mardi 7 janvier 2020

Ecoute intérieure du rêve


J’aimerais vous parler ici, dans un article de synthèse dans lequel vous trouverez de nombreux renvois à d’autres articles pour approfondir le propos si le cœur vous en dit, de l’aboutissement provisoire de ma recherche en matière de travail avec les rêves. Je dis « provisoire » car bien sûr, la rivière serait présomptueuse de se croire arrivée tant qu’elle ne s’est pas jetée dans l’océan mais j’ai la conviction que s’est établi, au cours ces deux dernières années, le socle de mon approche des rêves. Celles et ceux qui me connaissent bien savent que j’aime les mots et je les emploie avec précision : je ne parle pas de méthode de travail avec les rêves mais bien d’une approche, comme on approche à pas légers un mystère, un animal sauvage pour ne pas l’effaroucher, une personne aimée pour l’embrasser dans son cou. Les rêves sont tout cela et bien plus encore : un mystère vivant, une réalité sauvage et une source d’amour.

C’est de la relation vivante avec les rêves dont je veux vous entretenir aujourd’hui. Ce faisant, j’ai à l’esprit les mots de mon enseignant spirituel Richard Moss dont je regardais une vidéo hier dans laquelle il nous invitait à considérer la relation comme un être vivant. Toutes nos relations, à commencer par notre relation avec nous-même, la relation avec autrui, la relation avec la Terre, la relation avec le grand Mystère d’être. C’est un changement radical de paradigme que de considérer la relation comme étant un être vivant ayant ses propres besoins, sa propre vie et sa propre intelligence. Par exemple, dans le dialogue entre deux êtres, il se produit un shift radical en considérant qu’une fois entendus les besoins et points de vue de chacun, la relation a son propre point de vue et ses besoins propres à exprimer. Tout à coup se produit un élargissement de perspective. En termes spirituels, nous pouvons parler alors de l’irruption du Saint Esprit qui relie les deux que sont le Père/Mère et le Fils/Fille. Il est qualifié de « saint » car l’ultime de la relation est l’Amour qui ré-unit les deux en une unité, qui les amène à se re-connaître.

Voilà pour le contexte spirituel du travail dont je veux vous parler, qui n’est qu’un élément d’un Travail plus vaste que Byron Katie comme Richard Moss, et avant eux d’innombrables enseignants, ont appelé simplement « the Work ». Le Travail de conscience. Il n’a qu’une visée : la libération de la conscience de toutes les illusions qui l’enchaînent. L’éveil, la sortie du grand sommeil dans lequel nous sommes tou.te.s plongé.e.s. J’en ai amplement parlé dans un article présentant ce que j’appelle la voie du rêve, où le paradoxe est qu’il faut traverser le rêve pour sortir de notre endormissement, de l’hypnose dans laquelle nous maintient notre attachement aux choses extérieures.

Cela fait longtemps que j’explore le croisement entre le travail avec les rêves et la méditation, ou plus précisément, le mariage entre rêves et pleine conscience.

Richard Moss
Le travail avec les rêves ne peut donc se réduire à une pratique psychothérapeutique poursuivant des buts de développement personnel de bien-être à tous prix. La recherche d’une guérison, d’un chemin hors de la souffrance, est souvent le point d’entrée dans le travail avec les rêves, tout comme il est le point de départ de toutes les voies d‘éveil selon les Quatre Nobles Vérités du Buddha Gautama. Mais en écoutant les rêves, nous faisons une découverte dont mon grand-père spirituel Carl Jung a abondamment parlé : il y a quelqu’un en nous qui sait ce qui est bon pour nous, qui nous connaît mieux que nous-mêmes, qui nous prend volontiers par la main pour nous emmener à la rencontre de nous-mêmes, de Qui nous sommes vraiment.

Voilà donc que nous parlons du fameux Inconscient qui est la source des rêves. Disons-le, c’est un épouvantail à moineaux auquel les idiots qui ont besoin de certitudes accrocheront toutes sortes de fantasmes, mais la seule définition valable de l’inconscient est celle qu’en donnaient Freud et Jung qui proposaient là un concept négatif qui n’affirme rien mais désigne tout ce dont nous sommes inconscients à propos de nous-mêmes. L’inconscient, c’est ce qui est hors du champ de notre conscience et dont nous ne pouvons rien savoir directement, dont nous ne pouvons pas donc parler autrement qu’en termes négatifs. Nous ne pouvons le connaître qu’à travers ses « rejetons », c’est-à-dire la façon dont il intervient dans notre vie psychique au travers des rêves, mais aussi des idées qui nous viennent, de nos fantasmes et de nos imaginations, de nos obsessions et nos omissions, de nos émotions, de nos lapsus linguae, de nos attirances et nos répulsions, de nos symptômes, etc.

Dans l’inconscient, il semble qu’il y ait d’une part tout ce que nous avons oublié de nous-mêmes et de notre histoires, nos mémoires, qui ne sont pas des mémoires simplement personnelles mais dans lesquelles on retrouve des mémoires familiales, transgénérationnelles et bien au-delà, des mémoires qui nous ramènent au commencement des choses, à toutes nos âmes. Et puis il y a une source créative toujours neuve, qui est capable de toujours proposer une vision nouvelle, une solution inédite aux problèmes que nous rencontrons. Quand nous vivons une situation, nous avons tendance à y réagir à partir de nos mémoires conscientes et inconscientes, du connu, mais il est fréquent que le passé ne puisse répondre au défi présent. Et puis, en écoutant nos rêves, nous y trouvons éventuellement des indications qui permettent d’élargir notre vision des choses et des propositions créatives. De « réaction » à « création », il n’y a qu’une lettre, le C de « conscience » qui se déplace.

Une vie à l’écoute des rêves est une vie de moins en moins réactive, de plus en plus créative.

Il semble, selon plusieurs études et les traditions chamaniques, que l’avenir se crée dans les rêves. C'est-à-dire que nos rêves contiennent beaucoup d'éléments qui appartiennent au futur...


Je ne qualifierai pas la nature de cette source créative en nous mais je crois pour ma part qu’au travers des rêves, nous sommes en lien avec le mouvement Créateur qui nous prête vie. Nombre d’indices laissent penser que cette source est à la fois transcendante et immanente, et possède une sorte de « savoir absolu », pour reprendre les mots de Jung. C’est là ce qu’il appelait le Soi, qui est le diamant caché dans le voile de notre inconscience. Dans la lignée de Jung, dont je me réclame, le travail avec les rêves est un moyen d’entretenir une relation intime avec cette source sans que n’interfère aucune autorité, aucune théorie, aucun prêtre…

C’est pour cela que je ne vous parlerai pas d’une méthode de travail des rêves non plus que d’une théorie infaillible. La faille qu’il y a dans toutes les théories m’intéresse plus que toutes les certitudes. On pourrait dire que toutes les théories ont un point aveugle, une zone d’inconscience, et que c’est par là que s’engouffre l’Infini, ce qui ne se laisse pas limiter mais qui est à l’œuvre, dans les rêves comme dans la vie. C’est l’ouverture d’un espace à ce mouvement qui m’intéresse plus que toutes les tentatives de le mettre en boîte, dont Alan Watts signale qu’il est aussi vain que de tenter d’attraper de l’eau courante à mains nues. Je propose donc une approche des rêves qui n’est ni psychologique, ni spirituelle, mais qui se veut poétique, au sens originel du mot grec poiêsis qui réfère à la création, et qui évoque aussi le libre jeu des images intérieures et des métaphores, du grec métaphoros – ce qui emmène plus loin. Plus loin que ce nous connaissons. Vers le Nouveau.

Il existe d’innombrables méthodes de travail avec les rêves. Elles sont toutes (plus ou moins) valables, tout comme toutes les voies qui permettent d’escalader une montagne sont valables. Ce qui compte, c’est d’arriver au sommet, et non la voie qu’on prend, à condition de ne pas s’arrêter en chemin. Elles sont adaptées à différentes personnes, différentes situations, différentes demandes, différents rêves. Ce qui est inacceptable, c’est la prétention de certaines d’être universelle et de s’élever au-dessus des autres ou de nier leur valeur ; c’est dans la mesure où il y a une prétendue supériorité et une certitude définitive qu’on est en présence d’une forme d’escroquerie. Quand une méthode prétend à l’universalité, elle nie la diversité créatrice illimitée des rêves – on pourrait dire qu’elle prétend limiter le Divin. C’est le problème avec toutes les méthodes : une méthode est un moyen que le conscient emploie pour tenter d’enfermer quelque chose qui le dépasse dans un schéma pré-défini…

Le problème avec les théories et les méthodes du rêve, c’est que, même si elles mettent un concept du Soi au centre pour nous expliquer comment il nous interpelle, elles vont avoir tendance inconsciemment à tordre le rêve pour qu’il rentre dans la théorie, qui devient un lit de Procuste. Le Soi se rit de ce genre d’artifice, et tôt ou tard survient un rêve incompréhensible, irréductible à la théorie. Il faudrait qu’une méthode marche tout le temps, avec tous les rêves et toutes les personnes, et voilà, le « problème » du rêve serait réglé. Cela ne marche pas ainsi. Pas plus qu’il n’y a une méthode pour vivre. Tout au plus y-a-t-il un art de vivre, et un art du travail avec les rêves.

Une approche poétique, amoureuse. Y-a-il une méthode pour aimer ?


Je m’appuie donc pour ma part sur ce que disait Jung, dont je fais un principe central :

« Étudiez toutes les méthodes, lisez tous les livres, mais devant le rêve, écartez-les car le rêve est unique comme le rêveur est unique. »

C’est l’unicité du rêve, l’unicité de la personne, l’unicité du moment qui méritent d’être rencontrées, pas la théorie avec laquelle le mystère vivant du rêve pourrait être étouffé. C’est pourquoi, plutôt que travailler les rêves pour en extraire un sens, comme on viole la terre pour en extraire du minerai, je propose que nous nous laissions travailler par les rêves comme le rocher est sculpté patiemment par les vagues de la mer. Quand on écoute en profondeur les images de rêve, ce qu’elles nous font ressentir, comment nous résonnons à celles-ci, nous en sommes profondément émus, c’est-à-dire que surgit un mouvement d’énergie (e-motion) et transformé.e.s.

Je viens sans avoir l’air d’y toucher d’évoquer une notion clé : la résonance.

Le travail avec les rêves que je propose est un travail qui va au-delà de l’interprétation, qui bien souvent d’ailleurs est une explication du rêve. Je n’ai rien contre l’interprétation, qui consiste en lire le rêve et le traduire dans d’autres mots. J’interprète moi-même volontiers des rêves quand il y a lieu. Je prétends que pour pouvoir aller vraiment au-delà de l’interprétation des rêves, en tous cas pour enseigner des voies qui mènent à cet au-delà, il faut bien connaître l’interprétation. Sinon, on va volontiers dire des âneries. Mais je suis très fermement opposé aux explications du rêve car elles réduisent celui-ci à quelque chose de connu : bah, « si tu rêves ça, c’est parce que tu as vu un film à la télé », ou « ton rêve, ce n’est que ta sexualité infantile qui remonte ». De telles affirmations sont des crimes contre le rêve, des tentatives de meurtre.

Or ce qu’on fait à un rêve, on le fait à sa propre âme, nous disait Jung en nous mettant en garde.

Il nous faut donc abandonner une certaine prétention à l’objectivité du travail avec les rêves. Nous ne pourrons que résonner subjectivement au rêve, et laisser celui-ci se déployer dans son objectivité qui lui est propre. Jung parlait de « l’objectivité de la psyché » en parlant du rêve, c’est-à-dire qu’il disait que la psyché nous renvoyait un reflet dans un miroir objectif. Certains interprètes de rêve veulent croire que leur méthode et théorie leur permet de prétendre à être eux-mêmes objectifs dans leur interprétation. On alors est devant le syndrome du moi qui s’identifie au Soi, de l’humain qui se prend pour Dieu – ils disent simplement et naïvement ainsi qu’ils sont en inflation. C’est la psyché et le rêve qui sont objectifs, et l’interprète est nécessairement subjectif, déterminé et aveuglé par son propre inconscient. Il faut se garder de toute affirmation quant à la vérité du rêve.

Quand le message du rêve nous parvient, on le sent. C’est un mouvement intérieur, un haha !

Nous devons donc toujours réaffirmer avec Von Franz, la proche collaboratrice de Jung, que « toute interprétation est une projection », n’en déplaise à ceux qui ont cru pouvoir s’élever au-dessus de leur propre subjectivité, en particulier chez les jungiens.

C’est là qu’intervient la notion de résonance. En physique, un matériau résonne à un autre matériau quand il vibre à la même fréquence que ce dernier. Prenez deux plaques de métal posées l’une en face de l’autre. Donnez un coup dans l’une d’elle. Cela va faire un son. Après un moment la seconde plaque de métal va, sous l’influence du son qui est la propagation de la vibration dans l’air, se mettre à vibrer à la même fréquence que la première. Pour le vérifier, poser votre main sur la seconde plaque de métal. Vous serez surpris de sentir qu’elle vibre…

L’expérimentation en cercles et loges de rêves m’a montré que nous résonnons spontanément aux rêves. C’est-à-dire que chacune des personnes qui entend un rêve éprouve des ressentis émotionnels et physiques, et voit monter en elle des images intérieures, qui répondent au rêve. Quand ces images et ressentis sont exprimés à la personne qui a rêvé, le rêve est mis en mouvement dans la psyché de cette personne, c’est-à-dire que s’ouvrent tout à coup des perspectives insoupçonnées qui amènent à une compréhension inédite du rêve. Il n’est pas question de proposer une interprétation du rêve mais seulement des résonances dans le senti, et des images qui tiennent tout à fait de la projection assumée – chacun.e offre sa résonance subjective au rêve.

En loges de rêves, le rêve n’est pas interprété, il est déployé en de multiples facettes.

Moins on croit en savoir sur les rêves, plus c’est facile. Les seules personnes qui ont de la difficulté avec ce travail sont les interprètes et les analystes de rêves qui montent tout de suite dans leurs têtes au lieu de rester en contact avec le senti du rêve. Ce sont les même qui s’offusquent éventuellement des projections proposées en réponse au rêve, sans réaliser que dès lors que la subjectivité de ces images est assumée, le rêveur ou la rêveuse est libre d’en faire ce qu’il ou elle en veut, sans le prendre pour argent content. En fait, leur effroi est le reflet de leur propre inconscience devant les dégâts qu’ils peuvent faire en assenant leurs interprétations en leur donnant force de vérité. Ils sont invités à descendre de leur piédestal de sachant à propos du rêve, et ce n’est pas facile du tout.

Pour tous les autres, qui ont la simplicité de cœur qui consiste à être simplement en contact honnête avec leur ressenti, c’est une voie royale dans laquelle il n’est besoin d’aucune connaissance psychologique préalable. Ils rejoignent en cela nos ancêtres, qui n’ont pas attendu que nous ayons des universités pour très bien comprendre les rêves qui leur advenaient.

Curieusement, il n’est même pas besoin de connaître le contexte. Plus nous avons de contexte à propos d’un rêve, plus nous sommes portés à analyser, c’est-à-dire à tirer des liens conscients entre les éléments. Or ce dont il est question ici, c’est de la résonance dans le senti.


Quelques principes simples guident ce travail :

Le rêve est vivant. On le constate au fait qu’un rêve a plus ou moins de vitalité, contient plus ou moins d’énergie psychique. Il arrive souvent qu’une personne vienne dans un cercle avec dans l’idée de présenter un rêve, et que ce soit un autre rêve qui se précipite au moment où elle arrive dans le cercle en disant : « moi, moi ! ». Plus avant, le rêve a sa propre volonté et sa capacité propre de trouver ses voies pour faire parvenir ce qu’il veut à la conscience du rêveur, de la rêveuse…

Nous pouvons faire confiance au rêve, au lieu de prétendre l’assujettir à une méthode, pour trouver son propre chemin. J’ose dire que si les rêves amènent une compréhension éclairante, c’est le plus souvent non pas grâce aux méthodes employées pour le faire parler, mais malgré les méthodes, qui tiennent souvent des forceps, alors que l’accouchement du rêve est naturel.

Quand nous entendons un rêve, il devient notre rêve. Ce sont aux images qu’il a suscité en nous que nous résonnons. C’est ce qui nous permet de rester ancrés dans la subjectivité du rêve.

Les rêves viennent d’un espace où nous ne sommes pas séparés. Il n’est pas rare qu’une personne reçoive la réponse dont elle avait besoin aux questions qu’elle se posait en entendant le rêve d’une autre personne – c’est ce que je constate depuis longtemps dans les cercles de rêves, et qui m’a permis de toucher à la réalité vivante de l’inconscient collectif dont parlait Carl Jung. C’est ce qui nous permet d’entrer en résonance avec le rêve et de toucher aux aspects transpersonnels de celui-ci.

Le rêve est une énergie qui cherche à s’incarner. En fait, il ne s’agit pas tant de comprendre ce que veut dire le rêve comme s’il s’agissait d’un message. Cette vision du rêve comme d’une lettre qui nous serait envoyée par un sage résidant en nous est très limitée. Selon la vision des peuples premiers amérindiens, le rêve est la réponse créative qui nous renvoie la Source lorsque nous lui apportons, au cours de la nuit, nos expériences de vie. C’est une énergie qui cherche à provoquer un mouvement de vie en nous...

Il faut éviter de parler sur le rêve comme si nous en étions séparés, pour chercher plutôt à faire parler le rêve à travers nos ressentis. Le rêve prend voix à travers nos sensations, nos émotions, les images intérieures qu’il suscite en nous. Il s’agit d’écouter le rêve en profondeur, à l’intérieur, pour être capable de lui prêter notre voix en toute humilité, avec notre subjectivité.

Je n’insisterai jamais assez sur le fait que l’élément essentiel de ce travail ne tient pas dans une méthode mais dans une éthique du travail, c’est-à-dire dans une certaine qualité de relation au rêve et aux personnes qui rêvent. C’est l’attitude intérieure de la personne qui facilite le travail, que ce soit en cercle de rêves ou dans le cabinet analytique, qui va permettre à l’esprit du rêve d’opérer son Alchimie dans l’athanor. On peut parler alors à juste titre du travail de l’Esprit Saint tant les résultats sont parfois miraculeux, et tant pis pour celles et ceux qui ne veulent pas entendre parler du caractère sacré de ce travail, qui tient de la célébration du Mystère, de la communion. Quand je parle ici de "miracle", je ne veux pas dire que quelqu'un s'est mis à marcher sur l'eau dans sa baignoire ou parler de guérison miraculeuse mais simplement de changement radicaux de perception dans le registre qu'évoque Marianne Williamson dans son livre Un retour à l'amour.


C’est à partir de là, de ces prémisses et de l’expérimentation tant en loges de rêves, en laboratoire avec de petits groupes de chercheuses et chercheurs, que dans le travail analytique en tête à tête, que cela devient passionnant…

Tout ce que j’ai dit précédemment s’enrichit encore de deux éléments qui ont une portée à mon sens encore insoupçonnée et qui constituent le cœur de cette approche que j’appelle désormais l’Écoute Intérieure du Rêve.

Les deux dernière idées que je veux vous amener ici coulent de source à partir de ce qui précède et s’appliquent aussi bien dans le travail en cercle ou loges de rêves que dans le travail individuel. Elles pavent la voie à une approche direct du cœur du rêve.

La première de ces idées, qui découle du principe qui veut que le rêve est une énergie vivante, est que le rêve est produit par l’intelligence globale du corps, et non par le seul cerveau. Il y a des preuves expérimentales de cette affirmation comme par exemple le fait avéré que la mémoire du rêve et dans le corps, ou le constat de ce que les émotions s’inscrivent dans le corps (voir par exemple le travail de libération des cuirasses de Marie-Lise Labonté, et toutes les approches psycho-corporelles). C’est le corps qui résonne aux images de rêves, et non le mental, qui n’est pas capable de résonner, mais seulement de raisonner. Comme disait le chaman Chura à Luis Ansa dans les Sept Plumes de l’Aigle : un cerveau, ça ne sent pas…

C’est le corps, et notre ressenti corporel et émotionnel (mais les émotions sont toujours inscrites dans le corps) qui sont notre principal instrument pour résonner à un rêve, pour nous orienter dans la direction que suggère l’énergie du rêve. Il ne s’agit pas pour autant de dissocier le corps du mental mais plutôt d’entrer dans une vision unitive de l’ensemble corps-mental, de la même façon que les bouddhistes parlent du body-mind en affirmant de façon tranchante : il n’y a rien d’autre que le corps et le mental. C’est-à-dire qu’il y a le ressenti et la re-présentation que nous nous en faisons, de quelque ordre que ce soit cette représentation : intellectuelle, symbolique, etc.

C’est l’ancrage dans le senti du corps qui nous permet de savoir si nous faisons fausse route, ou si nous sommes en accord avec le rêve. C’est dans le corps que le mouvement intérieur du rêve est ressenti, et c’est encore dans le corps que se produit le déclic éclairant du rêve intégré.

J’ai été amené à cette conclusion par différents biais. D’abord, ma pratique conjointe de la méditation et du travail avec les rêves m’a amené, dès les premiers cercles de rêves que j’ai donné en 2007, à expérimenter avec l’interprétation des rêves selon qu’elle était précédée par des méditations actives ou non. J’ai constaté alors que plus nous étions ancrés dans le corps par des pratiques de pleine conscience, plus l’interprétation était économe de mots et pertinente, pour ne pas dire percutante. J’en ai tiré un principe simple de travail :

On devrait toujours approcher un rêve en pleine conscience.

Si on n’est pas en pleine conscience au moment de l’écoute d’un rêve, on est « parti » dans notre tête, dans le passé ou dans le futur, dans un jugement ou dans une théorie. L’ancrage dans la pleine conscience de notre corps, de notre senti, est le fine tuning de notre instrument d’écoute.

Ensuite, j’ai beaucoup expérimenté depuis deux ans avec le déploiement du rêve dans des exercices sonores (chant spontané) et/ou corporels (mouvement authentique, rituels spontanés). J’ai constaté que ce type d’exercice amplifiait remarquablement l’intégration de l’énergie du rêve, au point qu’il n’était plus vraiment important de le comprendre. Le rêveur ou la rêveuse est tout simplement amené.e « ailleurs », plus loin, par l’énergie du rêve mise en mouvement.

Enfin, j’ai constaté dans mes premiers ateliers d’écoute intérieure du rêve que ce dernier résonne d’autant plus clairement qu’on laisse d’abord le corps s’exprimer, et les autres étages (émotionnel, intellectuel, etc) s’exprimer ensuite. Ainsi, j’ai été amené à proposer en loges de rêves que la personne qui résonne à un rêve prenne d’abord la posture que lui inspire le rêve, et offre sa résonance à partir de cette posture, en la maintenant. Cela est cohérent avec le fait que l’énergie de notre psyché se traduit de façon primaire, et généralement inconsciente, par une posture associée à un ressenti, ce qu’apprennent à déchiffrer les personnes habituées à la lecture du langage corporel. Il s’est avéré que plus l’ancrage dans le corps était approfondi, plus la résonance était incisive, avec une économie de mots, et encore une fois, pertinente sinon percutante.

L’autre idée qui s’avère déterminante pour ouvrir la perspective de l’écoute intérieure du rêve, c’est que chaque élément du rêve a sa propre subjectivité, c’est-à-dire qu’il est lié à un ressenti émotionnel et corporel, et qu’il a des choses à dire, sa propre voix, sa volonté. C’est la conséquence pratique d’un lieu commun à propos des rêves qui veut que tout ce qu’il y a dans un rêve fait partie de nous. Je dis que c’est un lieu commun car ce n’est pas tout à fait vrai si l’on s’en tient à une définition seulement personnelle de ce « nous » : tout ce qu’il y a dans un rêve ne fait pas nécessairement partie de « moi ». On touche parfois (souvent) par là à des choses qui sont au-delà de notre petit « moi » et même de notre inconscient personnel. Mais le point qui est important, c’est que même si les symboles du rêve nous relient à des éléments de l’inconscient collectif, nous y avons un accès par l’intérieur, par notre ressenti. C’est là qu’on entre dans le domaine du travail du rêve avec l’imagination active, ou mieux, avec l’imagination créatrice…

La clé, que m’a amené un analyste jungien nommé Robert Bosnak, dont je parle en particulier dans une conférence que vous pouvez voir ici, c’est que le rêve s’avère être un écosystème dynamique de subjectivités qui interagissent. Le rôle de la conscience dès lors est d’entrer en relation avec ces différentes subjectivités, qui sont autant de points de vue différents qui vivent en nous, et aussi de faciliter la prise de conscience que ces différentes subjectivités peuvent avoir les unes des autres. Car comme nous, elles ont tendance à se croire isolées, seules au monde, mais en réalité, personne n’existe seul, sans être en relations. Dès lors, il se produit un effet de seuil remarquable quand la conscience tient ensemble toutes ces subjectivités, les amène à co-exister consciemment avec en particulier une conscience claire des ressentis liés à chacune d’elle. Il se produit alors généralement une ré-organisation du système psychique dans ce qu’on appelle une « transition de phase », c’est-à-dire que le système passe par un « saut quantique » d’un état de relatif désordre à un nouvel ordre émergent. Je vous renvoie aux thèses d’Illya Prigogyne sur les système dissipatifs pour les détails de cette métaphore à caractère physique, mais non seulement puisqu'elle concerne tous les systèmes énergétiques.


Prenons rapidement l’exemple d’une image de rêve simple. Le rêveur rêve qu’il est dans la rue, devant un pot de fleur et qu’au moment où il constate que la fleur qui est dans ce pot manque d’eau et est en train de se dessécher passe une voiture qui klaxonne et le fait sursauter. Il lève alors la tête et voit une jolie femme venir vers lui sur le trottoir.

Avec l’écoute intérieure du rêve, on va éviter d’aller dans l’interprétation pour commencer même s’il y aurait des avenues assez évidentes. En tant que facilitateur, ma résonance est qu’il serait bon de savoir ce qui se passe si le rêveur donne de l’eau à la plante, mais d’abord, nous allons explorer le rêve en questionnant :

Comment se sent le rêveur ? Il est un peu perdu, avec les jambes qui flageolent un peu. Comment est cette rue ? Elle est ouverte, ensoleillée. Qu’est-ce que c’est d’être un pot de fleur ? Tout de suite, le rêveur parle d’un resserrement dans sa poitrine, d’une légère difficulté à respirer avec un sentiment d’oppression. Allons voir plus loin : qu’est-ce donc que d’être une fleur qui a soif dans ce pot de fleur ? Une tristesse monte avec une pointe au cœur. Qu’a-t-elle à dire ? A partir du ressenti, c’est très clair : occupe-toi de moi.

Avant de donner à boire à cette plante en imagination, voyons les autres éléments du rêve. Qu’est-ce donc que ressent cette voiture qui klaxonne ? Ça fourmille dans les jambes. Il y a un élan là vers la vie, une envie d’avancer. Elle klaxonne pour dire « je suis là. Réveille-toi! ». D’où le sursaut du rêveur. Et cette femme, que vient-elle faire là ? Que ressent-elle ? Ah, là ce n’est pas facile car le rêveur commence à parler de ce qu’il ressent en voyant cette femme : elle est jolie, lui semble attirante et enjouée. Il aimerait entrer en relation avec elle, lui parler mais il n’ose pas. Oui mais que ressent-elle donc, elle ? Une tension dans les épaules, les bras. Elle est impatiente. Elle en a marre, elle a envie qu’il se secoue.

Que se passe-t-il donc quand le rêveur donne à boire à la plante ? Dans son imagination, la femme sourit et se détend. Il y a une possibilité de rencontre. L’oppression disparaît, la poitrine s’élargit. Il y a une envie de danser qui se fait sentir dans les jambes. Et que se passe-t-il si on reprend maintenant l’ensemble des ressentis subjectifs en les maintenant ensemble : tout à la fois les jambes qui flageolent et l’ouverture ensoleillée, le sentiment initial d’oppression, l’élan avec le fourmillement, la tension dans les épaules… et en examinant le ressenti de libération ? Un blanc. Je ne sais pas, dit le rêveur. Ah oui, il est vraiment temps que je me mette au projet créatif que je repousse depuis si longtemps, ajoute-t-il enfin en souriant…

A partir de là, il peut être intéressant de proposer une interprétation, une analyse du rêve, car elle prendra un sens profond. Symboliquement, la fleur est volontiers liée au sentiment, qui a donc besoin d’être arrosé : la dimension du cœur réclame une attention. La voiture symbolise souvent la façon de conduire sa vie, et demande donc que le rêveur se réveille. On reconnaîtra dans la femme une figuration de l’anima, le féminin intérieur de l’homme, qui est généralement porteuse entre autres choses de sa créativité. Elle est impatiente qu’il s’y mette. A terme de cette discussion, le rêveur arrive beaucoup plus facilement à imaginer entrer en relation avec elle. D’ailleurs, il lui semble qu’elle sourit. On peut entrer dans un dialogue en imagination active…


A partir de ces éléments que je vous ai proposé plus haut, dont vous aurez bien compris qu’ils ne sont pas des certitudes théoriques mais des hypothèses de travail validées par l’expérience, s’ouvrent d’innombrables pistes de recherche. Ce ne sont que des tremplins pour plonger dans l’océan du rêve. C’est le plongeon qui est intéressant, pas le tremplin. Parmi ces pistes, celles qui m’intéressent le plus sont d’explorer le lien entre rêves et créativité, et d’observer en particulier le déploiement de ces idées dans la création artistique et dans (mon dada) l’écriture, qui est, au moins dans le registre de la fiction, une façon de rêver les yeux ouverts.

Une autre piste ouverte par ces recherches, c’est la possibilité de travailler avec des constellations de rêves, dans lesquelles différentes personnes vont représenter les symboles vivant dans le rêve. Une forme de psychodrame, dans lequel le ressenti, et encore une fois le corps, permettent de faire vivre le rêve dans sa dimension collective. Mais j’ai développé ce thème dans un article spécifique.

Le dernier point que je veux souligner à propos de cette approche du rêve, c’est qu’elle repose sur l’idée qui veut que seul le rêveur ou la rêveuse peut vraiment entendre ce que le rêve cherche à lui communiquer, parce que c’est cette personne qui rêve qui ressent cette énergie faire son chemin en elle. Les autres vont aussi entendre le rêve, mais ce qu’ils entendront, c’est leur résonance au rêve, le chemin subjectif qu’il fera en eux. Ceci étant posé, il faut considérer ceci :

Le Soi, dont vient le rêve est en nous, et nous sommes dans le Soi.

Le « savoir absolu » du Soi, dont le rêve est une expression objective, est notre savoir oublié à propos de nous-mêmes, de notre véritable nature.

Une définition alternative de l’inconscient, c’est qu’il est simplement ce que nous ne savons pas que nous savons, mais nous le savons quand même, intuitivement, instinctivement.

Le pire que nous puissions faire, c’est de nous couper de nous-même, de notre âme, de ce qui sait et qui aime en nous. Par exemple en mettant la source des rêves ou la capacité d’entendre nos rêves à l’extérieur de nous…

Il s’agit donc simplement d’écouter, avec une oreille aussi fine que possible, en arrêtant de parler tout le temps pour commenter ce qui se passe, pour l’expliquer, etc. Alors nous rendons conscient ce que nous avons toujours su, mais que nous avions oublié, et que les rêves, mais aussi les synchronicités et tout ce qui fait le côté souriant de la vie, qui nous aime, ne cesse de chercher à nous rappeler.

Tout cela était connu de longue date par les anciens. En témoigne une histoire qu’aimait raconter Jung : on demanda à un rabbin pourquoi il n’y avait plus de prophètes et de voyants comme par les temps passés, quand ils arpentaient le désert ? Oh, c’est simple, répondit-il, il n’y a plus personne pour se pencher assez bas pour entendre...


Encore une fois, non seulement ces idées ne remettent pas en question tout ce que Jung et la psychologie des profondeurs ont mis en lumière mais au contraire, couronnent celles-ci. Plus que jamais, les notions d’archétypes et d’inconscient collectif en particulier sont sollicitées, tout comme les pratiques de l’ordre de l’amplification symbolique et de l’imagination active. Nous verrons que même l’interprétation analytique du rêve retrouve sa juste place au terme de cette aventure dans l’espace du rêve à laquelle je vous convie.

Je dois dire enfin que je n’ai rien inventé.

Non seulement Carl Jung et Marie-Louise Von Franz ont formulé des idées qui forment bien souvent les prémisses et les fondations à partir desquelles il devient possible d’édifier solidement l’approche du rêve que je propose, mais d’innombrables analystes jungiens ont déblayé les voies que je parcoure. Je cite en particulier Marion Woodman, qui exigeait de ses analysants qu’ils s’impliquent dans un travail corporel pendant leur analyse, et qu’ils développent par là leur conscience corporel, qu’ils affinent leur senti. Un autre analyste jungien envers qui j’ai une dette certaine est Robert Bosnak, dont je parle rapidement plus haut. Et bien sûr, je me dois de rendre ici hommage à mon mentor Nicolas Bornemisza qui a, en reconnectant la psychologie des profondeurs et les voies d’éveil du Yoga et du Tantra, ouvert une porte sur un jardin que je ne cesse d’explorer.

Mais il n’y a pas que les jungiens qui ont ouvert des perspectives essentielles au travail avec les rêves. Bien sûr, il convient de rendre hommage à Freud, qui a redonné ses lettres de noblesses au rêve et aux freudiens, en particulier à Lacan et à Françoise Dolto. Mais je songe aussi et surtout à Fritz Perl, le père de la Gestalt, et à Eugène Gendlin, à qui on doit le Focusing, des approches qui remettent le corps et les émotions au centre de l’écoute des rêves. Je dois beaucoup aussi à Connie Cokrell-Kaplan, dont les cercles de rêves m’ont beaucoup inspiré pour élaborer les loges de rêves.

Enfin, à tout seigneur, tout honneur, je ne peux terminer cet article sans rendre hommage à Alejandro Jodorowsky, dont la psychomagie est certainement l’expression la plus avancée que je connaisse de ce travail avec le fameux inconscient, et à mon enseignant spirituel, Richard Moss. Mais les mots ne suffisent pas pour dire tout ce que je lui dois...


Pour passer à la pratique...

Je donnerai les 18 et 19 janvier 2020 un atelier d'Ecoute Intérieure des Rêves à Levallois en région parisienne. Vous trouverez plus d'information ici : flyer Ecoute.

Les 22 et 23 février, au même endroit, je donnerai un atelier de Constellations de Rêves. Vous trouverez plus d'information ici : flyer Constellations.

Les 21 mars et 18 avril, j'animerai des journées d'Ecoute Intérieure des Rêves à Bruxelles en Belgique. Vous trouverez plus d'information ici : flyer Bruxelles.

samedi 21 décembre 2019

Sous les étoiles

Je ne trouve pas le temps d'écrire pour le blogue ces temps-ci car je me consacre de plus en plus à l'écriture de fiction, comme par exemple mon dernier roman, ce qui tient d'une autre forme de travail avec l'inconscient et le rêve. Pour le solstice d'hiver, je vous offre ci-dessous une nouvelle inspirée par la lecture de la Baghavad Gita dans la traduction remarquable qu'en a donné Stephen Mitchell, et vous souhaite une très heureuse remontée dans la lumière.

Si vous préférez lire cette nouvelle  en PDF, vous la trouverez : ici.


Le Seigneur Bienheureux dit :

Comme le vent toujours mouvant
Qui va partout mais toujours reste
Dans les limites de l’espace,
Tous les êtres restent en moi.

Ils retournent dans ma matrice
Au terme du cycle cosmique –
Ce qui fait cent cinquante mille
milliards de tes années terrestres.
Baghavad Gita, Chant IX- 7


Ilya est heureuse. Son cœur se dilate au-delà de tout ce qu’elle aurait pu imaginer. En regardant silencieusement le soleil se coucher à l’ouest en compagnie de son cher et tendre, elle récapitule cette journée qui restera dans les annales, au moins dans les siennes mais aussi certainement celles du Peuple. Elle se félicite intérieurement de la chance qui est la sienne, de pouvoir exercer sa passion pour la science et les étoiles. Elle ne sait qui elle pourrait remercier pour cela car elle n’est pas comme ces prêtresses qui croient pouvoir tutoyer la Créatrice des mondes mais un grand souffle de gratitude gonfle sa poitrine. Elle se félicite elle-même pour le travail accompli. Là, elle sait à qui peut aller sa gratitude – à elle-même au premier chef, pour vingt-cinq années de recherches patientes, pour sa ténacité devant les obstacles et l’absence de résultats. Et puis à ses collaboratrices, sans qui rien n’eut été possible, pour leur fidélité, leur diligence, le travail invisible qu’elles ont fourni tout au long de ces années et dont elle, Ilya, allait tirer gloire. Car bien sûr on ne se souviendra que de son nom. C’est ce dernier qui sera inscrit sur la stèle commémorant sa découverte. Et pourtant, elle n’aurait jamais pu y arriver sans les efforts combinés d’une dizaine des chercheuses les plus brillantes que compte sa génération, ni sans toutes les générations de chercheuses qui les avaient précédé. Le résultat qu’elle avait obtenu aujourd’hui était simplement l’apogée provisoire d’une immense vague portée par des millénaires d’efforts pour savoir, comprendre, envisager l’incroyable mystère d’être dans cet univers.
La vie est merveilleusement faite, se dit-elle, encore une fois avec la vague impression qu’elle aurait dû éprouver de la gratitude, mais pour qui donc ? Il fallait qu’elle naisse dans un monde où les femmes sont vouées essentiellement aux arts et aux sciences, toutes activités qui demandent une profonde intériorité. Les plus douées d’entre elles, celles qui ont accompli quelque chose qui peut être dédié à la Déesse, peuvent devenir des prêtresses de Ça, la divine Présence qui unit en Elle le Féminin et le Masculin de l’Univers, enlacés dans une étreinte éternelle et dont la jouissance absolue créait les mondes à l’infini. Justement, elle détient désormais la preuve que cet infini est fini, se dit-elle. En tout cas a-t-il eu un commencement dans le temps. Non, pas dans le temps, corrige-t-elle en secouant la tête. Un commencement du temps. Mais qu’y-a-t-il eu avant le commencement du temps ? Bien sûr, cette question n’a aucun sens, décide-t-elle, puisque « avant » fait partie du temps. Un autre univers, et encore un autre univers. Une infinité d’autres univers. Comme une respiration d’univers. Curieusement, cette pensée déclenche une chaleur dans son ventre tandis qu’elle sent une humidité brûlante entre ses cuisses. Elle en mouillerait presque sa culotte, alors elle s’attarde sur cette pensée qui la conduit au bord d’un désir brûlant qu’elle ne s’explique pas : notre univers n’est qu’une expiration de quelque chose. Voilà une idée qui remet en perspective les textes sacrés qu’elle a lu enfant sans rien y comprendre. Elle se remémore :
Au commencement est la Parole Créatrice
La Parole Créatrice est tournée vers la Matrice originelle
La Parole Créatrice est la Matrice originelle.
D’Elle, tout. Sans Elle, rien.
Elle se moquait enfant, avec ces camarades, de ces mots qu’on les obligeait à répéter pour qu’ils se gravent dans leurs esprits. Curieuse déjà, et logique comme sont toutes les petites filles, elle interrogeait la contradiction apparente entre le fait que ce texte était censé parler du commencement du monde, et le présent éternel dans lequel il était énoncé. Sa mère, qui n’était pas encore devenue alors une des prêtresses émérites de Ça suite à l’immense fresque qu’elle avait peinte pour raconter l’histoire du Peuple, souriait tendrement en hochant la tête. Son père, un des plus éloquents philosophes de son temps, clignait de l’œil devant ses questions avec un air malicieux. Il lui disait souvent :
- Va au bout de tes questions, Ilya. Personne d’autre ne peut y aller, que toi…
Elle a longtemps pris ces mots pour un encouragement à penser par elle-même, et à aller au bout d’elle-même, de ce qui l’animait, l’interrogeait, la passionnait. Une injonction à être elle-même et à devenir la chercheuse qu’elle pressentait être. Puis plus tard, elle avait compris qu’il refusait ainsi d’amener la moindre réponse qui eut pu faire obstacle au cheminement de ses questions, et qu’il la prévenait contre tout avis extérieur qu’elle recevrait en réponse à ses interrogations. Non que ces avis généreusement offerts soient nécessairement faux ; ils étaient même certainement vrais, au moins pour celles et ceux qui les lui offraient, si du moins ielles étaient allés les lire au fond de leur être. Car s’ielles ne faisaient que répéter ce qu’on leur avait dit, ielles ne propageaient que l’ignorance dans laquelle ielles se complaisaient. Finalement, le message de son père, longuement médité avec le soin qu’il accordait à l’éducation de la génération suivante, et particulièrement de sa fille unique, était qu’elle ne trouverait la vérité qu’au fond d’elle-même. Elle en était encore loin, se dit-elle, mais elle avait fait un pas décisif vers celle-ci et la réponse lui était venue des étoiles, ou plus exactement, d’au-delà des étoiles. Une onde de tristesse la traverse quand elle pense au plaisir qu’elle aurait eu d’en parler avec lui, et du vide que son décès a laissé dans sa vie et dans celle de sa mère.
Son regard revient à Arthuyr, qui se tient devant elle tandis que le soleil jette ses derniers feux par-delà l’horizon. C’est l’heure bénie, qui voit l’immensité de la nuit s’ouvrir et invite la conscience curieuse, enivrée d’imagination et de questions sans réponse, à la pénétrer. Elle a toujours préféré la nuit au jour, le rêve à la réalité brute qui n’en est qu’une version dégradée, limitée et limitante. Et dans l’écrin de cette nuit, il y a un joyau, pour elle, rien que pour elle, dans la personne d’Arthuyr dont les yeux patients indiquent qu’il attend qu’elle sorte de sa rêverie et reprenne la discussion où ielles l’ont laissé. Il est superbe dans sa tunique mauve avec les bras ornés de bracelets de pierres phosphorescentes qui relâchent la lumière solaire accumulée tout le jour. Elles éclairent son beau visage dans la pénombre qui s’installe, en accentuant le relief et faisant ressortir les ombres dans le pourtour de ses yeux et dans le creux que dessinent ses lèvres. Elle aurait aimé être capable de le sculpter pour garder ce corps intact dans sa beauté pour l’éternité, ou du moins jusqu’à la fin de son existence. Au milieu de son front luit une pierre rouge, le rubis qu’elle lui a offert pour célébrer leur union. Sur sa poitrine, un poisson d’or signale son appartenance à l’ordre des Bardes, des poètes amants de la Beauté, au service de laquelle il a juré fidélité. Il est voué à chanter la merveille de vivre, les louanges de la Créatrice qui, dans son infinie bonté et sa prodigieuse intelligence, a accouché de cet univers, leur prêtant existence commune. Elle se rengorge en pensant que son homme est vraiment beau, et qu’elles sont nombreuses à l’envier d’avoir son attention. Bien sûr, il est libre, comme le sont tous les adultes du Peuple, et elle est fière de voir que jour après jour, il se détourne de tous les appâts odorants et colorés, pour le moins excitants – elle-même y goûterait volontiers, elle le reconnaît – pour lui revenir, à elle seule. Elle est magnifique, elle le sait, et tout particulièrement ce soir, elle s’est faite belle dans sa robe orange, à l’échancrure ouverte jusqu’au-dessus du bas-ventre, sans bijoux comme il convient à une scientifique vouée à la pureté de la vérité, sauf un collier de pierres de lune scintillantes qu’il lui a offert un an après qu’ielles se soient rencontrées.
Sa bouche fait une légère moue tandis qu’il se penche pour servir leurs verres d’un excellent vin qu’elle a débouché pour l’occasion, unique, de célébrer l’aboutissement de sa patiente recherche. Elle songe qu’elle a de la chance qu’il se soit incarné en même temps qu’elle, à moins que cela n’ait rien à voir avec la chance, lui murmure une petite voix intérieure qu’elle se promet d’aller interroger. Elle n’aurait pas pu en aimer un autre que lui. C’est une évidence et elle en sourit, car elle sait bien que c’est le genre de vérité qui caractérise justement l’amour, c’est-à-dire que lui dictent ses hormones déchaînées, et qu’un examen scientifique démentirait. Mais elle veut bien, en cette matière, ne pas être une scientifique et s’abandonner au vent lunaire qui souffle en elle. Elle a de la chance tout de même car ils sont rares dans le Peuple les hommes qui abandonnent les armes et renoncent à se battre pour le pouvoir, la domination sur leurs congénères mâles. Ils entretiennent la légende de lézards primitifs qui vivaient dans les forêts du Nord voilà quelques millénaires, et qui pourraient resurgir, pour conserver leurs équipements guerriers et organiser des joutes, soit-disant au motif de l’entraînement. C’est un archaïsme qui vient de l’époque où les meilleurs guerriers prétendaient au trône et s’arrogeaient les plus belles femmes. Heureusement, les reines guerrières aidées des magiciennes y avaient mis un terme car alors, c’était moins l’ennemi déjà illusoire qui violait les femmes que les brutes enivrées par leur propre puissance sans maîtrise. Depuis lors, ce sont les Mères, le conseil des anciennes assistées par les prêtresses, qui désignent ceux parmi les hommes qui exercent le pouvoir, sous le contrôle des Gardiennes de la terre et de la vie. Mais rares encore sont les hommes qui, ayant renoncé aux armes et au pouvoir, deviennent poètes ou philosophes, et plus tard éventuellement mages et guérisseurs. Ceux-là se montraient dignes de rejoindre les rangs des femmes, c’est-à-dire en fait des êtres conscients sans distinction de sexe, au service de la vie. Arthuyr est un de ceux-ci, et parmi les plus brillants. Elle est décidément flattée qu’il s’intéresse à elle, à ses recherches et plus encore, tout simplement à elle-même, sa lune radieuse, comme il aime à l’appeler. Il est bien son soleil, quoiqu’en fait, se dit-elle tandis que l’astrophysicienne reprend le dessus en elle un moment, il y a là une inversion car astronomiquement partant, la lune reflète la lumière du soleil. Mais dans l’ordre du cœur, tout est inversé, lui a-t-il déjà expliqué, et c’est la lune qui rayonne, le soleil qui sert.
Il lui tend un verre et quand elle le saisit, il lève silencieusement le sien. Elle sait ce qu’il attend, avec la douceur et la patience qui le caractérise. A la gauche d’Ilya, c’est-à-dire à l’Est, calcule-t-elle rapidement, une lueur bleue commence à teinter le ciel. Les deux verres s’entrechoquent dans un tintement, et il dit :
- A ton succès, ma chérie !
Elle opine de la tête et ielles boivent chacune une gorgée de cet excellent vin, récolté et mis en bouteille lors de l’année même où elle a entrepris sa recherche, vingt-cinq ans auparavant. Une année exceptionnelle. A son tour, elle lève son verre et elle dit :
- A l’horizon incommensurable que nous ouvre le petit pas que je viens de faire. A celles qui poursuivront la recherche après moi !...
Il sourit en penchant la tête, visiblement ému, et les verres s’entrechoquent à nouveau tandis qu’à l’Est commence à apparaître une petite lune bleue qui monte rapidement au-dessus de l’horizon. Ielles boivent à nouveau une gorgée et il lève son verre sans mot dire en le présentant à la lune pour qu’elle le bénisse. Elle en fait autant. Il se tourne alors vers elle et, souriant, demande :
- Bon, explique-moi. Je n’ai encore rien compris…
Elle acquiesce de la tête et réfléchit. Où en étaient-ils avant qu’il ne l’interrompe en attirant son attention sur le ciel rougeoyant à l’ouest et l’invite à contempler avec lui ce moment unique qu’est le coucher du soleil ? Ah oui, elle en était à récapituler un peu l’histoire de l’astronomie pour qu’il puisse situer sa découverte. Il savait, comme la plupart des adultes du peuple, que leur planète était la troisième, en comptant à partir du soleil, du système solaire. On lui avait expliqué que bien que petite, cette planète était tout à fait unique de par son atmosphère et les conditions propices qu’elle présentait pour l’apparition de la vie, phénomène apparemment unique dans l’univers. Il n’avait pas de difficulté à la suivre quand elle lui expliquait que leur système solaire était somme toute un système tout à fait banal, organisé autour d’une étoile moyenne et relativement jeune, dans la banlieue de la galaxie, c’est-à-dire assez loin, heureusement, d’un centre qui semblait absorber les étoiles tourbillonnant autour de ce point aveugle que leurs instruments ne parvenaient pas à observer. Jusque-là, il la comprenait bien et il était même capable d’envisager, ce qui était plus rare chez les hommes, que la mesure du temps dépendait de la vitesse de la lumière.
Ils avaient longuement discuté de cette idée une autre fois et elle enthousiasmait Arthuyr, qui se l’était figurée en imaginant qu’il chevauchait un rayon de lumière qui croisait un autre rayon de lumière qu’elle aurait chevauché, et qu’ielles se seraient fait alors alors signes. Son imagination et sa façon de penser la déroutait. Les hiérarques bien avant elle étaient parvenues à cette conclusion de la relativité du temps et de l’espace en fonction du seul invariant de la vitesse de la lumière au prix de savants calculs qui lui avaient réclamé plusieurs années d‘étude pour les assimiler entièrement. Et voilà que le poète, en un éclair d’intuition, avait embrassé tout le problème, ce qu’elle avait vérifié en deux jours intensifs de calcul. Elle étudiait la possibilité de présenter cette démonstration au Collège des Aînées de la Science, mais il restait à surmonter la difficulté de faire valoir que c’était un homme qui avait amené cette approche inédite de la question, ce qui serait discuté plus encore que la démonstration en elle-même. Mais elle ne pouvait passer la contribution d’Arthuyr sous silence et en prendre le crédit pour elle. Elle s’attellerait à ce problème un autre jour. Pour l’instant, il attend, souriant. Le mieux est de repartir de là, se dit-elle. La lune bleue est maintenant toute ronde au-dessus de l’horizon. Elle parle enfin :
- Tu te souviens de ce que je t’ai expliqué à propos de la constance de la vitesse de la lumière dans toutes les directions et dans tous les milieux, et des conséquences que cela a sur notre perception relative de l’espace et du temps ?
Il hoche la tête.
- Bien sûr. C’est prodigieux. D’ailleurs, ne m’as-tu pas dit qu’il est dès lors impropre de séparer le temps des trois dimensions de l’espace, et que nous devrions parler plutôt d’espace-temps, comme un continuum quadridimensionnel ?
Elle sourit d’aise. C’est vraiment un bonheur pour elle d’avoir un interlocuteur de ce niveau pour discuter et réfléchir à haute voix, ce qui ne les empêchait pas d’ailleurs d’arrêter de penser à d’autres moments. A nouveau, cette chaleur dans le bas-ventre et comme une poussée dans ses reins. Il lui faut se concentrer pour garder le fil de son idée :
- En effet. Et te souviens que notre doyenne, la grande Ludyana, a établi que nous sommes dans un univers courbé par la gravitation, un peu comme si nous étions des fourmis à la surface d’une sphère ?
- Absolument. Quelle idée ! Aucun poète, aucun philosophe n’aurait pu arriver à une telle conclusion…
- D’autant que nous savons que cette sphère se contracte. Les étoiles se rapprochent les unes des autres, et les galaxies en font autant…
- Mais ne m’as-tu pas dit que vous soupçonnez, sans pouvoir le prouver entièrement, qu’en un autre temps, un autre âge de notre univers, la sphère se dilatait ?
Elle frétille d’excitation. Il la devance, comme souvent, dans son raisonnement, par cette merveille de l’intuition pure.
- Oui, précisément. Et c’est là que ma découverte intervient justement, en amenant un élément décisif en faveur de cette hypothèse. Car tu comprends bien qu’il ne s’agit là que d’hypothèses validées par des expériences, pas des certitudes mystiques révélées par Ça ou qui que ce soit d’autre ?
Il sourit.
- Oui, j’ai bien compris cela et c’est là que je vous admire, vous autres scientifiques, de pouvoir regarder les vérités que vous avez sous les yeux comme des modèles provisoires, des lunettes au travers desquelles vous regardez la réalité… sans jamais vous arrêter.
Elle le regarde avec indulgence. Elle sait de quoi il veut parler, ils en ont déjà discuté. Lui, tout émotionnel qu’il est en tant que mâle, ne peut qu’aller d’une vérité à l’autre en la prenant à chaque fois pour un absolu. C’est un peu comme avec les femmes, l’avait-elle blagué : quand il est amoureux de l’une d’elles, elle éclipse toutes les autres et voilà qu’elle est l’unique amour de sa vie. Alors qu’elle peut accueillir plusieurs amants, et jouir de chacun d’eux, conservant de chacun quelque chose d’unique. Ainsi en va-t-il des théories scientifiques, qui sont autant de vêtements posés sur l’incroyable mystère qu’est la réalité. Il avait accepté, en même temps que la relativité de l’espace-temps, la relativité des vérités scientifiques, ce en quoi il rejoignait les plus brillants philosophes, dont le père d’Ilya était. Ils étaient tombés d’accord que le poète et la scientifique qu’ils étaient se rejoignaient dans l’émerveillement devant la beauté et l’immensité du mystère. Il l’avait ému, lui laissant pressentir qu’il entrevoyait quelque chose qu’elle ne saisissait pas encore, quand il lui avait dit que seul un amant éperdu d’amour pouvait contempler la Réalité dans sa nudité, sans vêtement, sans théorie. Alors, avait-il ajouté, c’est la Créatrice Elle-même, la Divine, la Radieuse, que contemplerait l’amant. Mais dès lors, il n’y avait plus d’amant car il était consumé par ce feu d’amour, comme le papillon s’offrant à la flamme. Que l’amour puisse être un moyen de connaissance, cela continuait à échapper à Illya. Et cela l’émouvait profondément de penser qu’il avait peut-être là quelque chose à lui enseigner, à lui montrer, qui pourrait la combler au-delà de toute mesure. Car si la vérité et l’amour pouvait s’unir dans son expérience et sa compréhension comme elle et lui s’unissaient parfois dans leurs corps, elle le sentait obscurément : tout en elle et dans l’univers, serait réuni. Un.
- Pour en finir avec les préliminaires, tu te souviens de la conséquence remarquable de la courbure de l’espace, à savoir que si tu partais dans l’univers en suivant une ligne droite, au bout d’un temps très long mais non infini, tu reviendrais à ton point de départ ?
- Oui, c’est clair. Et cela introduit une étrange question, n’est-ce pas ? Dans quel espace sur-jacent se déploie cette sphère à la surface tridimensionnelle dans laquelle nous, petites consciences prises dans les rets de la relativité, vivons si brièvement ?
- Exactement.
C’était mieux formulé qu’elle n’aurait pu le faire. Avec la touche poétique renvoyant à la brièveté toute relative de leurs existences. Ils avaient déjà discuté du fait que, même s’ils avaient été voués à vivre aussi longtemps que le soleil, cela leur aurait paru bref. Que c’était la nature du temps et de la conscience. Bon, elle peut maintenant tout lui dire car elle sait qu’il aura tous les éléments pour comprendre la portée de ce qu’elle va lui annoncer. Elle commence donc par le commencement :
- Bon, alors voilà. Comme tu sais, je suis en charge, avec beaucoup d’autres, de l’analyse des résultats obtenus par l’Œil, qui est en fait une immense oreille car il nous permet d’écouter le rayonnement de l’univers en captant sa lumière dans toutes les directions et toutes les fréquences accessibles, et d’observer les galaxies lointaines...
Il acquiesce de la tête en resservant le verre qu’elle tient encore en main, presque vide, et il lève la bouteille vers le ciel en disant avec emphase :
- Oui. Gloire aux deux générations de physiciennes qui t’ont précédé et se sont attelées à la tâche prodigieuse de construire l’Œil par lequel nous pouvons percer les secrets de l’univers lointain ! Gloire à elles, et à toi qui recueille les fruits de leurs efforts !…
Elle est touchée. Elle lève son verre. Il a raison. L’Œil est un prodige de technologie, la plus avancée du Peuple, et ce projet n’a été rendu possible que par la collaboration de milliers de chercheuses anonymes, et aussi par l’établissement de la paix sur l’ensemble de la planète, permettant la multiplication des observatoires tout autour du globe et le partage de l’ensemble des résultats, au bénéfice de toutes les académies de recherche. Il se ressert à son tour. Elle continue :
- Plus précisément, ce que tu ne sais peut-être pas, c’est que je suis chargée, avec beaucoup d’autres, de travailler à la correction des erreurs et l’élimination des interférences qui peuvent venir de différentes sources. Par exemple…
Elle montre de la main les lumières dans la vallée qui sont maintenant allumées. Elle jouit de vivre dans les hauteurs, dans la pureté de la nuit qui les enveloppe désormais, avec les étoiles toutes proches qui commencent à poindre. Elle apprécie qu’il n’éprouve pas plus qu’elle le besoin d’allumer les feux éclairants et qu’il goûte la douceur de l’obscurité bleutée dans laquelle ils parlent.
- Par exemple, la pollution lumineuse des villes peut être une source d’interférence, et quantité d’autres facteurs. Or Thuryana, qui m’a formée et dont j’ai pris la relève, et son équipe, étaient parvenues en leur temps à une conclusion étonnante, que nous prenions cependant encore alors pour résultant d’une anomalie : il y a un bruit de fond dans l’univers. Ou plutôt, devrais-je dire, il y a un rayonnement de fond.
Elle se tait quelques instants, le laissant apprécier ce qu’elle avance. Il a le front plissé, ce qui l’amuse. Il interroge :
- Tu veux dire que vous vous attendiez à ce que le rayonnement que vous observez soit seulement celui des étoiles que vous voyez avec votre Œil ?
Elle est surprise de la rapidité avec laquelle il va au cœur du problème, encore une fois.
- Oui, c’est cela. Nous nous serions attendu à ce que la lumière observée le soit sur un fond entièrement neutre, comme une note de musique se détachant sur le silence...
Il poussa un léger grognement appréciateur, l’invitant à poursuivre.
- J’ai passé quinze ans à me battre contre cette anomalie en cherchant toujours à améliorer la technologie, que je soupçonnais d’être la cause de ce bruit de fond. Je suis devenue la spécialiste incontestée du problème. Et puis j’ai dû me rendre… à l’évidence. Une évidence que j’ai mis encore dix ans à établir sans aucune contestation possible.
Elle marque une pause. Ce qu’elle va dire fera date dans l’histoire de la science, elle le sait. Il est le premier, hors de son équipe avec qui elle a validé et revalidé tous les résultats, les observations et les calculs, à entendre ce qui va suivre :
- Les filles et moi avons tout tenté, et nous sommes arrivés à la conclusion que quelle que soit la technologie employée, quelles que soient les conditions, et quelle que soit la direction dans laquelle nous écoutons – sa voix s’étrangle – il y a un bruit de fond dans l’univers. C’est-à-dire qu’il y a un rayonnement fossile, qui nous vient des temps les plus lointains qu’ait connu l’univers…
Il s’agite tout à coup, semblant tout aussi remué qu’elle par ce qu’elle vient d’énoncer :
- Un rayonnement fossile, dis-tu ? Comme ces fossiles que nous retrouvons dans le sol, et qui nous parlent du passé lointain de notre terre, des espèces végétales et animales qui nous ont précédé, qui ont disparu depuis longtemps ?
- Oui.
- Mais alors… ?
Elle ne peut que hocher la tête devant l’énormité de ce qu’il est en train de comprendre, comme elle a fini par le comprendre. Il interroge encore :
- D’où vient ce rayonnement fossile ? De quel événement universel, en avez-vous une idée ? Le début d’une idée, une hypothèse ?
Elle sourit. Il ferait un parfait petit scientifique si les hommes étaient admis dans ces domaines de la pensée pure. Elle boit une gorgée avant de répondre avec une voix qui tremble un peu :
- Oh, nous avons mieux qu’une hypothèse. Une certitude, pour une fois. Il n’y a qu’une explication possible…
Elle ménage son effet, le suspense, en songeant quelques instants à l’ironie de la chose. Il fallait que ce soit elle, qui agaçait son père en lui disant que toutes ces histoires de création de l’univers et de commencement du temps n’étaient que des fariboles bonnes pour des hommes en proie à leurs rêveries émotives, s’accrochant à des croyances dépassées depuis longtemps par la science, qui assène au Peuple cette vérité :
- Ce rayonnement fossile vient du commencement de l’univers, d’une gigantesque explosion de lumière dont tout est né…
La réaction d’Arthuyr ne la déçoit pas. Il saisit immédiatement les implications les plus profondes de ce qu’elle vient d’énoncer. Il porte la main à son cœur en s’exclamant :
- Oh ! Ça…
- C’est cela. Ça, dans toute sa magnificence !…
Un moment de silence ému les réunit tous les deux. Elle en profite pour finir son verre tandis que lui boit à petite lampée, la tête penchée et le regard perdu dans le vide. La lune bleue, maintenant haute dans le ciel, éclaire son visage empreint de gravité. Il relève la tête et la regarde intensément :
- Mais alors, tu viens donc de prouver que l’univers a été créé un jour ?
Elle réplique immédiatement :
- Non, j’ai seulement prouvé que l’univers a commencé un jour, ou peut-être plutôt une nuit d’ailleurs – elle rit – car il n’y avait pas grande lumière avant que l’univers n’apparaisse… dans une explosion de lumière.
Il s’esclaffe avec elle avant de lever un sourcil interrogateur :
- Avant ?
Il a saisi le paradoxe au vol, avec la légèreté de celui qui attrape un papillon en veillant à ne pas le blesser. A la différence de tous ceux qui veulent clouer le papillon sur un tablette, il supporte de rester avec une interrogation insoluble.
- On ne peut pas dire « avant » puisqu’il n’y a pas de temps mesurable, la mesure du temps dépendant de la lumière…
- Je vois…
- Voir dépend aussi de la lumière…
Elle plaisante, car ils ont tous deux besoin de détendre l’atmosphère. Il reste sérieux :
- Au commencement, quoi alors ?
- Une concentration prodigieuse d’énergie en un seul point infinitésimal, sans aucun espace-temps. Et puis boom ! Ou plutôt bang. Un bang tellement grand et tellement fort que nous l’entendons encore… en prêtant l’oreille, en écartant tout le reste.
- Oh mon Ça !…
A nouveau, il a la main sur le cœur. A quoi pense-t-il, lui, le poète ? Peut-être à ces mots qui viennent des voyants des âges les plus anciens :
Si mille soleils se levaient
Et resplendissaient dans l’azur, 
Leur éclat aurait la féroce
Splendeur de ce tout-puissant Soi.
Splendeur. C’est le mot. Elle a médité ces paroles, se demandant comment les anciens avaient pu entrevoir la vérité, l’évoquer poétiquement. C’était à une époque légendaire où les hommes étaient tous poètes et les femmes toutes prêtresses du Mystère d’Être. Alors, pour le rejoindre dans sa rêverie, elle récite les vers sacrés et il incline la tête, en révérence. Et quand le silence revient, il demande encore :
- Tu as une idée de combien de temps s’est écoulé depuis le début… du temps ?
- Oui, une idée précise, avec un pourcentage d’erreur de moins de 0,001 %.
Cela l’amuse de le faire languir. Elle a l’entre-jambes trempé. Il faudra qu’elle vérifie si ce n’est qu’en sa présence que parler de tout cela l’excite ainsi, car ce serait du plus mauvais effet devant le Collège. Il n’y tient pas :
- Et alors ?
- Cent vingt-et-un mille milliards de nos années, et des poussières…
Il reste un moment silencieux, sans doute à tenter comme elle d’envisager la grandeur de ce nombre, et ne serait-ce que la multitude confinant à l’infini d’existences comme la leur. Pour l’aider à remettre tout cela en perspective, elle ajoute :
- Je te rappelle, pour te donner une idée des proportions en jeu, que nous avons établi que notre soleil existe depuis neuf milliards d’années, et notre planète a environ huit milliards d’années...
Il ne bronche pas. Il regarde le ciel au-dessus d’elle. Elle tend son verre, qu’il ne voit pas, alors elle prend la bouteille et se ressert. Deux vers du chant des anciens voyants lui reviennent encore à l’esprit. Elle les cite à voix haute :
Je suis la mort qui broie les mondes
Et anéantit toutes choses.
Il sursaute, la regarde, un peu interdit. C’est ce qu’elle voulait, avoir son attention pour lui amener un dernier élément de réflexion :
- Nous sommes parvenus à une conclusion aussi. Une conclusion pessimiste, même si nous avons encore tout le temps d’y penser...
Il ne dit rien alors elle continue :
- L’univers est passé par une phase d’expansion puis de stabilité, et maintenant, comme je te le disais, nous savons qu’il est en contraction. Nous pouvons prévoir qu’il va progressivement s’effondrer sur lui-même sous la pression gravitationnelle qu’il engendre.
Il reformule cela poétiquement, comme elle pouvait s’y attendre :
- L’univers va mourir, alors ?
- C’est cela. L’univers est né une nuit, et il mourra une autre nuit.
- Comme chacune de nous…
Elle admire le flegme avec lequel il prend cela. Mais c’est vrai, les poètes et les philosophes, et les hommes en général, envisagent plus volontiers la mort que les femmes, qui se tiennent du côté de la vie. Quoique la Déesse soit la Maîtresse des mystères de la naissance et de la mort, leur répétait-on depuis l’enfance. Il questionne encore :
- Combien de temps ? Je veux dire, combien de temps avons-nous avant que l’univers ne meurt, et si je comprends bien, redevienne un point infinitésimal, sans espace-temps ?
- Nous avons évalué qu’il nous reste environ vingt-neuf mille milliards d’années.
Il rit :
- Alors, il faut se dépêcher d’aller à l’Essentiel…
Elle secoue la tête, ne comprenant pas. Puis sérieusement, il revient au point clé :
- Et tu imagines quoi, alors, « avant » ?
Elle ose lui livrer ses plus folles réflexions :
- Un autre univers. En expansion, puis en contraction. Une infinité d’autres univers. Vie, mort, vie…
Il lit dans ses pensées :
- Une respiration. Comme nous. Expiration, inspiration. Jour, nuit. Naissance, mort, et renaissance. Explosion de lumière et effondrement. Ça respire !..
Elle tique. Elle n’a jamais voulu admettre ces idées de réincarnation dont il est friand. Il est convaincu qu’il l’a connue dans une autre vie, que c’est pour cela que leurs corps et leurs âmes s’accordent si bien. Il plaisante avec ça en disant qu’il a souvent été une femme et qu’elle, en tant qu’homme, le faisait jouir en le prenant dans toutes sortes de positions qui lui reviennent en mémoire, et qu’il aimerait expérimenter avec elle… de l’autre coté. Bon voilà, une onde de plaisir vient allumer son bas-ventre qui prend à nouveau feu. Ce n’est pas sérieux, ils sont dans une discussion scientifique tout de même. Alors elle lance l’interrogation qui la travaille depuis qu’elles ont calculé l’âge de l’univers :
- Mais il me reste une question. Une énorme question. Qu’en penses-tu ? Je me demande pourquoi l’univers a attendu près de cent vingt-et-un mille milliards d’années pour créer de la conscience. Je veux dire, une conscience comme la notre, capable de l’envisager dans sa splendeur, de le comprendre au moins en partie, de chanter sa beauté. Pourquoi ? C’est absolument illogique…
Il la regarde. Ses yeux brillent passionnément. Derrière lui, au Sud, une lueur orangée commence à apparaître dans le ciel, accentuant les ombres autour d’eux. Ils passent un long moment en silence, qu’il rompt finalement alors qu’elle n’attendait plus rien :
- Il faut bien que tu sois femme pour poser une telle question, qui déjà dépasse le plus hardi de nos philosophes. Peut-être la seule hypothèse qui tienne est-elle que la conscience était là depuis le début, et que c’est elle, la matrice dont naît l’univers et dans laquelle il se résorbe…
Il se lève alors et, contournant la petite table entre eux sur laquelle il dépose son verre, vient s’asseoir à côté d’elle. Elle a le cœur qui bat la chamade. La chaleur envahit tout son corps tandis qu’il s’approche d’elle. Sans un mot, il se penche sur elle et l’embrasse doucement, longuement, puis il se recule pour la regarder, et d’un geste l’invite à se tourner avec lui vers le Sud, où se lève maintenant une énorme lune orangée dont la lumière embrase tout. Elle a beau être habituée à ce spectacle majestueux, il l’émeut toujours autant, surtout quand Arthuyr est avec elle, si proche. Elle a l’impression alors que la grande lune vient allumer un incendie en elle. C’est alors qu’il dit :
- Ce que je sais avec certitude, car je l’ai lu au fond de mon cœur, c’est qu’il suffit d’un instant de conscience à quelque moment que ce soit de l’éternité, dans une existence aussi brève soit-elle, pour que celle-ci, la conscience, embrasse l’univers tout entier, et au-delà de l’univers, l’Être tout entier avec ses myriades d’univers aussi nombreux que les étoiles, et l’Éternité qui contient tout…
Elle a un peu de mal à le suivre. La conscience qui embrasse tout, elle veut bien, il va falloir qu’elle y pense, mais là, elle a surtout envie qu’il l’embrasse, elle. Il la devine bien. Il s’approche, effleure sa bouche du bout de ses lèvres puis se retire encore pour ajouter d’un ton un peu sentencieux, en souriant :
- Et ce que je sais encore plus clairement, parce que je le vis à chaque fois, c’est qu’un instant d’amour vrai s’inscrit dans l’Éternité au-delà de la naissance et de la mort des univers, comme la seule lumière impérissable.
Elle opine doucement de la tête, puis elle se penche pour poser son verre sur la table, et se redressant, elle le toise un peu. Puis elle caresse son beau visage du bout de ses griffes qu’elle a laissé sortir et qui brillent maintenant comme des lames d’acier dans la lumière des deux lunes. Elle pourrait le déchirer, le dévorer, et elle sait qu’il se laisserait faire, qu’il s’offrirait encore à elle tout entier. Elle admire l’impassibilité tranquille avec laquelle il contemple sa puissance de femme accomplie, sans trembler une seconde, sans se soumettre non plus, tout dans sa puissance d’homme. Ses écailles à lui se colorent de rosé, de rouge et d’orangé tandis qu’elle passe par toutes les teintes du bleu au vert. Alors, elle baisse la tête et offre son cou en murmurant :
- Montre-moi…

Pour comprendre les implications philosophiques de cette nouvelle, il faut savoir que sur Gaïa (notre terre), nous avons découvert le rayonnement fossile de l'univers, ou fonds diffus cosmologique, en 1965 grâce aux travaux de A. Penzias et R. Wilson, ce qui nous a permis de dater le Big Bang à environ 14 milliards d'années. Notre soleil aurait 4,6 milliards d'années et Gaïa, 4,571 milliards d'années. 

Toutes les citations, sauf les premières lignes du prologue de l’Évangile de Jean, sont extraites de la traduction de la Baghavad Gita qu'a donné Stephen Mitchell. Les lunes bleue et orange sont un clin d’œil en forme d'hommage à Haruki Murakami, qui évoque dans 1Q84 le fait que leur apparition soit l'indice de l'entrée dans un univers parallèle, ou peut-être ce qu'on pourrait appeler le temps du rêve. Le poisson d'or que porte Arthuyr est un autre clin d’œil en forme d'hommage à Philip K. Dick, mon maître éternel en fictions délirantes. Autant d'indices que vous pouvez retrouver dans la plupart de mes écrits.