« L’imagination active est l’outil par excellence de la psychologie jungienne, le plus puissant pour atteindre la totalité – beaucoup plus efficace que la seule interprétation des rêves. »
Cela tient sans doute au fait que l’imagination nous entraîne dans des territoires sauvages, non balisés, non normalisés par les hiérarques de la psychologie – ceux-ci préfèrent encore « analyser » la matière brûlante de l’inconscient, c’est-à-dire la passer au tamis de leurs grilles conceptuelles, l’expliquer. Cependant, il est probable que Jung n’aurait pas été le Carl Jung que nous connaissons, qui a amené tant d’éclairages sur notre vie inconsciente, s’il n’avait pas laissé l’imagination le prendre par la main et l’emmener hors des sentiers battus. On doit à cette escapade l’extraordinaire Livre rouge, qui consigne ses aventures dans le monde imaginal de l’âme. Pour bien distinguer le royaume merveilleux où nous emmène la cabale de l’imagination rendue à sa liberté première, royaume où tout est vivant, tout est réel… du monde imaginaire colonisé par les images de la télévision et du cinéma, confinant à l’irréel vidé de son sang, Henry Corbin, un grand ami de Jung, a inventé le terme « imaginal ». Jung n’était pas un homme de théories et de systèmes ; il y a qu’à essayer de le lire pour s’en rendre compte (lol). C’était un homme d’images vivantes, qui osait écrire que « la psyché est images » bien avant d’être tissée de mots et de raisonnements. Si l’on veut suivre ses traces, il faut marcher sur la voie qu’il a ouverte, qui emmène dans la forêt imaginale...
Jean-François Alizon nous restitue les clés du voyage avec l’imagination active dans son livre, qui s’adresse aussi bien aux psychothérapeutes qu’à toute personne ouverte d’esprit. Je vous invite à l’écouter en parler. Son propos est tout simplement passionnant :
Pour illustrer la puissance de cette façon d’explorer le rêve, je veux vous partager ici le travail fait avec une simple image intérieure, avec l’accord de la rêveuse bien sûr. Celle-ci est une praticienne expérimentée du travail avec les rêves qui, au moment où elle a reçu cette image, se trouvait dans une grande transition de vie l’amenant à se consacrer à l’écoute des rêves. Voici l’image :
La rêveuse voit un arbre avec plein de branches de qualités différentes. Il lui vient à l’esprit que cela semble être un arbre généalogique. Son attention se porte alors sur une de ces branches, qui semble être bien pourrie, et cependant, il est clair que c’est sur cette branche qu’elle est née...
Quand elle me raconte le rêve, elle précise que cet arbre semble, au moment du récit, être un cerisier du Japon. Du point de vue de l’interprétation, il n’y a pas grand-chose à faire avec une telle image, trop succincte. Bien sûr, on peut élaborer autour du fait que l’arbre est souvent un symbole du processus d’individuation et relier ce rêve au fait que la rêveuse envisageait la possibilité de retourner s’installer sur sa terre natale, dans la proximité de sa famille. Mais qu’est-ce que le rêve cherchait donc à amener à sa conscience ? Il ne lui apprenait rien de nouveau en évoquant le fait que sa branche familiale était en souffrance. Or la règle d’or du travail avec le rêve est que ce dernier cherche toujours à amener quelque chose de nouveau à la conscience – c’est pourquoi il n’y a rien de pire que d’expliquer le rêve en guise d’interprétation : on le réduit alors à des éléments déjà connus. Quand le rêve, ce n’est que… c’est que ce n’est pas cela ! Et pourtant, combien d’interprètes assomment le rêve à coup de théories qu’ils croient maîtriser, qui leur donnent l’explication de la vie psychique !? Dans mon écoute initiale du rêve, je relève la référence un peu incongrue à un cerisier du Japon, c’est-à-dire à l’Orient – dans la géographie imaginale des occidentaux, il s’agit là bien souvent d’une dimension spirituelle.
Je me suis alors dit pour ma part que le mouvement auquel le rêve invitait semblait clair dès le premier contact avec l’image intérieure : le thème du travail était la floraison malgré les conditions contraires symbolisées par l’hiver. Ce dernier représente volontiers le manque d’amour, le froid affectif qui gèle l’énergie en dedans. Un signe certain du processus en cours était l’émerveillement, qui signe ce que la rêveuse a nommé comme « la victoire de la beauté ». Nous aurions pu nous en tenir là : dores et déjà le mouvement intérieur du rêve avait frayé sa voie. Il y avait là une belle illustration de comment l’image intérieure est vivante, chargée d’énergie psychique qui circule dès que l’on prend contact avec elle par l’imagination. C’est par ce mouvement énergétique que l’image nous délivre son message essentiel, nous donne une direction. Cependant, mon intuition me disait que cet arbre avait encore beaucoup de choses à nous apprendre, et nous avions du temps devant nous.
J’ai alors proposé à la rêveuse de « devenir l’arbre » : qu’est-ce que cela fait, du point de vue du ressenti, d’être l’arbre ? D’emblée, elle m’a répondu que c’était puissant, vertical, relié ciel-terre – cette verticalité se faisait sentir dans son corps, la redressait. Elle m’a dit sentir l’énergie qui montait et descendait, et être étonnée par la vitesse de cette circulation. A partir de là, je l’ai invitée à aller voir les racines de l’arbre, avec comme intention pour ma part de suivre l’indication qu’elle venait de me donner et d’observer ce qui se passerait dans la montée et la redescente de la conscience. Immédiatement, elle m’a décrite ces racines comme étant larges, s’étalant sous terre, ce qui lui suggérait un sentiment de stabilité associé à l’idée de nourrir les liens. Elle a pris conscience de ce que l’arbre est bien plus grand par ses racines que par sa ramure, et plus vaste sous terre, dans l’invisible que dans le visible. Il y avait là tout un univers, une ville – elle était saisie par la multiplicité du vivant, qui lui communiquait la vision d’un infini ouvert à l’autre. Quand je lui ai demandé ce qu’elle ressentait avec cela, elle m’a indiqué se sentir toute petite par rapport à cet univers, et cependant, le contact avec ce dernier lui a communiqué un sentiment d’expansion qui s’est traduit dans ses mots :
« je suis bien au-delà de ce que je crois ».
Je l’ai alors invitée à prêter attention au ressenti en prenant simplement le temps de rester avec cette injonction, et le corps s’est mis à parler avec force : elle m’a indiqué sentir sa gorge se serrer et avoir du mal à avaler, puis avoir la sensation qu’elle avait quelque chose à vomir. Puis elle m’a dit avoir l’impression d’être coupée en deux ; cette coupure séparait sa gorge du haut de son visage, et entre deux, il y avait un trou, une béance. Elle a relié celle-ci à des problèmes de santé qu’elle avait rencontrés, et m’a décrit cet espace comme étant noir, comme une mine, dépourvue de lumière. Je lui ai proposé de chercher quelle était la bonne distance pour observer ce qui était là, et elle l’a regardé de loin, comme du bout d’un couloir... pour me dire bientôt qu’il y avait là un personnage qui était recroquevillé dans une grotte. Rapidement, elle m’a indiqué qu’elle se sentait en sécurité : elle n’était pas ce personnage, elle n’était pas là. Un biais typique chez nombre de psychothérapeutes aurait pu m’inciter à aller voir de plus près ce qu’elle avait à vomir, ou qui était ce personnage. Cela aurait été facile : il aurait suffi de demander à la sensation de prendre forme d’une image intérieure, ou d’aller parler avec le personnage recroquevillé. Cependant je n’en ai pas ressenti le besoin. Au contraire, cela eut été d’une certaine façon interférer avec le processus. Jung nous mettait en garde contre cette habitude du conscient de vouloir diriger le cours de la vie psychique et de l’entraver finalement par des interférences ; chez les thérapeutes, il y a là souvent une insécurité qui se déguise volontiers sous des objectifs nobles comme la recherche de guérison et le nettoyage de mémoires, lesquels trahissent surtout le besoin d’obtenir des résultats et de se conforter dans leur ego de thérapeute. Si la psyché avait voulu nous en dire plus sur ce qui était là à vomir ou sur qui était ce personnage, le cours de l’imagination serait allé tout seul dans ce sens ou la rêveuse l’aurait interrogé d’elle-même. Pour ma part, je me suis donc abstenu de questionner plus avant ces éléments car il était bien suffisant que la rêveuse retrouve, face à tout cela, un sentiment de sécurité tenant à une distance intérieure qui réclamait d’être respectée – j’y ai entendu une indication claire de ce que nous n’avions pas à chercher à nous rapprocher de ce qui était là…
Spontanément, à partir de ce socle de sécurité retrouvée, la rêveuse a parlé du travail de transformation nécessaire pour donner une belle forme au matériau de base. Elle évoquait là, sans que nous élaborions sur le sujet, l’alchimie opérative au cœur des rêves. Nos angoisses, nos peurs et tout ce que nous percevons comme négatif constituent la materia prima du processus alchimique. Ce qui est passionnant dans le travail avec les images intérieures, c’est qu’il ressort que c’est la psyché elle-même qui agit en tant qu’alchimiste ; on n’a pas besoin de formules compliquées ni de se draper dans le mystère de la connaissance ésotérique. Wadji Mouawad est revenu à l’esprit de la rêveuse. Dans une interview qu’elle avait vue de lui, il racontait comment la peinture l’avait aidé à surmonter la solitude qu’il avait éprouvée lorsqu’il était arrivé au Canada. On connaît Mouawad comme homme de théâtre surtout mais il intègre la peinture à ses œuvres théâtrales ; il passe psychiquement par la peinture pour renouer avec ses origines perdues, son Liban meurtri, ses rêves d’enfant enfouis. Tout à coup, à ce contact, la rêveuse, qui est ordinairement une femme de lettres, a touché au fait qu’il n’y a pas de mots pour décrire ce qu’elle ressent, et qu’elle n’est pas obligée de passer par les mots pour accéder à un imaginaire au-delà de la réalité connue. Je l’ai alors invitée à jouer avec la peinture imaginale, et à entrer dans les couleurs de celle-ci. Sa première réaction a été de réserve : la peinture n’était pas son truc mais plutôt celui de sa sœur. Or il se trouve que Jung a pointé, dans ses réflexions sur la fonction inférieure de la conscience, comment l’inconscient se manifeste volontiers au travers des dimensions sous-développées de notre psyché, que la conscience a laissé en friche.
Je n’ai rien dit, j’ai juste attendu de voir si l’imagination s’emparerait de ma proposition. Et en effet, la rêveuse m’a bientôt parlé d’un noir graphite très net qui ressortait d’un marron gris épais qu’elle voyait comme une fumée et qu’elle associait à la peur. Ce noir est entré en élaboration et transformation pour donner une couleur chair rose rouge qui évoquait, m’a-t-elle dit, le vivant qui absorbait la noirceur. Au travers de cette transformation, une certitude puissante s’est faite jour en elle, que je vous livre dans ses mots : « en tant qu’humain, c’est notre rôle de nous mettre au service de ce processus de transformation. » Cette conviction lui a donné le sentiment de pouvoir se situer dans le monde, et répondre ainsi à partir de là à l’état de celui-ci. « Je prends ma place, m’a-t-elle dit, et cela me pose... » Quand je l’ai peu après invitée à prolonger en imagination l’image de rêve pour voir où ce mouvement de transformation l’emmenait, elle m’a parlé de la nécessité de faire grandir des branches vers le ciel. Elle semblait avoir pris de l’expansion, habiter l’espace autour d’elle. L’arbre était entouré de scintillements, et il était rejoint par d’autres arbres, d’autres vies. Les mots de la fin de ce travail ont été :
« C’est doux, c’est vivant : un printemps tranquille. »
J’étais pour ma part ému par ce qui ressortait de cette plongée dans les eaux de l’imagination. On ne ressort jamais tout à fait indemne de ce genre de voyage : la personne qui facilite le processus ne peut éviter d’entrer elle aussi dans une transe légère. Même si nous cherchons autant que possible à nous en tenir à une neutralité bienveillante et soutenante, les images viennent nous toucher et nous entrons en résonance profonde avec celles-ci. Nous sommes associé.e.s au processus de transformation dont nous sommes aussi témoin. C’est, pour reprendre les mots d’une de mes analysante qui mène une réflexion approfondie sur ce thème dans un autre domaine, « un accompagnement sans savoir, sans pouvoir ni vouloir ». Notre rôle est simplement d’offrir un cadre, un contenant sécuritaire et sans interférence pour le déploiement autonome des facultés créatrices des images intérieures. Il s’agit simplement d’une coopération entière avec la psyché, avec la nature naturante…
Le rêve et l’imagination rejoignent la nature sauvage en nous et participent du mouvement du Vivant, qui amènera des solutions créatives encore inimaginables pour l’instant. Je salue dans ce sens le travail de Jean-François Alizon pour rendre accessible à tou.te.s les merveilleux territoires intérieurs ouverts par l’imagination active. Et je vous souhaite un beau printemps, empreint de tranquillité, de paix intérieure.



