vendredi 29 janvier 2021

Chemins de mystère

Cela fait bien longtemps que je n’ai rien écrit pour ce blogue, ni d’ailleurs pour mon blogue poétique ou les différents groupes Facebook que j’administre. Je marche en silence. Je me sens en cela en accord avec la saison : l’automne, et encore plus l’hiver, sont propices à l’introspection et invitent à mûrir tranquillement les projets qui fleuriront au printemps. Cela va aussi avec les temps que nous vivons : je crois qu’un certain retrait, une saine réserve, sont nécessaires dans les moments de crise que nous traversons, au risque sinon de se perdre dans l’agitation de « l’esprit du temps ». Plus je contemple notre situation collective, plus le silence s’impose à moi…

J’ai de bonnes raisons personnelles de m’en tenir à ce silence. J’ai déménagé en octobre et je m’installe doucement dans une nouvelle vie à l’écart de la frénésie urbaine. Je prends refuge dans la proximité des arbres, d’une charmante rivière, des montagnes… et je vous dirai que mon silence est riche des murmures échangés avec ces beaux vivants. A bien les écouter, je constate que leur silence est plus riche que la plupart des discours que j’entends ou que je pourrais prononcer. J'ai aussi été bouleversé par la disparition brutale, dans les derniers jours de 2020, de mon amie Martine Tollet, avec qui j'animais des ateliers de Jeu Archétypal. L'école de mystère était un de nos projets communs, qui donnait une perspective à notre travail. Et puis je suis dans un moment de grande transformation personnelle avec le fait qu’après trois ans d’errance depuis que je suis revenu du Québec, je replante enfin vraiment mes racines en France, au « doux pays de mon enfance ». C’est toute une révolution, au sens premier de ce mot, qui parle d’une boucle qui se boucle, un retour à soi et un retour sur soi.

Mais c’est aussi qu’il y a un chemin de mystère qui s’est ouvert devant moi depuis que j’ai publié mon article sur le Cadeau, annoncé mon intention de me consacrer à la transmission du cadeau reçu de mes merveilleux enseignants. C’est normal : on ne s’engage pas dans une telle démarche sans passer soi-même par les fourches caudines du processus de transformation. Annoncer une telle intention, c’est un peu provoquer la Vie et elle m’a répondu gentiment : « chiche ! » avant de m’inviter à une profonde réflexion. Je suis conscient cependant que j’ai créé quelques attentes en parlant ainsi – j’ai reçu de nombreux messages m’encourageant à aller au bout de mon projet – et c’est pourquoi je vous partagerai ici quelques éléments de cette réflexion, qui dessinent un chemin, ou peut-être simplement un petit sentier qui coure à travers bois…

Claude Carvin (1956)

D’abord, je veux mentionner une réaction à mon article le Cadeau qui m’est venue d’une médecine woman à qui je demande parfois de la supervision dans ma démarche. Elle m’a dit en substance :

- Rappelle-toi, Jean : on ne peut pas transmettre le cadeau. Tout ce que nous pouvons faire, c’est créer les conditions dans lesquelles le Cadeau est reçu…

Je la remercie. Ce point est extrêmement important. L’oublier, c’est tomber dans l’inflation, c’est-à-dire confondre le moi et le Soi, se gonfler comme une grenouille qui se prend pour un bœuf au risque d’éclater. Le Cadeau nous est toujours donné – d’en-Haut, oserai-je dire – et tout ce que nous pouvons faire, c’est de nous efforcer de créer les conditions dans lesquelles il peut être reçu. C’est toute la dialectique de l’effort et de la grâce, pour reprendre le titre d’un merveilleux livre d’Yvan Amar, dont la trace du passage sur cette terre est pour moi une source d’inspiration. Ainsi en est-il de la méditation : les postures, les exercices, les pratiques, ne font que créer l’opportunité d’entrer en méditation… mais la méditation, l’état d’ouverture intérieure, survient sans crier gare, sans rime ni raison.

Il faut donc se garder de toute prétention à transmettre l’essentiel. Je me désolidarise dans une grande mesure du sacred business qui vend du bien-être et des solutions faciles du genre « l’illumination en dix leçons ». L’exploration que je propose, qui vise à l’individuation dans l’acception que Jung donnait à ce terme, ne saurait être un produit de masse, car comme le soulignait le grand psychiatre suisse, la démarche consistant en aller éclairer l’obscurité – qui plus est, avec une lampe obscure (clin d'oeil à un rêve que j'ai entendu récemment) – ne saurait être populaire. On pourrait parler là de « voie initiatique » – pour reprendre les mots de Jung à propos de l'exploration de l'Inconscient –, à condition d'éviter de se gonfler la bouche avec ça et surtout de rappeler que l’initiation implique de mourir avant de mourir, ce qui est la seule façon de pouvoir ressusciter. Par l’évocation de la mort ici, je veux rappeler que le processus ne saurait être guidé par l’ego, que ce soit celui de l’impétrant ou celui de l’enseignant, car, nous dit encore Jung, « toute rencontre avec le Soi est une défaite pour le moi ». Par celle de la résurrection, je pointe vers la quête de la gnose éternelle, ou encore du lapis, de la pierre philosophale. Mais si, dans cette quête, nous ne sommes pas guidés par l’Esprit, alors tout est vain...

Allant plus loin dans ma réflexion, je dois dire que dans le fond, je n’ai pas du tout envie de me poser en enseignant. J'y vois un piège car cela impliquerait de laisser croire que je sais quelque chose, que je serai "arrivé" quelque part. Ce qui m’intéresse pour ma part, c’est le partage et la recherche. La recherche surtout, mais le partage est un moment important de la recherche car il consiste en « vider son sac » pour qu’il puisse être rempli de nouveau. Dans le partage, il y a la notion de réciprocité, et c’est ce qui est passionnant avec l’exploration intérieure : on n’arrête jamais d’apprendre les un.e.s des autres. Mieux, quand on se met à l’écoute du Mystère, par exemple au travers des rêves, celui-ci enseigne tous ceux qui se frottent à lui, aussi bien l’analyste que le rêveur par exemple. C’est ce qui rend absolument passionnant ce travail avec les images intérieures, ce qui en fait une joie sans cesse renouvelée : à chaque pas, il y a une nouvelle découverte, un espace qui s’ouvre, une fleur qui sourit. Et au-delà de la notion de réciprocité, il y a celle de communauté, de mise en commun.

Disons-le clairement : ces richesses auxquelles donnent accès l’écoute du Mystère vivant dans les rêves sont aussi indispensables à la vie, au moins de certain.e.s d’entre nous, que l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons. Elles n’appartiennent à personne. Elles doivent être rendus accessibles à tou.te.s. Cela ne veut pas dire que le temps et les efforts requis pour les communiquer et les rendre accessibles ne méritent pas rémunération, mais cela implique que ce travail doit être fait dans un esprit de service à la communauté. Au fond, l’état d’esprit requis pour approcher ces choses nous est dicté par l’évocation du fait spirituel qui veut que « l’être humain ne se nourrit pas que de pain, mais il se nourrit aussi de la Parole de l’Éternel ». Toute autre approche est vaine et constitue au mieux une tartufferie, au pire une mutilation de l’âme…

Jean-Marc Subira - chemin vers l'infini (2017)

Et puis je dois vous dire que je rencontre une certaine lassitude. Au fond, j’ai déjà pour ma part exprimé l’essentiel en différents endroits, par exemple quand j’ai parlé du « secret de Jung » dans un article, ou du« secret de la joie » dans un autre article, ou encore de la bénédiction dans mon roman « l’arme absolue ». Si vous vous demandez ce que je pourrais bien avoir à communiquer, à partir d'où je désire partager, je vous invite à lire ces textes. Il semble être question de secrets... mais en réalité, il n'y a rien d'ésotérique ou de secret là; ce terme est une façon d'évoquer quelque chose qui semble caché, qui est inconscient... mais est en fait aussi évident que le nez au milieu de la figure, ou comme disent les américains, un éléphant au milieu du salon. 

Ces textes, et d'autres articles de mon blogue, m’ont valu des clins d’œil de quelques-un.e.s qui comprenaient parfaitement, sans plus d’explication, de quoi il est question. Cependant je ne crois pas être plus qualifié qu’un autre pour en parler, et je ne me sens pas particulièrement missionné pour porter « la bonne nouvelle ». C’est même l’inverse : c’est sans doute parce que j’ai la tête dure, et que j’ai besoin d’entendre encore et encore parler de l’essentiel pour l’assimiler que j’éprouve le besoin de partager. On enseigne ce qu’on a besoin d’apprendre soulignait Richard Bach, l’auteur du Messie récalcitrant. Mais j’ai dû apprendre un peu mieux ma leçon depuis quelques temps et j’éprouve moins le besoin d’en parler que de la vivre, ce qui reconduit inéluctablement au silence. Quant à mes ami.e.s chercheuses et chercheurs spirituel.le.s, j’ai envie de les renvoyer simplement au logion de l’Evangile de Thomas que je citais déjà dans mon article sur le Cadeau :

« Que celle/celui qui cherche ne cesse de chercher jusqu'à ce qu'il/elle ait trouvé… »

Il appartient à chacun.e d’aller au bout de la recherche. Nul ne peut le faire à notre place. Il n’y a pas de raccourci. On perd son temps à penser que quelqu’un d’autre que ce que nous portons déjà en nous-même peut nous communiquer la solution de l’énigme que nous sommes. La question se pose et se repose souvent ainsi :

Qu’attendez-vous pour plonger tout.e entier.e dans la recherche sans vous raccrocher à rien, et surtout à l’illusion de ce qu’il y aurait un enseignant, un livre, une école… qui pourrait vous révéler ce que vous savez de toute éternité, mais que vous avez oublié ?

Kabir le dit merveilleusement bien, dans un poème que nous citait souvent Paule Lebrun :

« Quand on cherche pour l’Invité, c’est l’intensité de la recherche qui fait tout le travail »

Mon questionnement est au fond typique de l’étape du retour dont parle Joseph Campbell dans son étude du monomythe. La question se pose toujours : pourquoi tenter de transmettre à nouveau ce qui a été dit mille fois, de tant de merveilleuses façons, et si mal compris ? Il n’y a pas de réponse à cette question, que l’exigence intérieure de vider sa propre coupe pour qu’elle soit à nouveau remplie, et qu’évoque encore l’Évangile de Thomas quand il dit :

« Si vous donnez forme à ce qui est en vous
ce à quoi vous donnerez forme vous sauvera.

Si vous ne donnez pas forme à ce qui est en vous,
ce à quoi vous n’aurez pas donné forme vous détruira. »

On retrouve là une des ambiguïtés du discours spirituel dans notre contexte mâtiné de judéo-christianisme, à savoir une eschatologie tournant toujours autour de la notion du Sauveur, etc. Derrière cette idéologie, il y a toujours la notion du péché originel dont il s’agirait d’être sauvé. Cependant, quand on y regarde de plus près, on s’aperçoit que le grec soteria qui est traduit par « salut » signifie aussi « santé », dans le sens de la plénitude, de l’intégrité retrouvée. Il s’agit de libérer le mouvement de vie de tout ce qui l’entrave, et de passer dès maintenant de l’existence étriquée dans les rets du mental à la grande Vie, éternelle car elle nous dépasse. C’est la motivation fondamentale de tout le travail, de toute la recherche, où que l’on en soit de celle-ci. Et donc, soyons clairs, je ne suis pas intéressé par l’illusion de délivrer un enseignement mais seulement par la recherche commune, et le fait de poursuivre ma propre recherche en accompagnant celle d’autrui. C’est ce que je fais déjà dans mon travail d’écoute des rêves mais je pressens la possibilité d’aller beaucoup plus loin en explorant avec d’autres la question de l’éducation des adultes à la conscience et à la joie.

C’est une question essentielle pour notre temps : comment communique-t-on la Liberté essentielle ? Il s’agit de développer de nouvelles pédagogie, car les anciennes façons d’enseigner – ou encore une fois, de partager – semblent caduques. Plus profondément, il ne s’agit pas de « pédagogie », qui s’adresse aux enfants et où l’on retrouve le biais de supériorité de l’enseignant qui considère les étudiants de haut. On parle assez souvent pour l’éducation des adultes d’andragogie, mais il y a là encore un biais qui laisse entendre qu’on ne s’adresse qu’au masculin, andros en grec, et que cette andragogie a besoin d’être compensée par une gynegogie – une éducation au féminin. En fait, le terme judicieux est en fait aldanagogie, du grec aldaneïn, « faire croître ». S’il y a donc une question que j’ai envie d’explorer avec d’autres chercheurs, c’est :

Comment aider un être humain à croitre ?

Il n’est pas d’autres voies pour le découvrir que de chercher à croître soi-même, de préférence en relation avec d’autres. Pour faire pousser la fleur humaine, il faut l’arroser...

Ces pensées, et différentes considérations du même ordre, m’ont amené à renoncer à l’idée de créer une école de mystères proprement dite, car le terme « école » me dérange – il participe d’un modèle révolu : nous sommes à l’époque où chacun.e est « maître et disciple de soi-même ». Ou plus précisément encore « disciple de Soi », c’est-à-dire que la seule chose qui importe est d’écouter la voix du Maître intérieur qui nous guide, chacun.e, sur notre propre chemin. Je laisse donc tomber toute notion d’école pour garder, et souligner, celle de Mystère et cela me permet de dire que tout ce qui m’intéresse, c’est d’accompagner celles et ceux qui le voudront sur les chemins de mystère qui leur seront propres. 

Il y a toutes sortes de chemins de mystère, qui passent par une confrontation avec les grandes questions existentielles qui traversent la vie humaine. Les chemins que je me propose d'accompagner sont bien sûr pavés de rêves et d'images intérieures, mais non point seulement. On y rencontre nécessairement aussi les questions que nous posent la solitude, le sens de la vie, l’amour, la liberté, la souffrance, Dieu, le mystère de la nature de la conscience, le miracle permanent d'exister, la mort… et il est bien d’autres voies que le rêve pour rencontrer le mystère vivant en nous.

Je me propose donc de mettre en place un accompagnement à un processus d’exploration intérieure qui sera réservé à des chercheuses et des chercheurs qui ont déjà une certaine maturité dans leur recherche. Ce sera une formation, au sens du « donner forme à ce qui est en nous » et de la transmission d’un certain nombre d’outils conceptuels et pratiques, mais surtout pas un formatage. Il faut préciser que, même si nous travaillerons beaucoup avec la matière des rêves et des images intérieures, ce ne sera pas une psychothérapie. Le travail aura sans doute une incidence thérapeutique mais cela ne saurait constituer un objectif premier. Je vise à mettre en place une structure d’accompagnement qui s’adresse à des étudiant.e.s en connaissance de soi qui ont une bonne capacité d’autonomie. Ce que je propose est une démarche très libre, dans laquelle il s’agit essentiellement d’accompagner la recherche de l’étudiant.e en lui amenant les nourritures spécifiques que celle-ci réclame, mais sans exclusive. Il y a une structure tout de même, qui offre un contenant solide et sécuritaire à la démarche, mais c’est une structure qui vise à la liberté, et non à en faire l’économie comme c’est si souvent le cas quand on intègre une école…

Il s’agit d’une démarche ouverte à tout le monde. Elle n’est pas particulièrement réservée aux thérapeutes ou aux personnes voulant devenir thérapeutes même si elles y trouveront bien sûr des éléments pouvant approfondir et consolider leur pratique, en particulier avec l’écoute des rêves, l'imagination active, la pratique de la présence. Les artistes et toutes les personnes à fort potentiel créatif y sont bienvenus, et non seulement : il n’y a aucune contradiction à être cuisinier, coiffeur ou policier, et à s’engager sur le chemin intérieur. Au contraire. Nous avons besoin de policiers qui font ce chemin, et ils ont certainement à en apprendre en terme de relation avec la misère du monde à tous les thérapeutes. Il n’y a aucun prérequis philosophique, spirituel ou religieux : toutes les approches du Mystère sont bienvenues, et tout particulièrement les athées et les agnostiques. Pour ma part, je ne cacherai pas que ma démarche est enracinée dans une sorte d’agnosticisme spirituel qui me fait privilégier le je-ne-sais-pas sur toute certitude qui nous couperait de l’Ouvert, et que je récuse toute forme d’autorité autre que celle du Maître intérieur en matière spirituelle.

Le point de départ est toujours une question existentielle, c’est-à-dire une question qui ne peut trouver d’autre réponse que par une révélation intérieure. Il y a toutes sortes de questions existentielles, qui toutes renvoient à ce qu’on appelle l’investigation fondamentale :

Qui suis-je ?

Celle-ci peut se formuler de toutes sortes de façons selon ce qui appelle l’étudiant.e, par exemple comme un autre koân en forme de :

- Qu’est-ce que l’amour ?

- Qu’est-ce que la vérité ?

- Qu’est-ce que la conscience ?

- Qu’est-ce que la mort ?

- Qu’est-ce que Dieu ?

- Qu’est-ce que le rêve ?

Et puis il y a des questions existentielles qui sont parfois beaucoup plus concrètes :

- Je suis en réorientation professionnelle mais je n’ai aucune idée encore de ce que je vais faire. Qu’est-ce que mon âme veut pour moi ?

- Je suis malade, avec un pronostic fatal ou handicapant à terme. Pourquoi ? Que veut mon âme ?

- Ma vie n’a pas de sens. J’ai envie de mourir… qu’est-ce qui peut me donner le goût de vivre ?

- Quelle est ma mission de vie ?

Ma propre question existentielle sur le chemin de mystère que je marche ces temps-ci est : qu’est-ce que la transmission ?

Il se peut aussi qu’il n’y ait pas de question explicite au niveau du conscient, mais que les rêves ouvrent le chemin ou qu'une personne traverse une crise d'émergence spirituelle. Alors, on reviendra à la question fondamentale : qui suis-je ?

Pour entrer dans les chemins de mystère que je proposerai, il faudra donc venir me voir avec une question. Ce sera le point d’entrée, qui ne fermera rien: cette question pourra évoluer avec le processus. Dans un premier temps, nous discuterons donc un peu de cette question clé pour vérifier ensemble qu’il s’agit bien d’une interrogation existentielle, et non par exemple d’un questionnement intellectuel. J’aurais aussi quelques autres questions à poser au candidat ou à la candidate pour m’assurer qu’il/elle a la maturité requise pour entrer dans ces chemins de mystère. Ce n’est pas tant d’ailleurs que je m’arroge le droit de dire qui est apte ou non à cette recherche que de vérifier que je me sens capable de l’accompagner dans celle-ci… et si je suis amené à formuler un refus, il sera toujours accompagné d’une suggestion pour poursuivre sa démarche en un lieu plus approprié.

A partir de là, la structure proposée est très simple. La seule chose demandée est une rencontre régulière, au moins une fois par mois, pour faire le point sur la recherche de l’étudiant.e, et la participation, au moment qui conviendra à l’étudiant.e, à un stage intensif d’une semaine. Pour le reste, il y aura des stages et des conférences proposés à la carte, des rencontres régulières de groupe pour faire vivre la communauté de recherche, et surtout une grande ouverture à tout ce que l’étudiant.e voudra intégrer dans sa démarche.

La rencontre régulière sera bien sûr l’occasion d’écouter des rêves et de proposer des exercices personnalisés qui viseront essentiellement à donner l’outillage utile pour entrer en dialogue avec la source intérieure. Il s’agira d’un dialogue analytique au sens traditionnel d’un échange qui inclut un Tiers, l’Inconscient… et cependant un travail spécifique qui tient de la confrontation avec un koân – la question existentielle de l’étudiant.e. Une de mes sources d’inspiration dans le développement de cette approche a été les lying qu’offrait Swamiji Prajnanpad, le maître d’Arnaud Desjardins, dont le travail procédait tout autant du Vedanta que de la psychanalyse. A sa suite, je crois que rien n’est plus fécond que la rencontre de ces deux grands fleuves que sont l’observation psychologique et l’investigation radicale...

Les stages courts, d’une journée ou d’un week-end, qui seront proposés viseront essentiellement à pratiquer les différentes formes du travail avec les rêves en les faisant se croiser avec de la méditation et des activités ancrées dans le corps, et en faisant appel à la créativité. Ils seront optionnels, et ouverts à tou.te.s, incluant donc des participant.e.s extérieur.e.s qui ne seront pas engagé.e.s dans la démarche des « chemins de mystère ». Cela a pour but de favoriser toujours un brassage et d’éviter l’enfermement dans un entre-soi. Les étudiant.e.s des chemins de mystère bénéficieront d’une priorité et d'un tarif préférentiel par rapport au publkic, et pourront ainsi constituer leur parcours à leur guise, à la carte. Je leur demanderai cependant, pour que leur stage soit validé, de rédiger un rapport d’intégration. Et en fait, comme un principe des chemins de mystère, il leur sera possible d’intégrer à leur démarche tout stage qu’ils auront fait dans une autre école, avec un autre enseignant, dès lors où ils produiront un rapport sur la façon dont ce stage vient nourrir leur recherche…

Le postulat fondateur de cette « formation » est simple : ce n’est pas moi qui forme, ce qui ne pourrait conduire – comme on le voit trop souvent – qu’à une déformation ou à un formatage. Ce qui forme est à l’intérieur et cela in-forme le chercheur. Tout ce qui vient de l’extérieur, y compris ce que je peux dire ou proposer comme exercice, n’a de valeur que dans la mesure où cela vient nourrir la recherche de l’étudiant.e en connaissance de soi. Si quelqu’un est capable de montrer comment un stage pour apprendre à faire des choux à la crème, ou la lecture des Pieds Nickelés, a alimenté sa recherche, ce stage ou cette lecture seront validés comme faisant partie de sa formation. Cela va avec une évidence fondamentale et cependant révolutionnaire :

Le chemin pour devenir entièrement soi-même, l’être unique que l’on est, ne peut être qu’unique. Et cependant, pour devenir pleinement consciente, cette unicité doit être mise en relation car c’est la relation qui fait ressortir l’unité sous-jacente à la multiplicité des unicités. Ainsi s’opère la conjonction des contraires que nous appelons individuation.

L’approche que je propose est donc entièrement ouverte, mais n’est pas dépourvue de structure ni de focalisation. C’est ce que permettent la concentration sur la question existentielle et l’écoute intérieure du mystère vivant en dedans. Mon objectif en tant que facilitateur de cette démarche est simplement d’offrir un contenant solide au processus intérieur, en veillant en particulier à éviter toute interférence. Il y aura des enseignements théoriques aussi, portant essentiellement sur la psychologie des profondeurs, les rêves et les archétypes. Les étudiant.e.s seront invité.e.s à explorer des notions comme l’ombre, l’anima et l’animus, le Soi… mais sans perdre de vue que ce sont des réalités vivantes, agissantes, et non des concepts. Nous réfléchirons ensemble à tout ce qui peut servir des stratégies visant à la guérison, à l’éveil, à l’illumination du cœur. Je demanderai des fiches de lecture mais celles pourront aussi porter sur des livres qui ne seront pas dans la bibliographie que je propose. En effet, il s’agira encore et toujours d’aller examiner dans celles-ci ce qui alimente la recherche, ce qui nourrit l’être essentiel…

Quant à la sanction à l’issue du processus, il ne faut pas compter sur un diplôme. Tout au plus offrirai-je à qui le voudra un certificat comme quoi il a parcouru un chemin de mystère avec moi. Cela ne vaudra sans doute rien de plus que le poids du papier sur lequel ce sera écrit. Pour ma part, je sais d’expérience que la seule diplômation qui vaille est intérieure et relève de l’éclat de rire qui survient quand la question accouche de la réponse dont elle était enceinte. Nul ne peut savoir combien de temps cet accouchement pourra requérir mais la démarche que je propose sera limitée dans le temps à deux années au maximum, et valorisera au premier chef l’autonomie des étudiant.e.s. Ceux-ci seront toujours libres d’interrompre au moment qui leur conviendra le cheminement avec moi. Et de toute façon, nous pouvons compter sur les rêves pour ne pas laisser s’installer une dépendance illusoire si le processus intérieur n’est plus nourri...

Si vous êtes intéressé.e., avez des questions ou voulez plus d’information sur les modalités pratiques, vous pouvez me contacter par email à voiedureve(at)gmail.com.

Je lancerai officiellement l’aventure à partir du moment où un nombre suffisant d’étudiant.e.s se seront engagé.e.s pour constituer une petite communauté de recherche. Je n’accepterai dans un premier temps qu’un nombre limité à une dizaine, ou douzaine tout au plus, d’étudiant.e.s pour pouvoir leur accorder l’attention que leurs recherches requièrent. Et la tenue de stages dépendra de l’évolution des conditions sanitaires…

Pour conclure cette présentation, je vous dirai un rêve qui m’est venu alors que je marchais en montagne avec cette question de la transmission du Cadeau que j’ai évoquée dans l’article précédent. Il me suggère en fait tout autre chose que la création d’une école et dessine mon propre chemin de mystère. Dans ce rêve :

J’apprends à jouer de l’orgue. Ma compagne me soutient silencieusement par sa présence. Un homme m’interroge : pourquoi est-ce que j’apprends à jouer de l’orgue ? Je lui réponds qu’en fait, c’est parce que j’aime raconter des histoires. Et pour lui montrer que je sais raconter de bonnes histoires, j’en improvise une. C’est l’histoire de Christophe Colomb qui a prétexté qu’il allait chercher un paquet de cigarettes pour quitter son épouse et partir à la découverte du Nouveau Monde…

Comprenne qui pourra. Vos résonances m’intéressent. Pour moi, ce rêve est assez clair et je sais assez précisément ce que j’ai à faire. La transmission du Cadeau, en ce qui me concerne, passe par le fait de raconter des histoires, ce qui est ma façon de jouer de la musique sacrée. Je suis plus intéressé dans le fond par l'écriture de bonnes histoires que par l'enseignement, qui supposerait que je sache quelque chose. C'est ce que me pointait Paule Lebrun quelques temps avant sa naissance au ciel :

- Pour toi, Jean - me disait-elle - c'est simple : l'accompagnement individuel nourrit les ateliers et l'enseignement, qui à leur tour nourrissent l'écriture...

C'était sa médecine que de nous voir ainsi en transparence.

L’histoire que je raconte dans ce rêve est d’une certaine façon la mienne. Mais personne ne peut aller découvrir le Nouveau Monde tout seul. C’est une aventure qui réclame une communauté de recherche. Pour partir à Argos, à la conquête de la toison d'or – une histoire qu'affectionnait particulièrement ma chère amie Martine Tollet , il faut une équipe d'Argonautes. Alors voilà : disons que j’ai affrété une Caravelle qui s’apprête à quitter le port pour partir vers l'horizon, à la découverte de la Nouvelle Terre. Voulez-vous être du voyage ?

mardi 22 septembre 2020

Le cadeau

Paule Lebrun, in loving memory

Dans les mois précédant son décès, Paule Lebrun m’a demandé de mettre en place une école de mystère au sein de l’organisme qu’elle avait créé, Ho Rites de Passage. Dans l’esprit de Paule, du moins tel que j’ai compris sa demande, il s’agissait de compléter la formation en pratiques rituelles qu’elle avait mise en place par une autre formation qui donnerait accès à ce dont le travail rituel n’est que la couverture extérieure. Nous l’envisagions comme une sorte de « maîtrise » qui serait proposée aux étudiants ayant fait le premier niveau de formation. J’ai alors intensément réfléchi à sa demande, m’interrogeant sur ce que pourrait être une école de mystère contemporaine, et j’ai formulé une proposition en l’étayant avec un texte intitulé « Fondements pour une école de mystère» que je vais rendre disponible dans un prochain article (mais si vous êtes pressés, vous pouvez le lire ici : fondements). Mais, pour différentes raisons circonstancielles, et tout simplement parce que ni les temps, ni moi-même, n’étions mûrs pour porter une telle proposition, celle-ci n’a pas abouti.

J’ai discuté de ce projet avec différentes personnes, et j’ai retenu en particulier l’avis d’une de mes enseignantes, qui animait elle-même une retraite méditative dont la pratique pointe directement vers le mystère dont il est question ici. Elle m’invitait à prendre garde à ne pas me charger de l’héritage de l’inaccompli dans la vie d’une personne qui s’apprêtait à partir, aussi chère me soit-elle, car cela pourrait être de nature à m’empêcher de vivre ma vie. Alors, je suis allé vivre celle-ci…

Mais voilà que quelques années après le décès de Paule et mon retour en Europe, qui ont été concomitants, la question de la transmission m’a rattrapé. Plusieurs personnes m’ont demandé au début de 2020 quand je mettrai en place une formation pour transmettre les techniques de travail avec les rêves que j’ai apprises et élaborées. Une amie chère m’a proposé comme objectif commun la mise en place d’une école de mystère dans la prochaine décennie. Un autre ami, parmi les personnes les plus qualifiées que je connaisse peut-être pour enseigner l’approche des mystères, m’a invité à réfléchir avec lui à la mise en place d’une telle école. Je me suis senti gentiment cerné, et ce d’autant plus qu’au cours du confinement, j’ai eu le temps de rêver et d’imaginer quelle forme cette aventure pourrait prendre. J’ai commencé à en poser quelques jalons, ne serait-ce que dans le monde imaginal, mais il demeurait un certain nombre de questions avec lesquelles je suis allé marcher en montagne cet été. Ce sont ces questions, et les réponses qui ont commencé à en émerger comme le papillon du cocon, que je veux vous partager ici.


Stèle des Mystères d'Eleusis

Tout d’abord, il convient de préciser de quoi nous parlons quand il est question d’école de mystère. Disons tout de suite qu’il ne s’agit pas d’une école, du moins tel qu’on l’entend habituellement, avec un cursus, des matières obligatoires et d’autres optionnelles, des examens et une diplomation. Ce n’est rien qui ressemble à une université, ou un lieu où est transmis un savoir que l’on peut mettre en mots, dans un livre ou dans un cours. C’est pour cela qu’on parle de mystère. La définition lapidaire que j’avais formulée en réponse à la demande de Paule, c’est qu’une école de mystère est une école dont le but est d’initier au Mystère d’Être. Je ne développerai pas cette idée pour l’instant, me contentant simplement dans l’immédiat de faire remarquer qu’il est question d’initiation – j’y reviendrai plus loin. Je poursuivais la réflexion en disant :

« Le modèle archétypique de la démarche initiatique de l’École de Mystère est donné dans notre culture par la célébration du Mystère d’Éleusis. Il s’agit d’une descente dans les profondeurs obscures où l’initié(e) meure littéralement à son ancienne personnalité au contact de Perséphone pour renaître au lever du soleil avec un épi de blé symbolisant son alliance renouvelée avec Déméter, et sa connaissance de l’Éternité vivante. À la différence des écoles initiatiques ésotériques qui mettent l’accent sur la discipline et l’effort, le Mystère a une dimension proprement féminine qui préside au mystère de la mort et de la (re)naissance, symbolisée ici par la Reine des Enfers et la Terre Mère. »

Parmi les images archétypiques qui évoquent cette initiation, il y a aussi celle de la crucifixion qui permet à l’initié(e) de triompher de la mort, et celle du démembrement dont émerge, renouvelé, un chaman. Jung a beaucoup élaboré autour de la crucifixion comme symbole de l’identification aux opposés dont émerge la totalité que nous appelons le Soi. Le démembrement est une image typique des cultures chamaniques, symbole du démantèlement de l’ancienne personnalité dont émerge une nouvelle relation à la réalité. Il n’y a que les ignorants pour dresser des murs entre ces différentes façons de parler du mystère de la transformation de l’être humain, d’une conscience restreinte au petit « moi » à une conscience plus vaste, embrassant le Soi.

Un dénominateur commun à ces approches du mystère est qu’il est toujours question de la mort, ne serait-ce que symbolique, comme porte d’entrée d’une immensité océanique. Tant qu’on veut croire que la Lumière est seulement douce et gentille, prodigue seulement en caresses, on n’est pas prêt(e) à risquer cette aventure car on veut rester en enfance, on attend du Divin qu’il se comporte comme un bon père ou une bonne mère. Or la Lumière tue et vivifie, disaient déjà les anciens alchimistes, soulignant par-là la nature paradoxale du processus. Celui-ci n’est pas sans rappeler la mise à mort de la chenille par les « cellules imaginatives » qui constitueront le papillon, et se nourrissent du cadavre de cette dernière. Il n’y a rien de romantique là. On voit régulièrement de telles images, par exemple de démembrement, resurgir dans les rêves de personnes qui ignorent tout de ces processus de mort-renaissance. On retrouve là ce qu’écrivait Joseph Campbell :

« Pour finir, il faut que vienne le psychanalyste qui réaffirmera la sagesse éprouvée des anciens enseignements prospectifs que dispensaient les danseurs masqués exorciseurs et les sorciers guérisseurs. Nous découvrons alors que l’ancien symbolisme initiatique est créé spontanément par le patient lui-même au moment où il le permet. Apparemment, ces images ont quelque chose de si nécessaire à la psyché que si le monde extérieur ne les apporte pas, par l’entremise du mythe et du rituel, il faut qu’elles soient retrouvées au travers du rêve, de l’intérieur, faute de quoi nos énergies resteraient enfermées dans une banale et anachronique chambre d’enfant au profond de la mère ».


Osho

Dans l’esprit de Paule Lebrun, l’école de mystère était centrée sur un maître, à l’image de ce qu’elle avait connu en Inde auprès d’Osho. Mais pour ma part, je crois que ce modèle est révolu et qu’il s’agit de développer désormais une nouvelle pédagogie du mystère, qui reste à inventer. Celle-ci doit tenir compte de l’exigence d’individuation qui fait que chaque chemin est strictement unique, et de la nécessité de l’émergence d’une nouvelle conscience collective qui caractérise l’Ère du Verseau. Mais surtout, elle doit s’ancrer dans le fait que c’est le Mystère lui-même, ou en termes jungiens le Soi, qui initie l’impétrant de l’intérieur…

Ce sont là à peu près les éléments de base avec lesquels je suis parti marcher dans la montagne pour explorer quelques questions qui me taraudaient. La première se formulait ainsi :

Que transmettre ?

C’est-à-dire d’abord : qu’ai-je reçu, qui vaille la peine d’être transmis ?

La réponse, après avoir bien transpiré en grimpant sur quelques sommets ensoleillés, est devenue évidente. D’abord disons-le : je ne suis pas intéressé à transmettre des techniques, des méthodes qui ne font jamais que dessécher le sujet, ni même des théories, un prétendu savoir qui n’épuise jamais, précisément, le mystère. Pour cela, il y a des livres que les étudiants peuvent lire, et quantité d’enseignants, d’écoles, qui étanchent la soif d’informations mais ne donnent pas à boire de cette eau qui, quand on la boit, ôte toute soif. Au fond, la seule chose qui vaille d’être transmise, c’est ce que Paule appelait le Cadeau. Elle l’avait reçu d’Osho, et pour ma part, je l’ai reçu de Paule, mais aussi de ses complices Ma Premo et Chandra Kala... et surtout de Richard Moss, que je considère comme mon maître spirituel. Lui-même l’a reçu d’un papillon noir...

Qu’est-ce que le Cadeau ?

C’est difficile à dire. Vaut pour le Cadeau, comme pour toutes les réalités existentielles importantes comme l’amour, la vie, etc... ce que Saint-Augustin disait du temps : « tant que l’on ne m’interroge pas sur ce qu’est le temps, je sais très bien ce que c’est, mais si l’on m’interroge, je ne le sais plus. »

Le cadeau est insaisissable par le mental. Mais essayons tout de même d’en dire quelque chose. D’abord, remarquons la dimension de gratuité qui est attachée à la notion de cadeau. Cela ne s’achète pas, un cadeau. C’est un don. On ne peut pas dire ce qu’est le Cadeau mais on peut en décrire les effets : une liberté, une joie, une paix intérieure avec ce qui est, ce qui a été, ce qui sera…

Une unité intérieure.

Une connexion à l’essentiel, à la dimension créatrice de l’Être, à l’Ouvert…

L’Évangile de Thomas dit merveilleusement de quoi il est question :

« S’ils vous demandent : quel est le signe du Père qui est en vous ? Dites-leur : c’est un mouvement et un repos. »


Un mouvement et un repos...

Yvan Amar a fort bien éclairé ce sujet en montrant que ce qu’on appelle communément les Dix Commandements ne sont des commandements que pour l’esprit qui veut être commandé, mais pour les esprits libres, ce sont des indicateurs qui peuvent se comprendre ainsi, dans ma formulation :

Quand on a reçu le Cadeau, on aime l’Éternel, son Dieu, que l’on reconnaît dans tous les dieux. On honore ses parents, quoi qu’ils aient fait, qui qu’ils aient été. On ne vole plus car nul ne peut rien s’approprier. On ne tue pas car la vie est sacrée. On ne convoite pas la femme de son voisin car on est un avec son voisin, et avec sa femme... Etc.

Voilà ce qu’en disait Paule dans une interview donné au magazine Vivre :

« J’ai actuellement un sentiment d’achèvement. Je me suis inscrite dans plus grand que moi et c’est dans ce plus grand que moi que j’ai trouvé une force. Ce changement de perception m’a amené beaucoup de joie. »

« J’ai été quelques années en Inde dans une école de mystère qui a chambardé ma conception de l’existence, m’a mise au monde une seconde fois et a allumé une flamme dans mon cœur. J’y ai reçu un grand cadeau que je formulerais ainsi :

La vie n’est pas un problème à résoudre mais un mystère à vivre.

Mine de rien, on se retrouve devant un changement radical de perspectives, surtout pour moi qui venait du monde de la psychologie. J’ai pour ainsi dire basculé personnellement dans ce paradigme là. J’avance dans ce mystère. »

Paule formule ici deux éléments importants qui permettent de mieux saisir la nature du Cadeau.

Elle évoque l’inscription dans plus grand que soi, et par là ce qui constitue sans doute notre plus grand besoin existentiel. C’est l’inscription dans plus grand que soi qui donne un sens à l’existence – un sens qui ne tient pas dans une explication de l’existence, qui demeure un mystère, mais comme le disait Jung, dans la conscience qu’a la main d’être reliée au corps. Par cette inscription dans plus grand que soi, la séparation est abolie car la main sait bien qu’elle n’est rien si elle s’imagine coupée du corps. Avec la fin de la séparation vient la fin du conflit permanent avec soi-même et le monde, ainsi que la réconciliation avec ce qui est, avec notre destinée – quelle qu’elle soit.

C’est la seule guérison véritable.

Et puis elle souligne qu’il s’agit d’une seconde naissance. Ce qui n’est pas sans évoquer en filigrane que pour renaître, il a fallu mourir – l’ancienne personnalité accrochée à ses breloques a du mourir. Un des signes les plus certains de ce qu’on a reçu le Cadeau est d’ailleurs dans la façon de mourir, quand la mort physique se présente. Tous ceux qui ont côtoyé Paule dans sa dernière année de vie peuvent en témoigner : elle marchait son enseignement. Elle savait intimement qu’elle était autre chose que ce corps physique en train de mourir, et sa liberté nous irradiait…

On pourrait dire enfin du Cadeau, en jouant avec les mots, que c’est le Présent. Un présent, c’est en effet un cadeau, mais le présent, c’est tout ce que nous avons en réalité. C’est ce qui est. Quand on a reçu le Cadeau, on ne chiale plus sur les circonstances de l’existence car tout, finalement, fait partie du Cadeau. On est en accord intime avec soi-même, avec la Vie, parce qu’il est évident que nous ne sommes autres que la Vie, ou pour le dire autrement, que la Vie nous est – et que cette forme que la Vie adopte en nous, dans l’instant présent, n’est que temporaire, se dissoudra… mais la Vie continuera.

Toutes ces considérations peuvent sembler bien abstraites à qui les examine sans les vivre, et c’est ce qui, marchant dans la montagne, m’a obligé à faire un pas de plus dans la direction de la transmission à laquelle m’invitait Paule. Tout d’abord, je me dois de revendiquer d’avoir reçu le Cadeau. C’est une responsabilité à laquelle je ne peux me dérober. Responsabilité envers Paule…

Un rêve, récemment, me pointait cette nécessité. Dans celui-ci, j’étais dans la mer tout habillé au milieu d’autres gens, eux aussi habillés, et je parlais avec Marie-Lise Labonté. Outre que son nom évoque la bonté qui est au cœur de toute chose, ce qui fait que la vie est bonne... il faut vous dire que mon mentor de rêves, Nicolas Bornemisza, et Marie-Lise travaillent ensemble de longue date et ont élaboré ensemble une méthode de guérison par le travail avec les images intérieures. Marie-Lise représente donc pour moi le féminin, de nature très spirituelle, de ce travail avec les profondeurs auxquels introduisent les rêves, et elle y ajoute d’ailleurs la dimension du corps et une remarquable intuition. Or elle me disait dans le rêve qu’elle avait décidé de dissiper le flou qui entourait son travail, ce qui me réjouissait grandement. En méditant ce rêve, j’ai bien compris que l’anima me faisait obligation de dissiper le flou dans lequel moi-même je dissimule la nature spirituelle de mon travail. J’étais au beau milieu d’un stage intensif dans lequel j’assemblais toutes les pièces du puzzle – le travail des rêves, la méditation, le corps, … – et il était clair que je ne pouvais plus échapper à la nécessité de montrer l’image qui émergeait de ce puzzle assemblé. Mais si je puis et je dois dire que j’ai reçu le Cadeau, cela ne veut pas dire que je sois arrivé où que ce soit. On reçoit le Cadeau, mais encore faut-il le déballer… et cela prend une vie. Yvan Amar exprimait cela fort bien en disant que ce n’était pas l’Éveil qui était difficile à atteindre, mais c’est l’incarnation de l’Éveil qui est difficile, le véritable défi.

J’ai donc bien reçu le Cadeau – merci ! Merci… – mais j’en suis encore à le déballer. Et la question de la transmission fait partie justement du papier cadeau...


Le Sigmarillion

Quant à la nature du Cadeau que j’ai reçu, car il a toujours une couleur personnelle, il y a deux rêves en particulier que j’ai déjà exposé dans ce blogue qui la mettent en évidence. Il s’agit en premier lieu du rêve des oiseaux de feu, où j’entrevoyais l’oiseau merveilleux des contes mais désespérais car j’étais le seul à le voir. Dans le second rêve, je trouvais « le cœur de la montagne », un appartement où j’étais chez moi dans la nature, et je me confrontais à un homme en cravate qui riait des légendes amérindiennes évoquant cet endroit. Dans l’un et l’autre cas, je n’étais pas encore prêt à assumer la solitude qui va avec le Cadeau. Or le rêve avec Marie-Lise Labonté se terminait avec le fait que je rentrais seul chez moi. Ma relation à la solitude existentielle a changé depuis les rêves que je rappelais et c’est ce qui me permet d’assumer d’avoir reçu le Cadeau. C’est une charge en réalité car il me faut maintenant le transmettre. En effet, comme le dit l’Évangile de Thomas :

« Nul n’allume une lampe pour la mettre sous le boisseau. »

Mais ce n’est pas moi en réalité qui porte la charge. C’est le Soi, car la transmission n’a de sens qu’en s’inscrivant encore une fois dans la relation avec ce qui est plus grand que soi. Mieux, c’est à partir d’un certain point la meilleure façon de continuer à apprendre que de transmettre. Non seulement faut-il vider sa tasse pour qu’elle soit à nouveau remplie, mais il est bien connu qu’on enseigne jamais que ce que l’on a besoin d’apprendre. A chaque fois que je donne un stage, les questions des participant.e.s me font approfondir la matière. Si charge il y a, elle n’est donc pas un fardeau mais plutôt de l’ordre de la responsabilité. Et finalement, c’est un privilège que de transmettre ce qui nous est le plus cher, ce qui nous semble être de la plus haute valeur…

Comme me l’a souligné ma compagne, avec qui je marchais dans la montagne, quand je lui ai partagé ces réflexions : que transmettre d’autre que la joie et la légèreté ?

Une autre question redoutable avec laquelle je suis allé marcher en montagne me faisait simplement me demander en quoi j’étais qualifié pour essayer de transmettre le Cadeau. Ce qui me préoccupait là n’est pas tant le problème de l’égo qui se pète les bretelles avec n’importe quoi, de toute façon, car la vie, quand il s’agit du Cadeau, nous ramène toujours au fait qu’on ne sait rien, on ne possède rien, on n’est rien. Et on peut toujours rire de l’égo, de ses prétentions. Mais dans le fond, il s’agit surtout là de relever le défi du retour dont parle Joseph Cambell dans son analyse du monomythe du héros : in fine, le véritable challenge n’est pas vraiment d’aller chercher le trésor caché, même si cela implique de triompher de quelques dragons qui jouent bien leurs rôles d’épouvantails. La véritable difficulté, devant laquelle beaucoup ont reculé – car pourquoi troubler sa paix avec des gens qui, quoi qu’ils en disent, ne veulent rien entendre (ce que Jodorowsky formule en disant que la thérapie consiste en se battre avec son client pour l’amener là où il a réclamé d’aller) – est d’incarner l’enseignement reçu, de ramener le Cadeau à la communauté que l’on a dû quitter pour aller le chercher.

C’est un rêve, encore, qui m’a donné la réponse la plus profonde à cette question. Je l’ai reçu en décembre 2018, dans les mois qui ont suivi mon retour en France. J’y voyais une grande flamme sous cloche, et à côté de celle-ci, une petite flamme jaillissait. Gordon – le compagnon de Paule – se réjouissait en disant : « ça y est ! Elle est repartie ! ». Je me retrouvais avec cette flamme dans les mains, que je tenais devant moi, et j’allais la porter dans un cercle de gens qui se trouvaient dans l’obscurité.

Ce rêve n’appelle pas grand commentaire. Disons que j’ai reçu mon ordre de mission par ce rêve, et ma feuille de route. Il prend tout son sens quand on se souvient que Paule signait ses emails avec une devise :

Keep the flame alive !

Gardez la flamme vivante !

Le fait que la grande flamme soit sous cloche signale qu’elle a besoin d’être préservée, protégée, et c’est ce que fait Ho Rites de Passages. Je me retrouve avec une petite flamme entre les mains, et celle-ci n’ôte rien à la grande flamme. C’est simplement la flamme qui essaime, et me fait obligation de faire le nécessaire pour qu’elle demeure vivante. Ainsi, nous sommes nombreux et nombreuses à avoir été allumé.e.s par Paule et il apparaît qu’il est temps que la flamme essaime entre les mains de toutes celles et de tous ceux qui peuvent la porter. Cela répond à un besoin d’époque, qui rejoint la préoccupation de Paule de semer les germes pour un ré-enchantement du monde. Une autre façon de le formuler, c’est la nécessité collective dans laquelle nous sommes, remarquablement bien exposée par Charles Eisenstein dans « Notre cœur sait qu’un monde plus beau est possible », de sortir de la vieille histoire de la séparation.

Un cadeau à lire...

La responsabilité qu’implique le fait d’avoir reçu le Cadeau, et de devoir dès lors le transmettre, a été dès lors éclairée sous un nouveau jour. Il ne s’agit pas seulement d’honorer mes maîtres et de leur témoigner ma gratitude. C’est aussi par là que je trouve la réponse au questionnement qui m’a amené à m’éloigner des réseaux sociaux au début de l’été : comment contribuer au monde sans ajouter à la confusion ambiante en y amenant notre agitation intérieure ? Comment s’ancrer dans la paix, la joie et l’amour, pour faire face aux défis de la transition collective que nous traversons tou.te.s ensemble ? Dans cet espace se rencontrent le militant et le méditant… et cela prend d’autant plus de sens qu’il semble, au vu de nombreux indices, que notre civilisation sinon notre planète soient appelées à vivre une grande initiation collective, une mort-renaissance. Dès lors, il y a urgence à répandre cette paix et cette joie qui entourent le Cadeau. Saurons-nous faire de cette fin d’un monde une opportunité spirituelle ?

Ce qui m’amène à la dernière question avec laquelle j’ai marché dans la montagne, et qui était :

Comment transmettre le Cadeau ?

Pour moi, il y a là une évidence. Cela ne peut être que par le vécu expérientiel partagé (les concepts viennent après), et ce vécu, en ce qui me concerne, c’est comment la Source de toute sagesse nous guide au travers des rêves et des synchronicités. Comme le formule le zen depuis longtemps, ce n’est pas une question de méthode ou de technique, mais cela se transmet seulement d’âme à âme, I shin den shin. Cela passe par une relation interpersonnelle qui accompagne une recherche intense, complètement individuelle. C’est l’Évangile de Thomas encore qui décrit le mieux le processus :

« Que celui qui cherche ne cesse de chercher
Quand il aura trouvé, il sera bouleversé.
Étant bouleversé, il sera émerveillé
Et il régnera sur le Tout. »

Pour accompagner la recherche, il faut aussi des pratiques. Il est bien connu que « l’illumination est un accident et la pratique renforce les chances d’avoir un accident ». Osho lui-même racontait qu’il s’était éveillé en tombant d’un arbre, et que par conséquent, il ne pouvait pas transmettre l’illumination. Il pouvait seulement reconnaître qui la vivait, et qui ne la vivait pas encore. Il y a beaucoup de pratiques radicales – au sens de « qui vont à la racine » – de méditation et d’investigation fondamentales qui peuvent favoriser la réception du Cadeau. L’erreur commune est de croire qu’il pourrait y avoir là une relation de cause à effet, et que telle ou telle pratique confère automatiquement le Cadeau. Tout au plus, une bonne pratique nous rend-elle réceptif, disponible… pour recevoir l’Invité. Mais s’il est donc une chose que l’on peut transmettre, c’est la pratique, et l’esprit dans lequel faire la pratique pour qu’elle ouvre une brèche dans nos défenses. Car finalement, le Cadeau est toujours là, et c’est nous qui nous en défendons, qui ne voulons pas le voir, le recevoir.

J’ai donc le plaisir de vous annoncer en conclusion de mes promenades en montagne que je vais mettre en place dans les prochains mois une formation qui sera complètement individualisée (si vous voulez en savoir plus, contactez-moi), dans laquelle je demanderai essentiellement aux étudiant.e.s de travailler une question existentielle avec le support des rêves et de la méditation. Ils recevront pour cela un accompagnement par l’écoute des rêves et la méditation, ainsi qu’un étayage théorique de la démarche et le support de la communauté de chercheurs qui s’engageront dans celle-ci avec moi. Il y aura des pratiques radicales et des ateliers qui seront proposés à la carte, bien sûr, mais cette dernière sera ouverte à toutes sortes de propositions, même extérieures à l’équipe que j’envisage de constituer pour accompagner la recherche des étudiant.e.s...

Car finalement, à notre époque, une école de mystère digne de ce nom ne saurait être centrée sur un enseignant, une méthode, une approche particulière… mais est une aventure collective, émergeant d’une communauté. C’est cette communauté de pratiques qu’il nous faut bâtir, dans l’ouverture à toutes les visions nourrissant la foi dans la bonté de la Vie, pour traverser les temps que nous vivons., Ce que nous avons en commun, ce qui nourrit la communauté issue de Paule et de beaucoup d’autres enseignant.e.s, sans exclusive d’approches ou d’horizons spirituels, ce qui finalement enseigne et transforme celles et ceux qui cherchent jusqu’à ce qu’ils aient trouvé, c’est-à-dire qu’ils deviennent eux-mêmes le Cadeau, c’est cette flamme que Paule nous enjoignait de garder vivante.

Le feu sacré.

mercredi 19 août 2020

Trou noir

 


Au début de l’été, j’ai entendu un très beau rêve. La rêveuse est une femme qui vit une grande transition de vie avec beaucoup d’incertitudes concernant son avenir. Elle a reçu ce rêve la veille de la cérémonie funéraire célébrée pour son frère qui venait de décéder.

La rêveuse est avec sa fille mais elle ne voit que ses jambes, ses pieds avec des sandales toutes neuves. Il y a une flaque noire sur le bitume. Elle se dit :

- Elle ne va pas y aller ?

Mais si, elle y va et elle s’enfonce dans cette flaque d’eau noire jusqu’à y disparaître entièrement. La rêveuse plonge alors sa main dans l’eau pour rattraper sa fille. Elle sent la main de cette dernière prendre la sienne. C’est une main chaude. Il n’y aucune inquiétude, aucune anxiété. Curieusement, sa main n’est pas mouillée.

Plusieurs synchronicités autour de ce rêve renvoient la rêveuse à une expérience de mort imminente qu’elle a vécue 21 ans auparavant. Elle est frappée aussi par le fait que sa fille a le même âge qu’elle lors de sa naissance. Enfin, il se trouve qu’elle a rendu visite à sa fille dans les jours précédant le rêve pour lui porter des sandales.

Lorsqu’elle m’a parlé de ce rêve, j’ai souligné le fait que nos enfants symbolisent souvent notre avenir dans les rêves. En effet, nous nous prolongeons dans nos enfants. Je me suis un peu inquiété de ce que la porteuse de cet avenir disparaisse ainsi dans une flaque d’eau noire. Du point de vue d’une interprétation psychologique, on pourrait craindre là un passage dépressif éventuellement lié au deuil ou à l’incertitude concernant l’avenir. Mais la rêveuse commentant son propre rêve insistait sur la confiance et la sérénité qui entourait celui-ci, particulièrement dans le contact avec la main de sa fille. Habituée à écouter ses propres rêves, elle parlait de descente du féminin dans les profondeurs et de contact avec l’inconnu. Nous avons discuté de sa connexion profonde avec la mort…

Quelques temps plus tard, nous avons tenu une loge de rêves avec une dizaine de personnes. C’était la première loge de rêves en présentiel que j’avais le plaisir de faciliter depuis le confinement. La rêveuse y a proposé ce rêve. Il a reçu toute sorte de résonances fort intéressantes et soudain, quand cela a été son tour de parler, un des participants a sorti un livre qu’il était en train de lire et nous l’a montré. Il s’agissait de :

Les trous noirs, de Jean-Pierre Luminet


Il y a eu une vague d’émotion dans le cercle. Tout à coup, notre perspective sur le rêve venait de changer radicalement. Nous avons exploré l’idée qui voulait que ce trou noir donne accès à une autre dimension, un autre espace. Le fait que l’eau noire du rêve ne mouille pas est apparu comme une signature de cette nouvelle dimension, de l’entrée dans l’inconnu. Le parallèle avec la mort est devenu évident mais en faisant ressortir la confiance et la sérénité régnant dans ce rêve. Le mot de la fin a été amené dans l’hilarité générale par le même participant qui avait éclairé le rêve en le connectant aux trous noirs quand il a suggéré de prolonger ce dernier en prenant le trou noir et en le posant sur un mur pour ensuite le traverser, aller voir ce qu’il y a de l’autre côté.

Décidément, c’était bien au travers de ce rêve une toute nouvelle façon de se déplacer dans la réalité, symbolisée par les sandales neuves de sa fille, qui était proposée à la rêveuse. Il m’a semblé intéressant de vous le partager car il se pourrait que les images toutes personnelles de ce rêve aient une profonde résonance collective. En effet, il semble que par bien des aspects nous soyons au bord d’un trou noir, ou peut-être déjà en train de plonger dans celui-ci. Cette métaphore vaut autant pour de nombreux individus qui vivent de grandes crises de transition que pour la planète toute entière. Mais il faut nous souvenir que ce pourrait bien être le passage vers un tout nouvel espace, le moyen d’entrer en contact avec une dimension inconnue, et garder confiance, rester ancrés dans une profonde sérénité de cœur. Ainsi, peut-être saurons-nous faire des trous noirs de nos vies des portes débouchant sur le nouveau, le jamais-vu, le jamais-entendu...

* * *

En complément de ce rêve, je vous propose une réflexion sur les filtres nécessaires à appliquer, dans les temps troublés que nous vivons, à nos prises de parole dans l’espace public, en particulier sur les réseaux sociaux. Quand je suis parti en vacances cet été, j’étais préoccupé en particulier de constater l’agitation croissante sur ces derniers, qui se traduit en expression d’anxiété et de colère, quand ce n’est pas de haine. J’étais inquiet en particulier de voir des personnes affichant des vues spirituelles contribuer à la discorde en répandant des messages empreints de peur, diabolisant les autorités en place en leur prêtant de sombres desseins. Bien sûr, je n’ai pu éviter d’y voir l’ombre à l’œuvre et c’est le danger qui guette ceux qui s’identifient à la lumière que de voir tout en noir chez d’autres. Mais surtout, le constat qui m’a donné à réfléchir, c’est que moi-même ne pouvait bien souvent éviter d’amener ma propre agitation intérieure dans l’expression de mes opinions sur ces réseaux sociaux. 

Or il me semble que nous avons tou.te.s une responsabilité à prendre dans le fait de nous garder de répandre autant que possible nos peurs, nos allergies, nos inimitiés, et tout le poison mental qui va avec, dans l’espace public. C’est une prophylaxie nécessaire, tout autant sinon plus encore que les « gestes barrière », pour éviter d’alimenter la dimension émotionnelle du chaos vers lequel nous semblons collectivement glisser ces temps-ci. Ce chaos est sans doute une étape nécessaire de la transition dans laquelle nous nous trouvons, mais il peut prendre une tournure dangereuse s’il laisse le champ libre à des opinions essentiellement émotionnelles alimentant la discorde dans la vindicte et les accusations. C’est à chacun.e de nous d’ancrer la paix dans nos esprits et nos cœurs pour que la paix l’emporte dans le monde. C’est en effet la qualité de nos relations, le soin que nous prendrons de nos liens, qui seront déterminant pour édifier le « monde d’après »...

J’ai donc, en réponse à ces interrogations, résolu d’adopter autant que possible, dans ma parole et ma pensée, un outil simple et éprouvé que l’on appelle les filtres de Socrate – ou plus précisément, les filtres de Socrate renforcés par le Travail de Byron Katie. 


Pour la dimension philosophique de du dialogue prêté à Socrate par Platon qui présente ces filtres, je vous invite à lire cette page qui vous en propose un résumé : https://nospensees.fr/les-trois-filtres-de-socrate. Pour ma part, je vous en proposerai une paraphrase adaptée à notre temps, avec un ami qui vient me voir avec une affirmation à propos de la pandémie, soit qu’il n’y jamais eu de pandémie et que c’est un canular, soit que la pandémie est finie, soit encore que la pandémie est en train de repartir en fou et qu’il faut dormir avec son masque, etc. Nous avons tous un ami comme cela, et ses opinions tranchées peuvent concerner tous les sujets...

La première question est : 

- Est-ce que c’est vrai ? Es-tu absolument certain que ce que tu affirmes soit vrai ?

S’il est honnête, et même s’il est médecin épidémiologiste (alors ne parlons pas de ceux qui s’improvisent épidémiologistes…), il reconnaîtra probablement qu’il y a un doute – ou alors, il est fort probable que ce soit l’émotion qui parle. Dans ce dernier cas, les techniques d’investigation de l’histoire qu’il se raconte proposées par Byron Katie pourront être très utiles. Il importe de se rappeler que même si mon ami est à ce stade très agressif, son propos est fondé sur des émotions légitimes que nous partageons tous en temps qu’êtres humains. La Communication Non Violente peut ici être aussi très utile pour accueillir ces émotions sans nous laisser aveugler par celles-ci, ou les émotions que sa prise de position suscite en nous...

Si mon ami reconnaît qu’il y a un doute au moins raisonnable qui peut tempérer ce qu’il affirme, la deuxième question est alors : 

- Si ce n’est pas vrai, si tu ne peux pas être certain que ce soit vrai, est-ce que cela fait du bien d’entendre ce que tu affirmes ? Est-ce que c’est bon ? Ou plus subtilement encore : de quelle intention profonde cela part-il ?

Il est bien rare ces temps-ci que les affirmations qui nous soient prodiguées visent à renforcer la paix, la confiance en l’avenir, l’amour que nous pouvons avoir les uns pour les autres. Il faut donc faire bien attention. Si ce n’est pas vrai et cela ne fait pas de bien, à quoi cela sert-il d’en parler ?

Et donc si mon ami est honnête, ce que je crois que nous sommes tou.te.s pour l’essentiel, la troisième question est : 

- Est-ce utile ? Est-il nécessaire d’en parler ? Ou plus profondément : que proposes-tu positivement ?…

S’il n’est pas certain que ce soit vrai, si cela ne fait pas de bien mais contribue à la discorde et l’agitation, si ce n’est pas utile et qu’il n’y a pas de proposition positive, à quoi bon en parler ? Il vaut mieux garder le silence.

Ces filtres de Socrate sont renforcés en particulier par le Travail de Byron Katie (https://thework.com/sites/francais) qui permet de poursuivre l’investigation avec l’ami qui est absolument convaincu que ce qu’il affirme est vrai, avec les questions suivantes :

- Comment peux-tu être absolument certain que c’est vrai ?

- Comment te sens-tu, dans tes émotions, ton corps… avec cette affirmation ?

- Comment te sens-tu sans cette affirmation ?

Le point clé de ce Travail est d’entrer en contact consciemment avec le ressenti émotionnel et corporel qui accompagne nos affirmations. Nous prenons alors conscience que nos pensées modifient notre ressenti, au point que ce n’est pas ce que dit autrui ou ce qui se passe dans le monde qui nous fait nous sentir éventuellement mal, mais ce que nous pensons à son sujet. Au lieu de rejeter la responsabilité de notre mal-être sur autrui, de vouloir le combattre, nous pouvons prendre la responsabilité de nos pensées…

Richard Moss, qui propose un travail similaire au travers du Mandala de l’Être, dit for justement que la seule vérité des histoires que nous nous racontons, c’est comment elle nous font nous sentir. C’est la base d’une hygiène psychique que de devenir conscients de l’impact de nos pensées sur nos vies, notre ressenti...

En outre, Byron Katie propose de retourner toutes les affirmations que l’on fait à propos d’autrui en les ramenant à nous-même. Par exemple, l’affirmation : « ils cherchent à tous nous contrôler… » pourrait se retourner en « je cherche à tous les contrôler », « je sais mieux que tout le monde de quoi il retourne et comment il faudrait faire... », etc. Ce travail, quand il est fait honnêtement en recherchant des exemples de situations dans lequel le retournement est manifeste, est un merveilleux moyen de déceler nos ombres projetées sur autrui. A moins que l’on ne soit un procureur dans l’exercice de ses fonctions, il n’y a pas beaucoup d’accusation qui ne se prête à un retournement radical.


Qu’est-ce que de telles considérations viennent faire dans un blogue sur le rêve ? C’est que nous ne rêvons pas que la nuit. Quand nous croyons nos pensées, quand nous nous identifions à nos croyances au point que la réalité semble leur correspondre parfaitement, sans laisser un espace ouvert au non-savoir, c’est que nous rêvons les yeux ouverts. Il se trouve que quand on se promène au bord d’un précipice comme nous le faisons collectivement ces temps-ci, cela peut être dangereux…

J’ai suffisamment éprouvé les affirmations ci-dessus pour pouvoir affirmer qu’elles sont vraies, non d’une vérité absolue mais d’une vérité pragmatique, efficace. Je les crois vraiment utiles par les temps qui courent et en tous cas, je les propose avec la conviction que la connaissance de ces pratiques fait du bien. Quand on se libère des pensées qui suscitent une contraction dans notre corps, qu’elle soit de peur ou de colère, on se sent plus léger, on respire et la vie, quoi qu’il en soit dans le monde, est belle.

Ce n’est pas facile de faire ce travail d’investigation de nos pensées et de nos croyances. Mais il se pourrait (aucune certitude) que le nombre que nous serons à éviter de donner libre cours à nos peurs, nos fantasmes et nos colères, dans l’espace public soit déterminant pour la qualité du temps que nous avons à vivre… ensemble.

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A noter que le weekend de formation en facilitation de loges de rêves prévu les 26 et 27 septembre à Locquirec, en Bretagne, est maintenu tant que les conditions sanitaires le permettent. Pour plus d'information et pour inscription, suivez ce lien : formation.


dimanche 14 juin 2020

Le silence s'impose


Je n’ai pas envie d’écrire ces temps-ci. J’observe la cacophonie ambiante et je n’ai rien envie d’y ajouter. Bien sûr, ce silence est paradoxal car j’ai beaucoup parlé ces derniers temps. J’ai cru bon de donner mon avis dans différentes polémiques jusqu’au moment où je me suis rendu compte de ce que je ne faisais que contribuer à la confusion en étalant mes propres contradictions. Je ne le regrette pas car il faut passer par la confusion pour parvenir à la clarté. En disant cela, j’ai une pensée souriante pour ce cher Osho qui disait :

« Ma méthode, c’est la confusion ».

Et puis, comme pour réconcilier tout le monde, il y a ces mots lumineux d’Etty Hillesum faisant face, en 1942, à la réalité de l’extermination des siens par les nazis :

« C'est toujours comme une petite vague qui remonte en moi et me réchauffe, même dans les moments les plus difficiles : "comme la vie est belle, pourtant !" C'est un sentiment inexplicable. Il ne trouve aucun appui dans la réalité que nous vivons. Mais n'existe-t-il pas d'autre réalité que celle qui s'offre à nous dans le journal et dans les conversations irréfléchies et exaltées des gens affolés ? Il y a aussi la réalité de ce petit cyclamen rose indien et celle du vaste horizon que l'on finit toujours par découvrir au-delà des tumultes et du chaos de l'époque. »

Pour respirer la beauté de ce petit cyclamen rose indien qui nous montre la Voie, le silence s’impose pour quelques temps.

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Quand je disais que j’ai beaucoup parlé ces derniers temps, c’est aussi que, depuis le début du confinement en France, j’ai donné une série de conférences sur le travail avec les rêves et sur l’ombre psychologique. En voici les enregistrements en accès libre, que vous pourrez écouter en podcast :

Conférence du 15 avril 2020 : introduction à l'interprétation des rêves.


Conférence du 8 mai 2020 : au-delà de l'interprétation des rêves.

Conférence du 6 juin 2020 : l'ombre dans les rêves et dans la vie.

Vous pouvez enregistrer localement ces conférences pour les écouter à loisir, sans connection à Internet, en cliquant sur le lien avec le bouton droit de votre souris et en sélectionnant "enregistrer le lien sous..."

L'ensemble de ces conférences ont été données en mode contribution libre et consciente. Cela ne signifie pas "gratuité" mais c'est une invitation à sortir de l'économie marchande pour entrer dans celle du don réciproque. Pour contribuer, je vous invite à visiter ma page de soutien. Je vous remercie d'avance.

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En complément, je vous livre ci-dessous le récit d’une méditation que m’a transmise la rêveuse dont j’avais commenté le rêve, terrifiant, en octobre dernier dans cet article : Démembrement. Pour rappel, elle assistait dans ce rêve à la mise à mort et au démembrement par des crocodiles d’une petite fille, d’un jeune homme et d’une vieille femme. Et voici donc ce qui advient dans sa vision intérieure quelques mois après :


 « Tout est silencieux, ni cris, ni pleurs...... les morceaux de corps du jeune homme, de la vieille femme et de la petite fille sont éparpillés et flottent à la surface de l'eau. Je suis entrée dans l'eau et regarde à travers elle. Elle est toujours très noire, sombre et je peux toujours voir à travers. Mes yeux ont une vision particulière, des faisceaux qui pénètrent cette eau. À l'endroit où l'enfant se tenait dans l'eau, je vois une petite flamme, comme un feu follet (pas de matériaux qui brûle), juste une flamme. Je m'approche, descends sous l'eau. La flamme s'enfance plus loin sous l'eau. Un étroit chemin, comme un sillon se forme. Il devient cordon de feu/lumière qui descend en pente douce encore plus profond sous l'eau, dans le noir total. Il me montre par où passer. Ce que je fais. Le cordon s'éteint derrière moi à chacun de mes pas, au fur et à mesure que je continue à descendre. Arrivée au bout de ce sillon/cordon lumineux, je me retrouve devant un immense brasier, comme une grotte sous-marine pleine de feu. Très proche, je pourrais le toucher, aucune sensation de chaleur, de brûlure.

Une partie de moi veux traverser ce brasier, pour voir si il me brûlerait, voir si je peux aller plus loin. Une autre partie, celle que j'écoute rarement, me demande d'être sage, de cesser de toujours pousser plus loin cette mise en danger et me conseille de remonter me reposer et aller demander d'être accompagnée et soutenue par mes guides, mes ami.e.s........

Pour une fois j'entends cette voix comme bienveillante et non jugeante ("tu n'es pas capable toute seule"..... qui souvent faisait que je bravais l'interdit, la limite ou le conseil). Je remonte vers la surface du lac, l'eau jusqu'à la taille, je vois autour de moi que les morceaux de corps éparpillés sont devenus des nénuphars et des lotus en pleine floraison. Je sors totalement de l'eau et vais m'asseoir sur la rive, heureuse, confiante et en paix. Je vais traverser le feu. »

La rêveuse a ajouté dans sa lettre qu’au moment de me l’écrire lui venaient des images de flammes descendant du ciel, évoquant la Pentecôte. Il n’y a rien à ajouter sinon que l’on voit ici le résultat du travail intérieur avec le rêve. Peut-être y a-t-il là quelque chose à méditer pour toutes celles et tous ceux qui traversent des moments difficiles ces jours-ci. Souhaitons que, pour toutes et tous, fleurissent les lotus du cœur.

Namaste.