mardi 20 février 2024

Tour qui penche

Frieda Harris - the Tower

Je vais vous raconter aujourd’hui, à l’usage de nos étudiant.e.s en EIR et de toutes les personnes intéressées par le travail avec les rêves et l’imagination active, une écoute intérieure que je considère comme exemplaire. Nous y verrons plusieurs aspects du processus, avec en particulier le défi de travailler avec plusieurs rêves dans une même session tout en respectant le cadre temporel, ce qui met souvent en difficulté les praticien.ne.s. C’est un travail selon moi exemplaire en ce qu’il montre comment la psyché continue à processer un deuil après de nombreuses années, et ramène naturellement à la vie, à la liberté et à l’amour. J’espère mettre en évidence comment le rêve est spontanément thérapeutique. Il suffit de l’écouter et de laisser parler l’imagination créatrice !

La rêveuse est une femme dans la cinquantaine. Dans les jours qui ont précédé la rencontre, un incident est venu lui rappeler la façon dont son mari est décédé une quinzaine d’années auparavant. Elle a dans la même semaine reçu trois rêves. Elle ne sait pas bien lequel privilégier pour notre séance. Je l’ai alors invitée à me raconter les trois rêves, et nous verrions bien. Les voici :

Rêve 1 : Mon compagnon actuel vient de faire une chute de vélo. Sa tête a heurté l’angle d’un trottoir et elle est ouverte, on en voit le squelette, une orbite…

Rêve 2 : Je suis dans un appartement tout en haut d’une tour. Il y a beaucoup de gens dans cet appartement, dont certaines personnes sur des canapés en train de parler. C’est un moment social, une fête. Quelqu’un monte les escaliers de la tour à toute vitesse pour venir prévenir la rêveuse : la tour va s’effondrer. En effet, elle repose sur 4 pylônes or l’un d’eux est en train de s’affaisser. L’alerte est donnée. La tour penche mais s’arrête en déséquilibre. La rêveuse se demande ce qu’elle peut faire. Elle est aux prises avec la certitude de ce qu’ils vont tous mourir…

Rêve 3 : Je me rends compte qu’à certains moments, je suis dans un corps d’adulte, et à d’autres moments, je suis dans un corps d’enfant, tout petit, de moins d’un an. C’est une découverte incroyable, cela se matérialise : je suis les deux.

Avant d’entrer dans l’écoute intérieure proprement dite, j’ai interrogé la rêveuse sur ce qu’elle ressentait au contact des images du premier rêve. Il y avait là en effet quelque chose de traumatique qui réclamait d’être accueilli immédiatement. Elle m’a dit en effet que c’était une image terrorisante. Elle avait la gorge serrée et pouvait identifier clairement  un fond d’inquiétude. Nous n’avons pas élaboré ce ressenti plus que cela à ce point – dans une approche thérapeutique classique, nous aurions pu nous en servir comme d’un point d’entrée en considérant que nous devions travailler cette angoisse. Pour ma part, ce qui m’importait était d’offrir un espace d’expression immédiate à celle-ci, qu’elle soit simplement accueillie sans que l’on en fasse un « problème » – elle me semblait tout à fait naturelle compte tenu de l’image et de l’arrière-plan évoqué par la rêveuse. Et c’était aussi l’occasion de vérifier que, malgré la charge d’angoisse soulevée par l’image et, auparavant, par le rappel du décès de son mari, la rêveuse était en contact avec ses ressentis, en particulier corporels. Elle aurait pu en être dissociée, auquel cas l’approche du rêve aurait réclamé de grandes précautions. Mais là, le simple fait qu’elle puisse nommer son inquiétude et le fait qu’elle avait la gorge serrée me laissait savoir que l’angoisse elle-même était prête à entrer en travail, à emmener la rêveuse plus loin. Et dès lors, nous n’avions pas besoin d’en faire un objet de thérapie, mais nous pouvions simplement faire confiance au processus du rêve...

A partir de là, nous sommes entrés dans l’écoute intérieure. J’ai proposé à la rêveuse que nous allions visiter les 3 rêves en considérant qu’ils étaient liés et qu’ils s’éclaireraient probablement les uns les autres. L’écoute intérieure nous donne une grande liberté : nous ne sommes pas obligés de commencer par le début. Nous pouvons faire des allers et retours dans un ou plusieurs rêves en allant d’un point saillant à un autre. Nous ne sommes pas contraints par une logique ou une stratégie pré-définies. Il s’agit plutôt, pour la personne qui facilite, de se mettre à l’écoute elle aussi des images pour observer quelles sont celles qui appellent. Ici, il me paraissait évident que nous n’aborderions pas d’emblée le premier rêve, la charge traumatique qui lui était associée étant clairement identifiée. Le troisième rêve amenait aussi un élément extrêmement important mais il fallait sans doute que nous ayons fait déjà un bout de chemin pour en tirer vraiment parti. La « logique des rêves » nous amenait donc à l’évidence à commencer par aborder le second rêve qui présentait l’avantage aussi d’être fortement symbolique, et donc potentiellement riche de significations inconscientes.

J’ai déjà parlé ailleurs (voir mon article Naufrages) du cadre symbolique de la « maison du rêve ». Dans l’écoute intérieure d’images de rêve, nous mettons généralement en place, au travers de cette métaphore, un espace sécuritaire pour rencontrer l’inconscient associé au rêve, borné par un seuil d’entrée – la porte de la maison – et un seuil de sortie – une autre porte. Quand les rêveurs sont habitués à glisser dans une imagination active et qu’on a pu vérifier qu’ils en ressortent aussi facilement, et qu’ils ont donc un bon contact avec la réalité matérielle  (je dis « matérielle », pour la distinguer de la réalité psychique, tout aussi "réelle"), on peut se permettre d’entrer directement dans l’écoute intérieure d’une image de rêve. D’ailleurs, les rêveurs le font souvent par eux-mêmes : on le voit au fait qu’au lieu de spéculer intellectuellement sur ce que signifie un symbole, ils nomment immédiatement le ressenti associé à l’image et lui donnent la parole, la laisse s’exprimer. Mais dans les premières plongées en écoute intérieure, mais aussi, quel que soit le degré d’expérience, si le rêve semble conduire à aborder des éléments traumatiques, il faut proposer le cadre contenant de la maison du rêve (ou un autre, à la guise de la personne qui facilite, à condition que la métaphore délimite clairement des seuils d’entrée et de sortie) à l’inconscient. C’est une façon de lui offrir un espace de jeu dans lequel il pourra se déployer sans risque pour la personne.

Après un temps de retour à soi, c’est-à-dire de reprise de contact avec ses ressentis dans l’instant présent – strictement nécessaire quand le récit des images de rêves et la discussion qui l’a accompagné a déjà soulevé beaucoup d’idées – j’ai proposé à la rêveuse de se présenter devant la porte de la maison du rêve, et je lui ai demandé de me décrire celle-ci. C’est une façon d’activer l’imagination. La rêveuse m’a alors parlé d’un escalier qui débouchait dans une cave ronde, dans laquelle elle descendait en se tenant à une rampe et avec une lampe frontale. Elle était frappée par l’odeur particulière qui régnait dans cette cave. Quand je l’ai interrogée sur son ressenti émotionnel, elle m’a dit qu’elle avait peur et qu’elle était cependant curieuse. Mais elle ne s’est pas attardé sur ces ressentis car le fil de l’imagination a continué à l’emmener : il y avait là, en bas, plusieurs entrées voûtées, dont une laissait passer de la lumière. Derrière celle-ci, il semblait y avoir la lumière du jour. Quand elle l’a ouverte, elle s’est trouvée dans une clairière faisant partie d’un sous-bois tranquille. Elle m’a parlé d’un havre de paix et a été prise d’une envie soudaine de faire la sieste. J’ai pris note de ce qu’elle était sur une frontière hypnagogique, dans un état de transe légère proche du sommeil, induite directement par l’imagination active et l’approche des images du rêve.


Un piège dans lequel les néophytes peuvent facilement tomber ici consiste en vouloir élaborer les images qui surgissent dans l’espace intermédiaire, à l’entrée de l’écoute intérieure. Ici bien sûr, c’est tentant : la rêveuse descend dans une cave qui symbolise volontiers l’inconscient. Elle est curieuse, déterminée à explorer, ce dont témoigne sa lampe frontale. La peur est un bon ingrédient à ce point aussi car il indique qu’elle fera preuve de prudence. Mais le piège ici serait de vouloir savoir ce qu’il y a derrière les autres portes, de commencer à l’interroger à ce sujet. Ou de commencer à élaborer autour de la clairière, pour explorer le sous-bois environnant – une autre symbolisation de l’inconscient. Mais le fil conducteur de notre travail est le rêve, et le temps limité dont nous disposons, bien qu’il pose souvent un défi aux praticien.ne.s en formation, est notre allié car il nous oblige à aller à l’essentiel…

Nous sommes donc, à partir de là, entrés dans le second rêve. La rêveuse s’est retrouvée dans cet appartement au sommet de la tour. Elle décrit ce dernier comme étant spacieux, chaleureux, avec une décoration épurée. Il y a une belle luminosité, il y a du soleil qui entre par les fenêtres. L’atmosphère est festive, joyeuse : on fête quelque chose. Il y a beaucoup de femmes, surtout des jeunes femmes, et peu d’hommes. Il ressort que c’est un moment léger, où il n’y a pas de stress. Les canapés sont associés à une invitation à s’y lover. J’interroge alors la rêveuse sur son ressenti corporel à ce point d’entrée dans le rêve. Elle a le bas du dos un peu douloureux et une tension dans le poignet gauche.

Nous allons à partir de là à la rencontre de la personne qui grimpe les escaliers de la tour. C’est un jeune garçon. Tout de suite, la rêveuse note qu’elle n’est plus disponible : dès qu’elle a perçu son approche, elle attend qu’il arrive avec une certaine inquiétude, en vigilance. Elle entre en état d’alerte. Ramenée alors à ses sensations corporelles, elle relève que quelque chose lui enserre la tête et qu’elle ressent une pression sur le front et la nuque. Quand je jeune garçon arrive, il a un regard terrorisé et il semble très agité, il manque de souffle. La rêveuse éprouve le besoin de le toucher, de le prendre par les épaules pour l’inviter à se calmer. Elle l’aide à tenir debout. Il reprend son souffle. Elle me dit alors qu’il faut qu’elle soit ancrée pour deux, solide. J’attire à nouveau son attention sur ses sensations corporelles : elle ressent une pression sur les épaules. Elle éprouve aussi la solidité de son dos : il faut, me dit-elle, qu’il puisse supporter ce qui arrive. Ce n’est pas le moment de s’affaisser. Quand je l’interroge sur ce qui se passerait si elle s’affaissait, elle me dit tout net que c’est interdit, que cela l’amènerait dans le néant.

A ce point, je relève pour moi-même le parallélisme entre les sensations éprouvées dans l’imagination au contact de ce jeune garçon qui vient donner l’alerte, et les images subséquentes du rêve : tout semble tourner autour du danger d’effondrement, de l’interdiction de s’affaisser. Je ne peux éviter de faire le lien avec le fait que la rêveuse a récemment subi une chirurgie du dos : aurait-elle résisté de toutes ses forces à un danger d’effondrement qui s’est cristallisé dans son dos en tensions jusqu’à ce que celles-ci finissent par requérir une chirurgie ? Ce n’est pas le moment de commencer à élaborer autour de tout cela. J’aurais pu lui demander si elle avait ressenti cet interdit de s’affaisser dans la vie diurne, et peut-être même l’ai-je fait sans conserver de note à ce sujet, mais de toute façon, la suite de l’imagination avec les éléments du rêve nous a amené précisément au bon endroit. J’ai proposé à la rêveuse de simplement laisser résonner ces mots : « tout va s’effondrer » et de me partager ses ressentis. 

Elle a parlé d’abord de sidération… puis c’est une violente colère qui a émergé. Elle a éprouvé le besoin d’engueuler le pylône en lui disant « tu n’as pas le droit de flancher comme ça ! ». Après avoir donné libre cours à cette colère, l’avoir ressentie profondément, elle m’a soudainement indiqué qu’elle comprenait, comme une évidence qui lui sautait aux yeux, que les quatre pylônes représentaient son mari, leurs deux enfants et elle-même. A partir du moment où cela est devenu clair, la colère a mué en grande fatigue avec l’idée « il va falloir tenir » qui a fait peser une chape de plomb sur ses épaules. Elle m’a indiqué ressentir encore plus de pression dans la tête. Tout son corps était devenu lourd…

Je n’insisterai jamais assez sur l’importance à donner au corps dans la présentation de l’approche du rêve par l’écoute intérieure – prenez note s’il-vous-plaît de ce que je ne parle pas de « méthode » ou de « technique », qui sont autant de termes qui renvoient à une maîtrise par le conscient du processus. Nous approchons le rêve à pas légers, sans prétendre diriger ou maîtriser ce qui va se passer, sans même bien savoir où cela va nous emmener ni prétendre que cela va régler un problème, contribuer au bien-être de la personne – c’est ce qui arrive généralement, mais nous ne voulons pas en faire un objectif conscient et asservir l’écoute du rêve à cet objectif. Et c’est le ressenti qui guide, et tout particulièrement le ressenti corporel. Une erreur ici serait de vouloir aller contre le ressenti de lourdeur par exemple en interrogeant : de quoi avez-vous besoin pour vous sentir légère ? A quelle ressource pouvez-vous faire appel pour échapper à cette chape de plomb qui s’est abattue sur vous ? Mais ce n’est pas ce à quoi invite le rêve, bien au contraire : comment se sentir légère, comme au début du rêve, quand tout menace de s’effondrer ? A l’inverse, aussi bien la colère que la fatigue qui ont été rencontrées, et finalement la pression et la lourdeur, réclament d’être ressenties en profondeur. La clé est toujours de suivre l’énergie, la pente que nous indique le ressenti, sans résistance. Notre seul but est de laisser couler l’énergie du rêve, qui nous emmènera bien où elle voudra. Cela implique bien sûr une confiance entière dans le processus.


Nous avons donc exploré où l’emmenait cette lourdeur si elle se laisser aller à celle-ci. La rêveuse me dit alors qu’elle est devenue un rocher. Elle est dure, elle est lourde, on ne peut pas la bouger ou la démolir – ce sont ses mots. Il n’y a pas de mouvement, elle est inerte. Quand on a une image comme cela, dans laquelle il n’y a aucune dynamique apparente avec laquelle aller, on risque fort de rester bloqué pendant quelques temps. C’est aussi à accepter, tout en tenant compte du temps objectif dont on dispose. On peut ainsi prendre le temps de simplement respirer dans ce ressenti, d’observer ce qui bouge. Il peut, dans l’imagination, se passer n’importe quoi : par exemple un animal peut avoir élu domicile dans le rocher et apparaître, ou un chien venir tourner autour de ce rocher, un oiseau venir se poser dessus. Nous pouvons faire confiance dans le fait que l’énergie psychique entrera toujours en mouvement d’une façon ou d’une autre une fois la situation profondément ressentie – à noter qu’il n’est pas nécessaire à ce point de l’élaborer intellectuellement, de l’analyser ou de chercher à faire un lien avec le vécu de la rêveuse. Nous pouvons aussi élargir l’image, lui donner un contexte en imagination, en demandant simplement : et il est où, ce rocher ? Qu’y-a-t-il autour ? La parole à l’imagination...

C’est ce que j’ai fait. Et nous avons alors appris que ce rocher est en bord de mer. Il émerge du sable, est recouvert à marée haute. Naturellement, la rêveuse a alors éprouvé le besoin de venir s’asseoir sur le rocher, ce qui lui a donné un sentiment de reliance. On peut penser qu’elle s’est alors différentiée du rocher, ce qui lui a permis d’établir une relation consciente avec lui, c’est-à-dire avec ce qu’il symbolise. Elle a mis son inertie, la lourdeur existentielle qui lui a servi de stratégie de survie devant le risque d’effondrement, hors d’elle, c’est-à-dire qu’elle a cessé de s’identifier inconsciemment à ce schéma énergétique qui allait avec l’exigence de "tenir" à tous prix. Ce faisant, elle s’en est libérée et elle a pu établir une relation consciente avec cette structure de défense. Bien sûr, ce n’est pas le moment à ce point du travail d’élaborer intellectuellement autour de tout cela, mais j’en parlerai lors du debriefing en sachant que la rêveuse a une expérience de l’accompagnement thérapeutique, saura quoi en faire. Ce qui est remarquable dans l’immédiat, c’est que l’atmosphère de la séance a radicalement changé.

La rêveuse me dit qu’elle se sent maintenant « à nouveau vivante ». Elle prend le temps, assise sur son rocher, d’écouter les bruits de la mer, de humer les embruns. Enfin, elle glisse dans l’eau et s’en va nager. Elle dit ressentir une grande détente. Elle est frappée par la luminosité sur la mer. C’est sécurisant, me dit-elle. Elle peut se laisser aller à flotter sans chercher à diriger le mouvement. Sans chercher quoi que ce soit. Elle fait simplement confiance au courant…

La détente est contagieuse. Dans la facilitation d’une écoute intérieure, nous sommes nous aussi pris à partie par les images, dans une transe légère. Ce n’est pas comme si nous restions au sec sur le bord de la rivière pendant que la rêveuse se mouille. On peut ici parler de l’inévitable contre-transfert de la personne facilitante, qui est nécessairement affectée par ce que vit la personne écoutée au cours de l’exploration de son rêve. Il se peut même que nous ressentions ce que la personne ne parvient pas, pour sa part, à ressentir. Autant pour la prétention à rester en tous temps dans une posture de neutralité bienveillante ! Nous devons donc être dans une double attention, d’une part aux ressentis de la personne écoutée, et d’autre part, à nos propres ressentis, tout en restant fidèle à la règle édictée par Jung de non-interférence par la conscience. Je vous renvoie si ce point vous intéresse à la discussion de la posture de facilitation dans l’article Naufrages que j’ai cité plus haut. Mais donc, il est intéressant de relever en tant que facilitateur la détente qui s’installe après une évolution comme celle que j’ai décrite ci-dessus. C’est à ce moment-là que l’on réalise comme on était soi-même en tension avec les images du rêves, inévitablement. Cependant, même s’il est clair qu’un point tournant de l’écoute a été franchi dans le mouvement intérieur auquel nous avons assisté, le travail n’est pas terminé. Il reste maintenant à observer quelles sont les conséquences de ce mouvement.

J’ai donc ramené, après quelques temps, la rêveuse dans le rêve. Ce dernier est notre fil conducteur, qui permet de ne pas se perdre dans les méandres de l’imagination, infinies. Nous sommes retournés dans la tour en déséquilibre. D’emblée, la rêveuse m’a dit que c’est inconfortable d’être là mais que cela tient ! Elle a ponctué ce constat en affirmant « jusque là, tout va bien ». Il y a moins de monde dans l’appartement; elle n’y est pas seule mais presque. Elle a relevé que le temps s’est désormais arrêté, et qu’elle ressentait la nécessité d’un effort pour réorganiser l’espace. Il y a une inquiétude latente que cela tombe davantage. Cette inquiétude et cet effort requis se traduisent dans une tension qui tire sur le bas de son dos, et jusque dans son bras gauche – elle note qu’il y a dans cette tension, qu’elle décrit comme permanente, une compensation du déséquilibre. Il pourrait y avoir là des indications précieuses pour elle dans ce moment où elle relève encore, en convalescence, de cette chirurgie du dos qu’elle a subie. Nous en reparlerons lors du debriefing mais je fais de toute façon confiance à l’intelligence du corps qui enregistre tout, même ce dont nous ne conservons pas le souvenir conscient.

Nous sommes parvenus à la fin du rêve, mais non du travail car  les deux autres rêves nous attendent – je vérifie qu’il reste encore un peu de temps objectif pour aller les visiter.

A ce point, j’ai demandé à la rêveuse comment elle prolongerait le rêve en imagination, si celui-ci se continuait dans une nouvelle scène. Il faut noter, sans en parler, que la rêveuse n’est plus aux prises avec l’angoisse mortelle qui transpirait à la fin du rêve. Dès lors, le prolongement du rêve nous indique comment le mouvement intérieur qui a été réveillé par l’écoute tend à s’intégrer. A nouveau, il s’agit de laisser parler l’imagination qui ouvrira la voie. Ici, la rêveuse a parlé d’une envie de descendre l’escalier et de sortir de la tour, ce qu’elle a associé avec une tension qui relâche. Elle a parlé de la sensation de remettre du mouvement dans les choses, d’un déverrouillage. Et une fois parvenue en bas, elle a constaté que le pylône effondré avait réduit, rapetissé, mais n’était pas inexistant. Elle a été touchée, émue et remplie de gratitude. Elle a ressenti une connexion profonde qui lui a permis de dire qu’elle réalisait que son mari, même décédé, avait été présent au cours de ces années qui avait suivi le drame, et jusqu’à ce jour…


A partir de là, voyant que nous commencions à manquer de temps objectif, je l’ai ramenée vers le troisième rêve. Intuitivement, il était clair pour moi qu’il fallait terminer par le premier rêve, car c’était là qu’était l’image traumatique que l’on pourrait aborder avec un regard transformé par le travail. Nous avons donc rapidement exploré les ressentis associés à ces deux positions, celle de l’adulte et celle de l’enfant à un stade pré-verbal, qu’elle expérimentait dans le rêve. Et puis je me suis permis d’interférer avec une suggestion qui s’imposait par le fait qu’elle expérimentait ces deux positions en mode « ou », soit l’une, soit l’autre. Quand on travaille avec une polarité énergétique, l’enjeu est toujours de passer du « ou » ou « et ». En effet, elles sont présentes toutes les deux dans la psyché, et leur alternance indique seulement que l’une est renvoyée dans l’inconscient quand l’autre devient consciente. Alors je lui ai proposée de tenir simplement les deux positions ensemble. Le mouvement intérieur a été immédiat. Elle s’est dite pleine, entière tout à coup, et elle a eu cette phrase remarquable pour la relation avec l’enfant que nous sommes tous en quelque part, qui vit en nous :

« Cet enfant, je le porte et il m’apporte... »

Nous n’avions pas le temps d’élaborer plus autour de ces images. Avec un temps indéfini, j’aurais pu lui demander ce qui se passait en elle, comment elle ressentait les différentes parties de cette phrase : qu’est-ce que c’est que porter l’enfant ? Et qu’est-ce c’est qu’il vous apporte ? Comment c’est de sentir qu’il apporte ? Nous aurions pu continuer à jouer autour de ces mots et interroger qui supporte l’autre, au sens premier de lui donner du support, et secondaire, de celle qui doit supporter l’autre dans ses humeurs, ses inconsciences, ses vulnérabilités, etc. Enfin, nous aurions pu nous arrêter sur le fait qu’il y a un trait commun entre ces mots « je le porte » et « il m’apporte », et qu’il ramène à l’image d’une porte. Nous aurions donc pu interroger ce qui se passait si l’enfant était vu comme une porte à ouvrir, au-delà de laquelle aller. Quand on rentre les jeux avec l’imagination créatrice, les possibilités sont infinies. Mais le temps ne l’est jamais, lui, et il faut savoir terminer un travail…

Quand on manque de temps objectif, il faut compter avec le fait qu’un simple contact avec les images saillantes du rêve fera le travail, qui continuera dans l’inconscient de la personne écoutée. En fait, bien souvent, le désir d’explorer à fond toutes les images est le fait de la personne qui facilite et croit que c’est ce qu’elle doit faire pour appliquer la technique. Souvent, elle poursuit l’idée qu’il faut qu’elle récolte le plus d’information possible pour fournir une interprétation éclairée, mais ce faisant, elle ne fait pas vraiment confiance au processus et à l’inconscient. Bien souvent, quand on a très peu de temps, par exemple parce qu’un rêve surgit à la fin d’une séance d’analyse, on ne peut qu’aller effleurer une ou deux images chargées d’intensité émotionnelle, ce qui déclenche déjà un mouvement intérieur. On peut alors se dire que l’inconscient de la personne sait très bien ce qu’il fait en amenant ce rêve dans ce cadre temporel, et que notre travail en temps que personne facilitante est simplement de tenir le cadre et de faire confiance.

Sans transition, nous sommes donc passés de l’intégration de la dualité adulte / enfant à l’image du crâne ouvert du compagnon de la rêveuse. Elle a alors découvert qu’il était vivant, mais aussi qu’il pouvait mourir, ce qui l’a amenée à reconsidérer le présent de leur relation. Elle a émis l’envie d’aller vers lui. Elle lui a parlé en disant « je vais t’aider, tu vas t’en sortir... ». Enfin, elle est arrivée à l’idée très claire de que l’on peut choisir la vie, ce qui a provoqué, m’a-t-elle dit, le réveil de toutes les cellules de son corps.

Dès lors, juste avant de sortir de l’écoute intérieure, elle a mentionné que le cadeau de ce travail était tout simplement la vie, à savoir la prééminence de la vie au-delà de la mort. Je l’ai invitée à imaginer la porte de sortie de la maison du rêve. Il s’agissait d’une porte de sous-marin. Ses derniers mots, avant de revenir à la surface, ont été : « je sors à l’air libre. » J’ai été traversé pour ma part par une pensée qui m’a renvoyé, sans connotation politique, au slogan qui porte le combat des femmes en Iran – pensée qui m'a intrigué, dont j'ai pris note :

Femme, Vie, Liberté !


Il faut toujours garder au moins dix minutes, et mieux vingt, pour le temps de débriefing qui est aussi un temps d’intégration. Il est arrivé que des rêveurs aient besoin de prendre une pause au sortir d’une écoute intérieure tant le mouvement intérieur qu’ils ont vécu dans ce moment était puissant. Quand les personnes me rendent visite pour un travail en présentiel, je ménage toujours un espace pour qu’elles puissent reprendre un contact assuré et solide avec la réalité matérielle avant de reprendre leur voiture. En présentiel ou en virtuel, je veille à toujours, autant que possible, ménager ce sas dans lequel on parle un peu de ce qui ressort du rêve. Il ne s’agit pas tant alors de fournir une interprétation que de faire part de nos observations. Bien souvent, la personne écoutée n’a plus un souvenir bien clair de ce qui est arrivé – rappelons encore une fois que c’est une transe légère et cependant puissante. Mais le véritable but du debriefing est simplement de faciliter l’intégration en offrant un espace intermédiaire dans lequel nous pouvons vérifier que la personne est bien revenue, qu’elle est capable d’être en relation. 

Cette nécessité de ménager un temps pour le debriefing, et tout simplement de mener l’écoute dans un temps défini, pose un sérieux défi aux praticien.ne.s, en particulier dans leurs débuts, car il faut donc gérer le temps, ne jamais le perdre de vue. C’est notre tâche, et cela fait partie de la tenue du cadre : une personne facilitante qui n’arrive pas à gérer le temps, se laisse déborder, est d’une certaine façon débordée par l’inconscient…

Je n’entrerai pas dans le détail de ce dont la rêveuse et moi avons discuté pendant le debriefing car il y a là surtout des éléments personnels auxquels nous pouvions arrimer le travail des rêves. Il suffira de dire qu’à l’évidence, elle traversait ainsi une nouvelle étape du deuil dans lequel le décès de son mari l’avait plongée. Elle s’en est dite étonnée car elle avait déjà beaucoup travaillé cette perte, mais a-t-on jamais fini un tel deuil, dont la violence traverse et teinte toute une vie ? On pouvait penser qu’elle arrivait maintenant dans une nouvelle étape de vie où, après avoir tenu bon dans la catastrophe pour offrir une sécurité à ses enfants et leur permettre de grandir, elle pouvait enfin se détendre et s’ouvrir à une nouvelle vie heureuse et aimante. Même s’il n’était jamais question directement de sa féminité, on peut penser d’un point de vue interprétatif que celle-ci était convoquée dans ce renouveau par la présence de son compagnon – sur un plan subjectif, porteur de l’Animus – et la façon dont ces rêves tournaient autour de la question infiniment délicate de l’amour. Cette dernière ressortait ici en regard de notre mortalité, du risque toujours de la perte qui rend les occasion de vivre l’amour, dans l’instant présent, si précieuses. Décidément, ce slogan qui m’avait traversé l’esprit à la sortie de l’écoute intérieure – femme, vie, liberté ! – prenait, au moins pour moi, tout son sens.


Vos propositions d’interprétation de ces rêves intéresseront sans doute tout autant la rêveuse que moi-même. Et je serai bien sûr intéressé par vos commentaires et vos questions s’il y en a. 
Pour ma part, je conclurai en citant Von Franz qui disait :

« L’imagination active est l’outil par excellence, le plus puissant de la psychologie jungienne, le plus puissant pour atteindre la totalité – beaucoup plus efficace que la seule interprétation des rêves. »

Cet article a été écrit chez Philippe Roux et Laurence Cailler, qui ont eu la gentillesse de m’accueillir en résidence d’écriture. Il me faut mentionner la convergence de l’écoute intérieure des rêves avec le travail de Philippe et Laurence, qui ont ouvert l’école imaginale pour « sensibiliser, initier et former à l’hypnose imaginale ou imagination de pleine conscience. »


Laurence et moi nous étonnions dans une conversation à bâtons rompus sur les merveilles ouvertes par l’exploration de la sphère imaginale, de combien le pouvoir de l’imagination est méconnu. Pourtant, il pourrait y avoir là un ingrédient essentiel pour notre futur collectif car c’est par l’imagination que nous pouvons réclamer notre pouvoir créateur, pouvoir de re-créer nos vies et qui sait, peut-être de ré-enchanter le monde dans lequel nous vivons. Car, pour reprendre les mots de Laurence, « peut-être sommes-nous allés au bout de notre pouvoir destructeur sur cette planète, et sommes-nous prêt à apprendre à nous servir de notre pouvoir créateur. » C’est dans cet esprit, avec l’espérance bien vivante que cela pourra servir au moins à quelques un.e.s, que je communique ce travail avec les rêves et l’imagination, qui n’a de cesse pour ma part de m’émerveiller...

jeudi 25 janvier 2024

Incendies

Une peinture de Archan Nair

M'en revenant d'Assise (voir mon post précédent), je ramène quelques histoires dans mon escarcelle. J'ai déjà dit ailleurs comment l'écriture de fictions est une façon pour moi, proche du travail avec les rêves, d'explorer l'inconscient. Je vous propose ici une de ces histoires, peut-être la plus brûlante...

Elle m'est venue alors que je marchais dans les Alpes françaises, près de la frontière italienne. Il m'a fallu en enregistrer la trame sur le champ sans que je ne vois vraiment comment cela pouvait se conclure. L'histoire se terminait alors sur un accès de rage de mon personnage narrateur. En décembre dernier, elle a réclamé de s'écrire et a coulé pour l'essentiel en deux jours. La fin est apparue comme une évidence qui se déroulait au cours de l'écriture. Par la suite, j'y ai apporté des corrections en tenant compte des commentaires qu'elle recevait des personnes, assez nombreuses, qui l'ont lue après que je l'ai partagée sur Facebook. Mais ce sont surtout les suggestions de quelques jeunes à qui je l'ai donnée à lire qui m'ont amené des éléments pour l'affiner. J'étais conscient que mon histoire était écrite par un "vieux" à propos des jeunes et de leur désespoir, et j'avais besoin de vérifier que je n'étais pas trop à côté de la plaque en en parlant. Ils ont plutôt bien accueilli ma nouvelle et j'en suis heureux.

Avec le temps, il m'est apparu que cette nouvelle avait été inspirée par ma lecture en 2016, dans les colonnes du Monde, d'un texte de Serge Rezvani, un poète iranien à qui je rends ici hommage. Je le crois visionnaire quand il déclare que la jeunesse va se soulever « joyeuse, dangereuse, folle, impitoyable, sanguinaire ! ». Ma nouvelle explore une des voies par laquelle ce soulèvement pourrait arriver. Il suffit, c'est le cas de le dire, d'une étincelle qui mettra le feu aux poudres. Elle parle aussi de la possibilité pour certains, dont le jeune homme que j'ai été, de transformer le feu du désespoir et de la rage en intériorité aimante et féconde.

Je vous offre plusieurs possibilités pour voyager avec moi dans ce futur imaginaire : voici ci-dessous un extrait pour vous donner une idée de quoi il s'agit, au bout duquel vous trouverez un lien vers un PDF que vous pouvez lire à l'écran ou télécharger. Je l'ai aussi enregistrée en audio avec des extraits musicaux correspondant aux musiques mentionnées dans le texte, et vous trouverez donc en bas des liens pour l'écouter en MP3 ou sur Youtube.

Vos commentaires m'intéresseront.


Un jour, nous aurons maîtrisé les vagues, les marées et la pesanteur, nous exploiterons l’énergie de l’amour. Alors, pour la seconde fois dans l’histoire du monde, l’homme aura découvert le feu.

Pierre Teilhard de Chardin


C’est ce grand benêt de Niels qui m’a prévenu par un de ces sms idiot dont il avait le secret. Il avait écrit simplement « elle l’a fait ! » en y adjoignant une émoticône de flamme et un lien vers une vidéo stockée dans le cloud. J’ai suivi machinalement le lien et j’ai vu des images confuses, tournées par un téléphone tremblotant sans doute de froid. On y voyait la place du Parlement de nuit, vaguement éclairée par les lampadaires qui l’entourent et les guirlandes de Noël accrochées aux façades. Un petit groupe de personnes discutait avec animation. On entendait des exclamations, des affirmations indistinctes et des négations un peu véhémentes. Le brouhaha un peu excité se calmait tout à coup, pour basculer dans un silence qui semblait presque inquiétant, quand une forme sombre se détachait du groupe pour s’avancer vers les grilles qui protègent l’auguste bâtiment. Elle s’immobilisait quelques instants avant de faire un geste étrange : elle levait une main vers le ciel et la secouait. On distinguait vaguement qu’il en coulait une eau noire qui ruisselait sur l’épaule et la tête qui se dessinaient dans l’ombre, avant de se répandre sur le sol. Il y avait quelque chose au bout de ce bras, de cette main. J’ai mis du temps à distinguer que c’était un bidon. Une fille a crié « non, Greta, non ! » d’une voix déchirante qui m’a tordu le cœur, mais je ne comprenais pas encore ce que j’étais en train de regarder. La silhouette obscure a eu alors un geste rageur du bras, comme si elle intimait le silence à ce cri en envoyant promener le bidon qui a roulé à ses pieds. Puis elle a semblé se recueillir deux secondes avant qu’une lueur dansante ne brille soudainement devant elle. Elle l’a levée vers les étoiles, comme en offrande muette, et elle l’a ramenée vers sa tête avant de s’embraser. Une grande flamme est montée vers le ciel. Elle a titubé et s’est tordue sur le sol. Le téléphone qui filmait a alors tressauté, sans doute bousculé par quelques personnes qui se précipitaient, et j’ai entendu la voix de Niels dire « oh my God ! ». Ensuite, cela a été le chaos. 

La caméra, après qu’elle ait fixé le sol une dizaine de secondes, a continué à filmer de longues minutes, tentant de se rapprocher mais une petite foule entourait déjà le sujet de son obscène curiosité. Ce n’était plus qu’affolement, voix excitées, interjections et jurons, et bientôt sirènes d’ambulance et de police, portières qui claquaient, course et précipitation. Une forte voix d’homme a interrogé : « Mais qu’est-ce qui se passe ? Qui est-ce ? » et une voix de fille, je pense que c’était Clara, a répondu dans un cri mêlé de larmes : « C’est Greta Thunder, vous comprenez ! Greta... » Et c’est à ce moment-là, à ce moment seulement, que j’ai compris. Greta, ma grande amie Greta, venait de s’immoler par le feu devant l’Assemblée du Peuple endormi. Elle espérait ainsi le réveiller. Vous connaissez la suite, tous les journaux en ont parlé et les réseaux sociaux se sont à leur tour enflammés, si je peux oser cette métaphore éculée. Greta a été transportée à l’hôpital où elle a succombé le lendemain dans l’après-midi à des brûlures au troisième degré sans reprendre connaissance, tandis qu’un cordon de policiers protégeait le complexe hospitalier d’une foule énorme, chavirée par l’émotion. Un photographe de ce torchon qui l’insultait encore la veille avait trouvé le moyen de prendre à sa sortie de l’ambulance quelques clichés de son beau visage désormais sans sourcils, sans cheveux, comme à moitié fondu. Ces images du « dernier coup de tonnerre de Greta Thunder » ont fait le tour du monde en même temps que se répandait sa revendication vidéo qu’elle avait postée sur le site de notre mouvement Youth4Earth quelques secondes avant de passer à l’acte. Il en circulait désormais des milliers de copies sous-titrées en toutes les langues du monde, accompagnées de toutes sortes de commentaires, souvent affligés... 

Je l’ai regardée dans un état de sidération avancé. Toute droite devant la caméra qu’elle regardait avec un regard farouche, enveloppée dans ce châle vert liseré de noir que je lui avais offert l’année dernière pour ses dix-sept ans, elle disait sacrifier sa vie dans un geste symbolique pour que les adultes comprennent enfin qu’ils n’offraient aucun avenir à notre jeunesse, que le monde qu’ils nous dessinaient dans leur inconscience criminelle ne valait pas la peine d’être vécu. J’ai été saisi d’entendre en arrière-plan de ses paroles un morceau de musique que je lui avais fait découvrir, que je chérissais particulièrement. Il s’agissait de Mémorial, une pièce que Mychael Nyman avait composé en hommage aux victimes du Heysel. Je pouvais entendre là tout un message à propos de la folie humaine. Mon attention est revenue à elle. Dans une longue litanie, elle rappelait avec des yeux fixes tout ce qui lui tenait à cœur à propos du réchauffement climatique, de la pollution galopante et de la biodiversité en voie d’effondrement, des ravages de l’exploitation minière, de l’esclavage de peuples entiers, des guerres et des ventes d’armes. Elle a conclu en disant qu’elle ne voulait pas de ce monde là, qu’elle préférait le déserter. Ses mots frappaient, secs et durs, comme des balles lancées à la face des dirigeants, mais aussi des parents de tous ces jeunes qui se reconnaissaient en elle, des simples citoyens qui croyaient en être quitte parce qu’ils posaient leur petit bulletin de vote dans l’urne tous les cinq ans, de monsieur et madame tout-le-monde au visage de qui elle crachait son désespoir. Enfin, vers la fin de son allocution, elle s’est adoucie et elle a dit espérer que son geste réveillerait les consciences, que c’était tout ce qu’elle pouvait faire désormais. Elle a ajouté qu’elle était consciente que sa médiatisation lui donnerait un retentissement que n’avait pas le même passage à l’acte quand il était commis par un adolescent anonyme, et qu’elle pensait que cela relevait de sa responsabilité d’user de sa célébrité pour faire passer un message que toute sa génération voulait faire entendre. Elle a demandé à ses parents, à sa petite sœur et à son chien Jolly de lui pardonner. Elle a dit penser à ses amis, nombreuses et nombreux, et qu’elle allait regretter les bons moments passés avec nous. Elle a terminé avec une larme au coin de l’œil en disant « je vous aime ». J’ai arrêté la vidéo sur cette image où l’on pouvait voir se dessiner un sourire, peut-être même l’esquisse d’un baiser, sur ses lèvres. Dans ses yeux, il y avait un intense désir de vivre, me suis-je dit. Et j’ai enfin pleuré. 

Je me suis abîmé dans un océan de larmes avec un long hululement. Longtemps.

Je comprenais son désespoir. C’était le mien. (...)

* * *

Lire ou télécharger en PDF : Incendies (PDF)

Ecouter ou télécharger en MP3 : Incendies (audio)

Ecouter en vidéo :


ou sur Youtube : Incendies (MP4)


jeudi 14 décembre 2023

M'en revenant d'Assise


Au début de l’automne, ma compagne Marie-Anne et moi sommes partis marcher sur les chemins d’Assise. En près de 3 semaines, nous avons parcouru environ 300 kilomètres avec chacun un sac à dos, et tout le nécessaire pour camper en pleine nature. Nous sommes partis de San Miniato, près de Florence, et nous sommes passés par les Apennins toscans, la magnifique réserve naturelle de la forêt du Casentino et le sanctuaire de La Verna avant de parvenir enfin à la cité du bienheureux François. C’était un rêve longuement mûri qui, c’est le cas de le dire en souriant, prenait corps. On ne revient pas indemne d’un tel voyage, bien sûr. On n’en revient peut-être pas du tout d’ailleurs. Quelque chose en moi a rejoint sur la route ces vagabonds qu’évoque Sylvain Tesson dans son beau Petit traité sur l’immensité du monde et a continué depuis lors à arpenter les sentiers de traverse, tant est vrai qu’il n’y a de liberté qu’en chemin, qu’en marche…

Je ne vous raconterai pas le voyage par le menu. Cela prendrait un roman que je n’ai pas envie d’écrire car je préfère garder les souvenir vivants plutôt que de les fixer en mots. Je vous parlerai plutôt ici de la dimension intérieure du chemin, où je suis parti à la rencontre de questions qui vous concernent peut-être aussi. Ou pas.


Il ne s’agissait pas pour moi dans ce périple d’une visite touristique. Je ne pourrais pas dire non plus que c’était un pèlerinage, du moins au sens classique des croyants se rendant sur un lieu consacré par leur foi car je ne peux pas dire que je sois chrétien, à moins de mettre d’amples réserves à ce mot. Il s’agissait cependant dans mon esprit d’honorer et de me relier en esprit à la grande figure de Francesco, il Poverello. Cependant, ce n’était pas le saint revendiqué par l’Église qui m’intéressait là mais le visionnaire qui a été proclamé « patron des écologistes » en 1979 par le pape Jean-Paul II. J’emportais dans mes bagages la Lettre à un religieux de Simone Weil, et c’était à cette dernière aussi que je voulais rendre hommage : c’est à San Damiano, l’église que François a rebâti de ses mains, qu’elle a connu un renversement intérieur qui l’a conduite des Brigades Internationales avec lesquelles elle était partie combattre en Espagne – sort que j’aurais pu partager à l’époque – à une sorte d’illumination mystique. Dans sa Lettre, elle posait à un prêtre un ensemble de questions sur des points l’empêchant de rejoindre l’Église – questions qui sont restées sans réponses, et avec lesquelles j’ai marché, les faisant dans une grande mesure miennes. 


Au fond, j’étais pour ma part en quête de vision sur les chemins d’Assise. Ou plutôt, donc, en marche de vision. La quête de vision (hamblechya en langage Lakota) est un rite de passage que l’on retrouve sous différentes formes à peu près chez tous les peuples premiers et qui consiste en s’isoler en nature pendant plusieurs jours pour « pleurer pour un rêve ». J’en ai parlé dans un article de 2014 : En quête d’une vision. Mon enseignante Paule Lebrun, auteure d’un très beau livre sur ce sujet, guidait des quêtes de vision au Québec et en Arizona. C’est là qu’en 2003, j’ai goûté pour la dernière fois à ce formidable rituel de ressourcement au contact de l’âme. Dans la tradition lakota, on part en quête tous les sept ans. Il était temps que j’y retourne. Mais cette fois, à ma façon, c’est-à-dire en marchant sur un chemin pavé de rêves. Car finalement, nous disait le compagnon de Paule peu avant qu’elle ne décède, quand on connaît la façon de procéder, on pourrait faire une quête de vision dans une salle de bain. Pour ma part, je crois donc qu’il n’y a pas mieux pour s’ouvrir à la vision du dedans que de mettre un pied devant l’autre en avançant dans la beauté du monde, époustouflante.

Je marchais avec plusieurs ordres de questions qui se recoupaient. 

Au premier chef, je cherchais comment je pourrais répondre au désespoir ambiant tandis que les nuages noirs s’accumulent sur notre horizon collectif. Tout mon travail avec les rêves est orienté dans ce sens : de même que la fréquentation des images intérieures tisse un filet de protection autour d’une psyché en crise, je crois qu’il est essentiel à ce point de notre histoire de puiser aux sources de l’âme pour affronter, les yeux et le cœur ouverts, la formidable crise que traverse notre monde. Mais je ressentais aussi les limites de cette démarche au fond très individuelle et confidentielle, et la nécessité d’aller plus loin. J’étais particulièrement préoccupé par le spectre de la guerre qui plane sur nous depuis que la Russie a choisi de renouer en Ukraine avec la politique de conquête impériale qui prévalait au XXème siècle. Plus que jamais depuis 1945, les conditions sont réunies pour une conflagration générale qui pourrait embraser simultanément l’Europe, la mer de Chine, le Proche-Orient. Et pendant ce temps, la crise environnementale ne cesse de s’aggraver : notre maison brûle ! Mais ce qui me préoccupait surtout en marchant, c’est comment les esprits sont de plus en plus polarisés et comment moi-même peut me surprendre à être parfois contaminé par le poison qui alimente les guerres. Je me trouvais donc réduit à appeler le bon François au secours : comment ne pas céder à cette fièvre qui échauffe l’inconscient collectif ? Comment éviter de contribuer, ne serait-ce qu’en pensée, à cette psychose générale que l’on appelle la guerre ?


Francesco, c’est pour moi ce jeune homme qui partit un jour en grand arroi, avec une armure étincelante, à la guerre que menait Assise contre sa voisine Pérouse. Défait, il a mordu la poussière et il a été emprisonné, malade, pendant plusieurs années avant de revenir dans sa cité d’origine. En complet désarroi, il s’est alors interrogé, il a erré, l’âme en peine : que faire de sa vie ? Il était sensible à la misère généralisée autour de lui. Elle lui était insupportable. Il se pourrait bien qu’il ait pleuré lui aussi pour un rêve. Et il a reçu une vision… qui l’a conduit bientôt à tout abandonner, à déposer aux pieds de son père ses habits et toute la richesse qui lui revenait par héritage. Il a d’une certaine façon choisi de ne collaborer en aucune façon aux jeux de pouvoir de son époque, sans entrer pour autant dans une posture d’opposition qui lui eut valu d’être qualifié d’hérétique, et de finir sur un bûcher. En cela, au-delà de la canonisation par laquelle l’Église l’a finalement récupéré, il a peut-être ouvert une voie qui vaut encore pour nous, plus que jamais.

Plus profondément, j’étais aux prises avec un questionnement auquel aucun jungien, du moins en Occident – car il y a des jungiens aussi ailleurs, par exemple en Iran, qui s’inscrivent dans un autre contexte spirituel – ne peut selon moi échapper. Il faut en effet avoir à l’esprit que l’œuvre de Jung, au-delà de l’effort scientifique accompagnant l’essor de la psychologie naissante, s’enracine dans une profonde interrogation concernant le devenir du christianisme. C’est ainsi qu’à un moment crucial qu’il rapporte dans Ma vie, il a entendu une voix intérieure lui demander  :

- Es-tu encore chrétien ?

Et Jung d’avouer, à son corps défendant :

- Non…

« Alors, en quoi crois-tu ? Quel est ton mythe ? » a encore demandé la voix, et Jung de garder le silence, embarrassé. Toute son œuvre subséquente peut être comprise comme une tentative pour répondre à cette question et jeter les bases de ce qu’Edward Edinger, poursuivant sa réflexion, a appelé le « nouveau mythe ». 


On pourrait dire que Jung a dévoilé l’inconscient du christianisme en explorant l’alchimie. A la fin de sa vie, il se disait chrétien, mais hors de toute confession et particulièrement attentif à la façon dont l’idée chrétienne prouve sa vitalité en étant en évolution constante. Il aurait sans doute pu dialoguer en profondeur avec Simone Weil, qui écrivait dans sa Lettre qu’elle avait « vocation d’être une chrétienne hors de l’Église. » Or Jung, s’il reconduisait volontiers tous ceux qui l’approchaient à la foi de leurs ancêtres, s’ils le pouvaient, disait qu’il œuvrait surtout pour ceux qui sont frappés par la malédiction « hors de l’Église, point de salut ». Je crois depuis longtemps que cette question « Quel est ton mythe ? » nous concerne tous – elle est posée, à travers Jung, à toute notre modernité. Quand on étudie son œuvre en profondeur, on voit se dessiner les contours de ce nouveau mythe qui s’organise autour de la valeur centrale de la conscience – une notion essentiellement ignorée par les théologiens... 

Cependant, Jung pointe qu’aucun occidental ne saurait faire l’économie d’une confrontation avec le symbole majeur du Soi dans notre culture, à savoir le Christ. Pour ma part, je me suis longtemps débattu avec cette proposition. J’ai fait un tour du monde des spiritualités et j’en ai gardé une affinité certaine avec le bouddhisme zen et avec le soufisme. J’étais parvenu à un certain confort philosophique en m’inscrivant dans la lignée des existentialistes et en me définissant comme un agnostique spirituel, c’est-à-dire en m’en tenant à un « je-ne-sais-pas » ouvert sur le mystère de l’existence. Plus avant, j’élaborais un anarchisme mystique qui devait beaucoup aux réflexions de Tolstoï, lui-même reconnu comme un anarchiste chrétien. Cependant, j’avoue une certaine aversion pour le christianisme dans sa façon de parler à tout bout de champ de Dieu sans se laver la bouche – comme si l’on pouvait en savoir quelque chose ! Mais j’étais attiré de longue date par l’évangile selon Thomas que j’ai commencé à étudier à fond voilà quelques années. Et j’ai dû me rendre à l’évidence pointée par Jung : au-delà d’un certain point allant avec un éclairage et une pacification relative de l’inconscient personnel, il est nécessaire de se confronter au symbole central de notre inconscient culturel, à savoir la haute figure de Yeshua Ha-Nozri, Jésus le Nazoréen. Et c’est justement parce que cela m’était difficile, que je ressentais une profonde répulsion devant certaines professions de foi chrétienne, qu’il m’était nécessaire d’aller y voir. Pour me donner un peu de courage dans cette entreprise, je songeais aux répugnances de Jung se confrontant au galimatias de l’Alchimie : c’était justement parce qu’il pataugeait là dans des images qui lui semblaient incompréhensibles qu’il lui fallait s’y plonger... 


Dans les mois qui ont précédé notre départ, je me suis lancé dans une étude approfondie de la dimension historique de la vie de Yeshua et des tout débuts du christianisme. Il en est ressorti que nous ne savons pas grand-chose, sinon que l’individu a existé et qu’il n’avait aucune prétention à la divinité. C’était un Juif qui amenait une nouvelle lumière au sein de sa propre religion, et il semble ne pas avoir eu d’autre ambition. A partir de là, il est bien certain que le christianisme doit beaucoup plus aux visions de Paul, qui a écarté les témoins directs, qu’à l’enseignement du Maître lui-même. Nous devons renoncer au fantasme qui consisterait en retrouver avec certitude ses paroles authentiques sous les couches de ré-écriture qui se sont succédées au cours des siècles. Mais si nous ne pouvons pas savoir avec précision ce qu’il a dit, nous pouvons identifier dans une grande mesure ce qu’il n’a pas dit. Dans une démarche proprement jungienne, nous devons donc distinguer très clairement entre la dimension historique d’un homme et de son enseignement d’une part, et le mythe qui s’est construit autour de lui. Quand je dis « mythe », je n’en dévalue pas pour autant la valeur, contrairement à des esprits fort imbus de leur rationalité comme Michel Onfray. J’invite simplement à entrer en relation avec ces images produites par l’inconscient collectif pour ce qu’elles sont : des productions symboliques qui ont un sens qu’il nous faut entendre pour le comprendre. Et non diluer dans des croyances dogmatiques mélangeant l’historique et le symbolique, l’humain et le mythique. 

Mais c’est là, bien sûr, que le bat blesse dans le dialogue entre jungiens et chrétiens. Quand Jung par exemple écrit dans Aïon que Jésus-Christ – c’est-à-dire l’image collective que nous en avons – est un symbole du Soi, ces derniers se mettent à hurler à la mort et rétorquent avec hargne que c’est le Soi qui est un symbole du Christ. Je suis désolé de devoir dire que c’est idiot et que cela témoigne de l’incompréhension de la nature du symbole en tant qu’image vivante qui permet d’approcher une dimension incommensurable, incompréhensible, inconnaissable directement. La notion de Soi est elle-même un concept limite pour parler de la réalité éternelle dont notre existence et notre conscience jaillissent. En désignant le Christ comme un symbole du Soi, Jung ne lui retire rien. Il le met seulement – et c’est ce qui est insupportable à nombre de chrétiens, mais heureusement pas tous1 – sur le même plan que d’autres représentations du mystère transcendant que l’on rencontre au cœur de l’existence, et par exemple de ce représente Krishna pour un hindou, Shiva pour un shivaïte. Cela n’empêche pas, bien au contraire, un dialogue et une relation vivante avec cette image, ou plus précisément, avec le mystère qui transparaît au cœur de l’image. Cependant, il faut bien comprendre que si l’on s’arrête à une représentation du Réel en la déclarant seule équivalente au Réel, on arrête tout processus d’évolution de cette image. C’est une forme d’idolâtrie qui fait confondre le doigt et la lune qui montre le doigt. A un certain point de ma méditation autour de ces interrogations, une voix intérieure a énoncé ce qui a pris force pour moi d’une évidence :

« Le Christ, soit il rassemble toutes les couleurs de l’arc-en-ciel spirituel, toutes les religions… soit il n’est rien. »

Et répondant à ce que je ressens bien souvent comme l’insupportable arrogance de nombre de chrétiens à l’égard des autres religions :

« Il se tient tout en bas. C’est ainsi, et ainsi seulement, qu’il les embrasse tous. »

Je pouvais commencer à m’inquiéter pour ma santé mentale si je commençais à entendre des voix commenter ces sujets. Heureusement, cela n’a pas duré (lol). 


Au cours de l’année qui a précédé notre départ vers l’Italie, j’ai eu l’occasion d’une plongée prolongée en milieu chrétien. J’y ai ressenti beaucoup de tristesse. J’étais entouré de gens très gentils mais qui semblaient vivre dans un autre monde. Cela ressortait encore de ma lecture d’un beau livre de marche, les chemins des estives de Charles Wright, récit du parcours de deux apprentis jésuites dans le centre de la France. Partout où ils passaient, ils constataient que les églises et autres hauts lieux de la chrétienté étaient abandonnés, vides. Il n’y a plus de vocations pour les faire vivre. Le christianisme appartient, au moins pour la plupart d’entre nous dont je suis, à un passé révolu. Je ne veux pas dire là que tous les chrétiens vivent dans le passé; cela dépend encore de la façon dont ils vivent leur foi. Jung disait que les gens qui vivent dans le passé y trouvent un certain confort car ils peuvent se reposer sur les réponses que d’autres ont apportées aux questions de leur temps. Mais ceux qui vivent dans le présent, ajoutait-il, sont assis sur des questions brûlantes. 

Et me voici donc marchant sur les chemins d’Assise, avec pour signe de reconnaissance du chemin un Tau qui n’était pas sans me rappeler dans un clin d’œil appuyé la présence de mon cher Thomas, en araméen Tauma, le Jumeau… avec une question incandescente entre les mains : que pouvons-nous sauver, en terme de valeur spirituelle, du christianisme ? Ou pour le formuler autrement : en admettant qu’il y a quelque chose d’infiniment précieux dans l’enseignement et la voie ouverte par Yeshua Ha-Nozri, mais que ce joyau spirituel a été enfoui et peut-être même caché… comment jeter l’eau du bain et récupérer le bébé, le sécher et en prendre soin ? C’est un enfant… numineux, divin.


Il y a eu des rêves, bien sûr, trop nombreux pour que j’en fasse état ici. Ce serait un autre roman à écrire. Plusieurs rêves, au tout début du chemin, dénotaient un violent conflit intérieur, dans lequel par exemple deux hommes se battaient pour une femme qui le déplorait. Et puis, alors que nous marchions en Chartreuse pour un galop d’essai de quelques jours sur le chemin, il y a eu deux rêves remarquables. Dans l’un d’eux, il me fallait ramasser des paillettes d’or qui étaient tombées à terre et étaient ordonnées par le magnétisme d’un aimant. Cela m’a rappelé ce que dit Jung de l’action du Soi qui agit comme un Aimant, dans tous les sens du mot – c’est l’Amour ordonnateur qui agit. Et j’étais bien sûr sensible au fait que plusieurs rêves, dont celui-ci était l’apogée, évoquait l’or qui symbolise la lumière incarnée. Mais l’autre rêve était encore plus interpellant. Il m’était simplement annoncé que Yeshua serait présent autour de la table à ma fête d’anniversaire. J’étais impressionné et me demandais bien comment je pourrais me sentir en une telle Présence…


Pendant un certain temps, j’ai marché en me demandant si, en bout de ligne, je n’allais pas devoir m’avouer que j’étais devenu chrétien. Je pouvais en particulier voir en Yeshua un anarchiste mystique selon mon cœur et endosser complètement son refus de toute volonté de puissance, sa non-violence et sa façon de subvertir l’ordre établi dans son hypocrisie pour ramener ses interlocuteurs à l’essentiel. Mais cette simple idée de me rallier en esprit au christianisme déclenchait un tumulte à l’intérieur qui n’était pas sans me rappeler les mots de Jung à l’ouverture des Sept sermons aux morts

« Les morts s’en revenaient de Jérusalem où ils n’avaient pas trouvé ce qu’ils cherchaient... »

La seule issue pour moi était d’admettre qu’il pouvait bien y avoir un chrétien en moi – et plutôt d’ailleurs un de ces disciples de Yeshua des premiers temps qui ne voyaient pas en lui un dieu, un Messie... mais un homme par qui parlait l’Esprit. Cependant, j’étais bien obligé d’admettre qu’il y avait aussi un soufi, un bouddhiste zen, et aussi un agnostique qui comprend très bien les athées, et encore beaucoup d’autres points de vue. Dès lors que je suis revenu à cette perception d’une diversité intérieure à embrasser en conscience, le tumulte s’est apaisé et bientôt, une autre idée s’est imposée à mon esprit : la question n’est en réalité pas tellement de savoir si l’on est chrétien, musulman, agnostique ou anarchiste, ou quoi que ce soit… mais comment on l’est. Quoi que nous soyons, quoi que nous croyons ou pensions, nous pouvons le faire d’une façon ouverte à l’altérité, à la différence et au fait que nous sommes beaucoup plus que cela, ou d’une façon fermée. Et si nous le faisons de façon fermée, alors nous desservons même l’idée que nous croyons servir en alimentant les conflits qui déchirent l’humanité. Au fond, ces identités sont collectives, et dans une certaine mesure, nous ne les choisissons pas vraiment consciemment – on naît dans telle ou telle culture, telle ou telle famille, et on se retrouve à suivre ce fil collectif. Tout comme on est français, israélien ou bantou. De là à s’en péter les bretelles en se croyant dépositaire d’une vérité universelle… Il y a donc une façon complètement inconsciente de s’identifier à un de ces courants collectifs, en se constituant par-là une identité, un égo… mais il y aussi une possibilité de mettre de la conscience dans cette situation. Alors, on prend soin de ce que les musulmans appellent « al-amâna », le dépôt divin qui se trouve en chaque être humain – la vérité vivante, qui ne se laisse emprisonner dans aucune forme...

Notre tâche, du point de vue jungien, est la conscience. L’effort de la conscience.


A mon secours, j’invoquerai la poésie de Rûmi qui chantait :

« Ni chrétien, ni juif, ni musulman.
Ni hindou, ni bouddhiste, ni soufi, ni zen.
Sans religion ni système culturel.

Je ne suis ni de l’est, ni de l’ouest
ni surgi de l’océan, ni sorti de la terre.

(…)

Ma place est sans place, une trace
de ce qui ne laisse pas de trace,
ni corps, ni âme.

J’appartiens à l’Aimé.

J’ai vu les deux mondes comme un seul,
et c’est lui que j’appelle et connais.

Premier et dernier, interne et externe.

Rien qu’un souffle !

Le souffle d’un être humain qui respire ! »

(Traduction Coleman Barks)


A partir de là, que vous dire ? 

Dans un rêve qui a ponctué ces réflexions, j’adoptais un petit chat rose que je nommais Skywalker -  c’était le compagnon de ma petite chatte nommée d’après la princesse Leïa de la Guerre des Étoiles. Bien sûr, il y avait une grande satisfaction à les voir réunis, mais surtout, il ressortait que ce petit chat était capable donc de « marcher dans le ciel »…

Avec ce rêve, une autre évidence s’est imposée à mon esprit. J’interrogeais ce qui sauve devant la noirceur des nuages qui s’accumulent sur notre horizon, et comme souvent en quête de vision, la simplicité de la réponse m’a laissé pantois. Ce qui sauve, m’a dit un autre rêve qui parlait anglais – souvent pour moi, depuis que j’ai vécu au Canada, le langage de l’inconscient – ce n’est rien d’autre que « Love and kindness » :

L’amour et la gentillesse.

Han Ryner, un philosophe anarchiste du début du XXème siècle auquel on doit un Cinquième évangile, disait que le Christ n’est pas un homme mais une parole. On peut penser qu’il s’agit d’une parole empreinte d’amour et de gentillesse, hors de tout dogme. Quoi d’autre ? On peut chercher plus loin… mais c’est la porte d’entrée, et ce qu’il ne faut surtout pas perdre en route. Que serait un monde où régnerait l’amour et la gentillesse ?


L’étude d’un texte chrétien qui me dérangeait beaucoup au prime abord m’a éclairé sur la compréhension archétypale que nous pouvons avoir du mythe chrétien. L’auteur, un prêtre qui a longtemps tâté du bouddhisme zen, expliquait que nous devons partir du postulat qu’il y a une seule nature humaine – et donc tous les humains ont la même nature humaine que Jésus. Ouf, ai-je noté en marge de cette lecture, celui-ci n’est pas un extra-terrestre ! Dès lors, il y a en tout humain « par l’incarnation du Fils de Dieu, cette nature humaine du Christ, homme et Dieu. Et cette nature, l’être humain doit la faire sienne. » C’est-à-dire, ai-je encore noté en marge, la rendre consciente. Mais j’avoue que toutes les allusions au « Fils de Dieu » qui nous laissent entendre que Yeshua – l’être humain que je différencie du mythique Jésus – serait né avec des pouvoirs de super-héros en arrivant tout droit de la planète Krypton, m’irritaient au plus haut point…

Jusqu’à ce qu’après une étude sémiotique du texte, je parvienne à le reformuler en termes psychologiques accessibles à tout le monde sans passer par un credo :

« Tout être humain est, dans sa nature, humain et divin en potentiel, et cette nature, il doit la rendre consciente. »

La sémiotique m’a éclairé en me montrant que l’énoncé « par l’incarnation du Fils de Dieu » est ce que l’on appelle une figure d’espace. On pourrait aussi bien dire « au travers de... » et dès lors, ce texte obscur s’est éclairé ainsi :

« Ce qui rend cette nature consciente en nous, c’est l’archétype du Fils/Fille incarné(e), c’est-à-dire vécu, rendu conscient. C’est notre relation consciente au Mystère créateur de l’existence et de la conscience en tant que Ses enfants. »

Pour moi, c’est conscience – la petite conscience relative – prenant conscience d’être fille de Conscience – la grande Conscience absolue, le seul Réel. On peut penser que c’est précisément ce qu’enseignait Yeshua, ou encore ce que dit le mythe chrétien si on l’écoute hors de tout credo – je dis « on peut penser » car au fond, chacun a le Yeshua / Jésus qu’il crée dans son esprit. C’est à chacun(e) de prendre la responsabilité des images mentales qu’il ou elle entretient et au travers desquelles ielles est en relation avec la réalité…


Finalement, il me faut vous raconter comment j’ai repris contact avec le monde après plus de deux semaines sans regarder les actualités – ce qui relève pour moi des grandes vacances car j’ai une relation plutôt obsessionnelle aux nouvelles. J’étais donc bien loin des soubresauts qui agitent notre belle planète, me régalant plutôt de paysages bucoliques où les oliviers succédaient aux vignes et aux forêts. Jusqu’à ce que j’ai "le malheur", le 10 octobre, de regarder mes courriels et de prêter attention à une alerte mentionnant la percée des lignes de défense israéliennes par les commandos du Hamas. Je ne vous cacherai pas que cela a été un choc. En quelques minutes, j’ai été jeté dans un profond trouble car je pouvais comprendre la rage et la douleur des deux côtés. Il se trouve que j’ai dû aller chercher de l’eau à quelques kilomètres du lieu où nous avions établis notre campement pour la nuit, et j’ai été frappé de constater que je marchais dans un état d’agitation extrême. C’était comme si, ayant abaissé mes défenses immunitaires en jeûnant de toute actualité, j’avais tout à coup importé le conflit proche-oriental dans toute sa violence. J’ai pleuré. Et puis j’ai réalisé que j’étais revenu à la question initiale avec laquelle j’étais parti en marche de vision. Alors, j’ai médité et j’ai tendu l’oreille.

J’ai retrouvé mon centre et ma paix intérieure avec deux idées qui se sont imposées encore une fois à mon esprit comme des évidences. Ce n’était pas tout à fait des idées d’ailleurs mais plutôt des ressentis profonds. Le premier, c’était que la nature relativement sauvage qui nous environnait n’avait rien à faire de ces conflits qui agitent le mental humain, et qu’il est toujours possible de nous y relier, nous y ressourcer. Nous oublions trop facilement, trop rapidement, que nous faisons partie de cette nature et que, quelle que soit la haute opinion que nous avons de nous-mêmes et de l’humanité, au fond nous revenons toujours à cette nature, ne serait-ce que par les fonctions naturelles de notre corps. Les rêves, du point de vue de Jung, sont aussi une expression de cette nature vivante en nous. Or cette nature, quand on contemple par exemple les étoiles dans le ciel loin de la pollution lumineuse des villes, est tellement plus vaste que notre petit mental. On peut facilement se perdre, s’abandonner, dans cette immensité vivante. Et quand la folie humaine nous submerge momentanément, il est toujours possible de revenir à cette nature en nous en respirant. Par notre respiration consciente, nous rejoignons un grand souffle qui traverse l’Univers...

Ce même souffle qu’évoque Rûmi !


Une fois que je suis revenu à cette quiétude qui baigne la nature – j’emploie ce mot « quiétude » en songeant à un merveilleux petit livre portant ce titre, écrit par Eckhart Tollé, un sutra pour notre temps qui a été republié comme étant l’art de la paix intérieure – une autre évidence s’est faite jour sous mon crâne. J’ai longtemps été obsédé par l’omniprésence du mal, au sens non pas moral de ce mot mais pragmatique de ce qui cause de la souffrance. Ou comme l’écrivait Hannah Arendt, l’insoutenable « banalité du mal ». Quoi de neuf en effet dans les actualités ? Rien n’a changé depuis que Carthage et Jérusalem ont été rasées par les troupes romaines. L’Empire n’a jamais pris fin – cet empire dont Simone Weil dit dans sa Lettre qu’il a injecté sa nature totalitaire à la religion chrétienne. J’ai, comme beaucoup d’entre nous, désespéré devant cette omniprésence du mal, qui pour moi est fondamentalement lié à la volonté de puissance – aux rapports de domination et de pouvoir que les êtres humains cherchent à exercer les uns sur les autres. Mais je me rendais compte en méditant dans la nuit non loin d’Assise que ce n’était pas la façon dont le mal occupe tout notre espace mental qui est vraiment important, mais le fait qu’il y a toujours eu des Justes – des gens qui ont fait ce qu’il faut en face de ce mal. Qu’ils aient sauvé des juifs au risque de leurs vies, ou refusé de combattre, au prix de la prison ou pire encore. Il y a toujours eu des Etty Hillesum refusant l’engrenage de la haine, des Francesco di Assisi déposant les armes, des Yeshua et des Gautama Bouddha pointant par leur exemple vers la véritable liberté. Et la beauté, c’est que c’était des êtres humains, et non des dieux descendus du ciel. En étant profondément humains, totalement humains, ils nous ont montré ce qu’est une humanité accomplie…

C’est avec cette vision que je suis revenu d’Assise.

Je me suis rendu compte qu’en fait, c’est aussi avec elle que j’étais parti mais qu’il m’avait fallu marcher patiemment pour la tirer au jour. Cela venait confirmer ma conviction qu’il faut toujours aller au bout des questions qui nous travaillent car au fond, elles sont enceintes de leurs réponses. Il faut simplement un travail patient de conscience pour donner naissance à ces réponses. En ce qui me concerne, il y avait une interrogation subsidiaire : tout cela étant clair, qu’allais-je faire avec ça ?


La réponse intérieure a fusé : certainement pas un machin collectif. 

Je vais faire ce que j’ai toujours fait et que je continuerai à faire : je vais simplement écrire, en espérant que ce que je communique par-là puisse en inspirer quelques autres. Ne serait-ce qu’un seul individu, qui osera aller à la rencontre de sa propre vision, ce sera bien suffisant. Alors, nous nous rencontrerons, comme dit Rûmi, dans ce champ qui est « au-delà du bien et du mal »...


Dans les jours qui ont précédé notre arrivée à Assise, Marie-Anne m’a fait remarquer que nous ne marchions pas que pour nous-mêmes; nous marchions aussi pour la communauté. Cela m’a inspiré une idée : j’ai demandé aux personnes qui suivaient notre périple sur Facebook de nous communiquer, si elles le voulaient, une prière personnelle que nous nous engagions à déposer en temps et lieu appropriés lors de notre séjour dans la ville du bon François. Nous avons été surpris par l’ampleur de la réponse : plus d’une vingtaine de prières nous sont parvenues. Lors de notre visite à l’église de San Damiano, nous nous sommes isolés dans la nature proche pour faire un petit rituel dédié « à toutes nos relations ». Nous avons nommé chacune des personnes et nous avons lu les prières à haute voix avant de chanter le prénom de la personne. Puis, à la fin, nous avons adjoint nos prières personnelles à l’ensemble et nous sommes allés les déposer dans la boîte prévue à cet effet à l’entrée de l’église. Cela a complété notre « pèlerinage » avec un sentiment de grande satisfaction. J’ai pris alors conscience d’une nouvelle dimension de ma marche de vision : on ne pleure pas pour un rêve seulement pour soi, mais aussi pour la communauté. Les peuples premiers le savaient fort bien. Nous sommes tous reliés.


J’ai été frappé enfin de constater au travers de mes lectures que les premiers disciples de Yeshua à Jérusalem s’appelaient eux-mêmes « les pauvres » – on les connaît désormais sous le nom des ébionites, de l’hébreu ebyonim qui signifie « pauvres », et certains les désignent comme étant les nazoréens fidèles à l’enseignement du Maître vivant. Ils ne croyaient pas que Yeshua Ha-Nozri était un Fils de Dieu descendu du ciel; pour eux, c’était un prophète venu accomplir la Torah et la reconduire à l’Esprit en la libérant de la lettre. Ils ont bien sûr été marginalisés par la grande Église et désignés comme hérétiques avant de disparaître vers le IVème siècle. Du moins en apparence, car on en retrouve la trace dans l’entourage du prophète Muhammad, aux sources du Coran. Mais le plus frappant donc, c’est que spontanément, le bienheureux François cherchant à revenir aux sources de l’enseignement de son Jésus s’est fait à son tour pauvre, c’est-à-dire a renoncé à toute volonté de puissance dans notre monde ravagé par le poison du pouvoir.

C’est peut-être bien par-là qu’il y a un chemin pour répondre au désespoir qui étreint notre monde. Une voie de liberté radicale.


Un dernier mot. Alors que j’avais commencé à écrire cet article, et que je me demandais bien franchement si mes questionnements spirituels pouvaient intéresser quelqu’un parmi mes lecteurs, j’ai reçu un rêve fort significatif. Dans celui-ci, je revenais chez moi, sur une petite colline, après être allé cherché "en bas" un grand jerrican d’eau. Je trouvais un ami affalé contre un mur, la bouche ouverte, semblant mort. Je lui ai donné de l’eau, et il est revenu à la vie. Ce qui était frappant, c’est que cet ami, qui ne ressemblait à personne que je connais dans la vie diurne, s’appelait Pierre. Et je me demandais un moment comment nous allions faire car Pierre, qui vivait aussi en haut de cette colline, aurait dû lui aussi aller chercher de l’eau pour pourvoir à ses besoins, mais il en était incapable. Je me rendais donc à l’idée qu’il n’y avait pas d’autre solution que de simplement partager l’eau…

Quand j’ai examiné ce rêve, j’ai vu que Pierre symbolise à l’évidence pour moi la religion chrétienne, en tant que l’apôtre et le premier pape de l’église de Rome. Elle est moribonde, ce que constatait déjà Jung en son temps. On peut le constater au nombre de lieux de la chrétienté que la vie a déserté, qui rappellent un passé qui ne ressuscitera pas. J’ai souri. Il est bien possible que mes élucubrations n’intéressent personne mais l’inconscient, au moins, est intéressé et me demande de partager l’eau que je suis allée chercher en descendant "en bas" dans mes profondeurs. Et c’est bien ce à quoi nous enjoignait Jung : il nous faut aller au bout de nos questions car nos questions ne sont pas nôtres, elles nous traversent. Il ne s’agit pas d’élaborer de nouvelles certitudes auxquelles nous accrocher mais simplement de nous mettre au service du processus créatif de l’inconscient en nous. Et ainsi allumer une petite lumière de conscience dans la nuit.


Merci de m’avoir lu jusque-là. J’espère n’avoir blessé personne dans ses convictions religieuses en exposant cet itinéraire intérieur tout personnel. Ce n’était vraiment pas dans mes intentions, qui étaient plutôt de partager matière à réflexion avec celles et ceux qui, comme moi, se demandent comment récupérer l’enfant divin en jetant l’eau du bain.



1 Je songe en particulier à Robert Vachon, un prêtre qui a exploré la dimension inter-culturelle de la spiritualité. Il faut lire son remarquable texte: une spiritualité pour le XXe siècle.