mardi 12 juin 2018

Retour à la source

Marie-Louise Von Franz

Je suis dans une période de réévaluation de mes activités et de mon travail. J’en profite pour relire de grands classiques. Parmi ceux-ci, je me régale tout particulièrement des ouvrages de Marie-Louise Von Franz sur les contes de fées, dans lesquels elle détaille les dynamiques de l’inconscient collectif. Dans cette démarche de retour à la source pour m’y rafraîchir et m’y abreuver d’une eau claire, j’ai relevé deux textes qui me semblent réclamer une attention toute particulière quand on s’intéresse au travail avec les rêves. Le premier pose les prémisses même de la démarche du point de vue de Jung et de ses héritiers :

« La plupart des écoles psychologiques contemporaines élaborent leur théorie de l’homme à partir d’un présupposé tacite qui prétend savoir ce qu’est la maladie psychique et connaitre les règles ou les critères collectifs de la normalité humaine. Il s’insère de ce fait un élément de manipulation plus ou moins important dans l’ensemble des thérapies médicales, comme on peut le constater sous sa forme la plus extrême dans la chimiothérapie, mais c’est aussi le cas pour le plus grand nombre des autres méthodes thérapeutiques.

À l’opposé de cette façon de voir, la thérapie selon C.G. Jung pourrait être qualifiée d’homéopathique. En effet, nous ne pensons pas savoir ce qui est bon pour le patient ; en revanche, nous faisons confiance aux tendances naturelles d’auto-guérison de la psyché. C’est pourquoi cette thérapie porte toute son attention sur la compréhension de ces forces d’auto-guérison et s’efforce de les favoriser, sans plus.

Toutefois, nous ne saurions comprendre ces tendances de l’âme vers la guérison à moins d’arriver à "déchiffrer" le langage onirique par lequel s’exprime la nature psychique. Cela représente un travail ardu auquel Jung a consacré toute sa vie et toute son œuvre. »

(Marie-Louise Von Franz, La délivrance dans les contes de fées, préface)

Dans mon approche des rêves, la démarche ne saurait se limiter à une visée thérapeutique. Elle a une dimension nécessairement spirituelle, c’est-à-dire qu’elle interroge la dimension de sens de l’existence et relève de l’art de vivre. Avec quelques solides raisons, je crois être tout à fait fidèle en cela à la compréhension qu’en avait Jung. Il disait lui-même que la guérison est une retombée secondaire du contact avec le numineux, c’est-à-dire cette dimension spirituelle qui donne sens, dans toutes les acceptions du mot, à l’existence. Il s’agit de retrouver le chemin du miracle d’être. Mais peu importe que l’on s’inscrive dans le champ thérapeutique ou dans le spirituel, nous nous heurtons à la même difficulté qui consiste en voir certains préjuger de la nature de la réalisation que nous devrions poursuivre et de la façon d’y parvenir.

Ce n’est pas que les méthodes soient mauvaises ou les buts proposés soient invalides, en autant que ces méthodes découlent d’une expérience réelle et tentent d’en retracer le chemin. Plutôt que de soupçonner toutes les méthodes autres que la nôtre d’être entachées d’erreur si ce n’est de malhonnêteté, nous pouvons au contraire partir de l’idée que toutes ces méthodes recèlent quelque chose de valable, mais que la réalisation recherchée n’est pas une question de méthode. Le fait même de pointer l’erreur ou la malhonnêteté des autres est un jeu de projection de l’ombre qui serait risible s’il ne suscitait d’infinies disputes. Observons simplement comment l’égo, dont Daniel Odier dit qu’il est l’organe le plus érectile de l’être humain, peut s’emparer de n’importe quoi pour exister, à fortiori d’une méthode qui a fait ses preuves sans prouver pour autant que les autres ne soient pas dignes d’intérêt.

En ce qui concerne la compréhension des rêves, je suis parvenu à la conclusion que non seulement toutes les méthodes peuvent amener un éclairage pertinent, mais que bien souvent, le sens du rêve se fraye un chemin malgré les méthodes employées. C’est généralement par l’ouverture qu’offre la méthode, c’est-à-dire justement là où elle s’arrête et quand l’inconscient peut enfin s’exprimer spontanément, que le sens du rêve parvient à la conscience. Je l’ai déjà mentionnée dans d’autres articles mais je ne me lasse pas de répéter cette citation de Jung qui montre clairement la direction : 

« Étudiez toutes les méthodes, toutes les théories, mais quand vous êtes devant un rêve, écartez-les car le rêve est unique comme le rêveur est unique. »

Au fond, il ne s’agit donc pas tant de discuter ici de méthodes que d’une attitude de la conscience qui laisse toujours un espace ouvert à l’inconnu, à l’inconscient, et fait confiance à ce dernier pour amener les éléments décisifs qui permettront l’auto-dévoilement du rêve, l’auto-guérison de la personne. Jung pointe combien il est important de considérer le rêve et le rêveur comme étant uniques. Toute autre approche consiste en enfermer le rêve, c’est-à-dire notre âme même, et le rêveur, dans une généralisation et dans une petite boite conceptuelle. On croit alors « détenir la vérité », c’est-à-dire pouvoir la mettre en prison, ou en bouteilles pour la vendre. Mais la vérité est comme le dieu qu’un certain roi de Thèbes avait fait enfermer dans ses geôles. À la faveur de la nuit, le dieu est passé à travers les murs et a semé la folie dans le palais jusqu’à ce que le malheureux roi soit mis en pièces par les femmes déchaînées, qui l’ont pris pour un animal sauvage.

Dionysos
On peut voir là une métaphore exposant comment la nature peut se venger sauvagement de tout enfermement rationnel, et un avertissement qui prend tout son sens dans le texte suivant, où Mme Von Franz aborde sous un autre angle le problème qu’elle soulève :

« On voit bien souvent des personnes chercher à approcher l’inconscient avec des buts bien définis et unilatéraux. Sachant exactement ce qu’elles attendent de l’analyse, elles se ferment par là-même à tout contenu non prévu par elles et donc à toute transformation réelle. On peut aller jusqu’à dire que limiter ses désirs à la seule guérison ou à un mieux-être est une approche égotique, car c’est vouloir s’approprier l’aide de l’inconscient. Il est bien évident que le désir d’être sain et "normal" est une aspiration légitime du moi que l’inconscient soutient généralement en y coopérant, mais si quelqu’un se borne à ne vouloir que cela, entend y parvenir par ses propres voies et se refuse aux suggestions de l’inconscient, après quelques temps des rêves négatifs viendront, car le centre auto-régulateur de l’inconscient (le Soi) cherche à conduire l’individu bien au-delà de la simple guérison, bien au-delà de ses petits désirs conscients. La personne peut être soulagée de ses symptômes, mais c’est comme si l’inconscient lui présentait la note : « il reste encore à faire ou à changer ceci ou cela » et, si le rêveur n’obéit pas, les symptômes reviennent !

J’ai pu observer, à bien des reprises, ce processus. Tout se passe comme si l’on devait s’engager dans la voie de l’individuation pour elle-même et non pour des raisons partielles telles que se sentir mieux, bien dormir, retrouver la paix de son ménage, sa puissance sexuelle ou sa puissance tout court, sa "joie de vivre" ou je ne sais quoi d’autre. Lorsque les vannes de l’inconscient ont été ouvertes, son eau continue à couler sans que l’on puisse l’arrêter. Toute approche utilitaire de l’inconscient qui cherche à se servir de celui-ci  et à se l’approprier produit des effets destructeurs. Cela se passe exactement de la même façon pour la psyché qu’en ce qui concerne la nature extérieure, ainsi que nous commençons à nous en rendre compte : si nous continuons comme nous le faisons, d’exploiter sans frein les forêts, les animaux et les minéraux de la terre, nous détruisons l’équilibre biologique ainsi que nous-mêmes, léguant aux générations montantes de lourdes notes à payer et des pertes déjà irréversible. La nature (comme la psyché qui en fait partie) tend à rétablir son propre équilibre, sa totalité biologique ; elle a ses propres desseins et refuse de se laisser exploiter selon les calculs d’un utilitarisme unilatéral. »

(Marie-Louise Von Franz, L’individuation dans les contes de fées, p. 73 et 74)

En relisant ces lignes, j’ai été frappé par la conscience écologique dont faisait preuve Mme Von Franz en 1977, voilà 40 ans, à une époque où il ne se trouvait guère que le Club de Rome pour tirer la sonnette d’alarme face au désastre au-devant duquel nous allons désormais de façon évidente. Elle en pointe les causes d’une façon remarquable, dont nous pouvons tirer une leçon quant à la façon de mener notre propre vie : il n’est pas suffisant de vouloir prendre soin de la nature, ou de l’inconscient, à des fins utilitaires, pour assurer notre bien-être ou simplement notre survie. Il nous faut vivre avec cette nature, nous accorder avec elle, en acceptant qu’elle ait ses fins propres dans lesquelles nous n’avons d’ailleurs qu’une petite part. Il nous faut retrouver notre place dans le grand cercle de la nature, et l’écoute de l’inconscient, c’est-à-dire de la nature vivante en nous, y contribue de façon décisive.

Mais c’est un changement radical d’attitude qui nous est ainsi demandé. Ainsi, il ne s’agit pas de méditer ou d’écouter nos rêves pour parvenir à une réalisation ou à ce fameux bien-être qu’on nous vend à coup de magazines, de vidéos et de foires commerciales, mais pour le seul amour de l’extraordinaire intelligence qui se déploie dès que l’on se met à l’écoute de la nature. Il arrive bien souvent, nous dit encore Mme Von Franz, que les rêves au-delà d’un certain point tiennent de l’énigme cryptique qui nous emmène plus avant dans le mystère de l’existence. Il s’avère que ces rêves « ne sont pas en relation avec un éclairage intérieur, mais avec le simple fait d'être; ils n'enseignent ni une connaissance intérieure ni à réaliser quelque chose, mais à exister : ils se contentent d'enseigner à vivre. »

Mais que demander de plus, n'est-ce pas ?


Si le sujet vous intéresse, vous trouverez d'autres éléments sur les difficultés éthiques du travail avec les rêves dans cet article : Éthique du rêve


* * *

À noter  dans vos agendas, en novembre : un colloque sur l'actualité brûlante qu'ont pour notre époque les découvertes de Carl Jung. Nous y parlerons entre autres de rêves...



dimanche 6 mai 2018

Un temps de silence

Je ne reviens pas vraiment de mon voyage dans le désert. C'est Théodore Monod qui, peut-être, parle le mieux de ce qu'on y rencontre quand il écrit :

« Il y a une certaine saveur de liberté, de simplicité... une certaine fascination de l'horizon sans limites, du trajet sans retour, des nuits sans toit, de la vie sans superflu. »

J'ai cherché comment vous raconter ce voyage, et puis un petit poème m'a montré la voie :

Un temps de silence,
un temps de vacance
qu'emplit l'évidence :
le chemin passe par l'absence.

Bien sûr, les mots font partie de ce superflu dont on se dépouille dans le désert. Alors aujourd'hui, pour vous en partager tout de même quelque chose, je préfère vous montrer quelques photos qui vous diront l'essentiel sans commentaires :








 À bientôt !

vendredi 6 avril 2018

Un puits sans fond

Ma Ananda Mayi
Je reviens doucement du désert du Sahara où je suis allé marcher avec un groupe de rêveuses et de rêveurs en mars dernier. Cela prend du temps de revenir de cette immensité vivante. Dans mes poches, beaucoup de sable et quelques tonnes de silence. J’ai entendu de beaux rêves car le désert est un lieu propice à la rencontre avec notre source vive. Je vous parlerai peut-être une autre fois de ce voyage autant intérieur qu’extérieur mais aujourd’hui, je vous partagerai simplement un autre rêve d’éveil qu’une rêveuse m’a envoyé suite à mon article précédent. C’est un rêve qu’elle a fait il y a plus de 20 ans et qui « reste frais comme de cette nuit », explique-t-elle :

Je suis dans une grande salle au rez-de-chaussée d'un immeuble, il y a beaucoup de monde qui fait la fête, ça chante, ça rit... moi je me sens mal, pas en communion avec ces gens inconscients et je m'en vais, je quitte la salle. Je me trouve dehors et c'est la nuit noire je ne vois rien et soudain je tombe dans un puits sans fond : la sensation de chute est réelle, la peur horrible, je vais mourir écrasée, j'essaye de m'accrocher aux parois lisses mais c’est impossible. Puis d'un coup je me rappelle d'avoir lu dans un livre de Ma Ananda Mayi, la sainte indienne :

« Au moment de mourir, puissiez-vous penser à Dieu ».

Et, miracle, à l'instant même la chute s'arrête, je vois mon corps continuer sa chute comme une vieille chaussette et je deviens immense, infinie, la Conscience.

Puis je me réveille dans mon lit.

Elle ajoute encore que rien n'a changé par la suite dans sa vie. Il est resté de ce rêve juste la frustration de ne pas vivre ça réellement mais aussi la joie comme un clin d'œil  de son Moi profond – ou pourrions-nous dire du Soi. Dernièrement, cependant, elle dit avoir tourné son index vers son visage en se demandant : « qui est là derrière ? », et elle évoque Douglas Harding, l’homme de la « vision sans tête », qui suggère d’entrer dans une telle investigation. Alors, selon ses mots : « la quête est tombée, il y avait juste "tu es le début et la fin, l'alpha et l'oméga, le Présent éternel" ».

Tout cela, ajoute-t-elle, lui rappelle un koân qu’elle aime beaucoup :

« Une grenouille au bord de l'étang , plouf... »

Plouf, en effet…

Est-il besoin de dire grand-chose de plus ?

Pour moi, un tel rêve est un marqueur qui donne une orientation à la conscience relative, et comme un Nord magnétique à la boussole intérieure de la rêveuse. Elle a, dans le rêve, vécu l’éveil. L’expérience, si tant est qu’on puisse parler d’une expérience – car il s’agit en fait d’une non-expérience, de la sortie de toutes les expériences – est advenue dans ses profondeurs. C’est un peu comme une grenade sous-marine qui exploserait par dix mille mètres de fond ; cela ne donnera en apparence qu’un clapotis à la surface et cependant, l’énergie a été libérée. La bonne nouvelle, c’est que lorsque quelque chose de cet ordre advient en rêve, non seulement la psyché a-t-elle désormais un Nord magnétique – l’éveil n’est plus un concept, une idée, mais une réalité vivante – mais cela adviendra tôt ou tard, nécessairement, dans la conscience ordinaire. Cela peut prendre une vie, simplement, pour que le rêve se déploie. Mais le rêve est comme une graine qui, plantée dans un sol fertile, a germé et donnera un grand arbre…

Un tel rêve ne réclame pas d’interprétation. Mais bon, faisons un peu d’explication de texte, cela pourra servir, donner quelques repères sur la carte à celles et ceux qui expérimentent des choses analogues.

Le préalable du rêve, c’est que la rêveuse quitte le monde. Le monde, du point de vue spirituel, est le lieu où l’on se distrait de la réalité en faisant la fête, en s’amusant. L’étymologie de « distraction » nous renvoie au latin distractio, qui signifie le désaccord, l’éloignement, la séparation… de notre nature essentielle. J’ai reçu moi-même un rêve un jour où je visitais l’Enfer, et j’y voyais des gens se précipiter pour participer à la grande fête qui allait se donner au château qui trônait au milieu de l’Enfer. Mais donc, la rêveuse s’arrache au sommeil hypnotique de la distraction et de l’amusement. Son sentiment de n’être pas en communion avec la foule est le premier signe de l’Appel qui invite la personne à quitter la communauté. Je vous renvoie, pour de plus amples explications sur la nature de cet appel, à l’analyse qu’en donne Joseph Campbell dans le héros aux mille visages.

La rêveuse se retrouve alors dans la nuit noire et tombe dans un puits sans fond, c’est-à-dire qu’elle risque l’exploration hors du connu et perd tout appui, toute certitude.

Elle tombe dans « le fond sans fond » de Jacob Boehme.

Bien sûr, c’est une mort. C’est terrifiant. Il s’agit, expliquent toutes les traditions mystiques, de « mourir avant de mourir ». On ne peut qu’essayer de se raccrocher à n’importe quoi, à commencer par toutes les explications spirituelles qu’on pourra trouver du processus. La personnalité s’effondre, se meurt, et avec elle tout ce qui faisait le sentiment d’être une identité séparée, quelqu’un... et de savoir quelque chose, d’être en contrôle. Mais voilà que, dans ce rêve, la clé nous est offerte. Toute simple. Elle tient dans les mots de Ma Ananda Mayi qui reviennent à l’esprit de la rêveuse dans sa chute :

« Au moment de mourir, puissiez-vous penser à Dieu. »

Au moment de mourir, au moment où le voile se soulève… puissiez-vous vous tourner vers le Soi, vers le Réel, vers la Conscience, vers l’Infini, vers la Claire Lumière. Et alors, le « miracle » se produit. La rêveuse constate qu’elle n’est pas ce corps qui continue sa chute. 

Elle est la Conscience Elle-même.

Elle s’est souvenue de sa véritable nature. Elle est libre de l’illusion.
Et voilà donc que, plus de vingt ans après ce rêve, qui reste aussi frais que s’il était de la nuit même, il apparait que c’est la quête qui tombe dans le puits. Il fallait aller au bout de la recherche pour se rendre compte qu’il n’y a rien à chercher, que Tout est déjà là. Mais voilà alors que se présente un autre pointeur, Douglas Harding, qui suggère simplement de retourner l’index vers soi et d’interroger :

Qui regarde ?

C’est une version contemporaine de l’investigation fondamentale :

Qui suis-je ?

Au fond de cette question, qui est un koân, il n’y a pas de fond.

Et plouf !

Dans son courriel, réagissant à mon article sur les rêves de frère Pierre, la rêveuse me disait constater que « chaque expérience d'éveil est différente, en fait il y en a autant que de personnes, car elles sont le reflet des contenus de notre psyché, de notre histoire qui est unique pour chacun. Apparemment, tant que l'on raconte l'éveil qu'on a vécu, c'est la personne qui le dit (avec son mental) et donc une expérience d'éveil n'est pas l'Éveil duquel on ne peut rien dire puisqu'il n'y a plus personne pour le relater. Ces expériences aussi belles soient elles ont un début et une fin et donc se déroulent dans le temps et l'espace; ça ne peut pas être le Soi qui est hors du temps et de l'espace; par contre elles sont très intéressantes, riches d'espoir et des pointeurs vers la bonne direction. »

Je suis entièrement d’accord avec elle, en particulier donc sur la nécessité de distinguer l’éveil et l’Éveil. Le premier est dans le temps. Il advient à quelqu’un, avec une histoire et un mental pour rendre compte de l’expérience, même si finalement cela signe la fin du mental et de toutes les expériences – c’est-à-dire que l’on sait que rien de ce que l’on pourra en dire ne rendra compte de la réalité, que ce qui advient alors est au-delà des mots, des expériences. Car en fait l’expérience en question pointe vers l’Éveil, qui est une dimension archétypale qui échappe à toute saisie mentale, comme un miroir tourné vers le soleil : il peut en refléter la lumière, mais bien fou qui croira qu’il tient là le soleil. Alors, à quoi sert-il d’en parler ?

À rien, car on ne peut rien en « faire ».

Chez ceux chez qui la graine a germé, cela l’arrose simplement avec des mots. Cela produit un petit mouvement de reconnaissance de l’essentiel…

De toute façon, comme nous l’assène Karl Renz, un éveillé contemporain qui, comme Douglas Harding, secoue volontiers le cocotier mental :

Il ne s’est jamais rien passé.

Si vous vous intéressez à l’éveil avec ou sans majuscule, je vous invite à lire son « pour en finir avec l’éveil », dont vous pouvez trouver un extrait sur Internet[1].

On pourrait dire que c’est dans la nature du Soi d’être dans l’Éternité, hors du temps et de toute possibilité d’expérience car celle-ci implique toujours la comparaison avec autre chose, or le Soi est l’Un sans second, ce qui ne peut être comparé à quoi que ce soit. Mais dans la conscience relative, c’est-à-dire dans l’espace-temps, il apparait comme une expérience disruptive du connu, qui débouche nécessairement sur « au-delà » de tout ce que cette conscience peut envisager. C’est cet au-delà de l’au-delà qu’évoque le mantra zen, qui nous vient du Sûtra du cœur :

Gate gate paragate parasamgate boddhi svaha.

Ce qui signifie :

Allez, allez au-delà, allez au-delà du par-delà, jusqu’à la réalisation de l’Éveil.

Bon, voilà, j’en ai trop dit. Je retourne à mon désert faire des provisions de silence. Avec Douglas Harding, je peux dire que j’y ai perdu la tête… et je ne suis pas certain d’avoir envie de la retrouver.

mercredi 14 mars 2018

Rêves d’éveil


J’ai la chance d’avoir un ami moine. Il m’a communiqué des rêves et un témoignage de première main sur l’expérience d’éveil qu’il a vécu, et qui est directement liée à ces rêves. Il semble que l’éveil, quand ce n’est pas une vaine spéculation sur la nature du Soi, ait directement partie liée avec les rêves. D’après moi, cela va avec le fait que l’étude du rêve nous révèle la nature même de la conscience, ou plus précisément du mental qui génère les images, non seulement des rêves nocturnes mais aussi du « rêve partagé » que nous appelons la réalité (ordinaire). Le terme même d’ « éveil », qui nous vient de l’Orient et plus précisément de la réalisation du Bouddha (L’Éveillé), est lui-même une métaphore qui pointe que nous vivons en fait dans un état de sommeil hypnotique. Nous sommes dans une grande mesure hypnotisés par les histoires que nous nous racontons, l’interprétation que nous faisons de la réalité. Ainsi, nous nous perdons dans beaucoup d’idées et de fantasmes à propos de l’éveil…

Je poursuis depuis longtemps une enquête sur les relations intimes entre les rêves et l’éveil, ou comment le Soi émerge à la conscience en rêve. Je laisse à celles et ceux que ça intéresse la discussion consistant en savoir s’il s’agit du Soi selon Jung ou selon Sankara, ce qui relève pour moi de la vaine théorie qui entretient finalement le sommeil de la conscience. Ce qui m’intéresse, ce sont les images vivantes du Soi et comment il/elle s’incarne car ces images nous communiquent quelque chose au-delà de ce que nous pouvons en comprendre. J’ai déjà raconté comment Daniel Odier explique qu’il s’est éveillé en rêve, sans que j’ai connaissance du détail de son rêve. Une autre éveillée, Betty Quirion, a publié sur Internet un rêve d’éveil dont j’ai conservé copie, fort heureusement puisqu’elle l’a retiré de son site. J’accumule les témoignages qui illustrent ce lien entre rêves et éveil, et si vous avez vous-mêmes un rêve à me communiquer à ce sujet, n’hésitez pas. Je vous en serai très reconnaissant.

Le récit que m’a communiqué frère Pierre est particulièrement précieux sur ce point. Voici les deux rêves qu’il m’a transmis en me demandant si je pouvais lui en proposer un éclairage :

Je me suis retrouvé dans une grande pièce blanche sans mur en fait avec un vieil homme en face de moi et une table entre nous sur lequel était deux cristaux, un violet et un bleu et j’ai comme su que je devais en choisir un alors j'ai pris le violet aussitôt j’ai vu 3 portes que j’ai traversées. Je me suis retrouvé sur le bord de la rue ou j'habitais quand j'étais enfant à Jonquière et j'ai pointé le cristal violet sur une femme qui passait devant moi et un chapeau de lumière est apparu sur sa tête et elles s'est mise à chanter et danser ensuite j’ai pointé le cristal vers le ciel et je me suis envolé en voyant des paysages de la terre et j'ai été dans l'espace en direction de la planète Vénus. En arrivant devant Vénus, elle est devenu un visage de femme qui changeait tout le temps et qui m'a parlé mais pas avec des mots, c'était comme une vibration et je me suis réveillé…

ensuite le lendemain :

Je marchais dans les rues de Jonquière avec ce qui me semblait être le pape a côté de moi, et on a monté la rue Monfort et là où est d'habitude le McDonald, il y avait la Basilique Saint-Pierre de Rome. Et on a passé par derrière et il y avait une petite porte secrète et en entrant j'ai vu plein de livres anciens et dans le fond il brillait en vert la croix ansée égyptienne Ankh et je me suis réveillé.

Frère Pierre se présente comme un homme qui était aux prises avec de multiples addictions et qui a sincèrement désespéré. J’oserai dire, en référence à un article que j’ai posté en juin dernier dans ce blogue, qu’il est allé au-delà du désespoir. L’enfant sensible qu’il a été a grandi dans un climat de terreur qui l’a amené à se refermer sur lui, au point d’être incapable de créer des liens d’amitié autour de lui. À l’âge de 8 ans, il a commencé à penser qu’il vaudrait mieux pour lui être mort. À partir de l’âge de 12 ans, il a commencé à consommer de la drogue, ce qui l’a sans doute sauvé de la folie ou du suicide, selon ses propres mots. Il a ainsi poursuivi un processus d’autodestruction jusqu’à l’âge de 30 ans pour arriver finalement à un point, en 1998, où même la drogue ne suffisait plus à « geler » l’angoisse constante qui l’habitait. Et c’est au moment où il a pensé mettre fin à ses jours que quelque chose, en réponse à une prière qui venait du fond du cœur, s’est ouvert.

Frère Pierre raconte : « En 1998, novembre, alors que je m’apprêtais à me passer la corde au cou, et dans la plus grande détresse, j’ai lancé un cri du cœur à l’univers, à Dieu, en menaçant de me suicider s’il ne se passait pas quelque chose, une preuve de l’existence d’une intelligence supérieure qui donnerait un sens à ma vie. »

C’est alors qu’il s’est passé quelque chose d’extraordinaire :

« Je n'ai pas eu le temps de finir ma phrase. Ce fut comme un éclair de lumière qui entra par la tête et descendit tout le long de ma colonne vertébrale et rendu en bas j'ai senti un volcan exploser en remontant. Tout mon être était électrocuté par cette lumière qui me faisait vibrer dans tous les niveaux de l'être et me parcourait le corps d'une jouissance absolue. Mon cœur qui depuis toujours était dans la tristesse et la souffrance , tout d'un coup sentait une fontaine de bonheur qui jaillissait de l'intérieur et dans ma tête il y avait cette lumière , qui était comme un aimant en la regardant elle m'a aspiré de l'intérieur. J'ai perdu la notion de « moi » en tant qu'individu, la notion de temps ou d'espace. Il n'y avait plus que cette lumière sans rien d'extérieur; une lumière de plénitude d'être, de conscience. Ensuite, dans cette lumière, j'ai vu se former l'univers et ensuite les cellules de mon corps, c’est alors que j'ai tout compris que tout était un et relié, que tout était le même être manifesté en chacune de ses parties reflétant d'une manière unique l'ensemble. Une profonde communion avec tout ce qui m'entourait, le monde extérieur dansant dans la résonance et la synchronicité a mon intérieur. J'ai senti plus grand que moi qui vivait à travers moi, une présence et un amour qui était en moi et tout autour de moi, se révélant comme le SOI même que j'étais. Cela a changé ma vie et j'ai entrepris ensuite un long voyage de travail sur moi et une quête spirituelle. »


Selon les termes usuels, on peut dire que frère Pierre a alors vécu un éveil spontané de la kundalini qui s’est accompagnée d’une Expérience de Mort Imminente (EMI).

« J’ai été pénétré par une lumière tellement forte que tout mon être était en extase et cette lumière m’a sorti de mon personnage. Il n’y avait plus que la lumière. J’étais lumière dans la lumière. »

Ce personnage dont frère Pierre est sorti, c’est ce que nous appelons le « moi », la fiction d’une identité séparée qui aurait une histoire personnelle, un père et une mère, etc. C’est la prison dont Cela qu’il est, et qu’il n’a jamais cessé d’être, s’est enfin échappé, comme rejetant un vieux vêtement qui ne servait plus à rien…

Frère Pierre a depuis lors suivi un long chemin de travail sur lui, qui l’a conduit en particulier à expérimenter la méditation vipassana, pour se libérer de ses dépendances. Je le laisse expliquer ce qui s’est passé par la suite :

« 16 ans plus tard, alors que je méditais, j’ai reçu coup sur coup 4 décharges de lumière entrant par la tête et dans les jours qui ont suivi, je suis entré dans un processus me conduisant à ancrer cette lumière dans le corps. Je vis cela de façon continue depuis plus 3 ans. C’est cet appel à me consacrer totalement à cette lumière qui m’a fait aller dans un monastère. J’ai réalisé que la plus grande résistance à cette lumière était ma propre personne qui ne voulait pas s’abandonner totalement. Il me fallait donc dissoudre ce faux moi pour faire naître l’homme nouveau.

La vérité de cette lumière est au-delà des croyances et des religions. Mais chacune d’elle en témoigne à sa manière et j’ai reconnu en cette lumière le Christ, non pas en tant qu’un individu séparé mais comme la réalité spirituelle de tous. C’est une lumière qui s’incarne peu à peu à travers moi en me libérant de tout ce qui est illusoire. Je laisse la lumière faire son œuvre à travers moi et je m’abandonne à ce qui se déploie de façon continue. C’est un chemin de dépouillement de la personne et de toute possession, dans le désert du silence et de la solitude tout en abandonnant sa volonté personnelle au Christ de façon à devenir l’expression de cette lumière, de spiritualiser le corps et de transformer le monde extérieur par notre propre changement intérieur. »

J’ai demandé à Pierre la permission d’exposer ses rêves et nos échanges car je crois qu’il peut y avoir là quelque chose d’utile à celles et ceux qui désespèrent. Je m’intéresse depuis longtemps aux phénomènes d’émergence spirituelle et j’ai le privilège, par ma position d’attrapeur de rêves, d’avoir entendu de nombreux récits qui vont dans le même sens. Il n’est pas rare que les gens qui vont au bout de leur désespoir voient soudain une nouvelle perspective s’ouvrir. Cela nous ramène au fait qu’il y a quelque chose dans le fond de l’Être qui nous aime et qui répond lorsqu’une prière sincère vient du fond de notre cœur. Je crois que c’est important de le dire, ne serait-ce que pour que les personnes qui se droguent et désespèrent sachent qu’il y a un espoir au bout du tunnel, et que celles qui ne sont pas affligées par de tels tourments retiennent leurs jugements à l’endroit de ces désespérés.

Quand nous désespérons, nous pouvons nous demander à quoi veut nous amener ce désespoir, où nous emmène-t-il si nous allons au fond de ce trou noir. Eckhart Tollë, Byron Katie, et de nombreux autres rapportent que leur éveil s’est produit « au fond du trou », quand leur égo a définitivement été vaincu. Jung disait que notre angoisse, bien souvent, n’est pas notre mais est celle du Soi qui n’en peut plus d’être pris dans les limites de notre égo et de l’espace-temps. Alors, il a tendance à les faire exploser, ces limites, de toutes les façons possibles. Il disait aussi que « toute rencontre avec le Soi est une défaite pour le moi ». On peut renverser la proposition : pour que le Soi apparaisse, il faut que le moi soir défait, se défasse. Mais alors, faut-il désespérer pour s’éveiller ? Pas nécessairement, mais il semble, comme le dit la tradition, qu’il faille le vouloir avec la même intensité qu’un homme en train de se noyer a besoin d’air.

 C’est dans ce contexte que frère Pierre a reçu ces rêves, plus réel que la réalité ordinaire. Voilà ce que je lui ai répondu quand il m’a demandé une interprétation sur la base des éléments que je viens d’indiquer :

« Ce sont, dis-tu, des rêves « plus réel que le réel » et je t’entends bien. Dans la tradition, on appelle de tel rêves des « rêves de clarté », qui parlent de la réalité de l’âme, en effet plus réelle que celle du moi – ils viennent directement de la Source dont ils manifestent la présence dans ta vie. Ils parlent de ton destin spirituel.

Le premier rêve dit qu’à partir du moment où tu choisis la vie spirituelle (le cristal violet), tu entres en contact avec une dimension d’amour infinie qui s’est manifestée au cours des âges comme la Face Féminine du Divin. Le vieil homme représente sans doute « la vieille âme » en toi, c’est-à-dire peut-être l’héritage de nombreuses existences qui te permet de faire un choix entre deux niveaux d’être : le bleu, qui est symbolique je pense ici du mental, et le violet, qui unit le bleu et le rouge (féminin et masculin), et renvoie au 6ème chakra, à la vision spirituelle. Cette pièce blanche pourrait bien représenter ta vie, qui est sans séparation, ouverte sur l’immensité…

Ce cristal violet te permet de guérir quelque chose qui est représenté par cette femme qui marche sur la rue de ton enfance. Tu la connectes à la lumière, et voilà qu’elle danse et qu’elle chante. Et puis voilà que, pointant ce cristal vers le ciel, tu t’envoles – tu vas au ciel dans cette vie et tu rencontres Vénus, la déesse de l’Amour. On l’appelait aussi Lune-Soleil, c’est-à-dire qu’Elle unissait en elle le Masculin et le Féminin dans une figure féminine. Pour moi, tu rencontres là la grande Féminité sacrée, celle qui tend maintenant à s’incarner comme le pendant féminin du Christ.

Vois mon article : « Celle qui vient » pour plus de détail sur le sens de cet archétype.

Le second rêve montre que ton chemin passe en effet par l’Église : tu chemines en compagnie du pape. Mais il s’agit pour toi d’aller chercher les secrets cachés par l’Église : la porte arrière de Saint-Pierre de Rome symbolise un accès à l’Inconscient de la tradition chrétienne. Tu as accès intérieurement à une profonde connaissance (les livres anciens) et surtout, encore une fois, à un symbole très ancien de cette grande Féminité sacrée, une version de la Croix qui est bien antérieure à celle de l’Église. Elle renvoie à une Passion est mythologiquement antérieure à celle du Christ puisque la croix ansée est un attribut de la grande Isis, épouse du divin Osiris démembré et ressuscité. Sa couleur verte évoque le cœur et la guérison. D'ailleurs, Osiris, qui est à l'origine un dieu de la végétation, est souvent représenté avec la peau verte,  symbole de renaissance et de fertilité. »

C’est après avoir donné cette interprétation que j’ai appris que frère Pierre avait reçu ces rêves à 14 ans, bien avant son ouverture. J’avais pris pour acquit qu’ils lui étaient advenu peu après celle-ci, mais cela ne change pas grand-chose à ce que j’y vois. Cela leur donne cependant une dimension prémonitoire qui a donc préparé le futur éveil, comme si la Source des rêves avait voulu assurer Pierre qu’il y aurait quelque chose au-delà du désespoir. Nous nous sommes interrogés sur le fait qu’il y a eu à chaque fois un intervalle de 16 ans entre les différents épisodes marquants de ce processus, sans trouver d’explication à ce nombre. Si vous en avez une à proposer, nous sommes lui et moi ouverts à considérer.

Frère Pierre m’a dit, en écho à cette dimension prémonitoire de ces rêves, s’être demandé s’il était prédestiné à s’éveiller dans cette vie. Pour moi, il est acceptable de penser qu’il a travaillé à un tel éveil pendant de nombreuses vies. C’est l’intuition qui d’ailleurs est ressortie quand j’ai commenté l’image du vieil homme qui lui offre le choix entre les cristaux, et plutôt que de lui parler du Soi sous la forme « vieux sage », j’ai préféré évoquer la notion d’une « vieille âme » lui permettant de choisir entre deux états d’être. Mais ce point, qui demeure spéculatif, me parait moins important que de souligner qu’il ne suffit pas de s’éveiller à la Lumière et à l’unité de toute chose. Là où le chemin de frère Pierre est exemplaire, c’est dans le travail sur soi dans lequel il s’est engagé pour intégrer et incarner cette lumière qui a transformé sa vie. On peut parvenir à la compréhension du Réel de différentes façons, toutes aussi valables les unes que les autres, mais c’est la réalité du travail sur soi qui en permet l’incarnation.

Les éléments caractéristiques de l’Éveil, qui ressortent ici, tiennent moins au caractère spectaculaire de l’expérience, qui va avec la profondeur du désespoir rencontré – disons que la Lumière a pris les grands moyens pour répondre à la prière du jeune Pierre – qu’à la vision d’unité avec laquelle il en est ressorti. Ce sur quoi s’accordent tous les éveillés, quel que soit leur itinéraire ou la tradition dont ils sont issus, c’est qu’il y a un seul Être et que le principal obstacle nous empêchant de le voir est notre attachement à l’idée d’une personnalité séparée, le « faux moi », notre petite personne. Cette vision transformatrice conduit aussi à reconnaître la lumière vivante dans toutes les religions et philosophies spirituelles qui en présentent toutes différentes facettes sans qu’aucune ne puisse prétendre en avoir l’exclusivité ou en faire le tour. La vérité vivante ne se laisse pas détenir, c’est-à-dire mettre en prison conceptuelle ou symbolique. Tant qu’on joue à « mon Soi est plus gros que le tien », on n'est guère éveillé quoi qu'on en dise. Ou comme on dit en bon québécois, on dort au gaz… :-)

L'éveil, pour ce que j'en comprends à partir de ma propre (petite) expérience, c'est la découverte de l'indépendance de la conscience à l'égard de la pensée. Nous ne sommes pas nos pensées. Nous ne sommes pas ce que nous pensons être. La réalité n'est pas ce que nous pensons qu'elle est. Le mental ne saurait cerner le réel. Il n'en aura jamais qu'une re-présentation, c'est-à-dire une vision de seconde main au travers de concepts et d'images qu'il se fait de la réalité en les prenant pour celle-ci. Il n'est pas en contact direct avec le présent, le cadeau qu'est la vie immédiate. C'est une dé-couverte fondamentale qui change le regard porté sur les choses et les êtres : quelque chose qui était couvert par l'illusion mentale de la séparation apparaît alors. C'est une libération, bien que personne n'ait été captif, car la conscience sort de la prison mentale pour entrer dans la grande Vie. Il est dès lors évident, pour paraphraser le père Teilhard de Chardin que :

« Nous ne sommes pas des êtres humains vivant une expérience spirituelle. Nous sommes UN Être spirituel vivant des expériences humaines (et autres).  »

Ekhart Tollë est très clair sur ces points. Il dit en différents endroits :

« L'éveil est un basculement de la conscience, au cours duquel la pensée et la conscience se dissocient... Dans cet état, au lieu d'être perdu dans vos pensées, vous vous reconnaissez comme étant la présence qui se trouve justement derrière les pensées.
(...)
S'éveiller sur le plan spirituel, c'est s'éveiller du rêve de la pensée. Le domaine de la conscience est trop vaste pour être saisi par la pensée. Lorsque vous ne croyez plus tout ce que vous pensez, vous sortez de la pensée pour voir que le penseur n'est pas votre être essentiel.
(...)
La prochaine étape de l'évolution humaine consistera à transcender la pensée. »



À quoi frère Pierre a ajouté, continuant à parler de cette lumière qu’il vit :

« C’est le chemin de la transcendance de ce que l’on croit être vers la réalité invisible de l’esprit. Il s’agit d’amener cet esprit et cette lumière au cœur même de notre corps, qui est le temple de l’esprit divin. Mes rêves prennent tout son sens avec cette lumière. Ils révèlent ma mission d’âme, qui est d’être un catalyseur de cette lumière dans ce plan de conscience. »

Frère Pierre est lui-même étonné de constater qu’il arrive souvent que des gens s’ouvrent à la lumière à son contact ou en lisant son témoignage, sans que lui-même cherche à provoquer cette ouverture. C’est en cela qu’il se voit lui-même comme un catalyseur. Pour ma part, je salue en frère Pierre un bienheureux béni par le Divin, un de ceux par qui Sa grâce se répand sur terre.

Et vous, que dîtes-vous de ces rêves ?

Je suis certain que mon ami frère Pierre sera fort intéressé par tous les éclairages que vous pourrez lui en donner. Lui et moi vous en remercions d’avance.

jeudi 1 mars 2018

Jeu archétypal

Mon amie Martine Tollet et moi-même proposons régulièrement des ateliers de jeu archétypal autour de contes de fées dont nous explorons, par ce biais, la portée initiatique. Nous nous inspirons en particulier de l’enseignement que nous avons reçu dans l’école québécoise Ho Rites de Passage et de sa fondatrice, la regrettée Paule Lebrun, qui s’appuyait elle-même sur les travaux de Jean Houston. Cette dernière pose les fondements de ce type de travail, qui tient du théâtre psycho-magique, dans son livre Psychologie sacrée et l’illustre en proposant de parcourir ainsi différents processus inspirés par de grands mythes comme Isis et Osiris, le Faiseur de Paix, etc. Cependant, Martine, qui est conteuse, formatrice à l’art du conte et metteur en scène, et moi-même avons en commun un amour profond des contes qui s’enracine dans l’étude de la psychologie des profondeurs de Carl Jung. Notre travail dans ce registre du jeu archétypal est ouvertement dédié à la mémoire de Mme Marie-Louise Von Franz, sous le patronage de laquelle nous nous inscrivons avec gratitude pour l’extraordinaire manne qu’elle a légué aux amoureux des contes au travers de ses livres.

Marie-Louise Von Franz
Outre Jung, Von Franz et Paule Lebrun, auxquels nous rendons grâce comme étant les grands ancêtres dont la présence souriante nous accompagne, notre travail s’appuie sur les travaux de James Hillman, Joseph Campbell, Alejandro Jodorowsky, Robert Bly, Clarissa Pinkola Estès. Et bien avant eux, nous en référons à une tradition qui se perd dans la nuit des temps et relève de la célébration des antiques Mystères.

L’approche proposée par Jean Houston nous reconduit aux origines du théâtre rituel à Épidaure, le principal sanctuaire du dieu guérisseur Asclépios en Grèce, lui-même sans doute héritier de l’égyptien Imhotep. Cette filiation symbolique est importante dans la perspective de notre travail car Asclépios soignait au moyen des rêves, et Imhotep, qui fut assimilé au dieu Thot, est associé aux origines mythiques de l’Alchimie. Le premier chapitre du livre que je mentionnais plus haut de Jean Houston nous prend par la main pour nous faire visiter l’asclêpeion, le centre de soins d’Asclépios, dédié à la guérison dans une visée que nous qualifierions aujourd’hui d’holistique, c’est-à-dire à la purification ainsi que l’harmonisation du corps et de l’esprit. On y incubait des rêves qui apportaient bien souvent la guérison, comme en témoignent de nombreux ex-voto. On y écoutait de la poésie et de la musique. On y faisait des cérémonies. Et on y voyait de grands drames archétypaux mis en scène dans la tragédie grecque de façon à saisir le spectateur avec intensité, avant de le détendre par une comédie…

Asclépios & Hygie
La démarche du jeu archétypal, quoiqu’elle n’ait pas de visée strictement thérapeutique, revient aux sources de ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui la thérapie de l’âme, non seulement dans la notion du soin apporté à cette dimension souvent négligée de l’être, mais dans l’acception du mot grec therapia qui signifiait « servir les dieux » ou « accomplir l’œuvre des dieux ». Ce que les Grecs appelaient les dieux, nous les nommons « archétypes » dans le vocabulaire psychologique. James Hillman disait que l’âme, c’est-à-dire les archétypes qui vivent dans l’âme, se manifeste en symptômes. Et les archétypes vivent aussi dans les contes. Sous l’apparence naïve de ces derniers se dissimule un mystère vivant. L’étude des contes, disait Marie-Louise Von Franz, relève de l’anatomie psychique comparée dans laquelle ressort ce que toute l’humanité, au-delà de la fragmentation culturelle, a en commun. Dans ces histoires, qui virevoltent de bouche à oreille depuis la nuit des temps en se déclinant dans un chatoiement de versions teintées de différentes cultures, le héros ou l’héroïne traverse généralement des épreuves inouïes pour parvenir à la pleine conscience symbolisée par la royauté. Ils affrontent des défis terrifiants et reçoivent des aides magiques qui les amènent à découvrir leur véritable nature. Au contact de ces histoires, nous baignons dans le monomythe mis à jour par Joseph Campbell et nous sommes directement enseignés par l’inconscient collectif. Plus profondément encore, nous fondons notre travail sur le fait que nous retrouvons par-là les traces de très anciens rituels initiatiques reposant sur des dynamique encore vivantes dans un lieu secret de notre psyché.

Ainsi, même si nous n’avons aucune ambition thérapeutique, et peut-être même justement parce que nous ne sommes pas entravés par une telle ambition qui ramène toujours au modèle médical, la démarche que nous proposons ouvre un espace dans lequel l’âme peut jouer librement en se nourrissant d’images intérieures. Il s’agit simplement de mettre en œuvre un théâtre symbolique dans lequel le conte est parcouru comme une quête initiatique pour vivre dans un cadre sécuritaire les épreuves qui jalonnent le parcours du héros ou de l’héroïne. Nous visons par-là à réveiller, reconnaitre et contempler les puissances méconnues de l’Inconscient qui sont activées par le conte, et ainsi favoriser l’émergence en conscience de l’âme. Si nous devions nous donner un objectif, ce serait de faciliter l’intégration consciente des dynamiques archétypales explorées de façon à élargir la conscience et permettre l’accomplissement de processus naturels de croissance psychique se traduisant par un sentiment de complétude. Hommes ou femmes, nous apprenons par exemple à explorer plus avant les subtilités et profondeurs de notre masculinité, de notre féminité et finalement du mystère de leur rencontre, de notre humanité et de qui les dépasse. Nous touchons aux grandes questions existentielles qu’incarnent par exemple la sorcière vivant au fond des bois, l’innocent au cœur d’or et le diable, l’Ange secourable et nous les invitons à danser dans notre existence, pour à notre tour redécouvrir la fontaine de jouvence.

Fontaine de jouvence
Pour cela, nous utilisons de nombreux outils et ingrédients. Le premier d’entre eux est le jeu symbolique dans lequel nous créons un espace privilégié pour l’expression des images intérieures. Une des clés d’un tel travail est de définir clairement le contenant hermétique dans lequel les forces archétypales pourront s’exprimer et se vivre sans débordement. S’il est question là de la définition d’un espace sacré, c’est sans ostentation, en gardant à l’esprit la langue des oiseaux qui nous rappelle que c’est simplement le lieu du jeu créatif, là où « ça crée ». J’aime aussi parler du « temps du rêve » pour désigner cette place particulière où la distance entre l’intérieur et l’extérieur s’amenuise, car on y demeure jamais qu’un temps bien délimité par des rites d’entrée et de sortie. On peut aussi parler du domaine de la « seconde attention » car c’est l’espace où s’ouvre un autre regard que celui que nous avons l’habitude de porter sur les choses, sur les êtres et sur nous-mêmes; nul ne pourra le trouver sur une carte car il est fait d’une certaine qualité d’attention que favorisent la méditation, les rituels symboliques, l’écoute des rêves et la disponibilité à la vie des images intérieures.

Une fois clairement défini le temenos, c’est-à-dire l’espace sacré où les symboles sont invités à prendre vie, le conte est déployé au travers d’un jeu de rôles mettant en scène des moments clés, autant que possible dans des décors naturels, avec quelques accessoires dont la portée est surtout symbolique pour favoriser l’envol de l’imagination. Les participant(e)s sont littéralement imprégné(e)s par l’histoire qui les submerge. Le récit leur en est fait dans son intégralité dès le début pour donner la carte du parcours à l’inconscient, et revisité dans le détail au début de chaque acte. L’invitation leur est faite de vivre pendant plusieurs jours avec l’histoire, c’est-à-dire aussi de dormir et de rêver avec elle dans un stage résidentiel. L’écoute des rêves chaque matin apporte une riche moisson d’images intérieures souvent en résonance avec le conte, et toujours expressive de profonds processus intérieurs. Le rêve éveillé, l’imagination active, l’écriture automatique, la peinture spontanée, la danse et le chant ouvrent des espaces de rencontre avec l’Inconscient. Ils permettent d’exprimer de ce qui travaille les participant(e)s de l’intérieur. Enfin, des éléments d’analyse et d’amplification symbolique du conte sont proposés, tirés de différentes sources pour varier les points de vue, de façon à permettre à chacun(e) de tisser des liens avec son histoire personnelle. Le conte est ainsi ingéré, intégré, digéré… au fil des jours jusqu’à devenir une histoire vivante dans la psyché de chaque participant(e), son histoire qu’il ou elle rencontre à sa façon... 

Temenos
Le travail est ponctué de moments de partage qui sont ritualisés en conciles de façon à éviter les discussions intellectuelles. Les participant(e)s y sont invité(e)s à résonner autour du conte et de sa mise en jeu archétypal. Il est bien précisé dès le début que nous ne sommes pas là pour nous livrer à de la psychothérapie de groupe mais pour offrir un espace à l’expression et à la vie de l’âme. Non seulement aucune intention thérapeutique n’est proposée au groupe, mais les partages ne sont pas dévolus à s’appesantir sur l’histoire de l’un(e) ou de l’autre. Tout est acceptable, tout est reçu qui participe de la vie de l’âme, et si une souffrance est partagée, personne n’a de prétention à la thérapeutiser ou la soigner (Soi-nier) de quelque façon et elle est alors accueillie comme faisant partie de notre humanité commune. Cela ne nous empêche pas de guérir (gai-rire) par la magie opérative de l’histoire qui se déploie ! Nous privilégions dans ces temps de partage la dynamique du cercle dans laquelle participant(e)s, assistant(e)s et guides sont au même niveau dans l’expression de leur vécu car les processus archétypaux nous affectent tou(te)s et nous veillons à ne pas entretenir de séparation inutile. Le silence participe de la mise en abîme de l’histoire qui se déploie au travers du vécu de chacun, et la parole est ancrée dans l’expression du senti, de l’intuition et des images vivantes plutôt que des idées, qui pourront toujours être discutées lors des repas ou dans les moments d’échange libre, dans l’espace qu’il est convenu d’appeler « profane » car on y revient à nos personnalités ordinaires, au quotidien. Finalement, il ressort que le groupe tout entier constitue le contenant hermétique dans lequel se déploient, au sein d’une aventure commune tissée autour de la trame du conte, autant de chemins exploratoires qu’il y a de participant(e)s.

Le conte relie le personnel et l’universel. Il concerne toujours l’être humain total. Il ignore par exemple les identifications de genre. Il n’est pas sexué. Là où Robert Bly a, dans sa remarquable analyse, fait de Jean de fer, l’homme sauvage et l’enfant (Grimm KHM 136), une histoire s’adressant surtout aux hommes dans leur besoin de redéfinir et réinventer l’identité masculine en revenant aux sources de l’initiation qui conduit le garçon à devenir un homme, le jeu archétypal permet à tou(te)s d’explorer ce chemin initiatique. Ainsi une femme pourra-t-elle grâce à cette histoire appréhender directement l’aventure héroïque de son masculin intérieur, et envisager son mariage avec sa propre féminité. Le conte se lit ainsi :

Au cœur d’une forêt où plus personne n’osait entrer de peur de disparaitre, on découvre un homme sauvage dans un étang que l’on vide. Le roi le fait emprisonner dans une cage de fer mais son fils de 8 ans le délivre en allant chercher la clé sous l’oreiller de sa mère car il veut récupérer la balle d’or qu’il a perdu dans la cage. L’enfant part avec l’homme sauvage qui lui déclare s’appeler Jean-de-fer et posséder d’immenses trésors. Il le met à l’épreuve en lui demandant de garder un puits dont l’eau teinte en or tout ce qu’elle touche. Mais le garçon échoue à cette épreuve et doit partir dans le monde avec une chevelure désormais toute dorée qu’il dissimule sous un bonnet. Il se fait embaucher aux cuisines d’un château et finalement se retrouve à travailler dans les jardins, où il est remarqué par la princesse un jour où le soleil joue dans l’or de ses cheveux. C’est alors que le royaume est menacé par un envahisseur et le jeune homme est aidé par Jean-de-fer à mettre l’ennemi en déroute. Le roi aimerait bien connaître l’identité de ce mystérieux chevalier qui est, au moment critique, venu au secours de son royaume alors il organise un tournoi pendant lequel sa fille lance par trois fois une pomme d’or. Encore une fois, notre héros se fait aider par Jean-de-fer à triompher de l’épreuve et il finit par se faire reconnaître par le roi à qui il demande la main de sa fille…


Une telle histoire se lit comme un rêve, sauf qu’au lieu d’être le rêve d’un individu, c’est notre rêve à tou(te)s. Elle nous reconduit à une place essentielle, là où est cachée l’étincelle d’or qui éclaire la vie de l’intérieur. J’évoque par là un poème de Clarissa Pinkola Estès que j’ai déjà cité[1] dans ce blogue à propos d’un rêve mais qui mérite d’être rappelé :

Malgré nos attachements actuels,
malgré nos maux, nos souffrances, nos chocs,
nos pertes, nos gains, nos joies,
le site vers lequel nous nous dirigeons est
cette terre de la psyché que les aïeuls habitent,
ce lieu où les humains restent tout à la fois
divins et dangereux,
où les animaux dansent encore,
où ce qui a été coupé repousse,
et où ce sont les rameaux
des arbres les plus vieux
qui fleurissent le plus longtemps.
La femme cachée
qui entretient l'étincelle d'or
connaît cet endroit.
Elle sait.
Et toi aussi.

Tout est là. Je pourrais écrire des volumes sur le jeu archétypal, comme tant d’auteurs qui se noient dans la théorie, sans parvenir mieux que ce poème à saisir ce dont il est question, le but essentiel de ce travail. Voilà, il s’agit d’aller là où les animaux dansent encore et où l’aqua permanens teinte d’or tout ce qui entre en contact avec elle. C’est le lieu de l’alchimie secrète où nous redécouvrons notre véritable nature, tout à la fois divine et dangereuse. Ici, nous sommes enfin débarrassés de l’illusion qui voudrait que nos folies modernes soient un progrès et nous retrouvons enfin nos ancêtres dansant avec les animaux ainsi que les démons et les dieux… dans le grand flux de la vie.


Quand nous nous y entrons, que ce soit en le facilitant ou en tant que participant(e)s, nous ne faisons pas ce travail seulement pour nous. Il nous met en relation avec l’inconscient collectif, et c’est à double sens : non seulement celui-ci nous enseigne-t-il à devenir des humains plus conscients des archétypes qui vivent en nous, mais nous servons les archétypes. Nous permettons, le temps d’un jeu archétypal, aux dieux et aux déesses de marcher à nouveau sur terre. Nous nous laissons chevaucher par les archétypes, non dans une transe comme dans le candomblé ou le vaudou mais lucidement, ludiquement. Nous nous offrons à leur magie opérative, qui se révèle quand l’âme agit au travers du jeu des images. Et ce faisant, nous nous en faisons les conducteurs pour permettre à l’inconscient collectif de répondre aux défis de notre temps. Dans ce sens, il a été frappant que nous inaugurions notre théâtre archétypal avec le conte de la jeune fille sans mains (Grimm KHM 31) au moment même où la campagne #metoo  battait son plein. Cette histoire, qui parle de l’initiation féminine vécue quand la féminité est abusée par le masculin, a pris soudain une résonnance qui dépassait le cadre de notre petit groupe. Et le fait qu’il y ait un homme qui se prête alors au jeu des archétypes avec son anima a pris alors une magnifique signification symbolique.

Le conte se lit ainsi :

Contre la facilité d’une opulence sans efforts, un meunier vend au diable ce qu’il y a derrière son moulin, croyant qu’il ne lui cède par là qu’un pommier en fleurs. En réalité, c’est sa fille qu’il a ainsi vendu mais celle-ci est tellement pure que le diable ne peut l’emmener. Il oblige alors son père à lui trancher les mains. Elle part alors sur les routes en ne comptant que sur la grâce de Dieu pour la nourrir et lui porter secours. Un Ange l’introduit de nuit dans les jardins du roi où elle mange une poire sur l’arbre. Le roi se cache pour surprendre le voleur qui lui dérobe ainsi ses précieux fruits, et tombe amoureux de la fille, l’épouse. Il lui fait faire des mains d’argent. Alors qu’elle attend leur enfant, il doit partir à la guerre. À la naissance de leur fils, le diable s’immisce dans leurs échanges de lettres et parvient à faire croire à la mère du roi que son fils ordonne que la jeune reine soit mise à mort. Cette dernière repart alors sur la route avec son fils et trouve refuge dans une forêt où elle est servie par un Ange. Le roi est désespéré à son retour de la guerre d’avoir perdu son épouse et son fils. Il part en quête, jurant de ne jamais dormir deux nuits au même endroit avant de les retrouver. Après sept ans de quête, il parvient enfin à une petite maison dans la forêt…

La jeune fille sans mains, film de Sébastien Laudenbach (2016)
Il y a quelque chose de profondément guérissant dans de telles histoires. Celle-ci parle de l’initiation féminine dans un processus qui était ritualisé peut-être déjà au sortir du néolithique, comme en témoigne par exemple le fait que certaines versions indiquent que les mains de la jeune fille sont tranchées avec une hache d’argent, métal dédié à la Lune et rattaché à la Grande Déesse. Tout à coup, la perspective archétypale amène une nouvelle vision de la signification des épreuves que doit traverser la jeune féminité pour parvenir à sa pleine royauté : le diable, qui incarne le masculin négatif qui possède le père, s’avère être un agent de transformation. Il amène finalement l’héroïne à la réalisation de sa propre royauté en l’arrachant à son père et en brisant une union insatisfaisante dans laquelle le masculin fait encore dans le sexisme bienveillant en procurant des mains d’argent à son épouse. C’est ce qu’évoque Marie-Louise Von Franz dans son commentaire de ce conte quand elle dit :

« Le conte nous montre que la seule manière pour cette femme de guérir la profonde dissociation et la blessure dont elle souffre est de les transcender. Les normes collectives ne lui servent à rien dans ce cas car ce serait la ramener à une "normalité" moyenne qui, ne correspondant pas à sa nature, lui serait nuisible. Vivre selon les conventions serait dissociant pour elle car elle ne pourra trouver son équilibre qu’à un niveau plus profond et plus individué. Pour elle, la vraie régression serait de s’adapter à une soi-disant normalité. Vouloir, à tout prix, adapter quelqu’un à une normalité moyenne peut mener à la maladie mentale. C’est pourquoi l’héroïne doit nécessairement quitter la société jusqu’à ce qu’elle ait trouvé sa propre vérité. »

Au travers de cette initiation, l’héroïne a acquis les trésors de la foi, de la patience et de l’endurance. C’est là l’aventure de l’individuation radicale que vivent non seulement les femmes confrontées aux abus du masculin, mais aussi les hommes blessés dans leur féminité, et qui osent se mettre en chemin pour retrouver leur propre vérité. Le conte se termine avec un renouvellement du mariage à un nouveau degré de conscience, ce qui peut se comprendre comme un symbole de l’illumination par la lumière de la vie. Au terme du chemin, toutes les souffrances sont rachetées et la vie retrouve enfin son caractère d’aventure sacrée. C’est ce que nous explique Marie-Louise Von Franz à qui je laisse le dernier mot :

« La (femme) qui, dans bien des cas, a dû faire le tour du monde pour trouver la vie, en aura découvert les richesses et la signification totale, sacrée. Pour elle, le simple fait de vivre est une expérience d’illumination. Elle aura pleine conscience de ce qu’elle fait, ce qui est le prix de ses souffrances. C’est ce que Jung entendait quand il disait : « une partie de la vie a été perdue mais le sens en est préservé ». »

http://www.creezviedereve.com/docs/jeu_archetypal.pdf

 Stages de jeu archétypal :

- Du 29 avril au 4 mai 2018 : Jean-de-fer ou l'homme sauvage et l'enfant.

- Du 6 au 11 mai 2018 : La jeune fille sans mains.

Pour plus d'information, suivez ce lien.

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[1] Un article de décembre 2013 : L'étincelle d'or