vendredi 18 septembre 2015

Rêves de mort

Pieter Claesz - nature morte

J’ai déjà parlé dans un précédent article (Une couleur jamais vue) du livre remarquable de Marie-Louise Von Franz intitulé en français : Les rêves et la mort. C’est une lecture indispensable pour qui s’intéresse sérieusement au travail des rêves. Quand je dis « sérieusement », je ne veux dénigrer personne ni aucune forme du travail avec les rêves, qui sont toutes valables et utiles : je pointe simplement le fait qui veut que, lorsqu’on effleure la réalité de la mort dans notre vie et telle qu’elle ressort en particulier dans les rêves, on touche à la dimension sacrée de ce travail. On voit qu’il engage l’âme tout entière, et cela jusque dans les questions les plus difficiles comme celles que pose l’inéluctabilité de la mort…

J’ai relevé deux rêves dans la littérature spirituelle, qui méritent selon moi d’être ajoutés à la collection qu’a rassemblée Von Franz. L’un et l’autre parlent de l’imminence de la mort, lui amenant un éclairage différent.

Le premier de ces rêves est rapporté par Jeanne Guesné dans son livre Le grand passage dans lequel elle témoigne de ses expériences hors corps. Un de ses amis, un professeur de mathématiques engagé dans la recherche intérieure, plus jeune qu’elle d’une dizaine d’années, est venu la trouver un jour avec ce rêve étrange qui le hantait :

« Il se trouvait dans le compartiment d’un train, un contrôleur lui réclamait son billet et, le poinçonnant, lui disait :
« Pourquoi voyagez-vous en deuxième classe ? Vous avez un billet de première ! »
Il répondait :
« C’est vrai. Je n’ai pas remarqué. Je vais changer. »
Et l’autre de dire aussitôt :
« Il est trop tard, maintenant, nous arrivons. »
Un avion blanc atterrissait dans un grand silence tout près du train qui stoppait en pleine campagne. La lune ronde et pâle paraissait suspendue dans le ciel bleuté. La beauté du paysage entrevu en rêve résidait dans une mystérieuse étrangeté. À l’intérieur de l’avion, de nombreux enfants revêtus de l’aube des communiants chantaient un cantique. Il montait dans l’avion qui décollait sans bruit ni heurt, et derrière lui une voix murmurait : « On quitte la planète… » À cet instant il s’éveillait dans son lit. Il était 3 heures du matin. Toutes les images de ce rêve lui laissaient un souvenir très lumineux qui l’impressionnait profondément. Il désirait en comprendre le symbolisme qui me fut hélas rapidement très clair. »

En effet, six jours après lui avoir fait ce récit, l’ami décédait brutalement d’une crise cardiaque.

C’est selon moi un rêve exemplaire. Je crois que Jung ou Von Franz y auraient sans hésiter vu un rêve de mort, clairement annonciateur. Il y a un ensemble d’éléments caractéristiques, avec en particulier la belle et « mystérieuse étrangeté » dans laquelle baignait le paysage sous la lumière de la lune, significative de l’approche d’une dimension étrangère à notre monde. Mais aussi l’invitation au voyage, la célébration religieuse…

L’avion blanc symbolise une réalité spirituelle qui relie terre et ciel, un véhicule permettant donc ici d’aller au-delà de la vie ; sa blancheur, évoquant la pureté, pourrait être symbolique d’un idéalisme qui a peut-être été fatal au rêveur. À noter que l’avion, outre qu’il permet de se transporter rapidement d’un endroit à un autre, symbolise aussi volontiers en général une libération de la loi de la pesanteur, de la terre. Cela me laisse penser que le professeur était animé par une nostalgie secrète de l’Autre Côté. Il est frappant d’ailleurs que le rêveur n’oppose aucune résistance à monter dans cet avion – il est arrivé, lui dit le rêve, et il passe tout naturellement à la prochaine étape sans poser de questions.

La présence des enfants signale le renouveau qui vient avec la mort. Leur tenue et leur chant soulignent aussi la teneur sacrée de l’événement : le rêveur était convié à une communion dans le ciel. Enfin, les derniers mots sont sans équivoque. Je sais qu’en entendant la fin de ce rêve, j’aurais eu un frisson caractéristique dans la colonne vertébrale et j’aurais ensuite raisonné ainsi : quitter la terre, ce pourrait être quitter son corps… et le rêve ne laisse pas entrevoir de retour. Le ciel est la destination typique des défunts dans notre culture. Symboliquement, cela signifie que nous retournons à l’illimité. Mettre Dieu dans le ciel, c’est dire d’une certaine façon qu’Il a établi Sa demeure dans l’Infini, ce qui relève de la tautologie. Et bien sûr, c’est le Paradis car il n’y aucune limite, aucune contrainte : l’illimité en nous retrouve l’Illimité…

Si j’avais donc eu l’occasion de parler avec le rêveur, j’aurais été dans l’obligation de l’inviter à se préparer à partir. J’aurais souligné la nature lumineuse des images dans le souvenir qui lui restait pour insister sur le fait qu’il n’avait aucune raison d’avoir peur, tout en sachant très bien que la peur de mourir ne se raisonne pas. J’aurais interrogé son idéalisme et cette possible nostalgie secrète d’un « ailleurs » – parce qu’il est clair, j’espère, que ne connaissant pas la personne, je parle au travers de mon chapeau en donnant cette interprétation, mais ces projections assumées donnent au moins un angle pour engager la conversation autour du rêve. Pour questionner le rêveur et le rêve…

Et nous aurions discuté de ce train : comment se fait-il qu’il voyage en seconde avec un billet de première ? Qu’est-ce que cela signifie ? C’est le point délicat du rêve. Le train est un véhicule collectif, qui symbolise une façon d’aller « sur les rails » de la vie, en société. Le professeur était, selon Jeanne Guesné, un homme très droit moralement, le plus tendre des époux, qui attirait la sympathie et « échappait au lacis des réactions égocentriques ». « Je garde vivant dans mon souvenir son regard très bleu, inondé de transparence et de propreté morale ». Le rêve semble cependant dire au rêveur qu’il est passé à côté du potentiel de sa vie, qu’il ne l’a pas pleinement vécue et s’est contenté de peu, mais que c’est trop tard. Bien sûr, à l’écoute d’un rêve comme celui-ci, il s’agit simplement de voir si le rêveur éprouve un tel sentiment, et d’explorer avec lui ce qu’aurait été la première classe. L’objectif est de l’aider, le cas échéant et comme le suggère le rêve, à en prendre conscience. Mais c’est donc le genre de questions que la mort pose dans les rêves : as-tu pleinement vécu ?

L’intérêt pour nous qui ne prévoyons pas de mourir bientôt, c’est que ce genre de question, et le contact avec la réalité de la mort, cela réveille. On peut regarder sa vie dès maintenant à l’aune du fait de l’inéluctabilité de la mort – c’est prendre celle-ci comme conseiller, comme le suggérait Carlos Castaneda. Cette vie vaut-elle « la peine » d’être vécue ? La question, pour terrible et dangereuse qu’elle soit, mérite toujours d’être posée. En fait, il vaut mieux la regarder en face avant qu’elle ne nous coince dans une impasse pour nous dire qu’il est trop tard, car si la vie ne semble pas valoir d’être vécue, nous avons toujours le pouvoir d’interroger consciemment notre relation à notre vie. C’est cela qu’on appelle l’aventure intérieure, et l’enjeu en est de retrouver un acquiescement total de notre être à ce qui est là, notre vie et notre mort.

Au sujet de ce « oui » essentiel, j’aurais lu à notre professeur un autre rêve, tiré celui-ci de l’autobiographie de Jacques Lusseyran, Et la lumière fut. L’auteur avait huit ans quand il a perdu la vue, mais il a gardé intacte la lumière intérieure, et disait que sa cécité lui avait permis de prendre conscience de celle-ci. « Je baignais dans la lumière. Elle était un élément dont la cécité m’avait tout à coup rapproché. Je pouvais la sentir naître, se répandre, se poser sur les choses, leur donner forme et se retirer. » Par la suite, à 18 ans dans le Paris occupé par les Allemands, Jacques Lusseyran a pris la tête d’un réseau de résistance lycéen et étudiant. Il a été arrêté par la Gestapo en 1943 et a finalement été déporté à Buchenwald, dont il est ressorti vivant pour écrire quelques beaux livres. Il raconte à un moment un rêve qu’il dit lui-même être le plus beau qu’il ait jamais reçu :

« Il était 4 heures de l’après-midi par un dimanche pluvieux. J’étais dans ma chambre, et je me rappelais les paroles de ce personnage qui, tout à l’heure, était venu me prévenir que je mourrais à 5 heures. J’étais heureux. Tout était simple. « Que vais-je faire maintenant ? » me disais-je. Et j’appelais auprès de moi tous ceux que j’aimais : mes parents, mes amis, la jeune fille au violon de lumière. Je leur disais adieu avec une lenteur et une douceur extrêmes. J’éprouvais une joie incompréhensible. « Sais-tu, me disait-on, que tu pourrais ne pas mourir ? » Je le savais en effet, sans en connaître aucunement la raison. Mais je ne voulais pas, ou plutôt, je n’avais plus envers la vie cette démarche furieuse des vivants. L’heure de la mort approchait. Ma joie se faisait éclatante. Et soudain le personnage de tout à l’heure revenait : « Tu ne mourras pas, me dit-il, ceux qui acceptent la mort dans la joie n’ont plus besoin de mourir aussitôt. »

Je crois qu’il y a une information précieuse dans ce rêve, qui peut être la clé de la guérison spirituelle. J’écris cet article en pensant à plusieurs personnes de mon entourage qui confrontent ou ont confronté la maladie, certaines y ayant succombé. À celles et ceux qui sont encore avec nous, je souhaite simplement beaucoup de joie, dans la vie et face au risque inévitable de mourir, pour certains simplement plus conscient que pour d’autres. Si la joie est la façon de déjouer la mort, alors cela fait juste une raison de plus de se réjouir de vivre. Par extension, je souhaite bien sûr que ce rêve soit entendu par toutes celles et ceux qui peuvent en avoir besoin.

Je conclurai avec une petite histoire philosophique que rapporte Jeanne Guesné et qui me semble refléter assez bien ce que les rêves disent de la nature de la mort :

À un disciple demandant à son maître : « Qu’adviendra-t-il de moi après ma mort ? », le maître répondit : « C’est comme si tu demandais ce que devient mon poing lorsque ma main est ouverte. »

jeudi 3 septembre 2015

Une carte de l'inconscient


Jung n’était pas un homme de système logique ou de spéculations théoriques. Il ne cherchait pas à construire un édifice intellectuel ou une école de pensée estampillée de son nom. C’était un empiriste et un médecin pragmatique. Il tenait plutôt de l’explorateur qui a découvert un continent perdu et a pris pied dans l’inconnu. D’autres, dont en particulier Freud, ont abordé ces étranges rivages avant lui, mais ils s’en sont tenus à construire des fortifications sur la plage pour se protéger des créatures inquiétantes qui semblaient roder dans la forêt toute proche. La nuit en particulier, on pouvait entendre des grondements et des craquements sourds, parfois des cris inhumains. Jung, un peu par inadvertance, a découvert le lit d’une rivière qui s’enfonçait dans la jungle sauvage, et il l’a suivi. Il a été emporté par les flots qui l’ont surpris. Ce qui alors s’est ouvert à lui dépasse tout ce qu’on peut imaginer…

D’innombrables contes en parlaient. Depuis toujours, les hommes connaissaient l’existence d’un pays intemporel qu’on disait être le royaume des dieux, des esprits et des ancêtres, l’Autre Côté des choses. Le chemin pour y parvenir était clairement indiqué : c’était l’intérieur de la nature, où il arrivait qu’un héros glisse à la suite d’une jolie fée, et dont il ne ressortait jamais, ou alors trois cents ans plus tard, égaré dans un futur improbable. Mais nous avons considéré la nature comme négligeable et exploitable, nous avons cru pouvoir nous en abstraire dans notre orgueilleuse modernité. Nous avons été assez idiots pour croire que les contes servaient seulement à endormir les enfants. Et la nature a silencieusement refermé ses portes tandis que celles et ceux qui se souvenaient se sont fait de plus en plus rares. Nous avons perdu le chemin et jusqu’au souvenir du royaume merveilleux.

Nous devons à Jung d’avoir retrouvé un accès à ce monde perdu. Son rêve de jeunesse de devenir archéologue s’est réalisé symboliquement : il a exhumé des trésors venant d’un lointain passé et, pour certains, éternels. Il dit ouvertement de quoi il est question dans une lettre en 1932 :

« Ce que l’on appelle exploration de l’inconscient dévoile en fait et en vérité l’antique et intemporelle voie initiatique. [...] seul un chevalier risquera la ‘queste et l’aventure’. »

C’est un chemin pavé d’images vivantes. « La psyché est images[1] » et celles-ci forment à la fois le sol sous nos pas et le ciel au-dessus de nos têtes. Elles constituent notre horizon. Nous ne pouvons appréhender l’inconscient qu’au travers de métaphores et celles-ci ne sont pas figées ; au contraire, elles évoluent sans trêve. C’est un processus dont nous sommes parties prenantes : la conscience modifie l’inconscient tout en étant affectée par celui-ci. Il est impossible de tracer une frontière tirée au cordeau entre l’inconscient et le conscient, non plus qu’entre les archétypes qui peuplent l’inconscient – cela tient, explique Von Franz, du paysage lunaire où les ombres se confondent les unes avec les autres. Nos concepts habituels, notre logique objective qui découpe le monde en objets bien délimités et manipulables mentalement n’a plus cours : il n’est qu’une façon de connaître ces choses, c’est de l’intérieur, en laissant les symboles nous parler, nous emmener.

Jung était un visionnaire, au sens de quelqu’un qui voit les images vivantes de la psyché et les observe scrupuleusement, dans les rêves, les fantaisies, les visions. Il les a étudiées à fond, avec une grande rigueur scientifique, en prenant sa propre vie comme laboratoire, mais aussi avec ses patients et ses amis. Il a trouvé également dans des livres anciens des traces de prédécesseurs qui lui ont ouvert des portes surprenantes. Il a beaucoup écrit. On sait maintenant que, sous la haute tenue intellectuelle de ses exposés, il y avait le fleuve de lave qui a inondé le Livre Rouge. Mais il a donc réussi l’exploit de mettre un pied de l’Autre Côté et d’en revenir sans décalage temporel, et on peut dire qu’il en a ramené une carte. Il a en effet élaboré un vocabulaire et des concepts qui nous donnent une orientation vis-à-vis de l’Inconscient et qui permettent d’établir une relation consciente avec ce dernier.

Il y a ainsi les territoires de l’ombre dans lesquels on pénètre dès qu’on quitte la sécurité relative de la lisière. Là, il y a toutes sortes d’animaux sauvages qui symbolisent nos instincts. Et puis il y a d’étranges fantômes qui hantent les lieux et entravent notre progression : tout ce qui n’a pas eu la chance de naître ou de vivre assez longtemps pour prendre corps. On y croise des représentants de toutes les époques, des hommes préhistoriques et des chevaliers en grand arroi, mais aussi tout ce que l’humanité peut compter comme criminels et réprouvés. Il n’est pas rare d’y retrouver ses parents dans des positions absurdes qui ne leur ressemblent pas, comme si l’on avait pénétré dans un univers parallèle. Des histoires improbables y prennent forme et force soudain de réalité. C’est un bardö[2], c’est-à-dire un espace intermédiaire où il s’agit surtout de traverser la peur, ce qui n’est possible qu’en reconnaissant que ces ombres font partie de nous, qu’elles ont elles aussi le droit de participer à la vie.

Tôt ou tard, comme on s’est enfoncé dans les domaines de l’ombre sans recours, le paysage commence à changer. Il n’y a pas, encore une fois, de frontière clairement définie dans cette dimension, et voilà donc qu’on arrive dans un espace où l’obscurité cède la place à une magie enchanteresse. Un homme y trouvera un univers féminin insoupçonné en lui-même, le royaume de l’Anima, et une femme un monde masculin, où règne l’Animus, l’image d’homme qui vit en elle. C’est, pour l’aventurier qui tente cette traversée, le domaine des plus effrayantes sorcières et des plus séduisantes magiciennes, et il lui faut trouver celle qui connait le chemin qui passe entre les gouffres, qui le guidera. Les dangers ne sont pas moindres que précédemment car c’est maintenant l’illusion qui guette et peut à tout moment pousser à un faux pas. Aux défis de la peur ont succédé ceux de l’amour, et il faut être un maître, disait Jung, pour les relever. Cette fois, il y a là quelque chose qui, tout en faisant partie de nous, ne peut être entièrement assimilé et demeurera autre tant que nous serons des êtres différentiés. Il s’agit d’engager un dialogue avec cet Autre, de trouver un partenariat satisfaisant avec lui/elle, de nous laisser prendre par la main et inviter à danser.

On peut mentionner que l’ombre apparait dans les rêves sous forme de personnages du même sexe que la personne qui rêve, tandis que l’anima et l’animus apparaissent sous la forme de personnages de sexe opposé. Bien sûr, il faut insérer dans la carte que je décris d’innombrables principautés annexes où règnent toutes les figures collectives qui ont pu marquer consciemment ou non notre histoire. Et on ne peut éviter une mention spéciale pour les domaines réservés à nos pères et mères, dont il apparait bien souvent qu’ils sont multiples, qu’ils ont d’innombrables facettes dont certaines ne sont plus du tout personnelles, semblent remonter du fond des âges. Je ne peux que vous renvoyer à la littérature produite sur ces sujets en signalant que les analyses de contes par cette merveilleuse pédagogue qu’était Marie-Louise Von Franz comptent certainement parmi les meilleures introductions[3] à la complexité foisonnante de la psyché. On y voit clairement exposée « l’anatomie comparée » de l’inconscient.

Finalement, tôt ou tard le paysage se transforme encore et l’on entre dans un espace où règne une dimension sacrée. On y croise des animaux légendaires – des dragons, des licornes et des hippogriffes – ainsi que des rois et des reines, des incarnations divines et des prophètes, des chamans millénaires et des extra-terrestres, des génies échappés depuis longtemps de leurs bouteilles. Les lois de la physique y sont complètement bouleversées : certains marchent sur l’eau, d’autres ramassent l’Infini dans un symbole, le temps et l’espace y sont subordonnés à l’esprit. Tout y est possible. Il y a là des sources merveilleuses où l’on retrouve la jeunesse, et des puits de profonde sagesse. On s’aperçoit tôt ou tard qu’on est entré dans un immense mandala et que tous les chemins convergent vers le centre, un centre qui n’est cependant nulle part. Ici règne le tout Autre qu’on ne saurait appréhender, et qui est cependant plus proche de nous que notre propre carotide, envers qui la seule attitude juste est la révérence. C’est le domaine du Soi, qui peut tenir aussi bien du Paradis que de l’Enfer, où dieux et diables cohabitent. Insensiblement, on y glisse dans l’éternité.

Pour rendre compte de quoi il retourne sous un autre angle, Marie-Louise Von Franz a proposé un schéma éclairant dans un de ses articles. Une image, encore une fois, vaut mieux que mille mots. Voilà donc un diagramme de la structure de l’inconscient :
On remarquera la nature fractale de la structure, qui évoque par analogie l’ordre sous-jacent au chaos des équations non-linéaires. On voit donc ici comment la conscience de l’ego (A) est représentée à l’extérieur, à la périphérie de la psyché. À l’intérieur de la structure, on progresse de l’inconscient personnel (B) à l’inconscient de groupe (C), par exemple familial, jusqu’à l’inconscient ethnique et national (D) et finalement, au centre, une dimension universelle (E). Von Franz, pour expliquer ce qu’on trouve là, rappelle que de nombreux mythes disent que le monde est le corps d’un géant, qui a souvent été dépecé pour créer ce monde. Il y a ainsi le géant Ymir dans la tradition nordique, Gayomart en Perse, le Purusha hindou et même Adam. Ce géant, que la psychologie appelle l’Anthropos, représente l’unité entre tous les êtres humains ; c’est le Grand Homme, l’organisme psychique dont toutes les âmes humaines font partie et qui recueille l’expérience de toute l’humanité. Le Soi est ce niveau de la psyché où règne l’unité au-delà des opposés, et où symboliquement il y a tout l’univers.

Ayant dit tout cela, on n’a rien dit. Avec l’inconscient, les cartes sont faites pour être déchirées ou brûlées, car en dernier lieu il est protéiforme et il se joue de nous, de toutes les tentatives de le saisir, de le circonscrire. Von Franz raconte comment Jung brouillait les pistes : « Jung, qui détestait rencontrer chez ses élèves une tournure d’esprit les portant à s’attacher à ses concepts, à les prendre littéralement et à systématiser, citant ses paroles sans les avoir repensées et comprises, lança un jour, au cours d’une discussion sur ce sujet [l’ombre]: « Tout ce que nous venons de dire ne signifie rien ! L’ombre, c’est tout simplement l’inconscient dans son entier. »»

C’est une information très importante qu’a donnée là Jung : dans l’ombre, il y a tout l’inconscient. Dans l’anima et l’animus aussi. Le Soi est cette totalité paradoxale qui réunit le conscient et l’inconscient, mais quand il se manifeste à nous, c’est encore tout l’inconscient qui se présente. À chaque fois, que ce soit avec l’ombre, l’anima/animus ou le Soi, l’inconscient nous propose une modalité de relation différente. C’est cette relation qui importe plus que les concepts. L’Inconscient ne peut qu’être hors de notre champ de conscience, insaisissable, mais nous pouvons être conscients de son existence et dès lors en tenir compte dans notre vie. Il est important de garder à l’esprit que nos concepts ne sont que des objets transitionnels pour toucher à quelque chose qui nous échappe par définition, mais avec qui nous pouvons donc entretenir une relation. Le concept lui-même, bien compris, est relation.

Ainsi, il ressort que quand l’inconscient se manifeste en ombre, il nous invite à une intégration, car ce qu’il nous présente aurait aussi bien pu faire partie de notre ego – c’est la définition même de l’ombre. Quand il s’agit de l’anima ou de l’animus qui nous offre une danse, la proposition est de développer un partenariat avec l’inconscient et de rechercher l’union des contraires. Et quand c’est le Soi qui se manifeste, nous sommes appelés à la révérence devant ce qui nous dépasse. Jung semble avoir envisagé qu’il y ait quelque chose au-delà du Soi, et je suppose qu’il voulait parler là d’un au-delà de la forme humaine du Soi, de l’Anthropos. Dès lors, on peut penser, en effet, que tout l’Univers tendant vraisemblablement vers la conscience, la forme humaine de cette Conscience soit une simple goutte d’eau dans un océan. Mais quelle relation pouvons-nous avoir avec cette immensité ?



[1] C. G. Jung, Commentaire sur le mystère de la Fleur d’or.
[2] Terme tibétain pour désigner les états intermédiaires de l’esprit entre la mort et la renaissance, selon le Bardö-Thödol, le Livre des Morts tibétain.
[3] Parmi lesquelles, pour rester dans notre sujet, je signale en particulier : L’ombre et le mal dans les contes de fées, La femme dans les contes de fées, La voie de l’individuation dans les contes de fées…, tous publiés à la Fontaine de Pierre (http://www.lafontainedepierre.net) .

jeudi 20 août 2015

Circumambulation


Il arrive qu’on ait l’impression de tourner en rond sur le chemin intérieur, quand ce n’est pas en carré. Nous vérifions ainsi régulièrement la courbure relativiste de l’espace qui veut qu’en avançant tout droit, on revienne à notre point de départ. Et voilà donc que nous reconnaissons un paysage familier : cet arbre, ce rocher, me rappellent quelque chose… je suis déjà passé par là. Nous croyions peut-être qu’une blessure était cicatrisée ou que nous en avions fini avec une habitude, et voilà que l’une se fait à nouveau sentir douloureusement, que l’autre resurgit comme le matou de la chanson[1]. Ou bien c’est une situation répétitive, une façon qu’on peut avoir de se tirer dans le pied ou de recréer régulièrement la même maudite game, comme on dit en bon québécois, dont on croit savoir par cœur comment ça va se terminer. Bien sûr, il nous appartient de réécrire la fin autrement et nous cherchons à sortir de la roue mais quoi qu’on fasse, il y a des moments où on a l’impression de revenir sur nos pas…

Comme au cours d’une balade en forêt, il est désagréable de constater qu’on est peut-être perdu en territoire inconnu, que la familiarité des lieux est trompeuse car il faut bien s’avouer qu’on a perdu la carte, ou pire, qu’on n'a jamais eu la carte. C’est souvent le moment où, comme par hasard, les rêves se font rares et fragmentaires, peu clairs ; c’est un peu comme si la lampe qu’on avait en main donnait soudain des signes de faiblesse. On va bientôt se retrouver dans le noir complet. Et bien sûr, on peut commencer à se faire peur et à se battre avec soi-même en s’infligeant des pensées du genre : « Avec tout le travail que j’ai fait sur moi… comment cela est-il possible que j’en sois encore là ? ». On met en doute ce travail, sa valeur, l’intérêt de continuer. Autant s’assoir sous un arbre et se laisser mourir, dira le tragique.

S’assoir sous un arbre, pourquoi pas, cela peut mener à tout même à l’Éveil. Mourir, c’est un peu de ce dont il est question quand nous nous défaisons de nos illusions. Mais il est important dans ces moments de se rappeler que c’est justement ça, le travail intérieur, et pas autre chose. C’est un travail au sens de celui de la parturiente : nous sommes travaillés de l’intérieur par quelque chose qui veut naître. La désorientation, le doute et le questionnement un peu torturant, en font partie – ils tiennent des contractions de l’âme. C’est un paradoxe bien sûr qui veut que nous ayons l’impression de revenir sur nos pas pour accoucher de quelque chose de neuf, que la régression prépare souvent un pas en avant et qu’il faut se perdre pour mieux se trouver. La vertu du paradoxe, c’est qu’il fait sauter les fusibles du mental : on est tôt ou tard obligé de lâcher prise, de laisser advenir. Or il semble que la seule chose que nous ayons besoin de savoir dans ces moments-là, c’est que le chemin intérieur est circulaire…

Dans Ma vie Jung écrit, à propos de ses années de confrontation avec l’inconscient :

« Je commençais à comprendre que le but du développement psychique est le Soi. Il n’y a pas d’évolution linéaire vers celui-ci, mais seulement une approche circulaire, circumambulatoire. Un développement univoque existe tout au plus au début ; après, tout n’est qu’indication vers le centre. Savoir cela me donna de la solidité, et progressivement, la paix intérieure se rétablit. »

La rationalité dominante nous porte en effet à envisager la vie et le monde en lignes et angles droits. Elle nous convainc aussi qu’il n’y a qu’une direction valable dans laquelle marcher, en avant bien sûr, et que la croissance, qu’elle soit économique ou personnelle, devrait être perpétuelle. C’est une logique toute masculine qui exalte la volonté personnelle et veut que l’existence soit orientée vers un but clairement défini, une perfection à atteindre. Or la volonté personnelle a peu à voir avec les mouvements de l’âme. La première chose que nous expérimentons dans ces moments de désorientation ou d’apparente régression, c’est que ce n’est pas une affaire de volonté personnelle, que celle-ci n’y peut rien. Jung dit comment il a dû lui aussi capituler devant l’inconscient : « J’avais fait l’expérience vivante que je devais abandonner l’idée de la souveraineté du moi ». Il avoue un sentiment d’échec à ne pas pouvoir diriger sa vie comme il voulait, mais son génie a été d’être capable de s’abandonner entièrement à l’expérience de l’inconscient :

« Je fus obligé de vivre moi-même le processus de l’inconscient. Il me fallut d’abord me laisser emporter par ce courant, sans que je pusse savoir où il me conduirait ».

Cette expérience a conduit Jung à découvrir que le mouvement naturel de la psyché est circulaire, c’est-à-dire qu’il tourne autour d’un centre impossible à définir ou à atteindre directement. La psyché évolue par cycles, en cercles, tant et si bien que nous avons psychiquement, comme les arbres, des anneaux de croissance qui signent notre maturité.


 Elle est accordée au mouvement naturel du corps et de toute la nature, où tout évolue par cycles et selon des révolutions circulaires, par exemple celles que font les planètes autour des étoiles. C’est en dessinant spontanément des mandalas que Jung a développé l’intuition du mouvement circulaire de la psyché :

« Ce n’est que lorsque je commençai à peindre des mandalas que je vis que tout chemin qu’il me fallait aller et tout pas qu’il me fallait accomplir, que tout convergeait vers un certain point, celui du milieu. Je compris toujours plus clairement que le mandala exprime le centre. Il est l’expression de tous les cheminements ; il est sente qui mène vers le milieu, vers l’individuation. »

L’individuation, c’est le nom que Jung a donné à la réalisation de soi. Il ne s’agit pas de perfection mais d’être la totalité de ce que nous sommes. Dès lors, le mouvement circulaire se révèle être la seule possibilité car c’est le mouvement intégratif qui permet l’alternance des opposés, et leur réunion dans une perspective plus large. Ainsi du jour et de la nuit, du yin et du yang, etc. La pensée linéaire est portée à exclure ce qu’elle considère comme mauvais, mais l’approche circulaire l’inclut comme faisant partie de l’ensemble indissociable : il faut du fumier pour faire pousser des fleurs. On retrouve là, bien sûr, la voie du milieu, qui ne consiste pas tant à rouler fixement au centre de l’autoroute en évitant les extrêmes qu’à tendre toujours vers le milieu des choses, le centre invisible, le Soi inatteignable. Ce qui nous emmène dans une circumambulation autour du mystère central de l’existence, comme la terre autour du soleil. C’est une danse que les Amérindiens symbolisent de façon très éclairante dans les roues de médecine…

On retrouve des mandalas partout, en Orient – d’où vient le terme sanskrit mandala, qui signifie cercle – mais aussi en Occident avec par exemple la figuration du Christ entouré des quatre évangélistes ou encore la roue de feu d’Ézéchiel. De nombreux rituels, parmi lesquels celui de la messe, incluent une circumambulation. Les enceintes sacrées des temples étaient souvent délimitées en cercles protecteurs, utilisés aussi en magie rituelle. Les Amérindiens se réunissent en cercles, ce qui est une façon de se montrer inclusif et de mettre tout le monde au même niveau. Il y a des mandalas carrés, mais souvent le carré, qui symbolise la structure rationnelle, est inscrit dans un cercle. Ce dernier est alors symboliquement féminin et figure l’éros qui contient et relie tout. On retrouve là une des plus profondes spéculations hermétiques : « Dieu est un cercle dont la circonférence est partout et le centre nulle part ». Et Saint-Bernard de Clairvaux a eu une intuition fulgurante de comment ce mystère s’incarne, se vit : « Celui qui aime aime l'amour, et aimant l'amour, il forme un cercle si complet qu'il n'est pas de fin à l'amour. »

La grande découverte de Jung, c’est que de tels symboles ressurgissent spontanément dans les rêves et dans l’expression de la psyché. Ils fournissent une carte, ou du moins une représentation vivante du mystère. « Mes dessins de mandala étaient des cryptogrammes sur l’état de mon Soi, qui m’étaient livrés journellement. Je voyais comment mon Soi, c’est-à-dire la totalité de moi-même, était à l’œuvre. » Le mandala, explique-il, exprime le centre, ce centre dont l’hermétiste dit qu’il est nulle part, c’est-à-dire qu’il est dans l’inconscient, hors de l’espace-temps. Le cercle circonscrit le mystère, c’est-à-dire qu’à défaut de l’appréhender directement, il permet de le contempler sous de multiples facettes en déambulant autour de lui. Car le Soi est une réalité dynamique, un processus, et c’est en épousant son mouvement circulaire qu’on apprend à le connaître. Pour cela, il nous faut rencontrer tous les aspects de l’inconnu que nous sommes à nous-mêmes…

Il n’est pas rare que cette danse en cercles s’accompagne d’épisodes de descente dans les profondeurs. C’est là qu’il est important d’avoir quelques notions de géographie intérieure. Non seulement l’être humain est-il rond, comme selon le modèle platonicien, mais on pourrait dire qu’il est sphérique. En d’autres termes, le plus court chemin vers les hauteurs spirituelles est bien souvent cet ascenseur intérieur dont les commandes sont bloquées sur « en bas ». À chaque fois que nous retirons une projection, nous vivons en effet un moment de dépression, c’est-à-dire que nous descendons dans un creux. Mais cela prépare très généralement un élargissement de notre conscience, c’est-à-dire une élévation de notre point de vue. C’est un changement de perspective dans lequel les choses nous apparaissent sous un nouveau jour.

Jung insiste sur le fait qu’il est illusoire d’espérer voir disparaitre toute souffrance mais qu’on peut trouver une position détachée, non identifiée aux émotions, vis-à-vis de celle-ci, comme on contemple d’en haut une tempête dans la vallée. Le haut et le bas de la géographie intérieure n’ont rien à voir avec la supériorisation ou l’infériorisation de l’ego ; ils se rapportent à une position élevée de la conscience qui peut au mieux entrevoir l’ensemble, ou au contraire, à l’intimité que la conscience acquiert avec son objet au point de ne rien percevoir d’autre. Mais alors qu’on envisage ces hauteurs et profondeurs, il apparait que le mouvement circulaire du Soi est tridimensionnel et dessine donc une sphère en passant du cercle à la spirale.

Symboliquement, la spirale est un objet fascinant car sa construction conjoint le cercle et la ligne droite, dont le vecteur définit la divergence avec le simple cercle. C’est par la spirale que nous réalisons la fameuse quadrature du cercle, c’est-à-dire l’union paradoxale du Logos masculin et de l’Éros féminin, de la rationalité et du sentiment. Par amplification, on peut penser bien sûr à la spirale de l’ADN et à celles que forment les galaxies. Psychologiquement, la spirale signifie que, tournant en rond « autour de soi », nous revisitons périodiquement tous les aspects de notre être, mais à chaque fois avec un œil neuf, à partir d’un point de vue différent.

Nous sommes toujours dans un nouveau Maintenant, et c’est à cela que nous invite à revenir, par compensation, le sentiment de tourner en rond : la seule voie hors de la roue est dans l’instant présent, où se trouve le moyeu immobile. Alors, le centre est partout et la circonférence nulle part. Quand cette impression de tourner en rond nous assaille donc, c’est que c’est un bon temps pour méditer, c’est-à-dire nous ancrer dans l’instant présent et retrouver cette immobilité en nous. De là, nous aurons peut-être comme Jung une vision du déploiement du Soi en perpétuelle création :

« Ce n’est que lentement que je trouvai ce que signifie à proprement parler un mandala : « Formation – Transformation, voilà l’activité éternelle du sens éternel. » »




[1] Le matou revient, de Steve Waring : https://www.youtube.com/watch?v=VqwPLMN-XHY

samedi 8 août 2015

Amoureux du mystère


On prête à Malraux d’avoir dit : « Le XXIème siècle sera mystique ou ne sera pas ». Il y a plusieurs variantes de cette citation qui circulent, les plus courantes évoquant un siècle nécessairement « religieux » ou « spirituel ». Malraux lui-même aurait récusé cette formule, refusant de l’endosser, mais l’essayiste catholique André Frossard affirme l’avoir entendue de sa bouche, et qu’il était bien question de « mystique »[1]. Peu importe finalement car ce qui est vraiment intéressant, c’est la façon dont cette pseudo-prophétie a marqué les esprits, résonnant avec l’inconscient collectif de notre époque. Mais qu’est-ce à dire ? Que signifie ce terme « mystique », qui est volontiers considéré comme synonyme de « fumeux » par les tenants de l’idéologie scientiste aujourd’hui dominante ?

Il y a eu de tout temps des hommes et des femmes en recherche d’une expérience directe du mystère numineux à l’origine de toutes les religions. Dans toutes les traditions, on retrouve des courants indépendants des dogmes établis et étonnamment semblables en termes de pratiques spirituelles, que l’on qualifie de mystiques par opposition à l’orthodoxie instituée. On peut mentionner, par exemple,  l’importance souvent méconnue de la tradition soufie dans l’islam, qui est aussi la première victime du fanatisme wahhabite qui se prétend seul détenteur de la vérité. C’est, pour faire bonne mesure, un fanatisme similaire qui a condamné Maître Eckhart en Occident chrétien. Or, il semble qu’à l’origine de toutes les religions, il y ait l’expérience intérieure d’une réalité numineuse vécue par quelques individus, que le formalisme religieux tente dans un premier temps de saisir et d’exprimer avant de généralement chercher à l’étouffer en posant un couvercle dogmatique sur la réalité de l’expérience.

Pour ma part, je propose une compréhension poétique de ce terme « mystique » qui veut simplement que le mystique soit un amoureux du mystère d’être, le mystère qui nous fait vivre.

Étymologiquement, le mot « mystique » provient au XIVème siècle du latin mysticus qui vient lui-même du grec mustikos, « qui concerne les mystères ». Le dictionnaire[2] propose plusieurs définitions dérivées de cette étymologie :

-       Est mystique ce qui a un sens caché, relatif aux mystères de la religion ou à une réalité supérieure invisible. Le sens mystique est alors opposé au sens littéral.

-       Le mystique recherche l’union immédiate avec Dieu.

-       La mystique constitue l'ensemble des pratiques et des connaissances conduisant à l'union immédiate de l'âme avec Dieu.

Malheureusement, ces définitions ont le même rapport avec l’expérience mystique que la formule chimique H2O avec le fait de boire de l’eau. Le problème de l’intellect est qu’il ne peut aborder les choses que de l’extérieur et tenter d’en faire un objet mental et par là-même manipulable. Or, la mystique défie précisément toute forme d’appréhension rationnelle et ne peut être abordée que de l’intérieur. Mystère et mystique ont pour racine commune le verbe grec mueô qui signifie « rester muet, silencieux ». Le mystère est ce devant quoi on se tait, et le mystique est celui qui fait silence en lui-même devant le mystère. Le silence est la barrière à laquelle s’arrête l’intellect sur ces questions.

Une autre difficulté est le vocabulaire religieux qui entoure la mystique en Occident car celle-ci n’a que peu à voir avec le théos, le Dieu de la théologie : elle s’intéresse plutôt à la gnose, c’est-à-dire à la possibilité d’une connaissance directe du divin mystère. Les gnostiques chers à Jung étaient des mystiques. En Orient, le bouddhisme, en particulier chan (zen), et le taoïsme développent depuis longtemps des pratiques et des visions que l’on peut qualifier de mystiques et qui ne s’embarrassent pas de discussion théologique. Maître Eckhart posait clairement le problème quand il s’écriait : « Ô Dieu, délivre-moi de Dieu ! », c’est-à-dire de l’idée de Dieu. Dans toutes les mystiques, il s’agit d’abord de faire le vide, d’évacuer les dogmes et les idées reçues, pour ouvrir un espace de silence qui accueillera éventuellement la grande expérience. À moins que le silence lui-même ne se révèle justement être l’expérience.

Nous sommes, en ce début de XXIème siècle qu’anticipait Malraux, dans une position singulière envers la mystique car pour beaucoup d’entre nous, ce vocabulaire religieux ne signifie plus rien, et cependant plus que jamais peut-être le besoin qu’adressent les pratiques mystiques n’a été aussi criant. L’apport de Jung et de la psychologie des profondeurs est justement de jeter un pont entre notre modernité et ce qu’il pouvait y avoir de vital dans les conceptions religieuses du passé. C’est un pont tout symbolique, qui peut être rapproché de la démarche mystique en cela qu’il exige de dépasser le sens littéral des images. En termes psychologiques, quand il est question d’invisible, nous pouvons aussi bien parler d’inconscient si cela nous sied : c’est toujours l’inconnu et dans une grande mesure, l’inconnaissable, dont il est question.

Aujourd’hui, tandis que nous sommes pris d’une façon inédite entre la sécheresse de la rationalité régnante et le retour du fanatisme religieux, nous pouvons, sinon devons, considérer la possibilité d’une spiritualité agnostique, c’est-à-dire fondée au premier chef sur le « je ne sais pas ». Ce serait alors une spiritualité nécessairement mystique. En effet, la voie mystique – car la mystique est une voie, un chemin vers le cœur du mystère, et non, encore une fois, un système ou un dogme figé qui prétendrait circonscrire ce dernier – est une voie d’inconnaissance. Au contraire des croyants qui se gargarisent d’affirmations sur le mystère ultime, les mystiques arpentent la via negativa qui refuse de dire quoi que ce soit à ce sujet. En termes traditionnels, ils dénient toute possibilité de qualifier Dieu et s’en tiennent au « neti, neti » (ce n’est pas cela, ce n’est pas encore cela) des méditants hindous. Cette approche dite apophatique n’est pas propre à l’Orient, loin s’en faut. Par exemple, le texte fondateur de la mystique chrétienne, le Traité de la théologie mystique de Denys l’Aréopagite (VIème siècle), invite ainsi à un abandon de toute préconception :

« Pour vous, ô bien-aimé Timothée, exercez-vous sans relâche aux contemplations mystiques ; laissez de côté les sens et les opérations de l’entendement, tout ce qui est matériel et intellectuel, toutes les choses qui sont et celles qui ne sont pas, et d’un essor surnaturel, allez-vous unir, aussi intimement qu’il est possible, à celui qui est élevé par-delà toute essence et toute notion. Car c’est par ce sincère, spontané et total abandon de vous-même et de toutes choses, que libre et dégagé d’entraves vous vous précipiterez dans l’éclat mystérieux de la divine obscurité. »

Toute la « méthode » mystique est ici résumée. Remarquons qu’elle conduit à envisager un paradoxe, ici figuré poétiquement comme « l’éclat mystérieux de la divine obscurité ». Le psychologue pourra reconnaitre là une description typique de l’inconscient, tout à la fois obscur et recélant pourtant d’innombrables scintillements de conscience, analogue à la nuit piquetée d’étoiles. Toutefois, il ne s’agit pas de réduire le mystère dont il est question à un énoncé psychologique mais plutôt, à l’inverse, de rappeler comment la psychologie elle-même conduit à envisager une réalité paradoxale, le Soi, qui inclut et dépasse les contraires. Beaucoup de mystiques, de différentes traditions, parlent de la Ténèbre qui enveloppe l’Être Suprême qui lui-même est au-delà de l’obscurité et de la lumière, dans une métaphore que nous pouvons reformuler en évoquant l’écrin que l’inconscient offre au diamant du Soi, qui réunit le conscient et l’inconscient. Dans un langage ou l’autre, ce ne sont que métaphores, c’est-à-dire de pauvres habits jetés sur la nudité insaisissable de la réalité.

Plus radicalement, il apparait que toute investigation sérieuse du réel débouche dans un vide paradoxal. Pour la physique, par exemple, la lumière est à la fois corpusculaire et ondulatoire, l’univers peut être décrit aussi bien par la relativité que par la physique quantique – qui sont des théories pourtant apparemment contradictoires –, la conscience est imbriquée de façon inextricable avec la matière et le vide semble recéler énormément d’énergie. Et quand les mystiques désignent Dieu comme étant transcendant, ils disent finalement que notre existence découle d’une source impensable et indescriptible, échappant à toute représentation, car au-delà de la dualité des contraires. Ils n’ont d’autre but que d’arracher le voile d’illusions qui nous fait nous identifier à un contraire ou à l’autre et, par là, nous sépare du mouvement immobile de la totalité. Au fond, c’est encore là un paradoxe, comme chercher à voir en s’arrachant les yeux, car il s’agit de chercher à connaitre la réalité au-delà de la représentation mentale qui nous permet de percevoir cette réalité. Mais c’est donc un paradoxe vécu par les mystiques, qui ne s’embarrassent pas de théories !

En terme contemporains, il sera donc moins question de Dieu et de l’union de l’âme avec son Bien-Aimé que d’éveil et de réalisation de soi ou d’individuation. Or, dans « réalisation », il y a le Réel, c’est-à-dire ce que la tradition religieuse nommait le Vrai, désigné comme tel car il est la vérité permanente sous la ronde des illusions sans cesse changeantes. Du point de vue mystique, et donc non conceptuel mais expérientiel, vivant, c’est toujours un processus mettant fondamentalement en jeu la conscience, qui cherche à élargir sa perspective jusqu’à envisager la totalité paradoxale du Réel. L’expérience de l’union se traduit de différentes façons, en fait d’autant de façons qu’il y a d’individus, mais elle se représente toujours comme conjonction du moi et du Soi, de l’humain et du Divin, du sujet de cette vie avec le Un.

Or, l’œuvre ne serait pas même envisageable s’il n’y avait dans l’inconscient une pulsion fondamentale, un appel lancinant que la mythologie a souvent symbolisé comme la secrète nostalgie de l’exilé. Elle ne serait pas possible si le mystère lui-même ne se révélait être vivant et vouloir être connu, et nous guider soit en nous faisant rencontrer le maître de méditation adéquat, soit en nous mettant en contact avec notre maître intérieur au travers de certains rêves, de visions, d’intuitions et de synchronicités. Et c’est là que la psychologie des profondeurs amène un éclairage important à la démarche en amenant un vocabulaire et une compréhension de la dynamique psycho-spirituelle, qui sont entièrement dénués de religiosité pour parler du mystère sacré de la création de conscience.

Plus avant, le travail des rêves et des images intérieures peut être compris comme une façon de soulever le voile, ou plus précisément d’étudier les motifs que le voile, qui ne cache pas tout, permet de discerner, pour finalement écarter celui-ci en le traversant. La traversée d’un rêve peut être de l’ordre de la résolution d’un koân zen ; le rêveur vit alors un mini satori ou ce qu’on pourrait appeler une illumination mystique, un éveil. L’interprétation du rêve n’en est pas la traversée, mais si l’interprétation est juste, elle provoque toujours au moins un petit déclic, et il peut arriver que ce déclic soit sismique. Enfin, en combinant la méditation et l’écoute des images intérieures, c’est la nature même de la réalité qui est interrogée : tenter de comprendre les rêves, c’est chercher à comprendre la dynamique du mental qui rêve, à sortir du rêve dans lequel nous vivons.

Finalement, on peut se demander si Malraux n’aurait pas justement eu une intuition de la nécessité de dépasser le mental, et plus largement, d’un éveil collectif à une autre dimension de l’existence. Il a commenté la pseudo-prophétie qu’on lui prête en expliquant : « Si le prochain siècle devait connaître une révolution spirituelle, ce que je considère comme parfaitement possible (probable ou pas n’a pas d’intérêt, ce sont des prédictions de sorcières, mais possible), je crois que cette spiritualité relèverait du domaine de ce que nous pressentons aujourd’hui sans le connaître, comme le XVIIIème siècle a pressenti l’électricité grâce au paratonnerre. » Au fond, ce dont il parlait là, c’est de l’inconscient collectif dans lequel germent les idées et les représentations collectives, et du nouveau mythe dont il est enceint. Quant à cette électricité dont il parle, cette énergie qu’il nous faut apprendre à maîtriser, son contemporain Pierre Teilhard de Chardin l’a clairement nommée :

« Un jour, quand nous aurons maîtrisé les vents, les vagues, les marées, la pesanteur, nous exploiterons l’énergie de l’amour. Alors, pour la seconde fois dans l’histoire du monde, l’homme aura découvert le feu. »

Encore une fois, on ne peut vraiment parler de ces choses que métaphoriquement. Je développerai une autre fois l’idée qui veut que la poésie, au sens large de l’art de laisser parler les images qui nous habitent, participent du travail avec Soi au même titre que l’écoute des rêves, l’imagination active, la méditation, le yoga... La poésie est selon moi une subversion du langage qui permet au réel d’habiter celui-ci, de s’échapper de la cage mentale des concepts. C’est pourquoi j’aurais donc pu m’en tenir à cette simple définition poétique :

Le mystique est un amoureux du mystère.

Tout est là. D’abord, l’ingrédient essentiel, l’amour qui fait l’aimant et nous attire irrésistiblement… et le mystère, vivant, obscur et paradoxal, qui se dérobe et se laisse aimer, qui appelle et qui fuit, qui nous emmène toujours plus loin en lui-même. Il faut être un peu fou pour marcher sur cette voie, de la folie heureuse des amoureux. Et qui a dit que ce chemin aurait une fin ? Sainte-Thérèse écrivait que « Le chemin vers le ciel, c’est le ciel même ». Or, pour qui a trouvé le ciel, tous les chemins mènent à la réalité vivante de l’instant présent, où tout est là de toute éternité. Qu’y trouverons-nous ?
C’est Rûmi qui le dit le mieux :

Nous qui, sans coupe et sans vin, sommes contents,
Nous qui, honnis ou louangés, sommes contents.
À quoi aboutirez-vous ? Nous demande-t-on;
À nous qui, sans aboutir à rien, sommes contents.


[2] Source : Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, définition de l’Académie française (http://www.cnrtl.fr/definition/academie9/mystique)

dimanche 26 juillet 2015

Au coeur des ténèbres


J’ai vu récemment un film remarquable : le Sel de la Terre. C’est, plus qu’un documentaire, un véritable document d’humanité que nous livre là Wim Wenders en présentant l’œuvre et la vie du photographe brésilien Sebastião Salgado.



Attention, ce n’est pas un film facile. Âmes sensibles s’abstenir. Car au-delà de la beauté des images, de la finesse extrême avec laquelle Salgado a saisi la vie dans tous ses aspects, il y a aussi une réalité que son œil a fouillée. Il a longtemps été un photographe de l’humain – « Après tout, les hommes sont le sel de la terre… » explique-t-il –, et après s’être intéressé à toutes les facettes du travail humain, il s’est concentré sur les migrations dans le monde, en particulier en Afrique, où il s’est trouvé aux premières loges pour photographier les atrocités qui ont eu cours au Rwanda en 1994 et au Congo dans les années suivantes. Son art, qui « dessine le monde en lumières et en ombres » selon ses propres mots, est de rendre la réalité implacable tant elle est magnifiée, vivante, immédiate ; on ne peut plus détourner le regard, même quand il nous donne à contempler un charnier. On est fasciné par tant d’humanité, de proximité dans la transparence de l’œil qui a saisi cette image.

Lui-même, le photographe, n’en est pas sorti indemne ; il le dit et ce film est aussi l’histoire de sa guérison, qui vaut la peine d’être connue. Le tour de force de Wim Wenders et du fils de Sebastião Salgado, impliqué lui aussi dans la réalisation de ce film, est précisément de faire ressortir une métaphore, qui peut valoir pour tous, de la présentation de cet homme, loin de toute fiction. Et Salgado lui-même communique quelque chose qui va bien au-delà des images photographiques, tout en restant dans une entière simplicité et en manifestant une présence, un calme qui dénote qu’il a fait la paix avec lui-même. Mais avant d’en arriver à cette pacification, il a traversé des moments où il était totalement découragé de l’humanité et tout simplement désespéré. « On est un animal très féroce. On est un animal terrible, nous, les humains. » Wim Wenders commente le parcours de Salgado en disant qu’il est vraiment allé au cœur des ténèbres. Cela m’a sonné une cloche.

Avez-vous lu Au cœur des ténèbres (Heart of darkness), de Joseph Conrad ?

Il s’agit d’une longue nouvelle parue en 1899 qui est reconnue comme un des chefs-d’œuvre de ce prolifique écrivain anglais. Et c’est aussi une référence qui traverse discrètement notre culture, comme un clin d’œil que font en particulier plusieurs réalisateurs de cinéma au récit de Conrad. Par exemple, le film Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, avec Marlon Brando, en est une transposition directe dans le contexte du Vietnam. Coppola ne s’en cache pas, mais il faut avoir lu le livre pour saisir le second degré dans son film : Marlon Brando joue le colonel Kurtz, du même nom que son personnage équivalent dans le roman. Plus subtil : le King Kong de Peter Jackson sorti en 2005 comporte de brèves allusions à Heart of darkness. Par exemple, c’est le livre qu’est en train de lire le jeune mousse au moment où il demande à s’engager dans l’aventure consistant à aller explorer l’île où vit le grand singe : le garçon le montre à la caméra. Or si l’on considère King Kong dans la perspective du voyage décrit par Conrad, le film se révèle alors clairement proposer une métaphore psychologique de la nécessité d’explorer la profondeur obscure et sauvage de la psyché, de notre nature.

Dans Au cœur des ténèbres, nous nous enfonçons dans une Afrique presque inexplorée, au fil du parcours, le long d’un fleuve, de Marlow, un jeune officier de la marine marchande. Envoyé par une compagnie belge, il doit rétablir le contact avec Kurtz, le directeur d’un comptoir commercial perdu dans la jungle et dont on est sans nouvelles. Marlow, à mesure qu’il découvre le royaume que Kurtz s’est bâti loin de toute civilisation, s’engage dans un voyage en enfer. Kurtz est le prototype de l’homme blanc qui a « pété les plombs » au soleil de l’Afrique et règne par une violence absolue sur des esclaves, des humains qui ne sont plus reconnues dans leur humanité. La philosophe allemande Hannah Arendt a utilisé cet exemple dans son étude sur les origines du totalitarisme pour illustrer le racisme. Elle fait le lien avec les massacres perpétrés par les Boers en Afrique du Sud et au Congo, alors les pires abominations systématiques connues, confinant déjà au génocide. Car c’est de cela dont il question :  la réalité du mal, la souffrance et la violence des humains, ce « féroce animal ».

Le récit de Conrad poursuit une tradition millénaire de contes et de mythes qui décrivent le voyage initiatique de la conscience devant regarder en face la réalité du mal, sans y succomber. Il nous permet de confronter l’ombre de l’homme occidental civilisé. Il rappelle aussi qu’avant l’invention de la psychologie, la littérature, en particulier certains romans, faisait œuvre de psychothérapie, comme le soulignait James Hillman. Bref, la lecture de Heart of darkness comme la contemplation des photos de Salagado tiennent de l’exorcisme : le démon doit être vu, sinon il coure librement. C’est-à-dire que la réalité du mal est banalisée comme une nouvelle sur laquelle passe bien vite le journal télévisé, ou encore dans des films et jeux vidéo qui regorgent de violence. Mais quand le cœur des ténèbres est entrevu, on touche une limite. C’est de nature à nous jeter par terre, à nous désespérer, comme c’est arrivé à Sebastião Salgado.

L’intérêt du film de Wim Wenders tient au fait que non seulement il nous fait voir l’horreur, mais qu’il y apporte une réponse. Il relève en cela de la métaphore onirique dont le propos est quasi subliminal et il illustre fort bien comment on peut regarder un film comme un rêve. Le photographe a retrouvé le goût de vivre en plantant des arbres, en régénérant une forêt qui avait été dévastée par la poursuite d’un profit pécuniaire. Avec sa conjointe, il a créé une fondation dédiée à la préservation d’un vaste espace naturel, auparavant la ferme familiale des Salgado, dans lequel ils ont replanté des millions d’arbres. Symboliquement, la nature guérit la nature : c’est d’être allé voir trop loin dans l’obscurité de la nature humaine qui a rendu l’homme malade, et il a guéri en régénérant sa propre nature, en cultivant les forces de vie.

Cela peut valoir pour nous tous. Quand nous rencontrons des moments de découragement ou de désespérance devant les folies du genre humain ou simplement le poids de notre propre vie, il est bon de revenir à la terre, à la vie toute simple qui pousse malgré tout. Plutôt que de lutter, il y a là une acceptation et un lâcher-prise devant la réalité qui permet la régénérescence. Enfin, revenir dans le corps en suant toute son eau pour replanter des arbres dans le désert ou en s’occupant de son jardin, ou encore en se promenant dans une nature vivante, c’est encore le chemin le plus court, peut-être, pour revenir dans notre humanité. Je vous invite donc à voir ce film, à lire Conrad… mais surtout à profiter de l’été pour vous ressourcer en nature.

vendredi 10 juillet 2015

Paréidolie mon amie


Depuis quelques temps, ma méditation matinale est troublée par une femme qui me fait l’œil. Elle ressemble à une institutrice avec un chignon et des lunettes, par-dessus lesquelles elle me regarde avec un sourire. Il faut dire que je médite les yeux ouverts. Il est beaucoup plus difficile de rester concentré les yeux fermés car l’intériorisation est propice à la rêverie quand ce n’est pas à la somnolence. Et puis, en méditant les yeux ouverts, on s’entraine à méditer en toutes circonstances, dans une file d’attente ou dans l’autobus, à chaque fois qu’une immobilité mentale est possible. Mais alors, il faut composer avec les distorsions de notre perception : quand je médite en laissant mon regard se poser sur le plancher devant moi, il y a une tâche dans le bois qui, avec les jeux de lumière et d’ombre du moment, prend forme de cette femme qui semble s’amuser de mes efforts pour ne pas la regarder.

Qui ne s’est pas couché dans l’herbe pour observer les nuages dans le ciel et jouer à y trouver des formes éphémères ? Souvent, on y discerne un visage énigmatique pendant quelques secondes mais on y peut y voir aussi par exemple des chevaux galopant, un bateau fendant les flots, une vague... Elles ont un beau nom, ces formes : ce sont des paréidolies, du grec ancien para-, « à côté de », et eidôlon, diminutif d’eidos, « image, apparence, forme ». Une paréidolie est une illusion d’optique qui, dixit Wikipédia : « consiste à associer un stimulus visuel informe et ambigu à un élément clair et identifiable, souvent une forme humaine ou animale. » C’est une illusion très personnelle : chacun peut voir une chose différente dans un même nuage.

Il y a une grande part de projection dans ce phénomène. Il est à la base d’un test psychologique (Rorschach) très utilisé dans lequel le sujet est invité à dire ce qu’il voit dans des tâches d’encres. Dès lors, on peut l’utiliser aussi pour collecter et examiner des images intérieures : c’est un mécanisme cérébral de reconstruction de la réalité qui est à l’œuvre et qui nous introduit dans une irréalité, une sorte de rêve dans laquelle il y a aussi de la vie symbolique. Jung raconte comment, après avoir fait une première étude statistique pour valider l’astrologie qui lui avait donné un résultat étonnamment positif, il avait fait une seconde étude similaire qui lui avait donné un résultat contraire ; quand il a pris connaissance de ce résultat, il a observé que l’ombre qui tombait sur le mur à côté de lui dessinait un diable ricanant. Il a tout de suite compris que le diable riait de sa prétention à tenter de cerner un phénomène synchronistique avec la statistique.

Le danger de ce genre de pratiques consiste en voir des signes et des synchronicités partout : on n’arrête pas de recevoir des messages de l’Univers mais on ne les comprend pas. Dans ce cas, le mieux est sans doute de débrancher et de revenir aux messages de base de notre organisme : la faim, la soif, le sommeil… ainsi qu’aux messages que nous pouvons échanger avec notre entourage, dont on peut espérer qu’ils soient moins sibyllins. L’obsession dénote une crispation mentale, or l’attention aux synchronicités et aux images intérieures réclame d’abord de relaxer et de ne pas avoir d’attentes, de se laisser simplement emmener par ce qui se présente. Il s’agit de développer une forme de lucidité poétique de la profondeur symbolique de nos vies, dans laquelle la réalité est habillée de rêve. Il en va ainsi des paréidolies comme des synchronicités dont parle si bien Robert Moss :

« Suivre les synchronicités, ce n’est pas simplement accueillir des messages. Il s’agit plutôt de laisser s’épanouir la conscience poétique, cette conscience qui nous permet de goûter et de toucher à ce qui rime et résonne dans ce monde, et comment le-monde-derrière-le-monde se révèle en agitant doucement le voile de la réalité communément admise. »

Je suis retourné voir mon institutrice avec ces réflexions dans un coin de ma tête, et bien sûr, elle souriait. Mais en regardant mieux, j’ai vu qu’elle-même n’était qu’un élément d’un visage plus vaste, d’une veille femme qui semblait bien rire de moi