Je ne trouve pas le temps ces jours-ci d’écrire pour ce blogue. Ou
peut-être glisse-je tout simplement dans le silence. Je peux voir
deux raisons à cela. L’une est que j’ai dit, me semble-t-il, à
peu près tout ce que j’avais à dire à propos des rêves. Je ne
peux pas dire que j’en ai fait le tour – le domaine du rêve est
tout simplement infini… –, mais il y a quelque chose de
circulaire cependant qui apparaît au travers de l’exploration du
champ du rêve : j’en reviens à la base, c’est-à-dire aux
résonances qui font vibrer la loge de rêves, et à un certain
lâcher-prise. Le Rêve nous traverse ! Il est amusant de mon
point de vue de constater que l’apport le plus intéressant ces
dernières années sur le rêve nous vient d’un mathématicien de
génie plutôt que d’un psychologue, mais j’ai déjà écrit sur
le sujet et je ne me répéterai donc pas. Bien sûr, la recherche
continue et il y aura toujours de nouvelles découvertes à partager.
Mais après plus de trente années à m’intéresser intensément à
ce domaine, mon regard se réoriente donc tranquillement vers une
autre dimension du Travail. Je me souviens que j’étais surpris à
une certaine époque d’entendre un de mes mentors me dire que le
rêve n’était qu’une porte, et qu’il ne fallait pas rester
dans le cadre de celle-ci. Il serait dommage, me disait-il en riant,
de ne pas aller voir ce qu’il y a derrière la porte. Peut-être
est-ce l’âge, car j’ai à peu près le même temps passé sur
Terre que lui quand il me tenait ces propos, mais je crois que je
commence à comprendre de quoi il voulait parler…
Il y a une autre raison à ce silence qui
s’accroît en moi. Je suis, comme beaucoup d’entre nous, parfois
abasourdi par le vent de folie qui semble emporter notre monde. Je
n’ai pas envie d’ajouter des paroles inutiles à la cacophonie du
monde ambiant. Depuis la réélection de qui vous savez, je me suis
intéressé en profondeur aux origines et aux contours de la psychose
collective à laquelle nos sociétés dites développées semblent
sur le point de succomber. J’ai relu ce que Jung écrivait en 1945
dans Après la catastrophe, et j’ai été effrayé par les
parallèles qu’on pouvait tirer avec notre situation présente.
 |
| "Continuez comme ça, ils pensent toujours que je suis une métaphore discutable" |
Cependant, je ne crois pas utile de s’étendre
sur les progrès du mal. Il me paraît beaucoup plus important
d’insister sur ce qui va bien dans notre monde (par exemple le
formidable élan de solidarité qui entoure les exactions de la
criminelle police qui sévit ces temps-ci à Minneapolis). Cela nous
ramène à ce qui est, selon moi, le principal point de
différentiation entre l’accompagnement psycho-spirituel et la
psychothérapie : cette dernière met surtout l’accent sur ce
qui va mal ou a mal tourné, en particulier les traumatismes… pour
leur chercher des solutions. Dans une approche psycho-spirituelle,
nous ne négligeons pas les difficultés et la souffrance et nous
leur cherchons bien sûr remède, mais pour cela, nous cherchons
d’abord à faire ressortir ce qui va bien. Nous mettons en évidence
le fait que, quoi qui soit arrivé ou qui se passe, il y a une zone
intacte dans la psyché, inviolable, inaltérable. Nous faisons
confiance à celle-ci pour irriguer tout ce qu’il y a de vivant
dans l’être. C’est de cet endroit que nous viennent les rêves,
qui nous ramènent toujours à cet espace sain en nous-mêmes...
Pour écrire, il m’a fallu donc retrouver ce
point de paix intérieure à partir duquel je puis parler sans
ajouter, du moins je l’espère, à la folie du monde. C’est à
partir de là, et de nulle part ailleurs, que j’espère écrire à
l’avenir. On évoque beaucoup Hanna Harendt ces derniers temps pour
ses écrits sur la banalité du mal et sur le totalitarisme, qui
semblent malheureusement encore être d’une actualité brûlante.
J’aimerais simplement, comme une exergue à toute ma réflexion
ici, citer ses mots tirés d’une lettre envoyée en juillet 1963 à
son ami Gershom Scholem :
« J’estime effectivement aujourd’hui que
seul le mal est toujours extrême, mais jamais radical, qu’il n’a
pas de profondeur, et pas de caractère démoniaque. S’il peut
ravager le monde entier, c’est précisément parce que, tel un
champignon, il se propage à sa surface. Ce qui est profond en
revanche, et radical, c’est le bien – et lui seul. »
Aujourd’hui, si j’ai pris ma plume, c’est
aussi que j’ai entendu deux rêves qui m’ont interpellé et que
j’ai eu envie de vous partager car ils pointent dans une direction
qu’il me semble important de souligner. Le premier de ces rêves a
été reçu par une femme qui traverse une grande transition de vie :
Je me trouve dans un environnement assez boisé.
Se trouvent par là d’autres personnes, toutes plus ou moins liées
à la sangha bouddhiste qui vient dans le coin. Une femme doit
accoucher me dit-on et Nathalie me demande si je suis d’accord pour
aider avec 2-3 personnes, dont Nathalie, cette femme dans son
accouchement, ce que j’accepte sans hésiter, plus qu’intéressée,
honorée de participer à un tel processus. Je vois brièvement la
femme en question, debout devant moi, qui me dit quelque chose. Puis
finalement c’est une équipe médicale qui va s’en charger car je
vois se garer un peu plus loin près de la petite maison en bois où
se trouve probablement la femme, 2 énormes fourgons médicalisés.
L’enfant est né et c’est à moi qu’il
revient de m’en occuper. A peine plus grand que mes mains entre
lesquelles je le tiens à hauteur de mon visage, le nourrisson est
intégralement emmailloté dans une étoffe ou peut-être même du
papier, à l'image d'une chrysalide. Je prends l’initiative de découvrir
au moins sa tête et défais le papier/l’étoffe sur le pourtour de
la tête, comme on le ferait avec le papier d’un cornet de glace,
et le beau visage délicatement rond de l’enfant apparaît, qui me
regarde de ses grands yeux bruns sombre. Je tiens toujours le
nourrisson entre mes deux mains, et parce que je ne me sens pas très
assurée et crains de le faire tomber, je le dépose délicatement
sur une table rectangulaire qui se trouve devant moi et alors que je
le contemple, je perçois en moi, furtif et retenu, le désir de le
tenir, de le sentir tout contre moi.
Je suis à l’extérieur dans les environs de
la maison et je me souviens soudain, affolée, que j’ai laissé
l’enfant sur la table et que le risque est grand qu’il en tombe.
Je me mets donc fébrilement en route pour retourner auprès de lui
mais j’ai beau arpenter le coin en long et en large, je n’arrive
pas à retrouver la maison. J’entends, l’espace d’un instant,
les vagissements/pleurs de l’enfant ce qui me rassure car cela
signifie qu’il est toujours sur la table. Je demande je crois à
Nathalie qui est par là si elle se souvient où se trouve la maison
mais elle n’en n’est pas sûre. Je ne retrouve pas la maison.
Le thème du rêve est assez clair : la
rêveuse est invitée à aider à la naissance d’une nouvelle vie,
et à prendre soin de celle-ci. Le fait que ce soit une autre femme
qu’elle qui accouche indique que le rôle du conscient est
simplement d’assistance – c’est une part d’elle-même, on
pourrait dire son inconscient… qui doit donner naissance. La
proximité de la sangha bouddhiste, avec laquelle la rêveuse a passé
beaucoup de temps mais dont elle s’est éloignée, signale la
nature spirituelle du travail en cours. La présence de son amie
Nathalie renvoie directement aux circonstances dans lesquelles la
rêveuse a été jetée dans une violente transition de vie – c’est
une façon pour le rêve de souligner que cette dernière est bien
liée à l’émergence d’une nouvelle vie…
Je n’interpréterai pas ici le rêve, qui a été
discuté en profondeur avec la rêveuse et a bien sûr une dimension
personnelle dans laquelle je n’entrerai pas. Je veux simplement
souligner qu’il ressort que le pivot du rêve est dans l’échange
de regards avec l’enfant – il se produit là quelque chose
d’indescriptible, de l’ordre du contact avec le mystère. Cet
enfant est clairement une représentation du Soi qui commence à se
manifester, ou pourrait-on dire à s’incarner, dans la vie de la
rêveuse sous une nouvelle forme. Il n’est pas anodin bien sûr
qu’il soit enveloppé dans une sorte de chrysalide : il y a là
un clin d’œil qui réfère à la transformation radicale de la
chenille en papillon, qui n’est jamais chose aisée. Bien souvent,
le Soi apparaît dans les rêves de façon tout à fait discrète,
qui passerait presque inaperçu, par exemple donc sous la forme d’un
bébé. Ici, la rêveuse et moi ne pouvions le rater car elle avait,
suite à un exercice visant à la réconciliation des opposés que je
lui avais proposé, réalisé le dessin qui illustre cet article, où
l’enfant divin apparaît dans toute sa splendeur. Mais bien sûr,
le rêve souligne aussi les peurs de la rêveuse, sa crainte de
« laisser tomber » le Nouveau qui émerge dans sa vie, et
son désir d’établir une connexion vivante avec celui-ci :
nous sommes convenus que le mouvement le plus important du rêve est
sans doute dans son désir d’un contact sensible, charnel, avec
celui-ci.
Cependant, à ce point de la vie de la rêveuse,
l’errance est inévitable. Elle ne retrouve pas la maison, même si
celle-ci n’est pas loin – elle peut entendre l’enfant pleurer.
Il faut le dire : il n’y a pas de transition importante sans
errance, sans égarement. Il est nécessaire de perdre à un moment
toutes les cartes pour pouvoir aborder à une nouvelle vision de
l’existence. On ne souligne jamais assez l’importance de
l’errance, la nécessité de vivre pleinement celle-ci.
L’essentiel, dans un tel passage, est de conserver ne serait-ce que
la mémoire d’un contact vivant avec le Soi qui agit comme un phare
dans la nuit – ici, le regard et la présence de cet enfant. Le
rôle de l’analyste est simplement d’offrir une présence, de
permettre de rester en relation, dans cette Œuvre au Noir et
d’incarner la confiance dans le Soi qui, même s’il apparaît
sous la forme d’un enfant, saura guider la rêveuse. J’aime bien
rappeler ces mots de Tolkien, qu’il met dans la bouche du futur roi
Aragorn dans Le Seigneur des anneaux :
« Tous ceux qui errent ne sont pas perdus. »
Cet enseignement pourrait valoir pour notre
époque. Se pourrait-il que toute l’humanité soit en errance à ce
point ? Gardons foi...
Et voici un autre rêve, qu’a reçu une jeune
femme très intéressée par les rêves :
Je parle avec Robert Moss. Il est très gentil
et nous échangeons autour des rêves. A un moment, il me donne une
carte qui représente un dragon et une pleine lune, ce qui me touche
beaucoup car j’aime beaucoup les dragons. Plus tard, il prend une
feuille de papier et entoure quelque chose sur celle-ci. Il semble
vouloir me montrer quelque chose. Puis il me montre des nuages noirs
dans le ciel et au cœur de ceux-ci, une porte lumineuse… et il me
demande si je sais ce que c’est. Je me dis dans mon for intérieur
que ce sont les ténèbres mais je dis que c’est la porte qui
ramène à la Source. Il me dit « exactement » et il
ajoute que si je passe par cette porte, je reviendrai à la Source.
Plus tard, je suis en voiture et j’observe
dans le ciel que je peux voir, derrière le soleil, la lune en
transparence. Je me fais la réflexion que c’est la même entité.
Robert Moss est
un enseignant fameux dans le domaine du travail avec les rêves. La
rêveuse et moi avions quelques temps auparavant discuté de sa
lecture du livre de Moss Les Iroquois et le rêve
chamanique, auquel elle avait
été particulièrement sensible. La carte montrant un dragon et une
pleine lune semble évoquer une conjonction remarquable : le
dragon symbolise volontiers une énergie très yang, un feu pour
ainsi dire inarrêtable, qui rencontre ici la maîtresse symbolique
de la nuit, liée bien sûr aux rêves, dans sa plénitude.
On retrouvera en
fin du rêve une autre conjonction remarquable avec le soleil et la
lune apparaissant en transparence, symbole de l’union alchimique
des principes masculin et féminin, de la conscience et de
l’inconscient. Il se trouve que je parlais la veille de l’écoute
de ce rêve, dans un cours, du fait que le Omkar hindou, qui
symbolise le fameux AUM, représente l’illumination comme une lune
conjointe à un soleil. J’ai bien sûr sursauté en entendant ce
rêve, avec l’impression d’une coïncidence remarquable qui
venait souligner le symbole. La rêveuse semble ainsi prendre
conscience de l’identité fondamentale de la conscience et de
l’inconscient, c’est-à-dire de l’unité de la psyché qui
forme, quand ces deux sont unis, une seule entité. C’est une
intuition assez étonnante de la non-dualité au-delà des
apparences. Mais l’élément qui a le plus attiré mon attention
ici est la porte entourée de ténèbres, qui reconduit à la Source.
Le
fait que la porte soit
entourée de noirceur nous
renvoie à la dualité
inhérente à notre monde. Un très beau haïku de la poétesse
palestinienne Han Jouda dans son recueil Gaza ô ma joie
exprime magnifiquement cette dualité :
Ce
monde
Énorme tas d’aiguilles
Cache une fleur
 |
| Poster du
FPLP qui dit : « une fleur est une fleur est un drapeau » |
Il n’est pas facile
de parler de cette porte lumineuse, qui reconduit directement à la
Source, car on peut facilement, à ce sujet, parler pour ne rien
dire. On peut penser s’en tirer à bon compte en disant qu’il
s’agit là d’un symbole du Soi, mais encore ? Avec l’enfant
plus haut, nous pouvions au moins lier celui-ci à l’apparition
d’une nouvelle vie, d’un sens peut-être émergeant de la
transition vécue par la rêveuse. Ici, il est simplement question de
revenir à la Source, ce qui évoque directement une dimension
numineuse, pour ne pas dire religieuse (au sens noble du lien avec le
Mystère créateur). En s’en tenant au concept jungien du Soi, on
risque fort de "psychologiser" ce dont il est question –
n’oublions pas que Jung a choisi ce terme en référence à l’Atman
oriental, car il ne pouvait faire autrement que de reconnaître la
dimension spirituelle de ce que le mot désignait. Les jungiens
feraient bien, quand ils évoquent le Soi, de se laver la bouche
comme les bouddhistes zen le font quand ils prononcent le nom
« Bouddha ». Nous voilà donc obligé.e.s de réintroduire
ce gros mot de DieuE dans le rêve – je lui ajoute un "E"
pour bien marquer le fait que ce qui est évoqué là est au-delà
des opposés, inclut une dimension féminine, et réclame à notre
époque de se débarrasser des projections patriarcales.
Et voilà donc que
DieuE réapparaît dans un rêve à propos des rêves, avec
l’enseignant du travail avec les rêves qui montre cette porte à
la rêveuse ! Chacun.e en fera ce qu’iel voudra en fonction de
ses croyances. Sur le plan existentiel, hors de tout dogme, DieuE
renvoie à ce pourquoi il est quelque chose plutôt que rien, et dès
lors, à ce qui donne sens et valeur à l’existence. Une fois cela
dit, nous devons mettre notre main devant notre bouche. C’est-à-dire
que nous devons nous garder de réduire à une explication
psychologique ou à une dogmatique quelconque l’expérience
intérieure de celleux qui sont invité.e.s à contempler, et
peut-être franchir en conscience, la porte lumineuse.
Le thème de la
lumière dans le registre spirituel est universel : elle est ce
qui fait voir, ce qui éclaire, ce qui chasse l’obscurité. Le
prologue de l’évangile de Jean évoque cette « lumière de
la Vie » que les ténèbres ne saisissent pas. Le Coran (24.35)
dit ouvertement qu’Allah « est la Lumière des cieux et de
la terre. » et poursuit en ajoutant que :
« Lumière sur
lumière. Allah guide vers Sa lumière qui Il veut. »
La suite du texte
laisse entendre que la Source donne des paraboles, mais on pourrait
aussi entendre des rêves, à qui Iel veut offrir une guidance. Dans
un tout autre contexte, Sri Nisargadatta, qui a réalisé le Soi au
sens du Vedanta, déclare :
« Je suis la
lumière où apparaissent et disparaissent tous les rêves »
et il ajoute ailleurs :
« Vous êtes
lumière. Votre nature est lumière qui se produit d’elle-même.
Vous êtes seulement lumière. »
Cette lumière
qu’évoque Sri Nisargadatta est pure connaissance, et c’est
précisément ce que disent les Upanishads du Soi. Ainsi lisons-nous
ce dialogue dans la Brihadaranyaka Upanishad :
- « Qu’est-ce
que le Soi ?
- C’est, parmi les
organes vitaux, celui qui est fait de connaissance, l’esprit qui
brille à l’intérieur du cœur. »
Enfin, pour revenir
plus près de notre culture et à une approche qui pourrait
renouveler en profondeur notre perception du fait religieux, il y a
ces mots de l’évangile de Thomas qui résonne avec ceux de Sri
Nisargadatta :
« Yeshua dit :
Je suis la lumière qui est sur eux tous (...) » (logion 77)
« Si l’on vous
interroge : d’où êtes-vous ? Dites-leur : nous
sommes venus de la lumière, de là où la lumière est née
d’elle-même. » (logion 50)
Et encore :
« Il y a de la
lumière au-dedans d’un être lumineux, et il illumine le monde
entier. S’il n’illumine pas, il est ténèbres ». (logion
24)
Sans entrer plus avant
dans le détail de la nature de cette lumière et de ce qu’il y a
derrière la porte lumineuse – c’est à chacun.e d’y aller
voir... –, je saisis simplement cette occasion pour signaler que
sans cette visée spirituelle, le travail avec les rêves pourrait
s’avérer vain. J’ai déjà parlé dans un autre article (tout ça pour ça) de comment Von Franz souligne que le travail avec l’inconscient ne
saurait avoir finalement aucune visée utilitariste – il apporte
beaucoup de bénéfices à qui s’y consacre, mais il n’a pas pour
but de garantir notre bien-être. Les rêves, nous dit-elle,
« n'enseignent ni une connaissance intérieure ni à réaliser
quelque chose, mais à exister : ils se contentent d'enseigner à
vivre. » On pourrait dire aussi qu’ils nous invitent à
devenir pleinement humain.e.s, et que cette humanité implique une
relation consciente avec le mystère de l’Origine de tout ce qui
est...
Quant à cette Origine,
on peut sortir des modèles théistes traditionnels en considérant
par exemple le modèle proposé par Jean Houston qui fonde la
« psychologie sacrée »
qu’elle a élaboré : tandis que notre identité individuelle
se définit surtout au niveau de frontières nous permettant
d’affirmer « c’est moi » (et ce n’est pas toi),
nous participons nécessairement à un autre niveau, collectif, où
se vit un « nous sommes ». C’est l’espace des mythes
et des légendes, des archétypes et des histoires qui fondent des
identités collectives, que ce soient celles de familles ou de
groupes culturels.

Ce « nous sommes » peut cependant
dépasser ces définitions limitées par l’appartenance à un
groupe défini en embrassant le collectif de l’humanité toute
entière, et même celui de notre planète Gaïa ou de l’Univers tout
entier. Swamiji Prajnanpad, le maître d’Arnaud Desjardins, pointait
cette direction en indiquant qu’en fait, le but de la pratique
spirituelle n’est pas de faire disparaître le moi mais de le
dilater à l’Univers entier – il n’est plus d’autre que moi,
et l’affirmation « nulle autre qu’IElle est » devient
une évidence sensible. Alors, au-delà du « nous sommes »
apparaît le « Je suis », l’affirmation de l’Être
qui est à l’origine de tout, se reflète dans la multiplicité des
formes. Dès lors, il est clair aussi que cette Source n’est pas
située dans le temps, mais est l’éternel Maintenant dans lequel
l’Univers et la vie se recréent en chaque instant. La lumière qui
irradie de ce « Je suis » antérieur à Abraham comme à
tout ce qui s’inscrit dans la temporalité est alors Paix et Amour
car ce Maintenant ne saurait être en conflit avec quoi que ce soit
qui est. Ainsi, dans la suite du logion 77 de l’évangile de Thomas dont j'ai parlé plus haut, Yeshua déclare :
« Je suis le
Tout. Le Tout est sorti de moi, et le Tout est parvenu à moi. Fendez
du bois, je suis là ; levez la pierre, vous me trouverez là. »
Il m’est pour ma part
de plus en plus clair, et cela participe du silence que j’évoquais
au début de cet article, que le travail avec les rêves, tout comme
la plupart des psychothérapies, les techniques de transe, etc...
relève de ce que l’on peut appeler les mondes intermédiaires.
Comme nous le suggère l’Orient dans la carte de la conscience que
figure le omkar (voyez mon article OM sweet home pour plus d'information), on
peut se représenter cet espace comme un immense océan qui offre
d’infinies possibilités, avec autant d’îles que de mondes. On y
rencontre toutes sortes de figures archétypales, des Anges comme des
démons, des dragons et des hippogriffes, etc – les jungiens y
reconnaîtront l’Inconscient collectif qui aime à se représenter
comme un océan. On peut aisément se perdre dans ces mondes, en
cherchant des choses de moindre valeur – moindre en regard de la
Lumière qui éclaire l’existence de l’intérieur – : par
exemple la renommée ou la richesse, le pouvoir, la compensation de
blessures affectives… mais nous ne devrions jamais perdre de vue
que le but du voyage est de revenir à la Source. Le Soi, dans cette
perspective, n’est pas un archétype parmi d’autres car il
ressort qu’il est le principe ordonnateur de cet Inconscient
collectif, qui lui donne sens et valeur, et qui propose une direction
à la conscience en quête de son Origine. La porte de lumière agit
dans la traversée de cet océan comme un phare, qui permet de garder
le cap quoi qu’il advienne.
On peut considérer ce
rêve qui la met en évidence comme une bénédiction que reçoit la
rêveuse, bénédiction qui vient l’encourager à continuer son
travail avec les rêves sans perdre de vue l’essentiel. Il y a
peut-être bien là aussi un message qui vaut pour chacun.e d’entre
nous tandis que nous traversons des temps troublés, d’obscurité
et de tempête sur l’Océan de l’existence…
Puissiez-vous, vous aussi, trouver la porte lumineuse.