vendredi 11 octobre 2013

Pourquoi travailler ses rêves ?

« Tu es convié.
Tu n’es même pas obligé.
Un simple service d’honneur.
Voilà tout.
Ni plus mais ni moins. »
(Christiane Singer)

La porte d’entrée est parfois une saine curiosité : certains ont un monde onirique fascinant qui les appelle et réclame leur attention. La meilleure des motivations est sans doute l’amour. Cependant, nous sommes souvent amenés au travail sur soi, et sur les rêves en particulier, par la souffrance : il y a quelque chose qui fait mal dans la vie ou dans le corps, et il s’avère que les rêves ont quelque chose à dire à ce sujet. On découvre alors que cette souffrance a un sens, qu’elle veut dire quelque chose, et donc que le rêve en parle. Il nous présente un miroir dans lequel nous pouvons apprendre à nous connaître en profondeur, c’est-à-dire dans tout ce qui ne nous est pas directement, consciemment, accessible mais participe tout de même à notre vie intérieure. Autrement dit l’inconscient. Le rêve, voie royale, comme disait Freud. Nous, êtres humains, avons besoin de sens comme les tournesols de soleil : dès que nous sommes en mesure de donner un sens à ce que nous vivons, nous avons une façon de "vivre avec" qui se fait jour. Plus profondément, la psychologie jungienne recense cinq bénéfices majeurs à écouter et travailler ses rêves.

Le premier bénéfice est la fonction compensatrice du rêve qui vient rétablir l’équilibre de la psyché. Nous avons tendance à ne voir dans toute situation qu’un côté des choses, le nôtre – c’est-à-dire le point de vue qu’a épousé notre conscience et qui satisfait ce qu’elle connait déjà. Mais la situation est riche de bien d’autres possibilités, qu’il s’agisse du point de vue des autres protagonistes ou simplement d’autres angles qui nous échappent. En règle générale, dès lors que nous perdons de vue que la situation recèle des paires d’opposés – par exemple que, dans telle discussion, nous avons raison et cependant tort – et que nous en avons donc une vision unilatérale, nous perdons la voie du milieu. Les rêves nous amènent bien souvent l’autre côté, la part manquante pour que nous ayons une vision complète des choses, et viennent corriger notre attitude consciente quand elle est trop rigide et limitée.  Un exemple bien connu, mais dont beaucoup ont l’expérience, nous vient de Goethe qui écrivait : « Je me suis endormi profondément triste. J’ai eu un rêve charmant. Je me suis réveillé frais et dispos. »

Le second bénéfice tient aux fonctions d’apprentissage et de « digestion » des événements par la psyché, auxquelles contribuent les rêves. Nous sommes des êtres sensibles, beaucoup plus sensibles que ce que nous voulons souvent bien laisser voir, même à nos propres yeux. Les événements et les changements inévitables dans notre environnement nous impactent souvent beaucoup plus que nous n’en prenons conscience. Les rêves permettent d’observer quel est réellement et en profondeur cet impact sur notre psyché, comment celle-ci assimile progressivement les conditions nouvelles que nous rencontrons, et quelle réponse créative elle suggère aux défis que nous rencontrons. Le rêve est aussi un espace où nous allons pouvoir expérimenter sans risque majeur de nouvelles possibilités de comportement que nous ne sommes pas encore prêts à manifester dans la vie consciente. Cette fonction d’apprentissage et de digestion par le rêve est commune à tous les mammifères; c’est ainsi qu’en observant les mouvements involontaires de chatons en train de rêver, on a mis en évidence qu’ils répétaient les apprentissages de la journée et exerçaient leurs talents pour la chasse.

Le troisième bénéfice de l’écoute des rêves tient à leur fonction de prospective et de guidance, c’est-à-dire leur capacité de prédire l’avenir et de nous offrir d’importants conseils pour accomplir nos objectifs. L’inconscient dispose de beaucoup plus d’informations que nous n’en traitons consciemment. Les rêves font volontiers ressortir le potentiel des situations que nous vivons et nous montrent, sans complaisance, quels pourraient être les conséquences de nos choix et de nos attitudes. Plus profondément, il semble que les rêves viennent d’un lieu dans la psyché où le temps n’existe pas et où règne une sagesse qui a réponse à toutes nos questions. Ils ne nous disent cependant jamais quoi faire ni ne nous jugent, mais ils nous ramènent à nos valeurs et nos objectifs fondamentaux, et nous font entendre, comme le dit si bien Robert Moss, le « désir secret de notre âme ». En cela, ils agissent comme la boussole de notre être intérieur, toujours en mesure de nous indiquer où se trouve le Nord, et surtout la direction de l’Amour, là où nous serons enfin Un avec tout ce qui est.

Le quatrième bénéfice du travail des rêves est très mystérieux. Il tient à ce que Jung a appelé le « savoir absolu de l’inconscient ». Les exemples abondent de scientifiques qui ont résolu une énigme grâce à un rêve. Ainsi, le mathématicien Poincaré entrevit la solution des équations fuchsiennes au cours d’une petite sieste, et passa plusieurs années à refaire le chemin consciemment. Le chimiste Kekulé rêva de serpents se mordant la queue alors qu’il travaillait sur la structure du benzène, qui s’est révélée circulaire. Le tableau classant les éléments chimiques a été élaboré à partir d’un rêve de Mendeleïev. William Blake a inventé un nouveau procédé de métallurgie en rêve. Des œuvres littéraires immenses, par exemple le Paradis perdu de Milton ont été élaborées en rêve. Les rêves sont une source inépuisable de créativité et semblent puiser leurs matériaux dans une dimension où rien n’est séparé, que ce soit dans le temps ou dans l’espace. Les prédictions factuelles, les communications de pensée, les synchronicités et les intuitions les plus saisissantes ne sont pas rares quand on écoute les rêves, avec pour conséquence, et sans doute intention, de nous faire renouer avec l’émerveillement de vivre dans un univers infiniment mystérieux.

Le cinquième bénéfice est le plus évident dès lors qu’on prête minimalement attention à ses rêves. Chaque rêve a quelque chose à nous dire, un message existentiel à nous délivrer. « Il n’y a pas de rêves stupides » disait Jung. C’est à chaque fois exactement ce que nous avons besoin d’entendre à ce point dans notre vie, un message que nous nous envoyons à nous-mêmes en tout amour et toute perspicacité quant à ce qui nous rendra vraiment heureux. « Un rêve non interprété est comme une lettre qui reste cachetée » disait déjà le Talmud. Le nous-même qui envoie le message sait tout de nous, bien plus que nous en savons consciemment, et il nous "écrit" à partir d’une place où il n’y a que paix et amour, hors du temps, et où il nous attend. Il sait aussi que nous n’aurons pas le temps de déchiffrer tout ce qu’il nous envoie, et que d’ailleurs, il faut, pour que nous accordions quelque valeur à ses messages, que nous fassions beaucoup d’efforts pour les comprendre. Mais quand un rêve s’ouvre, c’est à chaque fois une petite illumination, un « ha ha ! » qui vient de la réunion à l’intérieur de quelque chose que nous savions déjà, sans le savoir, avec notre conscience. C’est à chaque fois un pas vers l’unité intérieur et une occasion de s’exclamer devant la beauté de vivre, dans une gratitude et un émerveillement renouvelés.

Les rêves ont dans une grande mesure été instrumentalisés par la psychologie et la psychothérapie. Tant mieux, car c’est ce qui a permis au rêve de retrouver quelques lettres de noblesse dans notre civilisation avec les grands pionniers, Sigmund Freud et surtout Carl Jung, sans oublier Fritz Perl et tous les autres. Mais les rêves adressent tous les aspects de l’existence et non seulement ce qui concerne le psychothérapeute. Ils peuvent proposer des réponses créatives à des problèmes d’apparence insolubles dans tous les domaines de la vie, ou amener des éléments de réflexion philosophiques si tel est ce qui nous préoccupe. Un artiste y trouvera inspiration et de précieuses indications sur ce qui favorise ou contrarie son processus créatif, un poète y rencontrera la Béatrice qui lui fera traverser les Enfers jusqu’à aboutir au centre de l’Univers. Finalement, chacun peut y trouver le meilleur ami qui soit et un guide qui permet de traverser tous les aléas de l’existence avec la paix au cœur, et cela jusqu’à la rencontre ultime avec le mystère de vivre et de mourir.

Dans le fond, il n’y a pour moi qu’une seule motivation fondamentale qui emmène au bout de ce travail. Dans toutes les raisons énoncées ci-dessus, il demeure encore une tentative de se servir du rêve pour en tirer quelque bénéfice conscient. Il y a encore un "moi" conscient entièrement distinct de la Source des rêves et qui tente d’utiliser le rêve pour servir ses objectifs. C’est pour cela que c’est un travail, dont l’étymologie nous rappelle la notion de torture : c’est une haute lutte avec l’Inconscient pour lui arracher quelque lumière. Mais j’évoquais le fait qu’il se noue, à force de travailler la matière vivante des rêves, quelque chose comme une profonde amitié. Éventuellement, il arrive un moment où le travail devient un jeu créatif et où l’on ne se bat plus, pour se laisser alors simplement emmener par la grâce d’une Présence en dedans qui nous prend par la main et nous invite à danser…

L’écoute des rêves nous délivre alors son plus grand bénéfice, qui tient à une entière autonomie spirituelle – nous sommes encore ouverts à ce qu’autrui voudra nous partager de sa sagesse et de sa compréhension de l’existence, mais c’est toujours avec cette réserve souriante qui vient du fait d’avoir reconnu le Maître à l’intérieur, et de cheminer avec l’Ami, celui que les soufis nomment si justement le Bien-Aimé de l’âme. C’est pourquoi les rêves et leur écoute sont si importants pour notre époque où il appartient à chacun de définir sa propre spiritualité : c’est une voie qui ne permet aucune dépendance, même envers la Source des rêves, qui ne fait jamais que la moitié du chemin vers nous. Ils nous portent l’antidote à la désespérance qui caractérise notre monde désenchanté et apparemment déserté par les dieux, antidote grâce auquel chacun peut retrouver en lui-même une petite lumière pour éclairer chacun de ses pas, lumière dont la présence rend à notre existence son caractère d’aventure sacrée.

3 commentaires:

  1. Dit comme ça, on ne peut y voir que du bénéfique. J'imagine facilement que la majorité d'entre les humains seront séduits par la fonction compensatrice et la fonction digestive et, pour les plus convaincus, la fonction de guidante, qui permettent de donner du sens à l'existence consciente qui serait la partie anecdotique, le premier degré de.
    Mais dès que tu veux creuser un peu, j'aurais tendance à penser que l'autonomie spirituelle serait davantage un pré-requis qu'un bénéfice et que l'ouverture d'esprit serait une caractéristique nécessaire. Sinon, la personne n'y trouvera que ce qu'elle veut y trouver.
    Qu'en penses-tu ?

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    1. Je crois en effet qu'il n'y a que du bénéfique à s'intéresser sincèrement aux rêves et à ce qu'ils peuvent nous dire. Mon mentor Nicolas Bornemisza dit volontiers qu'en 30 ans, il n'a jamais entendu un rêve qui soit nuisible au rêveur. Il est toujours bon de se rapprocher de soi-même, de ce que l'on sent vraiment...

      Quant à l'autonomie spirituelle, c'est la poule et l’œuf. Il en faut un minimum, ou au moins un besoin fut-il inconscient d'en trouver, pour commencer à creuser sa terre intérieure, c'est certain. Et c'est selon moi le plus grand bénéfice que nous puissions retirer du travail: cette autonomie se confirme et se renforce avec le temps jusqu'à devenir un gai rire (guérir :) de liberté.

      Bien sur, le risque existe toujours de réduire le rêve à ce qu'on croit déjà connaitre, ou d'y voir seulement ce qu'on aimerait y trouver. C'est pourquoi la règle d'or est bien de garder à l'esprit que le rêve ne nous dit jamais quelque chose que nous savons déjà. Il faut compter sur l'inconscient aussi pour nous aider à corriger nos interprétations, toujours approximatives, par un autre rêve; Jung insistait sur le fait que nous ne devrions jamais considérer nos rêves isolément mais toujours dans une série.

      Mais finalement, oui, bien sur il faut une "ouverture d'esprit" minimale à ce que l'âme peut avoir à dire, sans quoi la pauvre âme étouffe. Cela prend une honnêteté vis-à-vis de soi-même; il est toujours possible de se mentir quelque temps à soi-même, et une des caractéristiques en est que l'on croit "détenir la vérité", ce qui dit bien qu'on l'a mise en prison. Auquel cas cela se paiera tôt ou tard quand elle s'évadera et qu'au lieu de se dire en rêves, elle se dira en symptômes douloureux. Mais s'il y a le minimum d'intérêt sincère pour ce que les rêves ont à dire, c'est que la vérité profonde est déjà en train de creuser un tunnel pour sortir à l'air libre. Cela prendra peut-être longtemps et beaucoup de détours, de déconvenues et donc aussi de persévérance, mais elle est finalement inévitable...

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  2. Tiens donc. Je me suis accroché les doigts dans le clavier et le message qui précède est parti avant que je l'approuve.

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