vendredi 16 septembre 2022

Formation en Ecoute Intérieure des Rêves

J'ai le plaisir d'annoncer le lancement d'une formation en Ecoute Intérieure des Rêves en 2023. Cette formation axée sur l'expérience et la pratique sera donnée en 6 week-ends en présentiel répartis sur 11 mois, avec entre chaque des sessions de pratique et de synthèse théorique en distanciel.

L'écoute intérieure des rêves est une approche du rêve que j'ai développée au cours des dernières années. Elle va, par l'alliance entre l'imagination créatrice et l'attention aux ressentis émotionnels et corporels, au-delà de l'interprétation classique du rêve. Elle s'appuie en particulier sur la psychologie des profondeurs de Jung et la technique de l'imagination active qu'il a élaborée, mais aussi sur les apports d'autres écoles comme le Focusing, la Gestalt... 

J'ai décrit en janvier 2020 l'approche de l'écoute intérieure des rêves dans un article de synthèse de ma recherche que vous trouverez ici : écoute intérieure du rêve.

Voici le flyer de présentation publique de la formation :




Vous trouverez les dates des week-ends de formation dans la page dédiée à la formation.

Pour plus d'information, voyez le document de présentation de la formation.

samedi 27 août 2022

Un chat sauvage bleu clair

Avertissement. Il y a quelques temps, une personne m’a fait aimablement savoir que la lecture de mes articles est chronophage : non seulement ils sont souvent (très) longs mais en outre, ils sont fréquemment truffés de références et de liens pour qui veut approfondir les sujets abordés. J’ai entendu là une invitation à écrire des articles plus courts et plus accessibles, ce à quoi j’ai commencé à m’atteler (voir par exemple mon article précédent). Et puis mes articles sont aussi bien souvent des comptes-rendus de recherche qui s’adressent à d’autres chercheurs et veulent inviter à la méditation, et à poursuivre la recherche. Il faut donc en effet être prêt(e) parfois à perdre son temps quand on ne se contente pas de rester à la surface. L’article qui suit s’inscrit dans cette ligne...

J’ai entendu récemment un rêve remarquable – je ne devrais pas dire cela : tous les rêves sont remarquables. Mais celui-ci nous a entraîné, le rêveur et moi, dans une discussion qu’il m’a semblé bon de vous partager, avec sa permission. Voici sans autre introduction le rêve tel que je l’ai reçu, sauf la division en deux paragraphes qui est mienne :

Un Western. Nous sommes attaqués par des Indiens. Les flèches commencent à pleuvoir. Nous nous réfugions à l’intérieur dans une pièce où nous sommes relativement à l’abri. Je vois une vieille indienne qui est entrée. Son costume est magnifique, il porte des décorations dorées. Elle bande un arc, je voudrais l’arrêter mais je me sens paralysé incapable d’agir. Elle vise une sorte de boite en bois, la flèche fait basculer une trappe d’où jaillit à toute vitesse un chat sauvage bleu clair. C’est une boule d’énergie.

Le chat disparaît sous un meuble, l’indienne me dit : Il va ressortir et tout détruire. Je dois l’en empêcher, je dois agir. Je guette son apparition, vif je l’attrape et lui frappe la tête sur le sol. Il ne bouge plus, je le pose aux pieds de l’indienne. Elle me sourit, je lis dans son regard : le chat s’est juste assoupi, il va se réveiller et tout détruire, lui est indestructible.

Quand j’ai lu une première fois ce rêve, que le rêveur m’avait envoyé en me disant qu’il l’avait perturbé, je l’ai envisagé tout d’abord sur un plan personnel : il me semblait annoncer vraisemblablement une grande transformation, inéluctable quoi qu’il fasse, dans la vie du rêveur. Mais d’emblée, quand nous en avons parlé, ce dernier m’a dit y voir une dimension collective. C’est de celle-ci dont je vais vous parler.

Il se trouve que j’entends en effet beaucoup de rêves ces derniers temps qui reflètent une profonde inquiétude devant ce qui est en train de se passer dans le monde, et surtout devant ce qui nous attend. Moi-même avait reçu dans les jours précédents un rêve tout à fait significatif dans ce sens, qui a résonné fortement avec le travail dans lequel j’ai accompagné ce rêveur – je vous en parlerai. Le soir même, j’entendais encore un autre rêve qui se faisait l’écho de cette tension dans l’inconscient collectif. J’ai tourné tout cela en tous sens, et j’ai vu que cela me faisait obligation de vous parler de ces rêves… car ils proposent une réponse à cette inquiétude, et si ce n’est un remède à celle-ci, une solution à notre "problème" collectif, du moins une attitude intérieure pour y faire face…

Quand je dis que ce rêve a une dimension collective que je vais faire ressortir au travers de l’interprétation que j’en propose ici, je ne veux pas effacer la dimension personnelle qu’il a aussi. Celle-ci appartient au rêveur qui l’a bien comprise. Je ne dis pas que c’est un rêve prophétique qui devrait être proclamé sur la place publique ou devant le Sénat, comme cela se pratiquait à Rome quand un rêve apparaissait clairement comme un message des dieux. Je n’entrerai pas dans ces discussions à couper les cheveux intellectuels en quatre que nous avons déjà eu ailleurs pour distinguer si le rêve est plus personnel que collectif, où se trace la frontière entre ces deux dimensions, et si sa profondeur collective ne serait pas finalement projetée par le rêveur et moi-même. En effet, il faut admettre humblement, comme nous y invitait Von Franz, que toute interprétation d’un rêve est de toute façon projection, et il faut poser que la frontière entre le personnel et le collectif dans les rêves, et dans la psyché, n’est pas tracée au cordeau : les deux s’entre-mêlent car nous ne sommes pas séparés, isolés dans notre vie personnelle, du collectif.

C’est un point de méthode très important dans le travail d’un rêve, qu’a souligné en particulier James Hillman et dont je parle ailleurs1 : il nous faut toujours partir des préoccupations conscientes du rêveur pour regarder comment elles se symbolisent dans le rêve, et ce que ce dernier répond à ces préoccupations. Sinon, notre interprétation risque fort d’être hors-sol. En ce qui concerne notre rêve, j’ai été interpellé par l’affirmation du rêveur comme quoi son rêve avait une dimension collective qu’il voulait examiner. Je ne voyais pas bien de quoi il était question au prime abord, mais il m’a expliqué qu’il était très inquiet devant ce qui se passe dans le monde ces temps-ci, et qu’il cherchait comment y répondre. Plus précisément, il était touché par la difficulté dans laquelle se trouvent les jeunes d’imaginer un avenir viable, et il se demandait ce qu’il pouvait leur communiquer pour les aider dans ce défi, comment il pouvait s’impliquer dans ce monde. Il faut préciser – cela aura son importance pour la compréhension du rêve – que le rêveur est un homme dans la seconde moitié de la vie, plutôt introverti et qui accorde une grande importance à la vie spirituelle. Sa sensibilité ressortait aussi dans son trouble d’avoir cogné un animal dans le rêve, dont il m’a parlé d’emblée...

Après l’avoir interrogé sur comment il recevait ce rêve, je lui ai proposé que nous le parcourions pas à pas pour en déceler la grammaire émotionnelle. Il s’agit là simplement de se mettre à l’écoute des émotions et des mouvements intérieurs suscités par chacune des images du rêve, et d’observer cette dynamique, comment ils évoluent au cours du déroulé du rêve. Dans cette approche, nous prêtons attention aux associations suscitées par les différents symboles qui tissent le rêve, comme dans la méthode jungienne d’interprétation des rêves, mais avec un accent mis sur les ressentis émotionnels et corporels qui leur sont associés. Ce n’est pas encore ce que j’appelle « l’écoute intérieure du rêve », qui demande en outre d’entrer en relation par l’imagination active avec les images du rêve, mais cela en est une préliminaire. Cette méthode est fondée sur l’idée avérée par les recherches récentes en neurophysiologie qui veut que le rêve est un tissu d’émotions enrobées par des images qui leur donnent une forme mentale.

Refaisons ensemble le chemin pas à pas. Je vous invite à remarquer comment les images de rêve sont toujours racontées au présent, de façon à susciter les émotions associées en favorisant le revécu du rêve par l’imagination :

Un Western. Nous sommes attaqués par des Indiens. Les flèches commencent à pleuvoir.

J’ai donc interrogé le rêveur : « alors voilà, vous êtes attaqués par des indiens. Que ressens-tu devant cette image ? Et d’abord, qui "nous" ? » Il m’a répondu que ce nous était indéfini, il savait simplement qu’il n’était pas seul… et bien sûr, cette attaque était surtout associée à une sensation de danger. Il cherchait un abri.

Nous nous réfugions à l’intérieur dans une pièce où nous sommes relativement à l’abri.

Et voilà donc qu’il trouve cet abri dans une pièce où le rêveur et ses compagnons se réfugient – que se passe-t-il intérieurement à ce moment-là ? Il m’a répondu qu’il ressentait que cet abri était provisoire, temporaire – il pouvait prendre un peu de recul là, mais le problème posé par les indiens restait entier...

J’ai alors attiré son attention sur la façon dont son récit du rêve était formulé : il trouvait refuge « à l’intérieur ». C’est ce qu’on appelle « travailler avec le matériau objectif du rêve » : la façon dont les choses sont dites a beaucoup d’importance et dévoile souvent des sens cachés, un peu comme des lapsus inconscients. Il ne s’agit pas seulement de prêter attention aux jeux de mots, ce qu’on appelle « la langue des oiseaux » – par exemple quand il est question de recueillir l’eau qui tombe du ciel dans un saint bol – mais de prêter attention à la structure du langage du rêve. Il y aurait moyen de fonder une véritable sémiotique du rêve sur cette approche – je vous en parlerai dans un autre article. Mais donc, voilà que notre rêve opère un déplacement « à l’intérieur » qui offre un abri tout provisoire. Le rêveur a reconnu là sa tendance à l’introversion qui n’amène pas de véritable solution aux questions qu’il se pose : il y trouve un répit mais c’est aussi le lieu d’une tension que nous allons voir se déployer tout au long du rêve.

Je vois une vieille indienne qui est entrée. Son costume est magnifique, il porte des décorations dorées.

C’est alors qu’apparaît, dans ce refuge même, une vieille indienne dans un costume magnifique, porteur de décorations dorées. Au rappel de cette image, le rêveur s’est exclamé : « c’est la Sophia ! », et m’a parlé d’une présence hiératique, c’est-à-dire directement évocatrice du sacré. Nous sommes convenus que son costume était à l’évidence un habit de cérémonie, où les décorations dorées évoquent l’or, la lumière matérialisée de la conscience. J’aurais pu alors faire ressortir qu’il s’agissait d’une figuration de l’Anima, le féminin de l’homme, à son stade d’évolution le plus avancé – la Sophia, c’est-à-dire la sagesse… – mais ces lieux communs jungiens n’auraient rien apporté : c’est bien beau de gloser sur l’Anima, mais on risque de se perdre dans une théorisation du rêve. Il était plus important pour mon rêveur de prêter attention au fait que cette image lui communiquait une sensation de stabilité : c’était un pilier, m’a-t-il dit, absolument tranquille, calme, stable. Au cœur même de son introversion, il y avait donc une présence sacrée accessible par la sensibilité (l’Anima) qui lui offrait stabilité et tranquillité, un pilier – on peut relever la verticalité associée avec cette image.

Elle bande un arc, je voudrais l’arrêter mais je me sens paralysé incapable d’agir.

La tension au cœur du rêve commence à prendre forme, d’une part dans le fait que la femme tend un arc, et d’autre part dans la paralysie du rêveur qui voudrait intervenir, mais est incapable d’agir. Il a tout de suite fait le lien avec ce qui le préoccupait, où il retrouvait cette tension entre un désir d’intervenir, d’agir, et une sensation de paralysie.

Elle vise une sorte de boite en bois, la flèche fait basculer une trappe d’où jaillit à toute vitesse un chat sauvage bleu clair. C’est une boule d’énergie.

Il se produit là un mouvement décisif. Quelque chose surgit de l’inconscient. A noter que la flèche symbolise quelque chose qui pointe, à la différence d’une épée qui tranche – il y a donc un point très précis qui déclenche le surgissement de ce chat sauvage bleu clair. Le rêveur s’est dit profondément surpris, saisi par cette apparition. C’est de l’énergie pure, m’a-t-il dit, qui prend la forme d’un chat – il a évoqué un arc électrique. Nous avons ri du fait que ce chat semblait venir tout droit d’un roman de Lewis Caroll, l’auteur d’Alice au pays des merveilles. C’était une façon de détendre l’atmosphère alors que la tension du rêve commençait à approcher de son apex…

Le chat disparaît sous un meuble, l’indienne me dit : Il va ressortir et tout détruire.

A peine est-il apparu que le voilà disparu, ce sacré chat. Il a quelque chose de fugitif, d’insaisissable. Voilà donc quelque chose qui effleure à peine la conscience pour retourner dans l’inconscient aussi vite. Mais la haute figure hiératique prévient : il va apparaître de nouveau et tout détruire. Tout ? Nous avons commencé là à toucher au cœur de l’inquiétude qui travaille le rêveur : est-ce que l’humanité va disparaître ? Le monde tel que nous l’avons connu va à l’évidence être détruit, s’effondrer sous les coups conjugués de la nature et de la folie des hommes. On retrouve ici les accents de Pippin faisant part de son désarroi à Gandalf tandis que Minas Tirrith est envahi par les Orcs de Sauron (référence geek pour les amateurs du Seigneur des Anneaux) : « je ne croyais pas que ça finirait de cette manière... ». Nous verrons plus loin ce que la sagesse du rêve, son Gandalf, répondra à cela. En écho à cette image du rêve, le rêveur a parlé de son désarroi devant l’archétype de mort qui se constelle dans notre ciel collectif. Nous avons exploré la tension dans ses différents aspects : tension entre l’intérieur et l’extérieur, tension entre la tendance à l’introversion solitaire et le besoin d’agir dans le monde, tension entre le souhait que le système insensé dans lequel nous vivons s’effondre et l’effroi devant les conséquences que cela pourrait avoir pour des millions de gens...

Bien sûr, on peut penser que le rêveur est travaillé par la perspective de sa propre mort, et que quelque chose d’intensément sauvage pourrait surgir dans sa psyché, provoquer un effondrement, une destruction totale. Il pourrait y avoir là aussi les prémisses d’un éveil, d’une ouverture radicale de conscience, mais cela est vrai tant sur le plan personnel que collectif – ces deux niveaux étant encore une fois indissociables dans le rêve.

Je dois l’en empêcher, je dois agir. Je guette son apparition, vif je l’attrape et lui frappe la tête sur le sol.

La tension du rêve est à son comble, elle explose dans l’action. Cette fois, la paralysie est dépassée. Le rêveur parvient à se saisir du chat, lui cogne la tête sur le sol. En écho à cette image, le rêveur a dit ressentir un soulagement. Le trouble d’avoir frappé un animal a disparu. J’ai fait remarquer que le rêve suggère là une attitude d’intense vigilance à l’égard de ce qui peut surgir de l’inconscient, et qu’il s’agit de lui cogner la tête sur le sol – c’est le mental, ici, qui est neutralisé. Et puis j’ai souligné l’ambiguïté qui ressort dans la formulation du rêve : « vif je l’attrape » : il n’est pas clair si c’est le rêveur ou le chat qui est « vif » là. Le matériau objectif du rêve laisse entendre que le rêveur est pleinement vivant dans cette confrontation avec ce qui le préoccupe, qui réclame toute sa vivacité…

Il ne bouge plus, je le pose aux pieds de l’indienne.

Nous parvenons au point de retournement du rêve : la tension a été déchargée dans l’action, le chat est immobile. On peut voir là, dans cette immobilité, comme un pivot autour duquel tourne le rêve. C’est un peu, en regard de ce qu’annonce la suite du rêve, le moment suspendu de calme avant la tempête, la « zone neutre » de la transition, quand il semble que rien ne se passe. Le chat est à nouveau inconscient, mais cette fois, il semble maîtrisé par la conscience. Dans les associations du rêveur à cette image, c’est la notion d’offrande qui ressort là, avec à nouveau la révérence devant la figure hiératique, la relation consciente au sacré. Il a remarqué : « c’est vrai, j’aurais pu le balancer, ce chat... » mais non, il est déposé en offrande aux pieds de la Sophia.

Elle me sourit, je lis dans son regard : le chat s’est juste assoupi, il va se réveiller et tout détruire, lui est indestructible.

Après l’immobilité, voici le silence : tout se passe dans un regard et un sourire empreint, encore une fois, de tranquillité. Il apparaît que la destruction amenée par le chat est tout simplement inéluctable, et que le rêveur est complètement impuissant à l’empêcher. Mais ce n’est plus l’objet d’une tension interne, d’une angoisse : il a fait ce qu’il avait à faire, et surtout, il est en relation maintenant avec la dimension sacrée du moment, qui lui communique calme et stabilité intérieure. C’est la sensation finale qui se dégage du rêve : ce qui importe devant ce qui semble bien être la destruction inéluctable de notre monde – et en tous cas, l’angoisse que suscite la perspective d’un tel effondrement de notre civilisation techno-industrielle – c’est la connexion avec le sacré, la conscience du numen (la présence hiératique) et une attitude de révérence devant « plus grand que nous ».

La déesse Bastet (Egypte)

Le rêve nous invite à faire offrande de l’expression de nos angoisses.

C’était le contact avec le numen qui, pour Jung, était le facteur décisif de guérison. Ce mot latin signifiait littéralement « signe de tête », et il évoquait en particulier le sourire qu’adressait un dieu ou une déesse à l’individu auquel l’être divin voulait manifester sa présence. On a des récits antiques faisant mention de statues qui ont ainsi hoché la tête en souriant. C’est une des fonctions des rêves (entre autres) de, parfois et souvent en réponse à des questions insolubles tenant de la destinée, mettre en contact avec cette dimension numineuse de l’existence qu’on pourra appeler comme on voudra : le Soi, Dieu, le ou la Bien-Aimé(e) de l’Âme, etc. C’est dans ce contact que l’on trouve le Sens vivant qui vient répondre à nos lancinantes questions existentielles, non par une explication de quelque ordre que ce soit mais par la connexion vivante avec une Présence.

En conclusion de notre discussion, j’ai amené quelques éléments d’amplification symbolique au rêveur en lui signalant que les amérindiens sont un des visages de l’Ombre collective des occidentaux. Ils renvoient dans notre imaginaire aux « bons sauvages » qui vivaient sans technologie, proches de la nature et dans une spiritualité native, qui s’exprimait en particulier dans l’importance qu’ils donnaient au cercle dans leurs activités – le cercle symbolise une relation féminine, inclusive, à l’environnement. Jung disait que les amérindiens font partie intégrante de l’Ombre de tous les nord-américains car ils ont été exterminés pour que la civilisation américaine se développe. Cela est vrai aussi pour les européens comme mon rêveur : au Québec, on sourit volontiers de l’image d’Épinal des amérindiens qu’ont les immigrants français dans leurs bagages. Ils sont volontiers idéalisés…

D’ailleurs, le récit du rêve s’ouvre en mentionnant qu’il s’agit d’un Western, c’est-à-dire de la projection d’un film parlant de la conquête de l’Ouest. Il y a là une invitation à examiner les projections du rêveur, mais aussi un clin d’œil appuyé quand on sait que, dans la Roue de Médecine amérindienne, l’Ouest est la direction de l’introspection et dans laquelle on fait face au déclin, on se prépare à la mort. Je lui ai donc proposé de voir son rêve comme parlant d’une irruption de l’Ombre sur le chemin de l’Ouest.

Une autre amplification nous a donné matière à discussion : le chat est souvent symbole de sensualité et d’indépendance. Nous avons tiré des liens avec la vie personnelle du rêveur, en particulier en ce qui concerne sa créativité. Mais soudain, il s’est exclamé que ce chat symbolisait à l’évidence pour lui la vie sauvage qui se vengera de façon inéluctable de notre civilisation, tandis que l’indienne en représente l’aspect féminin bienveillant, empreint de sensibilité et de tranquillité. J’ai pour ma part fait le lien avec l’intuition que j’ai exprimée dans mon article intitulé « Celle qui vient », où je parle de l’approche dans notre ciel d’une figure archétypique en lien avec la Nature. Ici, sous la forme de cette vieille indienne, elle pourrait représenter une sagesse millénaire qui nous regarde en souriant tandis que nous nous agitons, en proie à un affolement croissant…

Comme je vous le disais plus haut, il se trouve que j’avais reçu, dans les jours qui ont précédé cette rencontre, un rêve qui parlait aussi à l’évidence de mon inquiétude devant l’évolution du monde. Je l’ai mentionné au rêveur dès le début de notre discussion, quand nous avons commencé à considérer la dimension collective de son rêve, et je le lui ai raconté. En effet, il me paraît important en tant qu’analyste de toujours exposer quels pourraient être mes biais subjectifs dans l’écoute du rêve d’autrui – le rêveur doit savoir à partir de quels éléments de mon propre vécu je suis amené à proposer une interprétation. Celle-ci est bien sûr relativisée par cette subjectivité assumée : au lieu de prétendre à une quelconque autorité en s’appuyant sur le cache-sexe d’une prétendue objectivité, j’invite le rêveur à faire son chemin avec l’interprétation pour voir ce qui fait sens pour lui, comment elle nourrit (ou pas) son propre mouvement intérieur. C’est ce dialogue de subjectivités qui est fécond dans l’écoute du rêve. Et puis je crois fondamentalement à la vertu de la réciprocité dans la relation : le rêveur me livre quelque chose de son intimité en me parlant de son rêve, et c’est la moindre des choses que de ne pas hésiter à en faire autant.

Voici donc mon rêve :

Je suis avec d’autres personnes (à nouveau, un « nous » indéfini) dans un complexe de recherche, un bâtiment circulaire de très haute technologie où des couloirs en hauteur, donnant sur des bureaux, entourent une grande masse d’eau, un lac artificiel. Je parle avec un homme qui cherche à alerter tout le monde de l’inéluctabilité d’une catastrophe : une vague énorme va tôt ou tard s’abattre sur le complexe et tout détruire, tout emporter. Mais il n’est pas cru. Au contraire, il est moqué, ridiculisé. Pour ma part, je le crois et sur son invitation, nous le suivons dans son bureau. Pour y parvenir, il faut traverser plusieurs pièces encombrées de choses en désordre, et je me dis qu’en effet, il est bien mis à l’écart par ses confrères. Dans la grande pièce où il nous conduit, il y a un hublot par lequel on peut voir la mer. Une petite fille (à moins que ce soit moi-même : la petite fille et moi semblons être confondus un instant) s’exclame en voyant une grosse vague de plusieurs mètres se former que c’est en train d’arriver. Mais l’homme la rassure en disant que non, ce n’est pas encore ça, car la vague qui viendra sera immense, comme un gigantesque mur d’eau qui ira jusqu’au ciel. Et puis, un peu plus tard dans le rêve, cela arrive – l’eau envahit tout, nous sommes emportés. Mais parce que nous savions que cela allait arriver, parce que nous avions foi dans ce que disait l’homme, nous avions une chance de nous en sortir. C’est-à-dire, de sauver les enfants…

Il y a de nombreuses parallèles avec le rêve que je vous ai exposé, et vous comprendrez sans doute que j’ai été saisi quand j’ai pris conscience de la dimension collective de ce dernier. J’ai été frappé en particulier par la nature à nouveau inéluctable de la destruction, et par le contraste entre la vieille indienne et la petite fille. A nouveau, je ne prétends pas que ce rêve soit prophétique et j’en vois bien les dimensions personnelles, que je n’exposerai ni ne discuterai pas ici. J’attire l’attention des personnes intéressées sur le fait qu’il s’agit là d’un rêve qui est en continuité avec un autre rêve que j’ai reçu il y a quelques années, où déjà une immense vague emportait tout, et dont j’ai parlé dans un article intitulé « la jeunesse du monde » ainsi que dans une vidéo intitulée « demain la paix ». Ce rêve disait au fond qu’au-delà de la crise que nous traversons, nous reviendrons à des eaux tranquilles et des lendemains souriant à partir desquels nous pourrons regarder vers l’avenir de façon sereine. Il insistait sur la nécessité de rester en relation les uns avec les autres au travers des tribulations qu’entraîne la crise.

Ces deux rêves – celui dont j’ai parlé au début de cet article, et le rêve que j’ai moi-même reçu – me paraissent exemplaires d’un grand mouvement de fond dans la psyché collective ces temps-ci. En deux mots comme en cent : l’inquiétude grandit. Entre les dérèglements climatiques dont les effets se sont fait de plus en plus sentir avec la sécheresse cet été, la guerre qui se prolonge en Ukraine avec le risque d’un dérapage nucléaire, l’épuisement annoncé d’un certain nombre de matières premières, les nuages s’accumulent sur l’horizon. On pourrait dire que nous sommes collectivement frappés de solastalgie – on désigne par ce mot une forme de détresse psychique et existentielle devant l’énormité du « problème » écologique auquel nous faisons face, qui entraîne une paralysie momentanée. J’ai raconté dans un article comment j’ai vécu un choc de cet ordre lors de l’été 2018 quand, au cours de vacances en Grèce, j’ai pris conscience de la disparition de tous les insectes dans mon environnement. On a l’impression de rencontrer un mur psychique, ce qui s’accompagne nécessairement d’une certaine sidération, d’un effarement...

Ecart à la moyenne des températures pour le mois de juillet en 2022 relativement à la période 1951-1980

La solastalgie est en train de devenir le mal de notre siècle, et paradoxalement, constitue un signe de bonne santé psychique car elle indique que l’on est en contact avec la réalité. Le déni est beaucoup plus inquiétant. L’un et l’autre vont avec le fait que notre système nerveux a du mal à appréhender un défi aussi immense auquel il n’y a aucune solution immédiate et facile, ce qui conduit certains d’entre nous à encore chercher inconsciemment à ignorer le problème, en continuant par exemple à voler gaiement vers des vacances insouciantes, éventuellement en jet privé, sur le mode « après moi le déluge ». D’autres s’activent, et c’est tant mieux car il n’y a que l’implication active qui puisse soulager la solastalgie, mais c’est généralement sans illusion : personne ne croit sérieusement que l’on va vraiment changer la trajectoire de notre petite planète en limitant le nombre et la durée de nos douches et en recyclant nos déchets. Il faudrait changer tout notre mode de vie, de production et de transport. Maintenant. Pour ma part, je suis particulièrement préoccupé par le désespoir de notre jeunesse, qui se traduit entre autre par une montée inquiétante des tentatives de suicide chez les jeunes, et je cherche les voies qui permettront à nos descendants d’inventer un avenir heureux que nous ne sommes pas capables d’imaginer.

Je souscris entièrement aux mots d’Ariane Mouchkine :


Je vous disais en introduction de cet article que j’entends beaucoup de rêves ces derniers temps qui se font l’écho de cette inquiétude généralisée – ceux que j’ai cités ici sont ceux qui m’ont semblé les plus significatifs pour soutenir mon propos mais les images de désordre collectif abondent. Je n’insisterai pas sur le caractère souvent inéluctable pour ces rêves de la catastrophe – on peut penser que la prospective onirique prolonge simplement là ce que nous sommes de plus en plus nombreux à penser : on ne pourra pas continuer longtemps comme ça... on s’en va droit dans un mur de briques, avec l’accélérateur au plancher et les freins coupés, et des ravins de chaque côté de la route. S’il ne s’agissait que de cela, je ne parlerais pas de ces rêves car il n’est pas utile d’ajouter à la morosité ambiante. Mais ce qui est intéressant, c’est que ces rêves proposent des éléments de réponse, qui tiennent dans une attitude intérieure, à cette situation pour le moins désespérante.

On peut résumer leurs propositions en quelques points :

- Être lucides, écouter les lanceurs d’alerte. Il s’agit tout simplement de rester conscients devant ce qui se joue, qui nous dépasse. C’est ce qui permettra de « sauver les enfants », disait mon rêve, c’est-à-dire de préserver l’avenir.

- Rester en relation les uns avec les autres. C’est la solidarité, l’entraide, qui permettra de répondre aux défaillances croissantes de nos systèmes sociaux et technologiques.

- Nourrir notre relation au sacré, à « ce qui est plus grand que nous ». Il n’est pas nécessaire pour cela d’entrer en religion, de rejoindre une église, mais simplement d’honorer la dimension sacrée de la vie. C’est parce que nous avons collectivement oublié cette dimension sacrée, qu’elle a disparu des principes fondateurs de nos sociétés, que nous arrivons dans cette impasse…

D’une façon ou d’une autre, il nous faut préserver l’essentiel, qui tient à la connexion avec plus grand que nous, la dimension sacrée de l’existence, et la relation avec nos sœurs et nos frères en humanité, sans exclusive. Ce sont ces deux points qui, selon ce que Jung a dit à Bob Wilson, le fondateur des Alcooliques Anonymes, garantissent la bonne santé psychique et la capacité de surmonter le désespoir. Il y a un bon usage du désespoir quand il nous conduit à abandonner l’espoir, dont Daniel Odier disait que c’est de la peur qui a mal tourné. Pour nombre d’enseignants spirituels, rencontrer vraiment le désespoir avec des yeux ouverts est l’occasion d’une ouverture de conscience et d’entrée dans l’immédiateté de l’action. Il n’y a plus de futur, seulement le présent, et c’est là une forme d’éveil.

Les Alcooliques Anonymes le savent bien, il faut avoir touché le fond pour admettre que l’on est devant quelque chose de plus grand et de plus fort que nous, et que nous avons besoin de l’aide de quelque chose qui nous dépasse. Il nous faut reconnaître que, comme un alcoolique ou un drogué, nous sommes collectivement dépendants de cela même qui est en train de nous tuer. Ce n’est qu’ainsi que nous saurons transformer le défi qui est devant nous, tant individuellement que collectivement, en une fantastique opportunité spirituelle.

Nourrir notre relation au sacré, c’est aussi écouter nos rêves. Nous pouvons espérer recevoir par là l’aide de quelque chose qui nous dépasse. Il semble que l’inconscient collectif de l’humanité – un terme qui permet de désigner sans se mouiller quelque chose dont nous ne savons rien, dont nous constatons l’existence mais dont nous ne sommes généralement pas conscients – ait des projets pour cette belle humanité. Jung, par exemple, a eu à la fin de sa vie2 des visions dans lesquelles il entrevoyait un futur où, après de grandes destructions, un mariage sacré de grands archétypes nous amenait à une autre étape d’évolution. Le père Teilhard de Chardin a pour sa part eu l’intuition dans les tranchées de la première guerre mondiale de comment l’évolution accouche souvent dans la boue et le sang d’une nouvelle forme de conscience3 – il a élaboré cette intuition jusqu’à proposer l’idée de la "noosphère", une conscience collective qui serait en formation et peut-être bientôt capable de s’éveiller à elle-même.

Il faut garder à l’esprit que du point de vue archétypal, il n’est pas de mort sans renaissance. C’est pourquoi, au moment où notre président en France parle de « la fin de l’abondance, de l’insouciance et des évidences », il convient surtout (en veillant à respecter les rimes) de ne pas perdre conscience et de cultiver l’espérance.

* * *

Ceux que ces questions intéressent pourront lire un autre article où je parlais de rêves portant sur les mêmes sujets : « Paix dans le cœur »

* * *

J’en profite pour annoncer que je nourris le projet d’offrir à l’été 2023 un atelier qui tiendra du rassemblement festif sur le thème « rêver la terre de demain ». J’ai développé les idées qui guideront notre travail dans cet article : « un rêve pour la terre de demain ».

Je cherche un lieu privé pour ce rassemblement, où nous pourrons planter des tentes en nombre, faire des feux, jouer du tambour, chanter et danser, etc. Si vous disposez d’un tel lieu, ou avez connaissance de l’existence d’un lieu pouvant convenir à cette expérience, ou si vous êtes intéressé.e.s à participer à l’organisation pratique de cet événement, contactez-moi s’il-vous-plaît via la boite de message de ce blogue.



1 J’ai exposé l’approche du rêve dans la psychologie archétypale dans mon article « métaphores »

2 Voyez le livre « La prédiction de Jung : la métamorphose de la Terre » de Christine Hardy, Editions Dervy, 2012. L’auteure en parle aussi ici : http://www.urantia-gaia.info/2012/04/20/la-prediction-tres-meconnue-de-jung

3 Un livre paru récemment en parle fort bien : Patrice Van Ersel, Noosphère, Albin Michel 2021

jeudi 11 août 2022

Le pipeau du rêve


J’ai été interpellé récemment par une amie qui m’a invité à me mêler d’une discussion qu’elle avait avec un de ses proches à propos des rêves. En substance, ce dernier lui disait :

- Je crois que seul le rêveur peut comprendre ses rêves. L’interprétation des rêves par quelqu’un d’autre, c’est du pipeau…

Je répugne à entrer dans ce genre de discussion où le propos manque d’emblée de nuances. La difficulté est la suivante : la prémisse est juste (seul le rêveur peut vraiment comprendre ses propres rêves) mais la conclusion est erronée (l’interprétation des rêves par un interprète qualifié, c’est du pipeau). Or il est difficile d’introduire de la nuance quand ce genre d’affirmation est lancée de façon péremptoire, qui n’appelle pas vraiment à discussion. En fait, dans ce cas, soit la personne qui parle a compris l’essentiel et cela n’est pas la peine d’en discuter, soit elle campe sur des certitudes qu’elle ne voudra surtout pas remettre en questions, et ce n’est pas non plus la peine d’en discuter…

La meilleure réponse est en fait de proposer de faire l’expérience de travailler un rêve, ce qui permettra de jauger le degré véritable d’ouverture de notre interlocuteur. C’était l’espoir de mon amie en m’invitant dans la discussion, mais quand j’ai lancé cette proposition, son questionneur a refusé. Il m’était dès lors impossible de répondre en deux phrases qui auraient clos le débat. Alors, j’ai promis à mon amie que je répondrai à la question soulevée par un (court ?) article que je publierai sur mon blogue.

L’affirmation « seul le rêveur peut comprendre ses rêves » est vraie. C’est même la base fondamentale de notre travail des rêves. Au moins est-il admis que les rêves ont un sens, cherchent à dire quelque chose. Cela vaut bien mieux que d’affirmer que les rêves ne sont que l’expression de désordre dans l’activité neuronale. Mais il est donc dommage de fermer la porte au travail avec un interprète de rêves pour aider à les comprendre.

Les rêves disent en effet quelque chose dont nous n’avons pas conscience, un peu comme un message qui serait écrit dans notre dos… et nous avons bien souvent besoin d’un regard extérieur pour lire ce message. Pour affiner cette métaphore, nous pourrions dire que le message est écrit dans une langue que nous sommes seuls à pouvoir comprendre, mais il est fort utile que quelqu’un nous dise ce qu’il lit, que nous pouvons alors traduire dans un message qui fait sens pour nous...

Une des difficultés, là, est que nous croyons que l’interprète de rêves va nous délivrer une vérité sur notre rêve. D’ailleurs, beaucoup de gens vont voir les analystes de rêves avec cette attitude : « dites-moi ce que mon rêve veut dire ». Or si l’interprète de rêves est honnête, il dira qu’il n’en sait rien mais que nous pouvons chercher ensemble. Il convient de se méfier des gens qui mettent les rêves dans une théorie pour vous expliquer le rêve – ils blessent le rêve. Cependant, l’interprète pose des questions et accompagne l’exploration du rêve. Il peut proposer des éléments d’interprétation, fondées sur le fait que nous, les êtres humains, avons beaucoup d’éléments de langage en commun dans notre psyché, et qu’il y a des schémas reconnaissables.

Jung, entre autres, a mis en lumière que nos psychés individuelles ont, tout comme nos corps, une structure commune, avec des organes qui sont tous les mêmes (les archétypes) mais aussi des spécificités culturelles, familiales – nous ne sommes pas aussi « originaux », « individuels », que nous aimerions le croire. Une bonne connaissance du langage des symboles facilite la compréhension des rêves, en sachant que le symbole a souvent une dimension universelle mais aussi de nombreuses facettes, en particulier culturelles, et toujours une dimension intimement personnelle – ce n’est pas tout de dire qu’un chien peut représenter la fidélité, mais aussi une dimension psychopompe dans la psyché; il faut interroger quelle est la relation du rêveur aux chiens en général, et au chien du rêve en particulier (surtout si le chien est connu)…

On se heurte là à une autre difficulté de l’interprétation du rêve : parle-t-il de la vie extérieure ou intérieure du rêveur ? S’il met en scène des personnes connues par ce dernier, parle-t-il de la relation objective avec ces personnes, ou ces personnes symbolisent-elles quelque aspect subjectif de la psyché du rêveur ? Il est impossible d’en décider à priori. Jung recommandait de mener deux interprétations parallèles, une objective et une subjective, en considérant que même si le rêve parle de la situation objective, celle-ci a aussi une facette subjective que le rêve met donc en évidence.

Bien sûr, l’interprète de rêves a besoin d’interroger le rêveur sur ce qui le préoccupait au moment du rêve, car le rêve s’inscrit dans un dialogue interne au rêveur, entre des questions qu’il se pose et des réponses qui sont dans son inconscient, qui tentent de lui parvenir. Et cependant, on ne réduira jamais un rêve à une simple explication à partir de la vie consciente du rêveur, genre : « vous avez rêvé de monstres parce que vous avez vu un film d’horreur la veille (ou appris que votre belle-mère venait à la maison le weekend prochain). » Il faut renverser l’explication : « le fait de voir des monstres (ou la perspective de voir votre belle-mère) à la télé a réveillé des monstres en vous, une peur profonde qui se dit dans le rêve ? [Et si le rêveur opine :] Parlez-moi donc de cette peur. Et qu’est-ce que le rêve en dit ?… »

La règle d’or du travail avec le rêve, c’est que ce dernier amène toujours quelque chose qui n’était pas conscient à la conscience. On ne s’en tirera pas en réaménageant des éléments connus – le rêve ne change pas les meubles de place pour faire du nouveau, il déménage carrément. Il amène ailleurs, au-delà du connu.

Le travail d’interprétation du rêve réclame une analyse des éléments et de la dynamique du rêve. Cependant, dans la notion d’analyse, il est moins question ici d’un processus de dissection intellectuelle qui ferait du rêve un cadavre que d’identification des éléments clés, du problème posé par le rêve et de la solution qu’il propose. Dans le fond, c’est un dialogue dans lequel intervient un tiers, le fameux « inconscient », qui n’est jamais que ce qui n’est pas conscient – et la règle d’or, c’est que non seulement le rêveur n’en est pas conscient, mais aussi l’analyste. Il faut donc coopérer avec l’inconscient pour qu’il accouche de ce qu’il a à dire dans le rêve. Et quand l’interprète propose des éléments d’interprétation, c’est le mouvement intérieur que ces éléments déclenchent chez la personne qui a rêvé qui sont significatifs…

Quand l’interprétation est juste, cela « clique ». Il y a une petite secousse qui va avec le fait qu’un nouvel élément vient d’entrer dans la conscience. Quand on l’a vécue au moins une fois, on la reconnaît. C’est le signe d’un élargissement de conscience, qui va généralement avec un afflux d’une nouvelle énergie, l’apparition de perspectives inédites.

Le rêve amène à l’esprit des choses auxquelles on n’avait jamais pensé. Et cependant, ce n’est pas l’interprète qui nous les fourre dans le crâne. On les reconnaît, elles ont quelque chose de curieusement familier. En effet, elles étaient à la lisière de notre conscience, et attendaient le moment juste pour y entrer.

Ma définition préférée de l’inconscient, c’est ce que l’on ne sait pas qu’on sait. Quand on le sait, cela devient une évidence. On l’a toujours su en fait. Mais il fallait y prêter attention pour le savoir… et c’est le travail du rêve que de nous le mettre sous le nez.

Dans le fond, l'interprétation du rêve a moins à voir avec les explications symboliques qu’on peut en donner, ou en rechercher dans des dictionnaires de symboles ou sur Internet, qu’avec le ressenti que le rêve donne à vivre. Quand on cherche des explications au rêve, on passe par la tête pour parler sur le rêve au lieu de travailler directement avec le rêve, de le laisser faire son chemin en nous. La clé est dans le ressenti car le rêve est une énergie qui cherche à parvenir à la conscience, à se vivre.

En fait, l’interprète de rêves ne délivre donc pas une explication du rêve qui constitue sa vérité pour le rêveur, mais il aide de dernier à accoucher de cette vérité. Dans le rêve, il y a quelque chose qui cherche à devenir conscient – l’interprète de rêves, s’appuyant sur son expérience et son amour des rêves, aide le bébé de la nouvelle conscience à naître.

Ce n’est pas une science, c’est un art, une maïeutique.

Ce n’est pas une question de méthode, de technique ou même d’un savoir particulier à propos des rêves ou de la psyché. J’aime dire que le sens du rêve, si on lui donne de l’attention et qu’on reste ouvert jusqu’à l’accomplissement du travail, naîtra malgré les méthodes, les techniques et les théories, qui tiennent des forceps que l’on cherche à lui appliquer pour l’aider à venir à la conscience, mais qui risquent de le blesser.

Une preuve expérimentale de ce que j’avance à propos du fait que le rêve a sa propre dynamique peut être vécue en amenant un rêve en loge de rêves, où un groupe de non-spécialistes offrent simplement une résonance sincère, à partir de l’intuition et du ressenti, au rêve qui est proposé. Le rêve n’est alors pas interprété mais « déployé » dans de multiples facettes de sens qui surprennent généralement le rêveur. Il sent alors intuitivement, à chaque proposition, ce qui lui parle et ce ne lui parle pas – la vérité du rêve se rapproche de sa conscience. Le rêve reçoit ainsi de l’énergie, il entre en mouvement, et le rêveur ressort généralement de la loge de rêves en disant qu’il est bien surpris de ce que son rêve a amené à sa conscience.

La loge de rêves est l’équivalent d’un accélérateur de particules : c’est un accélérateur de rêves, qui atteignent souvent la vitesse de la lumière consciente.

J’ai envie de rigoler en renvoyant ce monsieur qui affirmait que l’interprétation des rêves, c’est du pipeau, en lui disant qu’il ne savait pas si bien dire. L’interprète de rêves est comme un instrumentiste qui joue une partition (le rêve) : il en donne son interprétation, pour que le rêveur puisse en entendre la musique. J’aime bien l’image de jouer de la flûte (le seul instrument que j’ai jamais su jouer) car il paraît que c’est en jouant de la flûte qu’on dresse les serpents et qu’on fait sortir les rats de la ville…

Il y a beaucoup de gens qui disent qu’on peut se passer de l’interprétation des rêves, qu’il faut aller au-delà de l’interprétation. C’est encore une prémisse juste qui conduit à une conclusion erronée si elle ferme la porte à l’interprétation. Il y a en effet bien des techniques, dont l’écoute intérieure et les constellations de rêves dont je parle dans mes articles, mais aussi l’art-thérapie, la gestalt, le focusing... qui permettent bien au-delà de l’interprétation du rêve. Mais pour aller au-delà de l’interprétation du rêve, il est bon de savoir interpréter les rêves. Alors, on peut vraiment entendre leur petite musique.

Mais de tout cela, on peut en parler longtemps. Le mieux, si on ne veut pas se payer de mots, c’est simplement d’essayer et d’observer. Pour ma part, j’offre toujours la première rencontre : la première interprétation de rêve est gratuite et sans aucun engagement.

Addendum (12 août 2022) :

Une amie bienveillante me faisait remarquer ce matin dans une conversation privée que j'ai oublié de parler d'une dimension essentielle (c'est le cas de le dire) du travail avec le rêve. J'ajoute donc cette note pour corriger cet oubli :

Il faut préciser que le travail du rêve ne saurait se contenter d'être "psychologique" – il réclame une approche du rêve que l'on dira volontiers "spirituelle", ou que je préfère pour ma part dire "existentielle" pour échapper à la dichotomie habituelle entre spirituel et matériel. Car la psychologie, en tant que discours (logos) sur la psyché, court toujours le risque de s'enfermer dans une explication du rêve (vous rêvez cela parce que...). Or plutôt que de tenir un discours sur le rêve, il s'agit d'entendre le discours du rêve, ce qu'il a à dire par lui-même - son logos. Alors, nous nous relions à une sagesse qui vient à l'évidence de quelque chose de plus grand que nous, d'une conscience plus consciente que nous ne le sommes nous-mêmes, et qui nous échappe, nous est inconsciente par là-même. Chacun la nommera comme il voudra (le Soi, le grand Schmilblick, la Source des rêves, ...). Et ce qui en ressort, c'est que le sens du rêve pointe toujours vers le sens que nous donnons ou cherchons à notre existence – il parle de l'essentiel. En effet, si le rêve nous aide à éclairer nos problèmes, contribue à notre guérison et à trouver un certain équilibre, il semble qu'en dernier lieu (nous disait Von Franz, la proche collaboratrice de Jung), le rêve cherche à nous enseigner à vivre.

Rêve grenade - Salvador Dali

Si le sujet vous intéresse, vous trouverez matière à approfondissement dans ce blogue.

Voici une liste de quelques articles parmi d'autres sur le rêve :

- Une des premières questions à se poser, c’est pourquoi travailler ses rêves ?

- Une autre question clé est : comment se souvenir de ses rêves ?

- Vous trouverez ici quelques considérations générales sur le travail des rêves.

- Parlant d’interprétation, le mieux est d’examiner un exemple.

- Il ne faut surtout pas négliger les cauchemars. C’est précieux, un cauchemar...

Je propose d’ailleurs tout un ensemble de rêves à la réflexion. Parmi ceux-ci :

- La clé et le poisson en particulier parle du travail des rêves.

- Le rêve, c’est bien connu, parle de la source merveilleuse en dedans…

- La jeunesse du monde est un des rêves les plus précieux que j’ai reçu.

- Les situations de transition sont souvent parsemées de rêves. En voici un qui parle de l’escalier invisible qui peut s’ouvrir sous les pas…

- Il y a parfois de grands rêves, comme celui où l’analyse Robert Johnson a rencontré sa vocation sous la forme du Bouddha et d’un serpent…

Ce ne sont là que quelques exemples. Vous en trouverez beaucoup d’autres en fouillant mon blogue. Enfin, pour celles et ceux qui veulent aller au-delà de l’interprétation des rêves, je propose quelques articles sur mes recherches dans cette direction :

- Les loges de rêves.

- Au-delà de l’interprétation

- L’écoute intérieure des rêves

- Les constellations de rêves

Pour celles et ceux qui préfèrent écouter des vidéos, il y a aussi dans le blogue un certain nombre de liens, parmi lesquels :

- Une émission de Radio-Canada à laquelle j’ai participé : à quoi servent les rêves ?

- Une mini-conférence sur « pourquoi prêter attention à nos rêves ? ». Elle date de quelques années (oui, j’avais les cheveux très longs alors…).

- Une autre mini-conférence sur « se souvenir de ses rêves ». Même remarque que précédemment…

- Une conférence donnée au Colloque Jung d’hier à demain de 2018 sur le thème « rêves et pleine conscience » qui m’est cher. Mes cheveux avaient raccourci…

- Une conférence donnée au Colloque Jung d’hier à demain de 2019 sur le thème « au-delà de l’interprétation des rêves ».

- Une présentation des loges de rêves à ce même colloque.

- Une illustration du déroulé d’une loge de rêve lors d’un stage de jeu archétypal.

Vous pouvez aussi vous procurer les enregistrements audio du cours d'interprétation des rêves que j'ai donné au printemps 2021. Le premier cours, précédé de la conférence d'introduction, est disponible ici : https://creezviedereve.com/docs/AIR1_20210408.mp3.

Je signale enfin deux « blogues amis » que je recommande tout particulièrement :

D’abord, le blogue « carnets de rêves » de Michèle Le Clech, qui nous invite à nous promener dans ses jardins de l’âme…

Ensuite, ce petit nouveau qui est apparu il y a quelques semaines sur la Toile, dédié à l’interprétation des rêves, que je vous encourage à visiter. Tiens, il y est aussi question de pipeau ! :-)))

dimanche 26 juin 2022

L'arme absolue

Il me fait plaisir d'annoncer que mon roman "l'arme absolue" vient de paraître, publié par les éditions Odes. 



En voici le quatrième de couverture :

Lorsque Léo, un ancien du renseignement militaire, se voit confier une mission particulière par son ancien colonel, il ne se doute pas que sa vie va prendre un tour inattendu. Il est chargé d'infiltrer un mouvement qui ressemble fort à une secte et d'approcher sa gourou, une femme qui se fait appeler l'Envoyée. Celle-ci est en effet soupçonnée d'influencer le Président dont le comportement erratique inquiètes en haut lieu : il prend de plus en plus de décisions écologiques et sociales...Au bout de ce voyage dans ses propres profondeurs, Léo fera la plus improbable des rencontres et découvrira peut-être l'arme absolue qui peut changer le monde. Un thriller spirituel qui nous questionne sur la puissance du pardon et de la bénédiction.

Vous trouverez ici des informations sur la façon de vous le procurer, ainsi que des commentaires de lectrices et lecteurs : l'arme absolue.

Je vous en offre ici un extrait :


Nous étions plus d’une trentaine à nous entasser dans le salon quand Charles est arrivé. Il a fait le tour de son petit monde en distribuant les accolades. Aloha par ci, aloha par là, et chacun de se toucher le cœur de la main après l’embrassade. Il a émis un sourire en me voyant mais n’a pas fait montre de ce qu’il voulait me donner un câlin alors je suis tranquillement resté assis sur ma chaise. Puis, après avoir salué tout le monde, il était allé se planter à côté du fauteuil rouge et avait élevé un peu la voix, faisant taire tous les murmures qui emplissaient la salle. Il avait commencé un petit discours que j’ai enregistré en activant discrètement mon téléphone :

- Mes amies, je vous remercie d’être venues si nombreux et nombreuses ce soir.

Il insistait sur les « e », voulant sans doute se montrer plus inclusif que la papesse. A l’oral, ça écorche les oreilles, me suis-je dit. Il a continué, environné désormais d’un grand silence. Même les enfants, qui jouaient dans les pièces voisines, s’étaient calmés.

- Nous allons tenir un darshan ce soir…

Ah, nous y étions enfin.

- … et j’ai le plaisir de vous dire qu’Elle sera parmi nous.

Bruissements de plaisir dans la salle. Il a souri en continuant :

- Ce soir, notre thème de méditation sera la bénédiction. La dernière fois, nous avons travaillé avec le pardon. Est-ce que quelqu’un a quelque chose à dire à ce sujet ?

Une femme d’une cinquantaine d’années a levé la main. D’un signe de tête, il lui a donné la parole. Alors elle s’est mise debout pour nous dire :

- Jusqu’à cette rencontre, la dernière fois, je ne comprenais pas bien de quoi il était question quand on me parlait de pardon. Je croyais qu’il s’agissait de lui pardonner les coups qu’il m’avait donné, de mettre un couvercle sur ma colère et ma douleur. Et puis grâce à vous, j’ai compris que c‘était à moi-même qu’il fallait que je pardonne. Il fallait que je me pardonne d’avoir accepté de vivre dans la peur pendant si longtemps et d’avoir entretenu une telle image de moi que je pensais que je méritais ses coups. Alors voilà, je me suis pardonné…

Un murmure a enflé dans la salle. Ma voisine, une femme dans la quarantaine, répétait : bravo, ah bravo ! Un homme, devant moi, hochait la tête en signe d’approbation. La femme a levé la main, réclamant le silence pour ajouter avec force :

- Ça n’a pas été facile mais je me suis pardonné d’avoir appelé un connard pareil dans ma vie pour m’obliger à retrouver ma dignité !

Et elle s’est rassise, cette fois sous un concert d’applaudissement. Cela m’a interloqué : qu’applaudissaient-ils ? Le fait qu’elle ait appelé son conjoint violent « connard » ou son affirmation de grand pardon ? Je penchais pour la première hypothèse ; en tous cas, c’était bien ce que j’aurais applaudi pour ma part. Elle a continué, radoucie :

- Et je me pardonne aussi de m’être servi de lui pour nourrir mon image négative des hommes et me vivre comme une victime – elle a écrasé une larme.

Charles s’est penchée un peu vers elle :

- Et comment te sens-tu, Mylène, depuis que tu t’es pardonnée ?

Elle ne s’est pas relevée pour dire tranquillement :

- Beaucoup mieux. Détendue. Et ce qui est curieux, c’est que ma colère est tombée. Pour un peu, il me ferait pitié, cet imbécile qui ne savait donner que des coups…

Connard, imbécile, bon au moins on parlait vrai. Charles a semblé saisir la balle au bond pour vendre sa salade :

- Alors, tu es prête pour la bénédiction. Es-tu prête à bénir ton ex, Mylène ?

Elle a ri :

- Doucement. Je veux bien essayer mais je ne promets rien…

J’étais rassuré. Je n’étais pas le seul béotien dans la salle. Charles a fait le tour de la salle du regard. Il était revenu dans sa peau de professeur, j’en aurais juré :

- Quelqu’un d’autre veut nous parler de son expérience du pardon ?

Personne ne s’est proposé, alors il a embrayé :

- Je vais vous proposer quelques idées pour alimenter votre réflexion, puis nous méditerons ensemble. Et d’abord, qu’est-ce que la bénédiction ?

Une personne a dit :

- Vouloir le bien de quelqu’un.

Une autre a ajouté :

- Une bonne parole. Bene dictio.

Une femme a renchéri :

- Demander à Dieu de faire le bien d’une personne.

Quelques autres avis ont fusé et Charles a eu l’air satisfait du prof qui a des élèves à peu près éveillés devant lui. Il s’est lancé, un rien doctoral :

- Pour comprendre la véritable nature de la bénédiction, il faut avoir à l’esprit qu’il y a du bon dans toute chose qui est dans l’univers. On peut dire que la Source ne permettrait pas à quelque chose d’exister si elle n’amenait quelque chose de bon, de positif, dans l’univers…

Une main s’est levée et Charles s’est interrompu pour permettre à un jeune homme d’objecter :

- Mais le contraire est vrai aussi. Il y a aussi du mauvais en toute chose, puisqu’en fait, rien n’est bon ni mauvais en soi. La réalité est au-delà de la dualité, n’est-ce pas ?

Un murmure appréciateur a accompagné ces propos. Charles a repris la main :

- Tout à fait. Le Yin et le Yang dans tout, la lumière et l’ombre. Ce n’est qu’une question de relation à ce qui est, de toute façon au-delà de la dualité, de notre jugement. Et ce que nous appelons le mal, le mauvais, c’est encore un bien en devenir, inaccompli…

J’ai froncé les sourcils. En Afrique, j’avais croisé le mal et il avait de la consistance, une existence propre. Je ne voyais pas quel bien en devenir pouvait sortir des mutilations subies par de jeunes enfants ou du massacre de villageois pacifiques, qu’on retrouvait avec leurs testicules dans la bouche après que les milices soient venues se servir dans leurs réserves et parmi leurs femmes. Mais Charles, ignorant du bouillonnement sous mon crâne, en venait au fait :

- La bénédiction, c’est l’usage de votre parole créatrice pour faire ressortir le bien et le bon dans une personne, dans un événement, ou dans tout ce que vous voulez. En bénissant quelqu’un, vous demandez à l’univers que le bon, qui était peut-être caché, se manifeste dans la vie de cette personne. Vous lui souhaitez d’être heureuse, et mieux que cela, d’être en paix avec elle-même, et avec tout ce qui l’entoure, tout ce qu’elle a fait…

Une jeune femme a interjeté :

- Puissent tous les êtres être heureux !

- Exactement. La bénédiction, c’est la mise en pratique de cette prière d’origine bouddhiste mais universelle. Et rappelez-vous que dans le Mahayana, on souhaite aussi aux démons d’être heureux. Parce que les démons ont en commun avec nous de souffrir, de désirer exister…

La jeune femme a renchéri :

- Et un démon heureux n’est plus un démon, il ne fait plus de mal.

J’aurais aimé en être aussi sûr qu’elle. Mais Charles ne m’a pas laissé le temps d’y penser. Il a poursuivi sur sa lancée :

- Quand vous bénissez quelqu’un qui vous fait du mal, ce n’est pas une façon de vous résigner et d’accepter passivement qu’il vous torture, de l’encourager à continuer. Au contraire ! D’abord, vous acceptez activement ce qui est, la réalité, en suivant la pente de moindre résistance à celle-ci. Ce qui est, est. D’accord, Mylène ?

La femme devant lui a eu l’air surprise, a balbutié un « oui, mais... ». Charles n’a pas attendu qu’elle élabore :

- Voilà, cet homme me frappe. Cela fait vingt ans qu’il me frappe. C’est la réalité, je ne peux pas me raconter d’histoires. Alors je fais face à cette réalité, je l’accepte entièrement comme étant ma réalité pour l’instant…

La jeune bouddhiste est intervenue :

- Oui mais je dois m’en protéger, si le mec me frappe !

Charles a souri :

- On est d’accord. Je dois m’en protéger, bien sûr, par amour de moi-même. Et c’est là que cela devient subtil. Comment vais-je m’en protéger ? Est-ce en répondant avec la même violence ou en trouvant une autre voie pour l’empêcher de me nuire, mais sans chercher à le détruire ?

Brouhaha dans la salle, ce qui a laissé le temps à Charles de rassembler ses idées avant de continuer, adossé au fauteuil rouge :

- Je me souviens d’une très belle citation de Romain Gary, et Gary a fait de la Résistance, s’est battu contre les nazis. Mais voilà ce qu’il disait : ce qui est embêtant avec les nazis, c’est que quand vous en avez tué un, vous vous apercevez que c’était un être humain…

J’ai tendu l’oreille. Il réveillait de vieilles mémoires. J’ai eu l’occasion de ressentir ce trouble consistant en flinguer un parfait enfoiré, et de saisir dans son regard au dernier moment une lueur de douleur, de tristesse et de désarroi qui vous faisait regretter un instant votre geste. Je me suis souvenu de ce type que j’avais abattu sur le pas de sa porte car il recrutait des jeunes pour une milice islamiste. J’étais certain que c’était un parfait salop car plusieurs d’entre eux avaient disparu ou avaient été retrouvés portant des traces de torture. Cependant, quand je m’étais penché sur lui pour m’assurer qu’il ne respirait plus, j’avais été frappé de voir dans sa main la photo d’une femme entourée d’enfants, qu’il avait éprouvé le besoin d’embrasser en agonisant. Charles parlait encore :

- La plus grande victoire de votre agresseur, c’est de vous entraîner dans le conflit de telle sorte que vous alimentez sa fréquence d’énergie. Si une personne vous hait et veut vous détruire, il commence à y arriver véritablement quand vous le haïssez à votre tour et voulez le détruire. Vous gagnerez peut-être la guerre mais vous aurez perdu votre âme en route, et votre ennemi vous possédera de l’intérieur…

Là, je ne pouvais que lui donner le point. Je n’avais jamais retiré aucune satisfaction de buter un salopard. Si, peut-être au début, parce que je me sentais fort. Mais avec le temps, c’était le dégoût plutôt qui s’était imposé. Le dégoût de soi, de tout ce sang, de faire ce métier ignoble. On ne pouvait pas combattre les salopards avec des moyens de salopard sans devenir un salopard soi-même. Je me souvenais que Fabienne m’avait parlé de ça en me citant son cher Jung qui disait que quand on combat notre ombre, notre ombre nous possède par derrière. Mais alors quoi ? Charles y venait, doucement :

- C’est là que la bénédiction entre en jeu. Faites ce qu’il faut pour vous protéger, bien sûr, mais sans tomber dans le piège. Comment ? En restant conscient que l’autre, s’il se comporte ainsi avec violence, n’a probablement pas d’autre choix dans son inconscience que d’exprimer sa souffrance ainsi. En gardant à l’esprit que c’est un être souffrant, comme vous, et peut-être même plus que vous encore car il est complètement aveuglé par sa souffrance, qu’il ne peut rien faire d’autre que de la décharger sur vous sous forme de violence. Et vous, qu’allez-vous faire alors ? Perpétuer le cycle de la violence en la lui retournant ou en la déchargeant sur un tiers qui n’a rien à voir, ou choisir le chemin de la transformation en conscience ?

Il était assez bon prêcheur, me suis-je alors dit. Il a repris son souffle et est arrivé là où il voulait nous amener :

- Vous avez une ultime liberté, que nul ne saurait vous retirer. C’est la liberté de la conscience. Et vous la démontrez si vous êtes capable de bénir celui qui vous fait du mal, c’est-à-dire de lui donner de l’amour, de lui souhaiter de trouver la paix et la joie, et que la conscience grandisse en lui de façon à ce qu’il sorte de ce cycle de violence dans lequel il vous fait du mal, et il se fait du mal. Bien sûr, vous devez commencer par vous aimer vous-même et vous bénir, et faire donc ce qu’il faut pour vous protéger. Mais si vous êtes capable de véritablement bénir celui qui vous veut du mal, alors vous avez gagné quoi qu’il arrive. Vous avez gagné sur le plan de l’âme, sur le plan spirituel.

Une femme de l’autre côté de la salle a lancé d’une voix forte :

- Et si l’on vous frappe, tendez l’autre joue…

- Oui. Et ce n’est pas un propos de faible, au contraire de ce que Nietzsche a voulu y voir. Il faut être très fort, une immense force intérieure, pour être capable de répondre ainsi à l’adversité, de lui offrir une réponse créative, consciente, au lieu d’une réponse simplement réactive, réflexe. Mais alors, si vous bénissez ainsi l’adversaire, qui n’est même plus un adversaire alors mais un pauvre être humain en proie à son inconscience, quelque chose change. Vous brisez le cycle de la violence et vous donnez de l’énergie, avec votre parole créatrice, à ce qu’il y a de meilleur en l’autre.

Murmures dans la salle.

- C’est de l’aïkido énergétique. Plus l’autre vous oppose haine et inconscience, plus votre bénédiction est efficace car vous lui retournez son énergie transformée. C’est une arme imparable car la seule chose que l’autre peut vous renvoyer efficacement, c’est une autre bénédiction et on entre alors dans le cercle vertueux de l’amour. Et bien sûr, c’est tout le contraire d’une arme. On ne peut pas pratiquer la bénédiction en voulant changer l’autre car c’est déjà une violence que de vouloir le faire changer, obtenir un résultat…

Une femme au visage sévère a objecté :

- Il n’y a que Dieu qui puisse bénir, ou un prêtre…

Charles a répondu du tac au tac :

- C’est toujours Dieu qui bénit en nous. C’est notre part divine. Et dans la nouvelle ère, nous sommes tous notre propre maître et notre propre disciple, et aussi notre propre prêtre. C’est la grâce que nous fait le Saint-Esprit…

La femme a secoué la tête. Elle n’était visiblement pas convaincue. Il a ajouté :

- Voyez-vous une objection à ce que je vous bénisse pour la sagesse qui grandit en vous, ou mieux que je bénisse cette sagesse, tout simplement ?

Elle a eu l’air surprise, puis elle a souri en faisant non de la tête avant de répondre :

- Non...

Il était fort. La faire sourire, c’était un exploit. Mylène a levé la main, et en bon prof, Charles lui a donné la parole :

- Alors, si je comprends bien ce que tu dis, le mieux que je puisse faire, c’est de bénir mon ex-mari, de lui souhaiter d’arrêter de boire et de trouver la paix. Parce qu’au fond, c’est un pauvre mec qui a souffert, avant même de me connaître, de prendre des coups de son père, et qui n’avait que ses poings pour s’exprimer…

Ma voisine a dit alors à voix assez forte pour que je l’entende :

- La violence, c’est un manque de vocabulaire…

Ça c’est de Gilles Vigneault, le poète québécois. Je l’avais entendu le dire dans une vidéo et j’étais d’accord. J’aime ses textes. Il me donne du vocabulaire. Parce que je n’en avais pas beaucoup, surtout quand j’étais jeune. Charles a hoché la tête et Mylène s’est levée et nous a fait face. Elle avait des larmes dans les yeux :

- Et maintenant, ce vieux con, il est malade et il va crever tout seul parce que ses enfants le rejettent. Et c’est à moi de le bénir…

Elle s’est mise à pleurer et Charles s’est approché, a mis une main sur son épaule :

- Ce n’est pas facile, n’est-ce pas ?

- Non, ce n’est pas facile. J’ai envie qu’il crève dans des souffrances aussi dures à vivre que celles qu’il m’a infligées…

Les larmes ont redoublé. La bouddhiste a tendu des mouchoirs en papier à Mylène, qui s’est essuyée les yeux et a continué :

- Mais je comprends. Si je reste là, avec juste l’envie qu’il souffre à son tour, il a gagné. Il m’a entraîné dans sa boue. Alors que si j’arrive à le voir dans… dans...

Charles a soufflé :

- Dans son humanité.

- Oui, c’est ça, si j’arrive à le voir dans son humanité souffrante, alors c’est moi qui ait gagné. C’est mon amour qui a gagné. Parce que…

Elle a hoqueté de larmes avant d’arriver à dire d’une voix étranglée :

- Parce que je l’aimais, ce con.

Grand silence. On a alors entendu les enfants se disputer dans la pièce d’à côté. Et une petite fille dire d’une voix plaintive :

- Et si je te bénis, tu me le donnes… ?

Éclat de rire généralisé. Mylène n’était pas en reste. (...)