mardi 10 mars 2015

Mystique Anarchie (1/3)

Je vous présente en trois parties, dans cet article et les suivants, le fruit d'une réflexion que je poursuis depuis plus de 15 ans sur les points de convergence et de dialogue entre la philosophie politique de l'anarchisme et la psychologie des profondeurs. Cette réflexion s'ancre dans des précédents historiques qui m'ont fortement inspiré : lors de la Révolution russe dont nous fêterons bientôt le centenaire, un réseau de visionnaires pacifistes s'est ouvertement déclaré « anarchiste mystique ». Il y a là des éléments permettant de fonder une pensée et une éthique libertaires sur des prémisses spirituelles, en alternative au rationalisme matérialiste qui caractérise souvent l'anarchisme. J'inscris cette réflexion dans le cadre plus large ouvert en particulier par le manifeste convivialiste, à la recherche des moyens de mieux vivre ensemble.

Vos commentaires, aussi bien ici qu'en privé, m'intéresseront tout particulièrement. Je souscris en effet entièrement à l'adage de Nicolas Flamel:

« De la discussion jaillit la lumière. »



Mystique Anarchie

« Comme je vous l'ai déjà dit, je n'ai qu'un but : rendre l'homme libre, l'inciter à la liberté, l'aider à s'affranchir de toutes les limitations, car cela seulement lui donnera le bonheur éternel, la réalisation inconditionnée du soi. » Krishnamurti, le discours de dissolution de l’ordre de l’Étoile.

« Sans une révolution globale dans la sphère de la conscience humaine, une société plus humaine ne pourra émerger.  » Vaclav Havel

Michel Bakounine, un grand leader révolutionnaire du XIXème siècle, contemporain de Karl Marx auquel il s’est fermement opposé, aimait dire que « l’Anarchie est la taupe de l’Histoire ». Il faisait ainsi référence à Hegel qui écrivait que l’esprit révolutionnaire et l’idée même de liberté progressent souterrainement pour resurgir dès que possible, comme une taupe donc. Ni Hegel ni Bakounine n’avaient la moindre notion d’inconscient, mais cette métaphore laisse penser qu’ils en ont eu une intuition. Jung et ses successeurs, pour d’excellentes raisons, ont évité de commenter les philosophies politiques. Ils se sont intéressés d’abord à l’être humain dans son individualité, et au niveau collectif, à la fabrique des mythes et des religions. Il est inévitable cependant que l’inconscient participe à la vie sociale et à l’élaboration des idées politiques. L’inconscient se projette tout particulièrement dans les eschatologies révolutionnaires. En effet, une fois qu’est dépassée la critique rationnelle du « Système » pour imaginer une alternative au monde tel qu’il est, nous faisons face à l’inconnu qui se couvre volontiers de projections : il y a une mythologie de la révolution et de l’anarchie, avec au cœur de celle-ci des idées numineuses comme celle de la liberté. Celle-ci s’avère être moins un concept abstrait qu’une image vivante qui traverse l’histoire et inspire nombre d’entre nous.

La Liberté guidant le peuple - Delacroix (1830)

 

De la révolte à l’éthique libertaire

Quand on dit « anarchiste », la plupart des gens pensent à des casseurs cagoulés de noir ou à des asociaux irréductibles « sans foi ni loi », quand ce n’est pas à des terroristes. « On ne les voit jamais que lorsqu’on a peur d’eux », dit joliment la chanson[1] de Léo Ferré. Les anarchistes ne passent à la télé que lorsque des Black Blocks ont sévi dans une manifestation, et bien sûr on n’en garde que le souvenir de vitrines brisées et d’affrontements violents avec les forces de l’ordre. De leurs idées, de leurs propositions, il est rarement question. Au mieux, on en retient à raison qu’ils sont contre toute forme d’autorité instituée dans la société ainsi que contre le système de domination induit par le système économique. Cependant, il y a beaucoup de libertaires qui prônent la non-violence. Le pouvoir d’État se définit comme monopole de la violence, toujours au service de quelques privilégiés, et nombre d’anarchistes conséquents refusent donc la violence comme étant à l’origine même du rapport de domination qu’ils dénoncent. Ils recherchent d’autres moyens, parmi lesquels l’éducation est volontiers privilégiée comme un des vecteurs les plus prometteurs.

Le mouvement anarchiste est très divers et intègre la plupart des luttes sociales modernes que sont le syndicalisme, le féminisme, l’écologie, en s’intéressant à tous les domaines, par exemple l’éducation[2], l’économie mais aussi la science[3]. Il y a deux pôles principaux dans la philosophie politique anarchiste : l’un est radicalement individualiste et ne poursuit pas nécessairement une quelconque révolution mais la seule liberté de l’anarchiste. À l’extrême de cette tendance, le mouvement libertarien aux États-Unis est surtout constitué de milliardaires voulant se débarrasser de l’État. On ne peut pas, cependant, dissocier la pensée libertaire d’un ensemble de valeurs qui se traduisent en un projet social fondé sur la liberté, l’égalité et la fraternité. Il y a entre libertariens et anarchistes le même malentendu, pourrait-on dire, que celui qu’il y a entre les jungiens et Han Ryner autour de la notion d’individuation : pour cette dernière, il s’agit d’un individualisme outrancier « seul contre tous » alors que pour Jung, l’individualisme est le signe d’un échec de l’individuation, qui implique une contribution positive à la société.

L’idéal anarchiste prolonge le mouvement qui a conduit à la Révolution française. C’est à cette époque que les plus radicaux parmi les révolutionnaires ont commencé à tirer des conclusions qu’on peut qualifier d’anarchistes. Ainsi Joseph Proudhon a-t-il alors clamé que « la propriété, c’est le vol » et envisagé une mise à bas de toutes les structures coercitives. Il était dores et déjà clair dans son esprit que la démocratie représentative confisque le plus souvent le pouvoir au peuple qu’elle prétend servir et que les élections, si elles pouvaient permettre de changer quelque chose à la domination du plus grand nombre par une minorité, seraient immédiatement abolies. Par la suite, la pensée anarchiste a prospéré dans le mouvement ouvrier, aux côtés du marxisme dont il faisait figure de « frère ennemi ». Pour la plupart des libertaires, être anarchiste consiste en travailler à l’avènement d’une société sans classes et sans État. On peut dire que c’est un idéal profondément communiste[4], visant l’abolition de la propriété quand elle permet d’exploiter l’être humain, ainsi que celles de toutes les structures de domination inutiles. Le point de clivage des révolutionnaires marxistes et anarchistes tient au fait que ces derniers réclament la cohérence de la fin et des moyens : la dictature du prolétariat ne pouvait aboutir à sa libération. On les traite volontiers d’utopistes, mais leur lucidité ne va pas sans un certain sens de l’histoire : dès 1921, l’anarchiste Voline a été parmi les rares à prédire l’effondrement sur lui-même du « socialisme réel » en U.R.S.S. auquel nous avons assisté, contre toute attente, en 1989.

Finalement, la meilleure définition que je connaisse de l’anarchisme est donnée par Noam Chomsky, prix Nobel de linguistique et bien connu comme étant le penseur libertaire le plus cité au monde :

« L’anarchisme, du moins tel que je le comprends (d’une façon qui est très bien justifiée je crois, mais c’est une autre question) est une tendance de la pensée et de l’action humaine qui cherche à identifier les structures d’autorité et de domination, de leur demander de se justifier, et dès qu’elles en sont incapables, (ce qui arrive fréquemment) à tenter de les dépasser. »

Au préjugé qui assimile l’anarchisme à un simple mouvement de révolte juvénile, il convient donc d’opposer le fait d’un instinct de liberté inhérent à l’espèce humaine et à la conscience. Diogène enjoignant Alexandre le Grand d’arrêter de lui cacher le soleil peut être considéré comme une des grandes figures originelles de cette philosophie. Quand l’anarchisme dépasse une attitude d’opposition systématique à ce qui vient entraver la liberté des individus, il mûrit dans une réflexion qui inclut nécessairement une dimension éthique. On peut observer cette évolution par exemple dans la pensée du prince russe Kropotkine dont la dernière œuvre, l’Éthique, promeut la solidarité comme valeur fondatrice. Sa réflexion rejoint celle de penseurs chrétiens comme Léon Tolstoï[5] qui ont voulu revenir à une application sans compromis des principes fondamentaux du christianisme, dont en particulier la non-violence. La maturation des anarchistes les amènent donc souvent à privilégier une affirmation positive de la liberté sur la politique du « contre » ; sémantiquement, mais fort significativement, ils passent de la négation an-archique à une position libertaire constructive. Au-delà des édifices idéologiques, il y a là une liberté revendiquée comme étant la nature même de la conscience, liberté qui n’a de cesse de s’approfondir, de s’incarner, de se communiquer et de se partager, de se propager…

Jean-Baptiste Regnault, La liberté ou la mort (1795)

 

Anarchisme et psychologie des profondeurs

Il est inévitable aussi que ces deux grands courants de pensée que sont l’anarchisme d’une part, et la psychologie des profondeurs d’autre part, se rencontrent, ne serait-ce que dans l’expérience de quelques-uns dont je suis. Il y a alors une tension entre deux points de vue qui, sans être antagonistes, paraissent difficilement conciliables de prime abord : l’un poursuit le projet de « changer le monde » et l’autre descend dans ses profondeurs intérieures, entreprend une aventure strictement individuelle de connaissance de soi. C’est le dilemme qu’ont souligné James Hillman et Michael Ventura dans 100 ans de psychothérapie et le monde va plus mal : nombre de celles et ceux qui militaient pour changer le monde dans les années 1960 et 1970 ont opté pour la « révolution intérieure ». Ils en sont rarement revenus et le front social a été déserté, mais le cabinet analytique est devenu le lieu de la révolution, dit Hillman, c’est-à-dire où les conditionnements collectifs sont démantelés. Il y a une jonction qui manque, qui est cependant naturelle en sortant de quelques idées reçues. On peut avoir une intuition de la possibilité de cette jonction dans cette parabole apocryphe qui fascinait Jung au point qu’il la cite plusieurs fois :

Jésus passe au bord d’un champ où un homme travaille le jour du Shabbat et lui dit : « Mon ami, si tu sais ce que tu fais, tu es bienheureux, mais si tu ne le sais pas, tu es maudit et tu es un transgresseur de la Loi. »

La conscience, le fait de savoir ce qu’on fait et d’en prendre l’entière responsabilité, est la clé de la liberté. Il n’y a pas de progrès de la conscience sans, à certains moments, transgression ; celle-ci est comme une sortie de la matrice que constituait la Loi et son acceptation sans conscience. Parmi les grands événements qui ont fait de Jung celui qu’il était, il y a cet épisode où, encore enfant, il a essayé de refuser de penser à un étron divin tombant du ciel sur la cathédrale de Bâle, pour finalement réaliser que c’était Dieu lui-même qui réclamait la transgression. Dieu a créé le serpent au jardin d’Éden, et la désobéissance d’Adam et Ève faisait partie du plan divin. Les rêves incitent souvent à la désobéissance, et en tous cas à la responsabilité, qui est la pierre de touche de la liberté assumée. La conscience et la liberté sont indissociables, au point qu’on peut se demander si elles ne sont pas des facettes chacune l’une de l’autre, comme deux noms éclairant des aspects différents d’une même réalité. L’anarchie est à la même place dans notre monde séculaire que l’alchimie chère à Jung pouvait l’être sous le règne totalitaire de l’Église – l’une et l’autre sont des taupes de leur temps, qui n’ont donc de cesse de creuser des galeries souterraines dans l’inconscient collectif jusqu’au moment où elles peuvent enfin revenir en pleine lumière.

Il y a une tension mais il y a donc aussi des traits communs comme le projet d’une transformation, pour l’une intérieure, pour l’autre extérieure, avec comme valeur centrale la conscience, la liberté. L’individuation envisagée par Jung, consistant en la réalisation de notre totalité non divisée et de ce que nous avons d’unique, est peut-être la plus haute idée de la liberté que nous connaissions. On peut avoir une lecture libertaire du Tao të King qui souligne que le meilleur dirigeant est l’absence de dirigeant, qui laisse libre cours à l’action du Tao. Bien avant la Révolution française, le christianisme des origines a, en tant que religion des esclaves, indéniablement un caractère libertaire qui rend aux Césars de ce monde ce qui leur appartient et chasse les marchands du Temple. Il y a une parenté entre certaines hérésies, comme le mouvement du Libre Esprit, et l’anarchisme. Cette lignée passe par les béguines qui sont la première manifestation du féminin spirituel en Occident au XIIème siècle,  et se poursuit avec Maître Eckhart jusqu’à Jung. Dans tous les cas, il y une « revendication » du retour de Dieu à l’intérieur de l’être humain. C’est évidemment tout l’édifice de la religion dogmatique qui est mis à mal par cette simple reconnaissance de ce que chacun porte en lui la capacité de vivre une expérience du divin, ou du numineux en terme technique. Nous avons dès lors toutes les ressources en nous pour créer et diriger nos vies, sans besoin de prêtres ou d’autorités. Mieux, c’est le mouvement naturel de la psyché que de s’affranchir de toutes béquilles en croissant en conscience et en maturité, tout comme l’enfant qui en grandissant laisse derrière lui la tutelle de ses parents.

Il est intéressant de constater qu’avec le Nouvel Age, nous vivons présentement une période d’anarchie spirituelle dans laquelle il n’y a plus d’autorité définie, du moins en Occident. Dans tous les cas, c’est une conception de l’Homme qui est au centre de ces idées et autour de laquelle se rencontrent les aspirations libertaires de tous les temps, les anciennes et nouvelles hérésies, mais aussi la psychologie des profondeurs : la primauté de l’individu sur le collectif, la valeur suprême de la conscience et donc de la liberté, la reconnaissance de cette étincelle de divinité en chaque être humain qui le rend libre et créateur de sa vie. La tension est dans le rapport à l’arche, le principe d’ordre : an-archos refuse les chefs, les autorités instituées et revendique donc que cette autorité soit intérieure à chaque homme, tandis que la psychologie s’intéresse aux archétypes. Cependant c’est un rapport fécond car les anarchistes ne sont pas nécessairement contre le principe d’ordre mais ils se positionnent contre le fait que celui-ci soit socialement projeté sur et manipulé par une autorité. Ainsi Élisée Reclus écrivait-il que « la plus haute expression de l’ordre est l’Anarchie ».

Or la seule objection valable qui ait jamais été opposée au projet d’une société sans autorités tient à la nature humaine. Il s’agit donc de savoir si cette nature a toujours besoin d’être inféodée à des symboles extérieurs du principe d’ordre, ou si elle peut trouver en elle-même la source de sa propre loi. C’est là que la psychologie des profondeurs a son mot à dire : son exploration permet de comprendre que la question est peut-être mal posée. Elle apporte aussi un éclairage à l’anarchisme en aidant à distinguer ce qui tient de l’analyse rationnelle et ce qui tient de de la mythologie, par exemple dans ce qui touche à la liberté, qu’on peut voir comme une déesse tant son invocation est incantatoire. Elle est difficilement définissable entièrement, car c’est une liberté créatrice avec des contours flous, mais qui recèle beaucoup de valeur, propre à soulever les émotions, souvent représentée par une femme emmenant une foule. La révolution, le matin du grand soir, sont aussi des idées entourées d’un imaginaire riche en symboles. La psychologie des profondeurs pourrait en retour bénéficier d’une inoculation d’esprit libertaire pour sortir des cabinets de consultation. Comme deux matières apparemment relativement inertes mais dont la combinaison donne un puissant explosif, il se pourrait que le rapprochement entre ces deux courants de pensée ait beaucoup de potentiel. Car si, comme l’a dit Lacoste[6], la géographie sert à faire la guerre, alors la psychologie pourrait bien servir à faire la révolution.


Gérard Rancinan, La Liberté dévoilée (2008)




[1] Léo Ferré, les anarchistes : https://www.youtube.com/watch?v=_1PcOsbJbLI
[2] Parmi de nombreux exemples ressortent en particulier les figures de Francisco Ferrer (Escuela moderna) et d’Alexandre Sutherland Neil (Summerhill school).
[3] Voir en particulier : Paul Feyerabend, Contre la méthode, éditions du Seuil 1979
[4] Au sens que donne à ce mot le motto de la Commune de Paris : « À chacun selon ses besoins, de chacun selon ses capacités. »
[5] Il faut lire son texte Le Royaume des cieux est en vous, qui a fortement inspiré Gandhi.
[6] La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre est un essai de géographie, écrit par le géographe français Yves Lacoste en 1976.

9 commentaires:

  1. Ouais gros contrat. Je ne crois pas vraiment que l'humanité sera régi par anarchie quelconque car elle est repose trop sur des idées abstraites donc sur le néocortex. Les aspects triviaux de l'être humain sont trop enracinés pour que cela change (cerveau reptilien - peur, sexe, se nourrir, se loger). Des notions d'éthologie doivent aussi être absolument traité dans cette réflexion. Yves Paccalet dans son livre "L'humanité disparaîtra, bon débarras !" parle des fondements du comportement de l'homme que sont la sexualité, la territorialité et le pouvoir. Un QI plus élévé (voir la colère de Khan dans Star Trek #2 où Spock dit à Kirk "À intelligence plus élévé égale ambition plus élévé."), un niveau de testostérone plus grand, une fortune plus imposante que celle de son voisin et le projet s'écroule. Une déviance psychologique (Hitler par exemple) ou congénitale (Poutine est autiste) etc. ne représente qu'un infime échantillon des écueils à un tel azimut. Il y loin de la coupe aux lèvres pour ne pas dire des années lumières...Pour ma part, j'attend le grand clash qui remettra les pendules à l'heure de l'humanité que nous avons crée. Une certaine prise de conscience émergera mais, cela durera quelques années seulement et cela reviendra au naturel "ordonné - chaotique" que nous connaissons tel un cours qui reprend son cours après une crue. Au pire comme Einstein le disait nous ferons la 4e guerre mondiale à coup de bâton.

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    1. Merci Robert pour ce commentaire. Fort intéressant.

      Tu amènes le point de vue qui légitime précisément l'investigation qui m'occupe. Le seul argument valable contre le projet libertaire, c'est que ce serait contre la nature humaine. Les humains seraient naturellement "méchants", câblés pour la violence, et donc il faudrait nécessairement un ordre autoritaire. C'est la métaphore de la jungle, où finalement l'emporte toujours le plus fort, qui justifie du même coup le capitalisme et l'État, violence organisée systématique. Et justement, c'est pour cela qu'il importe d'étudier la psychologie, qui éclaire beaucoup cette nature humaine. L'apport de l'éthologie est importante aussi, ainsi que de l'anthropologie. Et rien n'est moins sur que la nature humaine soit nécessairement violente et dominatrice - déjà dans le règne animal, le "modèle de la jungle" a été sérieusement mis en question par le fait que les sociétés des animaux supérieurs sont hautement coopératives, tout comme l'écologie animale. Il a été démontré que la vision de la nature comme jungle est hautement idéologique et tend à la prophétie auto-réalisatrice : elle sert surtout à justifier des comportements prédateurs qui vont dans le même sens que ce qu'elle affirme.

      Pour ma part, je n'ai pas de certitudes, à ta différence, et plus profondément je n'ai pas de certitude à offrir. Je m'intéresse à explorer des questions ouvertes et riches, et j'évite de les refermer avec des affirmations définitives et générales. Je ne crois pas à l'avènement demain matin ni même au siècle prochain d'une société anarchiste. Je ne crois pas que la liberté soit un concept abstrait du néo-cortex, au contraire je soutiens que c'est un instinct qui tendra à toujours se réaliser plus en conscience - c'est dans la nature même de la conscience : il m'est clair que cet instinct a à voir avec notre instinct spirituel, notre besoin de sens. Enfin, je crois que le point clé est de reconnaître en chaque être humain une part divine, c'est-à-dire créatrice - non programmée par une nature, des instincts - et donc toujours capable d'inventer du nouveau. Si j'ai donc une croyance à offrir, c'est dans les progrès de la conscience qui cherche toujours plus à se vivre en liberté, et pour cela, qui doit s'affranchir de toute autorité, et de toute certitude pré-établie...

      Mais finalement, peu importe ce qu'il sera du futur, car tu verras que ma réflexion tend à montrer que l'on projette généralement dans l'idée de la "société idéale" quelque chose qui tient en fait de la réalisation du Soi individuel, pourrait-on dire de la pleine conscience (et donc liberté). Dès lors, la question n'est pas de savoir si nous aurons un jour une société idéale ou si, comme tu le dis, nous sommes condamnés à retomber dans le chaos, mais comment chacun de nous peut, au travers de son éthique, incarner cette liberté recherchée, lui donner corps et vie dès maintenant.

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  2. Avant même d'avoir pu travailler pendant 15 ans sur mes rêves dans un cadre Jungien"Alchimiste" et la voie des profondeurs, j'ai eu cette intuition entre l'Anarchie (qui pour moi correspond à se gouverner soi-même d'abord) et la nécessité d'une référence spirituelle pour établir une humanité complète ! Je me suis même balader il y a plus de 20 ans avec une épinglette : Anarchiste mystique ou spirituelle (je ne sais plus le terme exact) grande conversation dans le train avec un anarcho-syndicaliste ! Je partage donc totalement l'exposé ci-dessus et j'attends avec impatience le lien entre le spirituel (mais quelle spiritualité possible hors religion) nécessaire-évidente avec l'anarchie. Peut-être est-ce utopiste ? mais une société où il n'y a plus d'utopie possible est une société mortifère ! Il faut avoir beaucoup de rêves pour en réaliser au moins un ! Pour naviguer dans un réseau social je me rends compte que des gens très éloignés géographiquement parlant, sociologiquement et même spirituellement aussi finissent par se reconnaître dans des affinités de liberté intérieures et convergent ... comme si une humanité se mettait en place en dehors de tout cadre référentiel... Peut-être que cela se fait à notre insu ?

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    1. Merci Rocheclaire pour ce commentaire. Une des intuitions que je poursuis, c'est précisément qu'il y a aujourd'hui beaucoup plus d'anarchistes qu'on ne croit, car beaucoup de personnes font, comme Mr Jourdain, de l'anarchie sans le savoir - dans ce sens qu'ils cherchent à s'autogouverner, à prendre l'entière responsabilité de leur vie et de qui ils sont. Cela va avec le fait que nous sommes dans une sorte de "révolution spirituelle" qui ramène le Divin en l'être humain, après qu'il ait été longtemps projeté - et manipulé à des fins de pouvoir - à l'extérieur. Je ne prétends pas inventer quoi que ce soit mais j'essaye plutôt de donner forme et voix à quelque chose qui serait dans l'air du temps, et qui cherche à se cristalliser non seulement chez moi mais chez beaucoup d'autres. Mon espoir est que nous soyons de plus en plus nombreux à explorer ces questions à haute voix, sans réponses toutes faites.

      J'ose espérer qu'il y a quelque chose de l'inconscient collectif cher à Jung qui se manifeste dans ces idées qui se cherchent, dans une grande mesure à notre insu en effet. Et je suis bien d'accord que nous avons besoin d'utopie, sans tomber dans l'idéalisme non plus. Mais mon article tendra par la suite à démontrer qu'au fond, ces idées nous invitent à des conclusions éthiques qui impliquent de chercher à incarner l'utopie dès maintenant, dans le présent et dans toutes nos relations...

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  3. Merci Jean, pour ce texte riche en idées...

    L'aspiration à la liberté est une des plus belles aspiration du genre humain et l'une des plus légitimes...

    Et je crois aussi que l'atteinte de cette liberté "extérieure" ne peut que passer par le préalable d'une libération "intérieure"...et d'une découverte de "qui" l'on est réellement et du potentiel qui est le nôtre.
    La vraie question est peut-être : "De qui et de quoi sommes-nous vraiment captifs ?"

    La psychologie des profondeurs est une des voies qui permet de répondre à cela et de se diriger pas à pas vers une "vie libérée"...
    Jour après jour, la reliance avec les rêves et notre "guide intérieur" nous permet de quitter de plus en plus le "conditionnement" imposé par l'extérieur , conditionnement qui n'est ni plus ni moins qu'une "prison invisible"...

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    1. Merci chère Licorne. Tu m'ôtes les mots de la bouche et le dis mieux que moi...

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  4. Merci Jean pour ce texte très intéressant et cultivé, comme toujours.

    Cependant, vous ne mentionné pas l'amour. Je crois que l'amour inconditionnel est la dimension humaine socialement la plus libertaire et révolutionnaire et individuellement la plus vaste et profonde. Dans l'amour inconditionnel il n y a pas de règles sociales, ni de hiérarchies, ni de codes. Enfin il n y a pas de Moi.
    J'ai la conviction profonde que, si l'humanité était capable d'amour (je ne me réfère pas à l'amour romantique ou familial, social ou culturel, mais à l'amour sans conditions dont Christ, par exemple, a été le témoin), de cet amour pur et sans conditions, l'humanité, paradoxalement, n'existerait plus.

    Cordialement,
    Stefano

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    1. Merci Stefano pour cette réflexion. Je suis entièrement d'accord avec vous: je parle surtout ici de liberté, mais l'amour est sans doute la clé de la réalisation de cette liberté. Et l'amour vrai ne peut exister que dans la totale liberté.

      Dans la suite de cette article, je suggère qu'au fond, l'âge d'or rêvé par les révolutionnaires est une projection de la réalisation intérieure dont le Christ est un modèle. Finalement la fameuse Anarchie serait un monde où il n'y aurait que des Christ, c'est-à-dire de l'amour inconditionnel, et où tout le monde serait pleinement conscient, c'est-à-dire libre. Bref, vous touchez là au cœur du problème qui m'intéresse...

      Un ami commentait en privé ma réflexion en disant qu'au fond, cette force invisible sous les mouvements de l'histoire, c'est l'amour. Cela nous renvoie à l'intuition de Teilhard de Chardin: "Quelque jour, après l’éther, les vents, les marées, la gravitation, nous capterons, pour Dieu, les énergies de l’amour. Et alors, une deuxième fois, dans l’histoire du Monde, l’Homme aura trouvé le Feu."

      Bien à vous

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  5. l'anarchie spirituelle j'aime !

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