samedi 15 avril 2017

La voie du rêve


À l’occasion de la publication du 100ème article de ce blogue, j’ai voulu tenter de préciser quelle est cette « voie du rêve » que je présente ici sous différents angles. Quand j’ai ouvert cet espace en octobre 2013, j’ai proposé comme introduction une présentation[1] qui se voulait poétique et cependant exacte de cette voie – la relisant près de 4 ans après, je n’ai non seulement rien à y redire mais j’y trouve l’essentiel de ce que je pourrais dire encore aujourd’hui. En particulier, mon texte y est encadré par deux citations qui inscrivent précisément ma démarche dans la continuité des deux influences majeures qui en dessinent les contours. À tout seigneur, tout honneur, je cite donc pour commencer Mencius, un philosophe chinois du IVème siècle avant Jésus-Christ :

« Celui qui va jusqu'au bout de son cœur connaît sa nature d'être humain. Connaître sa nature d'être humain, c'est alors connaître le ciel. »

Mencius est un penseur qui est resté dans l’Histoire car il croyait en la bonté fondamentale de l’être humain. Il voyait la preuve de cette bonté intrinsèque au cœur humain dans le fait qu’aucun de nous ne saurait rester indifférent en voyant un enfant tomber dans un puits. Au-delà de cette prémisse essentielle sur laquelle je reviendrai plus loin, Mencius définit précisément ici le seul but que peut se donner la voie du rêve, sa destination. Il rejoint là l’injonction gravée à l’entrée du temple de Delphes qui avait impressionné Socrate :

Γνῶθι σεαυτόν

C’est du grec ancien, qui se prononce : « gnothi seauton » et signifie « connais-toi toi-même », à quoi la tradition ajoute : « et tu connaîtras l’Univers et les dieux ». Mencius ne dit pas autre chose quand il indique, certainement d’expérience, que connaître sa propre nature c’est connaître le ciel, c’est-à-dire métaphoriquement, l’illimité. Dans l’esprit des anciens chinois, le Ciel est aussi le principe Créateur, pur Yang qui épouse la Terre, pure Yin. Mencius suggère donc que la connaissance de notre nature d’être humain nous conduit à la totale liberté qui va avec le fait de connaître le principe créateur de notre existence.

Mais comment se connaître soi-même dans cette nature ?

C’est ce que dit clairement la seconde citation, qui vient d’une lettre de Carl Jung à un de ses amis à qui il partageait en 1932, sous le sceau de la confidence, quelque chose de son expérience intérieure :

« Ce que l’on appelle exploration de l’inconscient dévoile en fait et en vérité l’antique et intemporelle voie initiatique. [...] seul un chevalier risquera la ‘queste et l’aventure’. »

Je ne m’étendrai pas ici sur l’importance centrale de Carl Jung dans ma propre recherche car je l’ai déjà fait en de multiples endroits. Je me défends d’être « jungien » car lui-même n’a jamais voulu créer une école et c’est finalement l’insulter que de se calfeutrer intellectuellement dans un « jungisme » au lieu de risquer la « queste et l’aventure » de ce qu’il a appelé l’individuation, c’est-à-dire d’être l’unique que chacun de nous est. Cependant, la voie du rêve est certainement une voie jungienne[2], qui s’inscrit dans le prolongement de son œuvre immense. Que dire alors de Jung ici ? Nous lui devons d’avoir jeté un pont entre notre modernité déracinée et les anciens enseignements, que ce soient ceux de l’alchimie, de la gnose ou encore de l’Orient mystique. Comme le souligne Pierre Trigano dans un ouvrage remarquable[3], la plus grand (re)découverte de Jung est certainement la réalité du Soi, c’est-à-dire du centre transcendant de la psyché qui œuvre sans trêve à concilier « les composantes multiples contraires decelle-ci en une totalité harmonieuse ». Ce Soi a reçu beaucoup de noms, par exemple celui de Dieu ou encore du Fond de l’Être (ungrund), le Je Suis dont les archétypes de l’inconscient collectif et la conscience émanent. Jung lui-même a beaucoup moins d’importance que le Soi qui s’est servi de Jung, mais non seulement de lui, pour se manifester à notre époque.

Ce que l’on ignore souvent de Jung, c’est qu’il envisageait la nécessité pour l’Occident de créer son propre yoga, et qu’il voyait dans sa psychologie des profondeurs une première pierre qu’il apportait à cet édifice. Mon mentor et ami Nicolas Bornemisza a repris le flambeau de cette ambition en développant ce qu’il a appelé le « yoga psychologique », ou plus récemment le « yoga de l’individuation », qui reconsidère la psychologie de Jung dans la perspective d’une voie de libération analogue au yoga oriental. Je suis moi-même un adepte de ce yoga psychologique, et la voie du rêve doit beaucoup aux travaux de Nicolas Bornemisza. Il a selon moi accompli la jonction essentielle en montrant qu’il est possible d’orienter le travail des rêves et l’imagination active dans une direction différente que celle définit par le cadre de la psychothérapie occidentale, pour revenir à la source du « soin de l’âme » dans sa recherche d’une libération de la souffrance. Ainsi est-il possible de reformuler les quatre nobles vérités du Bouddha dans un vocabulaire jungien :

1.            La souffrance est inévitable.
2.            La souffrance procède de l’inconscience (ignorance).
3.            Il est possible de se libérer de la souffrance et de l’ignorance.
4.            La voie de l’individuation consciente offre un chemin hors de la souffrance.

Quant au lien entre Jung et le Bouddha, ou encore avec la Chine ancienne dont Mencius est ici le représentant éclairé, j’aime rappeler ce qu’on peut lire dans le journal d’Ira Progoff, qui avant d’être l’auteur de la méthode dite du Journal Intensif, était un disciple de Jung. Un jour, il lui a demandé: « Supposez que vous soyez affranchi de toutes les difficultés liées au fait de trouver une formulation intellectuellement satisfaisante de vos méthodes; supposez que vous puissiez les formuler sans tenir compte des mauvaises interprétations et du mauvais usage que pourrait en faire autrui; supposez que vous puissiez les formuler d'une manière qui soit fidèle à vos impressions les plus authentiques à ce sujet, qu'en serait-il ? »

« Ach ! fit Jung, ce serait trop drôle. Ce serait du pur zen. »

Au travers de l’étude et de la pratique du yoga psychologique, j’en suis venu à la conclusion que l’immense apport de la psychologie de Jung n’est pas tant de fournir un système d’explications ou une carte détaillée du processus d’éveil de la conscience, qu’un vocabulaire et des outils conceptuels permettant d’intégrer toutes les traditions spirituelles dans une perspective résolument occidentale, c’est-à-dire ancrée dans notre modernité scientifique sans transiger avec des croyances d’un autre âge ou d’une autre culture. Les notions d’inconscient collectif, d’archétypes et d’individuation, par exemple, fournissent un modèle conceptuel qui permettent d’approcher aussi bien le gnosticisme que le chamanisme, le bouddhisme zen ou le soufisme, sans perdre notre enracinement dans la culture philosophique occidentale. Mais il convient d’être très prudent dès que l’on manipule des concepts car on peut leur faire dire n’importe quoi. Ainsi, l’écrivain Han Ryner fait-elle de ce qu’elle appelle « individuation » le moteur d’une idéologie du « seul contre tous » qui va à l’inverse de ce que Jung voulait exprimer par ce terme. Quant à la notion d’inconscient, elle est généralement très mal comprise comme renvoyant à la poubelle freudienne de la conscience. C’est encore l’Orient, qui a quelques milliers d’années d’avance sur nous en matière de connaissance de soi, qui définit le mieux de quoi il est question, ici dans les mots de l’enseignante tantrique de Daniel Odier :

« Ce que vous appelez inconscient, nous l’appelons Conscience des profondeurs et c’est le champ que nous ne cessons d’ensemencer par nos actes qui n’ont pas atteint à la spontanéité. Lorsque nous méditons, nous laissons reposer toute la jarre qui contient la Conscience, inconscient ou Conscience des profondeurs compris. Dans la vie impulsive, cette jarre est sans arrêt secouée et obscurcie. La boue et l’eau claire sont parfaitement mélangées, ce qui rend tout examen du contenu impossible. Lorsque nous méditons, nous cessons d’agiter la jarre et nous la déposons devant nous. Peu à peu, l’eau s’éclaircit et les semences profondes affleurent à la surface. C’est ce qui rend parfois le processus méditatif si douloureux. Il remonte des semences que nous ne voulons pas voir en nous ou dont nous ne soupçonnons pas l’existence. Peu à peu, le contenu de la Conscience de tréfonds apparaît à la surface du conscient et le contenu s’épure. En méditant, nous acceptons d’ouvrir la jarre et d’écumer tout ce qui apparaît à la surface de l’eau. Si parallèlement, nous accédons à la spontanéité, nous n’ensemençons plus la Conscience des profondeurs et peu à peu, le cycle est rompu. »[4]

La voie du rêve est une voie qui embrasse toutes les traditions spirituelles et ne se limite à aucune d’elle. J’ai pour ma part une affection personnelle pour le mouvement dit du Dharma-Gaïa, émergence contemporaine en Amérique du Nord qui fait se rejoindre la pratique de la méditation sous toutes ses formes (Dharma) et la vision chamanique des peuples premiers (Gaïa). Mais Dharma et Gaïa ne dessinent pour moi que l’axe horizontal du mandala spirituel dans lequel j’inscris ma démarche. L’axe vertical s’enracine dans la psychologie des profondeurs de Jung, pour les raisons que j’ai indiquées précédemment, et s’élève jusqu’à la gnose intemporelle. S’il est d’ailleurs encore une influence dont j’oserai me réclamer pour tenter d’expliciter l’orientation de la voie du rêve, ce sera celle du Christ gnostique qui parle dans l’Évangile de Thomas et dit (logion 2):

« Que celui qui cherche ne cesse de chercher jusqu’à ce qu’il ait trouvé. Quand il aura trouvé, il sera bouleversé, et étant bouleversé, il sera émerveillé et régnera sur le Tout. »

Au fond, Yeshua ne dit pas autre chose ici que Mencius. Il précise simplement quelles sont les étapes de la recherche : il convient d’aller tout d’abord au bout de celle-ci, c’est-à-dire au bout de son cœur, disait Mencius. Alors, il se produit un renversement de perspective qu’on ne peut désigner que comme un bouleversement, et au-delà de celui-ci, l’émerveillement. Reigner sur le Tout, c’est une autre façon de connaître l’univers et les dieux, pour reprendre la formulation grecque. Ce bouleversement, cet émerveillement et cette libération, c’est ce que l’Orient a désigné comme étant le Satori, l’éveil de la conscience à sa véritable nature. Et voilà ce que dit Carl Jung de son propre travail :

« Je considère de mon devoir de montrer à l’Européen où se trouve, chez nous, l’entrée vers cette ‘route la plus longue’ qui mène au Satori et de quelles embûches est semé ce sentier sur lequel, chez nous, seul un petit nombre de grands hommes se sont aventurés. »

Je suis convaincu pour ma part que ce qui était réservé à quelques « grands hommes » (et grandes femmes) dans le passé est maintenant une nécessité de nature collective pour beaucoup d’entre nous. Disons-le ainsi : si nous ne nous éveillons pas, et vite, nous allons droit dans le mur. À toute allure. Il se peut même que l’urgence spirituelle que ressentent beaucoup de gens aujourd’hui soit en fait un signe annonciateur de l’agonie, de la même façon qu’il arrive aux personnes qui reçoivent un pronostic fatal à brève échéance de soudain d’éveiller à la beauté de la vie, à la merveille de vivre. 

Mais tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, n’est-ce pas ?

La voie du rêve est donc l’incarnation de mon espoir personnel de voir finalement triompher le sens sur le non-sens. Je pense en disant cela aux mots de Jung disant : « J’ai l’espoir anxieux que le sens l’emportera et gagnera la bataille. ». Je n’ai pas pour ma part la prétention absurde d’ouvrir une nouvelle voie spirituelle. Rien ne me parait plus ridicule que l’infatuation de ces égos qui prétendent créer une nouvelle méthode et oublient que nous avons déjà trop de méthodes, de techniques et de stratagèmes qui nous permettent d’éviter l’essentiel, qui seul importe. Il faut nous souvenir de ce que la sagesse chinoise expliquait il y a déjà longtemps : « la bonne méthode entre les mains du mauvais homme donnera de mauvais résultats ». L’obtention du résultat souhaitable n’est donc pas une question de méthode. Le mauvais homme, ici, est l’homme dont l’intention n’est pas juste. Et l’adage chinois de préciser que « la mauvaise méthode entre les mains du bon homme donnera de bons résultats ».

On en revient à Mencius : qu’avons-nous dans le cœur ?

Ce n’est qu’en allant au bout de ce cœur que nous le saurons. Et comme Mencius le supposait, nous constaterons alors que nous avons tous un bon fond, que l’être humain que nous sommes est fondamentalement bon. Ce qui le rend parfois mauvais, c’est la souffrance… et ceci étant posé, la nature du travail requis devient évidente : il s’agit pour chacun(e) de nous de transformer la souffrance en conscience pour éviter de la propager sinon en violence. Or cette transformation de la souffrance en conscience est un processus naturel. À chaque fois que nous avons un rêve, c’est que quelque chose qui est inconscient cherche à devenir conscient, et prend forme d’images de rêve pour commencer à intégrer la conscience. La « méthode » est donc très simple : elle consiste en ne rien faire mais de se laisser travailler par le mouvement intérieur de la psyché autonome, et d’être simplement entièrement présent au travail intérieur du rêve par lequel la conscience est en train, en chaque instant, de se déployer, de se créer. C’est, ainsi que je l’ai expliqué en différents endroits, une voie méditative[5].

Peut-être aurez-vous remarqué que je ne parle pas de « la voie des rêves », mais de la voie du rêve, et peut-être vous demandez-vous alors de quel rêve il s’agit. Bonne question. Quand j’ai choisi le nom de ce blogue, je l’aurais volontiers appelé « la voie des rêves » mais c’est là le titre d’un des livres de Marie-Louise Von Franz, parmi les meilleures présentations du travail des rêves dans la perspective de la psychologie des profondeurs. J’ai alors intuitivement choisi de m’en tenir au rêve singulier, et par là, sans que ce soit encore parfaitement clair à mon esprit, de restreindre mon propos au grand rêve dans lequel nous vivons en permanence, notre rêve d’une existence séparée. Déjà, dans mon texte initial, je parlais de la nécessité de « traverser le rêve » pour arriver à se connaitre. Mais ce que je voulais dire par là n’était encore qu’une intuition qui allait prendre forme au travers de la centaine d’articles qui ont suivi. Au fond et au risque de me répéter, l’idée qui m’anime là est simple :

Le véritable intérêt du travail des rêves, quand il n’est pas instrumentalisé par la psychothérapie ou inféodé à des buts utilitaires qui le détournent de son véritable sens, est de nous permettre d’étudier le fonctionnement de ce qu’on peut appeler, avec l’Orient, notre mental. Le mental est cet ordinateur biologique qui produit sans cesse des images (cerveau droit) et des pensées (cerveau gauche) pour représenter la réalité vécue en chaque instant. Les images nous portent bien souvent des informations fort utiles pour équilibrer la logique souvent fermée de nos pensées – un premier objectif de ce travail est donc simplement d’équilibrer la droite et la gauche en nous pour utiliser tout notre cerveau, notre « féminin » réceptif comme notre « masculin » actif. Mais cela va plus loin. Dans notre représentation de la réalité, il y a toujours des mémoires sur lesquelles nous nous appuyons pour appréhender le réel à partir d’une base connue, et une créativité inhérente à la psyché qui cherche toujours à amener du nouveau (plus de conscience) dans notre façon de répondre à ce qui est. Nous pouvons ainsi apprendre à distinguer ce qui tient de la réaction (re-action, répétition) de la création, et nous accorder au mouvement créateur de notre vie. Dès lors, nous goûtons la liberté d’être intégralement cela que nous sommes et la paix d’être entièrement réconciliés avec tous les aspects de notre existence.

Plus fondamentalement encore, nous pouvons enfin par-là devenir conscient du rêve dans lequel nous vivons, c’est-à-dire des projections mentales qui nous permettent d’appréhender le réel mais qui nous le voilent en même temps. Il s’agit au fond de retourner l’attention vers la source intérieure de la conscience relative, au lieu de se perdre dans les objets de cette conscience. Alors, les rêves nocturnes ou les images intérieures qui nous viennent en imagination active apparaissent être comme des pierres de gué qui nous permettent de traverser la rivière de notre rêve mental, car ils sont issus de la conscience des profondeurs qui cherchent à émerger hors du voile de notre mental. Dès lors, la véritable valeur du travail du rêve ressort : c’est une recherche de la nature de la conscience qui s’opère par-là, dans laquelle la conscience apprend à se différentier du mental. Ou pour le dire autrement, c’est une étude approfondie de la prison dans laquelle nous sommes enfermés, pour trouver le moyen d’en sortir. Mais il apparaît en bout de ligne qu’il n’y a pas lieu d’entretenir la moindre dualité : le rêve même qui nous enferme est cela même qui nous libère. Le mental n’avait pas de réalité propre et était simplement une fonction de la conscience dans un stade transitoire de sa croissance, comme l’œuf l’est pour l’oiseau.

Il s’agit donc, encore une fois, en traversant le rêve de notre existence, d’aller au bout de notre cœur. Or le cœur a pour fonction d’aimer. Il s’agit d’aller au bout de notre amour, de ce qui nous donne le goût de vivre, ce qui fait battre notre cœur. La voie du rêve est, comme le disait Carlos Castaneda, « un chemin qui a du cœur »… Et il s’agit par là de trouver cet Amour qui nous fait vivre au-delà de la dualité entre l’attachement et l’aversion. Nul n’en a selon ma connaissance mieux parlé que le 3ème patriarche du T’chan, l’ancêtre chinois du bouddhisme zen, qui disait :

« La grande Voie n’a rien de difficile,
Mais il faut éviter de choisir !
Soyez  libéré de la haine et de l’amour :
Elle apparaîtra alors dans toute sa clarté !

S’en éloigne-t-on  de l’épaisseur d’un cheveu,
C’est comme un gouffre profond qui sépare le ciel et la terre.
Si vous désirez la trouver,
Ne soyez ni pour ni contre rien !
(…) »[6]

Mais nous sommes déjà par ces mots bien au-delà du rêve, qui s’inscrit dans la dualité tout en ouvrant donc un chemin de conscience qui permet d’en sortir. On retrouve ici là même idée que ce dont parlait déjà Héraclite évoquant Apollon :

« Le maître dont l’oracle est à Delphes ne dit, ni ne cache, mais il donne des signes. »

Tout l’art du travail des rêves, et de l’exploration de l’inconscient – voie initiatique s’il en est – consiste donc en déchiffrer ces signes, qui sont ici en fait des symboles, c’est-à-dire des images vivantes qui nous relient à quelque chose d’inconscient, d’inconnu. Mais nous avons un problème car il n’y a finalement pas de méthode précise et définitive pour opérer ce déchiffrement. Toutes les méthodes seraient encore le fait d’une tentative du conscient pour contrôler le processus si elles n’incluent pas la capacité créatrice de l’inconscient de se jouer de toutes les méthodes pour parvenir à ses propres fins. Nous devons accepter qu’il y a seulement, autour de ces rêves que nous cherchons à interpréter, une coopération créatrice de sens de l’inconscient et du conscient dont le résultat dépend fondamentalement de l’intention avec laquelle elle est conduite.

Ces considérations m’amènent pour ma part à dire que le travail des rêves est trop sérieux pour rester entre les mains des seuls psychologues. Il a une dimension spirituelle et existentielle qui fait que le travail des rêves est une affaire qui va au-delà de ce que toute science peut envisager. Sa visée est le point aveugle de toute science car il porte sur la nature de la conscience, c’est-à-dire avant même toute science, de ce qui veut savoir, de ce qui sait. Dès lors, je n’hésite pas à dire que la voie du rêve est une voie poétique, dans ce que la poésie a de référent à l’au-delà du langage mais aussi à la gratuité de vivre. C’est une poésie qui ne sacrifie rien à l’esthétique des salons littéraires, mais, comme le soulignait déjà James Hillman, réintègre la psychologie parmi les humanités. Voie du milieu par excellence, elle serpente entre l’exigence d’objectivité de la science et l’intuition vivante de la spiritualité, esquivant cependant les croyances limitatrices qui ramènent l’une ou l’autre à un réductionnisme. Ainsi, partant de Jung et cheminant par la voie du rêve, voyons-nous se dessiner la démarche d’un agnosticisme radical qui endosse entièrement le « ne-pas-savoir » comme étant la porte d’entrée de la gnose, et envisage le rêve comme participant intimement à la nature de la réalité[7].

J’émets en conclusion le souhait que l’onirologie soit reconnue comme une discipline à part entière, à la croisée de la psychologie et de la mythologie, de la spiritualité et de la philosophie. Comme Robert Moss, je milite pour que nous revenions à une culture du rêve dans laquelle on écouterait les rêves de nos enfants pour les aider à déterminer leur orientation dans les études, et les rêves des femmes enceintes, des personnes malades ou vivant de grands changements, de nos aînés, etc… Mais dans « onirologie », il y a encore le logos de « logie », or je ne crois pas que nous parviendrons à une science des rêves comme nous avons une neurologie ou une biologie. Il restera toujours dans l’approche des rêves une irréductible subjectivité qui nous reconduit finalement au Je Suis fondamental. Je serais tenté de parler alors d’onirosophie, référant ainsi à la sagesse (sophia) des rêves et l’envisageant comme une proche parente de l’amour de cette même sagesse, la philosophie. Cette évocation de la Sophia n’est pas hasardeuse car finalement, cette voie est humide et féminine, c’est-à-dire qu’y prévalent le senti et l’imagination créatrice sur toutes les prétentions à savoir, et l’éros sur le logos.

Mais peut-être vaut-il mieux comme les anciens alchimistes parler simplement de « notre Art » en admettant finalement que celui-ci n’est nôtre que par un subterfuge de langage, et que comme tout art, il repose finalement sur la présence d’une grâce, d’un dieu. Car au fond, il s’agit d’un service, au sens antique qui faisait que les êtres humains mettaient un genou en terre devant ce qui les émouvait, les émerveillait. Nul ne peut approcher les rêves de façon correcte sans se mettre au service de ce qui cherche à s’exprimer au travers de ceux-ci. On peut y voir l’âme dans toute sa beauté, et on peut envisager alors ce que voit l’âme, cet organe dont Jung dit bien qu’il est comme un œil, et que cet œil contemple le Mystère. Alors, on rejoint par cette voie l’intuition mystique de Maitre Eckart qui disait que :

« L'œil avec lequel je vois Dieu est le même que celui avec lequel Dieu me voit »[8].

C’est finalement un rêve, entendu récemment alors que je réfléchissais à cet article, qui précise le mieux de quoi il s’agit. Il se passe de toute interprétation. La rêveuse traversait une forêt pour atteindre un arbre merveilleux. Des ombres tentaient de la retenir, et plus elle les combattait, plus celles-ci se faisaient denses et puissantes, la ralentissait jusqu’à l’immobiliser. Mais une voix lui chuchotait qu’il suffisait de dire « je t’aime » à ces ombres pour qu’elles perdent de leur pouvoir sur elle. Elle n’y croyait pas, ne ressentait aucun amour pour ces ombres, mais essayait tout de même et à sa grande surprise, cela marchait : « je t’aime » dissipait les ombres. Ce rêve fait écho à une histoire orientale que l’on m’a rapportée à peu près au même moment :

Tous les 100 ans, il est accordé à quiconque le souhaite vraiment d'atteindre l'illumination et le Nirvana sans consacrer sa vie à la méditation et à l'effort. La seule chose qu'il a à faire est de se rendre à l'orée de la forêt des 10 000 morts et de la traverser. Lorsqu'une personne y arrive, on l'accueille et la prévient qu'elle traversera cette forêt pour y rencontrer ce dont elle a le plus peur. Il suffit qu'elle se souvienne que cette peur n'est qu'une illusion, qu'elle n'est pas réelle, et qu'elle change aussi pour quiconque souhaite traverser la forêt. Si la personne réussit, un Bouddha l'attend de l'autre côté pour lui ouvrir les portes du Nirvana et lui conférer l'illumination. Le Bouddha lui demande alors : « Comment as-tu traversé la forêt, mon enfant ? » Généralement, on lui répond ceci : « J'y ai rencontré ma plus grande peur, mais j'ai fermé les yeux et j'ai continué à avancer pas à pas. Et petit à petit, je vous ai rejoint. »

Puissent tous les êtres être libres !



[3] Pierre Trigano, Psychanalyser Jung, Réel Éditions 2016.
[4] Daniel Odier, Tantra - la dimension sacrée de l'érotisme, Pocket 2013.
[8] On trouvera dans l’essence du Bouddhisme de D.T Suzuki une réflexion éclairante sur cette phrase de Maître Eckart, réflexion reproduite ici : http://ipapy.blogspot.fr/2015/11/prajna-chakshu-loeil-absolu-selon.html

samedi 25 mars 2017

Le coeur de la montagne


Il y a une dizaine d’années, mon enseignante tantrique préférée, que je considère comme ma mère spirituelle, m’a envoyé dans le bois à la recherche d’une intention de vie. Qu’est-ce donc que j’étais venu faire sur cette planète ? Vaste question. Après un moment de profonde perplexité à errer dans la forêt laurentienne, j’ai eu une vague intuition. Je me suis rappelé d’un de mes romans de science-fiction préféré, Le troupeau aveugle de John Brunner, dans lequel des écologistes enragés tagguent partout sur les murs un slogan qui m’avait frappé :

La terre redeviendra un jardin

D’un coup, tout mon passé militant m’est remonté et j’ai pensé : oui, bien sûr, c’est cela mon intention de vie ! C’est avec ça que je suis arrivé ici, le désir violent de contribuer à ce que nous retrouvions la voie de la vie naturelle. Ce désir fou d’un autre monde, d’une autre vie, qui m’a rendu révolutionnaire à l’adolescence, et qui m’a poussé plus tard à émigrer au Québec où la nature sauvage est encore bien vivante. C’est cette énergie aussi qui m’a jeté dans la quête spirituelle...

Et donc, j’ai eu le sentiment que la lumière se faisait en moi, que tout d’un coup je savais pourquoi je marchais sur terre. J’en ai été tout agité mentalement pendant un temps, et puis il y a un grand silence qui est retombé en dedans quand soudain, une étrange impression m’a assailli : c’était comme si les arbres s’étaient rapprochés et se penchaient sur moi en murmurant quelque chose. J’ai tendu l’oreille, faisant encore plus silence à l’intérieur pour entendre ce qu’ils pouvaient bien me dire, tout en me disant bien sûr que c’était n’importe quoi : à part dans le Seigneur des Anneaux, quand donc a-t-on entendu les arbres parler ? Mais ce que j’ai entendu m’a secoué. 

Un chuchotement très doux a pris forme en dedans et m’a dit :

-     Non, non, tu n’as pas encore compris… La terre n’a jamais cessé d’être un jardin !

J’ai sursauté. Ce n’était pas moi qui pensait cela. C’était tout le contraire de tout ce que j’avais toujours cru, toujours pensé, des croyances de base sur lesquelles étaient fondée ma personnalité d’anarchiste revendicatif et contestataire. J’ai même protesté intérieurement, invoquant la pollution et toutes les blessures que nous, les êtres humains, infligeons à la nature. J’ai pensé aussi aux guerres sans merci auxquelles nous nous livrons, avec leur cortège de destructions qui n’épargnent pas la nature, et aux univers artificiels que nous nous sommes construits dans les villes que nous habitons. Mais la voix a poursuivi, répondant directement à mes arguments :

-   Ce n’est qu’une petite couche de crasse mentale. La nature, en-dessous, est inviolée et reprendra ses droits…

L’image m’est venue à l’esprit d’une petite couche de suie recouvrant des millénaires de vie patiente, et j’ai soudainement été envahi par une grande paix. Tout s’est tu, en dedans comme au dehors. C’est avec une joie presque enfantine que je suis retourné voir ma mère spirituelle. Mon intention de vie était claire. Il s’agissait simplement de vivre cette paix, cette joie, et de retrouver le chemin qui conduit à ce que j’ai été amené par la suite à désigner comme le Royaume. Au fond, le fameux Royaume des Cieux n’est pour moi rien d’autre que la grande nature souveraine, la « nature naturante » dont nous parlait Spinoza ou encore le magnifique Corps de Dieu que nous avons toujours sous les yeux. Il suffit de lever les yeux vers le ciel et de contempler les étoiles pour reconnecter à une nature que nous ne pourrons jamais violer, et dont l’immensité nous dépasse. Tant que je m’énervais et me croyais justifié d’ajouter à la violence du monde au nom de la paix que je disais rechercher, je ne faisais que m’en éloigner. Il a fallu que les arbres m’arrêtent pour que je réalise ma bêtise. 

Cette compréhension a changé ma vie.

Quant à spéculer sur ce qui a effectivement parlé ce jour-là, je ne m’intéresse guère à cette discussion. Mes amis psychologues peuvent y voir une projection de l’inconscient, cela ne me parait pas très convainquant et tout au plus un peu réducteur, mais certainement rassurant pour eux. Une des caractéristiques du contact avec l’inconscient, c’est qu’il nous surprend. On constate : ce n’est pas « moi » qui ait pu penser cela ! Si ce n’est moi, c’est donc Soi, dira-t-on… mais ayant dit cela, on n’a rien dit à moins que l’on se serve d’un concept du Soi pour vite refermer le couvercle sur le mystère. L’inconscient, si on ne tombe pas dans le piège d’en faire un concept psychologique qui nous permet de tenir à distance la réalité de l’inconnu en nous, ce n’est jamais que ce qui est en dehors du champ de notre conscience. Ce n’est pas nécessairement inconscient en soi, cela peut être tout à fait conscient, peut-être même beaucoup plus conscient que nous. En Orient, on désigne cette intelligence que l’on constate souvent dans les rêves comme étant la conscience des profondeurs.

Disons donc simplement que c’est un rêve que j’ai vécu là : un rêve éveillé. Et dans mon rêve, les arbres parlent et le monde est encore magique. Rien n’interdit de penser qu’à un certain niveau de profondeur de la psyché, dans les couches les plus universelles de l’inconscient collectif, nous communiquions avec les arbres, les pierres, les animaux. En fait, beaucoup de gens vivent ce genre d’expériences qui rejoignent la vision ancestrale de notre relation intime avec la nature. Ainsi, dans les cultures chamaniques, notre humanité s’enracine dans une âme minérale, une âme végétale et une âme animale. Il n’y a que notre culture intellectuelle occidentale pour vouloir croire à toute force que nous soyons séparés de la Grande Vie, et peut-être est-ce là notre plus grand malheur, la source de notre déracinement – une maladie de l’âme qui nous rend souvent bêtes et arrogants envers tous ceux qui pensent différemment, c’est-à-dire en particulier les enfants et ces « primitifs » qui nous ont précédé de quelques dizaines de milliers d’années sur terre. Je préfère me tenir avec ces derniers.

Mais pour ma part, je me réserve le droit de ne simplement pas savoir et de laisser tout ouvert, car finalement, peu m’importe. Savoir, ce serait affirmer que le rêve de ceux s’en tiennent à la rationalité est faux, et cela ne m’intéresse pas d’entrer dans ce genre de discussions en forme de : mon rêve est plus vrai que le tien, plus réel. Je préfère rêver et laisser les autres rêver, au moins puis-je espérer goûter à quelque lucidité dans mon rêve.

Ken Wilber a souligné que, dans la critique de la rationalité réductrice qui prétend savoir, il y a une immense différence entre une vision pré-rationnelle, c’est-à-dire enfantine et qui se fonde sur la croyance, et une approche transrationnelle[1] qui reconnaît et dépasse simplement les limites de la raison en acceptant de ne pas savoir, d’aller dans le non-savoir. Jung a émis une distinction similaire en se moquant un peu des personnes qui veulent tout comprendre d’une façon littérale et ne sont pas capable de pensée symbolique, le symbole étant une image qui renvoie à l’inconnu. Je développerai ces idées une autre fois car elles sont fondatrices d’une approche des questions spirituelles trop rare et cependant tout à fait nécessaire à notre époque, approche que je définis comme tenant de l’agnosticisme radical. Au-delà du croire et du savoir, la voie qui s’ouvre est celle du non-savoir dans l’ouverture au mystère, pour danser avec lui puisque le mystère est vivant.

Mais pour l’instant, c’est donc un beau rêve dans lequel je vous invite à me rejoindre – il y a de la place pour tout le monde dans ce rêve, et plus on est de rêveurs et de rêveuses, plus on rit.

Joyeusement.

En effet, depuis cette rencontre avec le peuple des arbres et sa sagesse, j’ai observé que je ne suis plus jamais seul. Partout, même dans l’environnement le plus bétonné, j’ai des complices qui se présentent sous forme d’arbres ou de petites plantes, d’animaux domestiques ou d’insectes. C’est jusqu’à la caresse du vent et le scintillement des étoiles qui reconduisent à la nature, toujours présente. Et puis il y a les enfants, qui marchent dans le Royaume et sont encore dans l’Ouvert, comme le disait Rilke[2], avant que notre éducation ne les retourne, n’atrophie leur âme. La nature vivante est là aussi sous les grands discours et les costumes urbains, car que nous le voulions ou non, nous sommes des corps, nous vivons dans une animalité la plupart du temps inconsciente. Comme le disaient mes amis les arbres : finalement, la fameuse civilisation, ce n’est qu’une toute petite couche de vernis qui saute facilement (voir quelques épisodes récents de barbarie civilisée), et souvent, il faut bien le dire, de crasse mentale...

Mais revenons donc à mon rêve éveillé. Pour parler d’un rêve, justement, qui lui a donné un prolongement majeur quand il m’est venu quelques dix-huit mois après cette balade en forêt. Je m’étais couché un peu désespéré et en grande colère devant un jeu de pouvoir que je voyais à l’œuvre depuis longtemps dans ma vie professionnelle et qui m’atteignait alors dans mon estime de moi-même, me faisant douter d’être jamais capable de « parvenir à quelque chose ». Le rêve m’est d’abord apparu comme merveilleusement compensatoire de ce désespoir et de cette colère avant de m’emmener bien plus loin :

Je suis introduit dans un espace merveilleux. Je me promène dans la nature et je vais pour prendre une photo d’un lac. Je me baisse pour prendre la photo au ras de l’eau et je remarque alors des petites statuettes indiennes (d’Inde) sur le bord du lac. Je suis surpris car on ne les voit pas quand on est debout. Je continue ma promenade et je remarque progressivement que toute la nature environnante est aménagée comme une véritable maison. Je passe de pièce en pièce, je vois des chambres, une salle à manger, avec émerveillement devant le fait que tout participe : tels arbres forment une porte, la roche un meuble, etc. Je m’y sens chez moi.  Je m’installe, je profite du confort des lieux…

Plus tard, je sors de la forêt avec quelque chose à manger que j’ai trouvé dans la cuisine de la maison merveilleuse et que je veux partager avec un groupe de femmes autour d’un feu. Ce sont des quenelles que je mets à cuire sur le feu. Survient alors un homme cravaté, très énervé et verbomoteur, qui nous prend à partie en déclarant : « vous savez ce que racontent les Amérindiens par ici ? Ils disent que celui qui trouvera accès au cœur de la montagne vivra une vie d’abondance ! Quelle idiotie… » Il éclate d'un rire cynique tandis que je reste coi en me disant en moi-même : c’est donc cela, j’ai trouvé l’accès au cœur de la montagne ! Je ne sais pas quoi lui répondre, je le laisse rire.

Je me suis réveillé en pensant aux paroles du Tao-Të-King :

Quand l’homme noble entend parler de la voie, il l’embrasse avec zèle.
Quand l’homme moyen entend parler de la voie, il la discute, il en prend et il en laisse.
Quand l’homme inférieur entend parler de la voie, il éclate de rire.
S’il ne riait pas, ce ne serait pas la voie.

J’ai déjà parlé ailleurs[3] de ces trois sortes d’hommes décrits dans l’aphorisme de Lao-Tseu, qui correspondent à la distinction qu’établissaient les gnostiques entre pneumatiques, psychiques et hommes concrets. Le terme « inférieur » est mal choisi par les traducteurs car toute notion d’échelle et de supériorité est contraire à l’esprit du Tao-Të-King; il s’agit plutôt de ce que le Yi-King désigne comme « le petit homme » qui ramène tout à sa mesure, encore une fois littérale et concrète. Une des façons de reconnaître ce petit homme, c’est son obsession du profit et de l’utilitarisme : il veut tout exploiter et dominer. Il ne s’intéressera à la nature et à l’inconscient que s’il peut en tirer un bénéfice. Et qui parce qu’il marche main dans la main avec le Prince de ce monde, il se trouve bien souvent en situation de pouvoir, pour le plus grand bénéfice spirituel des autres. Car s’il ne riait pas et n’était pas aveugle aux richesses de la voie, ce ne serait pas la voie !

J’ai interprété ce rêve, mais comme tous les grands rêves, il n’en finit pas de déployer ses richesses et de me guider. C’est un rêve qui continue de me montrer le chemin. Ainsi que je le disais, j’y ai d’abord vu une compensation extraordinaire à la mesure du désespoir et de la colère dans lesquels je m’étais endormi, qui venait me rassurer en me parlant des richesses intérieures que j’ai trouvées dans mon cheminement. Le désir de capturer une image de l’inconscient, ici associé au lac de la tranquillité intérieure, m’amène dans le rêve à me baisser assez bas pour constater un premier miracle : je vois les symboles spirituels et les productions de l'inconscient, du divin qu’on ne voit qu’en ne se courbant assez bas. Cela renvoie à une histoire juive que Jung affectionnait, dans laquelle un rabbin était interrogé sur le pourquoi il n’y a plus de nos jours de grandes visions et de prophètes, et qui répond que plus personne ne se baisse assez bas…

Puis je réalise dans le rêve que la nature est une demeure, une structure psychique (maison) ouverte et vivante, que je peux habiter dans ma nature, et que tout y participe pour me donner un habitat. Il s’agit autant de la nature intérieure que de la nature sauvage extérieure; il n’y a pas de séparation dans la nature. C’est un endroit merveilleux, un sanctuaire naturel auquel j’ai accès. C’est chez moi. Il y avait là, à l’évidence pour moi, une référence à la vision que j’évoquais en début de cet article, et au rapport à la nature qui s’est instauré dans ma vie depuis lors. Puis, après un temps à profiter de cet espace, je sors donc du bois avec de quoi nourrir l’âme, mais il faut cependant le faire cuire, le rendre digestible. Et c’est avec des femmes que je vais le partager, c’est-à-dire avec le féminin en moi mais aussi dans la perspective de la restauration du Féminin sacré auquel je consacre mes travaux.

Il n’est pas anodin non plus que ces femmes soient en cercle car j’ai commencé à développer mes cercles de rêves dans les années qui ont suivies. Le cercle est aussi un symbole évoquant la présence du Soi, et selon moi, la forme de travail collectif nécessaire pour notre époque car non hiérarchique. Il y avait sans doute une allusion sexuelle à la virilité psychologique dans les quenelles (en français de France, le sexe masculin = la queue), qui dénotait avec humour une certaine immaturité sur ce point. Ce symbole quasi-phallique offert en partage pouvait aussi signifier le passage au feu de l’affirmation de soi et d’autres nourritures masculines. Et c’est justement dans ce contexte d’exigence de faire preuve de masculinité intérieure que surgit le « petit homme » qui dénigre avec ironie la sagesse de l’inconscient.

Ce faisant, il me livre la clé de l’expérience qui m’a été donnée d’entrevoir dans la forêt, et me porte la promesse de l’abondance. Il y avait là non seulement un éclairage de la valeur de la vision spirituelle qui m’était échue lors de ma recherche d’intention existentielle mais aussi une anticipation du travail que je ferai des années plus tard dans l’élaboration du processus Créez votre vie de rêve, avec lequel je partage l’abondance. Je ne sais alors pas quoi dire devant l’énervement du petit homme et son rire destructeur, sauf me répéter les mots de Lao-Tseu pour ne pas me laisser atteindre par cette ironie. J’ai à tort voulu voir dans cet homme la personne à laquelle je me heurtais, qui maniait la même ironie que dans le rêve, avec la même fermeture à la vie intérieure et au sentiment (amérindiens). Ce n’était pas faux car il y a analogie mais le rêve me renvoyait bien sûr directement  au « petit homme » en tant que mon ombre, à « l’homme inférieur » en moi : celui qui doute et qui ricane dans un coin de mon inconscient, loin enfoui tant je l’ai refoulé. C’est lui qui venait me poser problème, auquel je n’avais rien à dire et devant qui je restais coi, apeuré. Pour l’instant, ai-je noté alors dans mon journal.

Près de dix ans après, j’ai été amené à revisiter ce rêve. Cela a été l’occasion de mesurer le chemin parcouru depuis lors. J’ai pensé intituler ce billet « sortir du bois » car c’est finalement ce dont il s’agit, ce à quoi ce rêve m’invitait. Pendant ces dix années, en particulier en m’exposant dans mes blogues et en animant des cercles de rêves, ainsi que d’autres ateliers, je me suis employé à sortir du bois. Cela m’amène à confronter beaucoup plus directement le « petit homme » et maintenant, j’ai de quoi lui répondre. Il ne s’agit pas tellement d’argumenter et de discuter d’ailleurs. Il s’agit simplement d’être soi et de partager les richesses trouvées sur le chemin, car c’est la meilleure façon de les multiplier. Mais il a bien le droit de n’en point vouloir et de rire autant qu’il veut, cela ne prive que lui et nous sert d’indicateur pour reconnaître où est la voie.

Mais alors, demanderez-vous peut-être, où est-il ce chemin qui conduit au cœur de la montagne ? Comment y aller ? Je ne saurais vous le dire même si je dissémine des indices, partout dans ce blogue et en particulier dans cet article, qui pourront être utiles à celles et ceux qui le cherchent. Cependant, je pourrais vous amener dans mes appartements dans le bois et vous n’y verriez que des arbres ordinaires, des pierres et des branchages enchevêtrés. Bien sûr, ce chemin est à l’intérieur, et c’est à chacun(e) de le trouver, dans sa propre intériorité. C’est merveilleux, ainsi ne dépendons-nous jamais de personne pour trouver l’essentiel ! Ne serait-ce pas le fondement de notre liberté la plus fondamentale ?

Les anciens poètes chinois voués au Tao connaissaient eux aussi le chemin. Ainsi Han-Chan dit-il :

J’ai élu domicile au cœur de la montagne :
Sur la voie des oiseaux, il n’est plus trace humaine.
Qu’y-a-t-il autour de mon jardin ?
De vagues rochers qu’embrassent les nues blanches.


Vos commentaires sur mon rêve m’intéresseront car un rêve gagne toujours à être exposé et discuté. Merci !



[1] Vous trouverez ici un article très intéressant sur cette distinction essentielle entre prérationnel et transrationnel : http://developpementintegral.com/post/lerreur-pre-trans-786

jeudi 9 mars 2017

Retourner le regard


Le monde et moi, nous avons divorcé récemment. Jusque récemment, j’étais ce qu’on appelle un maniaque de l’info. Il me fallait tous les jours prendre le pouls du monde, vérifier où en étaient l’hémorragie moyen-orientale, l’avancée du cancer sioniste avec ses métastases islamistes, la paranoïa meurtrière du Kremlin, les ambitions mégalomanes chinoises, le combat pour l’égalité civique chez l’ami Ricain, la schizophrénie onusienne, les progrès du fascisme de moins en moins rampant et l’agonie généralisée de la démocratie sous les coups de la dictature financière, etc. Je me noyais avec les réfugiés en mer Méditerranée. Une des causes qui me tenait les plus à cœur s’est incarnée récemment dans le beau combat des Premières Nations à Standing Rock, où quand les « vrais humains » se dressent contre le serpent noir du profit et du pétrole qui détruit notre belle planète, la met en coupe réglée. 

 J’avais régulièrement des discussions animées avec ceux de mes amis qui préféraient détourner le regard, me disant le plus souvent qu’ils voulaient préserver leur paix intérieure devant la violence et la souffrance qui nous environnent de partout. Je leur répondais que je les comprenais mais que cela sonnait pour moi comme une forme de désertion : la souffrance du monde est la mienne, je ne peux pas m’en abstraire, et quand des barils de bombe tombaient sur des immeubles à Alep, ils explosaient en moi aussi. Il me semblait, et il me semble encore, que cette conscience de comment nous sommes tous et toutes intimement reliés est indispensable si nous voulons porter un peu de cette souffrance du monde, chercher les moyens de la soulager. Alors tous les jours, consciencieusement, je lisais tout ce qui me tombait sous la main pour prendre connaissance de l’état du malade, des avancées du désastre humain.

Et puis le monde est devenu fou. À moins que je ne sois devenu plus sage…

C’est le service peut-être que m’a rendu l’élection du Joker que de m’ôter mes dernières illusions. J’ai pris un coup sur la tête. J’ai pleuré. Pas pour moi, je suis dans la seconde moitié de ma vie et je me rapproche tranquillement de la porte de sortie, mais pour mes enfants et mes petits-enfants à venir : non, ce n’est pas possible, nous n’allons pas recommencer ? Et puis j’ai dû me faire une raison en écoutant l’air du temps : tous les signes de la catastrophe sont là. Le terrible poème[1] de William Butler Yeats qui annonçait les heures noires du XXème siècle retrouve de son actualité :

Tournant, tournant dans un cercle toujours plus large,
Le faucon ne peut plus entendre le fauconnier.
Tout se disloque. Le centre ne peut tenir.
L'anarchie se déchaîne sur le monde
Comme une mer noircie de sang : partout
On noie les saints élans de l'innocence.
Les meilleurs ne croient plus à rien, les pires
Se gonflent de l'ardeur des passions mauvaises.

Au sortir d’une retraite de méditation, il s’est produit un retournement en moi. Un retournement non réfléchi; je n’ai pas pris là une décision consciente, je n’ai pas pris une minute pour y penser : cela a décidé en moi. Je n’ai plus depuis ce jour ouvert un journal ni pris des nouvelles du monde. Je me suis rendu compte que je perdais un temps fou, tous les jours, à m’abreuver d’ordures. Cela fait longtemps déjà que j’ai déserté la propagande télévisuelle mais il m’est devenu évident, parce que j’en étais sorti quelques temps dans la paix de la méditation, que tout notre système d’information médiatique ne fait que véhiculer du poison mental. Le poison de la peur, du « ça va de mal en pis, ma bonne dame ! ». Cependant ce système d’information se repaît lui-même de la peur, il l’instille et la distille car c’est le meilleur moyen pour lui de nous rendre dépendant de son existence et de son fonctionnement. C’est son aliment.

Mieux, je me suis rendu compte que tant que je lisais les journaux avec la bonne conscience du citoyen engagé dans le changement espéré, avec des relents de mon bon vieux militantisme révolutionnaire, j’étais moi-même plus part du problème que de la solution. Car bien sûr, je projetais mes espoirs et mes peurs, et finalement mes conflits intérieurs et le petit théâtre de mes illusions, sur le monde. J’alimentais la folie ambiante avec ma propre folie. J’espérais tous les jours en me levant lire une nouvelle fantastique du genre : une foule innombrable s’est mise en marche à … et a pris d’assaut les Palais du pouvoir, les passant au feu purificateur. Et l’on apprend qu’en tel et tel autres endroits de la planète, des foules ont commencé à se lever en solidarité. Il semble qu’un soulèvement généralisé soit en train de se produire…


 J’écris ces mots et je pleure encore tant ce rêve bouge fort en moi à simplement l’évoquer. Vous savez, le rêve du matin du Grand Soir, ce jour merveilleux où nous en finirons avec les bourreaux et les « maîtres sans racines parmi nous », pour reprendre les mots d’Éluard dans Le château des pauvres. C’est le rêve de la scène finale de V for vendetta : https://www.youtube.com/watch?v=oqDYDpJfRew

J’aurais tant voulu ne pas crever sans la voir, cette aube rêvée où se lèvera un nouveau soleil. Ce rêve, nous sommes nombreux à le partager. Il coure le monde, il nous hante la nuit, mais il faut bien qu’un jour, nous nous réveillions : ce n’est qu’un rêve. Nous savons bien comment cela finit : les justes nettoient les méchants à grands coups de lattes et tout semble beau pour quelques temps. Mais soudain les archanges se transforment en procureurs féroces, et des rangs même des anciennes victimes sortent des bourreaux pire encore que ceux qui ont été éradiqués.

Nous approchons du centenaire d’Octobre 1917. Oh my God ! Octobre 1917, n’est-ce-pas ?... Le grand rêve du communisme, porté et alimenté par des torrents de larmes, d’innombrables heures de lutte et de souffrance, tous les espoirs du prolétariat et des intellectuels progressistes européens et russes. Et puis les dissidents anarchistes ont été jetés en prison et l’armée rouge s’est retournée contre le fleuron de la Révolution à Cronstadt. Enfin, l’Histoire a accouché d’un monstre encore pire que celui dont elle nous avait débarrassé : le « petit père des peuples » Staline a fait plus de morts que plusieurs générations de tsars russes, et pourtant ils y avaient mis du leur…

Si nous n’apprenons pas de nos erreurs, qui le fera ? Comment pourrions-nous l’emporter si nous les répétons ? Osho montre magnifiquement le nœud du problème quand il distingue entre les révolutionnaires et les rebelles. Les premiers excellent dans le travail de démolition de l’ancien monde mais ne savent pas faire autre chose que de détruire, on ne devrait jamais leur confier la construction d’un nouveau monde. Pire, l’ombre même qu’ils ont combattue les a contaminé de l’intérieur car pour en triompher, ils ont dû user des mêmes armes. Si nous voulons sortir de ce cercle vicieux, nous devons commencer par construire le nouveau monde dès maintenant, et si c’est un monde en paix que nous voulons, dans lequel régneraient la conscience et l’amour, nous n’avons pas d’autre choix que de faire un effort de conscience pour amener notre propre paix et notre amour dans le monde. Il s’agit de planter des graines en espérant qu’elles donneront des fleurs plutôt que de tout dynamiter au risque de rester enterré sous les décombres. C’est l’idée simple qui supporte ma vision d’un anarchisme renouvelé par la conscience spirituelle, ce que j’appelle l’Anarchie Mystique[2].

J’ai déjà écrit que si la géographie sert à faire la guerre, comme le disait Lafargue, les rêves servent à faire la révolution. James Hillman a souligné avant moi que la révolution se prépare maintenant dans le cabinet du psychanalyste[3], car nous avons compris que la révolution doit d’abord être intérieure. J’ai dû donc faire mon autocritique et retirer mes projections : en continuant à alimenter mon propre rêve d’une résolution violente du conflit généralisé qui déchire notre planète, ne serait-ce qu’en projetant mes espoirs et mes peurs sur les informations, je ne faisais qu’apporter ma contribution inconsciente au problème que nous avons tous et toutes sur les bras avec cette planète. C’est à cela que sert fondamentalement le travail des rêves : à nous réveiller, à prendre conscience de quand nous rêvons, à devenir lucides et à agir consciemment dès lors, et non plus emmenés par un rêve manipulable. Il n’y a qu’à voir comment certains ont réussi à se remplir les poches en vendant des effigies du Che Guevara pour comprendre de quoi je veux parler là quand je dis que, tant que nous rêvons, nous sommes manipulables…

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des informations utiles. C’est curieux, elles sont rarement relayées par les médias. Par exemple, n’aurons-nous pas besoin de bonnes nouvelles et de suggestions d’alternatives pour vivre autrement ? Il y a des sites qui se dévouent à nous les communiquer, par exemple : http://onpassealacte.fr

Mais alors, faut-il détourner le regard des horreurs du monde ?

Non, mais il faut retourner le regard.

Le retourner vers l’intérieur. Le monde est là, en dedans. Nous n’avons pas besoin de nous hypnotiser avec un cortège de mauvaises nouvelles pour savoir que la guerre fait rage dans le monde, que des hommes et des femmes avec leurs enfants se noient en tentant d’accéder à une vie meilleure ou simplement à un peu de sécurité, que la plupart des produits que nous consommons sont produits dans la misère et au prix d’une terrible pollution environnementale dans des pays transformés en usines loin de nos yeux. Pire, les bateleurs du genre Trump cultivent l’art d’occuper le devant de la scène avec leurs gesticulations et parviennent à faire douter du sens même du mot « vérité » avec leur post-vérité, leur télé-réalité et leur façon d’instiller le doute sur tout, même l’essentiel. Tant que l’on joue leur jeu, on est nécessairement perdant…

L’acte de résistance le plus puissant est désormais de se détourner du système mental collectif pour se retourner vers l’intérieur et y rechercher la paix, l’amour et la conscience, de façon à ce que nos pensées, nos paroles et nos actes contribuent à faire ressortir la bonté de la vie et du monde. Comme l’a soulignée une amie dans un très bel article : le bien ne fait pas de bruit[4], et la meilleur façon de reconnaître le mal par les temps qui coure est dans le tapage qu’il entretient. Nos ancêtres spirituels des années 1960 l’avaient bien compris, ils proposaient une démarche simple en trois étapes :

Turn in – tournez-vous vers l’intérieur
Tune in – accordez-vous en dedans
Drop out – laissez tomber l’extérieur.

Il s’agit au fond d’arrêter de porter le monde sur nos épaules et de vivre simplement notre vie en sachant que si nous amenons une goutte de bonheur vrai, d’amour et de joie sincères dans ce monde, nous contribuons à sa guérison. Il y a là une invitation à abandonner notre sentiment de propre importance, ce sentiment qui nous fait croire que nos opinions sont importantes, que nous avons mieux compris que tout le monde comment le monde devrait tourner, et que bien sûr nous allons, en défendant becs et ongles nos opinions contre celles de nos frères, changer quelque chose à la marche du monde. Allons, c’est encore un rêve dont il faut sortir ! C’est le rêve de l’ego qui trône tout seul au centre du monde, et comme un enfant de quatre ans, se croit tout-puissant.

On retrouve l’idée de rendre à Dieu ce qui lui appartient (le monde) et à César, notre égo, ce qui lui revient, c’est-à-dire rien du tout. Au lieu de changer le monde : faire la vaisselle, s’occuper des enfants, donner un sourire à la voisine irritable…

Il y a là aussi une invitation à revenir dans le Royaume de la nature et des êtres simples, de retrouver notre rang aux côtés de notre sœur la fourmi, notre frère le loup, nos cousins les arbres. Quoi que nous en pensions, nous ne sommes pas plus importants qu’eux sur cette planète. Nous n’avons pas vraiment plus de pouvoir sur le cours des choses non plus. Et ils nous donnent le meilleur exemple possible de la façon de traiter les gesticulations des pantins qui croient nous gouverner, à savoir par une totale indifférence. Le jour où nous cesserons tous ensemble d’alimenter la croyance qui veut que nous ayons besoin de tout le fatras d’institutions qui portent les plus narcissiques et imbéciles d’entre nous au pinacle de la société, nos prétendus dirigeants seront démis silencieusement et tout le système s’évaporera comme un mirage, une illusion qui n’a jamais existé. Mais ce changement commence en nous par le fait de traverser le rêve et de sortir dès maintenant, sans tambours ni trompettes, de l’illusion.

Retourner le regard, c’est finalement prendre l’entière responsabilité de l’état du monde comme étant un reflet de notre monde intérieur. Je parlais plus haut de comment notre ego se comporte en enfant de quatre ans aux prises avec un fantasme, naturel à cet âge, de toute-puissance. Observez l’actuel président des États-Unis. Il nous rend un immense service en rendant évident ce que nous avions du mal à discerner tant la réalité était enveloppée de grands discours et de fausses apparences. Voilà, c’est un enfant narcissique qui se prend pour le maître du monde, et il est le pur produit de ce système dans lequel nous vivons, auquel nous contribuons jour après jour avec notre propre égo, notre narcissisme et notre infantilisme, notre inconscience.

Alors, nous avons le choix.

Soit nous proclamons encore et toujours que le problème est à l’extérieur, et sous couvert de notre bonne conscience politique, nous jouons au pompier pyromane qui s’en donne à cœur joie pour se sentir important. Nous désignons des coupables en nous érigeant en juges, et pour un peu, nous proposerions à Dieu notre aide pour le conseiller sur la façon de faire tourner le monde. Nous apportons notre division intérieure et notre violence au monde tout en prétendant bien sûr œuvrer pour la paix et l’unité, et nous jouons donc le jeu de la duplicité et du Diviseur.

Soit nous nous éveillons du rêve collectif, nous sortons de l’hypnose généralisée, et nous assumons notre responsabilité en laissant aux autres la leur. Responsabilité est très différent de « culpabilité » : dans « responsabilité », il y a la notion de « réponse », une réponse qui ne juge personne, qui ne nous coupe pas du réel. Il s‘agit simplement de savoir comment, en réalité, nous répondons à la situation. Partant de la conscience de comment nous avons pu nous-mêmes si longtemps contribuer à l’enfer sur terre avec nos pensées divisées, et comment nous y contribuons encore si souvent par simple réflexe mental, nous pouvons peut-être trouver un peu de compassion pour tous les imbéciles (mal)heureux qui tournent dans le grand manège du monde, hypnotisés par le sentiment de leur propre importance. Une voie rapide pour trouver cette compassion consiste en nous la donner à nous-mêmes quand nous prenons conscience de comment notre propre souffrance peut nous rendre violents, et notre peur stupides. Si nous tombons dans cette ornière, comment le reprocher à autrui ?

Enfin, nous pouvons à partir de là prendre la responsabilité de ce qui arrive dans le monde car nous n’en sommes pas séparés – nous pouvons prendre pour acquis que chaque violence, chaque injustice, dans le monde reflète quelque chose qui réclame d’être accordé dans notre monde intérieur. C’est un postulat de travail intérieur, non une autre croyance à laquelle il faudrait s’accrocher pour « sauver le monde » : le postulat est simplement que toute souffrance qui vient à ma conscience demande à être reçue et transformée en conscience. Chacun a sa stratégie pour cela. Il y a par exemple la méditation journalière qui vise à nous ancrer dans la paix intérieure, et puis il y a une très belle méthode qui nous vient d’Hawaï, non sans un détour par le sacred business, et que beaucoup connaissent et pratiquent aujourd’hui. On l’appelle Ho’oponopono, souvent traduit comme « remettre les choses en ordre » ou « rétablir l’équilibre ». Il s’agit simplement de retourner le regard en dedans devant chaque événement porteur de souffrance et de lui répondre :

Je suis désolé
Pardonne-moi
Je t’aime
Merci.

Si l’on part du principe, millénaire et de plus en plus avéré, qui veut que nos pensées d’aujourd’hui créent notre avenir et influent l’ensemble, cette petite formule rituelle est peut-être la meilleure façon de nous ré-aligner quand la souffrance du monde (ou celle d’un de nos proches, ou encore la nôtre) vient frapper à notre porte. Elle est tout simplement libératrice, et transformatrice. En effet, je signifie alors que :

Je suis désolé – de ce qui arrive : cela me touche, ne me laisse pas indifférent.

Je demande pardon – de contribuer de quelque façon, fut-elle inconsciente, à cette souffrance.

J’exprime mon amour – pour tous les êtres sensibles concernés par cette situation, incluant les victimes et les bourreaux…

Je remercie – pour l’enseignement reçu, l’élargissement de ma conscience grâce à cet événement d’apparence indésirable.


Dès lors, il n’est plus de conflit entre moi et le monde, et je lui apporte ma paix et mon amour, dont il fera bien ce qu’il voudra, ce qui ne me concerne pas. Ce n’est qu’avec cette paix et cet amour que nous pouvons contribuer à la naissance dont parle la seconde partie du poème de Yeats que j’ai cité plus haut :

Sûrement quelque révélation approche ;
Sûrement le second avènement approche.
Le second avènement ! À peine ces mots dits
Qu’une énorme image issue du Spiritus Mundi
Me trouble le regard : quelque part dans les sables du désert,
Une forme au corps léonin et à la tête d’un homme,
Une fixité aussi terne et sans pitié que le soleil,
Remue ses cuisses lentes, tandis que tout autour
Tournoient les ombres d’oiseaux indignés du désert.
La noirceur tombe à nouveau, mais maintenant je sais
Que vingt siècles de sommeil pierreux
Furent vexés en cauchemar par un berceau,
Et son heure enfin revenue, quelle bête rugueuse
Erre-t-elle vers Bethléem pour naître ?

Puissent tous les êtres être libres !


Addendum (13 mars 2017) :
 



[2] Voyez http://voiedureve.blogspot.ca/2015/03/mystique-anarchie-13.html et les articles suivants pour un développement de cette idée.
[3] James Hillman, Michael Ventura, Malgré un siècle de psychothérapie, le monde va plus mal.