jeudi 7 août 2014

Oiseaux de feu


Les rêves répondent toujours, tôt ou tard, aux questions qui nous travaillent. Ce n’est que bonne logique car il apparaît à l’observateur attentif de ces choses que la question qui nous taraude est grosse de la réponse qui cherche à venir au monde par celle-ci. Qui a mis notre âme ainsi enceinte d’un futur qu’elle ne saurait envisager ? C’est peut-être la question suprême, comme celle que posa Perceval pour guérir le Roi Pêcheur – pour qui est servi le Graal ? – mais il n’y pas lieu d’y répondre. Dans toutes les questions essentielles que nous nous posons, une Présence souriante semble s’avancer masquée et se rapprocher de nous à pas de loup. Mais, trop souvent, nous manquons de patience. La question prend son temps pour mûrir; comme tout ce qui est nature, l’inconscient a son propre rythme, le plus souvent lent, calqué sur les saisons. Nous voudrions la réponse trop vite, et nous cherchons à en finir dès que possible avec la question en empruntant une réponse à un autre, ou pire, en l’achetant dans un fast-food de la pensée.

Dans ses lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke donne, selon moi, la clé de l’art de vivre et de rêver. Il faut que ce soit un poète qui nous livre cette clé, et non un psychologue, car le poète tisse ensemble le rêve et la vie. Rilke dit : « Vous êtes si jeune, si antérieur à tout commencement, que j’aimerais vous prier, autant qu’il est en mon pouvoir, très cher Monsieur d’avoir de la patience envers tout ce qu'il y a de non résolu dans votre cœur, et d'essayer d'aimer les questions elles-mêmes comme des chambres verrouillées, comme des livres écrits dans une langue étrangère. Ne partez pas maintenant à la recherche de réponses qui ne peuvent pas vous être données car vous ne pourriez pas les vivre. Et ce dont il s'agit, c'est de tout vivre. Vivez maintenant les questions. Peut-être alors cette vie, peu à peu, sans que vous le remarquiez, vous fera entrer dans la réponse. »

Il faut donc commencer par aimer nos questions, et si nous en prenons soin et que nous aimons les images oniriques qu’elles font fleurir en nous, les rêves et la vie nous feront entrer tout doucement dans la réponse. C’est la voie des abîmes de l’âme, qui nous entraîne toujours plus loin dans la profondeur de la question qui nous est échue, à laquelle notre vie est une tentative de réponse, loin de toute réponse collective. Nous partageons en effet la question avec beaucoup d’autres humains – on pourra reconnaître dans la question un archétype de l’inconscient collectif en action – mais la réponse qui cherche à prendre forme en nous est à chaque fois unique. Elle manifeste ce en quoi, justement, nous sommes chacun uniques, notre couleur propre, notre parfum. Les questions sont d’époque, comme si à travers nous toute l’humanité cherchait une nouvelle réponse, mais la question pleinement vécue et distillée jusqu’à donner son fruit incarné en une réponse, notre réponse, est la meilleure expression de l’essence qui a précédé notre existence.

Nous savons tous ce que nous avons à savoir, au fond, tout au fond de nous-mêmes. Ou plutôt, quelqu’un en nous sait, auquel il serait absurde de nous identifier – ce n’est pas notre « moi » qui sait. Notre moi est le porteur de la question. Le Soi, dont procède le moi, est la réponse. Il s’avère qu’il est aussi la question, que c’est par le questionnement qu’il se fraye un chemin jusqu’à la conscience. Mais qui a la patience et le courage de s’en remettre au Soi pour amener la réponse à la question qu’il nous a donnée à vivre ? Jung aimait rappeler cette histoire dans laquelle on demande à un rabbin pourquoi Dieu ne parle plus aux hommes comme Il le faisait dans l’ancien temps au travers de visions et de grands rêves. La réponse est lapidaire : parce que plus personne ne se penche assez bas pour l’entendre. Dieu parle, Il s’égosille, mais nous faisons la sourde oreille, nous Le laissons crier dans notre désert.

Cette façon de voir la vie et les rêves toujours étroitement enlacés, dans laquelle il est recommandé d’endurer nos questions, fussent-elles brûlantes et souffrantes, et même de les chérir jusqu’à ce qu’elles mûrissent enfin, est tellement contraire à l’esprit du temps dans lequel nous vivons qu’elle ne saurait être populaire. Elle n’a rien de vendeur; il n’y a rien à vendre là. Elle n’offre aucune certitude, aucune sécurité, aucune solution de facilité; il s’agit d’apprendre à vivre avec la souffrance car finalement, c’est souvent notre refus de la souffrance qui nous rend malade. Il ne s’agit pas pour autant de se complaire dans cette souffrance, de s’en parer pour s’en faire des habits de victime; il s’agit de lui faire face, de l’assumer pour la dépasser et la transmuter, c’est-à-dire reconnaître notre liberté, toujours, de choisir la joie. Il n’y a aucune église, aucune chapelle à construire là-dessus car c’est un chemin finalement toujours solitaire même si on s’y fait beaucoup d’amis. Cette vision des choses prend à rebrousse-poil ce monde dans lequel tout est fait, depuis la distraction permanente jusqu’à la surconsommation de tranquillisants, pour nous anesthésier. Mais elle restitue à chacun de nous sa dignité et sa liberté essentielle, qui tient dans le fait qu’il nous appartient toujours de décider en conscience ce que nous faisons avec la question qui nous travaille. La question nous est échue. La réponse est notre offrande.

Pour illustrer cette réflexion, je proposerai ici un de mes propres rêves. Je suis arrivé à la conclusion qu’il vaut toujours mieux parler de ses propres rêves que de ceux d’autrui car au moins peut-on alors laisser entendre comment le rêve vit en nous, quel chemin il nous a fait faire, au lieu de prétendre à une interprétation « de l’extérieur » du rêve. Le danger est grand en effet de mettre, au nom d’une prétendue objectivité psychologique, le rêve traité comme un objet extérieur dans la cage d’une théorie et de lui rogner les ailes. C’est le piège dans lequel tombent la plupart de ceux qui croient pouvoir se fier à la dernière méthode à la mode pour comprendre les rêves. Cela ne veut pas dire que je crois impossible d’interpréter les rêves d’autrui mais je veux simplement attirer l’attention sur le fait que c’est un art subtil dans lequel la moindre prétention intellectuelle est fatale à la réalité vivante du rêve. Il faut, pour approcher, le rêve entrer dans son intimité, l’écouter à l’intérieur, le vivre; alors prend-il voix, parle-t-il…

Un soir, il y a quelques années, je suis allé me coucher en priant désespérément mon inconscient de m’éclairer sur la grande question à mille dollars : « Mais que vais-je donc faire de ma vie ? ». Je me sentais dans une impasse professionnelle, j’avais le sentiment de me noyer dans une absence de plus en plus chronique de sens à mes activités, il me fallait à tout prix une nouvelle direction à donner à ma vie. L’inconscient, en toute généralité, semble beaucoup aimer ce genre de questions. C’est un euphémisme bien sûr puisque c’est l’inconscient qui alimente ces questions, mais c’est pour dire que nous avons toujours beaucoup à gagner à faire face à ces questionnements. Voici donc le rêve que j’ai reçu dans la nuit suivante :

Je ramène une vieille télévision dont je ne me sers plus à un magasin qui récupère des appareils usagés. Je me promène ensuite dans les rayons pour voir si j’aurais envie d’emmener quelque chose en échange mais il n’y a rien là pour m’intéresser : des grille-pains et des appareils électroménagers, d’autres télévisions, des écrans d’ordinateur. Je me fais la réflexion que je suis bien content de me débarrasser de la télévision et que je ne vais pas m’encombrer d’autre chose de cet acabit industriel.

Je repars en voiture avec un homme et son fils adolescent qui m’ont accompagné jusque-là. Je suis assis sur le siège du passager tandis que l’homme conduit et l’adolescent est sur la banquette arrière. Nous traversons une ville; la rue est une pente descendante car nous devons passer par la ville basse. C’est un lieu obscur et mal famé, où je vois beaucoup de bars et d’échoppes où se faire tatouer. Soudain, j’observe du mouvement sur le haut des toits. Je lève la tête et je suis proprement fascinés : il y a là des oiseaux merveilleux, rouge orangés, très fins et élancés. Je les reconnais immédiatement, je me dis : « Mon Dieu, c’est le Sigmarillon, l’Oiseau de Feu des contes, le petit frère de l’Oiseau d’Or ! » Je me tourne vers le conducteur et son fils, très excité, pour les inviter à observer ces oiseaux mais je suis très déçu : ils ne voient rien. « Quels oiseaux ? » me disent-ils. Je me réveille avec un sentiment écrasant de solitude.

Je vous livre là un de mes grands rêves, un de mes rêves phares, de ceux qui éclairent ma nuit et m’indique où se trouve le port. Ce n’est pas tous les jours qu’on rêve du Sigmarillon, que le pendant merveilleux de la vie signale sa présence. C’est un rêve relativement facile à comprendre mais qu’il m’a fallu longtemps porter pour bien le digérer. Ce n’est pas tout de comprendre un rêve, c’est ce que nous en faisons qui importe; il faut l’assumer, le vivre. Alors, cette compréhension descend, elle passe de la tête qui pense aux pieds qui marchent; elle devient vivante. Ce blogue, mon travail d’interprète de rêves, mes ateliers sont une façon de « marcher ce rêve », de l’honorer pour la lumière qu’il a amenée dans ma petite vie.

Tel que je le comprends – je n’exclus pas d’autres niveaux de compréhension –, ce rêve dit en substance que je n’ai plus rien à faire avec les produits de la pensée unique et industrielle qui afflige notre époque. Je me débarrasse de la « boite à conneries » qui déverse des images mortes et je ne trouve rien pour me satisfaire dans les artefacts modernes qui sont censés nous faciliter la vie mais qui, par d’autres côtés, l’encombrent. Ayant accompli cette tâche libératrice, je rentre chez moi conduit par mon inconscient et avec mon adolescence révoltée sur le siège arrière. Le rêve m’invite d’une certaine façon à la quête héroïque du masculin : l’homme qui conduit représente un futur potentiel qui a pris sa vie en main pour la mener où bon lui semble, tandis que j’en suis alors encore à me laisser conduire par la vie, par l’inconscient.

La direction est claire : il s’agit de descendre dans les profondeurs, non seulement les miennes mais les profondeurs de l’inconscient collectif que représente la ville. Je suis invité à traverser les territoires de l’ombre où rodent certains aspects mal famés du masculin; les bars évoquent l’ivresse dans tous ses aspects, dont celui de la poésie mystique, tandis que les tatouages renvoient à des images qui prennent corps. Mais ce qui importe donc, c’est que me soit donnée la vision de l’oiseau merveilleux. Je me suis senti, j’oserai le dire, béni par cette vision : il y a là l’essentiel qui rachète tout ce que nous pouvons rencontrer dans la « vallée obscure » du monde. Alors, l’obscurité même est un écrin pour cette Présence brûlante, flamboyante dans l’œil qui sait voir.

Les oiseaux sont volontiers un symbole de ce qui relie le ciel et la terre, et évoquent l’alchimique volatile qui ne se laisse pas aisément attraper. J’y ai vu ici, bien sûr, une allusion à la « lumière de la vie » qui brille dans les rêves, et à ce que notre tradition chrétienne appelle le Saint Esprit. Mais il ne faudrait pas mettre les oiseaux lumineux dans la cage des seuls rêves ou d’une tradition exclusive : ils sont partout. J’ai été frappé un jour par ce que dit Robert A. Johnson d’une vision qui lui est tombée dessus un jour où il se promenait à Philadelphie : une voix intérieure l’a mis en demeure de choisir immédiatement entre deux possibilités. Soit il voyait le corps et le sang du Christ partout, soit il ne le voyait nulle part. Johnson dit que, bien sûr, il a su tout de suite quelle était sa réponse intime : s’il refusait de voir le corps et le sang du Christ partout, il lui aurait fallu mourir car l’être humain ne peut pas vivre sans sens. Je ne suis guère chrétien alors c’est l’Oiseau de Feu des contes qui m’est apparu, mais c’est la même permanence du Sens, ou de l’Esprit, qu’il m’était donc donné d’entrevoir.

J’ai mis de nombreuses années à assimiler ce rêve. Il m’a d’abord laissé encore plus désemparé que je ne l’étais en me couchant. Le sentiment de solitude qui ressort à la fin du rêve s’est fait plus écrasant que jamais. La direction donnée me semblait imprécise, incertaine : Où aller ? Que faire avec ce rêve ? Il m’a travaillé dans une lente alchimie jusqu’à transformer mon regard. J’ai enfin compris avec le temps qu’il me donnait une tâche existentielle – à ne pas confondre avec la mission que tant d’entre nous voudraient avoir pour justifier leur existence sur terre. Il me disait qu’il me faudrait assumer pleinement cette solitude et, plutôt que de la maudire, m’en réjouir car elle est le signe que je marche mon propre chemin, non celui d’un autre. Dès lors, je me sentirais, me laissait-il entendre, obligé de parler des oiseaux de feu et d’interroger tous ceux que je croiserais avec enthousiasme : Ô quelle merveille ! Les oiseaux de feu sont partout ! Les voyez-vous donc ?

11 commentaires:

  1. Juste quelques mots pour dire que cet oiseau fabuleux dont tu parles se retrouve dans différentes traditions sous le nom d’ «oiseau de feu »…

    Il fait penser aussi à cet autre oiseau fabuleux qu’est le phénix , rouge et flamboyant lui aussi … et symbole de régénération…

    On dit souvent de lui qu’il a des pouvoirs magiques : son chant a la capacité de redonner du courage aux hommes au cœur pur et ses larmes peuvent guérir n’importe quelle blessure…:-)

    Et puis les oiseaux sont aussi la « contrepartie céleste » du moi terrestre…en montrant les oiseaux merveilleux là-haut, j’ai l’impression que tu montres à ceux qui sont dans la « noirceur du bas », les « merveilles de l’âme »…que les autres ne voient pas.
    Voir ce que les autres ne voient pas place dans une grande solitude, mais, qui sait, peut-être finiront-ils par ouvrir les yeux...

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  2. Zut...je n'avais pas fini ma première phrase...
    ...sous le nom d'"oiseau de feu" : c'est le "Simurgh" dans les pays arabes, le 'Benou" en Egypte, le "Fenghuang" en Chine.

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    1. Oui, tout à fait, le Simorgh ! Je n'avais pas fait le lien avec le Phénix mais il me semble très approprié aussi.

      Quant à voir ce que d'autres ne voient pas, cela renvoie aussi au fait que nous sommes uniques dans notre vision, en autant qu'on prête attention à ce qu'on voit. Et le plaisir de partager ce que je peux de ces « merveilles de l’âme » est redoublé par le fait de constater que d'autres les voient aussi, même s'ils ne sont pas légion. Je ne crois pas pouvoir montrer quoi que ce soit à qui ne voit pas ce dont je parle (quels oiseaux ? :) et je souhaite surtout que chacun de mes visiteurs trouve ici (et ailleurs, sans exclusive :) de quoi nourrir sa propre vision, et le courage de la porter.

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  3. Que chacun ait sa propre vision permet aussi d'avoir quelque chose à partager...:-)

    Concernant l'oiseau de feu (http://www.simorg.net), il y aussi le ballet de Stravinski, tiré d'un conte russe :
    http://www.salviafamille.com/akira/oiseaudefeu06.html

    "Les oiseaux de feu" sont partout...:-)

    Bonne journée !

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  4. ...et y'a aussi le livre de Christian Charrière : "Le simorgh".
    Je ne l'ai pas lu, mais connaissant l'auteur, ça doit être bien !

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  5. J'ai aussi un oiseau. C'est un "oiseau ivre"; il s'élance à partir de mon coeur pour virevolter et foncer à une vitesse vertigineuse, enivrante, vers le milieu de la voie lactée ...
    Cet oiseau, mon oiseau, me fait glousser de rire, comme on rit à gorge déployée dans un manège étourdissant. C'est mon oiseau de bonheur, de joie sans raison, d’exaltation et de folie.
    Et je te le partage; tu peux l'emprunter pour faire une virée quand tu veux.

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    1. Merci, je te l'emprunterai. Toujours prêt pour une virée dans les grands espaces ouverts... :)

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  6. J'ai rêver d'un phénix en feu qui s'éloigne de en prennent de l'altitude et disparaît derrière les nuages sa veut dire quoi ?

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    1. Difficile d'interpréter une telle image sans contexte. Le phoenix représente une possibilité de régénération, et quand il est en feu, il désigne la transformation intérieure. Le fait qu'il s'éloigne derrière les nuages laisse entendre que cette possibilité de transformation, au lieu de s'incarner (se poser sur terre), est en train de s'éloigner dans une idéalisation, dans le ciel des idées...

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