dimanche 16 novembre 2014

Un art de vivre


De nombreux malentendus entourent le travail avec les rêves. Le plus commun tient au préjugé qui voudrait que les rêves sont insignifiants. Les personnes qui pensent ainsi se ferment la porte des rêves et je ne crois pas utile de chercher à les convaincre d’ouvrir celle-ci ; il est bien d’autres façons de vivre et d’aller chercher des réponses aux questions qui nous travaillent. Un malentendu plus subtil, qui se glisse dans le travail et vient tôt ou tard le contrarier, tient à la nature de la relation que nous entretenons avec le rêve et avec ce qu’il est convenu d’appeler « le travail sur soi », qu’il vaudrait mieux appeler le travail avec Soi. 

Au fond, la question qui vaut d’être posée est : « Qui sert, ou que sert, ce travail avec les rêves ? », comme Perceval a dû demander qui servait le Graal.

Grâce à Freud et Jung, et à de nombreux autres, nous avons redécouvert depuis un peu plus d’un siècle l’importance du rêve et l’existence de ce mystère vivant que nous appelons l’inconscient. Rares sont cependant ceux qui vont au bout de ce qu’implique l’existence vérifiable par chacun de l’inconscient, c’est-à-dire selon les termes de Jung de la présence d’un « numéro 2 » intemporel qui participe en arrière-plan à notre existence. Ce n’est pas un concept, c’est une réalité vivante et nul n’est mieux placé pour mesurer ce que cela signifie que ceux qui vivent une profonde division intérieure, qui souffrent par exemple d’un désaccord profond entre leur être intérieur et les modalités de leur existence dans ce monde. Pour ceux-ci, les rêves peuvent apporter un baume précieux, car le numéro 2 aura certainement des choses à dire sur la façon de réconcilier l’individu avec lui-même et avec sa vie. Mais alors, tôt ou tard se présente un obstacle qui tient au fait que nous instrumentalisons le rêve : nous avons notre propre but conscient, par exemple sortir de la souffrance ou trouver une réponse à un questionnement, et nous voulons que le rêve serve notre but.

La difficulté vient de ce que nous ne pouvons éviter, au moins au début de la démarche, d’instrumentaliser le rêve : c’est souvent un outil thérapeutique pour régler un problème, ou un moyen d’avoir de l’enseignement, ou encore parfois un terrain de jeu ; peu importe à quoi sert le rêve, c’est un moyen pour parvenir à une fin. Eckhart Tollë signale que nous avons la même difficulté avec l’instant présent : nous le vivons bien souvent en étant tendu vers un avenir auquel maintenant « devrait » nous amener, et de ce fait, nous ne sommes pas présents. Or le travail avec les rêves ne devient vraiment effectif que lorsqu’il n’y a plus aucune préconception mentale de ce que le rêve « devrait » vouloir dire, ni aucun ego cherchant à mettre le rêve à son service, mais que nous sommes entièrement présents à la vie de ces images en nous, au travail de conscience qui se déroule en nous au travers du rêve, dans la matrice de l’inconscient. Alors, il n’est plus possible d’instrumentaliser nos propres rêves car nous rencontrons en eux le principe directeur de notre recherche : nous croyions jusque-là chercher quelque chose mais qui cherche ? Il apparait que l’inconscient cherche quelque chose. Le rapport se renverse : ce ne sont plus les rêves qui sont à notre service, c’est nous qui sommes invités à nous mettre au service du mouvement de création de conscience qui se manifeste dans les rêves.

Comme dans la méditation, où il n’y a pas de but sinon il n’y a pas de méditation, la pratique devient un élément de l’art de vivre : les rêves ne sont plus séparés de la vie. Une des meilleures sources d’inspiration que je connaisse à ce sujet est le chapitre « Comment C.G Jung vivait avec ses rêves » du livre Rêves d’hier et d’aujourd’hui de Marie-Louise Von Franz. En voici des morceaux choisis avec quelques commentaires.

D’emblée, la collaboratrice de Jung explique que « (ce dernier) était ce qu’étaient ses rêves au sens le plus essentiel du terme, et ce fut à leur source qu’il puisa tout ce qu’il réalisa et écrivit dans son existence. Ils constituaient, à ses yeux, l’essence de sa vie. » Il écrit dans son autobiographie : « Au fond, ne me semblent dignes d’être racontés que les événements de ma vie par lesquels le monde éternel a fait irruption dans le monde éphémère… Parmi (ces expériences), je range mes rêves et mes imaginations qui constituèrent de ce fait la matière originelle de mon travail scientifique ; ils ont été comme un basalte ardent et liquide à partir duquel s’est cristallisée la roche qu’il m’a fallu tailler. » Les rêves fournissaient à Jung l’aune à laquelle il pouvait mesurer l’importance des événements extérieurs : « Très tôt, j’en suis venu à penser que si aucune réponse ni aucune solution à des complications de la vie ne vient de l’intérieur, c’est que, finalement, l’épisode correspondant est de peu d’importance. »

Il ne fermait jamais un rêve. Il ne tombait pas dans l’illusion de croire savoir de façon définitive ce qu’un rêve voulait dire, mais il le gardait ouvert et laissait le processus de création de sens et de conscience se poursuivre. Von Franz explique : « Jung n’interprétait pas ses rêves dans le sens où il se serait hâté de se former au plus vite une opinion sur la signification de ses visions oniriques. Tout au contraire, il les portait en lui, vivait avec elles pendant sa vie diurne et les interrogeait. Lorsqu’il découvrait des éléments qui lui évoquaient son rêve, soit au cours de lectures, soit à la lumière d’expériences extérieures, il les ajoutait au rêve, de sorte qu’un tissu toujours plus fourni d’idées s’agglomérait autour d’un songe. » C’est ce qu’il a appelé l’amplification d’un rêve, consistant à tisser autour de ce dernier « une étoffe d’idées et d’expériences ».

Jung voyait les rêves comme un espace de relation avec le numéro 2, avec l’homme intérieur. « La personnalité numéro 2 correspond à ce que la psychologie des profondeurs appelle l’inconscient – quelque chose dans lequel nous sommes psychologiquement contenus, nous baignons et nous vivons, mais que nous ne connaissons vraiment pas, car c’est réellement inconscient. Cela nous est inconnu à un point tel que nous ne pouvons pas correctement parler de "mon" inconscient car nous ne savons pas où il commence et où il s’arrête. Or c’est de cette région que viennent les songes. À l’opposé de diverses autres écoles psychologiques, Jung ne céda jamais aux pressions qui le poussaient à "expliquer" cet inconscient, soit par une théorie, soit par une doctrine religieuse ; l’inconscient n’a jamais cessé de demeurer à ses yeux ce qui pour nous est véritablement inconnu, d’une profondeur et d’une envergure vraiment insondables. » En cela, l’approche de Jung s’inscrit dans une continuité de la voie apophatique de connaissance qui interdit de dire quoi que ce soit du mystère de Dieu ou de l’inconscient, dans la suite de Maître Eckhart et de nombreux mystiques.

Nous ne pouvons rien en savoir dans le fond, mais il y a dans les rêves quelqu’un qui nous connait mieux que nous-mêmes. « De fait, les rêves qui jaillissent de l’inconscient témoignent de la présence d’une intelligence supérieure. Tout se passe comme si un esprit intemporel nous parlait à travers eux, "comme si un souffle du grand univers des astres et des espaces infinis" nous effleurait, ou encore "un souffle passé depuis longtemps qui, néanmoins, et jusque dans l’avenir le plus lointain, serait éternellement présent dans l’intemporel." Durant notre enfance, nous sommes tous proches de cet esprit universel ; mais au cours du processus de croissance vers l’âge adulte, nombreux sont ceux qui laissent cette réalité tomber dans l’oubli. Pour sa part, Jung ne put jamais se résigner à l’oublier, bien qu’il eut à se distancier de lui, lui aussi, pour ne pas rester prisonnier du monde de son enfance. » Voilà la difficile tâche demandée par l’inconscient : nous distancier de l’enfance sans perdre le contact avec le monde éternel. C’est toute une aventure, une quête héroïque…

« Comme pour chacun d’entre nous, ses propres rêves furent pour lui les plus difficiles à comprendre et à interpréter. Lorsqu’un jour, après un effort acharné, il avait fini par débusquer le sens d’un de mes rêves, particulièrement subtil, il s’essuya le front, éclata de rire et s’écria : "Vous en avez de la chance ! Moi je n’ai pas de Jung pour m’interpréter mes rêves. " C’est par là que passe l’imitation de Jung, si tant est qu’il faille l’imiter alors qu’il invitait chacun à suivre son propre chemin. Chacun de nous qui est honnêtement aux prises avec ses rêves ne peut s’en remettre à autrui pour les comprendre. L’avis d’un analyste est précieux, l’accompagnement d’un interprète peut nous aider à débusquer le sens d’un rêve, mais en dernier lieu, c’est une voie solitaire dans laquelle il est inévitable d’engager un parfois féroce corps à corps, ou peut-être plutôt cœur à cœur, avec l’inconscient.

Von Franz raconte l’épisode de la rupture avec Freud autour de l’interprétation du célèbre rêve de la maison[1]. Freud appliquait sa théorie mais « Jung sentit soudain et avec certitude que le rêve parlait de lui, de sa vie et de son univers, et qu’il était de son devoir de les défendre contre toute théorie issue de théories de conceptions autres que les siennes. C’est pourquoi il respectait toujours chez autrui cette liberté qu’il avait revendiquée pour lui-même. Il n’obligea jamais personne à accepter son interprétation. Si celle-ci ne parlait pas d’une façon toute naturelle au rêveur en déclenchant chez lui cette réaction vivifiante et illuminatrice du "ha ! mais oui, je vois" libérateur, il pensait que l’interprétation n’était pas la bonne ou que, si elle devait se révéler correcte plus tard, elle était intervenue à un moment où l’évolution consciente de la personne n’était pas arrivée à un stade lui permettant de la comprendre. De cette manière, l’interprétation des rêves ne cessa de constituer pour Jung un dialogue entre deux partenaires égaux, sans jamais devenir une simple technique thérapeutique. »

Si « être jungien » signifie quelque chose, c’est certainement de revendiquer cette liberté que Jung a honorée toute sa vie, se défendant de vouloir créer une école ou que qui que ce soit le suive, mais invitant sans relâche chacun à suivre son propre chemin. Je suis l’unique que je suis, et vous êtes l’unique que vous êtes ; si nous nous rencontrons, c’est merveilleux, mais que ce soit à partir de notre unicité, de notre liberté essentielle. Cette attention au particulier et à l’individuel en deçà des généralités et des grandes idées, Jung l’avait donc aussi avec les rêves : « Étant donné que, pour Jung, le rêve constituait une fois pour toutes quelque chose de plus grand, d’inconnu, qui nous touche à partir de l’intérieur, il ne voyait aucune possibilité d’élaborer une théorie des songes purement intellectuelle. Dans sa manière de voir, chaque rêve devrait être pris individuellement et il fallait à chaque fois découvrir à nouveau le sens particulier qu’il véhiculait. »

Von Franz souligne la difficulté d’interpréter les rêves de personnes créatrices car « ils contiennent ce qu’on pourrait appeler des suggestions ou des propositions préparant la découverte d’idées ou d’inspirations nouvelles ». La démarche créatrice de Jung reposait sur l’attention aux rêves. Il dit un jour à Von Franz : « Bien sûr, tout le long de la journée il me vient une foule d’idées et de pensées. Mais dans mon travail, je ne retiens que celles qui déclenchent une réaction dans mes rêves. » Elle explique comment Jung, n’ayant pas de Jung pour lui venir en aide, tirait parti de simplement exposer le rêve à la lumière. « Bien qu’ayant peu d’espoir que quelqu’un de son entourage pourrait comprendre ses rêves, il avait coutume de les exposer à des élèves proches et à ses amis. Il les exposait dans les moindres détails en y ajoutant tout ce qui lui venait à l’esprit (les associations) au sujet de chaque image, et c’était lors de ces récits que le sens du rêve s’imposait soudain à lui. De fait, les questions et les réflexions naïves du ou des auditeurs aiguillent souvent le rêveur sur le bon chemin. »

Il nous arrive de rêver aussi de choses qui concernent une personne de notre entourage. « Lorsque Jung rêvait quelque chose d’important au sujet de personnes de son entourage, il leur racontait toujours son rêve, sans pour autant en donner une interprétation. La personne concernée avait alors la possibilité de se demander si le rêve la concernait ou non. » Le simple fait d’entendre les images de rêve, sans interprétation, peut suffire à communiquer l’essentiel.

Il est difficile aussi de comprendre les rêves, car ils nous parlent souvent du futur. Mais pourquoi le font-ils d’une façon aussi incompréhensible ? « Jung estimait que l’inconscient, en tant que créateur du rêve, ne sait pas exprimer son savoir et ses tendances d’une manière plus claire (…) en raison de l’effet d’éteignoir que la conscience exerce sur l’inconscient. Le contenu ̏illuminateurʺ du rêve se comporte comme la lueur d’une chandelle qui pâlit dès que l’on allume la lumière électrique de la conscience du moi. C’est pourquoi la contemplation exige de garder les yeux mi-clos, c’est-à-dire que l’on ne procède de manière ni trop intellectuelle, ni trop incisive, mais que l’on laisse de la place au sentiment et à l’intuition, et même – et ce n’est pas là la moindre des choses – à l’humour. »

Au fond, vivre avec ses rêves est une démarche que l’on peut qualifier de religieuse, au sens que donnaient à ce mot par exemple les Naskapi du Labrador. Pour ceux-ci, chacun d’entre nous a « un grand homme dans le cœur » qu’ils appellent Mitap’eo, qui est leur âme immortelle et leur guide, la source des rêves. La seule religion des Naskapi consiste à tenir compte de leurs rêves, en leur portant attention et en cherchant à leur donner une expression. Trop souvent, nous voudrions que le rêve serve simplement nos objectifs conscients et réponde à nos questions, et nous oublions que le rêve nous demande quelque chose, que l’inconscient veut participer à la vie. Au fond, ce n’est pas là ce que nous appelons en Occident une religion, car elle ne comporte aucune croyance. S’applique plus volontiers ce qu’Allan Watts disait du zen : ni une religion ni une philosophie, mais un « moyen de libération », une voie de réalisation de notre plein potentiel, de notre totalité.

« Le rêve donne avant tout à l’être humain la possibilité d’atteindre à sa totalité intérieure, dénommée par Jung l’individuation. Si l’individu se rend attentif à ses rêves et se met à leur écoute, il amorce de la sorte un jeu d’auto-régulation de l’âme qui rééquilibre les tendances unilatérales de la conscience ou apporte des éléments complémentaires, et qui finit par donner naissance à une certaine totalité ou à un optimum vital. De même, les rêves préparent et facilitent certains passages typiques de la vie humaine qui marquent la maturation progressive de l’individu, tels que la puberté, le mariage, le retrait progressif de la vie active à un âge avancé et, enfin, la préparation à la mort. Il est remarquable de noter que les rêves de personnes se trouvant face à la mort ne dépeignent pas celle-ci comme une fin, mais comme un passage conduisant à un état autre, en utilisant des images telles qu’un grand voyage, un déménagement ou des retrouvailles avec des personnes décédées. »

Ainsi l’art de vivre est aussi art de mourir, et il inclut donc l’art de rêver ainsi que celui d’aimer, sans lesquels la vie manquerait de profondeur et de couleurs. Jung donne la clé de cet art de vivre avec les rêves quand il dit dans son autobiographie : « Dès lors, je me suis mis au service de l’âme. Je l’ai aimée et je l’ai haïe, mais elle était ma plus grande richesse. Me vouer à l’âme était la seule possibilité de vivre mon existence comme une relative totalité et de la supporter. » Il a trouvé par là le moyen de combler le gouffre entre le numéro 1 et le numéro 2 et d’inclure dans son existence tout ce qui, en lui, voulait participer à sa vie. Il vivait comme un chevalier au service de sa Dame – une femme peut se mettre au service de son Génie intérieur. Alors, et ce n’est pas le moindre bénéfice de cette relation à la source des rêves, la vie a un caractère d’aventure sacrée, créatrice, car riche d’une profondeur toujours inconnue, d’où jaillissent des images vivantes qui nous entrainent toujours plus loin. 

C’est « un chemin a du cœur », qui se passe de destination définie, car le chemin est le but lui-même, tout comme l’éveil depuis toujours recherché est dans la pratique elle-même : une attitude juste devant le mystère de vivre.


[1] Cf. C.G Jung, Ma vie.

3 commentaires:

  1. Très intéressant...

    Je crois aussi que le voyage au "pays des rêves" nous met en contact avec le "numéro 2" en nous, c'est-à-dire la part de nous-même qui est intemporelle...

    Chaque nuit, nous quittons l'espace et le temps...et nous nous promenons dans l'inconnu, dont nous ramenons quelques images-souvenirs...quelques "cartes postales"...que nous lisons...ou pas.

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  2. C'est un plaisir rare de lire un aussi bon article sur un sujet qui m'est cher. J'apprécie aussi dans votre sous titre le "et surtout à la beauté de vivre".

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    1. Merci Ariaga pour ce commentaire. J'en profite pour signaler votre blogue qui compte parmi mes sources d'inspiration: http://www.ariaga.net. A la beauté de vivre, donc !

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