jeudi 24 mars 2022

Le Tiers-Aimant


Temps de lecture : environ 30 minutes.

Cela fait longtemps que je n’ai pas écrit pour ce blogue. Ce n’est pas que je n’ai rien à dire, au contraire. Dès la publication de mon dernier article, j’ai eu une idée assez claire du thème dont je vais vous parler, mais je n’avais encore aucune idée de comment j’en parlerai. Et puis il me faut à chaque fois trouver la bonne place à partir de laquelle écrire. Ce n’est pas tout de prendre la plume ou la parole, il faut s’assurer qu’on la prend du bon endroit. Si l’on parle à partir du mental qui divise et qui oppose, ou d’un cœur agité par la peur ou la colère, il vaut peut-être mieux se taire, rester en silence. D’un article à l’autre, c’est toujours un chemin intérieur que je parcoure donc, car c’est l’occasion d’explorer une idée, une intuition ou un rêve jusqu’à ce que je puisse en parler. Et puis bien sûr, il y a l’actualité qui s’en mêle et qui réclame elle aussi que je trouve le bon endroit à partir duquel je peux m’exprimer sans avoir l’impression d’ajouter à la cacophonie ambiante…

Quand je marche en silence ainsi, j’observe avec beaucoup d’amusement comment la vie et les rêves viennent nourrir le courant de réflexion qui me travaille. Cette fois, c’est un rêve entendu peu après le déclenchement de la guerre en Ukraine qui a amené la compréhension qui cherchait à se cristalliser en moi depuis plusieurs mois. La rêveuse est une jeune femme qui s’intéresse particulièrement au travail avec les rêves, auquel elle veut se former. Au moment où elle m’amène ce rêve, elle vit des difficultés relationnelles avec son conjoint et s’avoue très inquiète devant la guerre. Elle répète à plusieurs reprises au début de notre rencontre qu’elle ne comprend pas. Elle ne comprend pas qu’on puisse choisir délibérément de faire la guerre ainsi et d’entraîner des milliers de personnes dans la mort. Elle ne comprend pas ceux qui, dans son entourage, justifient la guerre en répandant des mensonges inspirés par la propagande du Kremlin. Elle ne comprend pas son conjoint qui l’intimide en haussant le ton dans leurs discussions. Juste avant de me raconter le rêve, elle pleure. Et voilà le rêve :

Un homme et une femme se disputent. Ils sont debout, face à face, dans une pièce faiblement éclairée, avec une lumière un peu tremblotante, comme des bougies ou un feu de cheminée. La rêveuse est observatrice, détachée de la scène qu’elle observe comme au travers d’une vitre, d’une fenêtre. Elle n’entend pas ce qu’ils se disent. La femme est particulièrement virulente, furieuse. L’homme a l’air accablé mais il se redresse, fait front et lève même la main à un moment. Cependant, elle ne se démonte pas, elle s’approche de lui et lui crie sa colère au visage. Il recule avec un geste qui laisse entendre qu’il n’en peut plus. Et comme il a reculé, la rêveuse peut voir un enfant de deux ou trois ans qui se tient debout dans l’embrasure d’une porte et observe les adultes en train de se disputer. Il a les yeux extraordinairement lumineux. Il semble n’être absolument pas inquiet. Au contraire, il sourit en les regardant alternativement. La rêveuse est touchée par la présence de l’enfant, qui lui semble "non ordinaire", et à peine a-t-elle pensé cela qu’elle se retrouve dans le corps de l’homme, ce qui lui donne à ressentir un mélange de peur, de honte et de colère, de rage rentrée. La femme prend conscience de la présence de l’enfant et se tourne vers lui, immédiatement adoucie. Des larmes viennent sur le visage de l’homme… et la rêveuse se réveille.

Dans la résonance intuitive que j’ai proposée à la rêveuse, j’ai tout de suite mis l’accent sur la présence du tiers, un tiers « non ordinaire » bien sûr qui préside souvent à nos échanges même si nous n’en sommes pas conscients. J’ai interrogé : que s’est-il passé il y a deux ou trois ans ? Qu’est-ce qui est né alors ? La rêveuse n’a pas hésité : elle a découvert le travail avec les rêves il y a un peu plus de deux ans, et elle a été tout de suite bouleversée par le sentiment de ce que quelque chose de radicalement nouveau venait d’entrer dans sa vie. Quelque chose de magique. Elle a sursauté et m’a demandé en retour : « C’est l’Enfant Divin ? Dans le rêve, cet enfant… c’est l’Enfant Divin !? » Ce n’était pas vraiment une question, plutôt une affirmation dont elle cherchait confirmation. Je ne pouvais pas la démentir. C’est sans doute la meilleure façon de parler de cette présence qui manifeste l’éternellement Nouveau que de parler de l’Enfant Divin. Pour cette jeune femme qui a renoué avec sa foi chrétienne à peu près au même moment qu’elle a découvert les rêves, ce n’était pas une abstraction intellectuelle car les rêves, justement, lui avaient amené le sentiment de ce qu’il y avait, en tous temps, une présence aimante à l’intérieur...


Nous avons parlé cependant de la possibilité que le rêve symbolise par là son enfant intérieur à l’âge de deux ou trois ans, mais nous sommes convenus que c’était forcer le trait car rien ne lui permettait de se voir dans ce garçon aux yeux lumineux. Elle n’avait pas souvenir d'avoir été témoin de disputes dans sa famille. Et nous sommes restés avec la numinosité qui se dégageait de l’enfant souriant devant ces adultes – on pouvait penser que c’était ses parents – en train de se disputer. Nous avons discuté de sa propre colère envers son conjoint, et de la façon dont elle pouvait « rêver » de le faire reculer ainsi en criant plus fort quand il se montrait intimidant. Je l’ai invitée à visiter en imagination active la position des deux protagonistes et à aller voir ce qu’ils ressentaient. Elle en est ressortie avec beaucoup d’admiration pour la force de la femme, « une guerrière » m’a-t-elle dit. L’homme avait peur d’elle. Et l’enfant, que ressentait l’enfant quand il regardait ces deux adultes ? De l’amour. De la compassion. L’enfant, m’a-t-elle dit, est absolument en paix, tranquille, et toute cette dispute lui semble être un jeu. Il a envie de rire.

Je lui ai alors proposé une interprétation du rêve partant sa difficulté avouée avec les conflits pour aller jusqu’à l’une des clés majeures du travail avec les rêves. Dans celui-ci, elle observe la dispute d’abord de l’extérieur, en mode dissocié. Mais il est frappant que le rêve se termine au moment où elle s’associe directement à la scène en se retrouvant – ô surprise ! – dans la peau de l’homme, dont elle ressent la peur, la honte, la rage… et finalement la tristesse. Ce point, bien sûr, l’intriguait particulièrement : pourquoi ne s’est-elle pas retrouvée dans la peau de la femme, à qui elle s’identifierait volontiers ? Et bien peut-être, justement, parce qu’elle serait portée à s’identifier à la femme, à se projeter en elle… or il se pourrait bien que le rêve veuille lui faire « toucher du doigt » l’autre côté, la position de l’homme. Ce qui me paraît important, c’est justement que le rêve lui donne, à partir du moment où elle prend conscience de la présence de l'enfant et de sa nature "non ordinaire", à ressentir ce que vit l’homme. J’ai souligné que le rêve semble donc tracer un chemin qui va d’un endroit où elle est extérieure au conflit, et où elle n’entend rien, à un autre où elle ressent profondément ce que l’autre, qui est elle-même, ressent. Un chemin vers le ressenti profond. Elle a reconnu qu’elle-même ressentait cette peur, cette honte et tout particulièrement cette rage dans ses disputes avec son ami, et nous nous sommes retrouvés à discuter de comment ces sentiments pourraient bien être ceux de son animus, du masculin en elle, aux prises avec l’anima de son conjoint, symbolisé par la femme. Mais nous sommes convenus que le point clé du rêve, c’était donc le relâchement final de la tension quand le regard de la femme se portait sur l’enfant, qu’elle s’adoucissait, et que les larmes coulaient sur les joues de l’homme.

Notre discussion a ensuite porté sur la présence de ce tiers qui est bien souvent nécessaire pour que les protagonistes d’un conflit puissent parvenir à une vision élargie de ce qui se passe, et à une résolution de la dispute sans vainqueur ni vaincu. Et c’est à partir de là que je lui ai proposé un autre niveau d’interprétation du rêve en lui parlant d’un article de Pierre Trigano que je cite souvent dans mes cours, où il est question de la présence de ce Tiers qui intervient dans le travail avec les rêves. Mr Trigano nous y présente un rêve qui décrit le fondement de l’analyse au travers de la belle formule :

« Deux aiment trois, et trois aime deux »

Je cite l’interprétation qu’en propose l’article, que vous pouvez lire ici : éthique du rêve.

« Ces mots me paraissent exprimer de manière subtile la "formule" qui définit la singularité de la voie des rêves. Les "deux" sont évidemment la rêveuse et l’analyste, et le rêve semble enseigner que leur relation duelle, de personne à personne, n’est nullement à elle-même son propre but. La relation spécifiquement thérapeutique dans l’analyse des rêves n’est pas cette relation duelle, mais la relation que les deux ouvriront, au cours de leur travail, avec un « trois », un troisième, qui n’est autre que le Soi (…). »

Nous avons ici la clé peut-être la plus importante du travail avec les rêves, qui est souvent bien difficile à comprendre tant nous sommes pétris de "méthodes", de "techniques", de "théories" et de "savoirs" qui se voudraient infaillibles et qui permettraient d’en finir rapidement avec le rêve, de dire « ce n’est que... ». Or c’est l’erreur que commettent la plupart des débutants, et même des analystes chevronnés, de vouloir que le rêve soit réductible à une théorie, une méthode. Mais un rêve, ce n’est jamais que… et pour que le pouvoir transformant du rêve puisse agir et amener quelque chose de nouveau à la conscience, nous devons nous ouvrir à la présence vivante du rêve, c’est-à-dire à la présence vivante du Soi dans le rêve. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas étudier les méthodes et les théories, se contenter de l’intuition pure. Comme le disait Jung :

« Quant à l’interprétation des rêves, étudiez tous les livres et toutes les méthodes. Mais quand vous êtes devant un rêve, écartez-les car chaque rêve est unique, tout comme chaque rêveur est unique. »


Non seulement s’agit-il de respecter l’unicité du rêve, et du rêveur, qui ne pourront jamais se réduire au « ce n’est que... » d’une théorie générale. Mais il s’agit de faire confiance dans la volonté même de l’inconscient de se faire connaître. Von Franz s’en félicite : « Dieu merci, l’inconscient est intéressé à ce que le rêve soit compris. » Mais au-delà du désir de l’inconscient d’amener quelque chose à la conscience, nous pouvons simplement établir une relation de confiance au Soi qui préside au travail avec les rêves. La rêveuse a réagi à ce que je lui proposais là en souriant et en citant simplement l’évangile :

« Quand deux ou trois d’entre vous sont réunis en mon nom, je serai présent. »

Nous n’avons pas eu le temps d’élaborer plus sur la présence de cet Enfant Divin dans l’embrasure de la porte du rêve, image ô combien symbolique, car la séance était finie. Elle m’a cependant dit qu’elle était beaucoup plus en paix à l’issue de celle-ci, qu’elle comprenait sans pouvoir bien l’expliquer comment quelque chose de plus grand, encore une fois de « magique », agit à travers le rêve quand on lui prête attention, et combien il était rassurant pour elle de sentir cette présence numineuse du Soi… dans les rêves, dans la vie. Elle a rit en ajoutant qu'elle réalisait qu'il n'était pas important de "comprendre" pourquoi les gens entrent en guerre, etc... mais qu'il fallait trouver comment se positionner intérieurement devant ça. Pour cela, elle avait besoin de cette présence, du Soi. Nous avons conclu en jouant avec les mots, nous amusant de ce que quand l’âme agit… c’est la magie !

Ce rêve m’a donné beaucoup à réfléchir dans les jours qui ont suivi car le thème qui s’était imposé à mon esprit après la publication de « ce qui sauve » était justement celui du « Tiers aimant », sans que je puisse dire donc encore exactement de quoi il retournait. Or j’avais là, avec cette image de l’enfant contemplant avec des yeux lumineux, emplis d’amour, les adultes se disputant, de quoi nourrir ma réflexion. Mais il a fallu qu’un autre rêve me revienne en mémoire pour que je comprenne ce que représentait cet enfant, et à quel point il venait répondre aux questions que je me posais. Avant d’en venir là, il me faut vous parler un peu de comment l’actualité m’a fait faire tout un chemin intérieur…

Comme beaucoup je crois, j’ai été très troublé par la déclaration de guerre de la Russie à l’Ukraine, et à travers elle, à la démocratie. Il me semble qu’il est difficile de ne pas être troublé par de telles circonstances. J’ai admiré cependant quelques amies, toutes des femmes, qui ont gardé leur cœur complètement en paix au milieu de ce tourbillon de nouvelles, sans pour autant s’enfouir la tête dans le sable. Pour ma part, je me suis retrouvé déchiré entre une envie d’en découdre allant avec l’impression d’identifier clairement un visage du Mal, et le sentiment de la nécessité de trouver une autre réponse que celle qui consiste en me laisser entraîner par l’atmosphère belliqueuse. Il me fallait à la fois prendre position, et me garder d’être submergé. Au cours d’une réunion avec d’autres analystes, j’ai pris conscience de ce qu’il était complètement naturel d’être ainsi troublé et déchiré dans un moment de forte activation de l’inconscient collectif, où se sont les archétypes eux-mêmes qui entrent en mouvement comme des plaques tectoniques qui viennent faire trembler la terre sous nos pieds. Il m’a paru urgent d’amener quelques éléments de réflexion pour nourrir une perspective plus vaste…

Le premier point, c’est que plus que jamais il me paraît important de vérifier quelles sont les émotions que nous nourrissons quand nous prenons la parole, en particulier sur les réseaux sociaux. Cela nous ramène à la nécessité, dont je parlais en introduction à cet article, de vérifier à partir d’où nous parlons. Si nous parlons à partir de la peur, de la colère, nous nourrissons la peur et la colère, c’est ce que nous communiquons et nous attisons le feu dans le monde. On peut penser – nous en discuterons un peu plus loin, - que c’est un feu transformant, qu’il faut que notre monde brûle pour changer en mieux… mais en attendant qu’il soit transformé, ce beau monde, cela fait beaucoup de gens qui souffrent dans le feu. Ce que nous amenons dans le monde relève de notre responsabilité : on ne peut pas vouloir un monde en paix et attiser la guerre, la peur, la colère, la haine. Envers qui que ce soit.

Dans la situation que nous vivons, et compte tenu de la caisse de résonance qu’offre l’Internet, il me semble particulièrement important aussi de veiller à ne pas réduire une situation complexe à un « ce n’est que... » péremptoire. « Ce n’est que... » est la signature d’un biais cognitif tout à fait dommageable par les temps qui courent. Je crois que nous devons tous veiller, à ce point, à éviter tout simplisme, toute simplification abusive et réductrice de la complexité de la situation. Quand nous amenons des éléments de réflexion sur les réseaux sociaux ou dans des prises de position publiques, nous avons la responsabilité de nous assurer que ce que nous disons s’appuie sur la vérité, et si nous ne sommes pas certains de cette vérité, qu’au moins cela fasse du bien ou soit utile à autrui. C’est ce qu’on appelle les filtres de Socrate, dont j’ai déjà discuté dans un autre article. Il s'agit de se demander à chaque fois qu'on avance quelque chose :

- Est-ce vrai (comment peux-tu être certain.e que c'est vrai) ?

- Si tu n'es pas sûr.e que ce soit vrai, est-ce que cela fait du bien (à ceux qui te liront, ou t’entendront, pas seulement à toi) ?

- Si tu ne peux répondre positivement à ces deux questions, au moins est-ce utile ?

Pour plus d'informations sur les filtres de Socrate, je suggère de lire cet article : Les trois filtres de Socrate. Si le sujet vous intéresse, j'ai développé cette réflexion en août 2020 déjà dans la seconde partie de cet article : Trou noir.

Socrate

Quant à ce que nous pouvons faire pour répondre à la situation actuelle, tout dépend bien sûr d’où nous sommes. Il est naturel que certains se battent les armes à la main pour défendre leur pays, et si nous pouvons honorer leur courage, nous pouvons penser aussi à ces jeunes soldats qui sont engagés dans une aventure à laquelle ils ne comprennent rien, où ils sont censés être des libérateurs et vont cependant au devant d’une mort ignominieuse. Une des positions les plus nobles qui soit dans une telle situation est certainement celle des médecins et des infirmiers qui font ce qu’ils peuvent pour soulager les souffrances engendrées par la folie des hommes. Mais ceux-là, que ce soient ceux qui se battent ou ceux qui sauvent des vies sur le front, ne me liront pas. Il est probable que, comme je le suis moi-même, vous soyez simplement témoins distants et impuissants du drame actuel. J’ai déjà dit plus haut combien il me semble important que nous ayons une parole juste, qui n’ajoute pas au conflit en cours. Je pourrais ajouter qu’il est de notre responsabilité d’éviter d’être gagnés par l’ombre en participant en esprit aux violences à l’œuvre. Pour poursuivre cette réflexion, je vous livre in extenso un texte que j’ai publié sur Facebook :

« Plus que jamais, nous avons donc une responsabilité éthique dans la façon dont nous nous exprimons devant ce qui arrive. Et cette responsabilité nous oblige à faire un retour sur nous-mêmes plutôt que d’accuser autrui de tous les maux. Nous sommes face à un sérieux problème, c’est certain, que cristallise le petit tsar Poutine et l’idéologie nationaliste qui l’inspire... mais qui peut prétendre que nous n’y sommes pour rien ?

Quand je dis « nous », je dis nous en tant que sociétés occidentales dites « démocratiques » mais complètement gangrenées par le capitalisme, qui consomment plus de la moitié des ressources mondiales en laissant crever dans la misère la plus grande partie de la planète, tout en leur vendant des armes et en supportant des régimes dictatoriaux comme celui du maréchal Sissi en Égypte. Quand la Russie nous fait le coup des armes de destruction massive en Ukraine, elle nous renvoie à la façon dont les États-Unis ont justifié la guerre en Irak. Si l’on devait traîner la Russie devant un tribunal international, ne conviendrait-il pas de juger les États-Unis pour les destructions en Irak, qui ont fait au bas mot 500.000 morts…?

Et si l’élan de solidarité avec l’Ukraine est remarquable, et doit être salué, pourquoi notre indignation est-elle à ce point sélective que personne ne prête attention à la guerre récente du Tigré en Éthiopie, ou encore au conflit au Yémen qui perdure depuis plusieurs années ? Cette guerre abominable, alimentée par les occidentaux qui fournissent l’Arabie Saoudite en armes (dont la France), a déjà fait 400.000 morts. Mais c’est loin et cela ne nous concerne pas, semble-t-il. Et voilà donc que nous nous préparons à accueillir à bras ouverts les réfugiés ukrainiens… mais pourquoi n’accueillons-nous pas ainsi les Syriens... et toutes les victimes de la guerre économique que nous menons au reste du monde ?

Nous pouvons dire que nous sommes confrontés au "mal", incarné par l'idéologie nationaliste qui inspire Poutine (voyez l'édifiant éditorial d'Akopov). Ce mal, c'est aussi le mensonge qui règne partout, la falsification systématique de la vérité, sa manipulation - et nos médias n'en sont pas exempts. Cependant, au lieu de parler du mal qui ronge l'autre, ne devrions-nous pas examiner le mal dont nous sommes inconscients en nous-mêmes ? Ne devrions-nous pas tous prendre responsabilité (response ability : capacité de répondre, qui n'est pas "culpabilité") de la situation ?

Mais alors, que faire ?

D’abord, je crois qu’il faut que nous reconnaissions que nous sommes "en guerre", et que cela ne date pas d’hier. Les mesures de rétorsion économique que nous prenons contre la Russie sont des mesures de guerre, qui pourraient appeler des répliques militaires. Mais il faut bien comprendre que depuis longtemps, la façon dont la mondialisation capitaliste est conduite est une guerre menée contre les peuples. Je ne crois pas qu’ils soient bien nombreux en Afrique, en Asie ou en Amérique Latine, à avoir envie de verser une larme sur le sort des pauvres européens aux prises avec Poutine. Au pire, ils risquent de penser que c’est un retour de bâton qui nous pendait au nez, et qui pourrait nous apprendre l’humilité. Et c’est tout notre « logiciel » qui est orienté vers la guerre. Quand notre président bien-aimé (sic) nous explique que nous allons gagner la guerre contre le virus, nous sommes en fait contaminés par sa logique : nous sommes en guerre contre le virus, contre la nature, contre la planète, et contre tout ce qui n’est pas nous…

Si nous voulons nous en sortir, il va falloir changer de logiciel et sortir de la logique de guerre. Individuellement d’abord, et collectivement autant que possible. C’est un chemin intérieur… mais justement, il n’y a peut-être de chemin praticable qu’à l’intérieur face à une telle situation. J’ai déjà publié par le passé deux articles portant sur la nécessité de « retourner le regard » (https://voiedureve.blogspot.com/2017/03/retourner-le-regard.html) et de nous ancrer dans une « paix dans le cœur » pour amener un changement dans le monde (https://voiedureve.blogspot.com/2014/10/paix-dans-le-coeur.html) mais j’aimerais amener aujourd’hui deux autres éléments de réflexion, qui ont alimenté ma réflexion de ces derniers jours...

Tolstoï et Gandhi

Le premier point, c’est la nécessité devant laquelle nous sommes de revenir aux racines de notre spiritualité occidentale pour nous y ancrer et peut-être, à partir de là, prendre un nouveau départ. Je suis particulièrement sensible pour ma part à la compréhension qu’a amené Tolstoï – un grand russe – du commandement du Christ qui fonde toute la non-violence (Matthieu 5.39) : « ne résistez pas au mal par le mal ». Cela ne veut pas dire "ne pas résister"... mais veiller à ne pas être entraînés dans la logique du mal. Vous trouverez ici un bel exposé de sa réflexion : La non résistance au mal par la violence chez Tolstoï.

Si nous opposons la violence au mal, alors le mal nous gagne de l’intérieur. Ce n’est pas une question de morale mais de psychologie : combattre l’ombre projetée sur autrui nous amène à être possédé par l’ombre. C’est ainsi que la plupart des révolutionnaires qui ont combattu des tyrans se sont révélés à leur tour tyranniques. L'aveuglement, c'est de nous identifier au "bien" et de rejeter tout le mal sur l'autre. Il nous faut absolument éviter de nous laisser entraîner par la logique de guerre, et bien au contraire, examiner comment nous contribuons à celle-ci...

Il semble donc que nous soyons acculés à « choisir notre camp », et ce n’est peut-être pas ce que l’on croit. Notre camp, c’est celui des peuples, qu’ils soient ukrainien ou russe, et des pauvres gens qui sont pris dans la spirale de la guerre… et il nous faut nous garder d’être contaminés par la haine, la violence et la logique belliciste qui nous est serinée jour après jour. Mais il y a des raisons d’espérer. Par exemple, on sait que les habitants de Kherson, ville occupée par les russes, multiplient les manifestations pacifiques pour chasser les occupants. On peut « rêver » d’un grand mouvement de masse non-violent qui mettrait en échec la logique guerrière de Poutine. Qui sait si son hubris ne l'entraînera pas à sa chute et sa perte ? Nous avons le droit, sinon le devoir, d'espérer que la paix triomphe. Mais alors, il faudra se souvenir que les russes sont nos frères et nos sœurs. Et nous avons le devoir de réinventer la démocratie, de l'arracher des mains des intérêts économiques qui nous conduisent droit dans le mur, et pourraient encore tirer parti de cette guerre...

Le second point, c’est une expérience scientifique rapportée par le Journal Of Conflict Resolution dans les années 1980 : un groupe de méditants, en cultivant un sentiment de paix pendant une semaine, a eu un effet mesurable sur le conflit israélo-libanais qui se déroulait alors. Vous trouverez un exposé de cette recherche ici : Des prières à l’effet Maharishi et je tiens l'article du JoCR à la disposition de qui cela intéresse. Comme le fait remarquer Didier Cauwelaert dans « la bienveillance est une arme absolue », où j’ai entendu parler pour la première fois de cette expérience, qui a été confirmée à maintes reprises et de différentes façons, ce qui est complètement fou, c’est que personne parmi nos dirigeants n’en a tiré de conséquence pratique. S'ils ne sont pas capables d'en tirer des conséquences, il faut peut-être que nous nous y mettions, et vite. Individuellement, et ensemble ! »


A ces mots, publiés sur Facebook le 9 mars dernier, j’ajouterai que depuis cette publication, j’ai lu un livre fort intéressant qui amène une perspective bien plus vaste sur ce que nous vivons collectivement. Il s’agit de Noosphère, de Patrice Van Eersel, où celui-ci nous présente les réflexions de Pierre Teilhard de Chardin et de Vladimir Vernadski, deux grands esprits qui étaient convaincus que l’évolution nous emmène nécessairement vers l’émergence d’une conscience collective. Dans ce livre, l’auteur cherche à répondre au désespoir d’un jeune homme qui est convaincu de vivre l'effondrement de notre monde - réchauffement global, dégradation de la biodiversité, pollution généralisée, le tout aggravé par une crise sanitaire mondiale et par la multiplication des guerres et des régimes ultra-autoritaires. Et au fond, ces interrogations nous concernent tou.te.s, tant il semble qu’on nous distrait du vrai problème en agitant les marionnettes militaires sur le devant de la scène : allô, les ami.e.s, on s’en va droit dans le mur climatique ! Et si c’était le seul problème, on pourrait imaginer climatiser la planète, comme le font encore quelques techno-imbéciles… mais nous sommes allègrement en train de franchir tous les seuils qui conduisent à l’effondrement généralisé de notre système.

A cette vision d’horreur qui se dessine devant nous, Teilhard de Chardin et Vernadski proposent une réponse nous laissant envisager que tout cela pourrait amener une conscience collective à émerger, et changer radicalement le paradigme. Ces savant avaient une vision désormais obsolète du progrès : ils croyaient que la science et l’industrialisation amèneraient à la création d’une nouvelle forme de conscience. Certains, qui prolongent cette technophilie, veulent croire que l’Internet est déjà d’une certaine façon une incarnation de cette fameuse Noosphère. Pour ma part, je serai plutôt porté à voir en elle une dimension spirituelle que l’on retrouve de plus en plus dans les cercles qui se constituent partout : cercles de femmes, d’hommes, de méditation, de rêves… et j’oserai rêver pour bientôt de "cercles de paix" (je vous en reparlerai). Une dimension qui est de l’ordre de l’évidence de la Conscience Une dont nous parle le Védanta, qui prend progressivement un peu plus conscience d’Elle-même à travers nous. Dans la perspective de Jung, on pourrait aussi y voir le Soi émergeant de l’Inconscient collectif sous la forme d’un Mariage sacré du Féminin et du Masculin sacrés, comme certaines de ses visions en fin de vie le laissaient entendre. Quoi qu’il en soit, il y a donc là une perspective optimiste qu’il est très important me semble-t-il de considérer à ce point, précisément pour ne pas désespérer et nourrir une vision positive du futur...

Pierre Teilhard de Chardin

La conscience de notre responsabilité éthique dans ce que nous amenons au monde, la prévention de la possession par l'ombre psychologique, la non-violence et la non-résistance au mal par le mal, la méditation qui répand la paix, la perspective de l'émergence d'une conscience collective qui nous amènerait "ailleurs"... nous avons là tout un "arsenal" pour faire face à la crise actuelle. A quoi nous pourrions ajouter la puissance de la bénédiction et du pardon, et aussi la conscience d'une présence souriante qui nous éclaire au travers des rêves et des synchronicités. J’en étais là de mes réflexions quand j’ai été ramené au rêve que je vous partageais en début de cet article. Il faut vous dire que j’ai récupéré il y a peu un grand nombre de cahiers dans lesquels j’ai écrit mes rêves depuis plus de trente ans. Un véritable trésor, d’autant que bien sûr, j’ai oublié la plupart de ces rêves. Et l’autre jour, en rangeant mes cahiers, je suis tombé sur ce rêve qui date d’une dizaine d’années :

Je parle avec un homme que je ne distingue pas. En effet, je suis accroupi devant un brin d’herbe tandis que l’homme est debout à côté de moi, à contre-jour – le soleil brille derrière lui. Je rigole en lui montrant le brin d’herbe qui pousse sur une terre nue et en lui rappelant un proverbe zen bien connu : on n’a jamais aidé un brin d’herbe à pousser en tirant dessus. L’homme rit lui aussi, et me rétorque :

- Tu sais, la force qui fait pousser les brins d’herbes, ce n’est pas le Tout-Puissant. C’est le Tout-Aimant !

Quand j’ai relu ce rêve, j’ai eu un électrochoc. J’ai repensé à mon « Tiers-Aimant », à cet article dont j’avais déjà écrit une première version mais auquel il manquait encore quelque chose. Le Tout-Aimant, bien sûr ! Cela qui aime tout. Comme le soleil qui brille sur tout le monde, les gentils et les méchants, et la pluie qui mouille tout le monde, avec la même générosité. Et j’ai repensé au rêve avec le garçon aux yeux lumineux, alors j’ai envoyé un message à la rêveuse pour lui dire que j’avais peut-être élucidé la nature de la présence qui se symbolise dans son rêve comme un enfant aux yeux pleins d’amour pour ces adultes qui se disputent. Au fond, ces adultes, c’est nous tou.te.s. Ce sont ces gens en guerre, qu’ils soient russes ou ukrainiens, éthiopiens ou tigréens, yéménites d’un bord ou de l’autre, etc. Et le Tiers qui nous contemple et sourit, c’est le Tout-Aimant, qui ne prend pas parti, n’est dans aucun camp, voit la souffrance de tous les protagonistes et les embrasse dans un regard lumineux. Un regard souriant qui les englobe dans leur humanité commune...

La rêveuse m’a répondu qu’elle était parvenue à une conclusion similaire de son côté, que mon propre rêve venait amplifier. Elle avait pour sa part suivi le fil de ses méditations spirituelles qui l’avaient amené à l’idée qu’il fallait redevenir comme de petits enfants pour revenir au centre. Alors, m’a-t-elle dit, et alors, seulement, on peut tous les aimer, aussi malades et fous qu’ils soient à jouer à la guéguerre ! Nous avons ri ensemble autour de l’image de la conscience poussant en nous et dans le monde avec la vaillance d’un brin d’herbe : cela prend du temps… et on ne peut pas l’aider en tirant dessus, mais on peut compter sur la présence du Tout-Aimant qui multiplie les brins d’herbes et les arrose d’amour.


Je n'ai pas de prétention à la vérité car j'endosse les mots de Albert Jacquard qui nous rappelle que : 

« Ceux qui prétendent détenir la vérité sont ceux qui ont abandonné la poursuite du chemin vers elle. La vérité ne se possède pas, elle se cherche. » 

Alors j’espère simplement que ces considérations vous seront utiles et vous feront du bien. Je vous souhaite un beau printemps !

jeudi 9 décembre 2021

Ce qui sauve


Temps de lecture : environ 30 minutes.

L’écriture de mon précédent article, qui tournait autour d’un rêve apocalyptique dont on peut craindre qu’il parle de l’arrière-plan psychique de ce que nous vivons collectivement, m’a laissé avec la citation de Hölderlin que rappelait souvent Jung :

« Plus grand est le péril, plus grand est aussi ce qui sauve »

Depuis lors, j’ai cheminé avec la question, qui revêtait pour moi un caractère d’urgence : mais qu’est-ce qui sauve donc ? D’où espérer sinon un salut, du moins une aide ? Je vous partage ci-dessous mes réflexions à ce sujet, ainsi qu’un autre rêve remarquable, qui me semble mettre en évidence ce qui sauve, sans commentaire. 

Mais auparavant, je veux vous donner quelques nouvelles de la communauté de recherche des "chemins de mystère" dont je vous ai parlée dans un article en janvier dernier. 

Pour mémoire, les chemins de mystère sont une démarche à la croisée de l’investigation existentielle et de l’analyse jungienne classique, dans laquelle on prête une attention soutenue aux manifestations de l’inconscient, en particulier les rêves mais non seulement.  J’oserai comparer ce travail à l’approche dite des lyings qu’a développé Swamiji Prajnanpad, le maître d’Arnaud Desjardins, dont je ne cacherai pas qu’il m’a fortement inspiré même si je n’ai vraiment pas la prétention d’arriver à la cheville d’un tel enseignant. Les lyings sont cependant issus de la rencontre dans l’expérience de Swamiji entre le Vedanta et la psychanalyse freudienne. Dans les chemins de mystère, d’une façon qui coulera de source pour celles et ceux qui connaissent en profondeur les travaux de Jung, la rencontre féconde est entre la psychologie analytique de ce dernier et le travail Zen du koân. Au lieu cependant de cheminer avec des questions pré-établies par la tradition comme « quelle est le son que fait une seule main qui applaudit ? », ou le fameux « qui suis-je ? » de ce qu’il est convenu d’appeler « l’investigation fondamentale », chacun.e chemine avec sa propre question existentielle, l’interrogation toute personnelle qui le ou la travaille dans ses profondeurs...

J’ai donc le plaisir de vous informer que le projet va son chemin. Une quinzaine de personnes m’ont rejoint dans cette aventure et nous nous réunissons régulièrement de façon virtuelle. Nous vérifions ensemble la profondeur que peut apporter le collectif à une démarche d’investigation individuelle, ne serait-ce que parce que l’on constate que nous ne sommes pas seul.e à risquer la recherche. Je vois ainsi prendre forme un des rêves de ma chère enseignante Paule Lebrun, décédée il y a un peu plus de 4 ans, qui appelait de ses vœux la formation de communautés de chercheurs. J’insiste sur ce terme : recherche. Nul ne connaît à notre place la réponse à notre propre koân. A la différence encore de Swamiji Prajnanpad, la démarche que je propose là n’est pas le lieu d’un enseignement mais celui d’une recherche commune, et d’un partage où tou.te.s apportent du leur. Je ne cacherai pas l’inspiration profondément libertaire, anti-autoritaire, de la démarche. Je crois qu’il est temps de dynamiter proprement toutes les figures de « maître », et surtout l’infantilisme qui entoure celles-ci : nul n’aura de réponse à nous donner aux questions les plus fondamentales qui sont les nôtres. Nous n’échapperons pas à l’obligation d’aller y voir par nous-mêmes, dans une solitude qui nous ramène à notre irréductible unicité, ce en quoi nous sommes des êtres uniques. 

Il est à noter qu’aucun des véritables enseignants, des maîtres du passé, n’a jamais prétendu donner de telles réponses générales aux chercheurs, et leur faire faire l’économie de la recherche. Au contraire, ils nous ont toujours encouragé, par leur exemple et leur enseignement, à aller au fond de nos questions. C’est là, certainement, que nous avons le meilleur moyen de discerner ce qui différencie ces maîtres des faussaires qui veulent nous revendre des vérités qu’ils ont eux-mêmes mal digéré. Mais j’ai la conviction, bien enracinée dans mon expérience, de ce que nous vivons une époque fort intéressante sur le plan de l’évolution spirituelle : là où le modèle traditionnel invitait les étudiants à se regrouper autour d’un enseignant dans une communauté spirituelle qui faisait la promotion d’une certaine uniformité de pensée, nous sommes désormais invité.e.s à l’aventure de l’intelligence collective qui se manifeste quand un groupe de personnes mues par un même objectif se réunissent et s’accordent. Alors – on le voit souvent à l’œuvre dans les cercles de paroles et les loges de rêves – quelque chose de plus grand que la somme des participant.e.s se manifeste. Ce « quelque chose », on peut l’appeler l’Esprit, ou encore – et cela explicitera le nom donné aux chemins que je cherche à ouvrir – le Mystère. Et au fond, comme nous l’a rappelé une des personnes qui marche sur ces chemins, notre koân commun est :

Qu’est-ce que  le Mystère ?


J’ai donné au printemps, dans ce cadre, un cours d’interprétation des rêves, ouvert aussi au public hors communauté de recherche, et je proposerai bientôt d’autres ateliers de travail approfondi avec les rêves. On me sollicite pour proposer une série de cours qui introduiront aux aspects avancés de ce travail, en particulier dans le champ de ce que j’appelle l’écoute intérieure des rêves, et dans celui, immense et encore à explorer dans une grande mesure, des constellations de rêves. J’y réfléchis mais je dois dire que pour moi, c’est la démarche des chemins de mystère qui est à la fine pointe du travail intérieur. En effet, au lieu d’instrumentaliser le rêve et l’approche de l’inconscient au service d’une simple visée thérapeutique, comme si ceux-ci devaient apporter une solution à nos problèmes conscients, la recherche existentielle touche inévitablement à la question de notre relation à notre nature essentielle. On sort de tout utilitarisme, même si la question existentielle peut concerner notre évolution professionnelle par exemple, ou ce que l’on va faire des jours qui nous restent à vivre, et l’on rejoint ainsi ce qu’indiquait Mme Von Franz à propos de l’approfondissement du travail :

« Jung disait toujours que plus longtemps quelqu’un avait été en analyse, pendant de nombreuses années, plus, s’il persévérait, les rêves devenaient difficiles et compliqués. […] Le rêve peut prendre alors un caractère d'énigme cryptique. Mais si vous parvenez à pénétrer le sens de ces rêves apparemment inutiles, vous découvrez qu'ils ne sont pas en relation avec un éclairage intérieur, mais avec le simple fait d'être; ils n'enseignent ni une connaissance intérieure ni à réaliser quelque chose, mais à exister : ils se contentent d'enseigner à vivre. »

J’ai développé ce thème dans un article intitulé « tout ça pour ça », où vous trouverez l’intégralité de la citation de Mme Von Franz. Il se trouve qu’elle évoque là aussi le lien entre cette démarche et le Zen. Bien sûr, c’est une démarche qui réclame une certaine maturité. Si elle vous intéresse, contactez-moi et nous en parlerons...

J’ai pu sembler m’éloigner de mon sujet et cependant, je ne fais que tourner autour de celui-ci car s’il y a bien quelque chose qui sauve, nous dirait Jung, c’est le contact avec le Soi. Or c’est ce qui nous préoccupe sur les chemins de mystère : le contact avec le Soi, c’est-à-dire avec le Mystère vivant… mais encore ? 

Et d’abord, de quoi s’agirait-il d’être sauvé ? Où est le péril ? 

Si vous me lisez régulièrement, vous connaissez ma propension à donner de longs développements (LOL) à de telles questions. Dans une première version de cet article, j’ai écrit pas moins de 6 pages pour exposer combien notre situation peut sembler désespérée si l’on considère l’accumulation des dangers auxquels nous faisons collectivement face. Je citerai pêle-mêle la psychose collective qui semble submerger le monde ces temps-ci, le désastre écologique et les dérèglements climatiques auxquels nous n’apportons aucune réponse sensée, la déshumanisation qui va avec l’envahissement de tous les aspects de nos existences par la technologie jusqu’à ce qu’on peut désigner comme la « dictature numérique », la montée en puissance des régimes dictatoriaux et de ce qu’il faut bien appeler le libéralisme autoritaire – si ce n’est même l’émergence d’un nouveau totalitarisme insidieux –, l’aggravation sensible des tensions internationales qui pourraient déboucher sur de nouvelles guerres dévastatrices, la raréfaction de ressources clés et l’atteinte de seuils sociotechniques qui préfigurent le risque d’un effondrement général de l’organisation techno-industrielle du monde…

N’en jetez plus, la cour est pleine.

Je suis pour ma part, en tant qu’ancien informaticien, particulièrement concerné par la menace que la technologie fait peser sur le futur de l’humanité. Nous croyons généralement que la technologie est neutre, et que c’est l’usage que nous en ferons qui détermine si elle sera bénéfique ou maléfique. Je crains que ce point de vue ne soit naïf car il semble qu’à partir d’un certain point d’envahissement de nos existences, la technologie ne nous coupe de notre nature humaine. Ainsi, il apparaît qu’en arrière-plan de la crise générale que nous vivons, il y a le projet fou d’une toute petite minorité richissime qui compte sur la technologie pour lui donner une forme d’immortalité, et qui, au nom de l’amélioration de l’espèce humaine, envisage purement et simplement sa disparition au profit d’un cyberanthrope, hybride de biologie et de robotique, dans laquelle ces inhumains se projettent. On peut reconnaître là l’antique projet d’égaler les dieux, de devenir Dieu soi-même. Si vous êtes intéressés à creuser ces questions sur le rôle de la technologie, je peux vous suggérer quelques lectures édifiantes :

- L’homme nu, de Marc Dugain.

- Le manifeste des chimpanzés du futur, par le collectif Pièces et main d’œuvre.

- L’obsolescence de l’homme, de Günther Anders.



J’attire aussi votre attention sur les travaux de Paul Lévy qui font ressortir que la plupart des maux évoqués ci-dessus, et la pandémie que nous vivons, sont les symptômes apparents d’un mal bien plus profond. C’est ce que Paul Levy met en évidence en nous parlant, dans un livre remarquable intitulé « Dispelling Wetiko » du virus psychique qu’il nomme, d’après une légende algonquine, comme étant le Wetiko, un esprit malfaisant qui dévore ses victimes. La traduction du terme Wetiko ou Wendigo est « cannibale maudit », et la légende veut que les hommes dominés par la cupidité se transforment en Wendigo. A ce compte, c’est toute la civilisation occidentale qui est depuis longtemps un Wetiko à l’appétit sans limite. La référence que Paul Levy fait aux amérindiens en leur empruntant ce terme ne doit rien au hasard car ceux-ci ont été, il y a plus de 500 ans déjà, victimes de cet esprit prédateur qui anime notre civilisation. Rappelons-nous, pour mémoire qui saigne encore et comme en toile de fond karmique pour la pandémie qui nous frappe, de la façon dont des couvertures infectées par la variole ont été offertes sciemment aux amérindiens… avec la volonté affichée de les exterminer. La crise sanitaire et les crispations autoritaires qu’elle suscite ont au moins une vertu. Elle amène un certains nombre de gens à prendre conscience du monde dans lequel nous vivons. Encore faut-il, pour que cette prise de conscience soit féconde, dépasser le sujet des restrictions qui nous sont imposées pour les situer dans un contexte bien plus large, qui est d’abord celui de l’Histoire et de la géographie.

Du point de vue de cette dernière, on ne peut dissocier ce qui nous arrive de ce qui se passe à Hong Kong, en Biélorussie, en Russie et au Xinjiang ainsi qu’au Tibet en Chine, pour ne nommer que les exemples les plus flagrants. Du point de vue de l’Histoire, il faut nous rappeler qu’il n’y a pas bien longtemps qu’on tirait à balles réelles sur des manifestations d’ouvriers qui réclamaient simplement la journée de 8 heures et une paie décente. Encore tout récemment, dans une démocratie pour le moins avancée – au sens je le crains que l’on donne à ce mot quand on parle d’une viande faisandée –, on gazait au lacrymogène des foules pacifiques et on éborgnait sans vergogne des manifestants. Mais l’exemple historique le plus édifiant que je connaisse à ce point est sans doute ce qu’on appelle la croisade albigeoise, où comment le pape Alexandre III a donné des ordres qui ont débouché sur l’extermination d’un million de personnes, des hérétiques qui avaient le malheur de contester le pouvoir spirituel de Rome. Quand on sait qu’à l’époque, le seigneur de guerre à qui les prélats ont confié l’Occitanie avait ordonné que les juifs soient distingués des chrétiens en portant la rouelle jaune, ancêtre de la fameuse étoile jaune, on voit d’où s’origine le totalitarisme endémique à notre civilisation. Pour ma part, je ne peux que rejoindre les cathares dans leur conviction de ce que ce n’était le Christ qui guidait l’Église mais bien celui qu’on appelle le Prince de ce monde, le Diable...

De quoi avons-nous donc besoin d’être sauvés, si tant est qu’il y ait quelque chose qui puisse voler à notre secours, sinon de ce qu’il faut bien appeler le Mal ? Or ce n’est pas un hasard de langage qui fait que nous disions de ce qui nous fait souffrir que cela nous fait mal – il s’agit toujours, dans le fond du problème moral que nous pose le Mal, de trouver une issue au problème de la souffrance, incontournable, inévitable.

Pour beaucoup, ces exemples de la violence impitoyable des maîtres du monde que je donne, en parlant des amérindiens et des cathares, des biélorusses et des ouïghours… paraîtront lointains. Ils ne nous concernent pas vraiment, et ne nous empêcheront pas de continuer à consommer tout ce que nous pouvons dans « le meilleur des mondes ». L’allusion au livre prophétique d’Aldous Huxley qui porte ce titre ne doit rien au hasard. Le Mal, à moins qu’il ne nous frappe dans notre chair, n’est jamais à notre porte. On sait que la plus grande ruse du diable est de nous faire croire qu’il n’existe pas. Cela va avec le fait que nous cultivons généralement, plus ou moins consciemment, le désir infantile de nous abandonner à une autorité bienveillante. C’est une des marques même de la présence dans notre psyché du fameux « enfant intérieur » que la psychologie populaire magnifie en oubliant qu’il s’agit bien souvent d’un petit tyran qui nous ramène à des états de dépendance affective et autres. Cela va avec le fait qu’il n’est pas facile d’être libre, c’est-à-dire pleinement adulte, et de prendre l’entière responsabilité de son existence sans jouer à la victime. Les mots terribles d’Étienne de la Boétie, dans "le discours de la servitude volontaire", n’ont pas fini d’être encore et toujours vérifiés :

« Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. »


C’est donc surtout de nous-mêmes que nous avons besoin d’être sauvé.e.s. De notre inconscience et de notre démesure, de notre hubris, de notre folie. Ces choses ne sont pas faciles à entendre et à rendre conscientes, ce qui explique d’ailleurs un certain aveuglement généralisé : notre système neurologique ne serait pas capable, sauf exceptions, de composer avec des problèmes tellement énormes qu’ils apparaissent comme clairement insolubles, sinon dans l’alcool ou autres anesthésiants. Notre cerveau est ainsi fait qu’il ne réagit qu’à des problèmes tangibles, immédiats, et qu’il entre dans une espèce de sidération quand il s’agit de questions qui dépassent ses capacités d’entendement. Il n’a pas, bien souvent, la capacité de se représenter la complexité de la situation. C’est ce qui explique fort bien pourquoi nous ne réagissons pas en masse à l’urgence environnementale et climatique malgré les alertes qui laissent entrevoir une catastrophe en regard de laquelle la pandémie de COVID-19 apparaîtra comme une plaisanterie. C’est cette impossibilité de penser le problème qui peut nous conduire à espérer en l’intervention d’un sauveur extérieur, qu’il s’agisse de l’armée des Anges menée par le généralissime archange Michaël ou des extraterrestres, qui vont bien sûr venir nous tirer de ce mauvais pas. Or ce faisant, nous passons à côté d’une fantastique opportunité spirituelle, c’est-à-dire d’une possibilité de conscience.

C’est à ce prix qui consiste en au moins tenter de regarder la réalité en face sans échappatoire que nous pourrons chercher ce qui sauve du gouffre qui se dessine devant nous. Nous sommes dans la même situation qu’un malade aux prises avec un diagnostic fatal. Tant qu’il place encore ses espoirs dans un médicament ou un nouveau protocole pour lui sauver la vie, il ne regarde pas la mort dans le blanc des yeux. Il n’est pas acculé à l’essentiel. Or il s’agit, à partir d’un certain point, de prendre conscience que « l’espoir est de la peur qui a mal tourné », pour reprendre les mots de Daniel Odier, car l’espoir nous amène à toujours différer vers le futur et l’extérieur la « solution » à notre problème, au lieu d’aller où la situation nous conduit. Tout comme un malade qui sait qu’il va mourir, nous sommes clairement invités à abandonner tout espoir pour aller « au-delà du désespoir », comme nous le propose le philosophe André Comte-Sponville dans un livre remarquable. J’ai parlé longuement de ce point, et de ce livre, dans un autre article intitulé « du bon usage du désespoir ». Car il y a un bon usage du désespoir. C’est le chemin le plus court vers la conscience de l’essentiel, de « ce qui sauve ».

Mais alors, qu’est-ce donc qui sauve ?

Je m'efforcerai d'être bref pour en parler, même si cela ne saurait tenir en 140 caractères... et je laisserai la place à un rêve qui nous emmènera plus loin que tout ce que je saurai dire.

D’abord, soyons clairs. Je crois qu’il faut commencer par admettre que rien ne nous sauvera de la réalité du Mal, de la souffrance et de la mort. Rien ne nous évitera ces expériences qui font intrinsèquement partie de la vie. Nous mourrons tou.te.s un jour.  Nous souffrirons nécessairement, et rien ne pourra ne nous l’épargner. Jung sur ce point était très clair :

« L’être humain doit gérer le problème de la souffrance. L’oriental cherche à supprimer la souffrance en s’en débarrassant. L’homme occidental essaie de supprimer la souffrance par la drogue. Mais la souffrance doit être surmontée et la seule façon de la surmonter est de l’endurer. »

Si nous admettons enfin que rien ne nous sauvera de l’expérience de la souffrance, du Mal et la mort, alors nous pouvons commencer à envisager une autre perspective. Puisque ceux-ci sont inévitables, se pourrait-il que cette expérience nous conduise à découvrir quelque chose qui vaille « la peine » de les rencontrer, qui les relativise car cela les dépasse absolument ?

Rappelons-nous le logion de l’Évangile de Thomas qui dit :

« Si vous donnez forme à ce qui est en vous
ce à quoi vous donnerez forme vous sauvera.

Si vous ne donnez pas forme à ce qui est en vous,
ce à quoi vous n’aurez pas donné forme vous détruira. »


Il y a là une Bonne Nouvelle, au sens premier du mot Évangile : ce qui sauve est en nous, et la seule chose que nous ayons à faire est de lui donner forme, de lui permettre d’accéder à l’existence. C’est au fond ce autour de quoi tourne tous les enseignements spirituels et que l’on pourrait formuler ainsi :

Il y a en chacun.e de nous quelque chose d’absolument inaltérable, de toujours intact quoi qu’il arrive. On pourrait dire que c’est notre part divine, la Présence de Dieu, notre dimension d’éternité qui réaffirme sans cesse les mots d’introduction au Cours en Miracles, à savoir que « rien de réel ne peut être menacé ».

Les thérapeutes le savent bien : dans l’accompagnement d’une personne vers la guérison, on ne peut compter que sur le fait que, quoi que cette personne ait subi, il y a quelque chose d’intact en elle. C’est ce noyau inaltérable qui enclenche le processus d’auto-guérison dont le thérapeute n’est que l’assistant. C’est de ce lieu que viennent les rêves, les intuitions, les prises de conscience qui changent tout, tout à coup. 

Nous sommes trop, et moi le premier, focalisés sur le Mal. Ce qui nous permet de toujours rejeter la responsabilité de ce qui arrive, car bien sûr, ce sont toujours les autres – les dirigeants, les actionnaires, Big Pharma, les électeurs de …, les nazis, etc – qui font le mal, qui amènent le Mal dans ce monde. Nous évitons toujours de nous regarder dans le miroir, de voir comment nous participons à ce que nous appelons le Mal. C’est dommage, car si nous osions vraiment nous regarder en face, nous pourrions faire une étonnante découverte. En contemplant le Mal en nous, nous pourrions découvrir le Bien à l’œuvre, en nous et tout autour de nous, toujours là, silencieusement. J’ai pour ma part été longtemps obsédé par ce que Hannah Arendt a appelé « la banalité du mal », avant de réaliser que celle-ci était comme un écrin qui fait ressortir l’omniprésence du Bien, de ce qui est bon, que ce soit l’air qu’on respire, la lumière qui nous éclaire, l'amour qui nous entoure, les jeux des enfants ou le fait qu’il y a toujours eu des justes. Et que même au plus profond du désespoir, il y a une Présence aimante pour nous murmurer à l’oreille intérieure :

« Traverse, noble fils ! Traverse, noble fille ! »

Christiane Singer

Traverse, car il y a quelque chose au-delà du passage obscur. Quelque chose qui vaut la peine de s’engager dans l’obscurité du passage. C’est peut-être bien cela que nous sommes venus expérimenter en nous incarnant sur cette terre. Encore faut-il que nous disions « oui » au passage, « oui » à l’aventure, « oui » à l’incarnation… et que nous donnions forme à ce qui sauve. Mais de quoi s’agit-il, encore une fois ?

Pour bien le comprendre, il faut revenir à la racine grecque du mot soteria, qui est traduit par « salut » et dont découle le mot soter, le sauveur. Or soteria se traduit aussi, et avant la notion de salut qui est une christianisation tardive, comme référant à la « santé », au sens de la grande santé, de la plénitude et de l’intégrité retrouvées. Il s’agit là de libérer le mouvement de vie de tout ce qui l’entrave, et de passer dès maintenant de l’existence étriquée dans les rets du mental à la grande Vie, éternelle car elle nous dépasse. Dès lors, le Sauveur n’est pas un dieu qui descendrait du ciel pour nous sauver mais cela même qui, en nous, est toujours intact, virginal, inaltérable – en santé. 

Bien sûr, on peut dire que ce Sauveur est le Christ car celui-ci évoque, dans notre culture, une incarnation de l’Amour, dont on peut comprendre aussi qu’on le dise exempt du « péché originel », c’est-à-dire complet, en santé depuis toujours, sans que rien ne l’ait altéré. Mais ce faisant, on ne parle que de l’image que l’on porte en soi de cette étincelle de divinité qui toujours nous reconduit à notre plénitude. Mais rien ne nous permet de dire que cette image est supérieure à une autre, et que quelqu’un qui verrait cette lumière dans le sourire de Gautama le Bouddha, du Prophète Muhammad, du Bab, d'Osiris et d'Isis, de Shiva, de Krishna… serait dans l’erreur. Car l’erreur, c’est de croire que cette étincelle divine pourrait être enfermé dans une image, une théorie, un concept. Et une autre erreur – au sens de ce qui nous éloigne de la Vérité qui nous rend libre, et donc nous sauve – est certainement de croire que ce qui sauve pourrait nous être extérieur alors que nous avons d’abord à nous découvrir, nous aussi, comme un lieu de l’incarnation de cette Lumière. 

Et dès lors, comment lui donner forme ?

Et bien d’abord en ayant foi, c’est-à-dire en faisant confiance en la Bonté de la Vie, qui au-delà des passages obscurs que nous avons à traverser individuellement et collectivement nous amène toujours à un point d’émerveillement. Cette foi, cette confiance, sont ce qui nous permettent d’entretenir une relation permanente avec la Présence lumineuse qui est en nous, qui nous parle nuit et jour pour peu que nous lui prêtions l’oreille. Avoir confiance, ce n’est pas « ne pas perdre espoir » car alors, comment pourrions-nous recevoir le désespoir, que ce soit le notre ou ceux de nos amis, de nos jeunes… sans perdre aussi la confiance, la foi ? Il s’agit bien au contraire de préserver la lumière même au sein de la nuit noire, et donc simplement de réaffirmer que quoi qu’il arrive, la vie est bonne, l’existence vaut la peine (ou plutôt la joie) d’être vécue et d’être aimée, et que la Source de toute chose étant Amour, il ressortira un Bien encore inimaginable du Mal auquel nous faisons face…

Je rappelle à l’appui de ce je dis là les mots de Jacques Lusseyran : 

« Tout ce qui fait accepter la vie est bon. Tout ce qui nous la fait refuser est médiocre et provisoire. »

Ensuite, pour donner forme à ce qui sauve, nous devons incarner dans nos existences, dans de petits gestes plus que de grandes choses, cet Amour et cette Paix dont nous savons bien que, si elles régnaient sur notre planète, celle-ci serait sauvée. Il s’agit au premier chef de nous garder de toute haine, d’alimenter quelque conflit que ce soit même avec ceux que nous considérons comme des suppôts du Mal. Nous sommes invité à trouver en nous-mêmes l’espace de paix inaltérable à partir duquel nous pouvons retourner le regard et nourrir l’amour en nous et dans le monde. C’est là que se trouve l’opportunité spirituelle de conscience, et le « combat spirituel » s’il en est. Rappelons-nous les mots d’Etty Hillesum, aux prises avec une situation bien plus désespérée que la notre :

« C'est la seule solution, vraiment la seule, Klaas, je ne vois pas d'autre issue : que chacun de nous fasse un retour sur lui-même et extirpe et anéantisse en lui tout ce qu'il croit devoir anéantir chez les autres. Et soyons bien convaincus que le moindre atome de haine que nous ajoutons à ce monde nous le rend plus inhospitalier qu'il n'est déjà. »

Pour mesurer la profondeur de l’enjeu, de la « bataille » qui se joue en chacun.e de nous, il faut avoir à l’esprit que chaque être humain donne vie d’une certaine façon la plus haute conception qu’il a du sens de l’existence et de ce qui lui donne une valeur. On pourrait dire que chacun.e permet au Dieu qu’il ou elle imagine de marcher sur terre et de l’embellir, ou de l’incendier. C’est là que s’inscrit notre responsabilité créatrice d’enfants de la divinité, et c’est ainsi que Dieu, la source de sens et de valeur, la Lumière inextinguible, se re-crée à travers nous, en permanence. Et si nous n’incarnons donc pas dès maintenant dans nos vies ces valeurs que nous voudrions voir triompher dans le futur, si nous ne leur permettons pas de marcher dès aujourd’hui sur terre et d’agir dans notre quotidien, comment pourraient-elles féconder le futur et l’emporter ? 

Bien sûr, ce n’est pas facile. C’est un sacré défi… ou mieux, c’est un défi sacré. Mais qui dit que nous ne sommes pas capables de le relever ? Ne serait-ce pas cela, la maladie qui nous ronge parce qu’elle nous diminue, ce que le mal a dit... ? Il s’agit donc, tout simplement, de nous guérir, et par là de gai rire. De permettre à la Joie, à l’Amour et la Paix de triompher dès maintenant dans nos existences. Rien d’autre ! 

Ce qui sauve, finalement, c’est un petit cyclamen rose indien, dans les mots encore d’Etty Hillesum, à Amsterdam occupée par les nazis, en septembre 1942 : 

« C'est toujours comme une petite vague qui remonte en moi et me réchauffe, même dans les moments les plus difficiles : "comme la vie est belle, pourtant !" C'est un sentiment inexplicable. Il ne trouve aucun appui dans la réalité que nous vivons. Mais n'existe-t-il pas d'autre réalité que celle qui s'offre à nous dans le journal et dans les conversations irréfléchies et exaltées des gens affolés ? Il y a aussi la réalité de ce petit cyclamen rose indien et celle du vaste horizon que l'on finit toujours par découvrir au-delà des tumultes et du chaos de l'époque. »


Et voici donc, sans commentaires, un rêve extraordinaire, qui a été offert à la communauté de recherche des Chemins de Mystère, et qui vous mettra directement en contact avec ce qui sauve :



Jouer

Gros plan sur un bâton d’encens, ligne plus ou moins verticale, et la fumée qui monte…Prends le temps de l'imaginer. L’arrière-plan, n'est pas encore défini. On est à l’intérieur mais pour le moment, l'endroit où on est ne se distingue pas encore…. 

Si : il y a de grands murs. La peinture est ancienne, s’écaille par endroits…  d’un vert assez sombre et un peu de rouge. Là-bas sur la droite, la lumière entre : il doit y avoir une ouverture. C’est un endroit frais, probablement un temple…. Oui : on  dirait un temple oublié. 

Retour à l'image centrale du bâton d’encens et de la fumée qui s’élève.

Entre un lion. 

Un très gros lion entre tranquillement dans ce temple et vient s'asseoir paisiblement devant l’endroit ou est posé l’encens. C’est comme quelqu’un qui viendrait prier.

Densité. Intégrité. Dignité. 

Ils sont plusieurs lions maintenant qui arrivent. C’est drôle d’imaginer qu’on est dans un temple de lions ! On dirait qu'ils ont rendez-vous là… chacun vient se poser et ils finissent par former un cercle… les pattes avant à l'intérieur du cercle,  autour de cet endroit où brûle l’encens. 9 lions, peut-être, en méditation.

Et voila une petite fille qui joue à sauter dans les espaces entre les lions. Ce n’est pas un événement. Elle fait ça souvent. Il n’y a pas un bruit.

Prenons de la hauteur… de haut, on s’aperçoit qu’autour, c’est la forêt. 

Voilà. 

C’est un sanctuaire dans la forêt. Peut être il  n’y a plus que les lions qui connaissent ce lieu ? 

Enfin… quelqu’un à bien allumé l’encens… et ce n’est pas la petite fille….ou bien c’est un « encens perpétuel » ? 

Ah, il y a un vieux. Près de l’endroit ou entre la lumière, un vieil homme passe le balai. C’est lui qui fait ça : chaque jour mettre l’encens et balayer le sol, enlever les feuilles… .

Maintenant, si tu prêtes attention tu peux percevoir comme un ronronnement.
 
Je ne sais pas si ça provient de la gorge de ces lions ou bien simplement du fait qu'il sont comme ça posés en cercle.. en tout cas, ils produisent un son….  comment dire,  inaudible… mais tangible… en tous cas,, il se produit qq chose qui fait comme une colonne qui montre au dessus du toit du temple, monte dans cette trouée dans la foret, continue à monter au-dessus de la canopée et  semble se répandre ensuite comme une fumée. Sauf que ce serait une fumée invisible…c'est quelque chose… à défaut d'un autre mot alors disons une « énergie ».. 

Les lions produisent ca…. je ne sais pas s'il y a une intention quelconque,  une volonté de le faire, une conscience même,  mais ils le font c'est indéniable. Et ce qu’ils produisent,  on peut se baigner dedans et c’est très très bon, très bénéfique, comme régénérant. 

Au dessus de la canopée, cette énergie se répand loin… 

Alors tout là-haut dans cette fumée invisible, arrivent comme des corps emmaillotés, flottants. 
Tu sais, des sarcophages de tissus, des momies peut-être… ou encore de grandes chrysalides… enfin ça fait des formes allongées qui flottent et qui se rapprochent pour se baigner dans l énergie produite. Il y en a beaucoup, allongés en cercle, tête vers le centre et ils roulent  comme pour que toutes les parties de leurs enveloppes soient complètement baignées dans cette énergie.

C’est comme une correspondance avec le cercle des lions dessous.

Tout ça se fait très silencieusement et de la même manière que le jeu de la petite fille qui saute d'espace en espace entre les lions n'a rien d'un événement, là aussi ça semble quelque chose de très commun, qui se reproduit régulièrement et qui semble n'avoir rien à voir avec une volonté, une décision : ça se fait, c'est comme ça…

Le vieux est toujours près de l’ouverture. Je crois qu’il est le seul à avoir une intention :  il perçoit cet équilibre fragile... ce phénomène qui a la délicatesse d’un mobile.

Toutes ces dimensions rassemblées, comme superposées, il le sait, que c'est très délicat.

Pour la petite fille ce n’est pas du tout délicat : c’est naturel. Par exemple elle semble n’avoir aucune idée du fait que ce sont des grosses bêtes, des bêtes sauvages, entre lesquelles elle joue et que,  dans un autre genre d'équilibre, les lions pourraient bien la dévorer. Mais pour elle c'est très simple. Ces grands lions sont comme en méditation, en recueillement, immobiles et elle  saute par-dessus, quelques fois se retient à une oreille où à un morceau de crinière,  en confiance, et c'est normal.

Je ne sais pas ce que tu en penses, toi, mais moi….tandis que je suis témoin de ça,  je me dit que j’ai beaucoup à apprendre de cette légèreté, de cette confiance, et de ce jeu. Cette enfant joue ! Simplement. 

Dans cet endroit qui est comme un échafaudage subtil, un équilibre délicat, elle, son travail c’est de jouer…C’est simple, facile, miraculeux. 

En un quart de seconde pourtant, tout pourrait se transformer en son contraire. 

Pour commencer,  ce temple,  très facilement pourrait être une ruine : il suffirait d'arrêter d’y venir et de balayer…et puis les lions pourraient venir là pour rapporter leurs proies et les dévorer…Cet endroit pourrait être un charnier infâme.. De même là-haut ces momies, ces très grandes chrysalides c'est quand même un peu dégeu.. Sous un autre angle, dans un autre genre d’équilibre,  donc tout ça pourrait être son contraire et ne parler que de violence, d’oubli, et de mort…

Mais cet équilibre impossible se fait.

Sans raison apparente,  sans but évident… ça a l'air de ne servir à rien…

Mais ça existe. 

Et le vieux,  qui semble seul conscient de cette fragilité…semble de fait le seul point faible de cet équilibre : dès qu'il commence à s'inquiéter,  à se soucier,  c'est comme si son inquiétude  dégradait quelque chose, physiquement, dans  cet équilibre,  dans ce champ de force on pourrait dire.  Sa préoccupation abîme quelque chose et  rend les choses plus difficiles.

Dans ce rêve, j’ai voulu m’approcher du premier lion. Et même…entrer dedans.

Alors il y  eu comme un précipité chimique : en un mouvement très rapide,  les lions se sont  transformés. En pierre. Très vite tout se fige, ce ne sont plus des lions mais des statues de lion. C’est un temple sculpté.

Tout est pierre.

Quelqu’un aurait reproduit assez fidèlement le phénomène vivant et  cet équilibre… C’est pas mal fait mais ça n’est pas vivant… C’est à la fois beau et triste.

Cette forme apporte quelque chose d'éternel mais… ça va être plus difficile maintenant. 

Et  maintenant c’est  moi   (ou toi,, imagine) qui marche entre les lions, en cercle.

Ce qui est délicat, vraiment délicat, c’est de continuer à  jouer avec les lions, et de garder présent que ces statues se référent à du vivant.

Importance de faire comme si.

Jouer en réalisant de quoi ces formes parlent. À quoi elles sont reliées. 

Et dans les pierres jouer tout autant,, de manière tt autant vivante, avec la même notion  d’équilibre entre confiance et perception du danger vivant… C’est pas simple… Parce que entre le leurre et  le geste sacré, il y a l’épaisseur d’un cheveu…

Faire, et pas se la jouer. 

Parce que forcement, comme ils sont en pierre, ces lions, on ne risque rien..

Mais il y a quelque chose de vital à trouver l’équilibre. 

Et jouer  avec les éléments de pierre semble important.

Les sarcophages là-haut, les grandes chrysalides continuent d’attendre, suspendues.

Comment faire ? C’est expérimental. 

Peut être… s’assoir prés du premier lion. Poser la main sur sa nuque, son encolure et chanter.
 
Essaie une voix très grave, presque inaudible, comme le ronronnement. ca  fonctionne… un peu. C’est un équilibre en mouvement…quelques fois les lions deviennent transparents. C’est pas de la  chair, encore, mais plus de la pierre...

Et je sens que je suis aidée !!! 

Tous ces lions ont envie. Ils désirent la vie.

Et le sol lui-même. Les grandes dalles de pierre, et la terre dessous aident. Elles désirent. Un désir de s’élever. C’est aidant. Fraternel. Oh ! Que C’est bon de n’être pas seule ! 

Il y a là un mouvement, une transition entre deux mondes…ce qui veut s’élever…et les très grandes chrysalides qui attendent…qui sont des graines. Des graines de géants. 

Des graines de quoi ?  D’être géants.

Naissance et Mort. Transition entre deux mondes…

Le rêve se termine avec l’image de Vishnou, enfant a la peau bleue, assis en tailleur sur l’océan primordial, et qui conserve en lui tout ce qu’il est important de conserver entre  un monde et le suivant.

Je n’avais jamais réalisé que cet être porté en lui vie et mort en ajustement constant. Il EST très exactement la destruction et l’éternité. la vie et la mort. Immobilité et mouvement.
 
Confiance.




Je vous souhaite, avec un peu d'avance, un très beau solstice d’hiver, une superbe descente dans l’obscurité... et surtout une merveilleuse remontée vers la Lumière !