samedi 7 juin 2014

Un escalier invisible

Les périodes de transition réclament une forme particulière de courage, qui tient à la capacité de descendre dans le vide sans corde de rappel. J’ai entendu récemment, au détour d’une conversation amicale, un rêve qui illustre magnifiquement ce point. Le rêveur est un homme dans la quarantaine qui vient tout juste de déménager dans une autre ville suite à une séparation amoureuse. Il est au point mort sur le plan professionnel ; il a bien quelques projets mais aucun ne soulève de véritable allant, ce qui l’inquiète profondément. Voici le rêve :

Je marche dans une rue. Je me rends compte qu’il y a un homme, un grand Noir, qui est curieusement habillé avec un gros paletot alors qu’on est en été et qui me suit de près. Je me retourne et lui demande qui il est. Il ne me répond pas, semble embarrassé. Je crois comprendre le motif de sa présence et je lui dis : « Tu es une sorte de garde du corps, c’est cela ? ». Un sourire éclaire son visage, il opine du chef. Nous reprenons notre route, moi devant et lui derrière à quelques mètres. Nous arrivons au bord d’un précipice impressionnant : il y a bien 30 mètres au moins de dénivelé abrupt. Je m’arrête, saisi d’un vertige en contemplant le vide. L’homme me dépasse alors et s’engage sur un escalier invisible. Il descend jusqu’en bas sans la moindre hésitation et continue son chemin. Je suis incapable de le suivre bien qu’il semble me montrer le chemin, je ne peux pas poser le pied ainsi dans ce qui me semble être le vide. Je me réveille avec une violente anxiété.

L’interprétation découle aisément du contexte. Le rêveur prend conscience qu’il est accompagné, c’est-à-dire qu’il est moins seul qu’il ne le croit dans ce moment de son existence. On peut dire rapidement que ce compagnon est l’Inconscient, mais cela ne nous apporte rien de plus que de constater qu’il est inconnu au rêveur. Il est noir, ce qui laisse entendre qu’il pourrait être l’Ombre du rêveur, cette partie de lui-même qui lui semble obscure et qui se confond avec la nuit. On retrouve dans cette ombre tout ce qui n’a pas été vécu par la conscience, et en particulier ce qu’elle rejette mais qui pourrait aussi bien être conscient. C’est une erreur de faire de l’Ombre un concept, en l’assimilant par exemple au seul « refoulé » ; c’est une dimension vivante de notre psyché, le plus souvent gardienne de notre vitalité et de nos ressources secrètes, et qui veut participer à la vie.

L’embarras de ce compagnon quand il lui est demandé de s’identifier est révélateur : on ne peut rien dire sur l’Inconscient, et lui-même est en mal de se définir. Le paletot est volontiers symbolique de protection ; ce compagnon a « le cuir épais », et ce thème est donc redondant avec le fait qu’il est là pour jouer « le garde du corps », pour protéger le rêveur. Dans les temps de grand passage, nous pouvons compter sur les ressources de l’Inconscient pour nous protéger. L’Ombre est au premier chef tissée d’intelligence instinctuelle qui sait précisément ce qui est bon pour nous et comment nous tirer de mauvais pas. Dans l’ombre des civilisés que nous sommes, il y a encore tout une vie sauvage qui sait exactement comment retomber sur ses pattes pour que nous survivions. Le terme « garde du corps » laisse entendre aussi comment l’intelligence instinctuelle de l’Ombre vise à préserver ce corps, c’est-à-dire des possibilités de vie pour le futur. Ici, je m’amuserais à tirer une parallèle entre ce compagnon et la figure typique de l’Ange Gardien, auquel on prête d’être lumineux mais qui peut aussi être d’ombre.

Le rêveur est donc parvenu devant un gouffre, et devant la nécessité de descendre en lui-même, dans ses profondeurs, pour pouvoir continuer sa route. Il en a le vertige. L’Ombre lui montre la voie. Pour l’Inconscient, il n’y a là aucune difficulté : dans l’Invisible, l’escalier est évident. Il était protecteur, il se fait maintenant guide. Il anticipe le mouvement intérieur qui appelle le rêveur. Comme souvent quand nous sommes bloqués dans nos vies, l’Inconscient nous précède dans l’élaboration silencieuse des prochaines étapes de notre existence. Il y a là quelque chose de très rassurant, qui dit simplement : « Tu vois, c’est possible… » et « suis-moi », c’est-à-dire « laisse-moi t’ouvrir le chemin », « abandonne toute prétention consciente à planifier la suite de ta vie car à partir de là, tu marches dans le vide ». Il n’y a plus rien pour soutenir le pas du rêveur, seulement une invitation à oser le vide.

Il y a une très belle histoire, me semble-t-il d’Anatole France, pour de telles situations. Un Ange ignorant de sa propre nature est amené au bord d’une falaise. Il faudra l’effrayer pour qu’il n’ait d’autre issue que de sauter, et alors, bien sûr, voilà que ses ailes s’ouvrent. Nous sommes tous des êtres ailés mais bien peu le savent. C’est une des fonctions du rêve en général, selon Robert Moss : « Rappeler à l’âme qu’elle a des ailes ». Mais avant de s’envoler, il faut rencontrer le vide, et la peur que nous ressentons face au vide, l’immobilisation qu’elle implique. Mon conseil au rêveur a été de s’assoir et de prendre le temps de vivre cette peur, de la ressentir autant que possible. Je l’ai invité à regarder où dans sa vie il pouvait ressentir un tel vertige et une anxiété similaire – il a haussé les épaules tant il semblait y avoir de domaines en questions. Nous sommes convenus que le mieux qu’il pouvait faire avec une telle situation est de ne surtout rien forcer, et de méditer avec sa peur, de la regarder droit dans les yeux.

Il y a une loi psychique aux conséquences extraordinaires : tout ce qui est vu commence à se transformer. Ce qui persiste devant nos yeux, c’est en fait que nous lui donnons une continuité en refusant de le regarder vraiment. La peur est naturelle, et elle est fort appropriée dans de nombreuses circonstances. Le courage, ce n’est pas de ne pas avoir peur – cela, c’est souvent de la témérité – mais c’est d’être capable d’avancer avec sa peur, en en ayant conscience. C’est-à-dire d’avancer dans et avec notre vulnérabilité exposée. La peur est une porte, mais si on peut frapper à la porte, il faut absolument éviter de l’enfoncer. Ce rêve se prête tout particulièrement à une approche méditative car il suggère qu’il n’y a pas d’autre alternative à ce point que l’immobilité, et de contempler le vide. Il me rappelle un des aphorismes du Tao-të-King revisité par Stephen Mitchell[1] :

Aurez-vous la patience d’attendre
Que la boue se dépose
Et que l’eau de l’étang
Redevienne claire ?

Aurez-vous le courage
De rester immobile
Jusqu’à ce que l’action juste
Surgisse d’elle-même ?

Dans toute transition de vie, il y a un « passage à vide », et ce qu’on appelle une zone neutre dans laquelle il ne se passe rien. Cela peut être désespérant ; ce n’est pas pour rien qu’on a souvent comparé ce temps mort à l’hiver[2], saison de l’âme vouée à l’immobilité. William Bridges[3], qui a théorisé ces phénomènes de transition psychologique, souligne que la réalité du changement dépend de la mesure dans laquelle nous acceptons de rester dans la zone neutre. Nous avons trop souvent tendance à vouloir remplir le vide le plus vite possible, et bien sûr, nous ne sommes capables de le remplir qu’avec ce que nous connaissons déjà. À l’inverse, en habitant le changement en profondeur, nous partons à la recherche de sa face cachée ; nous permettons au nouveau d’émerger dans notre vie. Nous confions la direction de notre existence à ce qui, en nous, sait mieux que nous ce qui est bon pour nous…

Personne n’a dit que c’était facile. Il est inévitable dans une transition de vie de rencontrer la peur, l’anxiété, l’incertitude, la désorientation, la perte de repères, le doute. Sinon, ce n’est pas une véritable transition, mais juste un réaménagement : on change quelques meubles de place pour se donner à croire qu’on a déménagé. J’ai fait voilà quelques temps un rêve qui illustre le passage d’un tel seuil :

Je me retrouve dans une ville inconnue. Cela ressemble à New York, dans un quartier animé avec des enseignes lumineuses partout, qui me fait penser à Broadway. Cela semble écrasant de prime abord. J’ai égaré mon sac à dos et mon blouson, avec mon portefeuille. Je les ai posés quelque part pour aller vaquer à autre chose, et quand je suis retourné à cet endroit, ils n’y étaient plus. Je me préoccupe de devoir alerter Mastercard pour la perte de ma carte de crédit mais je n’ai pas un sou sur moi. Je ne sais pas comment retourner là d’où je viens et je n’ai aucune idée de comment rentrer chez moi.

Je me suis réveillé au bord de la panique, bien sûr, et puis j’ai pris le temps de respirer dans ma peur, de l’écouter. En reprenant mes esprits, j’ai réalisé que ce rêve me portait une excellente nouvelle. J’étais en effet dans une importante transition de vie et voilà que le rêve me disait que je touchais au cœur du changement que j’appelais dans mon existence. Une pensée m’est venue qui m’a fait rigoler : « Ça y est, j’ai perdu la carte ! » Il n’y a pas de changement qui s’opère en suivant une carte. Le portefeuille est un symbole de l’identité, la carte de crédit renvoie à la confiance et le blouson, à la protection ; j’étais dépouillé de tout cela ; je les avais abandonnés. J’ai amené ce rêve dans un cercle qui se donnait dans les jours suivants, et en allant en imagination au bout du mouvement intérieur, le désarroi que je ressentais dans le rêve a mué en une énergie nouvelle : il fallait survivre dans la jungle de la grande ville. Soudain, tandis que mon ego était en complète déconfiture, il y avait quelque chose de sauvage, comme un fauve en moi, qui se réveillait, souriant tandis qu’il retombait sur ses pattes.

On croit souvent qu’on a besoin de l’aide d’un passeur quand on se trouve dans un tel passage, et ce peut être en effet le cas tant qu’on n’a pas trouvé ce passeur à l’intérieur de soi. La fonction du passeur est de nous aider à nous détendre dans le passage, ce qui le facilitera ; ce n’est pas qu’on ne résistera pas, mais qu’on rendra ces résistances conscientes. Au lieu de parler de résistances, d’ailleurs, il apparaîtra qu’il y a des choses importantes qui réclament d’être protégées, et on pourra s’en occuper consciemment. Il n’y a pas de changement qui puisse s’opérer sans s’appuyer sur quelque chose de solide, de fixe. C’est pourquoi il est si important d’accepter de tomber dans le vide : on ne tombera pas indéfiniment. Tôt ou tard, on trouve un sol solide sur lequel assurer nos pas.

Le passeur est un passant sachant passer, et qui, ayant vécu cette expérience en profondeur, saura communiquer à cet autre passant qui lui demande de l’aider dans le passage, qu’il y a bien quelque chose au-delà du vide, de l’incertitude, de la perte de repères et du doute. Quelque chose qui vaut la peine de tout risquer. En réalité, le passeur ne peut pas grand-chose pour le passant. Tout au plus peut-il donner un visage souriant et confiant à ce vide nécessaire, en évitant au passant de l’enfermer dans des certitudes théoriques ou un quelconque projet. Pour changer en profondeur, le passant a besoin d’un pivot, et finalement ce pivot ne peut que s’ancrer dans le vide, c’est-à-dire dans l’inconnu, l’inconscient. En lui faisant confiance, en s’y abandonnant, le passant donne à l’inconscient la permission d’ouvrir le chemin. C’est en quittant la terre ferme qu’on apprend à voler, et alors le vide se révèle être simplement un espace ouvert à la vie qui demande à se renouveler. C’est ce que m’a soufflé une petite voix intérieure dans ce moment de transition marqué par le rêve que j’évoquais plus haut, en me chuchotant :

Quand tu tombes dans le vide, ouvres ton cœur comme on déploie des ailes… et embrasse l’espace.


[1] Vous trouverez ce petit bijou ici en format PDF : http://faculty2.ric.edu/rfeldstein/560spring11/1.a.taoteching.pdf ainsi que dans toutes les bonnes librairies. Il en existe semble-t-il une traduction française.
[2] Un livre inspirant sur ce sujet : Michèle Roberge, Tant d’hiver au cœur du changement, Éditions Septembre, Sainte-Foy, 1998.
[3] William Bridges, Les transitions de vie : Comment s'adapter aux tournants de notre existence, InterÉditions 2006.

2 commentaires:

  1. Cela me fait penser à cet extrait des "Dialogues avec l'Ange" :

    LA GRANDEUR DE L’OBSTACLE
    N’EST PAS PUNITION, MAIS CONFIANCE.
    Faites attention ! Vous tous !
    Il n’y a pas d’abîmes si sombres,
    Il n’y a pas de falaises si hautes,
    Il n’y a pas d’égarements si tortueux
    Qui ne soient pas CHEMIN.
    Que les frayeurs terribles ne vous égarent pas !
    Vous pouvez déjà marcher, non seulement sur l’eau -si vous avez la foi – 
    mais aussi sur le vide.
    Sur le vide noir. Ne vous effrayez pas !
    Faites attention à cette seule chose :
    NE VOUS APPUYEZ PAS !
    Ce qui paraît l’appui le plus sûr, 
    C’est le vide le plus noir.
    NE LE SAISISSEZ PAS,
    CAR VOUS DEVIENDRIEZ LE VIDE VOUS-MEME !
    Il y a un unique appui qui ne déçoit pas.
    (...)
    CHACUN DE VOS PAS A TRAVERS LE VIDE
    DEVIENT UNE ILE FLEURIE
    OU LES AUTRES PEUVENT POSER LE PIED.
    Mais sur le chemin, n’emportez rien d’ancien avec vous !
    Le vide attire le vide.
    Vous devez partir sans vêtement.
    Un vêtement neuf, encore jamais vu, vous attend…

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    1. Merci chère Licorne pour ce commentaire. Ces mots me touchent particulièrement. Les Dialogues avec l'Ange me semblent être un viatique pour traverser n'importe quelle transition de vie. Tout est là: la nécessaire confiance, le vide, le dépouillement...

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