Je poursuis ici la réflexion entamée dans les deux précédents articles sur les points de convergence et de dialogue entre la philosophie politique de l'anarchisme et la psychologie des profondeurs.
Actualité de l’anarchisme mystique
Nous sommes les héritiers de ce XXème
siècle qui a vu tout à la fois fleurir les plus grands espoirs et se
manifester, au nom souvent de ces espoirs, les pires horreurs dont l’humanité
est capable. Jung a souligné que notre rapport à l’inconscient collectif
implique de tenir compte de la cohorte des morts et de nous efforcer de
répondre aux questions qui sont restées sans réponse chez les générations qui
nous ont précédées. Il a accueilli
les morts chrétiens « qui sont revenus de Jérusalem sans avoir trouvé
ce qu’ils cherchaient », et il a redonné voix aux anciens alchimistes
depuis longtemps disparus. Les anarchistes contemporains sont les descendants
spirituels de milliers d’hommes et de femmes qui ont vécu, ont souffert et sont
morts avec au cœur une idée brûlante de la liberté. Nous héritons de leurs
questions irrésolues et nous nous devons de leur donner des réponses. Nous
avons pour tâche de relever le flambeau qu’ils nous ont légué et d’éclairer
l’avenir avec celui-ci. Être anarchiste aujourd’hui, quand ce n’est plus un
simple mouvement de révolte adolescente, c’est être porteur d’une mémoire
sanglante qui ne se laisse pas endormir par les ritournelles de nos démocraties
dites avancées – c’est-à-dire largement faisandées – et par la surconsommation.
Beaucoup d’anarchistes contemporains sont
encore pris dans le XIXème ou le XXème siècles, en
particulier dans une façon toute politique et matérialiste de fonder leur
critique du système social existant. Ils s’appuient sur une vision assez généralement
marxiste de l’Histoire dans laquelle il y a un ennemi désigné, qu’il s’agisse
des bourgeois ou de la « classe dirigeante ». Leur pensée est restée
d’une certaine façon newtonienne, comme la physique classique, alors que nous
sommes entrés dans l’ère de la compréhension quantique de la réalité, où les
choses sont moins clairement définies en blanc et en noir, où la conscience
joue un rôle fondamental, tandis que seul le paradoxe permet d’appréhender la
réalité dans sa complexité. Il est nécessaire de refonder aujourd’hui la pensée
libertaire en y intégrant l’existence de l’inconscient tant personnel que
collectif, la nécessité d’une vision unitive de l’humanité et de la vie, la
valeur centrale de la conscience et l’apport de la spiritualité, en particulier
avec la connaissance que nous avons désormais des spiritualités occidentales
ainsi que du gnosticisme. Dans cette perspective, notre tâche première est de
cesser de projeter la responsabilité de la situation sur d’autres que
nous-mêmes, au risque sinon de simplement projeter notre ombre, pour chercher
comment nous pouvons répondre positivement et constructivement à la crise
globale.
On peut envisager l’émergence d’un anarchisme
jungien. Il ne faudrait en aucun cas tenter pour autant de faire de Jung un
anarchiste ; il semble avoir été plutôt conservateur toute sa vie, à
mi-chemin entre le paysan et le bourgeois suisse qu’il était. Tant mieux, nous
n’avons pas à lui ériger de statue ! L’anarchisme jungien s’appuie sur
l’universalité de la pulsion d’individuation pour envisager une société qui
serait dédiée à l’accomplissement par tous les individus qui la compose de leur
plus grand potentiel. Une telle visée affecte tous les rapports humains, à
commencer par l’éducation des jeunes et la relation entre les hommes et les
femmes. Outre une nouvelle éthique fondée sur la compréhension de l’ombre
psychologique et des mécanismes de projection, la psychologie des profondeurs
contribue à la réflexion en soulignant la nécessité de trouver un nouvel accord
entre le masculin et le féminin, tant dans la façon de gérer les ressources
naturelles qu’en nous. Elle réclame aussi de reconsidérer la place donnée au
sentiment et à l’intuition dans notre façon d’appréhender le monde et la vie,
et de restaurer la dignité naturelle de l’individu. L’individualisme de nos
sociétés est une conséquence de la sur-rationalisation et de la massification
dans laquelle l’individu n’est plus qu’un élément statistique. La psychologie
des profondeurs donne à chacun la possibilité d’entamer sa propre révolution en
commençant par le fait de se retrouver soi-même et d’accomplir son unicité.
Aucun militant politique ne devrait
aujourd’hui croire qu’il peut changer le monde s’il ne commence pas par
s’examiner lui-même et ses propres ombres. L’Histoire démontre clairement que
les pires catastrophes découlent des aspirations apparemment les plus
idéalistes. Un véritable anarchiste n’a rien à faire de brandir un drapeau noir
et de crier des slogans dans la rue face à la police – c’est la plupart du
temps un jeu d’enfant. On verra la réalité de son anarchisme à la façon dont il
se comporte avec sa conjointe, ses enfants et toutes les personnes avec qui il
est en relation, en particulier ceux qui sont en position de faiblesse ou de
dépendance envers lui. S’il poursuit encore l’illusion qu’il peut lui-même être
quitte du démon du pouvoir, et qu’il se supériorise donc par rapport au reste
de l’humanité, c’est que sa réflexion éthique n’est pas aboutie. Celle-ci doit
en effet tenir compte de l’universalité de la souffrance et de la peur,
c’est-à-dire de l’ego et d’une forme restreinte de conscience qui use toujours
de violence et de pouvoir pour tenter de parvenir à ses fins. C’est parce que
nous avons tous la responsabilité de transformer la souffrance en conscience
plutôt que de continuer à la propager que la spiritualité est indispensable,
comme la seule voie qui permette de mettre au monde une forme de conscience
élargie, qui appose l’amour en face de la tentation éternelle du pouvoir. Dès
lors, il est clair que notre but tant personnel que commun ne peut être que de
faire tout ce qui est nécessaire pour permettre, au travers de chacun de nous,
à « l’individu créateur délivré de la peur » de s’incarner
pleinement.
Pierre Rabhi décrit magnifiquement l’enjeu :
« La vraie révolution est celle qui nous
amène à nous transformer nous-mêmes pour transformer le monde. La crise de ce
temps n’est pas due aux insuffisances matérielles. La logique qui nous meut,
nous gère et nous digère, est habile à faire diversion en accusant le manque de
moyens. La crise est à débusquer en nous-même dans cette sorte de noyau intime
qui détermine notre vision du monde, notre relation aux autres et à la nature,
les choix que nous faisons et les valeurs que nous servons. Incarner l’utopie,
c’est avant tout témoigner qu’un être différent est à construire. Un être de
conscience et de compassion, un être qui, avec son intelligence, son
imagination et ses mains rende hommage à la vie dont il est l’expression la
plus élaborée, la plus subtile et la plus responsable. »
Cette révolution est déjà en cours dans le
domaine spirituel, dans un immense mouvement de fond qu’on peut appeler « Le
printemps de l’âme » et qui voit s’ouvrir d’innombrables fleurs de
conscience. Il trouve son origine dans l’agonie du mythe chrétien, dans la boue
et le sang des tranchées de la Première Guerre mondiale. Jung en a été un des
grands hérauts précurseurs et a accompli une œuvre essentielle en jetant un
pont qui relie notre modernité à la sagesse presque perdue des anciens
alchimistes et gnostiques. Avec lui, les âmes de nombreux Chrétiens qui n’ont finalement
pas trouvé ce qu’ils cherchaient ni à Rome ni à Jérusalem, ont commencé à
entrevoir la terre promise, et les hérétiques du passé ont resurgi des cendres
de leurs bûchers. Ce mouvement s’est cristallisé pendant la Seconde Guerre
mondiale en particulier dans l’aventure qu’ont vécue quatre jeunes gens – trois
Juifs et une Chrétienne – en 1943, en Hongrie à Budagilet, quand ils ont
commencé à parler avec leurs Maître intérieurs. Il y a là l’équivalent
d’une nouvelle « révélation » qui a pris forme d’un livre intitulé
« les Dialogues avec l’Ange », dont il s’agit surtout ici de retenir
qu’il y a en chacun de nous une petite lumière qui peut triompher de la plus
noire obscurité. Les « quatre messagers » ont ouvert alors le chemin
d’une rencontre avec le Divin à l’intérieur de soi, sans aucun intermédiaire
institutionnel, qui est désormais la marque de notre modernité spirituelle. On
peut voir, avec cet exemple et celui d’Etty Hillesum, parmi d’autres, comment
la psyché répond créativement au fond de l’horreur touchée au cours de la
Seconde Guerre mondiale. Plus profondément, on peut se demander si les camps de
la mort – dont la réalité remet pour beaucoup l’existence de l’ancien Dieu en
question – n’auront pas été, finalement, la matrice du nécessaire renouveau
spirituel de notre civilisation.
Il est difficile d’envisager dès lors que ce
soit un simple hasard qui ait voulu que nous ayons redécouvert, dans les années
qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre, des écrits gnostiques fort
significatifs et, en particulier, l’Évangile de Thomas qui nous remet en
contact avec l’esprit du message christique avant la falsification du
christianisme. À partir de ce moment, les évangiles apocryphes ont retrouvé
droit de cité et le crépuscule a commencé à poindre sur tous les représentants
de l’ancienne religion. La mondialisation économique a mis à portée de tous les
livres de sagesse du monde entier jusqu’à provoquer une mondialisation
spirituelle inédite, que l’on peut comparer avec l’effervescence dans laquelle
vivait la Rome antique au début de notre ère mais qui prend des dimensions
désormais planétaire. L’Orient et l’Occident se sont rencontrés et voici que, selon
les termes d’une très ancienne prophétie tibétaine, le Dharma fleurit au pays
de l’homme rouge. Le mouvement de synthèse et de renouvellement s’est encore
accéléré avec l’avènement d’Internet qui met une somme inimaginable
d’informations à la portée de chacun. Jamais il n’y a eu autant de chercheurs
dans tous les domaines, avec une telle possibilité d’échanger et de faire
circuler des informations et des idées.
Une autre comparaison historique peut être
faite avec la période de la Renaissance, qui a vu s’opérer un changement de cap
radical dans l’évolution de la civilisation européenne, essentiellement du fait
de la redécouverte de la sagesse de l’Antiquité. Or, au moment même où de
nombreuses cultures ancestrales sont menacées d’extinction, voilà que l’intérêt
pour celles-ci est ravivé et qu’il apparait que ces peuples ont peut-être quelque
chose à nous apprendre qui pourrait être vital dans notre relation avec la
nature. Les Hopis ont une légende qui veut qu’il y a 500 ans, les trésors de la
sagesse amérindienne aient été enterrés pour qu’ils ne soient pas menacés par
l’arrivée des hommes blancs, et qu’ils ressurgiraient de terre quand on verrait
converger vers l’Arbre des Nations des chercheurs de sagesse venant de toutes
les cultures, de toutes les religions et de tous les horizons. Selon ce mythe,
ces gens formeraient alors un arc-en-ciel humain dans lequel on peut voir la
prémisse d’un nouveau peuple qui finira par couvrir la terre. De nombreux
signes indiquent que nous pourrions être en train, d’une certaine façon, de
vivre ce mythe en résonance avec les grandes images du Rainbow Warrior et du
Verseau, c’est-à-dire du verseur d’eau spirituelle à la terre assoiffée.
Jamais cependant le péril n’a été aussi grand
– cela fait partie aussi du mythe ancestral : le changement que laisse pressentir
le renouveau spirituel de notre civilisation pourrait bien s’imposer
naturellement. Mais que peut faire l’anarchiste mystique occidental du XXIème
siècle ? Qu’est-ce qui le distingue d’autres activistes sociaux ou doux
rêveurs ? Il faut partir du fait que nous avons à composer avec un nouveau
totalitarisme qui prend la suite de ceux institués par l’Église, puis par les
idéologies prétendant à la toute-puissance, pour en arriver maintenant à un
monstre froid de rationalité économique et financière qui broie de l’humain par
millions en s’appuyant sur des moyens de contrôle et de destruction inédits
dans l’histoire, et en entretenant un vertige alimenté par une
hyperconsommation effrénée de biens et d’images étourdissantes, mais vides.
Tous les indicateurs sont au rouge en ce qui concerne l’épuisement des
ressources, la dévastation des milieux naturels et les changements
climatiques : nous vivons comme si nous disposions de plusieurs planètes
et que nous prévoyions de ne pas avoir de descendants, ou alors de leur léguer
un enfer. Mais c’est justement la nature qui pourrait porter les coups les plus
durs à venir au capitalisme totalisant, et il se pourrait que notre problème
soit autant de résister du mieux possible à la déshumanisation sociale en cours
que de nous préparer à la possibilité de l’effondrement du système sous son
propre poids et dans ses contradictions suicidaires.
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Variations sur le Radeau de la Méduse
ou la Dérive de la Société" (1975)
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Jung cite souvent Hölderlin qui écrivait que
« plus le péril grandit, plus grandit aussi ce qui sauve. » Qu’est-ce
qui sauve dans une telle situation ? Du point de vue de la psychologie des
profondeurs, c’est la psyché qui a créé cette situation et c‘est de la psyché que
viendront les éléments de solution dont la conscience devra cependant faire
quelque chose pour favoriser une évolution positive. Le changement sans doute
le plus profond et peut-être le plus déterminant pour notre avenir collectif
tient au bouleversement des modèles encadrant la relation du masculin et du
féminin dans nos sociétés, et l’avènement d’une nouvelle féminité qui pourrait
ouvrir des voies inédites en devenant socialement dominante. Le XXIème
siècle, pour paraphraser Malraux, pourrait devoir être féminin ou ne pas
être : les logiques masculines de compétition et de domination démontrent
jour après jour qu’elles ne font qu’aggraver le mal. Jung était fort intéressé
par le nécessaire retour du Féminin Sacré, dont il a vu un signe précurseur
dans l’Assomption de Marie, c’est-à-dire qu’enfin une femme prenait place au
ciel dans l’entourage de la figure patriarcale de Dieu.
Aujourd’hui, ce Féminin
sacré se constelle dans de nombreux rêves et diverses images collectives. Parmi
celles-ci se distingue en particulier la figure de Marie-Madeleine, la compagne
du Christ dont on sait désormais par certains apocryphes qu’elle l’embrassait
sur la bouche. Des romans ont commencé à populariser avec un succès certain
l’idée gnostique d’un Christ sexué, qui réintègre donc la matière, le corps et
l’humanité ; de nombreux mouvements spirituels se sont emparés de cette
idée qui reflète un archétype désormais très actif. On peut voir poindre par là
une nouvelle image du Soi dans la civilisation occidentale, comme un soleil
levant qui intègre maintenant nécessairement une figure féminine, restaure le
caractère sacré de la vie sur terre en y incluant tout ce qui relève de la
nature, incluant bien sûr la sexualité, et dépasse l’individu pour mettre
l’accent sur la conscience et sur la relation d’amour, c’est-à-dire sur le
cœur.
On sait désormais que l’intelligence n’est en
rien cantonnée au cerveau, à la tête, mais que nous avons aussi des neurones
dans le ventre et dans le cœur, c’est-à-dire que nous avons besoin pour vivre
sainement non seulement de notre raison, mais aussi de nos instincts et de nos
sentiments. Ce n’est pas, ou du moins pas seulement, avec la raison que nous
trouverons des solutions à l’ampleur des défis collectifs qui nous attendent
pour faire progresser la liberté et la conscience, et ne serait-ce que pour
préserver une planète viable. Les rationalités techniques, économiques,
financières et politiques démontrent leurs limites ; c’est en comptant sur
l’intelligence du cœur et en veillant à rester bien ancré dans notre humanité
naturelle, instinctive et encore animale que nous dégagerons de nouvelles
pistes d’avenir. Or, là où la tête sépare et atomise le réel en objets et en
individus séparés, le cœur met en relation, non seulement avec les autres mais
aussi avec soi-même, et surtout avec l’ensemble. Pour cela, un certain
« éveil » est nécessaire au fait que la conscience ne se résume pas à
la pensée consciente. L’intégration du corps, des instincts et du cœur avec
l’esprit pensant débouche sur l’apparition d’une véritable individualité
consciente. Sa caractéristique est d’être entièrement libre car reposant sur l’unicité
de l’individu tout en étant reliée aux autres dans la conscience de ce que nous
formons une unité vivante. La conscience se manifeste alors naturellement en
liberté, paix et amour. Étant libres de nos pensées, c’est-à-dire de la
croyance en la vérité de nos pensées, il n’est plus rien qui puisse nous
asservir ou nous limiter dans notre liberté essentielle. Même devant une menace
de mort, je suis encore libre de choisir de vivre ou de mourir.
« La prochaine étape de
l’évolution humaine consistera en transcender la pensée. »
Eckhart Tolle
Dans cette perspective, l’anarchiste mystique
contemporain doit moins se préoccuper de comment abattre le système, qui semble
déjà bien malade et dont les soubresauts font régulièrement des victimes un peu
partout, que de contribuer positivement à la croissance en conscience des
individus qui l’entourent, en commençant par lui-même, ainsi que des relations
dans lesquelles il est impliqué. La plus grande marque de liberté à l’égard du
système ne consiste pas à le défier en portant un masque de Guy Fawkes dans la
rue mais dans le fait de vivre autant que possible, dès maintenant, les valeurs
et l’éthique du nouveau monde que l’on veut créer. Il s’agit, pour poursuivre
les mots d’Etty Hillesum, de permettre à ce qu’il y a de divinement libre
en nous de se manifester, c’est-à-dire d’oser être créateur de nos vies autant
que possible. La tâche de l’anarchiste mystique est d’incarner en conscience
les valeurs qu’il veut promouvoir. Il n’a pas besoin de créer d’organisation,
d’association ou de club d’anarchistes mystiques pour cela, ce qui n’empêche
pas l’anarchiste de participer à toute organisation qui lui semble d’intérêt,
dans laquelle il instille son esprit libertaire. Avec Montesquieu, il affirme
qu’à tout pouvoir, il faut des contre-pouvoirs, des individus qui questionnent
et qui résistent. Il doit veiller cependant à ne pas s’enfermer dans une
identité collective d’anarchiste ou de spiritualiste qui pourrait se
scléroser ; pas de drapeau, pas de doctrine, mais une capacité à
interroger toutes les limites et à évoluer en conscience qui ne réclame
adhésion à rien d’autre que la responsabilité de sa propre liberté.
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Robert
Ballagh, Liberty on the Barricades, 1971
|
Il y a une chose que les anarchistes mystiques
peuvent faire quand ils se retrouvent, et cela s’inscrit dans la continuité de
nos ancêtres russes : nous devrions célébrer les Mystères. Il y a bien des
façons. L’une d’elle consiste à s’assoir en cercle, ce qui décourage toute
hiérarchie, pour méditer ensemble, écouter les rêves et raconter des histoires
qui nourrissent la conscience. C’est là qu’est le point de jonction entre
l’anarchisme et la psychologie des profondeurs : le travail des rêves et
des images intérieures couplé à la méditation libère la conscience des
conditionnements collectifs et l’engage dans l’aventure de la véritable liberté
qui tient dans la connaissance et la réalisation de soi. On voit alors sur le
chemin que tracent les rêves apparaître ce curieux personnage qu’Ernst Jünger a
nommé comme étant l’anarque,
qui est à l’anarchiste ce que le monarque est au monarchiste. Mais là où Jünger
en fait un solitaire qui fuit la société, nous avons simplement un être libre,
responsable de lui-même, et en relation, en pleine conscience.
L’idéal libertaire, quand il n’y a pas
d’intoxication à l’idéalisme, s’incarne dans une éthique de la liberté qui est
encore la meilleure façon de le propager ; c’est une éthique non-violente,
refusant le jeu de la volonté de puissance pour jouer celui de la conscience. Cette
éthique implique nécessairement la prise en charge de l’ombre et le difficile
travail du retrait des projections qui voudrait que le mal soit chez
l’autre : c’est à chacun de voir en conscience comment il contribue à ce
qu’il dénonce dans le monde, et surtout comment il lui répond positivement. Il
s’agit moins de s’opposer au mal que d’apposer en face de lui ce qui nous
semble bon : on ne combat pas l’obscurité, on allume une petite lumière.
Tous ceux qui s’opposent à la liberté sont simplement inconscients, et leur
misère intérieure appelle à la compassion. Ainsi, l’anarchiste conscient sait
qu’il ne sera jamais quitte avec la tentation de la volonté de puissance qu’il
prêterait volontiers aux autres, et il en fait l’objet de son propre travail en
conscience. Il ne recherche pas la perfection mais la plénitude qui permet à
tous les aspects de son humanité de se vivre. Dès lors, il comprend qu’il ne
sert à rien d’opposer quelque violence à la folie du pouvoir car cela ne fait
que la renforcer et la justifier. Mais il sait avec Jung que l’amour est le
seul véritable antidote à toute volonté de puissance. Cet amour, même envers
les ennemis de la liberté, devient sa tâche quotidienne et il découvre alors que
même le pire nazi est un être humain en souffrance qui, encore une fois, ne
sait pas ce qu’il fait. En lui pardonnant, il se libère lui-même de toute
haine.
Il devient clair alors que notre
responsabilité est de répondre en conscience à tout ce qui se passe autour de
nous et dans le monde sans alimenter la peur et la haine sur lesquelles
prospèrent l’inconscience et la volonté de puissance. La société sans classe et
sans état se réalise d’abord en chaque individu qui surmonte en conscience ses
propres divisions intérieures. La révolution commence par le fait de se libérer
de tout conditionnement limitatif, de toute illusion de certitude définitive et
de supériorité sur un autre être. L’éthique libertaire implique le respect de
toute individualité dans ses particularités uniques, et la solidarité avec tout
ce qui vit et souffre. Elle réclame d’approfondir sans cesse la conscience de
notre humanité en y incluant un lien avec tous les autres humains mais aussi la
nature toute entière, les animaux et les végétaux, notre belle planète. L’être
libre se sait un avec tout, et rien, dès lors, ne saurait le limiter. Il
cultive la force qui consiste à accepter de se montrer vulnérable plutôt que de
commettre une violence, et la compassion qui découle de la croissance en
conscience dans la paix et l’amour qui sont la signature de la véritable
liberté.
Ainsi l’anarchiste mystique, en incarnant sa plus haute idée de l’humain,
donne-t-il vie à ce qu’Hanna, la voix des quatre messagers de Budagilet,
appelait « l’individu créateur délivré de la peur ». Il accomplit la révolution à laquelle nous invitait déjà Jiddu Krishnamurti:
En voyageant à travers le monde,
on fait partout le même constat,
à savoir qu'une immense révolution s'impose.
Pas une révolution d'ordre matériel :
il ne s'agit pas de lancer des bombes,
de verser le sang, de se révolter,
car toute révolution d'ordre matériel
aboutit inévitablement à une dictature bureaucratique
ou à une tyrannie exercée par d'autres individus (...).
Mais ce dont nous devons parler ensemble,
c'est de la révolution intérieure.
Le texte intégral de cet article, sans illustrations, peut être téléchargé
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