mercredi 26 août 2026

Le combat pour l'Âme du Monde 2/2

Le texte ci-dessous est la seconde partie d'un essai qui conclue lui-même une série de 4 articles, publiés au cours des mois précédents. Il peut difficilement être lu indépendamment de la première partie qui lui donne un contexte, et que vous trouverez ici si vous n'en avez pas déjà pris connaissance : combat pour l'Âme du Monde 1/2

Vous pouvez, si vous souhaitez lire cet essai sans illustration et accéder à l'ensemble du texte (partie 1 et 2 ensemble), le télécharger sous format PDF ici : combat pour l'Âme du monde (intégral).

Quelques images illustrant cet article et le suivant ont été générées par IA, ce qui est indiqué à chaque fois par une légende. C'est une façon de mêler un peu d'humour à un propos qui pourrait être perçu comme trop sérieux, et de ne pas être intégriste dans mon rejet de cette technologie. Par ailleurs, quand cela est possible, les images sont attribuées à leur auteur.e, et s'il n'y a pas d'attribution, c'est qu'il s'agit d'images en libre accès sur Internet.

Note typographique : hors des citations où je respecte la typographie des auteurs cités, les termes "Âme du monde" et "Anima mundi" sont orthographiés dans ce texte parfois avec une majuscule et parfois sans celle-ci. Quand il est fait mention de l'âme du monde sans majuscule, c'est qu'il est question du concept de l'âme du monde, tandis que quand il s'agit de l'Âme du monde avec une majuscule, c'est la réalité vivante de Celle-ci que j'évoque.  

« A l’aube (Ishrâq 😉), regardez vers l’Est... » 
 

L’Humain contre la machine

Alors nous y voilà, j’oserai dire, enfin. Où cela ? Au cœur du problème soulevé par le combat contemporain pour l’Âme du monde. Il y a au sein même de ce combat deux polarités qui semblent apparemment irréconciliables : d’une part, la vision spirituelle d’Henry Corbin, qui semble planer d’une certaine façon au-dessus de l’Histoire, et d’autre part l’urgence écologique et politique dans laquelle nous nous trouvons, embourbés jusqu’à la bouche dans cette Histoire de plus en plus nauséabonde. Y-a-t-il vraiment une voie collective pour sortir de ce bourbier ? Je n’en sais rien, je n’ai pas de solution à vendre. Je réfère pour ma part comme seul leitmotiv à ce qu’en disait en septembre 1942 Etty Hillesum, que je considère comme une sainte laïque éclairant notre temps :

« C'est la seule solution, vraiment la seule, Klaas, je ne vois pas d'autre issue : que chacun de nous fasse un retour sur lui-même et extirpe et anéantisse en lui tout ce qu'il croit devoir anéantir chez les autres. Et soyons bien convaincus que le moindre atome de haine que nous ajoutons à ce monde nous le rend plus inhospitalier qu'il n'est déjà ».

Ce n’est pas tout à fait un hasard si notre réflexion nous ramène au cœur de la seconde guerre mondiale, qui pourrait bien être la matrice spirituelle de notre époque – nous verrons qu’il y a d’autres événements ayant pris forme à cette même époque qui pourrait indiquer une voie. Mais donc, je dois dire qu’avec Corbin et Jung, je ne m’intéresse qu’à l’individu, et à la réponse que l’individu peut donner à la situation collective d’effondrement probable de la civilisation techno-industrielle que nous vivons. La « solution » collective émergera des individus et de leur créativité, qui réclame de faire de la place pour du Nouveau, et non de chercher à remplir encore et encore les vieilles outres de vin mal vieilli, fut-ce de la cuvée de la 1ère internationale. Je livrerai tout de suite la conclusion de ma longue méditation : dans ce combat pour l’Âme du Monde, il y a un malentendu. Ce n’est pas l’Âme du Monde qui a besoin de nous – la vie se renouvellera sur Terre après la faillite de notre aberration civilisationnelle. C’est nous qui avons besoin de l’Âme du Monde ! Qu’Elle nous montre comment survivre à l’effondrement, et comment construire une Nouvelle Terre ! L’espoir tient dans le fait qu’Elle n’est pas loin, en réalité. Elle est toute proche de nous. J’en veux pour témoignage ce que rapporte, dans son livre A l’Est des rêves, l’anthropologue Nastassia Martin qui s’est intéressée à ce qu’ont vécu les Even, un peuple sibérien qui a retrouvé son mode de vie ancestral après l’effondrement de l’Union Soviétique. Daria, la grand-mère qui l’informe, lui raconte simplement :

« Quand l’électricité s’est arrêtée, nous avons recommencé à rêver... »

Ce ne sont pas des rêves ordinaires dont parle Daria là, mais des rêves au travers desquels parlent les esprits et s’établit une connexion avec le non-humain, la nature environnante, la forêt et finalement, l’Âme du monde. Au fond, ces mots illustrent remarquablement les préoccupations dont Jung nous faisait part dans le dernier texte qu’il ait écrit, à savoir la conclusion de son essai d’exploration de l’inconscient, dans lequel, suite à un rêve qui l’y invitait, il tente pour la première fois de vulgariser ses découvertes, de les communiquer au plus grand nombre. Voici des extraits pertinents pour notre réflexion de ce texte publié dans l’Homme et ses symboles :

« Notre intellect a créé un nouveau monde fondé sur la domination de la nature, et l’a peuplé de machines monstrueuses. Ces machines sont si indubitablement utiles que nous ne voyons pas la possibilité de nous en débarrasser, ni d’échapper à la sujétion qu’elles nous imposent. L’homme ne peut s’empêcher de suivre les sollicitations aventureuses de son esprit scientifique et inventif et de se féliciter de l’ampleur de ses conquêtes. Cependant, son génie montre une tendance inquiétante à inventer des choses de plus en plus dangereuses qui constituent des instruments toujours plus efficaces de suicide collectif. (…) Malgré l’orgueilleuse prétention que nous avons de dominer la nature, nous sommes encore ses victimes, parce que nous n’avons pas encore appris à nous dominer nous-mêmes. Lentement, mais sûrement, nous approchons du désastre.

Il n’y a plus de dieux que nous puissions invoquer pour nous aider. Les grandes religions du monde souffrent d’une anémie croissante, parce que les divinités secourables ont déserté les bois, les rivières, les montagnes, les animaux, et que les hommes-dieux se sont terrés dans notre inconscient. Nous nous berçons de l’illusion qu’ils y mènent une vie ignominieuse parmi les reliques de notre passé. Notre vie présente est dominée par la déesse Raison, qui est notre illusion la plus grande et la plus tragique. C’est grâce à elle que nous avons « vaincu » la nature.

(…) Comme tout changement doit commencer quelque part, c’est l’individu isolé qui en aura l’intuition et le réalisera. Ce changement ne peut germer que dans l’individu, et ce peut être dans n’importe lequel d’entre nous. Personne ne peut se permettre d’attendre, en regardant autour de soi, que quelqu’un d’autre vienne accomplir ce qu’il ne veut pas faire. Malheureusement, il semble qu’aucun de nous ne sache quoi faire ; peut-être vaudrait-il la peine que chacun s’interroge, en se demandant si son inconscient ne saurait pas quelque chose qui pourrait nous être utile à tous. La conscience semble assurément incapable de nous venir en aide. L’homme, aujourd’hui, se rend douloureusement compte que ni ses grandes religions, ni ses diverses philosophies, ne paraissent lui fournir ces idées fortes et dynamiques qui lui rendraient l’assurance nécessaire pour faire face à l’état actuel du monde.

Je sais ce que diraient les bouddhistes : tout irait bien si les gens consentaient à suivre l’octuple voie du Dharma (loi) et à apprendre à connaître véritablement le Soi. Les chrétiens nous disent que si les gens croyaient en Dieu, le monde serait meilleur. Le rationaliste déclare que si les gens étaient intelligents et raisonnables, tous les problèmes seraient solubles. L’ennui est qu’aucun rationaliste ne s’arrange jamais pour résoudre ses problèmes lui-même. Les chrétiens demandent souvent pourquoi Dieu ne leur parle plus, comme on croit qu’il a fait dans le passé. Quand on me pose cette question, je pense toujours à ce rabbin auquel on demandait pourquoi, alors que Dieu était si fréquemment apparu aux hommes d’autrefois, personne ne le voyait plus aujourd’hui. Le rabbin répondit : « Aujourd’hui, il n’y a plus personne qui soit capable de se courber assez bas. » »

J’ajouterai qu’on sait ce que dirait le militant communiste : si tout le monde devenait communiste et faisait la révolution, tout irait bien. Mais voilà, ce n’est pas comme cela que cela se passe. On peut toujours déplorer avec Étienne de la Boétie que les masses soutiennent très généralement les tyrans auxquels elles sont assujetties car si ce n’était le cas, ils ne tiendraient pas longtemps. Mais quand le tyran est invisible, insaisissable comme un démon spirituel, cependant omniprésent derrière les écrans et garantissant des petites vies confortables abreuvées de Coca-Cola ou de bière devant des séries Netflix... qui peut encore espérer un réveil général avant le désastre ? D’autant que nos dirigeants eux-mêmes se pensent à l’abri dans leurs bunkers et leurs villas sécurisées avec de l’air conditionné et des robots pour les servir, et que bien sûr, nous diront-ils, nous sommes trop nombreux sur Terre…

Image générée par IA sur un prompt personnel

Mais donc, Jung pose magnifiquement le problème, qu’abordait à sa façon Günther Anders dans L’obsolescence de l’homme : nous avons créé un monde fondé sur la domination de la nature et nous l’avons peuplé de machines monstrueuses. Nous n’avons pas besoin d’imaginer un monde du genre de Terminator pour voir comment cette logique de la rationalité mécanique, et désormais numérique, nous conduit au suicide collectif. Le monde a perdu son âme en même temps que nous avons perdu nos dieux, et nous sommes seuls désormais, avec notre petite raison, à tenter de contrôler la course folle de notre monde vers l’abîme. Jung, quand il écrit ces lignes quelques mois avant de mourir en 1961, n’a aucune idée des conséquences de la consommation des énergies fossiles qui se développe alors de façon exponentielle, ni des modèles de réchauffement climatique qui sont élaborés 15 ans plus tard, ni du développement de l’économie numérique et de l’avènement de la soi-disant Intelligence Artificielle. La réalité que recouvrent ces mots (c’est un ancien informaticien qui parle) est particulièrement intéressante pour comprendre ce à quoi nous faisons face. Il n’y a aucune intelligence dans ces modèles de LLM (Large Language Model) que l’on appelle des « IA génératives », si ce n’est celle des personnes qui ont fourni les matériaux qu’elles agrègent pour répondre à nos requêtes. Il n’y a là qu’un simulacre d’intelligence, une imitation de l’intelligence humaine qui, parce qu’elle bénéficie de ressources énormes en terme de mémoire et de capacité de traitement, sont impressionnantes… mais demeure une imitation. Et le fantasme de création de conscience dans des circuits imprimés, qui serait l’aboutissement de cette course vers l’IA générale, en dit long sur la conception que se font les prêtres de cette nouvelle religion de l’âme humaine...

Le bon côté de la généralisation de ces IA dans nos sociétés, dont on peut s’attendre à ce qu’elles envahissent tout, est que par contraste, elles vont faire ressortir ce qu’il y a de spécifiquement humain en nous, ce qui ne peut être remplacé. Elles peuvent imiter l’amour, par exemple, mais elles ne peuvent pas aimer et leur créativité sera toujours issue d’un algorithme, pas d’une inspiration, d’une vision de quelque chose de complètement nouveau. Cependant, à mesure qu’elles se développent, jusqu’à la possibilité de se programmer elles-mêmes et d’échapper à notre contrôle, se généralise l’idée folle qu’elles peuvent penser à notre place. Des études montrent déjà qu’il s’ensuit une atrophie de la capacité cognitive d’imaginer et de raisonner chez une partie importante de la population. Ajoutons à cela le fait que nous ne pouvons plus nous fier à aucune source d’information – la voix comme la vidéo pouvant être manipulées –, il ressort que nous sommes entrés de plein pied dans l’ère dite de la post-vérité et des vérité alternatives : la vérité est désormais ce qui arrange ceux qui contrôlent l’information. Or qu’est-ce que la « post-vérité » sinon le mensonge, le sophisme érigé en message médiatique ? Jung redoutait déjà, dans ses derniers écrits, l’avènement d’une société où l’individu disparaîtrait, noyé dans la masse. Corbin avait la même intuition du risque de voir apparaître un monde « radicalement incompatible avec l’existence de "personnes" », ce qui consacrait pour lui le triomphe du nihilisme. Quelques six décennies après leur mort, nous voici désormais pris dans une forme de totalitarisme plus complet et subtil que tous ceux qui ont été imaginés auparavant. Un totalitarisme doux, indolore, du moins pour les classes moyennes et supérieures des pays riches, qui doivent leur opulence indécente à l’écrasement des deux tiers de la population mondiale sous une botte capable de raser une ville entière si besoin.

Mais alors, si nous devions mettre dans une image mythique l’esprit qui règne dans la machine de notre monde, quel serait-il selon vous ? Qui est le Prince des Menteurs, le maître de l’Imitation qui s’arrange pour toujours détourner de la Lumière en présentant quelque chose qui brille, et qui soit facile d’accès comme un bonbon empoisonné avec une drogue hautement addictive ?

Je vous laisse le nommer silencieusement, sachant que la Tradition nous met en garde : l’évoquer à voix haute, c’est l’invoquer ! Mais alors, quelle issue, quelle parade devant un tel Adversaire qui semble doté désormais des pleins pouvoirs dans notre monde ? Jung nous le dit : il s’agit de se courber assez bas pour entendre Cela qui pourrait nous aider. Mais avant même de nous tourner vers Dieu ou les Anges chers à Corbin, Jung nous recommande d’écouter nos rêves, c’est-à-dire ce que l’inconscient a à nous dire. « Nous sommes si fascinés, si absorbés, par notre conscience subjective, que nous avons oublié ce fait, de notoriété millénaire, que Dieu parle surtout dans les rêves et les visions. » Jung se gausse des bouddhistes, des chrétiens, des rationalistes, des communistes... et de tous ceux qui pensent qu’ils ont une solution qui vaudrait pour le reste de l’humanité, et il laisse entendre qu’ils sont tout simplement incapables d’écouter ce que la nature en eux pourrait dire. « Nous avons manifestement été si occupés de ce que nous pensons que nous oublions complètement de nous demander ce que notre psyché inconsciente pense de nous. »

Représentation non officielle du Roi-Sorcier (Álvaro Fernández G)

La racine spirituelle du problème

Je vais amener une pièce au dossier dont ni Jung ni Corbin, ni même Roszak n’avait conscience. Il est intéressant de relever que ce dernier pensait que la source de notre problème venait d’une forme de nihilisme philosophique qui s’est imposé à la fin du XIXème siècle avec le second principe de la thermodynamique qui veut que tout système tend à se désorganiser et à s’effondrer. « Pour de nombreux intellectuels de la fin du 19e siècle, la malédiction thermodynamique constituait la preuve irréfutable que la vie était futile. La conscience humaine n'était qu'un accident passager voué à l'annihilation ; au bout du compte, tout processus chimique dans l'univers succomberait à la grande et ultime « mort thermique » », écrit-il. Ainsi étaient-ils fourvoyés par ce qu’il appelle « un athéisme grossier. » En cela, il rejoignait les préoccupations de Corbin à propos de la mort de Dieu annoncée par Nietzsche, sans comprendre sans doute qu’il s’agissait d’une transformation dans l’image de Dieu. Je ne connais personne qui ait mieux saisi ce dont il est question que le père Henri le Saux, dominicain qui s’est converti au Vedanta et a su conjoindre le christianisme auquel il est resté fidèle et l’Éveil au sens profond. Il écrit dans son journal en date du 24 novembre 1970 :

« L'archétype theos «fonctionne» de moins en moins, en cette fin d'ère néolithique, pour exprimer, centrer, baser, etc., le sens "religieux" (terme commode, même s'il est discutable) de l'homme moderne. L'a-theos moderne s'oppose simplement à l'archétype theos, et non au mystère qui s'exprime sous theos, – sauf dans la mesure où les theoi (théistes) officiels ont tout fait pour confondre le mystère et l'archétype. L'athéisme moderne devrait se ressourcer au Vedanta – Samkhya, Bouddhisme, Taoïsme, etc., athéisme transcendantal qui cherche le mystère au-delà de theos – sous les intuitions par exemple de Brahman, d'Atman, de Sunya - Tao - "nature originelle" du zen (le retour du zen à l'homme est le recouvrement de l'homme vrai, intégral, et non le simple épiphénomène du faux athéisme d'aujourd'hui.) »

Mais alors, si ce n’est l’athéisme la source du problème, comme l’envisageait Roszak, quel est-elle ? On peut penser qu’elle est au sein même du theos, ou plus précisément, pour reprendre les mots de Le Saux, de l'archétype theos, de l’image de Dieu. Du point de vue de la psychologie des profondeurs, on sait que la nature a horreur du vide. Ainsi, l’athée se débat-il avec une image de Dieu qu’il nie, mais ce n’est pas en la niant qu’il s’en libère véritablement – elle l’habite inconsciemment. Mais alors, dans un monde apparemment dépourvu de Dieu, après que celui-ci ait été enrôlé pour bénir les canons, l’esclavage, les croisades, dans le meilleur esprit chrétien... où Dieu se cache-t-il donc ? C’est le théologien Harvey Cox qui, vers la fin des années 1990, a levé le lièvre en lisant, sur le conseil d’un de ses amis, la presse économique pour comprendre la marche du monde. « Je m’attendais à une terra incognita et je me suis au contraire retrouvé au pays du déjà-vu, a-t-il raconté quelques mois plus tard dans un article publié par The Atlantic. Ces pages ressemblaient étrangement à la Genèse, à l’Epître aux Romains, ou à La Cité de Dieu, de saint Augustin. »

Harvey Cox a montré que le marché, avec sa fameuse main invisible qui a tendance à remplir toujours les mêmes poches, était devenu l’objet d’une nouvelle théologie, avec tous ses ingrédients : « une mythologie des origines, des récits de déchéance, une doctrine du péché et de la rédemption ». Le marché est devenu une entité transcendante que l’on redoute, dont on étudie les lois et dont on cherche à comprendre et anticiper les humeurs. « Autrefois, les prophètes entraient en transe et informaient la populace inquiète de l’humeur des dieux, de l’opportunité d’entreprendre un voyage, de se marier ou de faire la guerre, écrit Harvey Cox. Aujourd’hui, les désirs versatiles du marché sont élucidés par les bulletins quotidiens de Wall Street et des autres organes sensoriels de la finance. Ainsi, nous pouvons savoir au jour le jour si le marché est “inquiet”, “soulagé”, “nerveux” ou parfois “exubérant”. » D’autres théologiens sont arrivé à la même conclusion. Ainsi David Loy a publié en 1997 un essai dans le Journal of the American Academy of Religion, l’une des principales revues de la discipline, sobrement intitulé : « La religion du Marché ».

« Le concept de religion est notoirement difficile à définir, mais si nous adoptons une vision fonctionnaliste et que nous entendons la religion comme ce qui nous fonde à comprendre ce qu’est le monde et ce qu’est notre rôle dans le monde, alors il devient évident que les religions traditionnelles remplissent de moins en moins cette fonction, parce qu’elles sont supplantées par d’autres systèmes de croyances et de valeurs, écrit-il. (…) Notre système économique devrait aussi être compris comme remplissant une fonction religieuse. La science économique, comme discipline, est moins une science que la théologie de cette religion. Son dieu, le Marché, est devenu un cercle vicieux de production et de consommation toujours croissantes, prétendant offrir un salut séculier. »

Ces idées ont été abondamment discutées dans la communauté savante pendant la décennie suivante, sans parvenir vraiment au grand public. Le pape François cependant semble s’en être inspiré pour, dans sa première exhortation apostolique (Evangelii Gaudium), fustiger sans détour le « marché divinisé » dont les intérêts sont « transformés en règles absolues ». C’est ce même pape qui, par la suite, publiera en 2015 une encyclique marquée au sceau de préoccupations écologiques sur « la sauvegarde de la maison commune » (Laudato si). Il s’attaquait autant aux dégâts de l’économie sur l’environnement qu’à un système de valeurs et de croyances. Et si Laudato si a été froidement reçu par les milieux d’affaire et dirigeants des États-Unis, terre sainte du Libre marché qui impose sa loi au reste du monde, c’est moins semble-t-il pour sa fibre écologique que pour sa mise en question de l’infaillibilité du marché. Pour avoir « exprimé ses doutes quant à la capacité des mécanismes de marché à relever les défis de notre temps », le souverain pontife « s’est attiré les foudres de toutes les familles politiques, droite, gauche et centre confondus », écrivent deux historiens, qui élaborent la notion d’un « fondamentalisme de marché » traversant toute la société états-unienne. Le credo de ce fondamentalisme, c’est qu’il faut lever toutes les régulations publiques pour laisser le marcher opérer. L’Europe a longtemps résisté à ces idées mais la montée des droites extrêmes soutenues par de grands intérêts financiers laisse entrevoir que ces logiques folles pourraient s’imposer. Cependant, en fait, derrière le Marché, d’autres grandes idées mythiques sont à l’œuvre depuis plusieurs générations dans notre civilisation : la Croissance à tous prix et sans limite, le Progrès indéfini, et désormais aussi, la Toute-Puissance de la Technologie. Au fond, le titre choisi par l’historien Hariri pour évoquer le futur qu’il envisageait après avoir raconté l’ascension de Sapiens est l’aveu naïf d’un projet civilisationnel : Homo Deus, l’homme-Dieu. Non pas le Christ, l’être humain ayant réalisé sa déification – qui reste le mythe fondateur dans l’Inconscient collectif de l’Occident – mais un avatar de Trump croisé génétiquement avec Elon Musk pour être cloné et cybernétiquement augmenté dans la perspective d’une transhumanité toute-puissante et éternelle. L’aboutissement de la dégénérescence de notre monde techno-industriel !

Image générée par IA sur un prompt personnel.

Une race de pillards et de pirates

Il est bientôt temps, puisqu’il a été question du Christ, d’en venir à la perspective que nous proposait Corbin à la fin de sa vie. Mais auparavant, je veux encore citer un texte assez long de Jung qui illustrera comment l’Âme du monde communique avec les hommes qui lui sont ouverts. J’ai longtemps pensé que, malgré toutes ses qualités, c’était un bourgeois suisse conservateur qui n’avait pas vraiment saisi certains enjeux de son temps. Et puis deux récits qu’il fait dans Ma vie de voyages au contact de peuples premiers ont démenti cette idée que je me faisais de lui. Tout d’abord, il y a cet épisode en Afrique où il cerne précisément le drame de la disparition de l’Âme du monde :

« Une fois nous avions une palabre avec le laibon, le vieux chef medicine-man. Il se présenta vêtu d'un superbe manteau de fourrure de singe bleu, c'était une pièce précieuse d'apparat. Quand je l'interrogeai sur ses rêves, il m'expliqua les larmes aux yeux : « Jadis, les laibons avaient eu des rêves et ils savaient s'il y aurait la guerre ou des maladies, si la pluie viendrait et où il faudrait conduire les troupeaux. » Son grand-père avait aussi rêvé de cette sorte. Mais depuis que les Blancs étaient venus en Afrique personne ne rêvait plus. On n'avait d'ailleurs plus besoin de rêves puisque, maintenant, les Anglais savaient tout. Sa réponse me montra que le medicine-man avait perdu sa raison d'être. La voix divine qui conseille le clan devenait inutile car les Anglais « savaient encore mieux ». Autrefois le medicine-man négociait avec les dieux ou la puissance du destin et donnait des conseils à son peuple. (…) Maintenant, l'autorité du medicine-man était remplacée par celle du D.C. Toute la valeur de la vie gisait maintenant dans le monde d'ici-bas. »

Corbin ne disait pas autre chose : toute la valeur de la vie gît désormais dans le monde d’ici-bas, et l’être humain en est réduit à sa plus minable expression, oublieux de sa grandeur. Je vous invite à mettre les mots du laibon en lien avec ceux que rapportait Nastassia Martin : « quand l’électricité s’est arrêtée, les rêves sont revenus... » pour imaginer ce que nous avons perdu en réalité.

Et puis il y a ce texte où Jung raconte ses échanges avec Ochwiay Biano (Lac des montagnes), un medecine man de la nation Pueblos, qu’il a rencontré à Taos dans le Sud-Ouest américain :

« Vois, disait Ochwiay Biano, comme les Blancs ont l’air cruels. (...) Les Blancs désirent toujours quelque chose, ils sont toujours inquiets, ne connaissent point le repos. Nous ne savons pas ce qu’ils veulent. Nous ne les comprenons pas, nous croyons qu’ils sont fous ! »

Je lui demandai pourquoi donc il pensait que les Blancs étaient tous fous.

Il me rétorqua : « Ils disent qu’ils pensent avec leurs têtes.

Mais naturellement! Avec quoi donc penses-tu ? Demandai-je, étonné.

Nous pensons ici », dit-il, en indiquant son cœur.

Je tombai dans une profonde réflexion. Pour la première fois de ma vie, me sembla-t-il, quelqu’un m’avait donné une image du véritable homme blanc. C’était comme si, jusqu’alors, je n’avais perçu que des reproductions colorées, sentimentalement enjolivées. Cet Indien avait trouvé notre point vulnérable et mis le doigt sur ce à quoi nous sommes aveugles. Je sentis monter en moi comme un brouillard diffus, quelque chose d’inconnu et pourtant de profondément familier. Et, image après image, se détachaient de ce brouillard, d’abord les légions romaines faisant irruption dans les villes de Gaule, Jules César avec ses traits nettement ciselés, Scipion l’Africain, Pompée. Je voyais l’aigle romain sur la Mer du Nord et sur les rives du Nil blanc. Je voyais saint Augustin transmettant aux Anglo-Saxons, de la pointe des lances romaines, le credo chrétien et Charlemagne imposant glorieusement aux païens des conversions tristement renommées. Puis les hordes pillardes et meurtrières des armées des croisés et ainsi, comme avec un coup au cœur, la vanité du romantisme traditionnel des croisades me sauta aux yeux. Puis vinrent Colomb, Cortez et les autres conquistadores qui, par le feu, l’épée, la torture et le christianisme terrifièrent même ces lointains Pueblos qui paisiblement rêvaient au Soleil, leur Père. Je vis aussi les populations des îles des mers du Sud décimées par l’ « eau de feu », la scarlatine, importée avec les habits, la syphilis. C’en était assez. Ce qui pour nous est désigné par colonisation, mission auprès des païens, expansion de la civilisation, etc., a encore un autre visage, visage d’oiseau de proie cruellement tendu, guettant sa prochaine victime, visage digne d’une race de pillards et de pirates. Tous les aigles et autres bêtes rapaces qui ornent nos écussons héraldiques m’apparurent comme les représentants psychologiques appropriés de notre véritable nature. »

Dans ce texte remarquable, il faut commencer par souligner la connexion entre ce que Ochwiay Biano montre à Jung et les réflexion de Hillman à propos de la possibilité de « penser avec le cœur ». Le medecine man porte un diagnostic qui vaut pour notre civilisation toute entière : nous avons perdu la capacité de penser avec le cœur – nous pensons avec nos têtes, et maintenant avec nos IA, et nous sommes tout simplement fous. Mais on voit donc aussi qui était Jung dans sa capacité de se laisser toucher au cœur justement et de s’ouvrir à la vision qui déferle sur lui, et quelle vision ! En un éclair, il voit ce qui est advenu du message de paix et d’amour qu’a transmis le prophète qui a parlé à Jérusalem il y a environ 2000 ans, dont notre civilisation a fait un emblème en le divinisant pour mieux le trahir. Cela n’a pas fait de Jung un anti-impérialiste et un anti-colonialiste avoué mais au moins n’était-il pas aveugle. La vision de Jung, qui peut venir nous percuter à notre tour quand nous écoutons les actualités répéter dans une lugubre litanie toujours les mêmes horreurs dans d’infinies variations, nous pose un défi qui ne pouvait échapper au psychologue, même s’il ne l’a jamais formulé clairement : comment guérir l’Âme du monde de ces souffrances ? C’est-à-dire, plus précisément, comment guérir l’inconscient collectif de la re-traumatisation transgénérationnelle qui amène toujours de nouvelles violences ? C’est une question à laquelle nous ne pouvons pas échapper à notre tour. Et pour mesurer l’importance pour Jung de cette vision, il faut se rappeler qu’il se demandait ce qui avait mal tourné dans le christianisme, et comment celui-ci pourrait évoluer, ce qui préoccupait aussi Corbin.

Image générée par IA sur un prompt personnel

La Parole perdue

Les recherches de Corbin, sous couvert d’islamologie, ont porté sur une question fondamentale qu’il décrivait comme le problème de la Parole perdue. Il s’agissait là pour lui du drame commun à toutes les religions du Livre. Qu’il s’agisse de la Torah juive, des véritables paroles de Yeshua, et même du Coran, se pose la question du sens véritable de ce Livre. Il écrit :

« Si le véritable sens du Livre est le sens intérieur, caché sous l’apparence littérale, alors, dès l’instant où les hommes méconnaissent ou refusent ce sens intérieur, ils mutilent l’unité de la Parole… et amorcent le drame de la « Parole perdue ».

Corbin était passionné d’herméneutique, terme qui désigne la contemplation des textes pour en faire ressortir le sens profond – on l’assimile volontiers à un art de l’interprétation des textes, mais cela va beaucoup plus loin que d’en proposer une compréhension à partir d’une grille ou d’une autre. Il s’agit dans l’esprit de Corbin d’une lecture spirituelle qui transforme le lecteur à mesure qu’il approche du noyau de sens que recèle le texte. Dans le contexte islamique et soufi, on appelle cette opération le ta’wil, et cette dénomination pointe vers l’idée d’une remontée à la source du texte – cet art était connu dans le contexte chrétien comme étant la lectio divina. On notera au passage la parallèle que l’on peut tirer avec l’interprétation des rêves, qui en réalité est une herméneutique, une contemplation nous mettant en relation avec un sens vivant – sinon, s’il s’agit seulement d’une analyse intellectuelle à partir d’une grille symbolique, et autant dire que l’interprète pourra avantageusement être remplacé par une IA. Or cette notion du ta’wil s’élargit bien au-delà de la lecture des textes sacrés : dans le soufisme, le cheminement spirituel est un ta’wil de l’âme qui remonte à sa Source. Et la nature toute entière est considérée comme un Livre que nous sommes invités à contempler et à déchiffrer pour encore une fois revenir à la Vie dont elle est manifestation. Il y a là le fondement d’une écologie sacrée qui nous reconduit à l’Âme du monde, et au-delà d’Elle, à la Source. Cette vision d’un ta’wil nécessaire de la nature a, avec beaucoup d’autres choses, été conservé par l’islam mais s’origine dans la vision proche et moyen-orientale bien antérieure à la révélation coranique : on sait aujourd’hui avec certitude que l’enseignement originel de Yeshua Ha-Notzri s’enracinait dans une culture araméenne de paysans qui ne vivaient pas de séparation avec la nature environnante…

Corbin s’est attaqué à un problème énorme en interrogeant ce qu’il a appelé « le paradoxe du monothéisme ». En quelques mots, pour faire une histoire courte que vous aurez le loisir de creuser si le sujet vous intéresse en lisant le maître, il a montré que le dogme qui impose une vision unique du mystère divin conduit nécessairement au nihilisme. Cela nous amènera à parler de la fonction des Anges dans la vision de Corbin, en posant d’emblée que si les Anges occupent une place centrale dans sa théologie, ceux-ci n’ont rien à voir avec les chérubins ailés des églises ni avec les fantaisies New Age. Il s’agit plutôt des Anges dont Rilke a parlé dans ses Élégies. Et par ceux-ci, Corbin pointe la nécessité d’une relation personnelle et strictement individuelle avec le Mystère divin – on retrouve ici sa filiation spirituelle avec Schleiermacher, qu’il a en commun avec Jung, et qui l’amène à dire que « le principe d’individuation est le secret même de la Création ».

Schleiermacher (1768 - 1834) était lui-même passionné d’herméneutique et professait que la religion authentique n’est pas l’adhésion à un contenu doctrinal commun mais la culture d’une intuition proprement individuelle : « chacun doit avoir sa religion à sa manière ». L'individualité n'est pas un obstacle à dépasser vers l'universel, elle est la forme sous laquelle l'universel se manifeste. Or Corbin retrouve exactement la même idée chez Ibn’Arabi et chez plusieurs mystiques islamiques, vécue et poussée jusque dans ses ultimes conclusions. En quelques mots encore, Dieu étant inconnaissable en Lui-même, il ne peut apparaître que sous une multitude de formes théophaniques. C’est-à-dire qu’il se révèle à chacun sous la forme dans laquelle il peut le voir – c’est la fonction des Noms de Dieu dont la récitation est au cœur des pratiques soufies que d’offrir à chacun sa propre voie, son propre Nom, par lequel s’opère la rencontre avec le Mystère qui est au-delà de tout nom, de toute forme. Tout cela peut sembler bien abstrait mais à des conséquences énormes : Corbin valorise fondamentalement la personne et sa singularité, c’est-à-dire l’irréductibilité individuelle du chemin spirituel. Il rejette l’idée qu’il y aurait une Vérité absolue qui pourrait être imposée à tou.te.s, et s’insurge contre toute collectivisation de la relation au Mystère. Il est parfaitement à l’aise avec le tawhid, c’est-à-dire l’affirmation de l’Unicité de Dieu dans l’islam (Il n’est de dieu que Dieu…) tout en pointant que celui qui prétend Le connaître ne fait que Le défigurer. Il fait écho en cela à Maître Eckhart qui disait de façon lapidaire : « qui croit tout connaître de Dieu ne connaît pas Dieu ».

Corbin rejoint ainsi la préoccupation de Jung devant la massification de nos sociétés, et s’avère incroyablement moderne, peut-être même en avance sur notre temps : une des caractéristiques du mouvement spirituel généralisé que les sociologues observent depuis quelques décennies est un refus de toute dogmatique et de toute autorité limitante. Les traditionalistes pointent là un travers du New Age qui voudrait que les chercheurs spirituels passent d’un enseignement à l’autre sans jamais aller au bout de l’un d’eux, mais c’est en fait une façon de préserver l’individualité singulière du chemin, une forme d’anarchisme spirituel. Et Corbin n’exclue pas, à partir de là, la relation et même le vécu de la communauté, mais dans le respect absolu de cette individualité. Il prône une sorte de bootstrap philosophique qu’on appelle le kathénothéisme – la théorie du bootstrap du physicien Geoffrey Chew, aussi appelée la « démocratie nucléaire », veut que nos modèles de l’Univers ont tous un point aveugle et se complètent les uns les autres en se reliant par cette incomplétude. Von Franz propose une vision équivalente pour nos modèles de l’inconscient et de la psyché, et ce n’est pas sans évoquer la démonstration implacable par Gödel du fait qu’aucun de nos systèmes mathématiques ne saurait être complet : ils reposent tous sur des axiomes indécidables, c’est-à-dire finalement sur une irrationalité. Mais quel rapport avec l’Âme du monde, me direz-vous peut-être ? Et bien c’est simple : l’Âme du monde se déploie dans la multiplicité des formes vivantes, des cultures, des individus… et elle est mise à mort par la massification et l’uniformisation, qu’il s’agisse de celle qui est opérée par le dogme ou par la société capitaliste, pour qui la diversité humaine se réduit à la "liberté" de choisir parmi 500 canaux de télévision qui déversent toutes la même soupe, insipide, et qui pollue notre intériorité en l’abreuvant d’images standardisées, nous coupant de notre intériorité...

Giusto de Menabuoi, Esprit Saint. 1360-1370. Padoue, Italie

Harmonia Abrahamica

Il faut préciser ce point : Corbin est semble-t-il toujours resté "chrétien", même si ce terme mérite caution en ce qui le concerne ; à la différence d’autres grands esprits qui ont mené une recherche similaire, comme René Guénon ('Abdel Wâhed Yahiâ) ou Frithjof Schuon (`Īsā Nūr al-Dīn), il ne s’est jamais converti à l’islam, même s’il disait volontiers « nous » en parlant avec ses amis chiites. En fait, il embrassait l’ensemble des religions abrahamiques – la juive, la chrétienne et la musulmane – dans sa vision. Et c’est précisément là qu’est peut-être sa contribution la plus décisive au combat pour l’Âme du monde. Cheetham nous dit : « On peut légitimement affirmer que l’œuvre entière de Corbin visait, à la base, à mettre en lumière les profondes affinités entre les traditions mystiques – souvent hétérodoxes – du christianisme et de l’islam, ainsi qu’entre celles-ci et des courants analogues au sein du judaïsme. » Cet effort renvoie aux tentatives des premiers chrétiens pour harmoniser les quatre évangiles et retrouver ce qu’on appelait l’harmonie évangélique (Harmonia Evangelica). Mais Corbin a envisagé pour sa part une harmonie abrahamique (Harmonia Abrahamica) qui met en lumière une unité profonde entre les trois religions du Livre, ou pourrait-on dire de la Révélation, en dessous des différences de surface qui font le jeu des autorités qui prétendent capter la Lumière, se l’approprier. Pourquoi est-ce important en ce qui concerne l’Âme du monde ? Parce que c’est à ce moment de la captation de l’Eau vive que s’origine la disparition de l’Âme du monde dans notre culture, bien avant l’irruption de la technologie, l’avènement du capitalisme, etc...

Bien sûr, l’Harmonia Abrahamica requiert une christologie très différente de celle qui est devenue un dogme, et en fait, un retour aux sources, c’est-à-dire à la christologie de l’Église de Jacques, la première communauté "chrétienne" de Jérusalem, et de juifs partisans de Yeshua – j’hésite à dire « judéo-chrétiens » – que l’on appelle les ébionites. Ces derniers, dont le nom signifie « les pauvres » (ce que désigne aussi le mot dârwish qui désigne les derviches, en persan), n’avaient pas de doctrine de la Trinité ni de notion de l’incarnation du Fils de Dieu mort pour racheter nos péchés, ni de l’union consubstantielle des natures divine et humaine en Jésus. Je vous prie en passant de noter que lorsque je parle de l’individu mythique au centre de notre culture occidentale, je l’appelle Jésus comme tout le monde, mais quand j’évoque l’homme, juif, qui a enseigné il y a 2000 ans, je l’appelle par le nom araméen sous lequel il était connu : Yeshua, ou Yeshua Ha-Notzri (le Nazaréen). Pour les ébionites, Yeshua était un homme comme les autres que son chemin spirituel a amené à recevoir l’Esprit au bord du Jourdain, c’est-à-dire à être illuminé par le Christos Angelos, l’Ange de l’Humanité pourrait-on dire, la figure céleste du « Fils de l’Homme », de l’Anthropos dont il est question dans les livres d’Hénoch. Il est le Tsaddiq par excellence, le Juste, qui a réalisé une forme d’Éveil à partir duquel il devient d’une certaine façon un Livre vivant, une incarnation de la Présence divine dans un sens très différent de celui que lui donnera le christianisme.

Au lieu de promouvoir comme ce dernier l’idée d’une incarnation historique de Dieu – notion qui scandalise Corbin car elle implique une confusion des plans et finalement le triomphe de l’historicisme qu’il dénonce – les ébionites, comme sans doute la plupart des contemporains juifs de Yeshua, inscrivent cet épisode dans la Tradition du Vrai Prophète. Celle-ci veut que depuis Adam inclus, l’Ange de l’Humanité se soit incarné en Noé, Hénoch, Abraham, Jacob, Moïse… et donc finalement Yeshua. C’est une chaîne prophétique de manifestations successives, qui ne sont pas pour autant des « réincarnations », dont l’aspect le plus renversant peut-être est qu’elle est liée à la Sagesse de Dieu. Revoilà notre Sophia qui au travers de la figure du Vrai Prophète, c’est-à-dire du Christ éternel, l’Anthropos, se manifestant de loin en loin comme guide de l’humanité, se hâte « vers le lieu de son repos ». On a pu établir que de son vivant, Yeshua était souvent désigné comme « l’enfant de la Sagesse », ce qui allait avec sa propension à accueillir tout le monde, aussi bien les prostituées et les publicains que les érudits et les dévots. Ce lien à la Sagesse divine transparaît en différents endroits dans les évangiles, et particulièrement quand Jésus parle de lui-même comme d’une poule cherchant à rassembler ses petits (Matt. 23:37-38), ce qui était une image très parlante à l’époque pour évoquer la Sagesse. Ce point concernant la Sophia divine est important car une des déviations fondamentales de l’enseignement originel tient certainement à l’élimination du Féminin, c’est-à-dire à l’infériorisation des femmes et au rejet de la Terre, de la Nature, au nom d’une transcendance céleste, mais aussi du fait du lien que nous avons pu déjà établir entre la Sophia – en hébreu, la Shekinah (Gloire de la Présence) que l’on peut dire être la Face Féminine du Divin – avec l’Âme du monde.

A ce point, vous aurez sans doute compris qu’il y a une incompatibilité absolue entre la christologie ébionite que reprend Corbin et la conception paulinienne sur laquelle s’est fondée et développée ce qu’on appelle le christianisme. Les ébionites ne rompent pas avec la Torah, bien au contraire : ils s’inscrivent dans son prolongement en revenant à son esprit. Ils sont végétariens, refusent tout sacrifice sanglant. D’où la vision de Paul de la Rédemption tenant dans le sacrifice sanglant du « fils de Dieu » sur la croix était pour eux un énorme blasphème, ce qui les conduisait à dénoncer en Paul un « faux prophète ». Ce dernier s’est en effet institué apôtre de son propre chef et a écarté les témoins oculaires encore vivants de l’enseignement et de la vie de Yeshua – cette dernière est complètement dévalorisée au profit de la mythification de sa mort dans les visions de Paul.

On a donc aujourd’hui d’excellentes raisons de penser que la Parole s’est perdue, sans jamais disparaître entièrement, sous le fatras du délire paulinien. J’emploie ces termes forts en me fondant sur le fait que des analyses psychiatriques très sérieuses, fondées sur les éléments biographiques dont nous disposons, permettent de penser que Paul était atteint d’épilepsie du lobe temporal et plus précisément du syndrome de Gastaut-Geschwind qui se caractérise par une hyposexualité marquée, des préoccupations philosophiques avec le sentiment d'une destinée personnelle, une émotivité intense et irritabilité avec des difficultés relationnelles – le tout coiffé d'une hyperreligiosité. Sa chute de cheval (probablement un âne d’ailleurs…) sur le chemin de Damas ainsi que nombre de visions et d’extases répétées décrites dans ses lettres sont caractéristiques de crises épileptiques. Il y a cependant une autre hypothèse, encore plus embêtante, qui pose qu’il était sans doute affecté par un trouble psychotique, soutenue par son évocation répétée d’une « écharde dans la chair » qui pourrait bien avoir été une voix intérieure harcelante, et ses délires de grandeur (« je suis le plus grand des apôtres ») ainsi que ses ravissements au "troisième ciel". Ces éléments diagnostics n’invalident pas nécessairement entièrement ses visions – l’inconscient collectif s’exprime volontiers au travers des visions des psychotiques – mais pose un problème énorme : le christianisme n’est pas fondé sur l’enseignement de Yeshua mais sur une probable psychose !

Est-il bien étonnant que notre civilisation soit folle ?

En islam, on recommande de prêter attention aux propos des majnun, les fous, car Dieu peut passer des messages à travers leurs délires, mais de ne surtout pas les suivre…

 La Pentecôte: Heures d'Étienne Chevalier, enluminées par Jean Fouquet. 
Musée Condé, Chantilly

Il faut noter, à l’usage en particulier de mes ami.e.s chrétien.ne.s, que tout ce que je dis là n’invalide pas sur le fond la valeur du mythe de Dieu acceptant la kénose dans une vie humaine jusqu’à se donner entièrement dans la souffrance et la mort, ou celui de la Résurrection qu’on peut voir illustrer symboliquement nos passages par le cycle vie-mort-vie. On peut aussi fort bien comprendre la Trinité comme exprimant un jeu d’interrelation entre le Mystère, la Conscience qui en est la Fille unique, et l’Amour qui apparaît comme l’Esprit Saint de leur relation. On peut tout aussi bien envisager la consubstantialité des natures divines et humaines de Jésus comme symbolisant la tension en l’humain entre Ciel et Terre – notre propre double nature que de nombreuses cultures symbolisent en parlant de deux âmes humaines, une terrestre et une céleste (par exemple les âmes Hún et Pò de la tradition chinoise, le Bâ et le Kâ de l’Égypte, la Neshamah et la Néfesh des Hébreux, etc). On peut voir dans l’Incarnation du Christ une symbolisation archétypale du processus de croissance spirituelle de l’humain jusqu’à la réalisation, dans sa chair, de sa divinité ou de ce que l’Orient appellerait son Éveil. Ces compréhensions n’étaient pas entièrement étrangères à la pensée des Pères de l’Église, en témoigne l’affirmation qui veut que « Dieu s'est fait homme pour que l’homme se fasse Dieu », évoquant ainsi la théosis et la seconde naissance spirituelle. Il n’est pas question ici d’attaquer le christianisme dont la richesse spirituelle est indéniable mais de mettre en lumière le danger de l’enfermement de l’âme dans certaines dogmatiques. Le problème tient au fait de comprendre des images archétypales comme étant des vérités littérales. La verticalité est perdue dans la seule horizontalité historique. Parler de mythologie, d’archétypes et de symboles n’ôte rien à la valeur des images proposées, à moins précisément d’être incapable d’entendre ce que recèle le langage mythologique et symbolique, d’ouvrir son esprit à la puissance vivifiante de la métaphore.

Le ta’wil auquel invite Corbin implique de renverser les idoles pour qu’elles deviennent des icônes, c’est-à-dire qu’elles redeviennes transparentes à la Lumière. Une idole, c’est une forme à laquelle on s’arrête en déclarant qu’elle est absolue et qu’on ne pourra pas aller au-delà ; on tentera alors bien sûr aussi d’empêcher les autres d’aller au-delà. Jung s’est heurté au problème avec des prêtres chrétiens qui discutaient de savoir si le Soi était un symbole pour Jésus, ou Jésus un symbole pour le Soi, c’est-à-dire – si on évite de faire du Soi une autre idole intellectuelle – pour l’Infini, Cela qui est au-delà de toutes les formes et dont les formes jaillissent. En divinisant Jésus, avec toute la mythologie qui l’entourait – et en prenant cette mythologie pour une vérité littérale – le christianisme a tenté d’imposer qu’il ne saurait y avoir d’autre Dieu que Jésus. C’est le thème de l’Unicité divine mal compris : « il n’y a qu’un Dieu et c’est mon Dieu ! » Là où le tawhid de l’islam ramène à : « il n’y a aucun dieu à part l’Infiniment Mystérieux ». En écartant l’humanité de Yeshua, en en faisant l’idole Jésus, le christianisme a barré le chemin que montrait le Maître et qui consistait en conjoindre la terre et le ciel, et s’éveiller à l’Amour ici-bas. C’est toute notre humanité qui en a été blessée.

Nous pouvons nous interroger à juste raison sur pourquoi et comment les obsessions de Paul ont rencontré un écho tel dans l’Inconscient collectif que l’enseignement du Maître a été effacé par la mythologie du Sauveur suprême tout droit descendu du ciel pour laver nos péchés en les trempant dans la culpabilité morbide de Paul. On peut voir par la suite comment des entreprises de conquête du pouvoir absolu ont effacé toute dissidence sous le rouleau compresseur du dogme et en s’alliant à la matrice totalitaire de l’Empire romain dans une brutalité qu’a perpétué le christianisme au travers des croisades, de la colonisation, etc. On peut pleurer devant l’infinie bêtise d’un Pierre qui remerciait son dieu chaque matin de ne pas l’avoir fait femme. André Monjardet, un ex-dominicain, explique dans l’Autobiographie de Jésus-Christ que l’on peut considérer le christianisme comme « l'archétype de toutes les idéologies occidentales modernes, du marxisme à l'ultralibéralisme en passant par le rationalisme », par lesquelles l'Occident s'est toujours considéré comme seul et unique détenteur d'une vérité universelle à imposer à tous les autres hommes. Exactement ce qu’exécrait Corbin. Le christianisme, avec sa notion du Dieu incarné une fois pour toute dans l’Histoire, réduit l’aventure de la relation avec le Divin à une foutaise historique lui permettant d’affirmer sa prééminence sur les autres religions, et finalement fait le lit des idées de Progrès, de la technologie, de la domination de la nature et de sa destruction même, éventuellement, au nom d’une transcendance.

Mais où tout cela nous amène-t-il, alors, dans la perspective du combat pour l’Âme du monde et de l’urgence écologique qui lui est désormais conjointe ?

A la fin de sa vie, Corbin a publié un texte déterminant sur l’Harmonia Abrahamica en guise de préface à une traduction de l’Évangile de Barnabé, texte qui est volontiers présenté comme l’évangile de l’islam car il reprend le récit de la vie de Jésus tel qu’il est présenté dans le Coran. Il y souligne un point important : on a d’excellentes raisons de penser que la prophétologie islamique est l’héritière directe de la prophétologie judéo-chrétienne, ébionite en particulier. Corbin ne dit pas que la révélation coranique découle ou dérive de quelque façon du judéo-christianisme ; il en reconnaît la valeur propre et l’originalité, au sens de la proximité avec l’Origine. Il montre que l’islam a pu servir d’abri aux judéo-chrétiens descendant des ébionites qui tentaient de survivre aux marges de la Grande Église à l’époque où vivait le Prophète Muhammad. On croyait les ébionites complètement disparus dès le IVème siècle mais on a maintenant des preuves qu’il existait encore des communautés judéo-chrétiennes au Xème siècle. Il y avait dans la proximité de Muhammad une communauté qui réalisait déjà l’harmonie abrahamique, les Honafâ, en ce sens qu’ils n’étaient ni juifs ni chrétiens mais les deux. Mais le point le plus important est que l’islam a repris en fait la tradition du Vrai Prophète, à la différence seulement avec les ébionites que la succession des christophanies ne s’achève plus avec le prophète Jésus, mais avec Muhammad, « le Sceau des Prophètes », dont Yeshua lui-même aurait annoncé la venue, et qui est présenté comme « la récapitulation de tous les prophètes ».

Illustration de Myrrha Djian-Gutenberg
Terre au Nombre d'or

Arc-en-ciel spirituel

Je ne suis pas en disant tout cela en train de vous inviter à vous convertir à l’islam, pas plus que Corbin ne le faisait. Je cherche à vous montrer la richesse de l’interconnexion entre les différents courants religieux et spirituels qui sous-tendent notre culture, car si nous voulons retrouver le contact avec l’Âme du monde, il va falloir aller y puiser, chacun.e à notre façon. Nous sommes, pour la première fois de l’Histoire connue, devant la possibilité d’un arc-en-ciel spirituel embrassant, au moins chez quelqu’un.e.s d’entre nous, aussi bien les racines chamaniques que toutes les branches de l’Arbre de l’Humanité spirituelle. Cela va bien au-delà de l’harmonie des religions du Livre, dont on peut souhaiter cependant qu’elles ne soient plus invoquées par les bellicistes pour répandre leur haine. Comment aujourd’hui n’être que chrétien, musulman ou bouddhiste ou animiste, ou même qu’athée, agnostique ou jungien, freudien, etc ? En tant qu’enfants de l’humanité, nous portons, tout.e.s autant que nous sommes, l’ensemble de ces potentialités de relations avec le Mystère en nous-mêmes, fut-ce inconsciemment. C’est le versant spirituel de la mondialisation qui étrangle notre Âme du monde mais fait le lit d’une vision complètement nouvelle. Je ne suis pas seul à entrevoir la possibilité de cet arc-en-ciel : j’ai déjà cité le père Henri Le Saux, mais on peut aussi évoquer parmi d’autres le théologien Raoul Panikkar, et mon préféré, un prêtre catholique nommé Robert Vachon, qui est allé vivre dans des ashrams et suer dans des huttes de sudation pour incarner un multiculturalisme spirituel radical. Vivre cette absolue diversité spirituelle sans en faire un syncrétisme de mauvais aloi, une pauvre synthèse vidé de son sang... mais au contraire, en faisant vibrer toutes les cordes spirituelles en nous à sa juste mesure, pourrait être le défi aujourd’hui pour retrouver le chemin de l’Âme du monde. Je ne m’étendrai pas sur le fait que ce que je désigne sous le nom de « gnose jungienne » pourrait être un des axes permettant non seulement l’harmonie abrahamique mais l’éclosion de cet arc-en-ciel spirituel.

La question dès lors n’est pas de savoir si vous êtes jungien / chrétien / musulman / athée, etc... mais comment l’êtes-vous : ouvert.e, disposé.e à la relation avec l’autre, prêt.e à vous enrichir de la diversité de notre humanité, ou fermé.e comme une huître sur vos petites certitudes ? Au fond, ce à quoi je nous invite là, c’est à une exploration des profondeurs de notre Inconscient collectif pour retrouver, chacun.e à notre façon, la source vive de l’Âme du monde et assumer notre individualité pure sans prétendre à la vérité absolue. C’est ce que j’ai dû faire pour ma part, à partir d’un certain point d’exploration de mon inconscient personnel – je ne pouvais éviter de me confronter avec la figure du Christ au cœur de notre inconscient culturel, et en tant que descendant de colons français en Afrique du Nord, avec l’ombre portée de l’islam. Cela m’amène à me positionner comme un Honafâ à ma façon, cherchant à réaliser l’harmonie abrahamique avec une touche de Dharma-Gaïa épicé d’anarchisme jungien. Je ne parle pas de cela pour me mettre en avant, mais pour m’impliquer personnellement dans ce que j’écris ici. Jung et Corbin m’ont été, et me sont encore, des alliés infiniment précieux par ce qu’ils communiquent de leurs expériences de vie et de leurs réflexion dans ce chemin sans destination, mais c’est la figure de l’Ange de Corbin qui sans doute se sera avérée la plus grande aide. Cet Ange (étymologiquement le Messager), qui parle entre autres dans nos rêves, était connu dans de nombreuses cultures comme, par exemple, le daïmon platonicien, la Nature Parfaite hermétique, le Jumeau Céleste manichéen, le Tselem kabbalistique, la Daēnā mazdéenne, etc. C’est le représentant du Mundus Imaginalis (alam al-mithal), du monde de l’âme. Je me garderai de chercher à équivaloir l’Ange des traditions ancestrales avec le Soi jungien – je pense qu’il faut absolument éviter de jouer à ces jeux intellectuels réducteurs et respecter chaque forme d’expression dans sa nature propre, faire vibrer sa corde spécifique...

Ce qui est certain, c’est que la présence de l’Ange tout comme la possibilité d’une relation consciente avec le Soi pose l’idée de la capacité de relation avec ce que Mani désignait comme notre Jumeau céleste, c’est-à-dire une dimension de nous-mêmes qui n’appartient pas au temps, qui voit les choses sans l’opacité de la matière – un « savoir absolu de l’Inconscient », disait Jung. Or l’apport le plus fondamental de Corbin, finalement, tient dans une idée simple mais terriblement hérétique : même si le cycle prophétique est clos avec le Sceau des Prophètes, en fait la Révélation – c’est-à-dire le contact vivant avec la Lumière, l’Intelligence divine – n’est jamais close car nous n’avons jamais fini de lire les textes, et le grand Texte de la Nature. La révélation se poursuit dans notre recherche du sens intérieur, de la Parole perdue, et le renouvellement de notre compréhension des textes. Dès lors, notre tâche commune est d’aller, chacun.e d’entre nous, au bout du ta’wil de notre âme pour assumer notre singularité spirituelle, avec l’aide de notre Ange. Et Corbin d’affirmer quelque chose d’énorme conséquence pour notre futur : les Écritures Sacrées ne sont jamais closes. Nul ne peut prétendre limiter l’action créatrice de l’Esprit Saint qui amène toujours une nouvelle vision. Nous devons être prêt.e.s à abandonner l’ancien, qui ne sert plus la Vie, pour accueillir le Nouveau…

Dans ce sens, se pourrait-il qu’un nouveau cycle de révélation ait commencé en 1943 en Hongrie quand quatre jeunes gens ont entamé un échange étonnant avec leurs Maîtres intérieurs, ce qui a donné la publication ultérieure des Dialogues avec l’Ange, un texte vivifiant ? Je sais de source sûre que Corbin en a eu connaissance et les a trouvé passionnants. Est-ce encore un hasard que les textes gnostiques perdus, dont en particulier les précieux évangile selon Thomas et évangile selon Philippe, soient ressortis de terre en 1945 à Nag Hammadi en Égypte ? Comment qualifier le foisonnement de propositions de recherche spirituelle rendues accessibles par l’Internet, sans équivalent depuis l’époque où vivait Yeshua, sinon d’une révolution qui semble se chercher ?

Illustration de Myrrha Djian-Gutenberg
tirée de son Zodiaque des Fleurs

Puisse l’Âme du monde nous venir en aide !

Je dirai simplement, en ma qualité d’onirologue – ou plutôt d’amoureux de la sagesse des rêves –, puisque je n’ai pas d’autre qualification pour parler, que le travail avec les rêves, s’il n’est pas intimement orienté vers l’Ange, et à travers lui vers l’Âme du monde, est vain. Il ne fait que tourner en rond dans la cage de l’égo avec sa psychologie limitante. L’Ange n’est pas une certitude sur laquelle nous appuyer, mais un possible qu’il nous faut Imaginer pour réaliser notre individualité la plus pure, notre être essentiel. Marguerite Kardos, qui a été proche de Gitta Mallasz, la "scribe des Dialogues", nous dit que l’Ange est « le « tout possible » en nous ! L’ange est le plus haut niveau de soi, il est notre pôle de lumière. Il est notre « potentialité évolutive » ». En l’imaginant, c’est-à-dire en redonnant force à notre Imagination créatrice comme nous y invitait Corbin, nous lui donnons voix. Il s’agit de redonner vie à la dimension poétique de nos existence, au sens premier de la poiesis grecque, c’est-à-dire la capacité créatrice de l’Imagination qui féconde le réel en dévoilant sa profondeur inconnue. Gitta Mallasz elle-même précise : « Celui que j’ai nommé « Ange » a peu de ressemblance avec l’Ange des Traditions. L’Ange, pour moi, est ma moitié vivifiante – et moi, je suis sa moitié vivifiée. Il est ma préfiguration dans l’invisible – et moi, je suis sa figuration dans le visible. »

Dans la suite de ces mots, nous pouvons imaginer l’Âme du monde comme étant le versant invisible de notre monde, mais aussi sa dimension vivifiante. Roszak s’interrogeait dans la suite d’Hillman sur le fait que la vision animiste du monde, la plus naturelle et en lien avec l’Âme du monde, ait été censurée aussi bien par la doctrine chrétienne que l’objectivité scientifique. Il écrit : 

« Dans notre culture, être à l'écoute des voix de la Terre, faire comme si le monde non humain sentait, entendait et parlait, constituerait l'essence même de la folie pour la grande majorité des gens. Se peut-il que la psychothérapie, en véhiculant cette conception de la folie, se fasse la défenseuse du plus enfoui de tous nos refoulements, de la forme de mutilation psychique la plus essentielle au développement de la civilisation industrielle, à savoir l'hypothèse selon laquelle la Terre est chose morte, matière inerte et servile, sans aucun sentiment, ni mémoire, ni intentionnalité propre ? »

Poser la question, c’est y répondre. D’où la nécessité urgente d’inviter le numineux et l’Âme du monde dans la psychothérapie, et plus largement dans tous les aspects de notre existence...

Je vous rappelle ma conclusion, déjà énoncée : ce n’est pas l’Âme du monde qui a besoin de nous dans ce combat, mais c’est nous qui avons besoin d’Elle. Le combat pour l’Âme du monde se déroule en chacun.e de nous, et c’est la lutte finale pour notre âme. C’est en nous-mêmes d’abord qu’il faut sauvegarder l’idée que nous vivons dans un monde vivant, et que notre vie est liée à une plus grande Vie qui prend soin de nous, qui murmure dans nos rêves, nos intuitions, nos visions. Il s’agit de retrouver la dimension sacrée dans la Nature elle-même – d’en faire une icône transparente à une Lumière qui pourra éclairer nos pas ! –, et dans nos existences, de revenir au miracle d’être en vie, d’être conscient.e., aimant.e. Car c’est un miracle, une merveille, que rien ne devrait pouvoir nous convaincre de banaliser, de réduire à l’insignifiance. Si nous le faisons, c’est que nous manquons à nous-mêmes, à la dimension verticale de notre existence ! Il y a là une guerre sainte, un jihad qu’il nous appartient à tou.te.s de mener pour retrouver notre dignité d’êtres humain.e.s, filles et fils de la Terre et du Ciel, étincelles de l’Âme du monde scintillant dans la nuit noire…

Et nous ne sommes donc pas seul.e.s dans ce combat solitaire mais solidaire. Je répéterai encore une fois en conclusion la bonne nouvelle que nous rapporte Nastassia Martin, le témoignage de Daria : « quand l’électricité s’est arrêtée, nous avons recommencé à rêver... » Je ne suis pas prophète, mais il se pourrait bien que l’électricité s’arrête pour nous aussi un de ces jours.

Puissions-nous rêver alors !

***

Le dernier mot à l’Ange des Dialogues :

LE RÊVE EST IMAGE,

TOI AUSSI TU ES IMAGE.

C'EST LUI/ELLE QUI S'ÉVEILLERA EN TOI.

(Entretien 9 avec Lili)

 

Annonciation, tableau de Fra Angelico

 

La première partie de cet essai est disponible ici :  combat pour l'Âme du Monde 1/2. Si vous souhaitez lire l'ensemble de cette réflexion sans illustrations, vous pouvez la télécharger sous format PDF ici : combat pour l'Âme du monde (intégral) 

 

Le présent article s'inscrit dans une série qui commence avec une réflexion qui vise à mettre en lumière qu'il est réducteur d'assimiler la démarche de Jung à une psychanalyse, et de parler de "psychanalyse jungienne". Vous le trouverez ici : Non, pas une psychanalyse ! 

Le second de la série, qui lui donne un cadre théorique large, explore la possibilité de présenter, non sans quelques réserves, la démarche de Jung comme relevant de l'élaboration d'une gnose moderne : dans quelle mesure a-t-il reformulé l'ancienne voie dans des termes qui nous la rendent plus directement accessible ? Vous le trouverez ici : Gnose jungienne.

Le troisième de la série cherche à tirer les conséquences pratiques de la réflexion que je présente ici sur la gnose jungienne, en explorant les conséquences d'une affirmation que Jung a répété tout au long de sa vie (et qui n'a rien de psychanalytique) : « L'accès au numineux est la seule véritable thérapie. »  Vous trouverez cet article ici : Psychothérapie verticale


 

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