouse, Hestia la discrète, Artémis la vierge sauvage, Athéna, la guerrière fille du père, Iris l’arc-en-ciel qui relie le ciel et la terre, et Inanna, Morrigane, Brigit, Isis, Kali, Durga, etc. Mais surtout, en tant que Déesse, elle est Celle qui se tient derrière toutes les formes dans lesquelles Elle nous apparaît, jouant de ses voiles pour mieux nous séduire, nous conduire.

Elle est la Porteuse du Graal, bien nommée « Conduir-Amour », qui nous ouvre la voie.

Elle évolue tout au long de notre existence. L’anima d’un jeune homme n’est pas la même que celle d’un homme mûr. Elle nous apparaît cependant parfois dans les rêves sous les traits d’une enfant, témoignant ainsi de tout son potentiel de croissance, ou parfois du fait qu’elle est attachée à un âge particulier de notre vie. Quand elle se montre sous les traits de nos filles, ce peut être notre futur qui se symbolise. On la rencontre aussi sous les traits de nos sœurs, ce qui signale qu’elle a partie lié ici avec notre système familial, que nous avons grandi avec elle. Elle se manifeste souvent dans les périodes de crise, par exemple dans la quarantaine au milieu de la vie, comme la tentatrice qui porte souvent notre désir irrésistible d’une autre vie, d’une vie où nous serions pleinement nous-mêmes, entier et libre.

Combien d’hommes sont tombés dans le piège de quitter leur épouse pour rejoindre une jeune femme qui leur faisait « tourner la tête » et ensuite réaliser que le bel oiseau qu’ils avaient imaginé s’était envolé ? Mais nul ne peut juger de si c’était ou non la chose à faire car si l’homme est assez sage pour éviter d’identifier l’anima qui l’appelle à la femme qui l’attire, il joue alors simplement le jeu de la vie qui le conduira à toujours mieux se connaître, à découvrir cet autre versant de lui-même que lui présente l’anima. Ce n'est pas dans les aventures amoureuses qu'on nouera la meilleure relation avec elle mais dans la créativité, car c'est en fait surtout à l'union intérieure qu'elle appelle, et à boire à notre source catrice. Finalement, il semble qu’elle soit là encore à l’heure de la mort, qui se présente souvent dans les rêves comme un mariage avec celle qui peut nous conduire de l’Autre Côté. Mais surtout, elle est donc une possibilité de relation entière avec la femme, avec nous-mêmes et avec la vie, une invite à tout risquer pour oser vivre pleinement et aimer à notre mesure, qui réclame simplement que nous marchions sur un chemin qui a du cœur.

Voilà cependant, alors que j’approche de la fin de ce long article, que je réalise que je n’échappe pas au travers qui consiste à idéaliser l’anima en vous la présentant. Mais comment l’approcher donc ? Ah oui, c’est facile : au travers de nos déceptions, qui ont la vertu de signaler la nécessité de retirer nos projections. Jung raconte ainsi comment la conscience de l’anima lui est venue du fait qu’un jour, son amante Toni Wolff lui avait menti. Il en a été irrité jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’elle avait bien le droit de se comporter comme elle voulait, et qu’il la comparait à un certain idéal qu’il portait en lui, une image de la femme qui n’était pas la femme réelle. Telle est le plus grand bénéfice peut-être de la rencontre avec l’anima : au lieu de reprocher aux autres de ne pas nous satisfaire, on apprend à vivre et laisser vivre, être pleinement et laisser être… 


Pour conclure, voici quelques rêves qui illustreront mon propos.

Le regretté Guy Corneau a raconté dans un de ses livres un rêve qui illustre comment la relation à l’anima peut être entravée par le complexe maternel, l’attachement inconscient à la mère qui concerne tant d’hommes : Il entre dans une pièce peu éclairée. Il y a là une femme attirante qui l’attend visiblement au milieu de la pièce, peu vêtue. Il est tout content et s’avance vivement mais il est arrêté. Il ne peut plus avancer, il y a quelque chose qui lui bloque le passage. Il est frustré, ne comprend pas et cherche par où il pourrait passer. En cherchant, il se retourne et il voit, dans l’encadrement de sa porte, sa mère qui le regarde et est, elle aussi, peu vêtue.

Un de mes amis qui, après avoir été longtemps un époux fidèle, venait de vivre un éblouissement amoureux hors de son couple et se demandait quoi faire car il se sentait écartelé entre sa fidélité à sa conjointe et sa fidélité à lui-même, à l’amour qui venait de poindre en lui, m’a rapporté le rêve suivant : Il se tient devant une très vieille femme, une indienne au visage tout ridé, plissé, qui lui semble millénaire. C’est la Pacha Mama, se dit-il. Elle lui désigne du geste un petit sentier tortueux qui part de sous ses pieds et semble boueux, en disant : « c’est le chemin des hommes. »

Dans une période de grande désorientation intérieure, alors que je me demandais bien ce qui pourrait m’aider à réorienter ma vie, j’ai rêvé : Je suis au bord d’un lac, assis. Une femme dont j’étais amoureux, que je considérais comme ma partenaire spirituelle, arrive et déchausse son pied qu’elle pose, nu, sur ma tête, mon front. La souveraine anima m’invitait ainsi à reconnaître sa prééminence royale en moi et à baisser la tête devant elle, c’est-à-dire à moins penser et plus ressentir.

En déplacement professionnel, alors que je m’éreintais dans un travail que je commençais à détester et que je commençais à rêver d’une autre vie, j’ai rêvé : Une jeune femme se tient dans l’encadrement de ma porte de chambre et me parle en essuyant un verre à vin. Je ressens une attirance érotique irrésistible et je suis tenté de l’agripper pour me laisser tomber en arrière avec elle dans le lit derrière moi. L’anima, au stade primaire de l’érotisme, commençait à me travailler au corps pour me dire : tu ne pourras pas me résister bien longtemps. Le verre symbolise la possibilité d’ivresse.

Plusieurs mois après, à l’orée d’une crise radicale au travers de laquelle toute ma vie s’est réorientée, alors que les choses commençaient à échapper à mon contrôle, j’ai rêvé : Je suis en voiture sur le siège passager avant. Une amie médium, avec laquelle je n’ai aucun rapport amoureux mais un partenariat de travail, conduit. Soudain, elle tourne à gauche et sort de la route pour faire entrer le véhicule dans un lac. Je me dis : ce n’est pas possible, elle va faire demi-tour. Mais non, elle continue tout droit et nous nous enfonçons dans le lac. Au réveil, je me suis dit : « bon, et bien on est bien parti pour aller voir la Dame du Lac… », non sans inquiétude bien sûr. Il y a des moments comme cela, nous n’avons pas d’autre choix que de nous laisser conduire par la vie…

J’ai présenté le plus beau rêve d’anima que j’ai jamais reçu, qui illustre la dimension spirituelle de l’anima et m’éclaire encore après des années, ici : http://voiedureve.blogspot.ca/2014/05/quatre-perles-de-jade.html.

Pour conclure, je me souviens enfin avoir lu un très beau rêve de Daryl Sharp[4], analyste jungien, qui allait comme suit : Il est sur une scène de théâtre et il donne une conférence. Mais il se fait apostropher par un participant qui lui demande comment il peut parler ainsi de psychologie alors qu’il vient de quitter sa femme et leurs 3 enfants. Du fond de la scène survient alors Jung, vieil homme qui s’avance en s’appuyant sur une canne, et qui dit : « que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre. »



[1] Celle-ci a écrit en particulier La femme dans les contes de fée, et La princesse chatte, livres qui éclairent particulièrement le délicat problème que nous pose l’anima.
[3] Voir à ce sujet le très bel article de Marie Laure Colonna : la femme et le génie. http://cgjungfrance.com/La-femme-et-le-genie-De-la
[4] Daryl Sharp, Anatomy of a midlife crisis.

6 commentaires:

  1. Je ne sais pas pour vous mais les femmes ne m'illusionnent plus beaucoup...ça n'empêche pas de trouver les femmes belles et attirantes mais disons que le masque de sirène est tombé. Ce qui m'intrigue c'est surtout de savoir par quoi elles pourraient être remplacée...

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  2. ps : je ne comprends pas pourquoi je n'arrive pas a interprêter ce rêve, surtout la première partie en fait, c'est le bug total donc surement important, peut être que l'un d'entres vous peut m'aider:
    je me gare dans la cour de la maison d’une personne que je ne connais pas, cela me dérange bien sur mais je le fais quand même, j' espère juste que la personne n’arrivera pas le temps que je récupère ma voiture.
    A mon propre domicile je suis a la porte d’entrée et je suis sur le point de sortir dehors, je demande a la soeur de mon épouse si on y va ?... je me réveille.

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  3. Merci Jean pour cet écrit sur l’Anima. J’aime la façon dont tu en parles. Il me semble évident que tu as bel et bien « mouillé ta chemise », comme tu dis, à son contact, ainsi tu parles d’elle depuis ton éprouvé, et le propos s’en ressent. Tu la connais intimement et tu décris bien son jeu et cela nous éclaire, mais tes mots ouvrent à tout ce qui n’est pas encore dit d’elle, tu ne l’enfermes pas.
    Si je ne devais retenir qu’une chose de ce riche texte, voici ce que je choisis :
    « En cela, elle nous introduit au fait que nous sommes plus que ce que nous croyons être consciemment, qu’il y a une part en nous qui restera toujours irréductiblement hors du champ de notre conscience, et c’est ainsi qu’elle s’avère être une passerelle vers le Soi, notre totalité[…]L’exigence de l’anima est en effet que nous aimions, et sa loi réclame que nous aimions par amour de l’amour, sans autre dessein. »
    Plus loin, cette phrase me touche :
    « … au travers de nos déceptions, qui ont la vertu de signaler la nécessité de retirer nos projections. »
    Comme je te remercie d’amener cette «puissances » que peuvent être les déceptions…
    Ensuite une question à propos de ceci :
    « Cependant cet amour est mis au défi de l’inconscient, justement : plus la relation devient réelle, entre deux partenaires conscients qui retirent leurs projections l’un sur l’autre pour se rencontrer sans voiles, et plus l’anima comme l’animus ont tendance à se projeter à l’extérieur de la relation, comme un diable tentant de sortir de l’eau bénite. »
    Intéressant. S’est-on demandé pourquoi?
    Et enfin, lorsque tu dis :
    « D’ailleurs, la tendance actuelle est de désexualiser ces énergies intérieures et de les considérer plus comme deux modalités de l’énergie créative dans la psyché, l’une créant par l’ouverture à ce qui s’offre et la transformation intérieure, l’autre par l’action extérieure. »
    Cela appelle en moi un parallèle avec le fait que l’ombre et la lumière ne sont que des modalités différentes d’une même force qui tend à l’expansion de l’être.
    Amitié

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  4. merci Jean pour ce bel article,
    comme tu le dis si bien en préambule, il n'y a qu'en mouillant la chemise qu'une réalité peut se faire.
    Cette lecture yunguienne de notre intérieur et de nos relations est un monde en soi qu'il peut être délicat d'aborder sans connaissances de celui-ci. Mais il est possible de faire des ponts entre le vécu et toute cette grille de lecture, ponts qui une fois faits poussent à un éclairage supplémentaires. Je te remercie !
    De nombreuses choses font écho, je mettrai en avant particulièrement celle-ci :
    "Comme Aphrodite, elle endosse tout de l’amour, le bon comme le mauvais, les délices de la rencontre amoureuse comme les affres de l’abandon et du rejet. C’est sur ce point bien souvent que nous échouons au jeu de l’amour qu’elle nous propose, que nous bloquons l’énergie de vie. Nous voudrions n’avoir que le côté lumineux de l’amour, mais celui-ci vient nécessairement avec l’autre côté : la jalousie et la culpabilité, la souffrance de l’abandon, la torture du rejet, la solitude et le désir qui se languit, qui brûle en dedans. Ce n’est qu’au prix d’un « oui » à toute la réalité de l’amour que nous pouvons nous laisser transformer par son alchimie."
    Mon vécu, particulièrement ces derniers temps, ne peux que le valider !
    Je t'embrasse
    amicalement

    Benjamin

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  5. Merci, Jean, pour cet article sensible sur un sujet qui l'est tout autant.
    Pas facile, en effet, de parler de l'animus et de l'anima...
    Pas facile, car ils ne se laissent pas "attraper" et sont souvent ambivalents.
    L'anima a bien des visages, elle peut être douce ou ensorcelante, enchanteresse ou démoniaque...

    Voilà un article, trouvé sur internet, qui rend bien compte de cette ambivalence" :
    http://www.hommes-et-faits.com/psychologie/Ibk_Anima.htm

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  6. j'ai souvent des rêves d'anima, c'est une jeune femme, une collaboratrice la plupart du temps , mon assistante personnelle ou une guide, on se partage le boulot en fait. Elle indique - el animo en espagnol - l'état d'âme du rêveur . Dans la nouvelle série Taboo, on voit souvent l'anima du personnage principal, il l'a voit souvent en vision, c'est une sorcière avec des pouvoirs magiques, cet anima veut le noyer, il est sous l'emprise de son anima on dirait a moins qu'il l'utilise pour ses propres projets, leur relation est ambigu.

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