mercredi 4 juillet 2018

Le Génie des femmes

Paolo Ucello - Saint-Georges et le dragon (1470)
C’est devenu un lieu commun dans les milieux dits spirituels, et non seulement, que de parler du féminin d’un homme et du masculin d’une femme, respectivement l’Anima et l’Animus en termes jungiens. On en parle, mais cela ne veut pas dire qu’on y réfléchisse beaucoup et qu’on prenne la mesure de ce que ces notions impliquent, à quoi elles nous invitent. C’est Jung qui, dans les années 1920, a introduit ces concepts à l’époque complètement révolutionnaires, qui n’ont rien perdu de leur pertinence et qui réclament encore d’être examinés en profondeur, d’être assimilés jusque dans les conclusions transformatrices auxquelles ils conduisent.

J’ai déjà abordé la problématique générale de ce sujet et présenté l’Anima dans ce blogue comme pouvant être la Porteuse du Graal[1] d’un homme. Maintenant, je veux approcher ce qu’il convient de nommer le problème de l’Animus en commençant par un constat : ce sont surtout des hommes, à commencer par Jung, qui ont parlé du masculin de la femme, et cela rarement en des termes élogieux ou même sympathiques. Il est bien rare par exemple que soit soulignée la capacité créatrice de l’Animus, et quel formidable allié il peut être pour une femme en quête d’autonomie tant sociale que spirituelle.

On peut rendre grâce à Jung d’avoir amené cette idée d’une capacité d’affirmation masculine chez la femme égale à celle de l’homme, jetant ainsi les bases de la revendication d’une entière égalité entre femmes et hommes et préfigurant d’importants changements dans leurs relations. Mais on ne peut plus omettre de signaler qu’il semble que ce soit Sabina Spielrein qui lui a soufflé cette notion sans qu’il ne lui en rende jamais justice, c’est-à-dire qu’il n’honore publiquement son génie créateur. Il était d’époque qu’un homme emprunte ainsi les idées amenées par une femme et se les approprie sans l’ombre d’un scrupule. Il est de notre temps que la vérité à ce sujet soit rétablie et que Mme Spielrein, ainsi que toutes ces nombreuses femmes qui ont entouré Jung et qui ont discuté, éprouvé et développé ses idées, soient remerciées – mieux que beaucoup d’hommes, elles ont su envisager ce qu’il y avait de profondément transformateur dans son travail.

Sabrina Spielrein
 Je n’échappe pas au paradoxe qui veut que je sois moi-même un homme qui est donc amené à parler de l’Animus de la femme. Mais je veux le faire en me faisant ici l’écho de plusieurs femmes qui se sont exprimées sur ce sujet, et qui ont amené des points de vue qui corrigent et complètent celui de la vulgate jungienne, trop souvent encline à simplement répéter Jung. Les questions que soulève le problème de l’Animus me semblent d’intérêt majeur non seulement pour les femmes, qui peuvent y trouver beaucoup d’éléments venant soutenir leur démarche autocréatrice et leur recherche de liberté, mais aussi pour les hommes qui se confrontent à l’Animus au travers des relations avec les femmes, et dans les projections dont ils sont le réceptacle. Un travers courant chez celles et ceux qui manient ces idées d’Anima, d’Animus et de projection consiste en se servir de ces notions pour dévaloriser la parole de l’autre dans un « ce n’est que… ». Par exemple :

-       Ce n’est que ton animus (ton anima) que tu projettes là sur moi…

Or cela revient à se servir des concepts psychologiques pour se boucher les oreilles et refuser d’entendre l’autre dans ce qu’il dit. D’une part, c’est omettre que toutes nos relations sont empreintes de projections et que sans celles-ci, nous ne parviendrions sans doute pas à nous rencontrer. Mais surtout, c’est passer à côté du fait qu’il y a, dans la projection elle-même, quelque chose de la réalité intérieure de l’autre qui cherche à devenir conscient et à se dire. Je forme donc le vœu qu’au lieu de traiter l’Animus comme un rival qu’il faudrait dénigrer et « remettre à sa place », comme cela a si souvent été le cas dans la suite de Jung, nous – tant hommes que femmes – apprenions à l’accueillir amoureusement pour en souligner les vertus et l’essentiel apport à la vie et aux relations. Enfin, cette étude se veut un prélude à une réflexion sur le masculin sacré que je présenterai dans un prochain article.

Il est à noter que le simple fait de parler de « mon anima » ou « ton animus » dénote souvent une incompréhension de quoi il est question en en faisant, par l’adjonction du pronom possessif, une réalité personnelle. Or l’Animus et l’Anima sont des archétypes de l’inconscient collectif, des dimensions collectives de la psyché qui dépassent le niveau personnel et aident le moi à approcher la nature transpersonnelle du Soi. Je peux donc parler de l’Anima en moi ou de mon expérience de l’Anima, mais c’est donc une faute de langage de parler de « mon anima » à moins de n’entendre par là que je parle de mon expérience de l’Anima. Pour bien marquer cette distinction, sur laquelle Pierre Trigano a attiré mon attention récemment, Anima et Animus reçoivent ici, hors des citations dont je respecte la typographie, une majuscule rappelant leur dimension archétypale quand ils ne sont pas ramenés à la simple expérience personnelle.

Cela fait longtemps que, de l’intérieur même des milieux jungiens, une réflexion critique sur l’Animus a été engagée, en particulier par des analystes jungiennes féministes. Elles sont les premières à avoir mise en question la problématique de genre dans ces concepts, interrogeant en particulier la sexualisation outrancière de deux modalités de l’énergie créatrice – une approche qu’a reprise James Hillman. Elles ont souligné que les notions traditionnelles d’Anima et d’Animus risquent de gommer la dimension de construction sociale des définitions de la fémininité et du masculin auxquelles elles sont attachées, et contribuent ainsi souvent à entretenir le système de croyances (genderisme) qui séparent strictement les genres sur une base biologique. Il ressort de leurs travaux que la notion d’Animus est souvent comme un manteau jeté par les hommes sur les épaules des femmes pour voiler leur réalité. Il semble que désormais, nous retrouvions sur ce point la fable qui veut que l’empereur soit nu mais que personne n’ose le lui dire : notre sacro-sainte notion de l’Animus s’avère contaminée par l’héritage de plus de 2000 de patriarcat et réclame d’être revisitée de fond en comble, et surtout que des femmes se l’approprient comme un outil de libération, au risque sinon de devenir obsolète.

Celles et ceux qui sont intéressé(e)s à poursuivre cette réflexion pourront lire avec profit l’analyse percutante de Lyn Cowan : dismantling the Animus[2].

 
Dans une perspective qui se veut moins radicale et qui cherche plutôt à contribuer constructivement à enrichir le concept d’Animus plutôt qu’à le démanteler, je suggère 3 lectures passionnantes :

-       L’âme des femmes, ouvrage collectif dirigé par Agnès Vincent (Réel Editions, 2017)
-       La femme et son ombre, de Sylvia di Lorenzo (Albin Michel, 1997)
-       Les facettes de l’âme, de Marie-Laure Colonna - en particulier le chapitre 2, la femme et le génie : de la  sexualité à l’érotique (Dauphin, 2014)

Ce sont là 3 femmes qui éclairent de belle façon la problématique de l’Animus. Je complèterai la présentation, malheureusement limitée ici, de leur travail par une petite enquête qui donne voix à plusieurs femmes sur la métaphore qui convient pour décrire leur relation à l’Animus.

L’âme des femmes - Agnès Vincent


 Agnès Vincent est la fondatrice, avec Pierre Trigano, de l’école du Rêve et des Profondeurs. Elle a écrit avec lui un livre remarquable sur le travail avec les rêves, le Sel des rêves, qui invite à une relecture spirituelle de Jung et elle a dirigé un collectif de femmes qui nous livrent des éléments de leur expérience de l’Animus dans L’âme des femmes, sous-titré « le masculin dans la psyché féminine ». Ce livre a le grand mérite de dénoncer d’emblée l’espèce de loi du silence qui, sans doute due en partie à la vénération obligée du maître, a empêché la critique des théories de l’Animus énoncées par Jung. Ce dernier fait pourtant remarquer la difficulté pour un homme de comprendre véritablement la psyché d’une femme :

« Psychologiquement, on ne possède rien tant qu’on n’en a pas fait l’expérience. Une vision intellectuelle représente par suite trop peu, car on ne connait que les mots mais on ignore la substance de l’intérieur. »

Dans les chapitres d’introduction de L’âme des femmes, Agnès Vincent propose une synthèse critique des théories de l’Animus telles qu’elles ressortent des écrits de Jung et de ses disciples, parmi lesquels Emma Jung, Marie-Louise Von Franz, Jolande Jacobi, Elie Humbert, etc. Elle montre que les femmes dans la suite de Jung n’ont pas été en reste pour élaborer une vision plutôt négative de l’Animus, mais souligne aussi l’apport de Sylvia di Lorenzo, dont il sera question plus loin, et de Clarissa Pinkola Esté pour remettre en question ce concept par bien des côtés étriqué. Car la lecture de Jung est malheureusement édifiante : Jung est bien un bourgeois suisse des années 1930, qui dit que la femme « fait partie de la vie » de l’homme et même qu’« elle lui appartient ». La femme est toujours présentée comme affiliée à l’homme, dépendante de lui et toute entière au service de sa réalisation.

C’est dans Dialectique du moi et de l’inconscient (1928) que Jung parle pour la première fois de l’Anima et de l’Animus ; il consacre 40 pages à la première et 11 pages à l’autre. Agnès Vincent pointe deux problèmes dans la description qu’il donne de l’Animus : il passe trop rapidement de l’observation de cas individuels à une théorie appliquée à toutes les femmes et tous les Animus, et il propose une vision uniquement négative de l’Animus, érigée en vérité. Il en ressort que l’Animus a toujours tort ! Jung affirme ainsi que l’Animus s’exprime et apparait sous les traits d’une pluralité. Il est « quelque chose comme une assemblée de pères ou d’autres porteurs d’autorité, qui tiennent des conciliabules et qui émettent ex cathedra des jugements "raisonnables", inattaquables. »

Jung continue en disant que ces « jugements prétentieux » ne sont qu’un « amoncellement de mots et d’opinions » présents dans l’esprit de la femme depuis qu’elle est petite fille, et qui, « recueillis, choisis et collectionnés peut-être inconsciemment », constituent « une espèce de code de vérités banales, de raisons et de choses comme il faut ». Le discours de l’Animus serait une réserve de préjugés et d’opinions disparates où la femme puiserait. Ces propos s’enracinent dans une grande mesure dans le préjugé général à son époque et encore vivace d’une infériorité intellectuelle des femmes. Il ne lui est  jamais venu à l’esprit que la prétendue supériorité des hommes venait d’un déséquilibre dans l’éducation que recevait les femmes. Aujourd’hui, à l’heure où il y a dans de nombreux pays occidentaux plus de diplômes décernés aux femmes qu’aux hommes dans toutes les disciplines, cette vision est dépassée. Mais le préjugé est tenace : dans les milieux de la recherche scientifique, par exemple, une femme devra encore en faire plus qu’un homme pour être acceptée et reconnue. Le fond, là, ne tiendrait-il pas finalement dans une relation des hommes avec l’Anima, et la féminité en général, qui est méprisée, sous-estimée ?

Dans le même ouvrage, Jung définit l’Animus comme « une manière de condensation de toutes les expériences accumulées par la lignée ancestrale féminine au contact de l’homme ». Cette définition pourrait presque paraitre positive. Il écrit aussi que l’Animus est un « être créateur », non pas dans le sens de la créativité masculine mais « dans le sens de qu’il crée quelque chose que l’on pourrait appeler un logos spermatikos – un verbe fécondant. » Dans un passage où il compare Anima et Animus, il écrit que l’homme voit en imagination l’Anima flotter devant ses yeux comme « la silhouette pleine de signification, et finement découpée d’une Circé ou d’une Calypso », tandis que l’Animus de la femme sera au contraire exprimé par un personnage comme le Hollandais Volant, ou autre spectre voguant par les mers du globe, et qui est à la fois insaisissable et protéiforme ». L’une est une ensorceleuse, et l’autre un fantôme…

Dans Aïon, Jung reconnait qu’il mène un travail de pionnier qui doit se contenter de sa nature provisoire. L’Animus s’exprime selon lui chez la femme comme « des avis, des interprétations, des opinions, des insinuations et des constructions fausses qui ont toutes pour objectif ou comme résultat de couper la relation entre deux êtres. » Il insiste encore sur les aspects négatifs de l’Animus, qui adore « argumenter au cours de discussion ergoteuses » mais plus tard, l’Animus est reconnu comme « psychopompe et médiateur entre le conscient et l’inconscient. » Enfin, Jung explique encore, dans une lettre écrite en 1957 :
« L’Anima, c’est l’image de l’âme chez l’homme, représentée dans les rêves ou les fantasmes par une figure féminine… l’Animus, c’est l’image des forces spirituelles de la femme, représentée par une figure masculine ».

Les femmes qui ont pris la suite de Jung dans cette réflexion sur l’Animus ont repris généralement à leur compte sa définition négative tout en insistant sur l’importance pour une femme d’avoir une vie intellectuelle et spirituelle. Emma Jung pointait par exemple le conflit entre un Animus patriarcal vouant la femme à la maternité et au service de l’homme, et l’Animus allié de la femme dans son expression et son affirmation. Marie-Louise Von Franz a présenté l’Animus comme « quelque chose d’obstiné, de froid, de totalement inaccessible » qui coupe la relation avec la femme. Elle a cependant établi une heureuse distinction entre l’Animus négatif, qui peut être un véritable démon selon elle, et l’Animus positif qui a pour fonction d’aider la femme à « créer un pont vers le Soi et s’adonner à une activité créatrice ». Il faut enfin, pour conclure cette trop rapide revue, mentionner Barbara Annah qui soulignait que :

« De nombreuses femmes ont payé de leur vie sur les bûchers leur tentative d’oser être elles-mêmes. C’est leur Animus que les hommes brûlaient en vérité, par peur de l’expression autonome des femmes. »

Ces chapitres d’introduction de L’âme des femmes ne font que « mettre la table » pour une exploration toute en finesse et en profondeur de la réalité vécue de l’Animus par plusieurs femmes attentives à leurs rêves et engagées dans un travail intérieur. Le livre se poursuit par la présentation d’une vision nouvelle de l’Animus envisageant une alliance entre le moi féminin et l’Animus positif qui apporte à la féminité ses capacités d’action, d’affirmation et d’expression de soi. « Il n’y a pas confusion de genre mais union des deux. (…) Une alliance positive est possible entre la femme et l’Animus. Nous entrons dans un temps où l’alchimie n’est plus réservée aux seuls hommes (et leur anima / soror mystica) ». Il en ressort  que l’Animus peut introduire la femme au Soi en tant que le Tout Autre dans la psyché.

Je ne détaillerai pas les chapitres suivants car il faut les lire pour en tirer toute la saveur riche des expériences de l’Animus qui y sont présentées. On y retrouve bien sûr les démêlés de nombreuses femmes avec l’Animus archaïque ou autoritaire  jusqu’à sa transformation en Animus faiseur-de-liens, compagnon intérieur sur la  route du Soi. On y voit son lien avec le père, l’alternance dans les rêves de figures d’hommes abuseurs ou violeurs avec des amis respectueux ou des amants attentionnés, mais surtout comment l’écoute des rêves, l’imagination active et la créativité permettent l’établissement d’une relation positive avec l’Animus. En cela, ce livre est précieux non seulement pour les femmes mais aussi pour les thérapeutes qui les accompagnent et y trouvent ample matière à réflexion.

La femme et son ombre - Sylvia di Lorenzo


Sylvia Di Lorenzo est une analyste jungienne italienne qui s’est attaché, dans La donna e sua ombra, ouvrage paru en 1989 et préfacé par Marie-Louise Von Franz, à éclairer le statut de la femme à notre époque en interrogeant entre autres la relation entre Animus et féminisme. Fondamentalement, le problème de l’Animus est ainsi défini : là où l’homme doit apprendre l’ouverture relationnelle à l’autre, la femme doit acquérir la capacité d’affirmation qui lui permet l’entière autonomie psychique. « L’intégration de l’Animus par la femme devrait correspondre à l’intégration de l’Anima par l’homme. Le développement de la femme exige l’acquisition d’une certaine virilité, c’est-à-dire de « savoir ce qu’on veut et de faire le nécessaire pour atteindre le but. » » Partant de cet énoncé, Mme Di Lorenzo pose d’emblée ce qui me semble être pour ma part le problème le plus critique avec l’Animus à notre époque : au nom de la libération de la femme, nombre de femmes semblent inconsciemment possédées par l’Animus et perdre contact avec leur nature.

D’une part, il y a celles qui sacrifient tout aux normes d’une société fondée sur les valeurs masculines de performance, de réussite et d’efficacité au détriment de la sensibilité, de la coopération et des qualités attachées à l’Eros relationnel. Mais d’autre part et d’une façon plus subtile, nombre de féministes tombent dans le piège d’attribuer aux hommes toute la responsabilité de l’infériorisation des femmes et de leur dépendance envers les hommes. Or en faisant de la  masculinité le « mal » qu’elles combattent, elle la rejette dans l’ombre et tombent sous la dépendance d’un Animus qui les pousse à refuser la relation avec les hommes, et finalement à les combattre et à rivaliser avec eux sur un mode très masculin. Une des caractéristiques de cet état d’identification avec l’Animus est que la femme a toujours raison et ne souffre pas la discussion. Dans les rêves, cette situation se présente souvent comme un mariage ou une liaison avec un homme à la peau sombre.

On retrouve ici la vision négative de l’animus que développait Jung : « Dans la mesure où la femme force sa propre nature et sacrifie l’Éros, elle cède inconsciemment du terrain et du pouvoir à l’Animus, qui envahit la conscience. Cela donne un intellectualisme rigide et irritant par son argumentation dénuée de véritable logique, fanatiquement ancrée dans des présupposés collectifs de caractère dogmatique, et qui va de pair avec l’incapacité d’établir de vrais rapports érotiques et humains : la femme est ainsi écartée de la vie des sentiments et de sa véritable nature. » Il lui faut inconsciemment sacrifier ce qu’elle a de féminin pour ne pas risquer d’être dominée, tombant par là dans le mécanisme d’identification à l’oppresseur qu’a mis en lumière Bruno Bettelheim.

Cette problématique ressort souvent dans les rêves, où « l’Animus a souvent les traits caractéristiques de l’autorité : le père, le prêtre, le directeur, le chef de bureau, le professeur, etc. Il s’agit toujours de figures qui savent toujours ce que l’homme doit ou ne doit pas faire et cherchent à lui imposer leur opinion sans tenir compte ni du sentiment, ni de l’instinct féminin. Si la femme se fie aveuglément à l’autorité masculine, elle peut tomber dans un état d’infériorité sans espoir, encore plus destructif que la pseudo-assurance et la pseudo-supériorité que crée l’identification avec l’Animus. » Mais le prix à payer pour sortir de ce sentiment d’infériorité entretenu par l’Animus est une perte au niveau des contacts humains et l’asservissement à un tyran intérieur. En effet :

« Le Moi féminin court toujours le risque de reproduire dans sa relation à l’homme intérieur le risque de reproduire le même schéma (de renonciation à son autonomie, de mise au service de la réalisation du masculin), se déchargeant ainsi de tout engagement et de toute responsabilité. C’est là, dans l’identification avec l’Animus et sa masse d’opinions acceptées sans discussion, la loi du moindre effort, la voie facile et commode pour se sentir forte et puissante et avoir toujours raison, sans avoir conquis ni le pouvoir ni les raisons. »

Derrière le besoin de la femme-Animus d’avoir toujours raison, on trouve généralement une secrète volonté de puissance qui se pare de justice et de vérité, mais nie violemment ce qu’il y a de proprement féminin non seulement en elle mais chez les autres, qu’ils soient femmes ou hommes. Sylvia di Lorenzo souligne comment il s’agit souvent de femmes intelligentes qui n’ont pas assez confiance dans leurs propres valeurs spirituelles et ne tiennent pas compte de leurs besoins de réalisation intellectuelle et créatrice.

Elle poursuit la réflexion en soulignant que le problème du féminisme tient à la nécessité de détacher l’Ombre de l’Animus pour entretenir un rapport positif avec ce dernier. Elle avance l’idée d’une nécessaire distinction entre l’Animus collectif formaté par une société et une éducation patriarcales, qui continue à nier le féminin même sous couvert de le défendre, et l’Animus individuel ami du féminin. Elle rapporte ainsi l’observation pertinente de Hilde Biswanger qui remarque « lorsque l’Animus est en rapport négatif avec les qualités féminines de la femme, le féminin devient « rien d’autre que » féminin, et est au fond méprisé en tant que tel ». Dans cet esprit, le féminin ne se libère pas tant dans une opposition au masculin mais dans l’établissement de relations conscientes avec celui-ci, tant à l’intérieur dans la relation à l’Animus que dans la relation aux hommes.

Alors, il ressort que « le féminin est l’élément qui permet l’intégrité de l’être, homme ou femme ». Il est aussi le lieu du plus grand refoulement de l’humanité, souffrant de mémoires millénaires d’abus, de mépris et d’infériorisation, qui réclame la coopération des deux sexes dans la perspective d’une guérison. Il œuvre donc, avec le soutien et la collaboration de l’Animus positif ainsi que des hommes conscients de leur relation à l’Anima, à l’union des polarités pour l’avènement d’un être humain total, équilibrant féminin et masculin en lui-même autant que dans ses relations.

La femme et le génie - Marie-Laure Colonna


Ce chapitre, plus particulièrement consacré au problème de la sexualité, du livre Les facettes de l’âme s’ouvre d’une façon inspirée sur une prière à Éros qui l’invoque en tant que « Premier-né créateur de l’univers aux ailes d’or, être sombre » et rappelle qu’il crée « le  feu invisible touchant tout être animé, le torturant infatigablement de plaisirs et délices douloureux ». Marie-Laure Colonna nous ramène par là aux sources de notre réflexion sur les jeux d’Anima et Animus en rappelant que dans la perspective de Jung, sexualité et spiritualité sont deux mouvements fondamentaux et complémentaires, indissociables, qui président au déploiement de la conscience.

Elle nous invite par là à nous pencher sur ce qu’elle appelle joliment une « érotique de l’âme ». Bien sûr, nous dit-elle, « cette érotique c’est la rencontre de l’autre côté de son âme, animus ou anima, à l’intérieur ou à l’extérieur, qui va en être le pivot, ainsi que le lien visible ou invisible du transfert. Or l’expérience montre que bien avant de venir un amant, une amante, l’animus et l’anima se comportent plutôt comme un troupeau de démons, transforment en purgatoire la vie quotidienne et particulièrement la vie amoureuse, dans laquelle ils semblent susciter par aimantation des êtres porteurs de malheur et de destructivité. »

Marie-Laure Colonna nous présente un cas clinique d’analyse, intitulé Hélène et le frère-amant, dans le détail duquel je n’entrerai pas. Elle montre que cette analyse a dans une grande mesure tourné autour de la quête de Psyché, qui est un thème archétypique important pour de nombreuses femmes. Psyché, une très belle jeune femme, est jalousée par Aphrodite et est brutalement séparée de son époux, le divin Éros. Pour le retrouver, elle doit se soumettre à une série d’épreuves initiatiques qui semblent au prime abord absurdes et insurmontables, mais dans lesquelles elle reçoit à chaque fois une aide inespérée. « L’aspect impossible de ces épreuves oblige d’une part [la femme] à y consacrer toutes ses forces consciente et oblige, d’autre part, à prier l’inconscient d’apporter son aide. Cette mise en tension des opposés enclenche et tisse progressivement le filet protecteur et unifiant de la vie symbolique. »

Pour Hélène comme pour beaucoup de femmes, l’épreuve transformatrice fut la solitude, après plusieurs relations décevantes. C’est en rêve d’abord, puis en imagination active, qu’Hélène a rencontré une figure d’Animus qui a pris peu à peu une place centrale dans sa vie intérieure. La première image de rêve que rapporte Marie-Laure Colonna est remarquable : une soucoupe volante atterrit. Un homme noir, majestueux dans un ample manteau chamarré, en sort et s’avance vers la rêveuse. C’est un Roi mage, dit celle-ci en première association. Cette image a évolué avec le temps jusqu’à la rencontre tant intérieure qu’extérieure avec un troubadour, dont l’auteure nous dit qu’il « annonçait l’aube d’un romantisme vrai, d’une versant masculin, ou d’un homme au service de sa Dame, en qui l’anima, la sensibilité, serait différenciée de la relation à la mère. »

Voilà peut-être exposée, avec l’air de ne pas y toucher, la clé de nos relations avec l’Anima et l’Animus. La question ne serait-elle pas, tant dans nos relations que dans notre vie intérieure : sont-ils différentiés de notre mère ou notre mère ? Nous savons que les premières images du partenaire contrasexuel sont nécessairement attachées au parent de sexe opposé, mais toute la dynamique d’évolution de l’Anima / Animus, jusque dans ses aspects les plus négatifs, ne viserait-elle pas au moins en partie à obliger à cette différentiation ? C’est à ce prix seulement que nous pouvons vraiment rencontrer notre partenaire humain dans sa réalité…

Marie-Laure Colonna décrit l’évolution d’Hélène en rapportant une série de rêves remarquables au travers desquels nous la voyons se reconnecter avec l’instinct et prendre conscience de la présence d’un Animus archaïque qui s’avère être la contrepartie sombre de son pôle candide, dans lequel elle s’identifie à la « jeune fille innocente, petite chèvre de Monsieur Seguin que le loup va finir par saigner à l’aurore. » En effet, cet « animus archaïque saigne les petites chèvres innocentes envoûtées par le romanesque passionnel qu’elles confondent avec le romantisme vrai du sentiment adulte. » C’est la situation typique de l’éternel(le) adolescent(e) pris(e) entre un conscient sentimental et une ombre brutale agissant en coulisse. En ce qui concerne les éternelles adolescentes, « on finit par découvrir que ces douces victimes possèdent des crocs bien aiguisés et que le revers du prince charmant qu’elles appellent est une sorte d’homme de Cro-Magnon tout velu et noir au milieu des bois. »

Mais c’est finalement un rêve remarquable où la dimension du Soi est mise à jour qui amène la conclusion de l’analyse, dans lequel le rôle positif de l’Animus ressort par la nécessité d’un acte masculin de transgression pour amener un dénouement. La rêveuse a vécu autour de ce rêve une véritable expérience numineuse qui a amené la guérison en apportant, comme souvent, une solution complètement imprévisible au conflit dans lequel elle se débattait depuis si longtemps. Il s’agissait bien symboliquement d’unir Éros et Psyché, mais là où le mythe ne les réunissait que sur un plan archétypal, dans l’Olympe, « il semble que ce soit une tâche, un but de la conscience propre à notre temps que de permettre à Éros et Psyché de se trouver sur terre, de former ce couple intérieur qui tend vers la complétude de l’âme et crée aussi une nouvelle forme d’amour et de destinée entre l’homme et la femme. »

Je ne peux que souscrire à cette vision. Malheureusement, pour y parvenir, il nous faudra encore surmonter bien des préjugés, jusque dans les milieux qui sont censés être les plus informés. En témoigne cette petite histoire que rapporte Marie-Laure Colonna :

« Un soir, dans les années quatre-vingt, j’assistais à un séminaire public d’un analyste réputé. On en était une fois de plus à l’anima : — « Les hommes, Mesdames, oui, les hommes, on le sait, ont une muse ! s’écria soudain notre conférencier d’un ton inspiré, et vous Mesdames, qu’avez-vous ? Si tant est que vous ayez quelque chose !… »

Silence consterné dans la salle, de part et d’autre de la longue table rectangulaire autour de laquelle nous nous tassions à près d’une cinquantaine. Quand soudain une voix intimidée mais décidée perça le silence.

- « Nous ? Nous avons un génie, Monsieur », déclara une jeune femme assise tout à l’autre bout de la table, déclenchant involontairement un éclat de rire général, pendant que l’orateur s’agitait :

- « Un génie ! Mais, Madame, il faut le prouver, le prouver ! »[3]

On ne peut que déplorer que des propos comme ceux que tenait cet orateur aient eu droit de cité dans les milieux jungiens. L’éclat de rire qui a accueilli la courageuse proposition de cette jeune femme est particulièrement désolant car elle avait sans doute raison : le genius des Romains était l’équivalent du daïmon des Grecs, auquel par exemple Socrate référait ouvertement. En effet, si les hommes peuvent avoir une Muse pour les inspirer dans le meilleur des cas de leur relation à l’Anima, les femmes peuvent certainement avoir un Génie à leur service. Ces propos démontrent en tous cas qu’il ne suffit pas de connaitre intellectuellement les théories de l’Anima et de l’Animus pour éviter la muflerie, et ils en disent long sur la qualité de la relation de cet analyste, tout réputé qu’il était, avec l’Anima.

Une métaphore pour l’Animus


Un Génie pour la femme, une Muse pour l’homme, ce sont autant de métaphores. Or, au-delà des théories que l’on nourri à leur sujet, Anima et Animus vivent surtout dans des images, des symboles. En même temps que je rassemblais différents matériaux pour cet article et d’autres à venir, je me suis livré à une petite enquête auprès de plusieurs femmes ayant en commun d’avoir une riche vie intérieure et conscience de leur relation à l’Animus. Tout a commencé par une conversation avec une amie à propos de la métaphore du chevalier et de sa Dame, que je lui disais fort bien décrire ma relation avec l’Anima. Elle m’a alors répondu avec feu :

-       Mais cela ne marche pas du tout pour l’Animus !

Cela m’a interloqué : quelle métaphore pouvait donc décrire la relation de la femme à l’Animus ? J’ai donc posé la question autour de moi et j’ai été frappé par la diversité des images que j’ai recueillies, et que je vous présente sans commentaire car les images parlent d’elles-mêmes :

Pour l’une, l’Animus est le Prince Aimant, en insistant sur la différence qu’il y a là avec le Prince Charmant…

Pour une autre, c’est Ulysse sur le chemin d’Ithaque, fidèle à Pénélope qui tisse et défait sa tapisserie en espérant son retour de la guerre.

Pour une autre, c’est le conte de La princesse et le crapaud qui décrit le mieux sa relation à l’Animus : c’est en le jetant contre les murs qu’il finit par être délivré de la malédiction qui le faisait apparaitre comme un crapaud et se transforme en beau prince.
Pour une autre, c’est le conte Neige blanche, Rose rouge qui fournit la trame décrivant l’évolution de l’Animus d’un nain grincheux que finit par tuer l’ours qui se transforme en prince d’or.

Pour une autre, c’est le tableau de Ucello illustrant cet article qui décrit le mieux la situation avec l’Animus : la princesse est enchaînée par le dragon et le chevalier doit triompher de ce dernier pour la délivrer…

On m’a raconté aussi l’histoire de Shiva et de Sati, dans laquelle celle-ci est l’épouse du dieu et transgresse sa volonté. Mais, m’a dit mon interlocutrice, ce qui la frappait était que le dieu savait qu’elle faisait une erreur et l’a laissé faire, libre de se tromper.
En conclusion, je reproduirai simplement les mots d’une de mes correspondantes en réponse à cette question car ils me semblent éloquents :

« L'Animus positif a quelque chose pour moi du magicien. Il est ce qui favorise le rayonnement, le plein potentiel lumineux. Il tient l'espace permettant la création. Il inspire, sécurise. Il rend libre. Il est à l'opposé de la contraction et du jugement de l'Animus négatif... L'Animus pour moi est d'abord un guide. Il a la carte mais c'est moi qui marche. Il est aussi un chevalier dans le sens d'être au service dans le sens le plus noble du terme. Et cela me semble encore plus important à notre époque... Quelque chose de l'Animus cesse de condamner l'énergie du féminin et la sert, dans le sens de favoriser son rayonnement, dans une mise au monde. Il est aussi le troubadour qui inspire, joue, nourrit l'accès à la joie. Et je dirais aussi l'Amant, le bien aimé dans son aspect le plus royal. Le masculin intérieur avec qui s'unir... »


Dans un prochain article faisant suite à celui-ci, je vous parlerai du Masculin sacré, qui réclame d’être interrogé tant dans la vie des hommes que des femmes, tout à la fois comme un pendant au Féminin sacré dont on parle beaucoup ces temps-ci – sans doute le partenaire qu’Elle appelle – mais aussi regard de l’omniprésence du masculin blessé et / ou abusif, castré ou en inflation.

mardi 12 juin 2018

Retour à la source

Marie-Louise Von Franz

Je suis dans une période de réévaluation de mes activités et de mon travail. J’en profite pour relire de grands classiques. Parmi ceux-ci, je me régale tout particulièrement des ouvrages de Marie-Louise Von Franz sur les contes de fées, dans lesquels elle détaille les dynamiques de l’inconscient collectif. Dans cette démarche de retour à la source pour m’y rafraîchir et m’y abreuver d’une eau claire, j’ai relevé deux textes qui me semblent réclamer une attention toute particulière quand on s’intéresse au travail avec les rêves. Le premier pose les prémisses même de la démarche du point de vue de Jung et de ses héritiers :

« La plupart des écoles psychologiques contemporaines élaborent leur théorie de l’homme à partir d’un présupposé tacite qui prétend savoir ce qu’est la maladie psychique et connaitre les règles ou les critères collectifs de la normalité humaine. Il s’insère de ce fait un élément de manipulation plus ou moins important dans l’ensemble des thérapies médicales, comme on peut le constater sous sa forme la plus extrême dans la chimiothérapie, mais c’est aussi le cas pour le plus grand nombre des autres méthodes thérapeutiques.

À l’opposé de cette façon de voir, la thérapie selon C.G. Jung pourrait être qualifiée d’homéopathique. En effet, nous ne pensons pas savoir ce qui est bon pour le patient ; en revanche, nous faisons confiance aux tendances naturelles d’auto-guérison de la psyché. C’est pourquoi cette thérapie porte toute son attention sur la compréhension de ces forces d’auto-guérison et s’efforce de les favoriser, sans plus.

Toutefois, nous ne saurions comprendre ces tendances de l’âme vers la guérison à moins d’arriver à "déchiffrer" le langage onirique par lequel s’exprime la nature psychique. Cela représente un travail ardu auquel Jung a consacré toute sa vie et toute son œuvre. »

(Marie-Louise Von Franz, La délivrance dans les contes de fées, préface)

Dans mon approche des rêves, la démarche ne saurait se limiter à une visée thérapeutique. Elle a une dimension nécessairement spirituelle, c’est-à-dire qu’elle interroge la dimension de sens de l’existence et relève de l’art de vivre. Avec quelques solides raisons, je crois être tout à fait fidèle en cela à la compréhension qu’en avait Jung. Il disait lui-même que la guérison est une retombée secondaire du contact avec le numineux, c’est-à-dire cette dimension spirituelle qui donne sens, dans toutes les acceptions du mot, à l’existence. Il s’agit de retrouver le chemin du miracle d’être. Mais peu importe que l’on s’inscrive dans le champ thérapeutique ou dans le spirituel, nous nous heurtons à la même difficulté qui consiste en voir certains préjuger de la nature de la réalisation que nous devrions poursuivre et de la façon d’y parvenir.

Ce n’est pas que les méthodes soient mauvaises ou les buts proposés soient invalides, en autant que ces méthodes découlent d’une expérience réelle et tentent d’en retracer le chemin. Plutôt que de soupçonner toutes les méthodes autres que la nôtre d’être entachées d’erreur si ce n’est de malhonnêteté, nous pouvons au contraire partir de l’idée que toutes ces méthodes recèlent quelque chose de valable, mais que la réalisation recherchée n’est pas une question de méthode. Le fait même de pointer l’erreur ou la malhonnêteté des autres est un jeu de projection de l’ombre qui serait risible s’il ne suscitait d’infinies disputes. Observons simplement comment l’égo, dont Daniel Odier dit qu’il est l’organe le plus érectile de l’être humain, peut s’emparer de n’importe quoi pour exister, à fortiori d’une méthode qui a fait ses preuves sans prouver pour autant que les autres ne soient pas dignes d’intérêt.

En ce qui concerne la compréhension des rêves, je suis parvenu à la conclusion que non seulement toutes les méthodes peuvent amener un éclairage pertinent, mais que bien souvent, le sens du rêve se fraye un chemin malgré les méthodes employées. C’est généralement par l’ouverture qu’offre la méthode, c’est-à-dire justement là où elle s’arrête et quand l’inconscient peut enfin s’exprimer spontanément, que le sens du rêve parvient à la conscience. Je l’ai déjà mentionnée dans d’autres articles mais je ne me lasse pas de répéter cette citation de Jung qui montre clairement la direction : 

« Étudiez toutes les méthodes, toutes les théories, mais quand vous êtes devant un rêve, écartez-les car le rêve est unique comme le rêveur est unique. »

Au fond, il ne s’agit donc pas tant de discuter ici de méthodes que d’une attitude de la conscience qui laisse toujours un espace ouvert à l’inconnu, à l’inconscient, et fait confiance à ce dernier pour amener les éléments décisifs qui permettront l’auto-dévoilement du rêve, l’auto-guérison de la personne. Jung pointe combien il est important de considérer le rêve et le rêveur comme étant uniques. Toute autre approche consiste en enfermer le rêve, c’est-à-dire notre âme même, et le rêveur, dans une généralisation et dans une petite boite conceptuelle. On croit alors « détenir la vérité », c’est-à-dire pouvoir la mettre en prison, ou en bouteilles pour la vendre. Mais la vérité est comme le dieu qu’un certain roi de Thèbes avait fait enfermer dans ses geôles. À la faveur de la nuit, le dieu est passé à travers les murs et a semé la folie dans le palais jusqu’à ce que le malheureux roi soit mis en pièces par les femmes déchaînées, qui l’ont pris pour un animal sauvage.

Dionysos
On peut voir là une métaphore exposant comment la nature peut se venger sauvagement de tout enfermement rationnel, et un avertissement qui prend tout son sens dans le texte suivant, où Mme Von Franz aborde sous un autre angle le problème qu’elle soulève :

« On voit bien souvent des personnes chercher à approcher l’inconscient avec des buts bien définis et unilatéraux. Sachant exactement ce qu’elles attendent de l’analyse, elles se ferment par là-même à tout contenu non prévu par elles et donc à toute transformation réelle. On peut aller jusqu’à dire que limiter ses désirs à la seule guérison ou à un mieux-être est une approche égotique, car c’est vouloir s’approprier l’aide de l’inconscient. Il est bien évident que le désir d’être sain et "normal" est une aspiration légitime du moi que l’inconscient soutient généralement en y coopérant, mais si quelqu’un se borne à ne vouloir que cela, entend y parvenir par ses propres voies et se refuse aux suggestions de l’inconscient, après quelques temps des rêves négatifs viendront, car le centre auto-régulateur de l’inconscient (le Soi) cherche à conduire l’individu bien au-delà de la simple guérison, bien au-delà de ses petits désirs conscients. La personne peut être soulagée de ses symptômes, mais c’est comme si l’inconscient lui présentait la note : « il reste encore à faire ou à changer ceci ou cela » et, si le rêveur n’obéit pas, les symptômes reviennent !

J’ai pu observer, à bien des reprises, ce processus. Tout se passe comme si l’on devait s’engager dans la voie de l’individuation pour elle-même et non pour des raisons partielles telles que se sentir mieux, bien dormir, retrouver la paix de son ménage, sa puissance sexuelle ou sa puissance tout court, sa "joie de vivre" ou je ne sais quoi d’autre. Lorsque les vannes de l’inconscient ont été ouvertes, son eau continue à couler sans que l’on puisse l’arrêter. Toute approche utilitaire de l’inconscient qui cherche à se servir de celui-ci  et à se l’approprier produit des effets destructeurs. Cela se passe exactement de la même façon pour la psyché qu’en ce qui concerne la nature extérieure, ainsi que nous commençons à nous en rendre compte : si nous continuons comme nous le faisons, d’exploiter sans frein les forêts, les animaux et les minéraux de la terre, nous détruisons l’équilibre biologique ainsi que nous-mêmes, léguant aux générations montantes de lourdes notes à payer et des pertes déjà irréversible. La nature (comme la psyché qui en fait partie) tend à rétablir son propre équilibre, sa totalité biologique ; elle a ses propres desseins et refuse de se laisser exploiter selon les calculs d’un utilitarisme unilatéral. »

(Marie-Louise Von Franz, L’individuation dans les contes de fées, p. 73 et 74)

En relisant ces lignes, j’ai été frappé par la conscience écologique dont faisait preuve Mme Von Franz en 1977, voilà 40 ans, à une époque où il ne se trouvait guère que le Club de Rome pour tirer la sonnette d’alarme face au désastre au-devant duquel nous allons désormais de façon évidente. Elle en pointe les causes d’une façon remarquable, dont nous pouvons tirer une leçon quant à la façon de mener notre propre vie : il n’est pas suffisant de vouloir prendre soin de la nature, ou de l’inconscient, à des fins utilitaires, pour assurer notre bien-être ou simplement notre survie. Il nous faut vivre avec cette nature, nous accorder avec elle, en acceptant qu’elle ait ses fins propres dans lesquelles nous n’avons d’ailleurs qu’une petite part. Il nous faut retrouver notre place dans le grand cercle de la nature, et l’écoute de l’inconscient, c’est-à-dire de la nature vivante en nous, y contribue de façon décisive.

Mais c’est un changement radical d’attitude qui nous est ainsi demandé. Ainsi, il ne s’agit pas de méditer ou d’écouter nos rêves pour parvenir à une réalisation ou à ce fameux bien-être qu’on nous vend à coup de magazines, de vidéos et de foires commerciales, mais pour le seul amour de l’extraordinaire intelligence qui se déploie dès que l’on se met à l’écoute de la nature. Il arrive bien souvent, nous dit encore Mme Von Franz, que les rêves au-delà d’un certain point tiennent de l’énigme cryptique qui nous emmène plus avant dans le mystère de l’existence. Il s’avère que ces rêves « ne sont pas en relation avec un éclairage intérieur, mais avec le simple fait d'être; ils n'enseignent ni une connaissance intérieure ni à réaliser quelque chose, mais à exister : ils se contentent d'enseigner à vivre. »

Mais que demander de plus, n'est-ce pas ?


Si le sujet vous intéresse, vous trouverez d'autres éléments sur les difficultés éthiques du travail avec les rêves dans cet article : Éthique du rêve


* * *

À noter  dans vos agendas, en novembre : un colloque sur l'actualité brûlante qu'ont pour notre époque les découvertes de Carl Jung. Nous y parlerons entre autres de rêves...



dimanche 6 mai 2018

Un temps de silence

Je ne reviens pas vraiment de mon voyage dans le désert. C'est Théodore Monod qui, peut-être, parle le mieux de ce qu'on y rencontre quand il écrit :

« Il y a une certaine saveur de liberté, de simplicité... une certaine fascination de l'horizon sans limites, du trajet sans retour, des nuits sans toit, de la vie sans superflu. »

J'ai cherché comment vous raconter ce voyage, et puis un petit poème m'a montré la voie :

Un temps de silence,
un temps de vacance
qu'emplit l'évidence :
le chemin passe par l'absence.

Bien sûr, les mots font partie de ce superflu dont on se dépouille dans le désert. Alors aujourd'hui, pour vous en partager tout de même quelque chose, je préfère vous montrer quelques photos qui vous diront l'essentiel sans commentaires :








 À bientôt !

vendredi 6 avril 2018

Un puits sans fond

Ma Ananda Mayi
Je reviens doucement du désert du Sahara où je suis allé marcher avec un groupe de rêveuses et de rêveurs en mars dernier. Cela prend du temps de revenir de cette immensité vivante. Dans mes poches, beaucoup de sable et quelques tonnes de silence. J’ai entendu de beaux rêves car le désert est un lieu propice à la rencontre avec notre source vive. Je vous parlerai peut-être une autre fois de ce voyage autant intérieur qu’extérieur mais aujourd’hui, je vous partagerai simplement un autre rêve d’éveil qu’une rêveuse m’a envoyé suite à mon article précédent. C’est un rêve qu’elle a fait il y a plus de 20 ans et qui « reste frais comme de cette nuit », explique-t-elle :

Je suis dans une grande salle au rez-de-chaussée d'un immeuble, il y a beaucoup de monde qui fait la fête, ça chante, ça rit... moi je me sens mal, pas en communion avec ces gens inconscients et je m'en vais, je quitte la salle. Je me trouve dehors et c'est la nuit noire je ne vois rien et soudain je tombe dans un puits sans fond : la sensation de chute est réelle, la peur horrible, je vais mourir écrasée, j'essaye de m'accrocher aux parois lisses mais c’est impossible. Puis d'un coup je me rappelle d'avoir lu dans un livre de Ma Ananda Mayi, la sainte indienne :

« Au moment de mourir, puissiez-vous penser à Dieu ».

Et, miracle, à l'instant même la chute s'arrête, je vois mon corps continuer sa chute comme une vieille chaussette et je deviens immense, infinie, la Conscience.

Puis je me réveille dans mon lit.

Elle ajoute encore que rien n'a changé par la suite dans sa vie. Il est resté de ce rêve juste la frustration de ne pas vivre ça réellement mais aussi la joie comme un clin d'œil  de son Moi profond – ou pourrions-nous dire du Soi. Dernièrement, cependant, elle dit avoir tourné son index vers son visage en se demandant : « qui est là derrière ? », et elle évoque Douglas Harding, l’homme de la « vision sans tête », qui suggère d’entrer dans une telle investigation. Alors, selon ses mots : « la quête est tombée, il y avait juste "tu es le début et la fin, l'alpha et l'oméga, le Présent éternel" ».

Tout cela, ajoute-t-elle, lui rappelle un koân qu’elle aime beaucoup :

« Une grenouille au bord de l'étang , plouf... »

Plouf, en effet…

Est-il besoin de dire grand-chose de plus ?

Pour moi, un tel rêve est un marqueur qui donne une orientation à la conscience relative, et comme un Nord magnétique à la boussole intérieure de la rêveuse. Elle a, dans le rêve, vécu l’éveil. L’expérience, si tant est qu’on puisse parler d’une expérience – car il s’agit en fait d’une non-expérience, de la sortie de toutes les expériences – est advenue dans ses profondeurs. C’est un peu comme une grenade sous-marine qui exploserait par dix mille mètres de fond ; cela ne donnera en apparence qu’un clapotis à la surface et cependant, l’énergie a été libérée. La bonne nouvelle, c’est que lorsque quelque chose de cet ordre advient en rêve, non seulement la psyché a-t-elle désormais un Nord magnétique – l’éveil n’est plus un concept, une idée, mais une réalité vivante – mais cela adviendra tôt ou tard, nécessairement, dans la conscience ordinaire. Cela peut prendre une vie, simplement, pour que le rêve se déploie. Mais le rêve est comme une graine qui, plantée dans un sol fertile, a germé et donnera un grand arbre…

Un tel rêve ne réclame pas d’interprétation. Mais bon, faisons un peu d’explication de texte, cela pourra servir, donner quelques repères sur la carte à celles et ceux qui expérimentent des choses analogues.

Le préalable du rêve, c’est que la rêveuse quitte le monde. Le monde, du point de vue spirituel, est le lieu où l’on se distrait de la réalité en faisant la fête, en s’amusant. L’étymologie de « distraction » nous renvoie au latin distractio, qui signifie le désaccord, l’éloignement, la séparation… de notre nature essentielle. J’ai reçu moi-même un rêve un jour où je visitais l’Enfer, et j’y voyais des gens se précipiter pour participer à la grande fête qui allait se donner au château qui trônait au milieu de l’Enfer. Mais donc, la rêveuse s’arrache au sommeil hypnotique de la distraction et de l’amusement. Son sentiment de n’être pas en communion avec la foule est le premier signe de l’Appel qui invite la personne à quitter la communauté. Je vous renvoie, pour de plus amples explications sur la nature de cet appel, à l’analyse qu’en donne Joseph Campbell dans le héros aux mille visages.

La rêveuse se retrouve alors dans la nuit noire et tombe dans un puits sans fond, c’est-à-dire qu’elle risque l’exploration hors du connu et perd tout appui, toute certitude.

Elle tombe dans « le fond sans fond » de Jacob Boehme.

Bien sûr, c’est une mort. C’est terrifiant. Il s’agit, expliquent toutes les traditions mystiques, de « mourir avant de mourir ». On ne peut qu’essayer de se raccrocher à n’importe quoi, à commencer par toutes les explications spirituelles qu’on pourra trouver du processus. La personnalité s’effondre, se meurt, et avec elle tout ce qui faisait le sentiment d’être une identité séparée, quelqu’un... et de savoir quelque chose, d’être en contrôle. Mais voilà que, dans ce rêve, la clé nous est offerte. Toute simple. Elle tient dans les mots de Ma Ananda Mayi qui reviennent à l’esprit de la rêveuse dans sa chute :

« Au moment de mourir, puissiez-vous penser à Dieu. »

Au moment de mourir, au moment où le voile se soulève… puissiez-vous vous tourner vers le Soi, vers le Réel, vers la Conscience, vers l’Infini, vers la Claire Lumière. Et alors, le « miracle » se produit. La rêveuse constate qu’elle n’est pas ce corps qui continue sa chute. 

Elle est la Conscience Elle-même.

Elle s’est souvenue de sa véritable nature. Elle est libre de l’illusion.
Et voilà donc que, plus de vingt ans après ce rêve, qui reste aussi frais que s’il était de la nuit même, il apparait que c’est la quête qui tombe dans le puits. Il fallait aller au bout de la recherche pour se rendre compte qu’il n’y a rien à chercher, que Tout est déjà là. Mais voilà alors que se présente un autre pointeur, Douglas Harding, qui suggère simplement de retourner l’index vers soi et d’interroger :

Qui regarde ?

C’est une version contemporaine de l’investigation fondamentale :

Qui suis-je ?

Au fond de cette question, qui est un koân, il n’y a pas de fond.

Et plouf !

Dans son courriel, réagissant à mon article sur les rêves de frère Pierre, la rêveuse me disait constater que « chaque expérience d'éveil est différente, en fait il y en a autant que de personnes, car elles sont le reflet des contenus de notre psyché, de notre histoire qui est unique pour chacun. Apparemment, tant que l'on raconte l'éveil qu'on a vécu, c'est la personne qui le dit (avec son mental) et donc une expérience d'éveil n'est pas l'Éveil duquel on ne peut rien dire puisqu'il n'y a plus personne pour le relater. Ces expériences aussi belles soient elles ont un début et une fin et donc se déroulent dans le temps et l'espace; ça ne peut pas être le Soi qui est hors du temps et de l'espace; par contre elles sont très intéressantes, riches d'espoir et des pointeurs vers la bonne direction. »

Je suis entièrement d’accord avec elle, en particulier donc sur la nécessité de distinguer l’éveil et l’Éveil. Le premier est dans le temps. Il advient à quelqu’un, avec une histoire et un mental pour rendre compte de l’expérience, même si finalement cela signe la fin du mental et de toutes les expériences – c’est-à-dire que l’on sait que rien de ce que l’on pourra en dire ne rendra compte de la réalité, que ce qui advient alors est au-delà des mots, des expériences. Car en fait l’expérience en question pointe vers l’Éveil, qui est une dimension archétypale qui échappe à toute saisie mentale, comme un miroir tourné vers le soleil : il peut en refléter la lumière, mais bien fou qui croira qu’il tient là le soleil. Alors, à quoi sert-il d’en parler ?

À rien, car on ne peut rien en « faire ».

Chez ceux chez qui la graine a germé, cela l’arrose simplement avec des mots. Cela produit un petit mouvement de reconnaissance de l’essentiel…

De toute façon, comme nous l’assène Karl Renz, un éveillé contemporain qui, comme Douglas Harding, secoue volontiers le cocotier mental :

Il ne s’est jamais rien passé.

Si vous vous intéressez à l’éveil avec ou sans majuscule, je vous invite à lire son « pour en finir avec l’éveil », dont vous pouvez trouver un extrait sur Internet[1].

On pourrait dire que c’est dans la nature du Soi d’être dans l’Éternité, hors du temps et de toute possibilité d’expérience car celle-ci implique toujours la comparaison avec autre chose, or le Soi est l’Un sans second, ce qui ne peut être comparé à quoi que ce soit. Mais dans la conscience relative, c’est-à-dire dans l’espace-temps, il apparait comme une expérience disruptive du connu, qui débouche nécessairement sur « au-delà » de tout ce que cette conscience peut envisager. C’est cet au-delà de l’au-delà qu’évoque le mantra zen, qui nous vient du Sûtra du cœur :

Gate gate paragate parasamgate boddhi svaha.

Ce qui signifie :

Allez, allez au-delà, allez au-delà du par-delà, jusqu’à la réalisation de l’Éveil.

Bon, voilà, j’en ai trop dit. Je retourne à mon désert faire des provisions de silence. Avec Douglas Harding, je peux dire que j’y ai perdu la tête… et je ne suis pas certain d’avoir envie de la retrouver.