mercredi 3 juin 2015

Le peuple Arc-en-Ciel

Une image empruntée ici
 Un commentaire apporté à mon précédent article m’a incité à revenir à ce livre clé qu’est pour moi La création de conscience d’Edward Edinger pour y reconsidérer une des pépites qu’il contient et qui tient dans ce rêve :

Un temple aux vastes proportions est en cours de construction. Pour autant que je puisse voir – devant, derrière, à droite, à gauche – un nombre incroyable de gens travaillent à l’édification de colonnes gigantesques. Moi aussi je bâtis une colonne. La construction vient juste de débuter, mais les fondations sont déjà là et le reste de l’édifice commence à s’élever. Moi et beaucoup d’autres, nous y travaillons.

C’est un analyste jungien qui a reçu ce rêve, que Jung a eu l’occasion de commenter. « Oui, dit ce dernier, il s’agit du temple auquel nous travaillons tous. Nous ne savons pas qui sont ces gens parce que, croyez-moi, ils y travaillent en Inde et en Chine, en Russie et partout dans le monde. C’est la nouvelle religion ».

Je n’entrerai pas dans la discussion oiseuse qui consiste à savoir s’il s’agit là d’une religion ou d’une spiritualité, car les questions de vocabulaire passent à côté de l’essentiel, à savoir que ce rêve parle du nouveau mythe en émergence dans la psyché collective. Ici, ce qui importe simplement, c’est qu’une colonne est une construction qui relie terre et ciel – il y a dans la spiritualité une tendance à ne considérer que le ciel, et pourtant, il faut bien que la colonne soit de terre, et oserai-je même dire, de chair, pour pouvoir s’élever. Ne serait-ce pas le sens de notre humanité, et donc notre tâche d’être humain, que de relier ainsi le bas et le haut ? Appelez donc cela comme vous voudrez…

Edinger souligne que « Jung fut le premier à formuler le problème de l’homme moderne en terme d’absence de mythe », une absence qu’il a d’abord constatée en lui-même. C’est en cela qu’il a souffert de cette absence et qu’il lui a donné une réponse que Jung peut être appelé de bon droit le « premier homme du Verseau », précurseur du nouvel âge à venir. Pour plus d’éléments de réflexion là-dessus, je vous invite à lire l’article que j’ai publié sur ce thème : quel est ton mythe ?

En relisant La création de conscience, j’ai été frappé par la façon dont ce rêve résonne avec le mythe du Peuple Arc-en-Ciel des Hopis, et que rapporte Frank Waters dans Le livre du Hopi (1963). Dans cette histoire, que l’on retrouve avec des variations mineures chez de nombreux peuples amérindiens, lorsque les Blancs arrivèrent en Amérique du Nord, les anciens de ces peuples se réunirent et décidèrent d’enterrer la sagesse pour éviter qu’elle ne soit dénaturée par les conquérants. Mais ils prédirent aussi qu’après 500 ans, alors que la Terre commencerait à entrer en agonie, le temps viendrait de déterrer cette sagesse et de commencer à la faire vivre à nouveau. Il semble que nous vivions cette époque…

Les Hopis indiquaient de nombreux signes de l’approche de ce moment, parmi lesquels on peut relever que la mer serait empoisonnée et deviendrait noire, que des serpents de fer (dans lesquels on peut reconnaître nos trains) parcoureraient la campagne tandis que des oiseaux métalliques traverseraient le ciel, et que le monde serait pris dans une gigantesque toile d’araignée (le réseau téléphonique et Internet). C’est alors que commencerait à apparaître un nouveau peuple rassemblant des personnes de toutes origines, formant ainsi une Roue de Médecine vivante en représentant par la couleur de leurs peaux les quatre directions : jaune, rouge, noire et blanc.
Ce nouveau peuple sera formé, selon le mythe, de personnes convergeant de partout pour se rassembler autour de l’Arbre des Nations et restaurer l’ancienne sagesse. L’Arbre des Nations est symboliquement le centre du monde autour duquel tous les peuples, toutes les cultures, toutes les religions se retrouvent pour former un cercle, c’est-à-dire une communauté dans laquelle nul n’a préséance. C’est pour cela que ce peuple est désigné comme le peuple Arc-en-Ciel ou le peuple des Guerriers Arc-en-Ciel ; c’est d’après cette histoire que Greenpeace a nommé son navire amiral le Rainbow Warrior, tristement célèbre pour avoir été coulé par les services secrets français en 1985. Mais il s’agira donc de guerriers spirituels car la Terre sera en danger, et la légende dit d’une certaine façon qu’il y aura une « guerre sainte » à mener tout pacifiquement pour mettre un terme à la destruction et à la profanation de la Terre-Mère.

Dans l’esprit amérindien, le cercle ne saurait être complet sans y inclure les animaux, les végétaux, les pierres et les étoiles, sans que personne n’ait préséance dans le grand cercle de la vie. L’humain est sur le même rang que le loup et l’ours, la souris et la fourmi, etc. Cette vision repose sur deux principes. Le premier est celui de l’unité sous-jacente de toute vie et de l’interdépendance, non seulement entre tous les humains, mais entre toutes les espèces et jusqu’à inclure une âme du monde récemment rebaptisée Gaïa. Le second tient à la capacité de chacun(e) de cultiver sa propre relation entre la Terre et le Ciel, sa façon particulière de se connecter avec le sacré de la vie, et réclame le respect de toutes les couleurs du spectre spirituel, incluant jusqu’aux athées et agnostiques. Ce sont les deux principes qui sont au cœur de ce que j’appelle pour ma part l’anarchisme mystique.

Les mythes et les prophéties sont du même ordre que les rêves ; on peut les écouter de la même façon, ce sont des symboles. Tout comme dans les rêves prémonitoires, on ne démêlera ce qu’il y avait d’effectivement prédictif du matériel purement symbolique que quand on pourra les considérer rétrospectivement. Ici, on peut simplement remarquer que la Roue de Médecine forme un mandala, symbole d’unité et de totalité ordonnée. L’arc-en-ciel, outre unir toutes les couleurs dans un spectre équilibré et harmonieux, est encore symboliquement pont entre la Terre et le Ciel. On retrouve la même idée que dans le rêve que cite Edinger : le temple est construit par une multitude de gens partout dans le monde. C’est un message résolument optimiste, qui mérite de ce fait d’être mentionné par les temps qui courent – je connais pour ma part beaucoup de gens qui travaillent chacun(e) de leur côté à construire une colonne, et cela mérite d’être salué car on n’en parle pas au journal télévisé.

Ces réflexions renvoient aux prédictions que l’on prête à Jung, auxquelles Christine Hardy a consacré un livre au titre évocateur : La prédiction de Jung : la métamorphose de la Terre [1]. Le vieux sage de Küsnacht semble avoir envisagé un processus en trois temps, dont le premier serait ce qu’on peut appeler le retour du Féminin sacré, ce qui implique une complète redéfinition de nos rapports avec la nature. La seconde étape serait caractérisée par l’harmonisation du masculin et du féminin, ce que l’alchimie appelle le mariage du Roi et de la Reine. La troisième nous verrait collectivement tendre vers ce que Teilhard de Chardin a appelé le point Oméga, c’est-à-dire la réalisation de l’unité de la conscience dans le champ planétaire.

Le danger avec de telles idées, comme avec tous les contenus à forte teneur symbolique, c’est qu’on peut être tenté de les comprendre littéralement et s’attendre à de grands changements dans la conscience collective du jour au lendemain, au risque d’être donc déçu. Par contre, si on en considère la valeur symbolique et que celle-ci trouve en nous une résonance, elles ont alors la vertu de nous insérer dans un nouveau mythe qui peut donner sens à ce que nous vivons collectivement. Alors, elles se révèlent être des idées vivantes que nous pouvons incarner dès aujourd’hui dans nos cheminements individuels, l’éducation que nous donnons à nos enfants, la relation que nous entretenons avec la nature, etc.

Jung lui-même, qui envisageait de grandes destructions à venir, ne se faisait guère d’illusions quant à l’avenir proche. Commentant le rêve qui ouvre cet article, il ajoutait : « Savez-vous combien de temps va prendre la construction ?... à peu près six cent ans. »

[1] Pour plus d’information sur ces prédictions, voyez: http://www.urantia-gaia.info/2012/04/20/la-prediction-tres-meconnue-de-jung, où vous pourrez écouter une présentation de ces idées par Christine Hardy.

lundi 25 mai 2015

La jeunesse du monde


Je soumets un rêve à votre sagacité. C’est selon moi un rêve archétypique qui, c’est le cas de le dire, m’a soulevé et qui a, bien sûr, une dimension subjective personnelle mais peut-être aussi une portée collective. C’est la chaîne des associations qu’il a suscitée qui l’éclaire et je vous livre mon interprétation provisoire. Mais je suis curieux donc de ce que vous en ferez, de comment vous le comprendrez. Voici le rêve :

Je suis avec d’autres personnes dans une chaîne humaine : nous sommes des milliers et chacun donne la main à une autre personne. Soudain, une énorme vague océanique arrive derrière nous et nous soulève, nous emporte – c’est de l’ordre du tsunami et même au-delà, nous sommes transportés par les eaux. Au début, j’ai la tête hors de l’eau et je m’assure de ne pas perdre le contact avec mon voisin, c’est important de ne pas briser la chaîne. Ensuite, j’ai la tête dans l’eau et je suis surpris de pouvoir respirer, comme si l’air était mélangé à l’eau. Enfin, la vague s’épuise et nous dépose dans une eau calme, chaude et d’environ 1 mètre de profondeur, sous le soleil ; il y a là une jetée et je monte sur celle-ci pour m’assoir les pieds dans l’eau. À côté de moi, il y a une très belle jeune femme noire, africaine.

Voici quelques éléments de contexte. La veille, je discutais avec Nicolas Bornemisza qui me disait que Jung a affirmé avoir le sentiment d’être passé, au moins en partie, à côté de sa vie. J’en étais abasourdi. Selon Laurens Van der Post, Jung déjà vieillissant aurait dit : « J’ai failli à ma tâche première d’apprendre à l’être humain qu’il a une âme, et qu’il y a un trésor sous la terre. » Nicolas me racontait avoir vu un film où Edward Edinger, un jungien plus particulièrement intéressé par la dimension religieuse de la psychologie des profondeurs, pleurait en évoquant ces mots de Jung : comment ce dernier a-t-il pu, ne serait-ce que momentanément, méconnaître à ce point la portée de son œuvre ?

C’est exactement ce qu’a fait Jung, disait Edinger : il nous a montré que l’être humain a une âme et qu’il y a un trésor sous la terre, c’est-à-dire dans le monde d’en bas, dans l’inconscient. Il a reformulé en langage contemporain tout ce que les anciennes religions ont cherché à exprimer de façon symbolique. J’ai été sensible aux larmes d’Edinger, je les comprenais bien : si Jung lui-même a douté, comment éviter de douter ? Nous avons continué à parler de comment la dimension spirituelle de Jung est souvent gommée dans les cercles jungiens alors que c’était sans doute l’essentiel pour lui : le logos de la psychologie sur la psyché (l’âme) est volontiers intellectuel désormais, c’est-à-dire qu’il met le vivant dans des concepts.

Le rêve montre un grand mouvement dans l’inconscient collectif (l’océan), que je crois être cette redécouverte de l’âme et du trésor enfoui, qui soulève et transporte beaucoup de gens. L’important, c’est la chaîne que forment ces personnes : dans une chaîne, la relation est individuelle d’un maillon à l’autre, et il faut veiller à sa continuité dans la période de transformation. Il y a là clairement rappelée l’obligation de rester parmi les humains pour ne pas se perdre quand l’inconscient se déchaîne, ce qui tient essentiellement à des liens individuels, d’une personne à une autre – et non à l’appartenance à un groupe, une identité collective, la croyance dans un dogme, etc.

Une autre association éclaire la fin du rêve : la veille encore, je lisais avant de m’endormir des éléments sur la Reine de Saba, qui aurait été l’amante du Roi Salomon, et qui représentait volontiers la Sagesse au Moyen-Âge : c’était une Éthiopienne, une très belle femme noire. La légende veut qu’elle ait refusé de traverser un pont car elle avait eu la vision que le bois de ce pont servirait à fabriquer la croix sur laquelle est mort le Christ. Elle serait retournée chez elle convertie et enceinte de Salomon, pour engendrer une lignée de rois. Pour un homme, la sagesse peut volontiers se symboliser ainsi comme une femme noire, renvoyant au féminin obscur, c’est-à-dire à ce qui est facilement méconnu, méprisé, tenu pour négligeable, et naturel – l’Afrique est terre encore sauvage dans l’imaginaire, proche des instincts. Par association, on peut penser aussi à la Sulamite du Cantique des Cantiques, « noire mais belle »[1], ainsi qu’à Isis, la grande déesse, et finalement à l’Alchimie, son nom al-chemya évoquant directement la « terre noire », c’est-à-dire l’Égypte mais aussi l’obscure nature.

J’étais content en travaillant sur ce rêve de constater que j’arrivais, avec d’autres, dans des eaux calmes. Le rêve a, bien sûr, une signification personnelle et intérieure, subjective, qui me laisse espérer de bonnes choses. Mais la portée plus collective du rêve ne m’est apparue que plus tard, au cours d’une méditation où cette image de femme noire me revenait à l’esprit. Dans le vide relatif de la méditation, la pensée s’est détachée clairement en résonance avec l’image : « la jeunesse du monde ». Cela m’a rappelé immédiatement un rêve que j’avais fait en 2009, où je parlais avec un petit garçon arabe qui semblait très intelligent mais déprimé : je l’encourageais en lui demandant s’il réalisait que l’avenir lui était ouvert et qu’il pourrait être le prochain « Obama ». Et donc ici, le rêve me dit que l’avenir du monde est jeune, féminin et noir, c’est-à-dire à l’opposé de l’ordre dominant aujourd’hui – le conscient collectif essentiellement blanc, masculin et vieillissant est voué au déclin, à la mort. Cela vaut pour notre monde où :

« Au début de l’année 2012, la population mondiale a dépassé les 7 milliards d’individus, les moins de 30 ans représentant plus de la moitié de ce nombre (50,5 %). Selon cette étude, 89,7 % des moins de 30 ans vivent dans les pays émergents et en voie de développement, notamment au Moyen-Orient et en Afrique. » (UNESCO)

Et où l’un des plus importants facteurs d’évolution et de développement est l’éducation des jeunes filles, de sorte qu’elles prennent toute leur place dans la société.

Le rêve laisse donc entendre que l’issue de la crise globale de transformation dans laquelle nous sommes pris s’incarnera dans une sensibilité naturelle qui demeure proche des instincts et qui recèle cependant une humble sagesse. Au fond, en mettant tous ces éléments associés ensemble, le rêve dit qu’il faut regarder l’œuvre de Jung – la redécouverte de l’âme et du trésor caché – comme faisant partie d’un grand mouvement de l’inconscient collectif, dans lequel il est important de ne pas perdre contact avec les autres humains engagés dans cette transformation, et qui nous amènera à une nouvelle image de l’âme, « noire et belle », alchimique.

Note : la proximité de la nature et des instincts – pour moi par ailleurs une grande qualité – que je prête aux Noirs africains est ma projection qui ne repose sur rien d’autre que mon imaginaire occidental – l’Afrique évoquée ici appartient à ma géographie intérieure et non au monde objectif. J’espère donc n’indisposer personne en exposant ces projections pour expliciter le rêve.

[1] C’est en fait une traduction discutable qui met en opposition ces deux termes : l’hébreu dans lequel a été écrit le Cantique des Cantiques est ambigu, permettant aussi bien à la Sulamite de dire « je suis noire mais belle » (la traduction de la Vulgate) ou « je suis noire et belle ». Pour plus d’information :
http://languesdefeu.hypotheses.org/559

mercredi 13 mai 2015

Jardiniers de l'âme


Une amie me partageait son interrogation :

Que sommes-nous, nous qui nous intéressons passionnément aux rêves et aux mystères de l’âme, mais qui ne sommes ni psychologues, ni psychanalystes ou analystes, ni psychothérapeutes et encore moins psychiatres ?

Voilà ce que j'ai trouvé, après réflexion, à lui répondre :

Nous ne sommes « rien ». C’est encore le mieux, d’être rien. Les arbres, les plantes, les fleurs et les animaux ne sont rien, tout comme les pierres, les rivières, les nuages et les montagnes, et tout ce qui suit l’ordre naturel. C’est fatiguant d’être quelque chose, et puis c’est toujours une petite boîte dans laquelle on s’enferme…

Les rêves sont comme les pierres, ou mieux, comme les plantes : des fleurs de conscience qui poussent tout naturellement. Et l’âme qui rêve est comme une terre fertile. S’il faut être quelque chose, soyons donc des jardiniers de l’âme !

Mais qu’est-ce que l’âme ?

Je risque une définition poétique : l’âme est ce qui aime en nous.

En travaillant avec les rêves, en nous laissant travailler par ceux-ci, nous apprenons doucement à mieux aimer, avec toujours plus de conscience, de présence à ce qui est. Mieux aimer, en commençant par nous-mêmes, tout ce qui nous entoure et la vie elle-même, car sur le chemin des rêves, comme le dit le poète[1] qui l’emporte sur toutes les psychologies : 

« Il n'y a pas de connaissance en dehors de l'amour. »

Cultivons l’essentiel…


[1] Christian Bobin : « Il n'y a pas de connaissance en dehors de l'amour. Il n'y a dans l'amour que de l'inconnaissable. »

samedi 2 mai 2015

Naviguer en suivant la lumière


Richard Moss présente régulièrement, au cours des ateliers qu’il donne, un grand rêve qui lui est advenu il y a près de 30 ans et qui lui a donné de précieuses indications pour son cheminement spirituel. C’est un rêve sur la façon de naviguer dans les niveaux profonds de la conscience et à travers les tempêtes créées par l'esprit, où est soulignée l'importance de l'humilité, du sens du service, et de l'écoute de la sagesse du corps. Récemment, il a diffusé au travers de sa lettre d’information un enregistrement audio où il raconte et commente ce rêve. Avec sa permission, je vous en propose ici une traduction en français ainsi qu’un résumé de son commentaire.

Vous pouvez écouter cet enregistrement ici (durée 10 minutes) :      http://richardmoss.com/resources/free-videosaudios/navigate-by-the-light-inside

Voici le rêve :

Je suis sur le pont d’une frégate à plusieurs mats, un magnifique bateau à voiles de la fin du XIXème siècle et nous nous dirigeons vers le large. Sur ma gauche, il y a un phare tandis que devant moi, il y a de grandes vagues et l’eau est noire. Du phare sur ma gauche sort une voix qui dit : « Beaucoup se sont perdus dans ces eaux. Si tu ne sais pas comment naviguer ces eaux, retourne-t-en maintenant. »

Le rêve change. Je marche sur une jetée, un quai dans un petit village. Il y a une boutique dans laquelle j’entre, et il y a là un petit homme rond et chauve avec un tablier sali par son travail. Je regarde autour de moi, à la recherche d’indications à propos d’un bateau qui me permettrait de quitter cet endroit, mais je ne trouve rien alors je me tourne vers cet homme et lui demande : « Est-ce que vous pourriez me dire comment revenir sur le continent ? » L’homme me regarde et dit : « Si vous attendez que j’aie fini ce que j’ai à faire, je vous y emmènerai. » Je le regarde, stupéfait, et je dis : 

« Vous ? »

Le rêve change encore. Je suis cette fois sur un bateau moderne, un gros croiseur du XXème siècle, qui se dirige maintenant vers les grosses vagues de l’océan. C’est un bateau qui n’aura aucun problème à affronter ces eaux. En fait, je ne suis pas sur le bateau, je suis le bateau, et il y a une voix qui monte du centre de mon être, qui dit :

« Oriente-toi selon la brillance de l’eau ».

Je regarde en avant et je constate qu’en effet, la lumière du soleil brille particulièrement, de façon presque aveuglante, là où l’eau est la plus calme, où sa surface est plus lisse, et c’est alors que je me réveille.

Richard commente ce rêve en expliquant que la première partie réfère à une période de sa vie où il pensait être prêt pour explorer les profondeurs de la conscience, mais en fait, il y avait encore en lui trop d’égoïsme, trop d’amour-propre et de suffisance, d’importance. La seconde partie donne une clé extrêmement importante car c’est finalement un homme ordinaire, un travailleur qui n’a rien d’impressionnant, qui pourra l’aider à traverser la grande mer. Il avoue qu’il était complètement surpris car cet homme semblait si insignifiant qu’il ne voyait pas comment il pourrait l’aider à accéder à un niveau de conscience plus profond, et cependant le message était clair : c’est le moment d’être en contact avec le côté ordinaire des choses et de la vie, et non avec le sentiment d’être spécial. C’était, dit Richard, le contraire de l’idéal de son ego ; il fallait qu’il fasse confiance à une partie ordinaire de sa personnalité pour le mener à bon port.

Le rêve change à nouveau quand il a établi le contact avec cette partie « ordinaire » de sa psyché, et cela lui donne le moyen de traverser les eaux noires. C’est alors qu’une voix intérieure l’invite à s’orienter selon la brillance de l’eau. Richard y voit un message très clair lui suggérant de prêter attention à son corps et à prendre les sentiments de paix et de douce expansion dans le corps comme des indicateurs du fait d’aller dans la bonne direction. Quand l’esprit est perturbé, il y a des perturbations dans le corps et l’énergie devient boueuse, trouble – il est intéressant de savoir qu’en ancien Hébreux, le mot désignant le « péché » signifie aussi « boueux ».

Ces indications sont particulièrement importantes quand nous faisons face à des choix difficiles ou que nous sommes dans des moments de grands changements. La recommandation de Richard, partant de ce rêve, est de simplement nous assoir tranquillement à l’écoute de notre corps, avec humilité. Il s’agit alors d’attendre que nos rêves de grandeur perdent de leur importance, jusqu’à ce que s’installe un sentiment de paix, de tranquillité et d’espace intérieur. C’est alors seulement que nous sommes en mesure de prendre une décision valable, et non quand nous sommes contaminés par l’inquiétude et l’agitation de notre mental.


J'aurai bientôt le plaisir d'assister Richard Moss en tant que traducteur dans l'atelier "Présence et Art de l'intimité" qu'il donnera à Montréal les 15, 16 et 17 mai prochains. Pour plus d'information sur cet atelier, suivez ce lien : http://richardmoss.com/fr/events/montreal. Pour un avant-goût du travail avec Richard avec une méditation guidée (avec traduction française), je vous invite à écouter l'enregistrement suivant :

jeudi 23 avril 2015

Sortir de la cage des mots


Cet autre matin, je parlais avec une amie. Je ne la connais pas depuis longtemps ni très bien, mais nous avons en commun d’écouter les rêves, de les aimer… et cela nous rapproche plus peut-être que si nous étions allés à l’école ensemble. Sur ce chemin, on se découvre des ami(e)s tous les jours et on touche à ce que l’amitié – âme-moitié – a d’éternel : on se re-connait…

Cette amie m’a rendu un service inestimable. En quelques mots, avec un bon sourire, elle m’a montré comment quelque chose en moi est toujours en train de courir derrière une nouvelle idée, une explication, une compréhension ou une information : le hamster qui tourne dans sa roue. Nous parlions des rêves et de l’importance d’en parler, de faire entendre leur voix, quand elle m’a fait remarquer que bien souvent, nous nous perdons dans des discours « sur » les rêves. Au lieu d’écouter ce que les rêves ont à dire, de les laisser couler en nous, nous informer… nous ajoutons une couche de concepts, d’explications, d’interprétations. Si nous n’y prenons garde, nous nous éloignons alors du rêve, nous en faisons une absurdité manipulable mentalement : nous croyons en être quitte parce que nous avons mis des mots sur le rêve. Ce faisant, nous passons à côté du rêve comme ce promeneur qui ne voit pas la rivière au bord de laquelle il marche tant il est pris dans ses idées, les mots dans sa tête.

A l’inverse, les rêves demandent à être approchés dans le ressenti silencieux des images. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de mots, mais ils se font espacés; il y a de l’espace à l’intérieur dans lequel le rêve peut se déployer. Cet espace est tissé de présence, de conscience ancrée dans le senti de l’instant présent, d’attention au jeu créateur des images du rêve, toujours unique, singulier. Il s’agit moins alors d’interpréter le rêve, d’en tirer un message dans nos mots habituels, que de nous laisser travailler par les images, d’aller au bout des nouvelles possibilités de conscience dont elles sont porteuses. On dit cette approche « féminine » et tenant, selon James Hillman qui en a été un des hérauts, de « la fabrique de l’âme », par contraste avec la démarche « masculine » de l’esprit qui sépare, disjoint, conceptualise et explique. Mon amie et moi convenions qu’il n’est sans doute pas utile d’ajouter à la cacophonie ambiante des théories et grands discours, et que s’il est un baume que les rêves peuvent apporter dans notre monde troublé, il tient plutôt du murmure de la rivière que l’on peut entendre quand on se tait…

Allons donc nous promener au bord d’un rêve sans plus d’explications. C’est un rêve qui n’a pas besoin de commentaire, qui parlera pour lui-même, que rapporte Robert Moss dans Les Iroquois et le rêve chamanique. « Dans ce rêve, je regarde une foule de gens bouche bée et goguenards face à un magnifique lion blanc derrière les barreaux de sa cage. Ils se comportent comme toutes les foules de badauds un dimanche après-midi au zoo, jetant leur détritus à terre, l’air abruti. Ils pensent qu’ils peuvent se moquer sans risque du lion – jusqu’au moment où quelqu’un s’écrie que la porte de la cage est ouverte. Les humains paniquent et s’enfuient en courant pour sauver leur vie. Je pénètre vaillamment par la porte ouverte. Je ne m’effraie pas quand le lion bondit vers moi. Il saute et pose ses pattes sur mes épaules comme un énorme chien affectueux. Le lion veut que je regarde derrière moi pour voir ce qui se passe. En me retournant, je m’aperçois que ce sont les humains, et non les lions, qui sont en cage. La place du lion est dans la nature, en liberté, parmi les possibilités sans limites. Le lion blanc me dit de sa voix profonde et rocailleuse : « Tu vois, les humains sont les seuls animaux qui choisissent de vivre en cage. »

lundi 13 avril 2015

Cercle de rêves

Un cercle de rêves, c’est une réunion de personnes qui se rencontrent pour célébrer un Mystère au sens traditionnel du mot : le Mystère du rêve. En effet, la porte d’entrée dans le cercle est le non-savoir, c’est-à-dire ici l’absence de théories prédéfinies à propos du rêve. Le cercle offre un contenant hermétique au mystérieux déploiement du rêve au travers des intuitions et des questions des participant(e)s. C’est un cercle, c’est-à-dire que, même si je guide le travail, personne n’a de prééminence – au centre du cercle, nous plaçons toujours le rêve qui est travaillé.

Il n’y a pas besoin d’avoir étudié la psychologie ou d’avoir une expérience préalable avec les rêves pour tirer parti du travail qui s’opère dans un cercle de rêves : nous suivons une méthode simple et respectueuse qui permet à chaque personne de participer à partir de ce qu’elle sent, de ce qu’elle est. Chaque participant(e), moi y compris, offre à la personne qui propose un rêve sa résonance à ce dernier sans prétention à une « vérité du rêve ». C’est un jeu créatif qui tisse du sens avec le rêve, et généralement une expérience très révélatrice. Parfois, le travail d’interprétation est prolongé par un exercice complémentaire avec l’imagination, le corps…

Une séance de cercle dure généralement de 2 à 3 heures, avec entre 4 et 10 personnes : il n’est généralement pas possible de travailler plus de 2 ou 3 rêves. Mais il n’est pas rare qu’une personne trouve des réponses à son propre questionnement en écoutant le rêve d’autrui – en observant comment les rêves portent des images et des problématiques tout à la fois toujours singulières et cependant communes, nous touchons du doigt l’inconscient collectif sans en faire un concept : c’est une réalité vivante, agissante dans le cercle.

Le cercle de rêves n’est pas un lieu de psychothérapie de groupe, non plus qu’une formation au travail avec les rêves. C’est un laboratoire dédié à l’expérimentation directe. Les deux prémisses que je propose à cette expérimentation sont les suivantes :

– Nous sommes moins là pour « travailler le rêve », au sens de torturer le rêve (l’étymologie de travail renvoie au latin triparium, qui désigne un instrument de torture) que pour nous laisser travailler par le rêve, les images. Si travail il y a, qu’il soit plutôt celui de l’accouchement de quelque chose de nouveau, en douceur, avec attention.

– On ne peut approcher le rêve que dans l’instant présent, en étant bien ancré dans le senti des émotions et du corps, ici et maintenant. C’est pourquoi l’ouverture d’un cercle de rêves inclut toujours un temps de méditation, de retour au silence car c’est à partir de l’intérieur, d’une conscience attentive à ce qui se passe en dedans, que nous nous préparons alors à écouter des rêves.

Cela fait maintenant 7 ans que j’anime des cercles de rêves. De ce qui était des réunions conviviales entre ami(e)s autour des rêves a émergé une forme qui est désormais un de mes outils privilégiés de travail. Dans la première année, nous avons discuté et défini un cadre pour le cercle, tenant en des principes d’éthique et de sécurité du travail du rêve que je vous livre ci-dessous. Déjà le cercle y était défini comme visant « à offrir un contenant sécuritaire au déploiement du sens qui cherche à s’exprimer dans le rêve, et par le processus intérieur propre au rêveur. Un principe guidant nos travaux pourrait être le simple respect de ce que chaque rêve ainsi que chaque personne ont d’irréductiblement unique. La sécurité repose sur la présence consciente de chacun(e) des participant(e)s qui tisse, dans le groupe, un filet de neutralité bienveillante offert à l’inconscient. L’attitude intérieure importe là plus que le savoir, l’expérience ou quelque compétence. »

Éthique et sécurité du travail du rêve

·        Respect de soi et des autres, du rêve et de ce qui est présent.

Éviter la parole qui « tu… », le jugement et la critique, la polémique.

·        Responsabilité de mes sentis et pensées, de ce que j’exprime et n’exprime pas.

Parler au « je… », une émotion ou image valant toujours plus que mille mots.

·        Écoute, écoute…

En présence d’un rêve, nous gagnons plus à écouter comment il résonne en nous qu’à le discuter.

·        Accueil de ce qui est là, de l’inconscient et de l’inattendu.

Offrir neutralité bienveillante, conscience et compassion à tout ce qui se présente, incluant les peurs.

·        Protection plutôt que résistance

Ne rien forcer, même dans une question, et honorer les résistances comme signalant la vulnérabilité.

·        Vigilance devant l’inconscient.

Attention aux projections, à l’inflation et aux envahissements par l’inconscient.

·        Au service du processus intérieur de la personne qui offre un rêve.

Se pousser du chemin, ouvrir un espace sécuritaire en contenant en conscience ce qui advient.

·        Conscience du sacré

Demander permission et protection, honorer la Source des rêves qui nous réunit et favorise le travail.

·         Confidentialité

mercredi 1 avril 2015

La juste courbure


Un ami m’a demandé ce que je pensais de ce rêve qui lui était venu :

J’apporte des armes en Syrie. Dieu me dit : pour qui sont ces armes ?
- Pour les rebelles qui luttent pour leur liberté.
- Non , me répond Dieu d'une voix forte. Tu dois aimer les deux camps, si tu donnes des armes, donnes-en aux deux camps. Ils sont tous les deux enfants de Dieu.

Avec sa permission, je vous partage ce que je lui ai dit. J’ai salué le fait que Dieu lui parle dans ses rêves. C’est quelque chose que Dieu faisait assez souvent en d’autres temps. Jung cite l’histoire de ce rabbin qu’on interrogeait sur pourquoi plus personne ne voit Dieu alors qu’il est si souvent apparu aux hommes autrefois. Le rabbin répondit: « parce que plus personne ne se courbe assez bas ». Dieu se fait discret ces temps-ci, même si on parle beaucoup de lui dans les médias. Mais voilà donc qu’il cause à des individus dans leurs rêves, et cela n’est en fait pas si rare...

Le rêve n’a pas besoin d’être interprété : il porte son message explicitement. Il invite à l’amour inconditionnel pour toutes les parties prenantes du conflit. La Syrie peut tenir ici de la géographie intérieure comme extérieure ; à ce point de notre histoire, c’est une tragédie emblématique de l’état de notre monde. Il n’y a pas de jugement. Tout le monde est enfant de Dieu. Même… ? Oui, même eux.

À noter que Dieu est neutre quant à savoir s’il faut ou non livrer des armes. C’est notre liberté de croire, ou non, que les armes pourraient améliorer la situation – Dieu n’a rien à redire à cela. En livrant des armes, le conflit est attisé et cela ne semble pas préoccuper Dieu. Mais tant qu’à en livrer, il faut être impartial comme le soleil qui brille dans le ciel aussi bien pour les gentils que pour les méchants. C’est là que j’ai mis mon ami en garde : tout cela, c'est très bien, c'est la voie de l'Amour qui s’ouvre à toi. Mais cela présente un danger: nous sommes humains, et en tant qu'humains, il est normal que nous prenions parti - le danger là est de se croire au-dessus de la condition humaine.

Un exemple pour vous illustrer cela : il y a quelques jours à Québec, un policier a tiré une grenade lacrymogène à bout portant au visage d’une jeune manifestante. Quand j’ai vu les images de cet incident, mon sang n’a fait qu’un tour – ç’aurait pu être ma fille – et j’ai bouilli de colère. Si c’était mon rêve, il me commanderait de prendre conscience que le policier comme la manifestante sont des humains qui ont peur et qui souffrent, que je me projette dans la situation avec mes propres peurs, etc. Cependant, si je refoule ma colère pour essayer de n’être qu’amour autant pour le policier que la jeune fille, non seulement cela ne marchera pas mais je tombe dans le piège de l’idéalisation spirituelle. Il me faut commencer par aimer ma colère, mes émotions… et alors peut-être pourrai-je introduire là cette neutralité bienveillante de la conscience envers toutes les parties concernées, m’incluant moi-même puisque cette situation me touche, me fait réagir. C’est en cela que la Syrie peut être intérieure à chacun, aux prises avec sa propre tyrannie, ses rebelles démocrates et ses fous de Dieu qui veulent imposer leur loi…

Et fait, ai-je rigolé pour conclure, tout rêve dans lequel Dieu s'exprime directement est éminemment suspect d’une inflation du rêveur, c’est-à-dire que ce dernier risque fort de se prendre au sérieux, de penser qu’il l’a, l’affaire… à moins de se courber vraiment très bas. Cela implique de se tenir très près du senti, des émotions et du corps, de la terre, de l’humus – il faut se rapprocher de l’âme, tout en bas, pour trouver l’attitude juste que symbolise Dieu dans ce rêve : la neutralité de la conscience avec ce qui est, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur.