mardi 27 septembre 2016

Métaphores


Il y a quelques années, Mme Ginette Paris, Ph D., psychothérapeute, professeure émérite au Pacifica Graduate Institute de Santa Barabara (CA) et auteure de nombreux livres, proche de James Hillman, a été invitée par la Carl Jung Society de Montréal à donner un séminaire d’une journée sur la Psychologie Archétypale. Je dois dire que jusque-là, je ne connaissais pas grand-chose du travail de James Hillman et je m’en méfiais un peu. Je le tenais responsable d’un schisme dans la communauté jungienne, et en particulier du fait qu’il y a maintenant deux écoles enseignant la psychologie analytique à Zurich. Mais le séminaire de Mme Paris m’a « renversé », et je n’emploie pas cette image au hasard.

En introduction, elle nous a rappelé la découverte de Jung : « la psyché est images »[1] et nous a invité à toujours « coller à l’image » plutôt que de partir dans des concepts. La différence fondamentale entre la psychologie archétypale et l’approche orthodoxe jungienne tient à la façon de regarder les images. Pour illustrer ce point, elle nous a parlé d’un rêve :

Le rêveur est au lit avec sa femme. Grand remue-ménage dans l’appartement. Un magnifique taureau surgit dans la chambre à coucher, et s’arrête écumant au pied du lit.

Dans le contexte conscient du rêveur, il y avait une importante frustration sexuelle. Et la tradition mythologique nous rappelle que le taureau est associé à la puissance sexuelle masculine et à Dionysos, le dieu de l’extase. Nous pouvons donc mettre en parallèle :

Situation consciente = Frustration sexuelle
Symbole inconscient = Taureau

Mais beaucoup dans notre approche du rêve dépend de comment nous relions ces deux polarités. Si nous disons :

« Le taureau symbolise votre frustration sexuelle, et in fine le Dionysos en vous »

nous allons du rêve au conscient et au concept. Nous quittons le rêve. Nous en faisons abstraction; nous en tirons une idée ou une figure mythologique. On cherche alors à interpréter la figure de Dionysos et on spéculera sur comment cela s’applique à la situation du rêveur. C’est la démarche classique d’interprétation qui a tendance à « tuer » le symbole, à l’expliquer et le ramener à du connu. On parle sur le rêve au lieu de le laisser parler…

Le rêve est ramené au conscient, au connu :

Rêve  => Conscient
 Mais si nous disons :

« Votre frustration sexuelle se symbolise dans ce taureau magnifique, plein de vigueur et de santé, mais impatient et envahissant »

L’interprétation est proprement « renversée » : il s’agit de voir comment la réalité vécue consciemment est symbolisée par la métaphore offerte par le rêve, et partant de là, ce que le rêve ajoute à ce qui est déjà connu. Le mouvement observé va du conscient au rêve :
Conscient => Rêve

Dès lors, la métaphore enrichit le vécu en dégageant son contexte inconscient : la frustration sexuelle pourrait être symbolisée de bien des façons, comme par exemple par l’image d’une cocotte-minute au bord d’exploser, mais ici, il s’agit d’un taureau, et pas de n’importe quelle image de taureau : celui-là est beau, sain, fort, c’est-à-dire d’un animal évoquant la puissance instinctuelle indomptable. Et si l’on éprouve encore le besoin de parler de Dionysos, ce qui n’est pas nécessairement utile à la compréhension du rêve par le rêveur, la mythologie élargira encore le contexte inconscient du vécu de la frustration...

Nous décrivons là le processus qui extrait de la matière consciente l’image vivante. Celle-ci vit en nous, nous travaille. La psyché offre une métaphore pour exprimer la frustration sexuelle, la « travailler ». En grec, meta phoros veut dire « qui emmène plus loin ». Le rêveur est invité à prendre conscience que sa frustration exprime la vie du Dionysos en lui, avec la force et l’impétuosité du taureau; une énergie qu’il peut vivre, ou pour filer la métaphore, « chevaucher ». Où cela pourrait-il l’amener ?

Ce qui est intéressant avec les images, c’est qu’on peut travailler avec elles de toutes sortes de façons non intellectuelles, dans lesquelles c’est l’image qui parle, l’imagination qui s’active. On peut interroger le ressenti lié à l’image. Jung a cette phrase merveilleuse dans Ma vie, que je répète dans plusieurs de mes articles tant elle me semble clé :

« Dans la mesure où je parvenais à traduire les émotions qui m’agitaient, c’est-à-dire à trouver les images qui se cachaient dans les émotions, la paix intérieure s’installait. »

On peut aussi élargir le contexte de l’image : bon, d’accord on a bien vu le taureau, mais que se passe-t-il autour ? Ici, l’épouse du rêveur était recroquevillée de peur sous les couvertures. Tout à coup, la métaphore vient de prendre une autre direction : l’expression dionysiaque de la frustration sexuelle du rêveur fait peur à sa conjointe. Or la peur ne favorise pas les rapprochements. Une piste de travail avec la frustration vient de se présenter : il faut  peut-être calmer l’impétuosité du taureau, rassurer la conjointe, ou peut-être faut-il comprendre au contraire que la conjointe est incapable d’une relation mature avec le principe masculin et que l’union profonde ne sera jamais possible.

Cette façon de travailler avec les rêves peut être élargie à toutes les images intérieures, par exemple celles qui proviennent de l’imagination et qui peuplent les fantasmes. Elle est particulièrement utile quand il s’agit d’adresser un conflit conscient devant lequel la rationalité de notre cerveau gauche s’avère impuissante. Jung a redécouvert la technique qu’il a appelé « imagination active » et qui permet d’aller chercher le point de vue de l’inconscient sur les préoccupations conscientes.

En termes peut-être plus contemporains, c’est-à-dire en filant la métaphore neurologique plutôt que psychanalytique, nous dirons qu’il s’agit de mettre en œuvre notre cerveau droit, qui « pense » par images, pour compléter l’apport rationnel de notre cerveau gauche. Nous utilisons alors tout notre cerveau, l’ensemble de notre intelligence, pour débrouiller la situation. Tandis que le cerveau gauche utilise surtout ce qui est déjà connu pour appréhender celle-ci, le cerveau droit fait preuve de créativité, un ingrédient essentiel pour aborder à ce que la situation a de nouveau. Or quand nous vivons dans le présent, il est impossible de se reposer seulement sur le connu, qui est aussi le passé : il nous faut aborder chaque situation comme étant, au moins en partie, nouvelle et riche de  potentialités insoupçonnées.

La technique de ce travail avec les images intérieures est très simple. Il s’agit toujours de partir du senti et de l’amener à se déployer dans une image par le truchement de la métaphore. Le mot clé est « comme ». Tu te sens … comme quoi ?

Prenons pour exemple une situation fictive mais typique de conflit avec mon patron qui m’a convoqué dans son bureau pour me passer un savon. J’ai été humilié et je ne sais pas, dès lors, ce que je devrais faire : ravaler mon humiliation ou poser ma démission ?

Le senti émotionnel est donc : humiliation.

À noter que dans le terme même d’humiliation, il y a déjà une image évoquant le fait d’être ramené à l’humus, à la terre, qui mériterait d’être explorée. Mais la question qui se pose dès lors que le senti est clairement identifié est :

Humilié comment ?

On peut, dans un dialogue, proposer des images :

Humilié comme un guerrier vaincu ?

Comme un enfant à qui on fait des remontrances ?

Comme un esclave sous le fouet ?

Comme un fauve au bout d’une chaine ?


Ce ne sont que des propositions, qui visent à déclencher un mouvement intérieur chez la personne qui vit la situation, le conflit. En écoutant la réaction interne à l’image proposée, la personne sent si celle-ci la met en contact avec le noyau du conflit ou si elle l’en éloigne. Mais ces propositions ne visent qu’à faciliter l’émergence de l’image propre à la personne dans cette situation, une image unique pour chacun.

L’approche archétypale de James Hillman et Ginette Paris pose ce genre de questions, retournant en cela à l’intuition fondamentale de Jung, selon laquelle la psyché est images. On recherche pour chaque situation, chaque émotion, une image spécifique, aussi précise que possible. Plus l’image décelée est spécifique, plus le travail sera efficace. Il s’agit d’observer le mouvement émotionnel qui répond à chaque image proposée. Dans le cas présent, la dernière image a réveillé une colère qui se nichait dans la dépression allant avec le conflit, colère qui s’est mise à gronder comme un fauve. Mais l’image évolue, et la douleur ressentie peut très bien, plus tard, se symboliser dans l’image d’une fleur poussant entre les pavés, et qui a été écrasée par une grosse botte…

Nous avons déjà, partant du senti premier de l’humiliation, fait pas mal de chemin.

À l’humiliation est associée d’abord la colère sauvage, c’est-à-dire non domestiquée, du fauve qui ronge son frein au bout d’une chaîne. En allant avec cette image, il ressort toute une fantaisie de violence qu’il vaut mieux rendre consciente : « en effet, j’ai songé à lui envoyé la chaise en travers de la figure ». Oups ! Si l’on veut éviter d’être la proie d’une impulsion destructrice qui peut avoir, au moins socialement parlant, de graves conséquences, il faut avoir de tels mouvements intérieurs à l’œil. Sinon, un jour la chaine casse et voilà que le fauve attaque sans prévenir.

Mais c’est l’image de la fleur écrasée sous la botte qui donne la clé de la situation. Il y a quelque chose de très vulnérable dans une fleur. « Oui, j’ai vraiment essayé de donner mon meilleur dans ce boulot. J’y ai investi ma créativité, mon cœur. » Cependant, la botte évoque la brutalité aveugle, et finalement l’absence de reconnaissance ainsi que la confrontation du pot de fer contre le pot de terre. Mais surtout, il apparait que la fleur ne pousse pas au bon endroit : dans la rue, entre des pavés, elle ne peut qu’être régulièrement écrasée. Soudain, le mouvement intérieur se fait clair : il faut aller pousser ailleurs, de préférence au milieu d’un champ de fleurs ou du moins dans un espace protégé où la vulnérabilité de la fleur sera respectée, reconnue…

C’est la vertu merveilleuse de ce travail avec les métaphores. Dès lors qu’on a une image vivante de la situation vécue, on peut la situer sur une carte, dans un contexte plus large. Et les images contiennent leur propre dynamisme. Car dès qu’une image est vue, elle commence à se transformer. Il n’y a pas d’images fixes dans la psyché : elles sont l’expression momentanée de l’énergie psychique qui, dès lors qu’elle est rendue consciente, continue de couler. Ainsi chaque situation peut-elle révéler le potentiel qui lui est propre, le mouvement qu’elle réclame. Ce n’est plus « moi » qui décide mais la totalité de la psyché, le Soi, qui s’implique dans la décision, qui coule donc de source.

On peut dès lors, en écoutant les images intérieures, vivre en Tao, c’est-à-dire en harmonie intérieure avec chaque situation, en reconnaissant ce que chacune d’entre elle a d’unique. En effet, une même situation, selon le moment, les circonstances, les personnes impliquées, peut réclamer des actions très différentes. Il n’y a que le cerveau gauche, vivant dans le passé et cherchant à en tirer des règles définitives, pour croire qu’on peut appliquer une même recette à des situations d’apparence similaire. Cela donne une fallacieuse impression de sécurité, mais lorsqu’on vit dans le présent, on doit aller avec ce qui est là, dans l’ouverture à l’inconnu, au nouveau. On passe alors de la réaction plus ou moins consciente, et prévisible, aux circonstances de notre vie à la création active de celle-ci…



J’aurai le plaisir d’assister Mme Ginette Paris dans une série de 5 séminaires sur la psychologie archétypale qu’elle donnera à Montréal avec l’école Ho Rites de Passage à partir du 4 décembre. Vous trouverez plus d'information ici : archétypes et neurones.

Le jeudi 27 octobre à 19h, Mme Ginette Paris sera l’invitée de Stéphane Crète pour une discussion publique sur le thème « Archétypes et neurones ». Vous trouverez plus d’information ici : Une soirée avec Ginette Paris.



[1] C.G Jung, Commentaire sur le mystère de la Fleur d’Or, Albin Michel.

8 commentaires:

  1. Oui, vivre en Tao c'est être ouvert a chaque situation mais tout en restant open mind, détaché, pour ne pas se perdre, pour ne pas s'oublier soi même , oublier le réel , le seul vrai c'est a dire que l'on est la conscience universelle dont tous les phénomènes surgissent, car s'oublier soi même c'est passer de l'autre coté, du coté du monde phénoménal et entrer dans le cycle de la vie et de la mort, c'est devenir mortel vis a vis de soi même mais aussi au près des autres : Chuang Tseu chasse et découvre qu'en s'oubliant il apparait au milieu d'une chaine de conflits et qu'aux yeux du garde chasse il n'etait alors devenu qu'un simple braconnier...
    " Un jour où Zhuang Zhou se promenait dans le parc de Diaoling, il vit
    arriver du sud une pie étrange dont les ailes avaient sept pieds d'envergure
    et les yeux un pouce de diamètre ; elle heurta la tempe de Zhuang Zhou
    en passant près de lui et alla se poser dans un bosquet de châtaigniers.
    « Quel est cet oiseau bizarre, se demanda Zhuang Zhou, qui a d'immenses ailes mais vole mal, qui a de grands yeux mais ne voit pas où il va ? »
    Il hâta le pas en relevant sa robe, braqua son arbalète [dans sa direction]
    et visa. Il aperçut alors une cigale qui venait de trouver un coin d'ombre
    et s'y reposait, oublieuse d'elle-même. Derrière elle, une mante religieuse
    se tenait cachée ; elle s'apprêtait à fondre sur la cigale et, ne voyant que
    sa proie, s'oubliait elle-même. La curieuse pie se tenait derrière et, ne
    songeant qu'à tirer profit de l'occasion, s'oubliait aussi
    . Zhuang Zhou
    fut effrayé par ce spectacle et se dit : « Les êtres sont donc enchaînés les
    uns aux autres
    ; chacun attire sur lui [les appétits de] l'autre ! » [À cette
    idée,] il jeta son arbalète et s'enfuit en courant. Mais ce fut alors le
    gardien du parc qui, l'ayant aperçu, se mit à le poursuivre en le couvrant
    d'injures. Après son retour à la maison, Zhuang Zhou en resta troublé
    pendant trois jours.

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  2. On ne peut qu'imaginer ce qu'il aurait fait mais si Chuang Tseu ne s'était pas oublié il serait sans doute resté indifférent devant le spectacle de la vie et de la mort puisque tout est impermanent dans ce monde sauf le Tao qu'il incarne. Il aurait pu alors attendre tranquillement le gardien du parc pour discuter de son droit d'entrée, gardien qui l'aurait peut etre injurié mais que Chuang Tseu aurait pu calmer au propre comme au figuré selon le ton de la conversation...

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  3. "Coller à l'image" me paraît en effet important.

    Le langage des rêves est un langage d'images, et, en cela, il échappe au mental, qui lui, ramène tout aux mots, aux concepts (et aussi au passé).

    Traduire l'image du rêve en mots et en notions psychologiques est en quelque sorte un "appauvrissement".
    L'image est toujours plus riche, car plus évocatrice, plus complète et "polysémique".

    Elle apporte, en effet, des contenus qui ne sont pas encore connus, qui ne sont pas encore "répertoriés" par le mental.
    Et c'est cette part "inconnue" qui est intéressante dans le rêve, c'est elle qui peut faire évoluer...

    Einstein disait très justement que
    "L'imagination est plus importante que le savoir".

    La richesse des images, des symboles (et des métaphores) est inépuisable à condition de ne pas se précipiter pour les "réduire"...

    Sur le Taureau (symbole aussi très astrologique), il y aurait énormément à dire...(je ne pense pas d'ailleurs qu'il faille non plus le "réduire" à la frustration sexuelle...car c'est un symbole complexe, très riche).

    Et j'aime le clin d'oeil -je ne sais pas si tu l'as vu- qui, après ce long développement sur le Taureau te fait citer, tout à la fin, Stéphane "Crète" ... ;-)

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    1. Ah ! Merci, je n'avais pas vu le clin d’œil en effet... :-)

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  4. Un article assez complet sur le symbolisme du Taureau, ici :

    http://paganismeoccidental.forumactif.org/t283-symbolisme-du-taureau-un-puissant-symbole

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  5. a votre avis les gens dans les reves savent ils qu'ils n'existent pas ?

    Abraxas

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    1. La plupart du temps, ils ne le savent pas. Il faut que le rêveur soit lucide pour qu'ils s'en rendent compte. Cela vaut aussi pour notre vie éveillée : quand le Rêveur est lucide, nous savons que nous n'existons pas ! :-)

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  6. J'ai jamais été lucide dans un rêve, dès que ma lucidité revient je me réveille immédiatement..je sais pas comment font les autres, Jung n'a jamais été lucide dans un rêve je crois aussi.

    Les gens dans les rêves ont ils conscience d'eux-mêmes comme nous avons conscience de nous mêmes ? a mon avis non donc ca change tout, nous nous existons, eux n'existent pas du tout.

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