mardi 24 mars 2015

Mystique Anarchie (3/3)

Je poursuis ici la réflexion entamée dans les deux précédents articles sur les points de convergence et de dialogue entre la philosophie politique de l'anarchisme et la psychologie des profondeurs.
 

Actualité de l’anarchisme mystique

Nous sommes les héritiers de ce XXème siècle qui a vu tout à la fois fleurir les plus grands espoirs et se manifester, au nom souvent de ces espoirs, les pires horreurs dont l’humanité est capable. Jung a souligné que notre rapport à l’inconscient collectif implique de tenir compte de la cohorte des morts et de nous efforcer de répondre aux questions qui sont restées sans réponse chez les générations qui nous ont précédées. Il a accueilli[1] les morts chrétiens « qui sont revenus de Jérusalem sans avoir trouvé ce qu’ils cherchaient », et il a redonné voix aux anciens alchimistes depuis longtemps disparus. Les anarchistes contemporains sont les descendants spirituels de milliers d’hommes et de femmes qui ont vécu, ont souffert et sont morts avec au cœur une idée brûlante de la liberté. Nous héritons de leurs questions irrésolues et nous nous devons de leur donner des réponses. Nous avons pour tâche de relever le flambeau qu’ils nous ont légué et d’éclairer l’avenir avec celui-ci. Être anarchiste aujourd’hui, quand ce n’est plus un simple mouvement de révolte adolescente, c’est être porteur d’une mémoire sanglante qui ne se laisse pas endormir par les ritournelles de nos démocraties dites avancées – c’est-à-dire largement faisandées – et par la surconsommation.

Beaucoup d’anarchistes contemporains sont encore pris dans le XIXème ou le XXème siècles, en particulier dans une façon toute politique et matérialiste de fonder leur critique du système social existant. Ils s’appuient sur une vision assez généralement marxiste de l’Histoire dans laquelle il y a un ennemi désigné, qu’il s’agisse des bourgeois ou de la « classe dirigeante ». Leur pensée est restée d’une certaine façon newtonienne, comme la physique classique, alors que nous sommes entrés dans l’ère de la compréhension quantique de la réalité, où les choses sont moins clairement définies en blanc et en noir, où la conscience joue un rôle fondamental, tandis que seul le paradoxe permet d’appréhender la réalité dans sa complexité. Il est nécessaire de refonder aujourd’hui la pensée libertaire en y intégrant l’existence de l’inconscient tant personnel que collectif, la nécessité d’une vision unitive de l’humanité et de la vie, la valeur centrale de la conscience et l’apport de la spiritualité, en particulier avec la connaissance que nous avons désormais des spiritualités occidentales ainsi que du gnosticisme. Dans cette perspective, notre tâche première est de cesser de projeter la responsabilité de la situation sur d’autres que nous-mêmes, au risque sinon de simplement projeter notre ombre, pour chercher comment nous pouvons répondre positivement et constructivement à la crise globale.

On peut envisager l’émergence d’un anarchisme jungien. Il ne faudrait en aucun cas tenter pour autant de faire de Jung un anarchiste ; il semble avoir été plutôt conservateur toute sa vie, à mi-chemin entre le paysan et le bourgeois suisse qu’il était. Tant mieux, nous n’avons pas à lui ériger de statue ! L’anarchisme jungien s’appuie sur l’universalité de la pulsion d’individuation pour envisager une société qui serait dédiée à l’accomplissement par tous les individus qui la compose de leur plus grand potentiel. Une telle visée affecte tous les rapports humains, à commencer par l’éducation des jeunes et la relation entre les hommes et les femmes. Outre une nouvelle éthique fondée sur la compréhension de l’ombre psychologique et des mécanismes de projection, la psychologie des profondeurs contribue à la réflexion en soulignant la nécessité de trouver un nouvel accord entre le masculin et le féminin, tant dans la façon de gérer les ressources naturelles qu’en nous. Elle réclame aussi de reconsidérer la place donnée au sentiment et à l’intuition dans notre façon d’appréhender le monde et la vie, et de restaurer la dignité naturelle de l’individu. L’individualisme de nos sociétés est une conséquence de la sur-rationalisation et de la massification dans laquelle l’individu n’est plus qu’un élément statistique. La psychologie des profondeurs donne à chacun la possibilité d’entamer sa propre révolution en commençant par le fait de se retrouver soi-même et d’accomplir son unicité.

Aucun militant politique ne devrait aujourd’hui croire qu’il peut changer le monde s’il ne commence pas par s’examiner lui-même et ses propres ombres. L’Histoire démontre clairement que les pires catastrophes découlent des aspirations apparemment les plus idéalistes. Un véritable anarchiste n’a rien à faire de brandir un drapeau noir et de crier des slogans dans la rue face à la police – c’est la plupart du temps un jeu d’enfant. On verra la réalité de son anarchisme à la façon dont il se comporte avec sa conjointe, ses enfants et toutes les personnes avec qui il est en relation, en particulier ceux qui sont en position de faiblesse ou de dépendance envers lui. S’il poursuit encore l’illusion qu’il peut lui-même être quitte du démon du pouvoir[2], et qu’il se supériorise donc par rapport au reste de l’humanité, c’est que sa réflexion éthique n’est pas aboutie. Celle-ci doit en effet tenir compte de l’universalité de la souffrance et de la peur, c’est-à-dire de l’ego et d’une forme restreinte de conscience qui use toujours de violence et de pouvoir pour tenter de parvenir à ses fins. C’est parce que nous avons tous la responsabilité de transformer la souffrance en conscience plutôt que de continuer à la propager que la spiritualité est indispensable, comme la seule voie qui permette de mettre au monde une forme de conscience élargie, qui appose l’amour en face de la tentation éternelle du pouvoir. Dès lors, il est clair que notre but tant personnel que commun ne peut être que de faire tout ce qui est nécessaire pour permettre, au travers de chacun de nous, à « l’individu créateur délivré de la peur » de s’incarner pleinement.

Pierre Rabhi décrit magnifiquement l’enjeu :

« La vraie révolution est celle qui nous amène à nous transformer nous-mêmes pour transformer le monde. La crise de ce temps n’est pas due aux insuffisances matérielles. La logique qui nous meut, nous gère et nous digère, est habile à faire diversion en accusant le manque de moyens. La crise est à débusquer en nous-même dans cette sorte de noyau intime qui détermine notre vision du monde, notre relation aux autres et à la nature, les choix que nous faisons et les valeurs que nous servons. Incarner l’utopie, c’est avant tout témoigner qu’un être différent est à construire. Un être de conscience et de compassion, un être qui, avec son intelligence, son imagination et ses mains rende hommage à la vie dont il est l’expression la plus élaborée, la plus subtile et la plus responsable. »

Cette révolution est déjà en cours dans le domaine spirituel, dans un immense mouvement de fond qu’on peut appeler « Le printemps de l’âme » et qui voit s’ouvrir d’innombrables fleurs de conscience. Il trouve son origine dans l’agonie du mythe chrétien, dans la boue et le sang des tranchées de la Première Guerre mondiale. Jung en a été un des grands hérauts précurseurs et a accompli une œuvre essentielle en jetant un pont qui relie notre modernité à la sagesse presque perdue des anciens alchimistes et gnostiques. Avec lui, les âmes de nombreux Chrétiens qui n’ont finalement pas trouvé ce qu’ils cherchaient ni à Rome ni à Jérusalem, ont commencé à entrevoir la terre promise, et les hérétiques du passé ont resurgi des cendres de leurs bûchers. Ce mouvement s’est cristallisé pendant la Seconde Guerre mondiale en particulier dans l’aventure qu’ont vécue quatre jeunes gens – trois Juifs et une Chrétienne – en 1943, en Hongrie à Budagilet, quand ils ont commencé à parler avec leurs Maître intérieurs. Il y a là l’équivalent d’une nouvelle « révélation » qui a pris forme d’un livre intitulé « les Dialogues avec l’Ange », dont il s’agit surtout ici de retenir qu’il y a en chacun de nous une petite lumière qui peut triompher de la plus noire obscurité. Les « quatre messagers » ont ouvert alors le chemin d’une rencontre avec le Divin à l’intérieur de soi, sans aucun intermédiaire institutionnel, qui est désormais la marque de notre modernité spirituelle. On peut voir, avec cet exemple et celui d’Etty Hillesum, parmi d’autres, comment la psyché répond créativement au fond de l’horreur touchée au cours de la Seconde Guerre mondiale. Plus profondément, on peut se demander si les camps de la mort – dont la réalité remet pour beaucoup l’existence de l’ancien Dieu en question – n’auront pas été, finalement, la matrice du nécessaire renouveau spirituel de notre civilisation.

Il est difficile d’envisager dès lors que ce soit un simple hasard qui ait voulu que nous ayons redécouvert, dans les années qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre, des écrits gnostiques fort significatifs et, en particulier, l’Évangile de Thomas qui nous remet en contact avec l’esprit du message christique avant la falsification du christianisme. À partir de ce moment, les évangiles apocryphes ont retrouvé droit de cité et le crépuscule a commencé à poindre sur tous les représentants de l’ancienne religion. La mondialisation économique a mis à portée de tous les livres de sagesse du monde entier jusqu’à provoquer une mondialisation spirituelle inédite, que l’on peut comparer avec l’effervescence dans laquelle vivait la Rome antique au début de notre ère mais qui prend des dimensions désormais planétaire. L’Orient et l’Occident se sont rencontrés et voici que, selon les termes d’une très ancienne prophétie tibétaine, le Dharma fleurit au pays de l’homme rouge. Le mouvement de synthèse et de renouvellement s’est encore accéléré avec l’avènement d’Internet qui met une somme inimaginable d’informations à la portée de chacun. Jamais il n’y a eu autant de chercheurs dans tous les domaines, avec une telle possibilité d’échanger et de faire circuler des informations et des idées.

Une autre comparaison historique peut être faite avec la période de la Renaissance, qui a vu s’opérer un changement de cap radical dans l’évolution de la civilisation européenne, essentiellement du fait de la redécouverte de la sagesse de l’Antiquité. Or, au moment même où de nombreuses cultures ancestrales sont menacées d’extinction, voilà que l’intérêt pour celles-ci est ravivé et qu’il apparait que ces peuples ont peut-être quelque chose à nous apprendre qui pourrait être vital dans notre relation avec la nature. Les Hopis ont une légende qui veut qu’il y a 500 ans, les trésors de la sagesse amérindienne aient été enterrés pour qu’ils ne soient pas menacés par l’arrivée des hommes blancs, et qu’ils ressurgiraient de terre quand on verrait converger vers l’Arbre des Nations des chercheurs de sagesse venant de toutes les cultures, de toutes les religions et de tous les horizons. Selon ce mythe, ces gens formeraient alors un arc-en-ciel humain dans lequel on peut voir la prémisse d’un nouveau peuple qui finira par couvrir la terre. De nombreux signes indiquent que nous pourrions être en train, d’une certaine façon, de vivre ce mythe en résonance avec les grandes images du Rainbow Warrior et du Verseau, c’est-à-dire du verseur d’eau spirituelle à la terre assoiffée.

Jamais cependant le péril n’a été aussi grand – cela fait partie aussi du mythe ancestral : le changement que laisse pressentir le renouveau spirituel de notre civilisation pourrait bien s’imposer naturellement. Mais que peut faire l’anarchiste mystique occidental du XXIème siècle ? Qu’est-ce qui le distingue d’autres activistes sociaux ou doux rêveurs ? Il faut partir du fait que nous avons à composer avec un nouveau totalitarisme qui prend la suite de ceux institués par l’Église, puis par les idéologies prétendant à la toute-puissance, pour en arriver maintenant à un monstre froid de rationalité économique et financière qui broie de l’humain par millions en s’appuyant sur des moyens de contrôle et de destruction inédits dans l’histoire, et en entretenant un vertige alimenté par une hyperconsommation effrénée de biens et d’images étourdissantes, mais vides. Tous les indicateurs sont au rouge en ce qui concerne l’épuisement des ressources, la dévastation des milieux naturels et les changements climatiques : nous vivons comme si nous disposions de plusieurs planètes et que nous prévoyions de ne pas avoir de descendants, ou alors de leur léguer un enfer. Mais c’est justement la nature qui pourrait porter les coups les plus durs à venir au capitalisme totalisant, et il se pourrait que notre problème soit autant de résister du mieux possible à la déshumanisation sociale en cours que de nous préparer à la possibilité de l’effondrement du système sous son propre poids et dans ses contradictions suicidaires.


Variations sur le Radeau de la Méduse ou la Dérive de la Société" (1975)

Jung cite souvent Hölderlin qui écrivait que « plus le péril grandit, plus grandit aussi ce qui sauve. » Qu’est-ce qui sauve dans une telle situation ? Du point de vue de la psychologie des profondeurs, c’est la psyché qui a créé cette situation et c‘est de la psyché que viendront les éléments de solution dont la conscience devra cependant faire quelque chose pour favoriser une évolution positive. Le changement sans doute le plus profond et peut-être le plus déterminant pour notre avenir collectif tient au bouleversement des modèles encadrant la relation du masculin et du féminin dans nos sociétés, et l’avènement d’une nouvelle féminité qui pourrait ouvrir des voies inédites en devenant socialement dominante. Le XXIème siècle, pour paraphraser Malraux, pourrait devoir être féminin ou ne pas être : les logiques masculines de compétition et de domination démontrent jour après jour qu’elles ne font qu’aggraver le mal. Jung était fort intéressé par le nécessaire retour du Féminin Sacré, dont il a vu un signe précurseur dans l’Assomption de Marie, c’est-à-dire qu’enfin une femme prenait place au ciel dans l’entourage de la figure patriarcale de Dieu. 

Aujourd’hui, ce Féminin sacré se constelle dans de nombreux rêves et diverses images collectives. Parmi celles-ci se distingue en particulier la figure de Marie-Madeleine, la compagne du Christ dont on sait désormais par certains apocryphes qu’elle l’embrassait sur la bouche. Des romans[3] ont commencé à populariser avec un succès certain l’idée gnostique d’un Christ sexué, qui réintègre donc la matière, le corps et l’humanité ; de nombreux mouvements spirituels se sont emparés de cette idée qui reflète un archétype désormais très actif. On peut voir poindre par là une nouvelle image du Soi dans la civilisation occidentale, comme un soleil levant qui intègre maintenant nécessairement une figure féminine, restaure le caractère sacré de la vie sur terre en y incluant tout ce qui relève de la nature, incluant bien sûr la sexualité, et dépasse l’individu pour mettre l’accent sur la conscience et sur la relation d’amour, c’est-à-dire sur le cœur.

On sait désormais que l’intelligence n’est en rien cantonnée au cerveau, à la tête, mais que nous avons aussi des neurones dans le ventre et dans le cœur, c’est-à-dire que nous avons besoin pour vivre sainement non seulement de notre raison, mais aussi de nos instincts et de nos sentiments. Ce n’est pas, ou du moins pas seulement, avec la raison que nous trouverons des solutions à l’ampleur des défis collectifs qui nous attendent pour faire progresser la liberté et la conscience, et ne serait-ce que pour préserver une planète viable. Les rationalités techniques, économiques, financières et politiques démontrent leurs limites ; c’est en comptant sur l’intelligence du cœur et en veillant à rester bien ancré dans notre humanité naturelle, instinctive et encore animale que nous dégagerons de nouvelles pistes d’avenir. Or, là où la tête sépare et atomise le réel en objets et en individus séparés, le cœur met en relation, non seulement avec les autres mais aussi avec soi-même, et surtout avec l’ensemble. Pour cela, un certain « éveil » est nécessaire au fait que la conscience ne se résume pas à la pensée consciente. L’intégration du corps, des instincts et du cœur avec l’esprit pensant débouche sur l’apparition d’une véritable individualité consciente. Sa caractéristique est d’être entièrement libre car reposant sur l’unicité de l’individu tout en étant reliée aux autres dans la conscience de ce que nous formons une unité vivante. La conscience se manifeste alors naturellement en liberté, paix et amour. Étant libres de nos pensées, c’est-à-dire de la croyance en la vérité de nos pensées, il n’est plus rien qui puisse nous asservir ou nous limiter dans notre liberté essentielle. Même devant une menace de mort, je suis encore libre de choisir de vivre ou de mourir.

« La prochaine étape de l’évolution humaine consistera en transcender la pensée. »  
Eckhart Tolle

Dans cette perspective, l’anarchiste mystique contemporain doit moins se préoccuper de comment abattre le système, qui semble déjà bien malade et dont les soubresauts font régulièrement des victimes un peu partout, que de contribuer positivement à la croissance en conscience des individus qui l’entourent, en commençant par lui-même, ainsi que des relations dans lesquelles il est impliqué. La plus grande marque de liberté à l’égard du système ne consiste pas à le défier en portant un masque de Guy Fawkes dans la rue mais dans le fait de vivre autant que possible, dès maintenant, les valeurs et l’éthique du nouveau monde que l’on veut créer. Il s’agit, pour poursuivre les mots d’Etty Hillesum, de permettre à ce qu’il y a de divinement libre en nous de se manifester, c’est-à-dire d’oser être créateur de nos vies autant que possible. La tâche de l’anarchiste mystique est d’incarner en conscience les valeurs qu’il veut promouvoir. Il n’a pas besoin de créer d’organisation, d’association ou de club d’anarchistes mystiques pour cela, ce qui n’empêche pas l’anarchiste de participer à toute organisation qui lui semble d’intérêt, dans laquelle il instille son esprit libertaire. Avec Montesquieu, il affirme qu’à tout pouvoir, il faut des contre-pouvoirs, des individus qui questionnent et qui résistent. Il doit veiller cependant à ne pas s’enfermer dans une identité collective d’anarchiste ou de spiritualiste qui pourrait se scléroser ; pas de drapeau, pas de doctrine, mais une capacité à interroger toutes les limites et à évoluer en conscience qui ne réclame adhésion à rien d’autre que la responsabilité de sa propre liberté.


Robert Ballagh, Liberty on the Barricades, 1971

Il y a une chose que les anarchistes mystiques peuvent faire quand ils se retrouvent, et cela s’inscrit dans la continuité de nos ancêtres russes : nous devrions célébrer les Mystères. Il y a bien des façons. L’une d’elle consiste à s’assoir en cercle, ce qui décourage toute hiérarchie, pour méditer ensemble, écouter les rêves et raconter des histoires qui nourrissent la conscience. C’est là qu’est le point de jonction entre l’anarchisme et la psychologie des profondeurs : le travail des rêves et des images intérieures couplé à la méditation libère la conscience des conditionnements collectifs et l’engage dans l’aventure de la véritable liberté qui tient dans la connaissance et la réalisation de soi. On voit alors sur le chemin que tracent les rêves apparaître ce curieux personnage qu’Ernst Jünger a nommé comme étant l’anarque[4], qui est à l’anarchiste ce que le monarque est au monarchiste. Mais là où Jünger en fait un solitaire qui fuit la société, nous avons simplement un être libre, responsable de lui-même, et en relation, en pleine conscience.

L’idéal libertaire, quand il n’y a pas d’intoxication à l’idéalisme, s’incarne dans une éthique de la liberté qui est encore la meilleure façon de le propager ; c’est une éthique non-violente, refusant le jeu de la volonté de puissance pour jouer celui de la conscience. Cette éthique implique nécessairement la prise en charge de l’ombre et le difficile travail du retrait des projections qui voudrait que le mal soit chez l’autre : c’est à chacun de voir en conscience comment il contribue à ce qu’il dénonce dans le monde, et surtout comment il lui répond positivement. Il s’agit moins de s’opposer au mal que d’apposer en face de lui ce qui nous semble bon : on ne combat pas l’obscurité, on allume une petite lumière. Tous ceux qui s’opposent à la liberté sont simplement inconscients, et leur misère intérieure appelle à la compassion. Ainsi, l’anarchiste conscient sait qu’il ne sera jamais quitte avec la tentation de la volonté de puissance qu’il prêterait volontiers aux autres, et il en fait l’objet de son propre travail en conscience. Il ne recherche pas la perfection mais la plénitude qui permet à tous les aspects de son humanité de se vivre. Dès lors, il comprend qu’il ne sert à rien d’opposer quelque violence à la folie du pouvoir car cela ne fait que la renforcer et la justifier. Mais il sait avec Jung que l’amour est le seul véritable antidote à toute volonté de puissance. Cet amour, même envers les ennemis de la liberté, devient sa tâche quotidienne et il découvre alors que même le pire nazi est un être humain en souffrance qui, encore une fois, ne sait pas ce qu’il fait. En lui pardonnant, il se libère lui-même de toute haine.

Il devient clair alors que notre responsabilité est de répondre en conscience à tout ce qui se passe autour de nous et dans le monde sans alimenter la peur et la haine sur lesquelles prospèrent l’inconscience et la volonté de puissance. La société sans classe et sans état se réalise d’abord en chaque individu qui surmonte en conscience ses propres divisions intérieures. La révolution commence par le fait de se libérer de tout conditionnement limitatif, de toute illusion de certitude définitive et de supériorité sur un autre être. L’éthique libertaire implique le respect de toute individualité dans ses particularités uniques, et la solidarité avec tout ce qui vit et souffre. Elle réclame d’approfondir sans cesse la conscience de notre humanité en y incluant un lien avec tous les autres humains mais aussi la nature toute entière, les animaux et les végétaux, notre belle planète. L’être libre se sait un avec tout, et rien, dès lors, ne saurait le limiter. Il cultive la force qui consiste à accepter de se montrer vulnérable plutôt que de commettre une violence, et la compassion qui découle de la croissance en conscience dans la paix et l’amour qui sont la signature de la véritable liberté.

Ainsi l’anarchiste mystique, en incarnant sa plus haute idée de l’humain, donne-t-il vie à ce qu’Hanna, la voix des quatre messagers de Budagilet, appelait « l’individu créateur délivré de la peur ». Il accomplit la révolution à laquelle nous invitait déjà Jiddu Krishnamurti:
En voyageant à travers le monde,
on fait partout le même constat,
à savoir qu'une immense révolution s'impose.
Pas une révolution d'ordre matériel :
il ne s'agit pas de lancer des bombes,
de verser le sang, de se révolter,
car toute révolution d'ordre matériel
aboutit inévitablement  à une dictature bureaucratique
ou à une tyrannie exercée par d'autres individus (...).
Mais ce dont nous devons parler ensemble,
c'est de la révolution intérieure.


Le texte intégral de cet article, sans illustrations, peut être téléchargé ici.



[1] Carl G. Jung: Les sept sermons aux morts.
[2] Voir mon article sur Le démon du pouvoir : http://voiedureve.blogspot.ca/2014/08/le-demon-du-pouvoir.html.
[3] Avant Dan Brown et son Da Vinci Code, Peter Berling imaginait dans Les enfants du Graal que le trésor des Cathares ne serait autre que deux enfants descendants de la lignée du Christ. On retrouve la même idée d’une filiation du Christ dans L’énigme sacrée de Michael Baigent et Richard Leigh, une enquête journalistique sur ces questions.
[4] Ernst Jünger, Eumeswil, 1977.

8 commentaires:

  1. La proposition de méditer en cercle en se racontant entre autre ses rêves m'a fait penser à une scène un livre de SF par Ursula le Guin... le matin un rêveur raconte le rêve de la nuit... Il enseigne...
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_nom_du_monde_est_for%C3%AAt

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci pour cette référence. Ursula Le Guin a aussi écrit "les dépossédés", roman qui décrit la vie des habitants de la planète Anarres, un monde "anarchiste", ou plus précisément communiste libertaire...

      Supprimer
  2. Dans la deuxième parie de votre trilogie je vous posait la question qu'en est-il de l'Islam ? J'ai trouvé une réponse qui peut aussi rentrer dans votre réflexion passionnante dans une émission de France Culture : Sacraliser nos vies... Il est question entre autre de liberté spirituelle
    https://youtu.be/rBoNlLlS83w

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Cette vidéo est malheureusement inaccessible du Canada pour des raisons de protection du droit d'auteur.

      Supprimer
    2. Dommage mais la page de wikipédia peut éventuellement vous informer

      http://fr.wikipedia.org/wiki/Abdennour_Bidar

      Supprimer
    3. Merci. Je connais un peu ce monsieur. Il a publié récemment une remarquable "lettre ouverte au monde musulman" qu'on peut lire ici: http://www.deslettres.fr/lettre-ouverte-dabdennour-bidar-au-monde-musulman-je-te-vois-en-train-denfanter-un-monstre-qui-pretend-se-nommer-etat-islamique-et-auquel-certains-preferent-donner-un-nom-de-demon-daesh

      Supprimer
  3. Merci, Jean, pour ce troisième volet d'une réflexion très approfondie et très complète sur le sujet...

    Il n'y a pas grand-chose à rajouter...
    Je résumerais juste le propos ...en disant que je pense aussi que la "clé" pour retrouver la liberté que nous avons "perdue" depuis longtemps...est de recontacter notre "pouvoir intérieur"...c'est-à-dire notre "part créatrice et divine"...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Licorne, c'est très bien dit. J'ajouterai qu'on ne peut y arriver que tou(te)s ensemble...

      Supprimer