jeudi 11 août 2022

Le pipeau du rêve


J’ai été interpellé récemment par une amie qui m’a invité à me mêler d’une discussion qu’elle avait avec un de ses proches à propos des rêves. En substance, ce dernier lui disait :

- Je crois que seul le rêveur peut comprendre ses rêves. L’interprétation des rêves par quelqu’un d’autre, c’est du pipeau…

Je répugne à entrer dans ce genre de discussion où le propos manque d’emblée de nuances. La difficulté est la suivante : la prémisse est juste (seul le rêveur peut vraiment comprendre ses propres rêves) mais la conclusion est erronée (l’interprétation des rêves par un interprète qualifié, c’est du pipeau). Or il est difficile d’introduire de la nuance quand ce genre d’affirmation est lancée de façon péremptoire, qui n’appelle pas vraiment à discussion. En fait, dans ce cas, soit la personne qui parle a compris l’essentiel et cela n’est pas la peine d’en discuter, soit elle campe sur des certitudes qu’elle ne voudra surtout pas remettre en questions, et ce n’est pas non plus la peine d’en discuter…

La meilleure réponse est en fait de proposer de faire l’expérience de travailler un rêve, ce qui permettra de jauger le degré véritable d’ouverture de notre interlocuteur. C’était l’espoir de mon amie en m’invitant dans la discussion, mais quand j’ai lancé cette proposition, son questionneur a refusé. Il m’était dès lors impossible de répondre en deux phrases qui auraient clos le débat. Alors, j’ai promis à mon amie que je répondrai à la question soulevée par un (court ?) article que je publierai sur mon blogue.

L’affirmation « seul le rêveur peut comprendre ses rêves » est vraie. C’est même la base fondamentale de notre travail des rêves. Au moins est-il admis que les rêves ont un sens, cherchent à dire quelque chose. Cela vaut bien mieux que d’affirmer que les rêves ne sont que l’expression de désordre dans l’activité neuronale. Mais il est donc dommage de fermer la porte au travail avec un interprète de rêves pour aider à les comprendre.

Les rêves disent en effet quelque chose dont nous n’avons pas conscience, un peu comme un message qui serait écrit dans notre dos… et nous avons bien souvent besoin d’un regard extérieur pour lire ce message. Pour affiner cette métaphore, nous pourrions dire que le message est écrit dans une langue que nous sommes seuls à pouvoir comprendre, mais il est fort utile que quelqu’un nous dise ce qu’il lit, que nous pouvons alors traduire dans un message qui fait sens pour nous...

Une des difficultés, là, est que nous croyons que l’interprète de rêves va nous délivrer une vérité sur notre rêve. D’ailleurs, beaucoup de gens vont voir les analystes de rêves avec cette attitude : « dites-moi ce que mon rêve veut dire ». Or si l’interprète de rêves est honnête, il dira qu’il n’en sait rien mais que nous pouvons chercher ensemble. Il convient de se méfier des gens qui mettent les rêves dans une théorie pour vous expliquer le rêve – ils blessent le rêve. Cependant, l’interprète pose des questions et accompagne l’exploration du rêve. Il peut proposer des éléments d’interprétation, fondées sur le fait que nous, les êtres humains, avons beaucoup d’éléments de langage en commun dans notre psyché, et qu’il y a des schémas reconnaissables.

Jung, entre autres, a mis en lumière que nos psychés individuelles ont, tout comme nos corps, une structure commune, avec des organes qui sont tous les mêmes (les archétypes) mais aussi des spécificités culturelles, familiales – nous ne sommes pas aussi « originaux », « individuels », que nous aimerions le croire. Une bonne connaissance du langage des symboles facilite la compréhension des rêves, en sachant que le symbole a souvent une dimension universelle mais aussi de nombreuses facettes, en particulier culturelles, et toujours une dimension intimement personnelle – ce n’est pas tout de dire qu’un chien peut représenter la fidélité, mais aussi une dimension psychopompe dans la psyché; il faut interroger quelle est la relation du rêveur aux chiens en général, et au chien du rêve en particulier (surtout si le chien est connu)…

On se heurte là à une autre difficulté de l’interprétation du rêve : parle-t-il de la vie extérieure ou intérieure du rêveur ? S’il met en scène des personnes connues par ce dernier, parle-t-il de la relation objective avec ces personnes, ou ces personnes symbolisent-elles quelque aspect subjectif de la psyché du rêveur ? Il est impossible d’en décider à priori. Jung recommandait de mener deux interprétations parallèles, une objective et une subjective, en considérant que même si le rêve parle de la situation objective, celle-ci a aussi une facette subjective que le rêve met donc en évidence.

Bien sûr, l’interprète de rêves a besoin d’interroger le rêveur sur ce qui le préoccupait au moment du rêve, car le rêve s’inscrit dans un dialogue interne au rêveur, entre des questions qu’il se pose et des réponses qui sont dans son inconscient, qui tentent de lui parvenir. Et cependant, on ne réduira jamais un rêve à une simple explication à partir de la vie consciente du rêveur, genre : « vous avez rêvé de monstres parce que vous avez vu un film d’horreur la veille (ou appris que votre belle-mère venait à la maison le weekend prochain). » Il faut renverser l’explication : « le fait de voir des monstres (ou la perspective de voir votre belle-mère) à la télé a réveillé des monstres en vous, une peur profonde qui se dit dans le rêve ? [Et si le rêveur opine :] Parlez-moi donc de cette peur. Et qu’est-ce que le rêve en dit ?… »

La règle d’or du travail avec le rêve, c’est que ce dernier amène toujours quelque chose qui n’était pas conscient à la conscience. On ne s’en tirera pas en réaménageant des éléments connus – le rêve ne change pas les meubles de place pour faire du nouveau, il déménage carrément. Il amène ailleurs, au-delà du connu.

Le travail d’interprétation du rêve réclame une analyse des éléments et de la dynamique du rêve. Cependant, dans la notion d’analyse, il est moins question ici d’un processus de dissection intellectuelle qui ferait du rêve un cadavre que d’identification des éléments clés, du problème posé par le rêve et de la solution qu’il propose. Dans le fond, c’est un dialogue dans lequel intervient un tiers, le fameux « inconscient », qui n’est jamais que ce qui n’est pas conscient – et la règle d’or, c’est que non seulement le rêveur n’en est pas conscient, mais aussi l’analyste. Il faut donc coopérer avec l’inconscient pour qu’il accouche de ce qu’il a à dire dans le rêve. Et quand l’interprète propose des éléments d’interprétation, c’est le mouvement intérieur que ces éléments déclenchent chez la personne qui a rêvé qui sont significatifs…

Quand l’interprétation est juste, cela « clique ». Il y a une petite secousse qui va avec le fait qu’un nouvel élément vient d’entrer dans la conscience. Quand on l’a vécue au moins une fois, on la reconnaît. C’est le signe d’un élargissement de conscience, qui va généralement avec un afflux d’une nouvelle énergie, l’apparition de perspectives inédites.

Le rêve amène à l’esprit des choses auxquelles on n’avait jamais pensé. Et cependant, ce n’est pas l’interprète qui nous les fourre dans le crâne. On les reconnaît, elles ont quelque chose de curieusement familier. En effet, elles étaient à la lisière de notre conscience, et attendaient le moment juste pour y entrer.

Ma définition préférée de l’inconscient, c’est ce que l’on ne sait pas qu’on sait. Quand on le sait, cela devient une évidence. On l’a toujours su en fait. Mais il fallait y prêter attention pour le savoir… et c’est le travail du rêve que de nous le mettre sous le nez.

Dans le fond, l'interprétation du rêve a moins à voir avec les explications symboliques qu’on peut en donner, ou en rechercher dans des dictionnaires de symboles ou sur Internet, qu’avec le ressenti que le rêve donne à vivre. Quand on cherche des explications au rêve, on passe par la tête pour parler sur le rêve au lieu de travailler directement avec le rêve, de le laisser faire son chemin en nous. La clé est dans le ressenti car le rêve est une énergie qui cherche à parvenir à la conscience, à se vivre.

En fait, l’interprète de rêves ne délivre donc pas une explication du rêve qui constitue sa vérité pour le rêveur, mais il aide de dernier à accoucher de cette vérité. Dans le rêve, il y a quelque chose qui cherche à devenir conscient – l’interprète de rêves, s’appuyant sur son expérience et son amour des rêves, aide le bébé de la nouvelle conscience à naître.

Ce n’est pas une science, c’est un art, une maïeutique.

Ce n’est pas une question de méthode, de technique ou même d’un savoir particulier à propos des rêves ou de la psyché. J’aime dire que le sens du rêve, si on lui donne de l’attention et qu’on reste ouvert jusqu’à l’accomplissement du travail, naîtra malgré les méthodes, les techniques et les théories, qui tiennent des forceps que l’on cherche à lui appliquer pour l’aider à venir à la conscience, mais qui risquent de le blesser.

Une preuve expérimentale de ce que j’avance à propos du fait que le rêve a sa propre dynamique peut être vécue en amenant un rêve en loge de rêves, où un groupe de non-spécialistes offrent simplement une résonance sincère, à partir de l’intuition et du ressenti, au rêve qui est proposé. Le rêve n’est alors pas interprété mais « déployé » dans de multiples facettes de sens qui surprennent généralement le rêveur. Il sent alors intuitivement, à chaque proposition, ce qui lui parle et ce ne lui parle pas – la vérité du rêve se rapproche de sa conscience. Le rêve reçoit ainsi de l’énergie, il entre en mouvement, et le rêveur ressort généralement de la loge de rêves en disant qu’il est bien surpris de ce que son rêve a amené à sa conscience.

La loge de rêves est l’équivalent d’un accélérateur de particules : c’est un accélérateur de rêves, qui atteignent souvent la vitesse de la lumière consciente.

J’ai envie de rigoler en renvoyant ce monsieur qui affirmait que l’interprétation des rêves, c’est du pipeau, en lui disant qu’il ne savait pas si bien dire. L’interprète de rêves est comme un instrumentiste qui joue une partition (le rêve) : il en donne son interprétation, pour que le rêveur puisse en entendre la musique. J’aime bien l’image de jouer de la flûte (le seul instrument que j’ai jamais su jouer) car il paraît que c’est en jouant de la flûte qu’on dresse les serpents et qu’on fait sortir les rats de la ville…

Il y a beaucoup de gens qui disent qu’on peut se passer de l’interprétation des rêves, qu’il faut aller au-delà de l’interprétation. C’est encore une prémisse juste qui conduit à une conclusion erronée si elle ferme la porte à l’interprétation. Il y a en effet bien des techniques, dont l’écoute intérieure et les constellations de rêves dont je parle dans mes articles, mais aussi l’art-thérapie, la gestalt, le focusing... qui permettent bien au-delà de l’interprétation du rêve. Mais pour aller au-delà de l’interprétation du rêve, il est bon de savoir interpréter les rêves. Alors, on peut vraiment entendre leur petite musique.

Mais de tout cela, on peut en parler longtemps. Le mieux, si on ne veut pas se payer de mots, c’est simplement d’essayer et d’observer. Pour ma part, j’offre toujours la première rencontre : la première interprétation de rêve est gratuite et sans aucun engagement.

Addendum (12 août 2022) :

Une amie bienveillante me faisait remarquer ce matin dans une conversation privée que j'ai oublié de parler d'une dimension essentielle (c'est le cas de le dire) du travail avec le rêve. J'ajoute donc cette note pour corriger cet oubli :

Il faut préciser que le travail du rêve ne saurait se contenter d'être "psychologique" – il réclame une approche du rêve que l'on dira volontiers "spirituelle", ou que je préfère pour ma part dire "existentielle" pour échapper à la dichotomie habituelle entre spirituel et matériel. Car la psychologie, en tant que discours (logos) sur la psyché, court toujours le risque de s'enfermer dans une explication du rêve (vous rêvez cela parce que...). Or plutôt que de tenir un discours sur le rêve, il s'agit d'entendre le discours du rêve, ce qu'il a à dire par lui-même - son logos. Alors, nous nous relions à une sagesse qui vient à l'évidence de quelque chose de plus grand que nous, d'une conscience plus consciente que nous ne le sommes nous-mêmes, et qui nous échappe, nous est inconsciente par là-même. Chacun la nommera comme il voudra (le Soi, le grand Schmilblick, la Source des rêves, ...). Et ce qui en ressort, c'est que le sens du rêve pointe toujours vers le sens que nous donnons ou cherchons à notre existence – il parle de l'essentiel. En effet, si le rêve nous aide à éclairer nos problèmes, contribue à notre guérison et à trouver un certain équilibre, il semble qu'en dernier lieu (nous disait Von Franz, la proche collaboratrice de Jung), le rêve cherche à nous enseigner à vivre.

Rêve grenade - Salvador Dali

Si le sujet vous intéresse, vous trouverez matière à approfondissement dans ce blogue.

Voici une liste de quelques articles parmi d'autres sur le rêve :

- Une des premières questions à se poser, c’est pourquoi travailler ses rêves ?

- Une autre question clé est : comment se souvenir de ses rêves ?

- Vous trouverez ici quelques considérations générales sur le travail des rêves.

- Parlant d’interprétation, le mieux est d’examiner un exemple.

- Il ne faut surtout pas négliger les cauchemars. C’est précieux, un cauchemar...

Je propose d’ailleurs tout un ensemble de rêves à la réflexion. Parmi ceux-ci :

- La clé et le poisson en particulier parle du travail des rêves.

- Le rêve, c’est bien connu, parle de la source merveilleuse en dedans…

- La jeunesse du monde est un des rêves les plus précieux que j’ai reçu.

- Les situations de transition sont souvent parsemées de rêves. En voici un qui parle de l’escalier invisible qui peut s’ouvrir sous les pas…

- Il y a parfois de grands rêves, comme celui où l’analyse Robert Johnson a rencontré sa vocation sous la forme du Bouddha et d’un serpent…

Ce ne sont là que quelques exemples. Vous en trouverez beaucoup d’autres en fouillant mon blogue. Enfin, pour celles et ceux qui veulent aller au-delà de l’interprétation des rêves, je propose quelques articles sur mes recherches dans cette direction :

- Les loges de rêves.

- Au-delà de l’interprétation

- L’écoute intérieure des rêves

- Les constellations de rêves

Pour celles et ceux qui préfèrent écouter des vidéos, il y a aussi dans le blogue un certain nombre de liens, parmi lesquels :

- Une émission de Radio-Canada à laquelle j’ai participé : à quoi servent les rêves ?

- Une mini-conférence sur « pourquoi prêter attention à nos rêves ? ». Elle date de quelques années (oui, j’avais les cheveux très longs alors…).

- Une autre mini-conférence sur « se souvenir de ses rêves ». Même remarque que précédemment…

- Une conférence donnée au Colloque Jung d’hier à demain de 2018 sur le thème « rêves et pleine conscience » qui m’est cher. Mes cheveux avaient raccourci…

- Une conférence donnée au Colloque Jung d’hier à demain de 2019 sur le thème « au-delà de l’interprétation des rêves ».

- Une présentation des loges de rêves à ce même colloque.

- Une illustration du déroulé d’une loge de rêve lors d’un stage de jeu archétypal.

Vous pouvez aussi vous procurer les enregistrements audio du cours d'interprétation des rêves que j'ai donné au printemps 2021. Le premier cours, précédé de la conférence d'introduction, est disponible ici : https://creezviedereve.com/docs/AIR1_20210408.mp3.

Je signale enfin deux « blogues amis » que je recommande tout particulièrement :

D’abord, le blogue « carnets de rêves » de Michèle Le Clech, qui nous invite à nous promener dans ses jardins de l’âme…

Ensuite, ce petit nouveau qui est apparu il y a quelques semaines sur la Toile, dédié à l’interprétation des rêves, que je vous encourage à visiter. Tiens, il y est aussi question de pipeau ! :-)))

dimanche 26 juin 2022

L'arme absolue

Il me fait plaisir d'annoncer que mon roman "l'arme absolue" vient de paraître, publié par les éditions Odes. 



En voici le quatrième de couverture :

Lorsque Léo, un ancien du renseignement militaire, se voit confier une mission particulière par son ancien colonel, il ne se doute pas que sa vie va prendre un tour inattendu. Il est chargé d'infiltrer un mouvement qui ressemble fort à une secte et d'approcher sa gourou, une femme qui se fait appeler l'Envoyée. Celle-ci est en effet soupçonnée d'influencer le Président dont le comportement erratique inquiètes en haut lieu : il prend de plus en plus de décisions écologiques et sociales...Au bout de ce voyage dans ses propres profondeurs, Léo fera la plus improbable des rencontres et découvrira peut-être l'arme absolue qui peut changer le monde. Un thriller spirituel qui nous questionne sur la puissance du pardon et de la bénédiction.

Vous trouverez ici des informations sur la façon de vous le procurer, ainsi que des commentaires de lectrices et lecteurs : l'arme absolue.

Je vous en offre ici un extrait :


Nous étions plus d’une trentaine à nous entasser dans le salon quand Charles est arrivé. Il a fait le tour de son petit monde en distribuant les accolades. Aloha par ci, aloha par là, et chacun de se toucher le cœur de la main après l’embrassade. Il a émis un sourire en me voyant mais n’a pas fait montre de ce qu’il voulait me donner un câlin alors je suis tranquillement resté assis sur ma chaise. Puis, après avoir salué tout le monde, il était allé se planter à côté du fauteuil rouge et avait élevé un peu la voix, faisant taire tous les murmures qui emplissaient la salle. Il avait commencé un petit discours que j’ai enregistré en activant discrètement mon téléphone :

- Mes amies, je vous remercie d’être venues si nombreux et nombreuses ce soir.

Il insistait sur les « e », voulant sans doute se montrer plus inclusif que la papesse. A l’oral, ça écorche les oreilles, me suis-je dit. Il a continué, environné désormais d’un grand silence. Même les enfants, qui jouaient dans les pièces voisines, s’étaient calmés.

- Nous allons tenir un darshan ce soir…

Ah, nous y étions enfin.

- … et j’ai le plaisir de vous dire qu’Elle sera parmi nous.

Bruissements de plaisir dans la salle. Il a souri en continuant :

- Ce soir, notre thème de méditation sera la bénédiction. La dernière fois, nous avons travaillé avec le pardon. Est-ce que quelqu’un a quelque chose à dire à ce sujet ?

Une femme d’une cinquantaine d’années a levé la main. D’un signe de tête, il lui a donné la parole. Alors elle s’est mise debout pour nous dire :

- Jusqu’à cette rencontre, la dernière fois, je ne comprenais pas bien de quoi il était question quand on me parlait de pardon. Je croyais qu’il s’agissait de lui pardonner les coups qu’il m’avait donné, de mettre un couvercle sur ma colère et ma douleur. Et puis grâce à vous, j’ai compris que c‘était à moi-même qu’il fallait que je pardonne. Il fallait que je me pardonne d’avoir accepté de vivre dans la peur pendant si longtemps et d’avoir entretenu une telle image de moi que je pensais que je méritais ses coups. Alors voilà, je me suis pardonné…

Un murmure a enflé dans la salle. Ma voisine, une femme dans la quarantaine, répétait : bravo, ah bravo ! Un homme, devant moi, hochait la tête en signe d’approbation. La femme a levé la main, réclamant le silence pour ajouter avec force :

- Ça n’a pas été facile mais je me suis pardonné d’avoir appelé un connard pareil dans ma vie pour m’obliger à retrouver ma dignité !

Et elle s’est rassise, cette fois sous un concert d’applaudissement. Cela m’a interloqué : qu’applaudissaient-ils ? Le fait qu’elle ait appelé son conjoint violent « connard » ou son affirmation de grand pardon ? Je penchais pour la première hypothèse ; en tous cas, c’était bien ce que j’aurais applaudi pour ma part. Elle a continué, radoucie :

- Et je me pardonne aussi de m’être servi de lui pour nourrir mon image négative des hommes et me vivre comme une victime – elle a écrasé une larme.

Charles s’est penchée un peu vers elle :

- Et comment te sens-tu, Mylène, depuis que tu t’es pardonnée ?

Elle ne s’est pas relevée pour dire tranquillement :

- Beaucoup mieux. Détendue. Et ce qui est curieux, c’est que ma colère est tombée. Pour un peu, il me ferait pitié, cet imbécile qui ne savait donner que des coups…

Connard, imbécile, bon au moins on parlait vrai. Charles a semblé saisir la balle au bond pour vendre sa salade :

- Alors, tu es prête pour la bénédiction. Es-tu prête à bénir ton ex, Mylène ?

Elle a ri :

- Doucement. Je veux bien essayer mais je ne promets rien…

J’étais rassuré. Je n’étais pas le seul béotien dans la salle. Charles a fait le tour de la salle du regard. Il était revenu dans sa peau de professeur, j’en aurais juré :

- Quelqu’un d’autre veut nous parler de son expérience du pardon ?

Personne ne s’est proposé, alors il a embrayé :

- Je vais vous proposer quelques idées pour alimenter votre réflexion, puis nous méditerons ensemble. Et d’abord, qu’est-ce que la bénédiction ?

Une personne a dit :

- Vouloir le bien de quelqu’un.

Une autre a ajouté :

- Une bonne parole. Bene dictio.

Une femme a renchéri :

- Demander à Dieu de faire le bien d’une personne.

Quelques autres avis ont fusé et Charles a eu l’air satisfait du prof qui a des élèves à peu près éveillés devant lui. Il s’est lancé, un rien doctoral :

- Pour comprendre la véritable nature de la bénédiction, il faut avoir à l’esprit qu’il y a du bon dans toute chose qui est dans l’univers. On peut dire que la Source ne permettrait pas à quelque chose d’exister si elle n’amenait quelque chose de bon, de positif, dans l’univers…

Une main s’est levée et Charles s’est interrompu pour permettre à un jeune homme d’objecter :

- Mais le contraire est vrai aussi. Il y a aussi du mauvais en toute chose, puisqu’en fait, rien n’est bon ni mauvais en soi. La réalité est au-delà de la dualité, n’est-ce pas ?

Un murmure appréciateur a accompagné ces propos. Charles a repris la main :

- Tout à fait. Le Yin et le Yang dans tout, la lumière et l’ombre. Ce n’est qu’une question de relation à ce qui est, de toute façon au-delà de la dualité, de notre jugement. Et ce que nous appelons le mal, le mauvais, c’est encore un bien en devenir, inaccompli…

J’ai froncé les sourcils. En Afrique, j’avais croisé le mal et il avait de la consistance, une existence propre. Je ne voyais pas quel bien en devenir pouvait sortir des mutilations subies par de jeunes enfants ou du massacre de villageois pacifiques, qu’on retrouvait avec leurs testicules dans la bouche après que les milices soient venues se servir dans leurs réserves et parmi leurs femmes. Mais Charles, ignorant du bouillonnement sous mon crâne, en venait au fait :

- La bénédiction, c’est l’usage de votre parole créatrice pour faire ressortir le bien et le bon dans une personne, dans un événement, ou dans tout ce que vous voulez. En bénissant quelqu’un, vous demandez à l’univers que le bon, qui était peut-être caché, se manifeste dans la vie de cette personne. Vous lui souhaitez d’être heureuse, et mieux que cela, d’être en paix avec elle-même, et avec tout ce qui l’entoure, tout ce qu’elle a fait…

Une jeune femme a interjeté :

- Puissent tous les êtres être heureux !

- Exactement. La bénédiction, c’est la mise en pratique de cette prière d’origine bouddhiste mais universelle. Et rappelez-vous que dans le Mahayana, on souhaite aussi aux démons d’être heureux. Parce que les démons ont en commun avec nous de souffrir, de désirer exister…

La jeune femme a renchéri :

- Et un démon heureux n’est plus un démon, il ne fait plus de mal.

J’aurais aimé en être aussi sûr qu’elle. Mais Charles ne m’a pas laissé le temps d’y penser. Il a poursuivi sur sa lancée :

- Quand vous bénissez quelqu’un qui vous fait du mal, ce n’est pas une façon de vous résigner et d’accepter passivement qu’il vous torture, de l’encourager à continuer. Au contraire ! D’abord, vous acceptez activement ce qui est, la réalité, en suivant la pente de moindre résistance à celle-ci. Ce qui est, est. D’accord, Mylène ?

La femme devant lui a eu l’air surprise, a balbutié un « oui, mais... ». Charles n’a pas attendu qu’elle élabore :

- Voilà, cet homme me frappe. Cela fait vingt ans qu’il me frappe. C’est la réalité, je ne peux pas me raconter d’histoires. Alors je fais face à cette réalité, je l’accepte entièrement comme étant ma réalité pour l’instant…

La jeune bouddhiste est intervenue :

- Oui mais je dois m’en protéger, si le mec me frappe !

Charles a souri :

- On est d’accord. Je dois m’en protéger, bien sûr, par amour de moi-même. Et c’est là que cela devient subtil. Comment vais-je m’en protéger ? Est-ce en répondant avec la même violence ou en trouvant une autre voie pour l’empêcher de me nuire, mais sans chercher à le détruire ?

Brouhaha dans la salle, ce qui a laissé le temps à Charles de rassembler ses idées avant de continuer, adossé au fauteuil rouge :

- Je me souviens d’une très belle citation de Romain Gary, et Gary a fait de la Résistance, s’est battu contre les nazis. Mais voilà ce qu’il disait : ce qui est embêtant avec les nazis, c’est que quand vous en avez tué un, vous vous apercevez que c’était un être humain…

J’ai tendu l’oreille. Il réveillait de vieilles mémoires. J’ai eu l’occasion de ressentir ce trouble consistant en flinguer un parfait enfoiré, et de saisir dans son regard au dernier moment une lueur de douleur, de tristesse et de désarroi qui vous faisait regretter un instant votre geste. Je me suis souvenu de ce type que j’avais abattu sur le pas de sa porte car il recrutait des jeunes pour une milice islamiste. J’étais certain que c’était un parfait salop car plusieurs d’entre eux avaient disparu ou avaient été retrouvés portant des traces de torture. Cependant, quand je m’étais penché sur lui pour m’assurer qu’il ne respirait plus, j’avais été frappé de voir dans sa main la photo d’une femme entourée d’enfants, qu’il avait éprouvé le besoin d’embrasser en agonisant. Charles parlait encore :

- La plus grande victoire de votre agresseur, c’est de vous entraîner dans le conflit de telle sorte que vous alimentez sa fréquence d’énergie. Si une personne vous hait et veut vous détruire, il commence à y arriver véritablement quand vous le haïssez à votre tour et voulez le détruire. Vous gagnerez peut-être la guerre mais vous aurez perdu votre âme en route, et votre ennemi vous possédera de l’intérieur…

Là, je ne pouvais que lui donner le point. Je n’avais jamais retiré aucune satisfaction de buter un salopard. Si, peut-être au début, parce que je me sentais fort. Mais avec le temps, c’était le dégoût plutôt qui s’était imposé. Le dégoût de soi, de tout ce sang, de faire ce métier ignoble. On ne pouvait pas combattre les salopards avec des moyens de salopard sans devenir un salopard soi-même. Je me souvenais que Fabienne m’avait parlé de ça en me citant son cher Jung qui disait que quand on combat notre ombre, notre ombre nous possède par derrière. Mais alors quoi ? Charles y venait, doucement :

- C’est là que la bénédiction entre en jeu. Faites ce qu’il faut pour vous protéger, bien sûr, mais sans tomber dans le piège. Comment ? En restant conscient que l’autre, s’il se comporte ainsi avec violence, n’a probablement pas d’autre choix dans son inconscience que d’exprimer sa souffrance ainsi. En gardant à l’esprit que c’est un être souffrant, comme vous, et peut-être même plus que vous encore car il est complètement aveuglé par sa souffrance, qu’il ne peut rien faire d’autre que de la décharger sur vous sous forme de violence. Et vous, qu’allez-vous faire alors ? Perpétuer le cycle de la violence en la lui retournant ou en la déchargeant sur un tiers qui n’a rien à voir, ou choisir le chemin de la transformation en conscience ?

Il était assez bon prêcheur, me suis-je alors dit. Il a repris son souffle et est arrivé là où il voulait nous amener :

- Vous avez une ultime liberté, que nul ne saurait vous retirer. C’est la liberté de la conscience. Et vous la démontrez si vous êtes capable de bénir celui qui vous fait du mal, c’est-à-dire de lui donner de l’amour, de lui souhaiter de trouver la paix et la joie, et que la conscience grandisse en lui de façon à ce qu’il sorte de ce cycle de violence dans lequel il vous fait du mal, et il se fait du mal. Bien sûr, vous devez commencer par vous aimer vous-même et vous bénir, et faire donc ce qu’il faut pour vous protéger. Mais si vous êtes capable de véritablement bénir celui qui vous veut du mal, alors vous avez gagné quoi qu’il arrive. Vous avez gagné sur le plan de l’âme, sur le plan spirituel.

Une femme de l’autre côté de la salle a lancé d’une voix forte :

- Et si l’on vous frappe, tendez l’autre joue…

- Oui. Et ce n’est pas un propos de faible, au contraire de ce que Nietzsche a voulu y voir. Il faut être très fort, une immense force intérieure, pour être capable de répondre ainsi à l’adversité, de lui offrir une réponse créative, consciente, au lieu d’une réponse simplement réactive, réflexe. Mais alors, si vous bénissez ainsi l’adversaire, qui n’est même plus un adversaire alors mais un pauvre être humain en proie à son inconscience, quelque chose change. Vous brisez le cycle de la violence et vous donnez de l’énergie, avec votre parole créatrice, à ce qu’il y a de meilleur en l’autre.

Murmures dans la salle.

- C’est de l’aïkido énergétique. Plus l’autre vous oppose haine et inconscience, plus votre bénédiction est efficace car vous lui retournez son énergie transformée. C’est une arme imparable car la seule chose que l’autre peut vous renvoyer efficacement, c’est une autre bénédiction et on entre alors dans le cercle vertueux de l’amour. Et bien sûr, c’est tout le contraire d’une arme. On ne peut pas pratiquer la bénédiction en voulant changer l’autre car c’est déjà une violence que de vouloir le faire changer, obtenir un résultat…

Une femme au visage sévère a objecté :

- Il n’y a que Dieu qui puisse bénir, ou un prêtre…

Charles a répondu du tac au tac :

- C’est toujours Dieu qui bénit en nous. C’est notre part divine. Et dans la nouvelle ère, nous sommes tous notre propre maître et notre propre disciple, et aussi notre propre prêtre. C’est la grâce que nous fait le Saint-Esprit…

La femme a secoué la tête. Elle n’était visiblement pas convaincue. Il a ajouté :

- Voyez-vous une objection à ce que je vous bénisse pour la sagesse qui grandit en vous, ou mieux que je bénisse cette sagesse, tout simplement ?

Elle a eu l’air surprise, puis elle a souri en faisant non de la tête avant de répondre :

- Non...

Il était fort. La faire sourire, c’était un exploit. Mylène a levé la main, et en bon prof, Charles lui a donné la parole :

- Alors, si je comprends bien ce que tu dis, le mieux que je puisse faire, c’est de bénir mon ex-mari, de lui souhaiter d’arrêter de boire et de trouver la paix. Parce qu’au fond, c’est un pauvre mec qui a souffert, avant même de me connaître, de prendre des coups de son père, et qui n’avait que ses poings pour s’exprimer…

Ma voisine a dit alors à voix assez forte pour que je l’entende :

- La violence, c’est un manque de vocabulaire…

Ça c’est de Gilles Vigneault, le poète québécois. Je l’avais entendu le dire dans une vidéo et j’étais d’accord. J’aime ses textes. Il me donne du vocabulaire. Parce que je n’en avais pas beaucoup, surtout quand j’étais jeune. Charles a hoché la tête et Mylène s’est levée et nous a fait face. Elle avait des larmes dans les yeux :

- Et maintenant, ce vieux con, il est malade et il va crever tout seul parce que ses enfants le rejettent. Et c’est à moi de le bénir…

Elle s’est mise à pleurer et Charles s’est approché, a mis une main sur son épaule :

- Ce n’est pas facile, n’est-ce pas ?

- Non, ce n’est pas facile. J’ai envie qu’il crève dans des souffrances aussi dures à vivre que celles qu’il m’a infligées…

Les larmes ont redoublé. La bouddhiste a tendu des mouchoirs en papier à Mylène, qui s’est essuyée les yeux et a continué :

- Mais je comprends. Si je reste là, avec juste l’envie qu’il souffre à son tour, il a gagné. Il m’a entraîné dans sa boue. Alors que si j’arrive à le voir dans… dans...

Charles a soufflé :

- Dans son humanité.

- Oui, c’est ça, si j’arrive à le voir dans son humanité souffrante, alors c’est moi qui ait gagné. C’est mon amour qui a gagné. Parce que…

Elle a hoqueté de larmes avant d’arriver à dire d’une voix étranglée :

- Parce que je l’aimais, ce con.

Grand silence. On a alors entendu les enfants se disputer dans la pièce d’à côté. Et une petite fille dire d’une voix plaintive :

- Et si je te bénis, tu me le donnes… ?

Éclat de rire généralisé. Mylène n’était pas en reste. (...)









jeudi 24 mars 2022

Le Tiers-Aimant


Temps de lecture : environ 30 minutes.

Cela fait longtemps que je n’ai pas écrit pour ce blogue. Ce n’est pas que je n’ai rien à dire, au contraire. Dès la publication de mon dernier article, j’ai eu une idée assez claire du thème dont je vais vous parler, mais je n’avais encore aucune idée de comment j’en parlerai. Et puis il me faut à chaque fois trouver la bonne place à partir de laquelle écrire. Ce n’est pas tout de prendre la plume ou la parole, il faut s’assurer qu’on la prend du bon endroit. Si l’on parle à partir du mental qui divise et qui oppose, ou d’un cœur agité par la peur ou la colère, il vaut peut-être mieux se taire, rester en silence. D’un article à l’autre, c’est toujours un chemin intérieur que je parcoure donc, car c’est l’occasion d’explorer une idée, une intuition ou un rêve jusqu’à ce que je puisse en parler. Et puis bien sûr, il y a l’actualité qui s’en mêle et qui réclame elle aussi que je trouve le bon endroit à partir duquel je peux m’exprimer sans avoir l’impression d’ajouter à la cacophonie ambiante…

Quand je marche en silence ainsi, j’observe avec beaucoup d’amusement comment la vie et les rêves viennent nourrir le courant de réflexion qui me travaille. Cette fois, c’est un rêve entendu peu après le déclenchement de la guerre en Ukraine qui a amené la compréhension qui cherchait à se cristalliser en moi depuis plusieurs mois. La rêveuse est une jeune femme qui s’intéresse particulièrement au travail avec les rêves, auquel elle veut se former. Au moment où elle m’amène ce rêve, elle vit des difficultés relationnelles avec son conjoint et s’avoue très inquiète devant la guerre. Elle répète à plusieurs reprises au début de notre rencontre qu’elle ne comprend pas. Elle ne comprend pas qu’on puisse choisir délibérément de faire la guerre ainsi et d’entraîner des milliers de personnes dans la mort. Elle ne comprend pas ceux qui, dans son entourage, justifient la guerre en répandant des mensonges inspirés par la propagande du Kremlin. Elle ne comprend pas son conjoint qui l’intimide en haussant le ton dans leurs discussions. Juste avant de me raconter le rêve, elle pleure. Et voilà le rêve :

Un homme et une femme se disputent. Ils sont debout, face à face, dans une pièce faiblement éclairée, avec une lumière un peu tremblotante, comme des bougies ou un feu de cheminée. La rêveuse est observatrice, détachée de la scène qu’elle observe comme au travers d’une vitre, d’une fenêtre. Elle n’entend pas ce qu’ils se disent. La femme est particulièrement virulente, furieuse. L’homme a l’air accablé mais il se redresse, fait front et lève même la main à un moment. Cependant, elle ne se démonte pas, elle s’approche de lui et lui crie sa colère au visage. Il recule avec un geste qui laisse entendre qu’il n’en peut plus. Et comme il a reculé, la rêveuse peut voir un enfant de deux ou trois ans qui se tient debout dans l’embrasure d’une porte et observe les adultes en train de se disputer. Il a les yeux extraordinairement lumineux. Il semble n’être absolument pas inquiet. Au contraire, il sourit en les regardant alternativement. La rêveuse est touchée par la présence de l’enfant, qui lui semble "non ordinaire", et à peine a-t-elle pensé cela qu’elle se retrouve dans le corps de l’homme, ce qui lui donne à ressentir un mélange de peur, de honte et de colère, de rage rentrée. La femme prend conscience de la présence de l’enfant et se tourne vers lui, immédiatement adoucie. Des larmes viennent sur le visage de l’homme… et la rêveuse se réveille.

Dans la résonance intuitive que j’ai proposée à la rêveuse, j’ai tout de suite mis l’accent sur la présence du tiers, un tiers « non ordinaire » bien sûr qui préside souvent à nos échanges même si nous n’en sommes pas conscients. J’ai interrogé : que s’est-il passé il y a deux ou trois ans ? Qu’est-ce qui est né alors ? La rêveuse n’a pas hésité : elle a découvert le travail avec les rêves il y a un peu plus de deux ans, et elle a été tout de suite bouleversée par le sentiment de ce que quelque chose de radicalement nouveau venait d’entrer dans sa vie. Quelque chose de magique. Elle a sursauté et m’a demandé en retour : « C’est l’Enfant Divin ? Dans le rêve, cet enfant… c’est l’Enfant Divin !? » Ce n’était pas vraiment une question, plutôt une affirmation dont elle cherchait confirmation. Je ne pouvais pas la démentir. C’est sans doute la meilleure façon de parler de cette présence qui manifeste l’éternellement Nouveau que de parler de l’Enfant Divin. Pour cette jeune femme qui a renoué avec sa foi chrétienne à peu près au même moment qu’elle a découvert les rêves, ce n’était pas une abstraction intellectuelle car les rêves, justement, lui avaient amené le sentiment de ce qu’il y avait, en tous temps, une présence aimante à l’intérieur...


Nous avons parlé cependant de la possibilité que le rêve symbolise par là son enfant intérieur à l’âge de deux ou trois ans, mais nous sommes convenus que c’était forcer le trait car rien ne lui permettait de se voir dans ce garçon aux yeux lumineux. Elle n’avait pas souvenir d'avoir été témoin de disputes dans sa famille. Et nous sommes restés avec la numinosité qui se dégageait de l’enfant souriant devant ces adultes – on pouvait penser que c’était ses parents – en train de se disputer. Nous avons discuté de sa propre colère envers son conjoint, et de la façon dont elle pouvait « rêver » de le faire reculer ainsi en criant plus fort quand il se montrait intimidant. Je l’ai invitée à visiter en imagination active la position des deux protagonistes et à aller voir ce qu’ils ressentaient. Elle en est ressortie avec beaucoup d’admiration pour la force de la femme, « une guerrière » m’a-t-elle dit. L’homme avait peur d’elle. Et l’enfant, que ressentait l’enfant quand il regardait ces deux adultes ? De l’amour. De la compassion. L’enfant, m’a-t-elle dit, est absolument en paix, tranquille, et toute cette dispute lui semble être un jeu. Il a envie de rire.

Je lui ai alors proposé une interprétation du rêve partant sa difficulté avouée avec les conflits pour aller jusqu’à l’une des clés majeures du travail avec les rêves. Dans celui-ci, elle observe la dispute d’abord de l’extérieur, en mode dissocié. Mais il est frappant que le rêve se termine au moment où elle s’associe directement à la scène en se retrouvant – ô surprise ! – dans la peau de l’homme, dont elle ressent la peur, la honte, la rage… et finalement la tristesse. Ce point, bien sûr, l’intriguait particulièrement : pourquoi ne s’est-elle pas retrouvée dans la peau de la femme, à qui elle s’identifierait volontiers ? Et bien peut-être, justement, parce qu’elle serait portée à s’identifier à la femme, à se projeter en elle… or il se pourrait bien que le rêve veuille lui faire « toucher du doigt » l’autre côté, la position de l’homme. Ce qui me paraît important, c’est justement que le rêve lui donne, à partir du moment où elle prend conscience de la présence de l'enfant et de sa nature "non ordinaire", à ressentir ce que vit l’homme. J’ai souligné que le rêve semble donc tracer un chemin qui va d’un endroit où elle est extérieure au conflit, et où elle n’entend rien, à un autre où elle ressent profondément ce que l’autre, qui est elle-même, ressent. Un chemin vers le ressenti profond. Elle a reconnu qu’elle-même ressentait cette peur, cette honte et tout particulièrement cette rage dans ses disputes avec son ami, et nous nous sommes retrouvés à discuter de comment ces sentiments pourraient bien être ceux de son animus, du masculin en elle, aux prises avec l’anima de son conjoint, symbolisé par la femme. Mais nous sommes convenus que le point clé du rêve, c’était donc le relâchement final de la tension quand le regard de la femme se portait sur l’enfant, qu’elle s’adoucissait, et que les larmes coulaient sur les joues de l’homme.

Notre discussion a ensuite porté sur la présence de ce tiers qui est bien souvent nécessaire pour que les protagonistes d’un conflit puissent parvenir à une vision élargie de ce qui se passe, et à une résolution de la dispute sans vainqueur ni vaincu. Et c’est à partir de là que je lui ai proposé un autre niveau d’interprétation du rêve en lui parlant d’un article de Pierre Trigano que je cite souvent dans mes cours, où il est question de la présence de ce Tiers qui intervient dans le travail avec les rêves. Mr Trigano nous y présente un rêve qui décrit le fondement de l’analyse au travers de la belle formule :

« Deux aiment trois, et trois aime deux »

Je cite l’interprétation qu’en propose l’article, que vous pouvez lire ici : éthique du rêve.

« Ces mots me paraissent exprimer de manière subtile la "formule" qui définit la singularité de la voie des rêves. Les "deux" sont évidemment la rêveuse et l’analyste, et le rêve semble enseigner que leur relation duelle, de personne à personne, n’est nullement à elle-même son propre but. La relation spécifiquement thérapeutique dans l’analyse des rêves n’est pas cette relation duelle, mais la relation que les deux ouvriront, au cours de leur travail, avec un « trois », un troisième, qui n’est autre que le Soi (…). »

Nous avons ici la clé peut-être la plus importante du travail avec les rêves, qui est souvent bien difficile à comprendre tant nous sommes pétris de "méthodes", de "techniques", de "théories" et de "savoirs" qui se voudraient infaillibles et qui permettraient d’en finir rapidement avec le rêve, de dire « ce n’est que... ». Or c’est l’erreur que commettent la plupart des débutants, et même des analystes chevronnés, de vouloir que le rêve soit réductible à une théorie, une méthode. Mais un rêve, ce n’est jamais que… et pour que le pouvoir transformant du rêve puisse agir et amener quelque chose de nouveau à la conscience, nous devons nous ouvrir à la présence vivante du rêve, c’est-à-dire à la présence vivante du Soi dans le rêve. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas étudier les méthodes et les théories, se contenter de l’intuition pure. Comme le disait Jung :

« Quant à l’interprétation des rêves, étudiez tous les livres et toutes les méthodes. Mais quand vous êtes devant un rêve, écartez-les car chaque rêve est unique, tout comme chaque rêveur est unique. »


Non seulement s’agit-il de respecter l’unicité du rêve, et du rêveur, qui ne pourront jamais se réduire au « ce n’est que... » d’une théorie générale. Mais il s’agit de faire confiance dans la volonté même de l’inconscient de se faire connaître. Von Franz s’en félicite : « Dieu merci, l’inconscient est intéressé à ce que le rêve soit compris. » Mais au-delà du désir de l’inconscient d’amener quelque chose à la conscience, nous pouvons simplement établir une relation de confiance au Soi qui préside au travail avec les rêves. La rêveuse a réagi à ce que je lui proposais là en souriant et en citant simplement l’évangile :

« Quand deux ou trois d’entre vous sont réunis en mon nom, je serai présent. »

Nous n’avons pas eu le temps d’élaborer plus sur la présence de cet Enfant Divin dans l’embrasure de la porte du rêve, image ô combien symbolique, car la séance était finie. Elle m’a cependant dit qu’elle était beaucoup plus en paix à l’issue de celle-ci, qu’elle comprenait sans pouvoir bien l’expliquer comment quelque chose de plus grand, encore une fois de « magique », agit à travers le rêve quand on lui prête attention, et combien il était rassurant pour elle de sentir cette présence numineuse du Soi… dans les rêves, dans la vie. Elle a rit en ajoutant qu'elle réalisait qu'il n'était pas important de "comprendre" pourquoi les gens entrent en guerre, etc... mais qu'il fallait trouver comment se positionner intérieurement devant ça. Pour cela, elle avait besoin de cette présence, du Soi. Nous avons conclu en jouant avec les mots, nous amusant de ce que quand l’âme agit… c’est la magie !

Ce rêve m’a donné beaucoup à réfléchir dans les jours qui ont suivi car le thème qui s’était imposé à mon esprit après la publication de « ce qui sauve » était justement celui du « Tiers aimant », sans que je puisse dire donc encore exactement de quoi il retournait. Or j’avais là, avec cette image de l’enfant contemplant avec des yeux lumineux, emplis d’amour, les adultes se disputant, de quoi nourrir ma réflexion. Mais il a fallu qu’un autre rêve me revienne en mémoire pour que je comprenne ce que représentait cet enfant, et à quel point il venait répondre aux questions que je me posais. Avant d’en venir là, il me faut vous parler un peu de comment l’actualité m’a fait faire tout un chemin intérieur…

Comme beaucoup je crois, j’ai été très troublé par la déclaration de guerre de la Russie à l’Ukraine, et à travers elle, à la démocratie. Il me semble qu’il est difficile de ne pas être troublé par de telles circonstances. J’ai admiré cependant quelques amies, toutes des femmes, qui ont gardé leur cœur complètement en paix au milieu de ce tourbillon de nouvelles, sans pour autant s’enfouir la tête dans le sable. Pour ma part, je me suis retrouvé déchiré entre une envie d’en découdre allant avec l’impression d’identifier clairement un visage du Mal, et le sentiment de la nécessité de trouver une autre réponse que celle qui consiste en me laisser entraîner par l’atmosphère belliqueuse. Il me fallait à la fois prendre position, et me garder d’être submergé. Au cours d’une réunion avec d’autres analystes, j’ai pris conscience de ce qu’il était complètement naturel d’être ainsi troublé et déchiré dans un moment de forte activation de l’inconscient collectif, où se sont les archétypes eux-mêmes qui entrent en mouvement comme des plaques tectoniques qui viennent faire trembler la terre sous nos pieds. Il m’a paru urgent d’amener quelques éléments de réflexion pour nourrir une perspective plus vaste…

Le premier point, c’est que plus que jamais il me paraît important de vérifier quelles sont les émotions que nous nourrissons quand nous prenons la parole, en particulier sur les réseaux sociaux. Cela nous ramène à la nécessité, dont je parlais en introduction à cet article, de vérifier à partir d’où nous parlons. Si nous parlons à partir de la peur, de la colère, nous nourrissons la peur et la colère, c’est ce que nous communiquons et nous attisons le feu dans le monde. On peut penser – nous en discuterons un peu plus loin, - que c’est un feu transformant, qu’il faut que notre monde brûle pour changer en mieux… mais en attendant qu’il soit transformé, ce beau monde, cela fait beaucoup de gens qui souffrent dans le feu. Ce que nous amenons dans le monde relève de notre responsabilité : on ne peut pas vouloir un monde en paix et attiser la guerre, la peur, la colère, la haine. Envers qui que ce soit.

Dans la situation que nous vivons, et compte tenu de la caisse de résonance qu’offre l’Internet, il me semble particulièrement important aussi de veiller à ne pas réduire une situation complexe à un « ce n’est que... » péremptoire. « Ce n’est que... » est la signature d’un biais cognitif tout à fait dommageable par les temps qui courent. Je crois que nous devons tous veiller, à ce point, à éviter tout simplisme, toute simplification abusive et réductrice de la complexité de la situation. Quand nous amenons des éléments de réflexion sur les réseaux sociaux ou dans des prises de position publiques, nous avons la responsabilité de nous assurer que ce que nous disons s’appuie sur la vérité, et si nous ne sommes pas certains de cette vérité, qu’au moins cela fasse du bien ou soit utile à autrui. C’est ce qu’on appelle les filtres de Socrate, dont j’ai déjà discuté dans un autre article. Il s'agit de se demander à chaque fois qu'on avance quelque chose :

- Est-ce vrai (comment peux-tu être certain.e que c'est vrai) ?

- Si tu n'es pas sûr.e que ce soit vrai, est-ce que cela fait du bien (à ceux qui te liront, ou t’entendront, pas seulement à toi) ?

- Si tu ne peux répondre positivement à ces deux questions, au moins est-ce utile ?

Pour plus d'informations sur les filtres de Socrate, je suggère de lire cet article : Les trois filtres de Socrate. Si le sujet vous intéresse, j'ai développé cette réflexion en août 2020 déjà dans la seconde partie de cet article : Trou noir.

Socrate

Quant à ce que nous pouvons faire pour répondre à la situation actuelle, tout dépend bien sûr d’où nous sommes. Il est naturel que certains se battent les armes à la main pour défendre leur pays, et si nous pouvons honorer leur courage, nous pouvons penser aussi à ces jeunes soldats qui sont engagés dans une aventure à laquelle ils ne comprennent rien, où ils sont censés être des libérateurs et vont cependant au devant d’une mort ignominieuse. Une des positions les plus nobles qui soit dans une telle situation est certainement celle des médecins et des infirmiers qui font ce qu’ils peuvent pour soulager les souffrances engendrées par la folie des hommes. Mais ceux-là, que ce soient ceux qui se battent ou ceux qui sauvent des vies sur le front, ne me liront pas. Il est probable que, comme je le suis moi-même, vous soyez simplement témoins distants et impuissants du drame actuel. J’ai déjà dit plus haut combien il me semble important que nous ayons une parole juste, qui n’ajoute pas au conflit en cours. Je pourrais ajouter qu’il est de notre responsabilité d’éviter d’être gagnés par l’ombre en participant en esprit aux violences à l’œuvre. Pour poursuivre cette réflexion, je vous livre in extenso un texte que j’ai publié sur Facebook :

« Plus que jamais, nous avons donc une responsabilité éthique dans la façon dont nous nous exprimons devant ce qui arrive. Et cette responsabilité nous oblige à faire un retour sur nous-mêmes plutôt que d’accuser autrui de tous les maux. Nous sommes face à un sérieux problème, c’est certain, que cristallise le petit tsar Poutine et l’idéologie nationaliste qui l’inspire... mais qui peut prétendre que nous n’y sommes pour rien ?

Quand je dis « nous », je dis nous en tant que sociétés occidentales dites « démocratiques » mais complètement gangrenées par le capitalisme, qui consomment plus de la moitié des ressources mondiales en laissant crever dans la misère la plus grande partie de la planète, tout en leur vendant des armes et en supportant des régimes dictatoriaux comme celui du maréchal Sissi en Égypte. Quand la Russie nous fait le coup des armes de destruction massive en Ukraine, elle nous renvoie à la façon dont les États-Unis ont justifié la guerre en Irak. Si l’on devait traîner la Russie devant un tribunal international, ne conviendrait-il pas de juger les États-Unis pour les destructions en Irak, qui ont fait au bas mot 500.000 morts…?

Et si l’élan de solidarité avec l’Ukraine est remarquable, et doit être salué, pourquoi notre indignation est-elle à ce point sélective que personne ne prête attention à la guerre récente du Tigré en Éthiopie, ou encore au conflit au Yémen qui perdure depuis plusieurs années ? Cette guerre abominable, alimentée par les occidentaux qui fournissent l’Arabie Saoudite en armes (dont la France), a déjà fait 400.000 morts. Mais c’est loin et cela ne nous concerne pas, semble-t-il. Et voilà donc que nous nous préparons à accueillir à bras ouverts les réfugiés ukrainiens… mais pourquoi n’accueillons-nous pas ainsi les Syriens... et toutes les victimes de la guerre économique que nous menons au reste du monde ?

Nous pouvons dire que nous sommes confrontés au "mal", incarné par l'idéologie nationaliste qui inspire Poutine (voyez l'édifiant éditorial d'Akopov). Ce mal, c'est aussi le mensonge qui règne partout, la falsification systématique de la vérité, sa manipulation - et nos médias n'en sont pas exempts. Cependant, au lieu de parler du mal qui ronge l'autre, ne devrions-nous pas examiner le mal dont nous sommes inconscients en nous-mêmes ? Ne devrions-nous pas tous prendre responsabilité (response ability : capacité de répondre, qui n'est pas "culpabilité") de la situation ?

Mais alors, que faire ?

D’abord, je crois qu’il faut que nous reconnaissions que nous sommes "en guerre", et que cela ne date pas d’hier. Les mesures de rétorsion économique que nous prenons contre la Russie sont des mesures de guerre, qui pourraient appeler des répliques militaires. Mais il faut bien comprendre que depuis longtemps, la façon dont la mondialisation capitaliste est conduite est une guerre menée contre les peuples. Je ne crois pas qu’ils soient bien nombreux en Afrique, en Asie ou en Amérique Latine, à avoir envie de verser une larme sur le sort des pauvres européens aux prises avec Poutine. Au pire, ils risquent de penser que c’est un retour de bâton qui nous pendait au nez, et qui pourrait nous apprendre l’humilité. Et c’est tout notre « logiciel » qui est orienté vers la guerre. Quand notre président bien-aimé (sic) nous explique que nous allons gagner la guerre contre le virus, nous sommes en fait contaminés par sa logique : nous sommes en guerre contre le virus, contre la nature, contre la planète, et contre tout ce qui n’est pas nous…

Si nous voulons nous en sortir, il va falloir changer de logiciel et sortir de la logique de guerre. Individuellement d’abord, et collectivement autant que possible. C’est un chemin intérieur… mais justement, il n’y a peut-être de chemin praticable qu’à l’intérieur face à une telle situation. J’ai déjà publié par le passé deux articles portant sur la nécessité de « retourner le regard » (https://voiedureve.blogspot.com/2017/03/retourner-le-regard.html) et de nous ancrer dans une « paix dans le cœur » pour amener un changement dans le monde (https://voiedureve.blogspot.com/2014/10/paix-dans-le-coeur.html) mais j’aimerais amener aujourd’hui deux autres éléments de réflexion, qui ont alimenté ma réflexion de ces derniers jours...

Tolstoï et Gandhi

Le premier point, c’est la nécessité devant laquelle nous sommes de revenir aux racines de notre spiritualité occidentale pour nous y ancrer et peut-être, à partir de là, prendre un nouveau départ. Je suis particulièrement sensible pour ma part à la compréhension qu’a amené Tolstoï – un grand russe – du commandement du Christ qui fonde toute la non-violence (Matthieu 5.39) : « ne résistez pas au mal par le mal ». Cela ne veut pas dire "ne pas résister"... mais veiller à ne pas être entraînés dans la logique du mal. Vous trouverez ici un bel exposé de sa réflexion : La non résistance au mal par la violence chez Tolstoï.

Si nous opposons la violence au mal, alors le mal nous gagne de l’intérieur. Ce n’est pas une question de morale mais de psychologie : combattre l’ombre projetée sur autrui nous amène à être possédé par l’ombre. C’est ainsi que la plupart des révolutionnaires qui ont combattu des tyrans se sont révélés à leur tour tyranniques. L'aveuglement, c'est de nous identifier au "bien" et de rejeter tout le mal sur l'autre. Il nous faut absolument éviter de nous laisser entraîner par la logique de guerre, et bien au contraire, examiner comment nous contribuons à celle-ci...

Il semble donc que nous soyons acculés à « choisir notre camp », et ce n’est peut-être pas ce que l’on croit. Notre camp, c’est celui des peuples, qu’ils soient ukrainien ou russe, et des pauvres gens qui sont pris dans la spirale de la guerre… et il nous faut nous garder d’être contaminés par la haine, la violence et la logique belliciste qui nous est serinée jour après jour. Mais il y a des raisons d’espérer. Par exemple, on sait que les habitants de Kherson, ville occupée par les russes, multiplient les manifestations pacifiques pour chasser les occupants. On peut « rêver » d’un grand mouvement de masse non-violent qui mettrait en échec la logique guerrière de Poutine. Qui sait si son hubris ne l'entraînera pas à sa chute et sa perte ? Nous avons le droit, sinon le devoir, d'espérer que la paix triomphe. Mais alors, il faudra se souvenir que les russes sont nos frères et nos sœurs. Et nous avons le devoir de réinventer la démocratie, de l'arracher des mains des intérêts économiques qui nous conduisent droit dans le mur, et pourraient encore tirer parti de cette guerre...

Le second point, c’est une expérience scientifique rapportée par le Journal Of Conflict Resolution dans les années 1980 : un groupe de méditants, en cultivant un sentiment de paix pendant une semaine, a eu un effet mesurable sur le conflit israélo-libanais qui se déroulait alors. Vous trouverez un exposé de cette recherche ici : Des prières à l’effet Maharishi et je tiens l'article du JoCR à la disposition de qui cela intéresse. Comme le fait remarquer Didier Cauwelaert dans « la bienveillance est une arme absolue », où j’ai entendu parler pour la première fois de cette expérience, qui a été confirmée à maintes reprises et de différentes façons, ce qui est complètement fou, c’est que personne parmi nos dirigeants n’en a tiré de conséquence pratique. S'ils ne sont pas capables d'en tirer des conséquences, il faut peut-être que nous nous y mettions, et vite. Individuellement, et ensemble ! »


A ces mots, publiés sur Facebook le 9 mars dernier, j’ajouterai que depuis cette publication, j’ai lu un livre fort intéressant qui amène une perspective bien plus vaste sur ce que nous vivons collectivement. Il s’agit de Noosphère, de Patrice Van Eersel, où celui-ci nous présente les réflexions de Pierre Teilhard de Chardin et de Vladimir Vernadski, deux grands esprits qui étaient convaincus que l’évolution nous emmène nécessairement vers l’émergence d’une conscience collective. Dans ce livre, l’auteur cherche à répondre au désespoir d’un jeune homme qui est convaincu de vivre l'effondrement de notre monde - réchauffement global, dégradation de la biodiversité, pollution généralisée, le tout aggravé par une crise sanitaire mondiale et par la multiplication des guerres et des régimes ultra-autoritaires. Et au fond, ces interrogations nous concernent tou.te.s, tant il semble qu’on nous distrait du vrai problème en agitant les marionnettes militaires sur le devant de la scène : allô, les ami.e.s, on s’en va droit dans le mur climatique ! Et si c’était le seul problème, on pourrait imaginer climatiser la planète, comme le font encore quelques techno-imbéciles… mais nous sommes allègrement en train de franchir tous les seuils qui conduisent à l’effondrement généralisé de notre système.

A cette vision d’horreur qui se dessine devant nous, Teilhard de Chardin et Vernadski proposent une réponse nous laissant envisager que tout cela pourrait amener une conscience collective à émerger, et changer radicalement le paradigme. Ces savant avaient une vision désormais obsolète du progrès : ils croyaient que la science et l’industrialisation amèneraient à la création d’une nouvelle forme de conscience. Certains, qui prolongent cette technophilie, veulent croire que l’Internet est déjà d’une certaine façon une incarnation de cette fameuse Noosphère. Pour ma part, je serai plutôt porté à voir en elle une dimension spirituelle que l’on retrouve de plus en plus dans les cercles qui se constituent partout : cercles de femmes, d’hommes, de méditation, de rêves… et j’oserai rêver pour bientôt de "cercles de paix" (je vous en reparlerai). Une dimension qui est de l’ordre de l’évidence de la Conscience Une dont nous parle le Védanta, qui prend progressivement un peu plus conscience d’Elle-même à travers nous. Dans la perspective de Jung, on pourrait aussi y voir le Soi émergeant de l’Inconscient collectif sous la forme d’un Mariage sacré du Féminin et du Masculin sacrés, comme certaines de ses visions en fin de vie le laissaient entendre. Quoi qu’il en soit, il y a donc là une perspective optimiste qu’il est très important me semble-t-il de considérer à ce point, précisément pour ne pas désespérer et nourrir une vision positive du futur...

Pierre Teilhard de Chardin

La conscience de notre responsabilité éthique dans ce que nous amenons au monde, la prévention de la possession par l'ombre psychologique, la non-violence et la non-résistance au mal par le mal, la méditation qui répand la paix, la perspective de l'émergence d'une conscience collective qui nous amènerait "ailleurs"... nous avons là tout un "arsenal" pour faire face à la crise actuelle. A quoi nous pourrions ajouter la puissance de la bénédiction et du pardon, et aussi la conscience d'une présence souriante qui nous éclaire au travers des rêves et des synchronicités. J’en étais là de mes réflexions quand j’ai été ramené au rêve que je vous partageais en début de cet article. Il faut vous dire que j’ai récupéré il y a peu un grand nombre de cahiers dans lesquels j’ai écrit mes rêves depuis plus de trente ans. Un véritable trésor, d’autant que bien sûr, j’ai oublié la plupart de ces rêves. Et l’autre jour, en rangeant mes cahiers, je suis tombé sur ce rêve qui date d’une dizaine d’années :

Je parle avec un homme que je ne distingue pas. En effet, je suis accroupi devant un brin d’herbe tandis que l’homme est debout à côté de moi, à contre-jour – le soleil brille derrière lui. Je rigole en lui montrant le brin d’herbe qui pousse sur une terre nue et en lui rappelant un proverbe zen bien connu : on n’a jamais aidé un brin d’herbe à pousser en tirant dessus. L’homme rit lui aussi, et me rétorque :

- Tu sais, la force qui fait pousser les brins d’herbes, ce n’est pas le Tout-Puissant. C’est le Tout-Aimant !

Quand j’ai relu ce rêve, j’ai eu un électrochoc. J’ai repensé à mon « Tiers-Aimant », à cet article dont j’avais déjà écrit une première version mais auquel il manquait encore quelque chose. Le Tout-Aimant, bien sûr ! Cela qui aime tout. Comme le soleil qui brille sur tout le monde, les gentils et les méchants, et la pluie qui mouille tout le monde, avec la même générosité. Et j’ai repensé au rêve avec le garçon aux yeux lumineux, alors j’ai envoyé un message à la rêveuse pour lui dire que j’avais peut-être élucidé la nature de la présence qui se symbolise dans son rêve comme un enfant aux yeux pleins d’amour pour ces adultes qui se disputent. Au fond, ces adultes, c’est nous tou.te.s. Ce sont ces gens en guerre, qu’ils soient russes ou ukrainiens, éthiopiens ou tigréens, yéménites d’un bord ou de l’autre, etc. Et le Tiers qui nous contemple et sourit, c’est le Tout-Aimant, qui ne prend pas parti, n’est dans aucun camp, voit la souffrance de tous les protagonistes et les embrasse dans un regard lumineux. Un regard souriant qui les englobe dans leur humanité commune...

La rêveuse m’a répondu qu’elle était parvenue à une conclusion similaire de son côté, que mon propre rêve venait amplifier. Elle avait pour sa part suivi le fil de ses méditations spirituelles qui l’avaient amené à l’idée qu’il fallait redevenir comme de petits enfants pour revenir au centre. Alors, m’a-t-elle dit, et alors, seulement, on peut tous les aimer, aussi malades et fous qu’ils soient à jouer à la guéguerre ! Nous avons ri ensemble autour de l’image de la conscience poussant en nous et dans le monde avec la vaillance d’un brin d’herbe : cela prend du temps… et on ne peut pas l’aider en tirant dessus, mais on peut compter sur la présence du Tout-Aimant qui multiplie les brins d’herbes et les arrose d’amour.


Je n'ai pas de prétention à la vérité car j'endosse les mots de Albert Jacquard qui nous rappelle que : 

« Ceux qui prétendent détenir la vérité sont ceux qui ont abandonné la poursuite du chemin vers elle. La vérité ne se possède pas, elle se cherche. » 

Alors j’espère simplement que ces considérations vous seront utiles et vous feront du bien. Je vous souhaite un beau printemps !