mardi 23 septembre 2014

Une robe de mariée


J’ai eu récemment l’honneur de donner une conférence devant un cercle de grand-mères. C’est un grand honneur, au moins sur le plan symbolique, car les grand-mères sont d’une certaine façon les représentantes parmi nous de la Grande Mère. Dans nombre de cultures traditionnelles, dont celle des Amérindiens du Québec, c’est le conseil des aînées qui, en dernier lieu, prenait les décisions engageant l’avenir de la communauté, avec toujours à l’esprit le bien-être des sept prochaines générations. C’est aussi les aînées qui nommaient les chefs et qui validaient les nouvelles idées à l’aune de leur sagesse éprouvée. Pour un « jeune homme » comme moi, c’était le plus grand honneur que d’être convoqué devant leur assemblée et de passer leur examen. Il n’y a que dans notre culture que l’on considère les personnes âgées comme confinant à l’inutile – cela participe du même mouvement qui nous a fait nier l’importance du féminin ainsi que notre relation nécessaire à la Terre et notre lien indissoluble à l’archétype de la Mère.

Or, quelques jours auparavant, un ami m’a offert un livre intitulé La Mère dans les contes de fées de Sybille Birkhäuser-Oeri et Marie-Louise Von Franz. La lecture de ce livre, riche en histoires, m’a fait prendre la mesure symbolique de l’invitation que j’avais reçue. Les anciens contes présentent les différents visages de la Grande Mère, qui ne sont pas toujours bienveillants, comme en témoigne la présence récurrente des sorcières dans ces histoires : la Mère est non seulement celle qui donne la vie, mais aussi la mort, et elle préside aux mystères de la transformation, en particulier dans l’espace qui va de la mort à la vie. C’est la grande initiatrice, qui relie les opposés et qui nous oblige à grandir au risque, sinon, qu’elle ne nous dévore. « L’archétype de la mère se rapporte à la partie de la psyché qui est encore entièrement naturelle et c’est la raison pour laquelle on parle de Mère Nature. (…) Il est difficile de saisir cette image de la mère car elle est en même temps un des nombreux contenus de l’inconscient mais aussi un symbole de l’ensemble de l’inconscient collectif qui contient toutes les oppositions, qui en constitue probablement l’unité primordiale. »

Une autre synchronicité a voulu que j’ai eu, à peu près au même moment, à examiner le rêve d’une jeune femme enceinte que je veux vous présenter ici. Attendre un enfant, particulièrement le premier, est pour une femme une période de grande transformation souvent marquée par des rêves. Il arrive que ces rêves parlent de la destinée de l’enfant à naître – Marie-Louise Von Franz en a présenté quelques exemples dans Rêves d’hier et d’aujourd’hui. Par contre, je n’ai pas connaissance d’études[1] qui s’attacheraient à observer au travers des rêves la transformation psychique de la femme en mère, alors que c’est une prodigieuse métamorphose à laquelle l’inconscient participe évidemment. C’est sous cet angle, et en ayant à l’esprit le lien à la Grande Mère, que j’ai donc interprété ce rêve que voici :

Ma cousine m’offre une robe de mariée. Je trouve la robe magnifique et je me trouve très belle dedans. En regardant plus près, je me rends compte que la robe est tâchée. Il y a de grandes lignes de crayons de couleur au feutre sur le torse. Je ne peux pas la mettre ! Je suis déçue. Par contre, je peux garder une partie de la robe : la crinoline et le corset... Je dois juste trouver une robe pour mettre par-dessus la crinoline et le corset. Mon conjoint trouve une robe dans les teintes de rouge. Je me dis que ça peut le faire. Je me trouve jolie dedans. Il arrive avec un genre de voile rouge et me le met sur la tête. Je me regarde dans le miroir et je n'aime pas ça. Je me dis que je ne peux pas me marier dans une robe rouge. Je ne me sens pas bien dans cette robe. Je trouve que le rouge ressemble au sang et ce n'est pas ce que je veux pour ma robe de mariée. Soudain, ma mère arrive avec une robe qu'elle avait chez elle. La robe est blanche et il y a des froufrous gris brillants sur les hanches. Je suis contente : je me regarde dans le miroir et je me trouve belle. Le tout me convient. Mon conjoint est content pour moi — en autant que je sois contente, il est content ! Et je me réveille.

La rêveuse précise que sa cousine a été sa patronne à un autre moment de sa vie. Quand il est question de vêtements dans les rêves, la règle générale est qu'on suppose qu'ils symbolisent une façon d'être et de se présenter au monde, ce que Jung appelait la « persona » (le masque social). Mais il s'agit ici d'un vêtement très particulier, pour une occasion unique — le mariage de la rêveuse, c'est-à-dire son union avec le masculin. Tout cela donne à penser qu’elle traverse une période de redéfinition de son identité avec la grossesse, qui touche aussi à la relation avec son conjoint : elle passe insensiblement du statut de jeune femme à celui de mère et d'épouse, c'est-à-dire maintenant engagée dans une relation impliquant un engagement profond avec le père de son enfant. Son image et son vécu de la féminité sont en grande transformation, et bien sûr dès lors, sa relation avec le masculin dans laquelle s’exprime cette féminité. Ne serait-ce que symboliquement, c'est un « mariage » qui est en cours et le rêve semble donc l'y préparer, ou du moins lui indiquer où elle en est dans cette évolution.

En effet, il ressort de la discussion autour du rêve que la rêveuse est consciente d’entrer dans une nouvelle étape de sa vie. Elle se remémore les transitions qu’elle a déjà vécues depuis l’enfance ; elle se souvient de ces passages entre deux étapes, et en particulier du chevauchement de celles-ci jusqu’à arriver à un moment où le chevauchement prend fin et la nouvelle étape s’installe pleinement. Elle se sent approcher de ce moment dans cette nouvelle transition, ce qui se traduit par le fait qu’il y a un mieux-être qui s’installe en elle avec un sentiment d’union intérieure, comme un mariage entre toutes les parties en elle. C’est, précise-t-elle, non seulement sa façon de se présenter au monde, mais aussi son regard sur elle-même, qui se transforment en même temps que sa relation à son compagnon.

La première robe lui vient de sa cousine, qui a été sa patronne. Cela laisse penser qu'elle représente un modèle de féminité qui a pu avoir une certaine autorité sur elle, qui a sans doute eu une certaine influence sur elle et sur son image de la féminité. Mais elle ne peut pas la mettre car cette robe est tâchée par des éléments liés à l'enfance, symbolisés par les traits de crayons de couleur. C'est donc un modèle qui ne fonctionne plus pour elle, qu'il lui faut abandonner en en gardant cependant certains aspects. Quand je lui ai demandé de présenter sa cousine avec trois adjectifs, elle a déclaré que celle-ci est une femme forte, dure et douce à la fois. C’est une personne capable d’accomplir de grandes choses même si cela demande beaucoup d’efforts et de discipline. Et en effet son expérience de travail avec sa cousine a montré à la rêveuse que, comme celle-ci, elle a « du chien » mais elle comprend qu’elle ne lui est pas identique, entretenant peut-être un côté enfant oublié par la cousine. Plus profondément encore, on peut voir dans cette cousine une image de la femme investie dans un rôle professionnel, c’est-à-dire le modèle de féminité mis en avant par le conscient collectif de notre époque. Dans ce contexte, il a été fort intéressant d’entendre la rêveuse expliquer qu’elle songe à se retirer de la vie professionnelle pendant quelques temps après la naissance pour s’occuper de son enfant et aussi d’elle-même.

Le masculin lui propose un autre modèle de féminité qui semble teintée de passion et d'action, comme s'il suggérait que la rêveuse doit être toujours passionnément amoureuse et surtout, une « femme active », présente sur tous les fronts. On peut voir là comment le regard de l’homme dont la conjointe est en train de devenir mère est appelé lui aussi à changer : c’est la difficulté de nombreux jeunes pères qui ont le sentiment de découvrir soudain une autre femme à leurs côtés. Mais cette image de la féminité ne lui convient pas non plus, ce n'est pas elle... et ce n'est pas ainsi qu’elle envisage leur union. Il lui faudrait se voiler la face. Le rouge est une couleur volontiers associée avec le masculin, en contraste avec le blanc qui est associé au féminin. Elle ne peut pas se marier dans cette couleur qui lui évoque le sang, c’est-à-dire l’aspect brut de la vie. Par contraste, il ressort qu’elle a besoin de manifester sa féminité dans sa pureté réceptive. Quand j'ai demandé à la rêveuse de présenter son conjoint avec trois adjectifs, elle a déclaré que celui-ci est fort, endurant et cependant doux. Ce sont presque les mêmes mots que lorsqu’elle a présenté sa cousine ; on peut en déduire que sa cousine et son conjoint représentent chacun un aspect, respectivement féminin et masculin, d’une même attitude fondée sur la force, ainsi qu’un mélange de dureté ou d’endurance avec la douceur.

Finalement, c'est sa mère qui amène la solution, une belle robe blanche avec des froufrous gris aux hanches : le blanc contraste avec le rouge précédent, c'est précisément son complémentaire alchimique. Cela renvoie à une image de pureté, mais aussi tout simplement de féminité réceptive. La petite touche de gris montre qu'il n'y a pas d'excès de pureté, pas d'idéalisme là, mais une intégration des contraires (le blanc et le noir = gris), ce qui donne à penser qu’elle est consciente qu'il n'y a pas de mère parfaite ni de mariage parfait, et qu’elle est prête à l'assumer. La rêveuse présente sa mère comme étant accueillante, généreuse avec ses enfants et rassurante. Dans mon interprétation, j’ai souligné que cette période de vie est aussi l’occasion pour elle de reconsidérer ses relations avec sa mère, en particulier d’envisager ce que cette dernière lui transmet, et de se réconcilier avec ses imperfections. Celle-ci lui fournit un modèle qui lui permettra d’aller de l’avant dans cette nouvelle étape de vie, et au travers de l’expérience de la maternité, leur lien aussi se trouve transformé. Sa mère va devenir la grand-mère de son enfant, et la rêveuse tirera de l’expérience de sa mère ce dont elle a besoin pour assumer à son tour ce rôle à sa façon bien à elle. D’où l’intérêt pour elle de conserver la crinoline et le corset offerts par sa cousine, comme une façon de ne pas fusionner avec sa propre mère mais de veiller à conserver son identité propre. Il faut enfin souligner que le corset symbolise une contrainte, une rigueur, qui contraste ici avec le caractère enfantin des traits de crayons de couleur, où l'on peut peut-être voir un attachement inconscient à l'état d'enfance et donc à la mère.

En conclusion, il semble que le rêve invite la rêveuse à prêter attention aux transformations en cours dans son identité et sa féminité, en observant en quoi l'ancien modèle ne fonctionne plus, mais aussi ce qu’elle peut en conserver. Le rêve lui suggère d’éviter de trop « charger sa barque » en prenant sur elle pour être sur tous les fronts et en répondant de façon passionnée aux besoins d'amour de son compagnon. La naissance d’un premier enfant peut être un moment délicat aussi pour les hommes, qui peuvent avoir le sentiment de perdre la compagne avec laquelle ils avaient une relation dans laquelle prédominait l'amour et la passion, pour avoir maintenant une mère avec eux, dont l'attention va plus à l'enfant qu'à eux. C'est normal, c'est sain, et cela ne doit pas poser de problème — le conjoint de la rêveuse est content de son choix de robe ; il est heureux qu’elle soit heureuse et cela signifie un amour profond sur lequel elle peut compter. Enfin, il est clair que la rêveuse doit privilégier une attitude rassurante d’accueil et de générosité plutôt qu’un modèle de femme forte : elle est invitée à s’accueillir elle-même pour vivre tous les aspects de cette transition.

La rêveuse était satisfaite de l’interprétation que je lui ai proposée et que nous avons discutée jusqu’à ce que tous les aspects en soient clairs. Ce n’est qu’après ma conférence devant le cercle des grand-mères que j’ai pris conscience qu’il y avait encore un autre niveau d’interprétation possible. C’est la merveille du travail avec les rêves de constater qu’il peut y avoir plusieurs niveaux d’interprétation non contradictoires, qui s’emboîtent les uns dans les autres comme des poupées russes – s’il n’y avait qu’une interprétation valable, il y aurait par-là même une rationalité qui permettrait de la déduire et de la valider. D’ici à ce qu’on en fasse un programme informatique, il n’y aurait pas longtemps et voilà que nous confierions aussi nos rêves à des ordinateurs. La profondeur vivante de l’inconscient, qu’il en soit remercié, nous en préserve ! On peut ajouter que la première interprétation s’en est tenue au plan dit objectif en considérant la mère du rêve comme parlant de la mère de la rêveuse, mais Jung indique qu’il nous faut toujours mener en parallèle une interprétation sur le plan subjectif dans ce cas, en considérant donc la signification intérieure du symbole objectivé.

Cette seconde interprétation repose sur le fait qui veut que, dans les rêves, la mère représente souvent l’Inconscient, avec une majuscule pour signaler qu’on réfère par-là à l’inconscient collectif, à un des aspects de la Grande Mère. Par contraste, le père représente le conscient collectif, la loi sociale et extérieure. Ce nouvel angle change complètement la perspective dans laquelle nous pouvons comprendre le rêve. Il est encore question d’une grande transformation qui touche à l’évolution de son identité, mais c’est donc l’Inconscient qui lui amène la nouvelle robe dont elle va pouvoir se parer pour son mariage. Ce dernier prend une autre portée symbolique car il s’agit dès lors de son union avec son masculin intérieur, et par-là de son individuation, de sa réalisation en tant qu’être humain complet. Il se trouve que la rêveuse est très attirée par le travail avec les rêves, dans lequel elle manifeste une belle autonomie – c’est-à-dire une capacité à dialoguer directement avec l’Inconscient – et envisage d’étudier un jour pour devenir psychothérapeute. Quand je lui ai suggéré que sa mère dans le rêve pourrait symboliser l’Inconscient qui lui amène son support et l’aidera à définir sa nouvelle identité, elle a tout de suite compris de quoi il retournait en me disant : « C’est vrai, l’inconscient prend soin de moi comme une mère. » C’est donc peut-être d’un enfant spirituel qu’elle sera amenée à accoucher dans les prochaines années, au travers de cette profonde transformation qui va peut-être bien au-delà de son devenir de future mère. Mais il n’y a, pour l’instant, que la Grande Mère qui puisse le savoir…



[1] Si vous en connaissez, merci de me faire connaître leur existence.

4 commentaires:

  1. Un rêve et des développements d’interprétation qui m’ont beaucoup intéressé. Merci, Jean, pour tout cela.

    Dans "La voie des rêves", au chapitre XVI qui a pour titre : Le guide intérieur, sont mentionnés et commentés par Marie-Louise von Franz deux rêves de femmes enceintes et aussi le rêve d’une femme évoquant « la naissance d’un guide spirituel issu des entrailles d’une mère non pas physique mais spirituelle. » Cette naissance spirituelle, toute intérieure, est à rapprocher du second niveau d’interprétation que tu as proposé.

    Amezeg

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Grand merci, Amezeg ! Ce chapitre, comme tout le livre, est fort intéressant en effet...

      Supprimer
  2. C'est une très belle analyse...que tu fais là...

    Le rouge et le blanc sont des opposés qui évoquent souvent , dans les rêves, un certain tiraillement entre l'engagement très "terrestre" (la vie avec tous ses méandres, ses difficultés et ses joies) et certaines aspirations plus spirituelles, plus "détachées"...(aspiration à la "perfection" ?)

    D'autre part, je crois que la grossesse, l'attente d'un enfant, pour une femme, ne peut se vivre sans réinterroger son propre rapport à la mère (et à la Mère)...

    A ce moment-là, c'est bien la Grande Mère , dans son aspect "Nature" qui agit et prend toute la place...car la grossesse ne consiste , en fait, qu'à "laisser faire la Nature" en soi...en toute confiance.

    L'attitude adaptée n'est pas l'activisme (rouge) mais la totale réceptivité...sans toutefois rechercher la perfection...(blanc trop pur).
    C'est quelque chose qu'on nous rappelle assez peu dans notre société...où il faut toujours se montrer "actif"(active) et "fort"(forte).

    La robe de mariée fait sans doute à la fois référence au mariage extérieur (rapport avec le conjoint) et au mariage intérieur entre ces deux aspects : action et réceptivité, volonté et confiance, masculin et féminin...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci pour ce commentaire. Je transmettrai ces réflexions à la rêveuse.

      Supprimer