dimanche 9 février 2014

La métaphore du papillon


Nous sommes souvent pris avec une image romantique de la transformation intérieure. Pour beaucoup d’entre nous, une fois que nous avons commencé à travailler sur nous-mêmes, cela devrait juste aller mieux. Et quand le chemin se fait escarpé, ou que nous tombons dans une crevasse que nous n’avions pas vue parce que nous avions le nez en l’air, nous remettons volontiers tout en question : ce ne doit pas être le bon chemin, la bonne façon de travailler sur soi… ou pire, cela n’en vaut pas la peine. Nous sommes dans une grande mesure conditionnés par le monde consumériste dans lequel nous vivons  : nous râlons parce que nous avons payé le prix pour acheter le bonheur, et nous avons l’impression de nous être fait avoir sur la marchandise. Ou alors, nous sommes habitués à recevoir des bons points et des récompenses pour nos efforts, et nous ne comprenons pas que l’Univers nous traite en adultes responsables au lieu de nous entretenir dans notre infantilisme. Nous cultivons l’idée que la vie est une école et que la maîtresse devrait toujours être gentille avec nous, mais ça ne marche pas tout à fait comme cela. Au contraire, la difficulté est signe que le vrai travail commence.

Une métaphore typique et caractéristique de ce romantisme spirituel est l’histoire de la chenille qui se transforme en papillon. Pauvre chenille, elle se traine par terre dans la poussière, et c’est ainsi que nous regardons volontiers nos congénères, en particulier ceux qui n’ont aucune envie de travailler sur eux-mêmes : ce sont des chenilles qui ignorent qu’elles pourraient devenir des papillons. Nous, heureusement, avons été effleurés par l’aile de la vérité et nous savons donc qu’il nous faut nous préparer à entrer dans la chrysalide dont nous ressortirons libres et heureux, voletant dans les airs à mille lieux des préoccupations des pauvres rampants. Alors nous travaillons dur pour accéder à ce statut et à cette liberté. Nous lisons beaucoup de livres et nous essayons diverses techniques en passant d’un enseignant à l’autre. Nous faisons, encore une fois, beaucoup d’efforts en espérant obtenir un résultat à la hauteur de nos espérances. C’est ce que le Rimpoché Chögyam Trungpa dénonçait comme une forme de matérialisme spirituel dont nous sommes, nous occidentaux, bien souvent affligés.

Creusons un peu la métaphore du papillon. Elle n’est pas du tout romantique. Il arrive que la chenille, qui vivait tranquillement jusque-là sa vie de chenille, se mette à avoir une faim insatiable. Elle mange à ne plus pouvoir se mouvoir, et alors, elle est prise d’une violente envie de dormir qui lui laisse juste le temps de tisser un cocon protecteur. Jusque-là, tout va bien : on peut voir là une allégorie de notre chercheur spirituel se gavant de toutes les connaissances qu’il peut accumuler, et qui finalement se sent appelé à entrer dans une retraite méditative pour digérer tout son savoir. C’est une des caractéristiques du processus de transformation que cette grande fatigue : Jung avait remarqué que lorsque l’inconscient a besoin d’énergie, il le prend au conscient, ce qui a en outre l’avantage d’affaiblir ses défenses. Un exemple : Franklin Merrell-Wolf, qui était professeur de mathématiques à l’Université, était tellement fatigué dans les mois qui ont précédé son éveil qu’il s’endormait en cours !

La chenille dort, donc. Et elle fait des rêves étranges, des rêves qu’elle ne comprend pas. Des rêves qui lui parlent d’espaces qu’elle n’a jamais visités. Mais voilà qu’apparaissent des cellules étrangères dans son système biologique. Ce sont des cellules souches à partir desquelles va commencer à se former le futur papillon. Mais pour le système immunitaire de la chenille, ce sont des envahisseurs et il va donc tout faire pour tenter de les éliminer. Il va se battre de toutes ses forces jusqu’à ce qu’il soit épuisé et complètement submergé. Le fin mot de l’histoire, c’est que la chenille sert de nourriture au futur papillon dans la chrysalide. La nature n’est vraiment pas romantique, mais elle est bonne car la chenille ne souffre pas, elle meurt dans une totale inconscience. Nous touchons là à un archétype fondamental : la transformation intérieure, ce n’est pas une partie de plaisir pour notre ego mais une mort et une renaissance. Sur le chemin spirituel, pour être « deux fois né », il faut « mourir avant de mourir ». Quant à ce qui en nous passe de la chenille au papillon, c’est aussi mystérieux que ce qui en nous passe de vie en vie…

Quand le papillon a mangé toute la chenille et l’a digérée, il commence à se sentir à l’étroit dans la chrysalide et commence à lutter pour en sortir. Anaïs Nin a fort bien saisie l’ambiguïté de ce moment quand elle a écrit : « Vint un temps où le risque de rester à l'étroit dans un bourgeon était plus douloureux que le risque d'éclore. » Nous sommes tous déjà passés par là quand la matrice qui nous abritait s’est révélée de moins en moins confortable et qu’il nous a fallu naître dans ce monde. Dans le cas du papillon, l’élan de compassion qui pousserait à pratiquer une césarienne est une idée mortelle : si le papillon n’a pu trouver la force de briser par lui-même le cocon, il n’aura pas celle de s’envoler et mourra misérablement. Je crois qu’il en est de même avec le papillon humain : il advient un moment où, quand il est question d’éclore à notre liberté la plus fondamentale, nous sommes irrémédiablement seuls avec nous-mêmes et ce que nous faisons de notre vie.

Tout cela peut sembler bien abstrait. Quand on est face à une certaine désespérance, au découragement et au vide intérieur, la vie des papillons… n’est-ce pas ? Pourtant, la métaphore de la transformation de la chenille est simplement un rappel que le chemin est par là, que c’est dans le noir que nous trouverons la lumière, dans la mort acceptée que se niche la nouvelle vie. Eckhart Tollë raconte comment il était aux prises avec un vide intérieur et un sentiment de désespoir généralisé jusqu’à ce qu’à 29 ans, il se soit réveillé une nuit avec le désir irrésistible d’en finir. La pensée qu’il ne pouvait plus continuer à vivre avec lui-même l’obsédait, mais il a alors pris conscience de ce qu’il était divisé en deux : il y avait le moi qui souffrait et le moi qui observait le moi souffrant. Une voix intérieure lui a dit « ne résiste pas » et il a obéi. Il a alors senti un vortex d’énergie qui semblait le tirer vers le fond et sa peur s’est évaporée. Au réveil, il était en paix, et à sa grande surprise, ce sentiment a persisté.

Pourquoi tant de souffrances ? Jung explique que « toute rencontre avec le Soi est une défaite pour le moi » cela ne peut pas se passer sous le contrôle de l’ego. La chenille ne décide pas quand et comment elle deviendra papillon, c’est un processus qui la dépasse et auquel il faut qu’elle s’abandonne. Jung ajoute qu’il n’y a pas que le moi qui souffre parce que ses limites sont distendues et finissent par exploser sous la pression intérieure ; le Soi aussi souffre de restreindre sa nature illimitée à cette petite chose que nous sommes. Finalement, sans magnifier de quelque façon cette souffrance – ce serait juste un masochisme morbide –, Jung souligne que c’est dans la tension entre les opposés qu’apparait la conscience qui a pour tâche, précisément, de les englober et de les réunir. C’est un déchirement, une crucifixion, et c’est à ce prix seulement qu’il y a un élargissement de la conscience.

Richard Moss ajoute que « la mesure de la conscience, c’est combien de souffrance elle peut embrasser. » C’est qu’elle ne s’y limite pas, qu’elle s’est élargie alors suffisamment pour mettre la souffrance, qui fait partie de la vie comme la pluie et les escargots, en perspective d’une vision plus large : ah ! Ce n’était qu’un passage ! Et le soleil brille, waow ! Tout comme une mère saura relativiser les douleurs de l’accouchement quand ses yeux rencontreront ceux de son nouveau-né et qu’une nouvelle histoire d’amour commencera. Voilà encore le fin mot : l’amour. Si l’amour naît au milieu de tout cela, nous sommes sauvés. S’il n’y a pas d’amour, mais seulement le désir d’arriver quelque part, d’obtenir un résultat, tout est vain et l’œuvre qui transforme le plomb de la vie en or a misérablement échoué.

Bien sûr, il est naturel de se demander parfois si nous sommes sur la « bonne voie », d’en rechercher des signes. C’est le moment de se demander comment nous pouvons la reconnaitre. Un danger alors est de se référer à une autorité extérieure, quelle qu’elle soit. L’enfant en nous cherche encore un parent, et c’est le prix de la liberté que de devenir notre propre parent ; il ne s’agit pas de juger ce qui en nous serait encore infantile mais d’en prendre l’entière responsabilité, de comprendre que nul autre que nous-mêmes ne saura répondre aux besoins de cet enfant en nous. C’est l’apport indéniable de la méditation ainsi que de l’écoute des rêves et de tous les mouvements de l’âme que de nous fournir une boussole intérieure. Nul autre que nous ne peut la lire, retrouver notre Nord. Jacques Lusseyran propose cependant un indicateur hors pair pour déterminer la qualité du chemin sur lequel nous marchons :

« Tout ce qui fait accepter la vie est bon. Tout ce qui nous la fait refuser est médiocre et provisoire. »

Quand nous sommes dans le noir, quand rien n’est clair, c’est que la chenille en nous est dans la chrysalide, au bord de naître. Nous avons alors tendance à vouloir aller vers la lumière, mais nous commettons souvent l’erreur de nous accrocher à ce que nous connaissons déjà, ou à la lumière que nous proposent d’autres personnes. Nous négligeons alors la lumière de notre propre âme. Nous rebroussons chemin. Nous n’avons pas la patience d’attendre que nos yeux s’habituent à l’obscurité et discernent une nouvelle direction. Pourtant Jung nous rappelle inlassablement qu’ « on ne trouve pas l’illumination en invoquant des êtres de lumière mais en éclairant l’obscurité. » C’est avec notre propre lumière que nous l’éclairerons. Nous n’avons donc pas d’autre choix que d’affronter tôt ou tard ce qui nous fait le plus peur, c’est-à-dire l’inconnu et notre entière responsabilité de créer notre propre vie. Au fond, la chenille peut s’éveiller à tout moment à sa nature de papillon, mais il lui faut passer alors enfin par la porte du « je ne sais pas ». C’est la grande voie qui nous ramène à nous-mêmes.

Le poète T.S Elliot a décrit mieux que personne, selon moi, ce passage quand il écrivit :

J'ai dit à mon âme, sois calme, et attends sans espoir
Car l'espoir serait espoir pour une chose inexacte;  Attends sans amour
Car l'amour serait l'amour d'une chose inexacte;  il y a pourtant la foi
Mais la foi, l'amour et l'espoir sont tous dans l'attente.
Attends sans pensée, parce que tu n'es pas prêt pour la pensée.
Alors, l'obscurité sera lumière et l'immobilité la danse

4 commentaires:

  1. Merci, c'est tellement ça, tel que tu le dis,et ça fait du bien de se le
    faire redire. Est si douce à entendre, la promesse de l'éclosion
    éventuelle, qui soulagera de cette douleur de la pression incommensurable
    du processus. Le réflexe est sans doute aucun de fuir la douleur, qu'elle
    cesse, comme le sentiment d'urgence d'une brûlure. De se faire rappeller
    qu'il est correct de demeurer dans le feu sacré, de s'y reposer la
    conscience tranquille, est rassurant, généreux. Merci!

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  2. Salut Jean,

    J'ai un problème avec des exemples comme ceux d'Eckhart Tolle. S'il avait seulement fallu que je sois désespéré de la vie pour avoir l'illumination je serai illuminé plusieurs fois. Cette personne alimente paradoxalement le fameux matérialisme spirituel auquel tu fais référence car il a écrit plusieurs livres et contribue de ce fait à la boulimie spirituel des occidentaux. Ce genre de citation ne fait qu'exacerber mon sentiment d'injustice dans le monde car cela traduit un déterminisme implacable qui fait que c'est facile pour certains qui enseignent par la suite just let go...et se font un pactole au passage.

    L'autre bémol est que l'on pourrait être porter à ne rien faire quand nous sommes dans le désespoir car on peut se dire que c'est bon signe que je nous n'avons qu'à attendre et que tout sera correct dans on ne sait combien de temps. Il est fort probable que plusieurs sont morts avant que le papillon est pu sortir de leur chrysalide personnelle (ce qui peut s'avérer possible si l'on accepte l'idée de réincarnation).

    Pour ma part actuellement, je prends mes distances des rêves car cela me demande trop d'énergie en ce moment. De plus à certains moment de ma vie j'ai eu des rêves affichant des signes négatifs quand j'empruntais telle ou telle direction professionnelle ou personnelle mais jamais en ne me montrant la voie à suivre. Ma soeur, quant à elle a su, comme plusieurs autres, quel métier elle voulait faire dès sa tendre enfance. Elle a suivi son désir et elle est maintenant prospère et heureuse tout cela sans s'être jamais s'attarder à ses rêves ou méditer.

    Il y a probablement plus de personnes qui ont contribué au mieux être de l'humanité et qui n'ont pas porté une attention aux rêves que le contraire. Ceux-ci ont peut-être manifester l'énergie des rêves dans la réalité sans qu'ils n'en soient conscient ou peut-être qu'il n'y a aucun rapport entre les deux.

    Bref, plus je vieilli plus je suis sceptique de tout...

    Il manque des points de vues de détracteurs de rêves pour ce faire une idée plus juste ou plus objectives des rêves justement.

    À bientôt !

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    1. Merci Robert pour ces bémols et ces dièses qui apportent à la musique. J’ai l’impression pour commencer que tu crois que je présente les rêves comme la panacée universelle or il n’en est rien : il est toute sorte d’autres voies tout aussi valables. Il est en effet plein de gens qui sont heureux sans s’intéresser outre mesure à leurs rêves : leur méthode à eux consiste en faire la cuisine ou à s’offrir de grandes marches dans la forêt, à chanter sous leur douche ou à peindre leurs émotions, etc. Leur dénominateur commun est simplement qu’ils sont en contact avec eux-mêmes et surtout qu’ils aiment leur vie. Et en effet, les rêves ne disent jamais ce qu’on "doit" faire : ce choix appartient à la conscience, c’est notre entière responsabilité…

      Ce qui compte en bref, c’est de trouver chacun sa propre façon d’aller éclairer la fameuse obscurité en dedans dont parle Jung plutôt que de rejeter la responsabilité de notre vie sur Dieu, le monde, les autres. Je ne dis pas non plus qu’il suffise d’être désespéré pour trouver l’ouverture : tu remarqueras que Tollë est allé à un point limite à partir duquel il y a eu un renversement indépendant de sa volonté. On appelle ça la grâce. Mais ce qui a été déterminant surtout, c’est que quelque chose lui a dit en dedans : « ne résiste pas » et qu’il n’a pas résisté. Il a accepté de se laisser couler, de mourir… et il a eu la surprise de renaître. Cela illustre le mot de Teilhard de Chardin qui disait qu’« on a toujours le choix entre le suicide et l’extase », mais généralement, on évite l’un et l’autre et on stagne entre deux.

      Tu accuses Echart Tollë de matérialisme spirituel mais là, je dois te dire que tu n’as sans doute pas compris de quoi je parlais. Le matérialisme spirituel consiste en croire qu’on puisse acheter la libération, le bonheur, et en nourrir l’illusion qu’avec tout ce que j’ai fait, je "devrais" être illuminé. Quant à accuser les enseignants de tirer profit de la misère du monde, il reste à vérifier avant de parler si ce qu’ils offrent y répond vraiment, à cette misère. Quand tu l’auras fait, on en reparlera. Mais au fond, tu illustres fort bien le propos de mon billet. On dirait bien que tu es dans la chrysalide. Tu te donnes de bonnes raisons de ne pas travailler tes rêves et tu te demandes si c’est la bonne méthode parce que tu n’as pas les résultats que tu aurais escompté. Tu projettes à l’extérieur le problème en accusant l’injustice du monde. Tu dis t’enfoncer dans le scepticisme à mesure que le temps passe, ce qui dit bien que tu voudrais "croire", alors qu’il ne s’agit pas tant de croire que d’y aller voir une bonne fois. Je te souhaite donc d’aller au fond de ton scepticisme car tu y trouveras sans doute une issue vers autre chose, la voie qui te conviendra. Et je pourrais te suggérer de lire le philosophe Comte-Sponville : « au-delà du désespoir ». Te souhaitant le meilleur.

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  3. Quand Jung dit: "on ne trouve pas l’illumination en invoquant des êtres de lumière mais en éclairant l’obscurité", il ajoute "c'est un travail désagréable, et donc peu populaire". Tu es parti pour ne pas être très populaire, Jean, en tenant ce genre de discours...

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