jeudi 3 août 2017

C'est arrivé

Toutes les formes d’exploration de l’inconscient m’intéressent. Parmi celles-ci, outre l’écoute des rêves, j’aime particulièrement l’écriture de fictions. Il faut comprendre que tous les moyens sont bons[1] : la  musique, la peinture ou la danse offrent par exemple des accès remarquables au mouvement intérieur des images, encore que les pratiques corporelles posent le problème de la fixation, c’est-à-dire de la mémorisation d’événements intérieurs particulièrement volatiles, fugitifs. Je me suis ouvert à différentes techniques et je n’en exclue aucune mais c’est l’écriture que je privilégie pour ma part. Le livre La fiction qui guérit de James Hillman, qui montre que l’approche psychologique a vu le jour dans l’écriture des romans, et mes recherches sur le pouvoir guérissant des histoires, m’ont convaincu qu’il y a là, au moins pour moi, une voie royale. À la différence de Jung qui se défendait d’une anima qui lui suggérait qu’il était poète, j’endosse dans mon écriture autant la dimension littéraire que celle de l’imagination active. J’y inclus aussi la pratique méditative proposée par Natalie Goldberg dans son maître livre Writing down the bones, qui m’a ouvert bien des portes. Je n’analyse pas mes textes car ils sont finalement écrits pour le plaisir, mais je cherche en les écrivant à me mettre au service d’une image ou d’une idée qui cherchent à prendre forme sous ma plume, comme un rêve qui réclame de se déployer en conscience.

Sacrifiant aujourd’hui à la légèreté estivale qui incite à reposer l’esprit, je vous propose donc la lecture d’une nouvelle de ma composition qui raconte un rêve et ce faisant, présente une des idées fondamentales qui sous-tend "la voie du rêve". Il doit bien être entendu que, bien sûr, ce qui est raconté ici n’est arrivé à personne…


C’est arrivé


C’est arrivé. Il ne sait pas quoi. Il ne sait pas comment. Il n’y a pas de mots pour décrire cela. Il tourne pensivement la cuillère dans son café, sur lequel tombe un rayon de soleil printanier. Il a plu tout à l’heure et l’odeur de terre mouillée flotte dans l’air, l’envahit tout entier. Une mouche se pose sur la table, semble hésiter sur la conduite à tenir. Il porte sa main à sa poche pour prendre un petit cigarillo avant de se souvenir qu’il ne fume plus. Un souffle de vent lui caresse le visage. Une fille en jupe courte passe sur la rue avec de gros écouteurs sur les oreilles, elle semble danser en marchant. Il la suit un court moment du regard avant de revenir au fil de ses pensées, qui ne sont plus vraiment ses pensées, c’est seulement un flot d’images qui le traverse. Qui ça, « le » ? Il sourit. Qui pourrait comprendre ? Il rêvait, et voilà qu’il ne rêve plus : il a les yeux ouverts sur la réalité de l’existence. Il l’a toujours su sans le savoir. Ah, ah, c’est cela donc, le fameux inconscient ! Ce que l’on ne sait pas qu’on sait, mais qu’on sait tout de même, qu’on ne saurait ne pas savoir. L’ignorance était un rêve, il rêvait qu’il dormait…

C’est un rêve, justement, qui l’a tiré du sommeil. Un rêve étrange, tellement vivace qu’il était plus réel que le réel. Est-ce ce que les tibétains appellent un rêve de clarté ? La réponse fuse en même temps que la question; elles se mélangent, s’embrassent et s’interpénètrent, jouissent ensemble avant de disparaître. Que c’est bien trouvé comme expression : rêve de clarté ! oui c’est cela, il a été inondé de clarté. Le rêve s’est évaporé, la clarté demeure. Dans ce rêve, il se défaisait de tout. Tout ce qu’il a été, tout ce qui a fait son univers. Quelle légèreté ! il prend une petite gorgée de café. L’amertume dans sa bouche l’aide à s’ancrer ici, maintenant, et se déploie. Il y a tout un monde dans une gorgée de café. Il se remémore le rêve, lentement, précautionneusement. Surtout ne rien laisser s’échapper. Ce rêve lui semble soudain infiniment précieux. C’est le rêve clé de son existence, il y voit sa vie même.

Il était allongé dans son lit les yeux ouverts, le regard fixé sur le plafond. C’était bien son lit tel qu’il s’y était glissé la veille, avec sur la table de chevet le livre de nouvelles d’Italo Calvino qu’il avait lu jusque tard dans la nuit, et son épouse qui dormait à côté de lui, ses cheveux blonds épars sur l’oreiller, son souffle régulier. Sa chambre était à l’identique de celle qu’il avait laissé en s’endormant avec son papier peint couleur lilas choisi par Claire contre son avis, ses habits pliés sur une chaise et ce détail qu’il avait vérifié au réveil d’une chaussette tombée à côté du panier de linge sale. La réalité du rêve lui semblait tellement ordinaire qu’il avait pensé qu’il s’était éveillé matinalement comme cela lui arrivait de plus en plus souvent. Il avait commencé à penser à sa journée, au cours qu’il donnerait dans l’après-midi et à ces jeunes étudiants qui étaient sans doute anxieux du jugement qu’il porterait sur le devoir qu’ils lui avaient remis la semaine précédente. Il a songé avec plaisir à son sujet du jour : la vision de l’Ange comme double lumineux de l’homme dans les écrits du philosophe perse Sohavardi. Et puis la conscience de la lumière, justement, l’avait saisi. La lumière ne venait pas du dehors.

Il faisait clair comme en plein jour dans la pièce, et pourtant, il s’en assura alors, les persiennes étaient bien fermées. À la recherche d’un repère rassurant, il avait tourné le regard vers le cadran sur la table de nuit. Celui-ci indiquait 4:44, ce qui l’avait amusé. C’était le cœur de la nuit, et il avait l’impression que celle-ci était prégnante derrière les persiennes. Il avait été soudain frappé par le silence environnant, et il avait eu la certitude poignante d’être au-delà de cette pièce entouré de toute part par l’obscurité et le silence, et avec ceux-ci, par l’absence. Il n’eut pas su dire l’absence de quoi, mais il entendait dans celle-ci comme un appel qui lui revenait. Il avait appelé quelque chose sans le savoir clairement, et ce quelque chose qu’il avait appelé lui répondait par cette absence qui le reconduisait à lui-même. La lumière, la seule présence réelle, était en dedans. La chambre était éclairée de l’intérieur, de partout à la fois, comme si le soleil avait lui en transparence derrière tous les murs, dans toutes les directions. Du plafond aussi, la lumière semblait irradier, et il était certain que s’il avait regardé par terre, il aurait encore eu l’impression que la lumière venait du sol.

Il avait eu une pensée incongrue pour la définition médiévale de Dieu comme étant une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part. C’était une évidence. Ce centre, c’était justement la lumière. Mais quelque chose s’arc-boutait en lui, résistait de toutes ses forces en disant que ce n’était pas possible : aucune lampe n’était allumée et cependant la lumière inondait la chambre en pleine nuit. C’était une lumière douce, un peu orangée et qu’il aurait pu qualifier de tendre, presque affectueuse. Il s’agissait, décida-t-il, d’un indice onirique : il était en train de rêver. Cette pensée, loin de le troubler, le soulagea d’une grande tension intérieure. Il y avait une explication qui se tenait. Mais il y avait quelque chose d’étonnant. D’habitude, quand il lui arrivait de prendre conscience de ce qu’il rêvait, il se réveillait. Il se souvenait clairement de ces épisodes de lucidité ratée, de la déception qui les accompagnait, et il ressentait une petite fébrilité : cette fois, le rêve était stable, presque tangible.

Il avait alors prêté attention à sa respiration, à ses sensations corporelles, au contact des draps sur son corps nu, à celui de l’oreiller sous sa tête et à la vague odeur de transpiration qui flottait dans l’air. Plus il concentrait son attention sur ces sensations, plus elles devenaient aigües, étonnamment précises. Il commença alors à scanner son corps en partant du sommet du crâne, comme il l’avait appris au cours de méditation Vipassana. Mais il avait bientôt constaté que plus il s’attardait sur une zone, plus cela semblait pétiller. Comme il s’interrogeait, l’idée lui vint que chacune de ces petites bulles qu’il ressentait était le cri de joie d’une cellule prenant conscience d’elle-même. Il descendit dans cette effervescence qui, à mesure qu’il l’observait, ne cessait de croître et d’envahir toutes ses sensations corporelles. Son organisme tout entier respirait, et avec chaque inspiration, il semblait se mettre à vibrer à l’unisson de la lumière tandis qu’à l’expiration, il exhalait une joie sans mélange d’être en vie.

Il s’absorba un long moment dans l’exploration de ces sensations, jusqu’à devenir la simple conscience d’un flux pétillant dont il ne savait plus où il commençait et où il se terminait, qui semblait se fondre dans la lumière ambiante, épouser l’espace vibrant. Et puis il était revenu à lui, au lit dans lequel il était couché et à la chambre, à sa conjointe qui dormait toujours. Il avait été tenté de la réveiller, de lui dire ce qui arrivait, et puis il s’était rappelé qu’il rêvait : à quoi bon réveiller quelqu’un en rêve ? Un sentiment poignant de solitude le saisit : il serait de toute façon tout seul avec lui-même dans son rêve. Tiens, c’est ce que disait Héraclite, nota-t-il, quand il expliquait que nous vivons chacun dans notre propre monde en dormant. Voilà une bonne raison de chercher à s’éveiller ! Il s’amusa un instant de voir que Claire avait changé de position et semblait sourire dans son rêve. Il l’observa un moment : où était-elle ? Que rêvait-elle ? Un rêve dans un rêve…

Un bruit l’a fait sursauté. Comme un craquement venant de la fenêtre. Il a levé les yeux. La lumière dans la pièce était devenue inquiétante, presque blafarde. Il a eu la sensation d’un mouvement sans pouvoir identifier tout d’abord clairement sa provenance. Il a ressenti une violente anxiété. C’était comme si la chambre se contractait. Les murs semblaient se rapprocher. Et puis il l’a vue. Quelque chose coulait par les interstices des persiennes. On aurait dit un liquide noir, dense et visqueux. Il a pensé à du pétrole mais non, c’était d’un autre ordre. Cela absorbait la lumière. Cela coulait sur le mur et commençait à se répandre sur le sol.  Il est resté interdit un long moment avant de réaliser que cela s’infiltrait par toutes les ouvertures dans la pièce. Une mare était en train de se former devant la porte d’entrée de la chambre, et donnait l’impression d’une plaie béante ouverte dans le sol. Une odeur affreuse de décomposition le saisit à la gorge et avec elle, il a été envahi par la nausée.

Affolé, il s’est tourné vers Claire pour la réveiller et il a laissé échapper alors un long hurlement d’horreur qui a roulé dans sa gorge sans vraiment sortir : sur l’oreiller, le sourire de son épouse avait mué en un rictus d’agonie et la chair de son visage avait jauni et verdi, laissant saillir les os par endroits. Son épaule semblait désarticulée. Comme en écho à son cri, il a eu le sentiment d’être environné par des présences glacées qui l’effleuraient. Son cœur s’est mis à battre à cent à l’heure et il a craint un moment de perdre l’esprit. Il entendait des chuchotements, mais il n’arrivait à entendre ce qu’ils lui disaient. Une certitude s’est imposée cependant : s’il ne trouvait pas le moyen de se sortir de ce guêpier, il allait mourir. Il s’est rappelé un instant qu’il rêvait mais cette idée a été balayée par une autre certitude : mourir en rêve, c’était comme mourir dans la réalité. Si son cœur lâchait, on le retrouverait mort. Il a lutté avec cette idée : il rêvait. Parviendrait-il à se réveiller avant d’être submergé par la nuit qui envahissait son rêve ?

L’angoisse était à son comble. Il avait envie de mourir. C’était la meilleure solution, la seule au fond. Il avait échoué. Il avait toujours tout échoué. Il s’abandonna un moment à ce sentiment de perte totale. Et puis il se souvint d’une autre fois où il avait été entre la vie et la mort sur un lit d’hôpital et des yeux brillants de larmes de sa petite sœur qui tenait sa main en murmurant : ne lâche pas, ne lâche pas… et quelque chose, encore une fois, se remit en route en lui, de l’ordre de l’envie de vivre. Mais comment faire ? Comment déjouer la nuit ? D’abord, ne pas lui résister. Dans l’ombre, la lumière c’est toi, se dit-il, se rappelant qu’il avait lu ça quelque part. Comme s’il avait dépassé le paroxysme de l’angoisse, trouvé l’œil du cyclone, un grand calme s’installa en lui. Il savait quoi faire. Il avait appris. Il s’assit dans le lit les jambes croisées et il ferma les yeux. C’était un démon qui était en train de le dévorer, et bien il allait s’offrir à lui…

Que veux-tu ? Demanda-t-il intérieurement. Que veux-tu ? Le silence se fit pesant, presque violent. Et puis il a su ce qu’il voulait. Ce n’était pas difficile de le savoir car le démon, finalement, c’était lui. L’illusion consistait en le croire extérieur, autre que lui, mais il avait le désir d’exister en commun avec le démon, et beaucoup plus. Comme lui, le démon souffrait, et la seule chose qui pouvait déjouer le démon, c’était la compassion, l’amour qui ne le jugeait pas dans sa nature de démon. Le démon voulait la liberté, une liberté absolue, inconcevable. Alors, il s’offrit, imaginant devenir un océan de liberté dans lequel il invita le démon à s’ébattre et à boire jusqu’à plus soif. C’était une ancienne technique tibétaine, le chöd, qu’il avait pratiqué des heures durant, mais seulement avec des démons mineurs comme son envie de fumer, son attirance pour les jeunes étudiantes aguicheuses, sa tendance à se saouler un peu trop régulièrement et ensuite à conduire trop vite, jouant avec la mort. Sa mort, celles des autres. Mais là, justement, c’était la mort qui jouait avec lui et son irrépressible désir de liberté. Alors il s’est offert sans réserve. S’il fallait mourir, il mourrait consciemment, en méditation !

Quelque chose a lâché. Une énorme pression s’est dégagée de ses épaules et il soupiré bruyamment. Il s’est senti léger. Il a ouvert les yeux. La lumière dans la chambre était douce, comme tamisée, presque intimiste. La noirceur avait disparue. À côté de lui, Claire semblait dormir. Il écouta longuement son souffle régulier. Il a eu l’impression d’être entouré alors de présences lumineuses. Il aurait parié qu’elles souriaient. Il avait essayé de mieux les voir mais il ne parvenait qu’à discerner de vagues silhouettes. L’une d’elle lui évoqua le souvenir de son grand-père qui se penchait sur lui, bienveillant. Alors il éprouva un élan de gratitude et se confondit intérieurement en remerciements. L’idée lui vint que ce n’était pas lui qui faisait une expérience, mais qu’on faisait une expérience avec lui. Cette pensée lui plut, il décida de s’abandonner à l’expérience sans se préoccuper du résultat.

Et puis un mantra lui vint à l’esprit et il commença à chanter dans son for intérieur : om gate gate paragate parasamgate bodhi svaha. Ce qui veut dire « allez, allez, allez au-delà, allez au-delà du par-delà, jusqu’à la terre de l’éveil ». Il a fermé à nouveau les yeux, s’est allongé et a chanté, chanté longuement, tout doucement pour ne pas réveiller Claire. Il ne savait pas pourquoi il éprouvait le besoin de chanter ainsi mais quand il a ouvert les yeux, toutes les présences s’étaient dissipées. La lumière était redevenue naturelle, comme si le soleil avait simplement lui dans la pièce. Il s’est tu et il a apprécié le silence environnant, qui se reflétait en lui. Il n’y avait plus rien que ce silence, un silence qui avait toujours été là sous le bruit mental.

Mû par une intuition qui lui a communiqué soudainement un sentiment d’urgence, il a à nouveau regardé le cadran. Il marquait encore 4:44. Il a sursauté. Le temps était-il arrêté ? C’est Maintenant, se dit-il en regardant fixement les chiffres. C’est toujours maintenant. L’heure juste. La bonne heure. Le moment de la percée. Les chiffres devant ses yeux commencèrent alors à se brouiller, à danser. Il se souvint que cela faisait partie des techniques éprouvées pour déclencher la lucidité onirique : fixer un texte, des chiffres, et les observer jusqu’à ce qu’ils commencent à changer. Alors, on tenait un indice onirique de première grandeur, une preuve incontournable du fait que l’on était en train de rêver. Et voilà que les chiffres lumineux semblaient tournoyer devant ses yeux dans une ronde presque hypnotique. Il s’en arracha, presque violement. Et c’est alors que le processus prit une autre tournure.

Il eut la sensation étrange, concomitante avec cet arrachement, de s’être levé d’un bond tout en restant couché, et l’instant d’après, il se tenait debout près de son lit en train d’observer son corps couché sur le dos avec les yeux clos. Vertige de la bilocation. À côté de lui, Claire grogna quelque chose d’indistinct et se retourna. Le mouvement l’aida à sortir de sa stupeur. Voilà autre chose, se dit-il : une Out of Body Experience, que c’est intéressant. Qu’allait-il faire ? L’idée lui traversa l’esprit qu’il pourrait essayer de passer au travers des murs pour aller par exemple chez la jolie voisine du dessous. Il se souvenait d’avoir compulsé des comptes-rendus d’expériences scientifiques visant à démontrer l’indépendance de la conscience de tout support matériel dans lesquelles un voyageur hors du corps était allé visiter un lieu qu’il ne connaissait pas pour en ramener des informations vérifiables par la suite. Il haussa les épaules, si tant est qu’il avait des épaules : il n’était pas un scientifique, il penchait plutôt vers la poésie et il était bien convaincu depuis longtemps de  l’indépendance de la conscience.

Il y avait mieux à faire mais quoi ? Le sourire du vieux Rimpoche avec lequel Claire et lui avaient étudié le Livre tibétain des Morts lui revint à l’esprit. Il leur avait parlé un jour du yoga du rêve enseigné dans sa tradition, et il avait alors expliqué que tous les phénomènes extraordinaires qui peuvent survenir sur le chemin de l’éveil ne doivent pas détourner de la méditation. Les tibétains connaissaient depuis longtemps le rêve lucide, et ils disaient que c’était une opportunité pour méditer, moyennant quoi l’ensemble du rêve finirait par se dissiper. Oui, mais méditer comment ? Il eut l’impression de se déplacer à la vitesse de l’éclair et se retrouva devant le grand miroir en pied près de la garde-robe. Il n’y avait personne dans le miroir. Cela ne lui causa aucune émotion. Ce qui aurait été étonnant, c’est qu’il y eut quelqu’un. Il avait alors su exactement quoi faire. Il avait une occasion unique d’explorer la question fondamentale : qui suis-je ? Si je ne suis pas mon corps, qui suis-je donc ?

Comme il l’avait fait d’innombrables fois en retraite de méditation sur le koân, il formula l’intention de s’incliner vers son reflet absent et il demanda en regardant droit où auraient dû se trouver ses yeux : dis-moi qui tu es. Il eut l’impression que le vide répondait, et qu’à mesure qu’il écoutait plus profondément la réponse qui se déployait en lui-même, un grand vent se levait et commençait à tout emporter. La réponse qui prenait forme en lui avait une apparence négative. Elle pointait tout ce qu’il n’était pas, et cela disparaissait au fur et à mesure, comme emporté par un vent de conscience. Il n’était pas ce corps, et le corps avait disparu. Il voyait le lit, et le corps n’était plus dans le lit. Il n’était pas l’époux de cette femme qui dormait dans le lit, l’homme qui vivait dans cette maison, et voilà que soudain, il n’y avait plus de femme, de lit, de chambre. Il n’était pas son histoire personnelle, le fils de ces parents et le frère de cette sœur qu’il avait eu, non plus que le jeune homme qui avait étudié dans un pays étranger et était revenu avec un diplôme en poche. Tout cela le quittait, comme si le vent emportait le sourire de sa mère, la bonhommie habituelle de son père avec le parfum de tabac à pipe qui l’environnait, la douceur de sa jeune sœur et la fierté tendre qu’il ressentait à chaque fois qu’il la voyait danser sur scène…

Tout cela partait, comme des lambeaux d’existence qui lui étaient arrachés et qui mettaient son être à nu. Le souvenir de son meilleur ami de l’époque du lycée, ses interrogation sur son identité sexuelle, les joints qu’ils avaient fumé ensemble, sa première voiture, l’accident qui avait failli lui coûter la vie, ses petits boulots de vendeurs de journaux, la première fille qui lui avait ouvert ses bras et l’avait convaincu qu’il n’aimait rien tant qu’un corps de femme désirante, son statut de professeur d’université, la souffrance de Claire quand ils avaient constaté qu’il était stérile et qu’ils n’auraient jamais d’enfant, et tant de choses qui avaient constitué son identité jusque ici. Il n’était pas limité par cette forme inscrite dans l’espace et le temps à laquelle il s’était identifié. Tout cela se dissolvait dans le vide mais le vide n’était pas vide, il était seulement complètement impersonnel. Il n’était plus concerné. Il avait la chance inouïe de mourir avant de mourir, de laisser tout partir de son vivant.

Il n’était même plus humain.

Il était au milieu des étoiles, dans l’éternité tourbillonnante de la lumière.

Il savait ce qu’il avait toujours su sans le savoir. Il n’était rien. Il s’absorba dans ce vide un temps indéfini. Et puis il sembla qu’une interrogation lui revenait, comme en miroir, et qu’elle soulevait une vaguelette dans le vide : dis-moi qui tu es.

Il lui fallait maintenant dire ce qu’il savait sans rien savoir pour honorer le pouvoir du Verbe, de la Parole juste et dès lors créatrice. Ce n’étaient pas des mots qui pouvaient rendre compte de ce qui se disait à mesure qu’ils se formaient dans son esprit :

Je suis Cela qui s’identifie sans trêve à une forme sans jamais être défini par cette forme.

Je suis Conscience immaculée qui prend conscience d’Elle-même.

Je suis le Sans-Forme qui joue à Se perdre dans toutes les formes…

Je suis l’Indemne, à jamais inconcevable, inaltérable, hors d’atteinte, impérissable.

Je suis le Soleil radiant qui se perd dans la profondeur de la Nuit, et je suis la Nuit qui le reçoit dans ses entrailles obscures. Je suis leur jeu amoureux sans cesse renouvelé et je suis leur jouissance sans fin. Je suis l’enfant qui nait à chaque fois de leur union. Je suis l’Univers qui se découvre lui-même…

Je ne suis rien. Je suis un grain de sable parmi des milliards de grains de sable. Je suis Cela qui naît, meurt et renait en chaque existence. Je suis moi.

Ces derniers mots l’avaient ramené à lui, à la dernière forme qu’il se connaissait. Il était dans le lit, assis. « Je suis moi ». Voilà donc la formule magique qui me lie à ce monde, se dit-il. Et puis il avait été fort surpris en tournant la tête : dans le lit à côté de lui, il y avait maintenant une jeune femme aux cheveux rouge qui le regardait intensément. Ses yeux verts accrochèrent les siens, et elle lui sourit, d’un sourire un peu fauve, carnassier. Il songea qu’il devait s’agir de ce que les tibétains appellent une daïkini, une sorte de démon ou de divinité féminine. Il devinait qu’elle était nue sous le drap, et au moment même où il en prit conscience, un afflux de sensations corporelles le ramena dans son corps soudain vibrant, désirant. Il se pencha lentement sur elle, et au moment où leurs lèvres allaient se toucher, il s’était réveillé.

Je suis moi. Ces mots résonnent encore en lui. Quelle rigolade ! Autant dire, je suis un rêve. Mais voilà, maintenant, je sais que je rêve, se dit-il. La mouche est toujours là, maintenant sur le bord de la soucoupe en train d’absorber un peu de sucre avec sa trompe. Il l’observe. Il n’est pas séparé de la mouche. Ce n’est qu’une autre forme. Comme elle, il est mû par le désir sans savoir d’où vient ce désir. Il songe aux lèvres de la daïkini et un petit rire le secoue : il sait pourquoi il renaîtra encore et encore. Des pensées le traversent, ce ne sont plus « ses » pensées, il n’y a plus personne pour les revendiquer comme siennes. Il y a simplement la conscience de pensées qui vont leur chemin, comme un ruisseau coule nécessairement. Il y a des actions, des pensées, mais pas d’acteur, pas de penseur. Il n’y a plus de rêve d’avenir ni de passé. Il y a des mémoires mais ce sont comme des empreintes dans le sable avant que la mer ne les recouvre. Le passé a été, le futur n’est pas encore. Mais surtout, il n’y est pour rien.

Il se souvient d’un mondo zen qui l’avait frappé quand il l’avait entendu et qu’il se répétait souvent alors qu’il ne pouvait le comprendre. Il avait là l’intuition de ce qu’il avait toujours su sans le savoir, et que maintenant il voit, ce qui est bien mieux que savoir. Le moine demande au maître de lui indiquer ce qu’est la voie. Le maître répond : la voie, c’est la perception aigüe de l’évidence des choses. Il boit une gorgée encore de café, appréciant longuement l’amertume qui se déploie dans sa bouche tout en observant le reflet du soleil sur la cuillère. Dans sa bouche, encore le désir de la fumée âcre d’un cigarillo. Tiens, c’est un autre rêve qui se soulève comme une vague dans l’océan mais ne prendra pas forme maintenant. La réalité est enfant du rêve. Voilà donc l’évidence des choses. Éclatante. Incontournable. Quelle perfection !

Il pense à la quête qu’il appelait sa vie, à toutes ces heures perdues à méditer au lieu de vivre, à tous ces livres dans lesquels il s’est perdu en croyant y trouver la vérité alors qu’il était la vérité vivante. Il réalise qu’il n’y a pas de but à la quête, qu’il n’y a jamais eu de but mais seulement la voie qui consiste en être entièrement présent à tout ce qui est sans interférer, sans implication personnelle. Le but est la voie. La voie est le but. Toute autre posture ne fait qu’entretenir la dualité, l’ignorance, l’illusion de la séparation. Il fallait aller au bout du voyage pour réaliser qu’il n’y a pas de voyage, juste un rêve de voyage. C’est un chemin qui part du présent, passe par le présent et arrive au présent, qui est aussi le cadeau inestimable. Il le savait pourtant, c’est tellement évident : sous nos yeux, toujours sous nos yeux. Plus proche de nous que notre propre carotide ! Il a tellement cherché. Maintenant, la recherche est finie car il n’y a plus de chercheur. Wittgenstein avait raison : la solution de l’énigme, c’est qu’il n’y a pas d’énigme. C’est l’histoire d’un poisson qui avait soif et cherchait l’océan dans lequel il vivait…

La mouche s’envole. Il se lève et s’en va donner son cours.

[1] Vous trouverez ici une remarquable synthèse sur l’imagination active : http://cavacs-france.tumblr.com/post/160474206651/de-la-fonction-transcendante-%C3%A0-limagination

vendredi 21 juillet 2017

Psychanalyser Jung

J’ai lu récemment un livre remarquable, de ceux qui font date dans un cheminement intellectuel. Il s’agit de Psychanalyser Jung, de Pierre Trigano, paru fin 2016. Curieusement, il n’a pas reçu grande audience semble-t-il dans les milieux qui se targuent d’être jungiens. Vous devriez voir mon sourire quand je dis ce « curieusement », car il est, je l’avoue, tout à fait ironique. Le principal tort fait à Jung, mis à part de l’ignorer purement et simplement, consiste en lui dresser une statue et se cacher derrière celle-ci pour recréer une sorte de dogme. Lui-même était conscient du danger que ferait courir à son œuvre l’inévitable entreprise hagiographique de ses  disciples. Il écrivait deux ans avant sa mort à la baronne Von Der Heyt :

« De folles discussions nous font voir ce qu’il adviendra de moi lorsque je serai devenu posthume. Tout ce qui aura été feu et vent dans ma vie sera mis dans l’alcool et changé en préparation morte. Ainsi les dieux sont-ils enterrés dans l’or et le marbre, et les simples mortels comme moi, dans le papier. »

C’est ainsi qu’à chaque fois qu’apparaît une conscience libre, le conscient collectif l’annexe et l’émascule en la déshumanisant. Les saints, n’est-ce pas, sont beaucoup plus inoffensifs que les vrais humains car nous pourrions nous reconnaître dans ces derniers, et en tirer quelque conclusion valable pour nous-mêmes. Cependant, notre tâche plus de 50 ans après la disparition de Jung, si être jungien signifie autre chose que de porter un colifichet intellectuel pour se réfugier dans une nouvelle identité collective, consiste en retrouver et libérer le feu et le vent qui ont traversé sa vie et son œuvre. Mr Trigano s’y était déjà employé de façon brillante dans un premier livre cosigné avec sa conjointe Agnès Vincent : Le sel des rêves, dans lequel ils nous invitaient à revenir à la source vive de la psychologie jungienne. Leur ambition annoncée était alors rien moins alors qu’une « refondation spirituelle de la psychothérapie par une lecture nouvelle de Jung », ce qui a attiré mon attention. Mais avec Psychanalyser Jung, dont il ne nous a livré pour l’instant que le tome 1, c’est la genèse de l’œuvre du grand homme que Pierre Trigano interroge dans ses profondeurs. Et elle y gagne beaucoup car étant mise en perspective, elle y acquiert du relief, et si celui-ci souligne des zones d’ombre, il fait aussi ressortir les sommets lumineux.

Dans son avant-propos, l’auteur nous invite à oser en le lisant une « confrontation psychanalytique du chemin personnel de Jung pour conscientiser son ombre, processus que le maître lui-même n’a pu réaliser pleinement ». Ce faisant, il souligne qu’il était jusque maintenant pour ainsi dire impossible de remettre en question le « vieux sage » de Kusnacht sans pactiser avec les tenants de l’intégrisme rationaliste qui l’accusait d’obscurantisme. Il fallait faire corps avec celui qui a eu l’audace de réintroduire l’âme dans notre civilisation et de ré-ouvrir « la voie qui ré-enchante la vie ». Mais, souligne-t-il, « la fascination que Jung exerce sur ses disciples les alourdit de sa propre ombre et les empêche d’intégrer vraiment cette voie de ré-enchantement qu’il a su pourtant ouvrir pour eux ». Je le dirai plus durement : en entretenant une image sacralisée du maître, les disciples évitent de prendre le risque de l’individuation radicale à laquelle, pourtant, Jung n’a eu de cesse de nous exhorter. Ils oublient que, maintenant que nous ne pouvons plus nous confronter à la réalité vivante de Jung et à son bon rire, nous devons nous expliquer aussi avec l’image que nous nous en faisons, qui est tissée de projections.

C’est une démarche salutaire, que Jung aurait certainement saluée et encouragée. La bonne nouvelle, c’est que le fait même que l’un d’entre nous entreprenne ce déboulonnage signale que nous sommes donc collectivement mûrs pour élaborer une nouvelle vision de Jung et de sa psychologie. Le travail de Mr Trigano est empreint de respect et même d’amour pour Jung. On peut y lire une profonde compassion pour la souffrance qui a motivé la recherche et est à l’origine de l’œuvre. Son approche n’a rien à voir avec l’entreprise de démolition de Richard Noll dans Le Christ aryen, où ce dernier s’est attaché à agiter tous les vieux démons qui ont pu traverser la vie de Jung sans qu’aucun ne l’emporte véritablement, sauf dans la haine que Richard Noll lui voue. Ici, il s’agit, en reprenant l’ensemble des matériaux dont nous disposons, c’est-à-dire en particulier Ma vie et la correspondance, de retracer le parcours du jeune Jung et le développement de sa pensée en lien avec le cours de son existence.

Ce sera peut-être une surprise pour certains : Jung n’est pas issu d’une naissance virginale. Il n’a pas eu la révélation dans son berceau de la psychologie des profondeurs, et elle n’est pas sortie toute armée de pied en cap de sa tête. On savait qu’il y a eu plusieurs Jung : le Jung alchimiste du Mysterium Conjonctionis (1960) n’a que peu à voir avec le Jung de 1925, qui lui-même a rompu  avec le Jung qui cherchait un père en Freud. Sa pensée n’a pas cessé d’évoluer jusqu’à sa mort. C’est un de ses immenses mérites et un exemple que nous serions bien inspirés de suivre au lieu de nous accrocher à des certitudes. On savait aussi qu’il a tenté de répondre à la crise de foi de son père Paul Jung, pasteur en proie à de grands affres car il ne croyait plus à ce qu’il prêchait en chaire, et qu’il a été aidé en cela par la proximité spirituelle de sa mère avec la nature. Mais ce que Mr Trigano met en évidence, c’est que Jung a été, pendant la première partie de sa vie, aux prises avec une sévère dissociation psychique dont il s’est auto-guéri. Ou pour être plus précis, car c’est toute la vertu de Psychanalyser Jung que de mettre ce point en lumière : le Soi a guéri Jung, et c’est de là que ressort son génie.

La dissociation qu’a vécue Jung n’est pas tout à fait une nouveauté, mais seuls les spécialistes bien informés avaient jusque ici l’occasion de se pencher sur ce sujet. En effet, le psychiatre Winnicott a dès 1964 réagi à la parution des mémoires de Jung en publiant une recension[1] dans laquelle il diagnostiquait chez le jeune Jung de 3 ans un effondrement psychotique dû à la dépression de sa mère qui a provoqué une séparation du couple parental. Winnicott, un spécialiste des psychoses infantiles, a trouvé dans Ma vie une image de la schizophrénie infantile. Il n’a pas alors posé ce diagnostic pour diminuer la valeur du travail de Jung, au contraire puisqu’il se dit impressionné par la force de la personnalité de ce dernier qui lui a permis de surmonter la dissociation, et qu’il souligne comment la psychose, si elle est le plus souvent désastreuse, peut être aussi à l’origine de réalisations exceptionnelles. La thèse de Winnicott a été alors mal reçue dans les milieux jungiens car elle venait jeter de l’huile sur le feu de l’animosité régnant entre freudiens et jungiens. Winnicott lui-même reconnait une certaine agressivité dans sa façon de tenter à partir de là de réévaluer de façon réductrice la notion jungienne d’inconscient. Ce qui est fort intéressant cependant, c’est que Winnicott lui-même, à l’occasion de ce travail sur la biographie de Jung, a reçu un grand rêve[2] qu’il dit avoir fait « pour Jung et pour certains de mes patients aussi bien que pour moi-même ».

On ne connaît pas le détail de ce rêve mais Winnicott dit qu’il l’a aidé à « réduire une dissociation » dont lui-même souffrait depuis toujours et que l’analyse ne lui avait pas permis de guérir. Sans en livrer le contenu, il en donne une interprétation détaillée dans une lettre à son ami Fordham au moment où il écrit cet article sur Jung. Ses termes sont saisissants : « Cela m’irait bien que quelqu’un accepte de me fendre le crâne (d’avant en arrière) afin d’en extraire quelque chose (tumeur, abcès, sinus, suppuration) qui s’y trouve et s’y fait sentir juste au centre, derrière la racine du nez ». Winnicott admet sans ambages qu’il y a quelque chose de malade dans sa tête et que cela prendrait une intervention qui tient du chamanisme chirurgical pour l’en délivrer. Il semble que ce soit Jung, c’est-à-dire le Jung auquel Winnicott se confrontait au travers de l’écriture de son compte-rendu, qui lui ait ouvert le crâne et l’ait aidé à faire sortir ce qui était malade. On pourrait dire en souriant que l’arroseur a ainsi été arrosé et qu’on ne peut pas s’attendre à moins quand on se frotte à Jung, qui tenait des anciens chamans. La caractéristique de ces derniers était justement qu’ils étaient ce qu’on appelle des « guérisseurs blessés », c’est-à-dire qu’au cours de leur apprentissage, ils traversaient la maladie et s’en guérissaient, c’est-à-dire en fait qu’ils en étaient guéris par les esprits. Y-a-t-il vraiment une autre façon d’apprendre ce dont il est question ici ?

Pierre Trigano apporte de l’eau à ce moulin, et quelle eau ! Il va beaucoup plus loin en profondeur que Winnicott, et cela sans doute grâce à sa sympathie pour Jung. Il remonte aux origines dramatiques de la dissociation. Il nous entraîne dans une enquête passionnante en revisitant les rêves et les expériences intérieures de Jung jusque, dans ce tome, en 1920. Il démontre que Jung a été victime d’un abus sexuel dans ses jeunes années, très probablement de la part d’un de ses oncles pasteurs. Jung lui-même a évoqué cet inceste dans une lettre qu’il a envoyée à Freud en 1907, dans laquelle il dit : « petit garçon, j’ai succombé à l’attentat homosexuel d’un homme que j’avais auparavant vénéré ». Sa biographe Deirdre Bair a recueilli des témoignages de proches permettant de confirmer l’abus et d’établir la responsabilité de la famille proche. L’établissement de ce fait éclaire d’une lumière crue le grand rêve que Jung a fait vers 3 ou 4 ans et dans lequel il descendait dans les profondeurs pour découvrir un énorme phallus érigé sur un trône d’or. Cette vision cristallisait une violente angoisse allant avec l’idée que ce dernier pourrait à tout moment descendre de son trône et ramper vers lui, angoisse redoublée par la voix de sa mère qu’il entend lui crier : « Oui, regarde-le bien, c’est l’ogre, le mangeur d’hommes ! » avant de se réveiller dans une violente terreur.

Dans son autobiographie, quand Jung raconte ce rêve, il tourne autour du pot. Il avoue s’être demandé a posteriori comment un si petit garçon pouvait avoir une représentation aussi claire et impressionnante d’un phallus en érection. Il semble avoir écarté d’emblée toute interprétation sexuelle pour y voir seulement le début de sa vie spirituelle. Ainsi, ce phallus serait-il selon lui une image archétypale remontant du fond de l’inconscient collectif et il élabore autour de cette notion du phallus rituel, dans lequel il voit « un dieu souterrain qu’il vaut mieux ne pas mentionner. » Il associe cependant cette vision à sa défiance précoce envers le « Seigneur Jésus », dont il dit qu’il n’a jamais été pour lui « tout à fait réel, jamais tout à fait acceptable, jamais tout à fait digne d’amour » car il avait conscience de sa contrepartie souterraine. Sans rien enlever à la dimension archétypale qui transparait au travers de toutes les images et les expériences, on peut voir là le danger de s’en tenir seulement à de telles altitudes devant un rêve. En effet, la façon même dont il n’est pas même fait mention d’une possible interprétation sexuelle pour mieux la réfuter ensuite fait penser à une occultation. Et les associations autour du côté sombre du Seigneur Jésus, quand on les rapproche du traumatisme de la trahison de la confiance mise dans l’oncle pasteur, c’est-à-dire représentant du Christ et néanmoins abuseur, permettent de comprendre quel est ce « dieu souterrain qu’il vaut mieux ne pas mentionner. »

C.G. Jung, Livre Rouge
Nous avons un autre indice important de dissociation psychique dans le jeu que Jung invente vers l’âge de 10 ans en sculptant un petit bonhomme en redingote noire qu’il cache et auquel il confie ses secrets. L’analogie entre le petit bonhomme noir et les pasteurs, qu’il décrit comme « des gens en redingotes noires et aux souliers luisants », est évidente. Au travers de ce jeu symbolique, l’enfant procède à une réduction fantasmatique de son traumatisme qui lui permet de contrôler les angoisses qui le tourmentent. Il commence ainsi à assimiler sur le plan imaginaire la toute-puissance de l’archétype masculin dont il a été victime. Il ne sait pas ce qu’il fait ainsi mais l’inconscient commence à le guider vers une résolution du traumatisme de la même façon qu’on peut observer en laissant des enfants ou des adultes meurtris jouer avec des figurines dans le jeu de sable. Ces différents éléments donnent aussi un sens renouvelé à la vision qui a assailli le jeune Jung quand il a vu Dieu lâcher un énorme étron sur la cathédrale de Bâle. Avant de laisser ce fantasme prendre forme dans son esprit, le collégien qu’il était a vécu un grand conflit psychique qu’il n’a résolu qu’en laissant couler les images en lui. Jung développe à partir de là sa conception de la nature terrifiante de la divinité qui veut le mal autant que le bien, et détruit les églises édifiées à sa gloire. Mais Pierre Trigano montre que plus fondamentalement, Jung commence à partir de là à s’identifier inconsciemment avec un archétype masculin en inflation.

La thèse principale de Psychanalyser Jung est que ce dernier a été en grand danger de succomber à cette inflation du masculin jusqu’à ce qu’émerge la figure du Soi, le guérisseur intérieur qui a rétabli l’ordre dans la psyché de Jung. En élaborant cette thèse, Mr Trigano montre qu’au-delà de l’aspect personnel du vécu de Jung, nous sommes concernés de façon collective par cette inflation de l’archétype masculin, et que son expérience est donc exemplaire, vaut pour nous tous. Dans la vie de Jung, cette inflation du masculin ressort en particulier dans ses relations avec les nombreuses femmes qui l’entouraient. Dans son livre Femmes autour de Jung, Nadia Neri montre que Jung doit beaucoup au Jung Frauen du Club de Psychologie de Zürich. Il aurait tiré nombre de ses concepts les plus remarquables, dont celui d’anima, de ses conversations avec celles-ci sans leur rendre justice publiquement. Mais c’est dans l’intimité de ses démêlés amoureux avec son épouse Emma Jung et sa maitresse Toni Wolff que l’inflation du masculin en Jung est la plus manifeste. D’une part, il apparait que cette inflation l’a conduit à imposer de façon brutale l’existence de Toni dans la maison d’Emma. D’autre part, il ressort que la relation qu’il entretient avec la jeune femme qu’était Toni lorsqu’il l’a rencontrée a un caractère symboliquement incestueux dans laquelle l’abusé qu’il était a pris la posture de l’abuseur.

En en faisant sa « femme-anima », une sorte de déesse qui avait le pouvoir de le faire accéder à l’inconscient, Jung a privé Toni d’une vie de femme différenciée. Elle a certainement trouvé de son côté une compensation narcissique à être « l’enfant préférée du père » au sein du microcosme gravitant autour de lui mais on ne peut éviter de considérer que, dans une certaine toute-puissance, il l’a empêché de connaître d’autres hommes, de se marier et d’avoir des enfants, pour n’exister finalement que pour Jung. Cela est tellement vrai que si cela n’avait tenu qu’à Jung, il semble que toute trace de la vie de Toni Wolff aurait été effectivement effacée : il a détruit toute sa correspondance avec elle et l’a fait effacer de ses mémoires. Sa disparition a cependant été empêchée par les témoignages de nombreuses autres personnes, patients et amis, qui ont côtoyé Mme Wolff. Cette affirmation sur la nature possessive de Jung, dont Mr Trigano se fait le relai, doit être atténuée par le fait que l’on sait désormais qu’Aniéla Jaffé, sa dernière secrétaire, a effacé toute mention d’Emma Jung et de Toni Wolff de Ma vie, à la demande de la famille. Mais la nature inflationniste de la relation ressort en particulier d’une lettre de Jung à Carol Jeffrey dans laquelle il écrit que certaines femmes ne sont pas faites pour avoir des enfants mais pour apporter à l’homme l’inspiration et la renaissance spirituelle. Elles sont ainsi psychologiquement asservies à l’homme, comme une fonction  interne de sa psyché qui font d’elles son objet. C’est ce que Toni Wolff a été pour Jung.

On ne peut balayer ces faits sous le tapis au motif que cela aurait été d’époque toute vouée au patriarcat dominant. Il ne s’agit pas non plus de juger Jung mais il faut examiner quelles ont été les conséquences de cette inflation du masculin dans l’œuvre de Jung. On peut en souligner deux, qui se perpétuent chez nombre de jungiens. La première est une certaine confusion entourant les notions d’anima et d’animus. D’une part, l’anima de l’homme est volontiers glorifiée dans son rôle d’inspiratrice au détriment d’aspects plus prosaïques ou terrestres qui pourtant font tout autant partie de la féminité. Or nous l’avons vu, réduire le féminin à une fonction d’inspiration est une façon de dénier son indépendance de l’homme et sa véritable puissance. D’autre part, le masculin en inflation apparaît être volontiers en conflit avec l’animus de la femme, qu’il diabolise et auquel il reproche de lui disputer la suprématie. Il faut bien dire que les écrits de Jung sur l’animus frisent bien souvent la misogynie, ce dont curieusement les disciples se sont rarement distancés. Marie-Laure Colonna raconte ainsi dans un article[3] comment il sied volontiers dans les milieux intellectuels jungiens, surtout masculins bien sûr, de prêter aux hommes une Muse, mais beaucoup moins de reconnaître aux femmes un Génie. Agnès Vincent a exploré dans L’âme des femmes, un ouvrage collectif de femmes que je présenterai en détail dans un autre article, les voies d’une réhabilitation et d’une réappropriation de l’animus par les femmes.

La seconde conséquence non moins redoutable de l’inflation du masculin chez Jung relève de l’occultation du Soi par le masculin tout-puissant. Pierre Trigano s’appuie sur l’idée, à laquelle je souscris entièrement, qui veut que le Soi, en tant que centre harmonisateur de l’ensemble de la psyché, est la (re)découverte capitale de Jung. Il montre « comment le Soi, avant même que Jung ait pu forger son concept, travaille patiemment (et malgré son moi, pourrions-nous dire) à le guérir d’une grave dissociation. » Au fond, au-delà de l’histoire personnelle de Jung, c’est du Soi et de son œuvre dans la vie de Jung dont il est question dans Psychanalyser Jung. Les trois premiers chapitres du livre nous proposent une synthèse remarquable des idées entourant ce concept limite qu’est le Soi et met en lumière la contradiction de Jung qui serait porté, au moins initialement et comme toute notre civilisation, à assoir le moi sur le trône du Soi. Il nous fournit ainsi un exemple typique de cette inflation à méditer en pointant comment il est de bon ton chez ceux qui croient avoir compris de quoi il s’agit de parler de « mon anima », comme si le moi pouvait s’approprier la féminité intérieure, en faire encore une fois sa chose. Il dénonce ce trait dominant de la culture du développement personnel réduisant l’anima et l’animus à des attributs du moi (« mon » féminin ou mon « masculin ») alors que « le masculin est l’Autre dans l’inconscient de la femme et le féminin, l’Autre dans l’inconscient de l’homme. »

De la même façon , Mr Trigano souligne qu’il est « en fait impropre de parler de "mon Soi" ou de "ton" Soi, car en réalité le Soi est le centre transpersonnel unique qui nous traverse. » Il met à partir de là remarquablement en lumière la relation entre l’inconscient collectif, composé de l’ensemble des archétypes, et le Soi en tant que « centre ordonnateur et régulateur de l’inconscient collectif et de l’inconscient personnel. » Mais il n’est pas rare qu’un archétype tente de prendre le pouvoir au sein de la psyché, et c’est alors que, cet archétype tentant de s’installer à la place centrale du Soi, il entre en inflation comme la grenouille de Mr de Lafontaine qui cherchait à se faire aussi grosse que le bœuf. Le masculin, en tant que puissance d’affirmation tout particulièrement vouée à la recherche de la puissance, tombe facilement dans ce travers. Nous rencontrons tous un reflet de cette situation de désordre intérieur dans la façon dont nos sous-personnalités cherchent tour à tour à s’emparer du micro pour revendiquer d’être la personnalité totale, à être « moi ». Le piège est précisément de nous identifier à l’une ou l’autre de ces figures et de perdre de vue la totalité de ce que nous sommes. C’est ainsi que nous sommes possédés, au sens propre comme figuré, par un archétype qui, subjuguant le moi et le conduisant à se prendre pour le centre de la psyché, usurpe le trône qui revient au Soi. Or ce dernier, nous dit Pierre Trigano en nous en proposant une définition lumineuse, n’est jamais exclusif car il est « le véritable sujet supraconscient de la psyché, réunissant harmonieusement toutes ses figures. »

« Le Soi, « Dieu en nous », est (…) ce centre transcendant de la psyché qui amène au moi ce qu’il est, à savoir le point de vue de la totalité réunifiée  et harmonisée de tous les contraires qui affectent l’expérience humaine. Il est l’instance guide de la réconciliation. Il crée continuellement les symboles qui permettent au moi, pour autant qu’il les reçoive, de s’orienter dans le sens de la résolution de ses dissociations archétypales (…) Nous comprenons que, si le Soi est l’esprit directeur, il ne peut pas être lui-même inconscient, même si le moi n’est pas conscient de lui au départ. Il est la source de conscience transcendante qui procède paradoxalement du cœur même de l’inconscient, du centre vivant de la psyché, source de conscience guérissante à laquelle le moi peut s’ouvrir dans l’analyse, notamment en se penchant sur les symboles des rêves. »

Illustration originale de éphême
Je ne cacherai pas que la lecture de Psychanalyser Jung peut être dérangeante et ne saurait en tous cas laisser indifférent qui s’intéresse de près à Jung. C’est en cela qu’elle est salutaire car elle nous force à retirer nos projections, ce qui n’est jamais agréable, et à faire face à nos propres dissociations dans le miroir qu’elle nous tend. Il faut faire attention en effet dans nos tentatives de psychanalyser Jung, ou qui que ce soit, à distance car finalement, le risque est grand d’une projection dans le diagnostic même que l’on porte sur un être. C’est l’aventure qui est arrivée à Winnicott, qui au détour de son commentaire sur la psychose infantile de Jung s’est trouvé face à sa propre dissociation, et en a eu le crâne métaphoriquement fendu. Jung a souligné comment toute théorie psychologique, a fortiori sur autrui, est en fait « une confession subjective ». Lui-même était bien conscient de sa dualité intérieure, ce qui est un indicateur de bonne santé mentale, et a maintenu clairement que le jeu entre ses personnalités no1 et no2 n’avait rien à voir avec une dissociation au sens médical du terme. Or il se trouve qu’il en savait quelque chose car il a travaillé pendant une dizaine d’années avec des schizophrènes en institution psychiatrique. À plusieurs reprises, il s’est interrogé sur le risque d’être emporté par ses visions et de devenir fou. En cela, il était peut-être plus sain que la plupart d’entre nous.

Mais l’histoire de Jung est aussi la merveilleuse histoire d’une guérison par le Soi, qui peut donner une direction à quiconque se confronte consciemment à ses propres schismes intérieurs. Son génie a été de montrer que notre croissance psychique réclame que nous restions conscients de notre dualité intérieure , Ce n’est qu’en endurant la tension entre les opposés que nous pourrons trouver la voie du milieu et qu’un troisième terme salvateur indépendant de notre volonté pourra surgir. Une des grandes leçons que porte le livre de Pierre Trigano tient dans le fait que ce que la psychologie clinique nomme froidement dissociation est aussi synonyme de proximité avec l’inconscient collectif. Tout à coup, la dichotomie entre la personnalité no 1 du jeune Jung et sa personnalité no 2 qui lui semble sans âge prend tout son sens de proximité de l’âme, avec le danger que cela sous-entend pour l’incarnation sur terre. On retrouve là non seulement quelque chose du destin des chamans initiés par leur confrontation avec la blessure, mais aussi de l’exigence de James Hillman d’arrêter de pathologiser l’âme. Car si le jeune Jung avait été enfermé dans un diagnostic pathologique par un de nos psychologues contemporains, nous n’aurions pas eu de psychologie des profondeurs. On peut se demander si, au travers de nos pathologies mentales, le Soi ne tenterait pas de nous guérir, c’est-à-dire d’amener de nouvelles perspectives créatrices dans un monde profondément dissocié.

Pierre Trigano décèle ainsi tout au long de son livre les contre-tendances guérissantes du Soi à l’œuvre dans les rêves et les expériences de Jung. Par exemple, il souligne comment une tâche vitale de préservation de la conscience lui est assignée dans ce rêve célèbre où il avance avec peine dans une tempête en préservant une petite flamme qui risque de s’éteindre à tout instant tandis qu’il est poursuivi par une immense ombre noire. Le grand mérite de Jung est qu’il n’a jamais laissé s’éteindre la flamme et qu’il a osé la confrontation avec l’inconscient. Le Soi a œuvré de multiples façons pour permettre la guérison. La rencontre avec Freud, qui a été un autre père abusif, a été une occasion manquée. Finalement, c’est au travers de la rencontre intérieure avec Philémon et dans le déploiement de la vision qui lui est échue au travers de l’écriture des Sept Sermons aux morts que le Soi réaffirmera sa prééminence dans la vie de Jung et détrônera le masculin inflationniste. Mr Trigano nous offre une magnifique analyse des Sermons dans cette perspective, et montre que ce texte, au travers duquel le Soi se révèle, est porteur de guérison pour notre civilisation toute entière. En le relisant, je me suis demandé si nous n’aurions pas là toutes les caractéristiques de ce que les anciens appelaient un texte sacré. Il commence avec ces mots qui signent l’entrée dans une nouvelle époque spirituelle :

Les morts s’en revenaient de Jérusalem où ils n’avaient pas trouvé ce qu’ils cherchaient…

En conclusion, Pierre Trigano situe Jung dans ce qu’il appelle le « moment manichéen de l’humanité » et annonce que le tome 2 de Psychanalyser Jung montrera que la difficulté qu’il a rencontré « n’est rien moins que l’écho rapproché de la problématique collective de l’humanité pour intégrer enfin son être authentiquement humain. » Il s’agit de transmuter la dualité en union, et par-là, de naître à notre être humain véritable. Et comme le souligne magnifiquement l’auteur, pour cela, il s’agit moins d’être disciple de Jung que d’être disciple du Soi qui s’est exprimé par Jung et dans sa vie, ainsi que de tant d’autres façons, chez tant d’autres êtres humains. C’est à cette condition première du déboulonnage des idoles que chacun(e) de nous pouvons réaliser dans cette existence l’avènement plein et entier du Soi dont témoignait Osho quand il disait :

« Cela peut arriver ici et maintenant. (…) Cela m’est arrivé, cela peut vous arriver. Si c’est arrivé à un, cela peut arriver à tous. »

[1] D.W. Winnicott, « Memories, dreams, reflections by C.G. Jung », International Journal of Psychoanalysis, 45, 1964, p. 450-455.  Ce compte-rendu a été traduit et publié par Les cahiers jungiens de psychanalyse, numéro 78 (1993) : http://www.cahiers-jungiens.com/articles/document-compte-rendu-de-ma-vie-souvenirs-reves-et-pensees-de-c-g-jung/
[2] Il est question de ce rêve dans les Cahiers jungiens de psychanalyse, numéro 129 (2009). Article ici en accès libre : https://www.cairn.info/revue-cahiers-jungiens-de-psychanalyse-2009-2-page-81.htm

vendredi 7 juillet 2017

Du bon usage du désespoir


Si vous avez de la chance, à un certain moment dans votre vie, vous arriverez à un cul-de-sac complet.
Peter Kingsley [1]


Il arrive que nous désespérions, c’est inévitable. Il n’y a que les imbéciles qui ne désespèrent jamais car ils sont tellement pétris de certitudes que la réalité ne les touche pas. Dans ces moments, nous croyons volontiers que nous sommes plus éloignés que jamais de ce que qui peut donner sens et valeur à l’existence, c’est-à-dire cette denrée rare que l’on appelle sagesse. Pourtant, nous sommes rarement plus proches de la vérité que dans l’absence de tout espoir, qui est aussi l’absence de toute illusion. Mais le désespoir recèle des pièges, parmi lesquels la tentation de le fuir en s’ôtant la vie, et, non le moindre, celle de le nier en repeignant la réalité en rose avec de la pensée positive. Or cette peinture là s’écaille rapidement et s’avère sévèrement toxique : le désespoir est refoulé dans l’inconscient et se vengera tôt ou tard, cruellement. Il vaut mieux considérer avec Camus dans le mythe de Sisyphe que le suicide est la question fondamentale de la philosophie et regarder celle-ci en face, car au moins permet-elle la décision libre de l’âme de vivre, de s’engager dans la vie quoi qu’il en coûte, sans attente ni espoir.

Quand un de nos amis désespère, on a tôt fait d’essayer de colmater la brèche à coups de pensées positives : tout est parfait derrière les apparences, cela ira mieux demain, etc. Ce n’est pas faux d’ailleurs, mais ce n’est pas vrai non plus. Comme le soulignait Osho, une demi-vérité est bien plus dangereuse qu’un mensonge car l’inanité de ce dernier finit toujours pas sauter aux yeux. Mais la demi-vérité a les apparences de la vérité, et cependant elle évacue quelque chose du réel, par exemple la souffrance immédiate de notre ami qui n’est pas accueillie, respectée. Qu’offrir à un ami qui désespère sinon une écoute entière sans aucune interférence ni désir de se protéger de la nature corrosive de son désespoir ? Comme le suggérait Bruno Bettelheim à propos des enfants autistes, qu’il figurait comme étant au fond d’un puits : si nous voulons aider l’enfant à sortir du puits, il convient d’aller s’assoir avec lui dans le noir tout au fond, et de commencer par lui apporter le réconfort d’une simple présence silencieuse. Quand il sera prêt à remonter, il en trouvera la force, l’énergie.

C’est un mouvement naturel. J’ai déjà parlé, dans un article qui curieusement est le plus lu de ce blogue, de la nature terriblement douloureuse de la transformation[2] que l’on compare souvent à l’éclosion du papillon en oubliant l’agonie de la chenille. La psychologie des profondeurs souligne l’importance de l’œuvre au noir (nigredo) dans l’alchimie transformatrice de la psyché. Ce n’est que parce qu’il y a mort et putréfaction qu’il y a possibilité d’une nouvelle naissance. Nous touchons là à un point délicat : il ne s’agit pas d’esquiver la réalité du désespoir présent en cultivant l’espérance dans un futur meilleur. C’est la mesure dans laquelle le passage au noir est vécu maintenant pleinement et en conscience qui permet à autre chose d’émerger avec le temps. La loi psychique qui est à l’œuvre là est simplement celle du changement (impermanence) qui veut que quand quelque chose est vue, elle commence à se transformer. La meilleure façon de « fixer » quelque chose est simplement de refuser de la vivre, de la voir : tout ce à quoi je résiste persiste. Encore une fois, le refus de la réalité est bien plus dangereux que la réalité elle-même, quelle qu’elle soit. Le travail de conscience, c’est de regarder la réalité.

Nous confondons généralement le désespoir, c’est-à-dire l’absence pure et simple d’espoir, avec la tristesse et les émotions qui l’accompagnent bien souvent. Cela va avec le fait que, quand le désespoir est là et à moins que nous ne soyons libres de toute illusion, il nous faut faire le deuil de l’espoir, et comme tout deuil, celui-ci n’a rien de facile. Mieux, l’espoir est ce à quoi nous sommes en règle générale le plus attachés, la seule chose qu’on ne puisse nous ôter sans nous tuer. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, n’est-ce pas ? Nous sommes prêts à tout traverser, en autant qu’il y ait de l’espoir au bout, que ce soit l’espoir en un paradis après la mort, ou l’espoir en une vie meilleure, si ce n’est pour nous, au moins pour nos enfants. C’est comme cela qu’on nous mène par le bout du nez, avec un anneau dans les narines comme les vaches qu’on emmène à l’abattoir. On peut, bien sûr, cultiver l’espoir réaliste de gagner une grosse somme ou de finir un travail qu’on a entrepris, de recevoir un prix ou de gagner un combat. Mais si nous espérons que cela nous rendra heureux, nous nous fourrons le doigt dans l’œil et nous travaillons ou nous menons notre combat pour une mauvaise raison. Nous serons déçus et nous demanderons tôt ou tard : tout ça pour ça ? En matière spirituelle – et le bonheur, la joie, sont des réalités spirituelles – ce que nous ne réalisons pas maintenant, nous ne le réaliserons jamais.

Osho, que les ignorants prennent pour un vendeur d’espoir frelaté, disait :

« Je vous enseigne le désespoir. Car quand vous désespérerez vraiment, vous commencerez à célébrer la vie. »

Nous tenons là en effet un des meilleurs critères pour déterminer la valeur d’un enseignement spirituel : vous fourgue-t-on de l’espoir bon marché ? Avec la technique trucmachin, tout ira pour le mieux et vous serez guéri de toutes vos afflictions ! Marchez sur l’eau en 10 leçons… et autres : de l’art de vous enrichir sans rien faire. Il en faut, comme il faut des dessins animés pour les enfants. Mais personne n’est obligé de croire que les dessins animés sont la réalité. Leur fonction est d’aider les enfants à grandir et les adultes à faire preuve de discernement. Si un idiot vient se plaindre de s’être fait escroquer par un marchand d’espoir, il convient de lui enfoncer la tête sous l’eau jusqu’à ce qu’il remercie l’escroc pour la bonne leçon qu’il lui a servi…

Luis Ansa, je l’ai déjà mentionné ailleurs, le disait magnifiquement :

« On vous manipule dès qu’on vous promet d’être autre chose que vous-même. »

Pour être plus précis, on pourrait dire qu’on nous manipule dès qu’on essaye de nous refiler un idéal. Et il ne s'agit pas là d'accuser qui que ce soit : nous sommes souvent notre meilleur manipulateur. Le bon usage d’un idéal, en autant qu’il soit nôtre, c’est qu’il peut nous permettre de déceler quelles sont les valeurs qui nous animent et d’élaborer une éthique, c’est-à-dire des règles de comportement qui expriment ces valeurs, qui incarnent dès maintenant cet idéal. Mais si nous achetons un idéal en croyant qu'il nous rendra enfin heureux, c’est toujours au prix de nous-mêmes, de notre réalité que nous sacrifions à l’idéal, et nous commençons à nous diviser entre ce que nous sommes, et ce que nous aimerions être pour satisfaire aux critères de l’idéal. L’idéal nous sert alors à entretenir une relation négative à nous-mêmes et nous nous jugeons durement parce que bien sûr, nous ne sommes pas idéaux. Et si l’idéal est renvoyé dans le futur, c’est comme si nous nous attachions une grosse pierre autour du cou avant de nous mettre à l’eau pour traverser un fleuve à la nage. Jung dénonçait les dangers de l’idéalisme, comme étant une drogue plus dangereuse que la morphine. Mais en plus, c’est une drogue contagieuse car les personnes intoxiquées à l’idéalisme n’ont bien souvent de cesse que de contaminer les autres avec leur idéal.

Il y a dans tout idéal une puissance tenant de l’inconscient collectif qui cherche à s’incarner. Beaucoup de groupes humains se constituent autour d’idéaux communs. Ce n’est pas nécessairement mauvais. Par exemple, les adolescents ont besoin du support de l’identité collective de la bande ou du groupe pour s’extraire de la matrice familiale. Mais chez les adultes, cela peut entraîner une dégénérescence certaine du néocortex qui se traduit par la nécessité d’attaquer les autres groupes pour assurer la primauté de l’idéal auquel on adhère. Cette barbarie est l’expression sociale de la violence que nous nous faisons à nous-mêmes à coup d’idéal. Mais nous ne nous torturerions pas ainsi si, sous couvert d’idéal, nous ne cultivions pas un grand espoir, que ce soit celui de parvenir à la félicité éternelle, la libération de nos mécaniques émotionnelles, la conscience absolue. Or, si notre idéal est justement de voir un jour la paix, l’amour et la conscience régner sur terre, il n’y a aucune autre voie permettant de l’envisager que celle qui commence dès maintenant par le fait immédiat d’incarner cette paix, cet amour et cette conscience dans notre relation à nous-mêmes. Et pour cela, il convient donc de balancer tout espoir par-dessus bord, et de s’individuer, c’est-à-dire d’être simplement soi-même, l’unique que nous sommes hors de toute normalisation par un idéal collectif, de toute identité grégaire.

Sur le plan spirituel, cette libération de l’idéal et cet abandon de tout espoir sont sans doute les plus grands pas que nous puissions faire vers la réalisation immédiate de la conscience éveillée, c’est-à-dire qui arrête de rêver, de se complaire dans des illusions. C’est la voie dite abrupte, qui ne prend pas de détour, ne réclame aucune austérité. Il s’agit d’arrêter de vouloir que le monde soit différent de comment il est, et avec le monde, la vie, les autres et nous-mêmes. Surtout nous-mêmes. Au fond, il s’agit de rendre à Dieu ce qui lui appartient, c’est-à-dire tout ce qui ne relève pas de notre décision consciente. Plus fondamentalement, et sans avoir besoin du subterfuge de Dieu pour cela, il s’agit d’entretenir enfin un rapport sain à la réalité, qu’il s’agisse de la réalité du monde, de la vie, des autres ou de nous-mêmes. Ce rapport sain tient dans un oui sans ambages ni réserves. Oui, car il ne peut en être autrement. Oui, car il ne sert à rien d’entretenir l’illusion que les choses pourraient être différentes, sauf à vouloir argumenter avec Dieu et, en ce qui concerne notre réalité, vouloir être un(e) autre, bref vivre dans l’irréalité.

Le poète Christian Bobin le dit merveilleusement :

« Il n'y a rien à trouver dans cette vie que le "oui" qui définitivement l'enflamme. »
 
Alors, comme le disait Osho, nous commençons à célébrer la vie, si belle dans ses ombres et lumières.

Chögyam Trungpa soulignait que, tant que nous marchons sur la voie spirituelle pour obtenir quelque chose, qu’il s’agisse du bonheur ou de quoi que ce soit d’autre, nous sommes pris dans les rets du matérialisme spirituel. Dès lors que nous essayons de nous servir de la spiritualité pour échapper à la réalité de la mort, de la souffrance, de nos insuffisances, de nos émotions négatives, nous nous mentons à nous-mêmes et nous travestissons la spiritualité, qui devient un emplâtre sur une jambe gangrenée. Le point de départ de la spiritualité, au moins dans sa perspective bouddhiste, est radicalement inverse : la première noble vérité du Bouddha dit l’universalité et l’inévitabilité de la souffrance. Une approche erronée car dualiste de ces enseignements a pu laisser croire que la voie spirituelle offrait une échappatoire à cette réalité, que le nirvana recherché était hors du monde. Pourtant, l’identité du samsara (monde transitoire) et du nirvana est maintes et maintes fois affirmée. Mais il est bien une voie hors de la souffrance, comme le laissent entendre les autres nobles vérités du Bouddha ?

Certainement. Elle est bien connue.

- Comment échapper à la brûlure ?, demanda-t-on à un sage chinois.

- Va droit au milieu du feu, répondit le sage.

- Mais alors, comment échapperai-je à la flamme ardente ?

- Aucune douleur supplémentaire ne te tourmentera.

Alan Watts, qui cite ce mondo (dialogue zen) dans son Éloge de l’insécurité, fait remarquer qu’il n’est pas besoin d’aller en Chine pour entendre de telles paroles de sagesse. Dante et Virgile font la même découverte dans la Divine comédie quand ils s’aperçoivent que la sortie de l’Enfer est en son centre même. Jung aimait raconter un rêve qui dit exactement la même chose :

Une femme reçoit l'ordre de plonger dans une fosse remplie d'un magma brûlant. Elle y va mais laisse une épaule dehors. Jung arrive et elle a un geste vers lui pour l'appeler au secours. Il lui crie en enfonçant son épaule dans le liquide en fusion: non pas en sortir, traverser !

Trungpa dit clairement que le non-espoir est le point d’entrée sur la voie, « l’essence de la folle sagesse ». Et la méditation, dès lors, ne consiste pas en fuir "par le haut" le magma de nos émotions brûlantes mais bien au contraire, à y plonger :

« La méditation ne consiste pas à essayer d'atteindre l'extase, la félicité spirituelle  ou la tranquillité, ni à tenter de s'améliorer. Elle consiste simplement à créer un espace où il est possible de déployer et défaire nos jeux névrotiques, nos auto-illusions, nos peurs et nos espoirs cachés. Nous produisons cet espace par le simple recours à la discipline consistant à ne rien faire. À vrai dire, il est très difficile de ne rien faire. Il nous faut commencer par ne faire à peu près rien, et notre pratique se développera graduellement. Ainsi la méditation est-elle un moyen de brasser les névroses de l'esprit et de les utiliser comme partie intégrante de la pratique. Pas plus que le fumier, nous ne jetons ces névroses au loin; au contraire, nous les répandons sur notre jardin, et elles deviennent partie de notre richesse. »[3]

Voilà la véritable non-dualité, qui ne consiste pas en nier l’existence de l’obscurité mais en voir comment les excréments de notre psyché peuvent servir à faire pousser de belles fleurs. Et nous avons là une indication du meilleur usage que nous puissions faire de notre désespoir tant qu’il s’orne encore de tristesse, de mélancolie, de peurs et de regrets. Il s’agit simplement de n’en rien faire, de nous assoir avec lui et d’écouter ce qu’il a à nous dire sur la vie, sur nous-même et sur la réalité du monde. Quand il aura fini son travail, nous pourrons célébrer l’existence en allant librement dans celle-ci sans éprouver le besoin de nous raconter des histoires et de recréer sans cesse une dualité conflictuelle avec ce qui est, c’est-à-dire avec la vérité. Et cela ne relève pas de l’idéal mais simplement du choix conscient, libre.

Pour approfondir cette réflexion sur le désespoir, je ne connais pas meilleur compagnon qu’un petit livre du philosophe André Comte-Sponville sur lequel je me dois d’attirer votre attention. Il fait partie, avec l’Éloge de l’insécurité d’Alan Watts, des trois livres que j’emmènerai sur une île déserte ou en prison si j’étais forcé de me restreindre à une telle indigence. Pourtant, c’est un tout petit livre, mais il est énorme dans ses conséquences. Il s’agit de :

De l’autre côté du désespoir.

Et il est sous-titré : Introduction à la pensée de Swâmi Prajnânpad.

André Comte-Sponville est un philosophe français ouvertement athée, à la façon un peu obtuse qu’ont les Français (je peux le dire, j’en viens… :-) de traiter souvent les question religieuses avec un intégrisme rationnel. Il est l’auteur d’un excellent Traité du désespoir et de la béatitude, et d’un non moins remarquable, mais beaucoup plus accessible Le bonheur désespérément, parmi de nombreux autres ouvrages. Mais son De l’autre côté du désespoir est selon moi son chef d’œuvre. Il y présente la vision de Swâmi Prajnânpad, qui a été le maitre d’Arnaud Desjardins, un maître spirituel qui a la vertu de ne s’embarrasser d’aucune religiosité. Prajnânpad, aussi appelé Swâmiji par ceux qui l’aiment, outre d’être un enseignant spirituel de tout premier ordre, est aussi l’inventeur  d’une technique thérapeutique faisant se rencontrer Védânta et psychanalyse. Il compte parmi les premiers en Inde à avoir lu Freud et intégré la notion occidentale d’inconscient. Il est impropre de parler à son sujet d’une « pensée », comme s’il avait un système philosophique à nous offrir; Swâmiji voit, et sa vision est ce que nous pouvons tous voir quand nous avons les yeux ouverts. La rencontre entre Comte-Sponville et Swâmiji tient de l’assemblage de matières fissiles qui produisent ensemble un mélange détonnant pour l’esprit : pour peu qu’on lise attentivement ce petit livre, il n’y a pas grande illusion qui puisse survivre…

La méthode de Swâmiji est fort bien résumée par un petit paragraphe que cite Comte-Sponville :

« La souffrance ou le désespoir est suivi par une réaction simplement quand ils ne sont pas ressentis pleinement et complètement, quand ils ne sont pas expérimentés totalement et sans aucune réticence. Quand, cependant, vous ressentez et expérimentez complètement et totalement le désespoir, aucune réaction ne suit. Rien d’autre n’est créé. Vous obtenez la réalisation complète, jnâna, l’illumination… »

En conclusion, il est bon de se rappeler quand nous souffrons de désespoir de ce qu’avançait Jung quand il disait que « toute rencontre avec le Soi est une défaite pour le moi ». Il explique aussi que bien souvent, quand nous souffrons, c’est le Soi qui souffre en nous car il est à l’étroit dans notre petite peau, notre monde étriqué. Dans cette idée, cela fait partie du service que nous pouvons rendre au Soi que de souffrir pour lui, avec lui, et de lui offrir notre souffrance en acceptant que, même si nous ne le voyons pas, cela a un sens. Et ce sens, que nous pouvons tout au plus tenter de discerner dans les rêves, tient souvent dans le saut évolutif que la vie exige de nous à un moment donné : serons-nous capable de création, c’est-à-dire de permettre à quelque chose de nouveau d’apparaitre dans nos vies, ou sommes-nous condamnés à répéter l’ancien ? Le Soi, dans ce qu’il a de divin, est précisément ce facteur toujours créateur de nouveau, de non-conditionné, qui fait paraître tout ce qui a été vieux, obsolète et voué à la mort, au renouvellement.
 

Parfois, ce sont les circonstances extérieures qui nous écrasent, notre monde qui s’effondre sur nous, et il importe que nous ne restions pas pris(e) sous les décombres. Parfois, c’est de l’intérieur que monte une impérieuse envie de mourir, de partir n’importe où plutôt que de rester dans cette peau, cette vie, ce monde, qui nous semblent étrangers à qui nous sommes vraiment. On peut entendre dans l’énoncé même de cette étrangeté, de cet exil intérieur qui est bien souvent au cœur du désespoir meurtrier, le fait que la vérité de notre être est en train de ressortir, de se dire. Il est recommandé dans ce cas d’aller avec le mouvement de transformation en veillant à ne pas faire mal à notre corps. Le mieux est souvent justement de permettre à ce corps d’exprimer le mouvement de vie qui le travaille, et de réduire le mental au silence, d’éviter de trop parler. Dans tout désir suicidaire, il y a une exigence d’une autre vie à laquelle il faudra, tôt ou tard et de préférence sans perdre l’être qui en accouche, donner voie. Cela vaut aussi pour toutes nos addictions, qui tiennent du suicide à petit feu. Mais alors, comme avec toutes les dépendances, il est nécessaire d’aller au fond du baril, jusqu’au bout du désespoir. Ce n’est qu’à cette extrémité, quand il n’y a plus d’espoir ni d’échappatoire, que le choix libre de vivre peut se poser.

Camus, au fond, ne tenait qu’un bout de la question quand il disait que le suicide est la principale interrogation de la philosophie. Car il y a encore un espoir là, qui tient dans la fin de la souffrance par la mort. C’est une autre fuite.  Mais comment vivre avec la réalité de la souffrance sans nourrir de peur ni d’espoir ? Là est la véritable interrogation, la seule qui vaille d’être répondue. C’est ce dont il est question quand nous nous engageons sur la voie spirituelle. Pas d’autre chose. Et si la question est bien posée, pleinement ressentie et complètement expérimentée, alors il devient évident que la voie n’a pas de but. Tout énoncé d’un but ne fait que projeter et différer la réalisation de la vérité dans le futur. Comme le dit Trungpa, « le but, c’est la voie. » Dôgen renchérit : « l’éveil, c’est la pratique. » Il s’agit simplement de trouver l’attitude juste avec ce qui est. Elle est juste en ce qu’elle n’écarte rien, ne s’accroche à rien et qu’elle n’est pas encombrée par l’espoir ou la peur. Au fond, il s’agit simplement d’être conscient de la vérité, de ce qui est. C’est la nature de la conscience. C’est une voie qui part d’ici et maintenant pour arriver à ici et maintenant en passant par ici et maintenant. C’est tout.

Le mot de la fin reviendra à Osho qui, justement, disait :

« Je ne vous promets aucun royaume des cieux. Rien ne vous est promis dans l’avenir. Votre héritage est déjà là, c’est votre vie. Aimez-la, respectez-la. »