lundi 27 mars 2023

Naufrages

Un tableau de Jackie MAIRE (galerie-création.com)

Je ne trouve pas beaucoup de temps ces jours-ci pour écrire des articles et nourrir ce blogue. Je suis très occupé en particulier par la formation en Écoute Intérieure des Rêves que ma compagne et moi-même donnons depuis janvier. Je m’investis aussi dans différentes recherches dont je vous parlerai en temps et lieu, mais c’est d’abord l’exploration de cette approche « au-delà de l’interprétation » du rêve, et sa transmission, qui me préoccupent à ce point. Je veux vous présenter ici un rêve et le parcours en écoute intérieure qu’il a amené car ce dernier me semble exemplaire aussi bien de la profondeur et de la puissance du travail que permet le retour en imagination active dans un rêve que de certaines difficultés que l’on peut y rencontrer. 

Nous verrons en effet dans cet exemple comment travailler avec des dimensions traumatiques qui peuvent, de façon caractéristique, ressortir dans l’écoute intérieure d’un rêve. Il semble en effet que cette approche puisse avoir une incidence profonde sur la gestion de nos émotions – c’est ce qui ressortait en particulier du témoignage d’une personne qui s’est exprimée lors de ma présentation vidéo de la formation : après quelques mois de pratiques, il constatait une évolution sensible de sa façon de vivre ses émotions. Une psychologue intéressée par la démarche me faisait remarquer récemment que cela indiquait que l’écoute intérieure du rêve avait un effet sur notre programmation limbique. Or c’est précisément ce que cherchent à obtenir les psychologues grâce à des outils cognitifs comme l’EMDR. Ces derniers sont efficaces mais requièrent des protocoles complexes. Ici cependant, c’est l’action naturelle du rêve qui amène à ce résultat, et cela ouvre un champ de recherche qui devrait être investigué plus à fond. On peut penser en effet que c’est une des fonctions du rêve que de faciliter une régulation émotionnelle. Il se pourrait donc que l’écoute intérieure, qui vise à simplement faciliter et amplifier le mouvement naturel de la psyché au travers du rêve, contribue grandement à cette régulation jusque dans la résolution de nœuds traumatiques. Mais ce sont des études plus systématiques que celles que je peux mener, avec un échantillon statistique plus large et dans la durée, qui pourront l’établir. Je m’attacherai ici simplement à mettre en lumière comment cette approche mettant en lien le rêve, l’imagination et le corps, semble pouvoir permettre d’aborder les nœuds traumatiques en suivant la dynamique naturelle du vécu onirique.

Cet article s’inscrit aussi dans un débat que j’ai lancé au sein de la petite communauté de pratiques qui se développe autour de l’écoute intérieure des rêves sur la question de la posture que nous devons adopter dans cette démarche. Il ressort en effet que cette approche des rêves repose moins sur des techniques et une méthodologie, même s’il y a effectivement un protocole et des règles précises qui sont établis, que sur une posture et une éthique dans la relation aux images intérieures. C’est en gros, tel que je le comprends moi-même pour l’instant, une approche résolument non-interventionniste qui s’inscrit dans la ligne à laquelle nous appelait Jung quand il répétait à l’envie : « do not interfere ! » N’interférez pas ! Ne contrariez pas le mouvement naturel de la psyché en cherchant à le diriger. Il nous recommandait d’écarter toutes les méthodes et tous les a-priori théoriques à l’abord d’un rêve, « car le rêve est unique comme le rêveur est unique. » Parmi les propositions qui ont émergé de la discussion dans la communauté, l’image d’un clair miroir  a été suggérée avec l’idée de renvoyer avec clarté le rêve tel qu’il est. En contrepoint de cette proposition, il a été souligné que nous ne saurions écarter les interférences naturelles de l’inconscient, les projections et les ressentis du facilitateur, par une posture technique. J’ai eu l’impression de retrouver là des éléments de la discussion emblématique entre Shénxiù et Hui-Neng, le sixième patriarche du zen, à propos de la possibilité de nettoyer le miroir de la Bodhi. 

Hui-Neng, sixième patriarche du bouddhisme zen

Les deux points de vue, qui me semblaient tout à fait complémentaires, ont été réconciliés pour moi dans l’invitation à aborder le rêve à partir d’un non-savoir ouvert à ce que pourrait apporter le rêve – sa phénoménologie, dirait Jung –, ce qui m’a semblé encore une fois très zen. Mais le rêve que je vais maintenant vous présenter est venu encore apporter des éléments à cette réflexion, dont pourront donc profiter en particulier les étudiant.e.s en écoute intérieure du rêve.

Voici le rêve, intitulé « Naufrages » par le rêveur :

Un bateau récent construit à l’ancienne, un 3 mâts avec 5 étages, se couche sur l’Océan. Des enfants sont à son bord pour une activité de loisir. Les secours, l’hélicoptère vient récupérer les enfants. Les parents sont invités à venir les chercher, tout le monde est sain et sauf. Une maman, grande, brune, à cheveux crépus, récupère sont enfant mais contrairement aux autres parents, n’a pas l’air si émue que ça.

La maman de Jules vient le chercher (même contexte?). Je les vois sur une place, Jules assis sur un muret au loin. J’ai un choc lorsque je vois qu’il a les cheveux longs avec une couette sur la tête. Alors qu’il m’aperçoit au loin et qu’il est en compagnie de sa mère qui est de dos, à côté de lui, je m’en vais, je fuis. Je suis choqué.

J’ai l’impression que Jules me suit et je monte me cacher en grimpant la façade d’un bâtiment ancien. Je dois bien être à 5 mètres de hauteur, peut-être plus, et j’ai le vertige. Je ne peux plus bouger lorsqu’il faut redescendre. Je tente de faire un mouvement pour regagner un rebord de fenêtre en contrebas et je perds mon téléphone qui s’explose sur le sol.

Le rêveur est un homme dans la cinquantaine qui vit une certaine souffrance d’être coupé,  suite à une séparation, de son plus jeune fils Jules. Ce dernier ne lui parle plus, semble ne plus vouloir de contacts avec son père. Cette souffrance a été ravivée récemment par des circonstances de la vie extérieure. La veille du rêve, le rêveur est allé chez des amis qui ont un fils qui avait bien sympathisé avec Jules quand ils s’étaient rencontrés quelques années auparavant. Quand il s’est retrouvé en présence de ce jeune homme, qui avait les cheveux mi-longs avec une couette sur la tête, le rêveur a été submergé par l’émotion, palpable, et n’a pas su que dire, ne parvenant pas à la reconnaître, ni à l’embrasser ou lui serrer la main... 

D’emblée, ce récit que m’a fait le rêveur au moment de la présentation du rêve, m’a alerté sur le fait qu’il y avait une dimension traumatique qui était approchée au travers de ce dernier – quand je dis « traumatique » ici, je veux dire qu’il y a une dimension de souffrance trop importante pour être intégrée directement par la psyché, qui réclame d’une certaine façon une « digestion » par celle-ci pour pouvoir être absorbée. On sait que les complexes inconscients se manifestent entre autres par une interférence avec le fonctionnement conscient habituel. C’est ce qu’a mis en lumière le test des associations élaboré par Jung encore tout jeune psychiatre : il mesure le temps de réponse à différents mots clés. La présence d’un complexe activé par l’évocation d’un mot est ainsi repérée par le fait qu’il faut plusieurs secondes à la personne testée pour répondre. Si on l’interroge, elle a simplement vécu un « blanc » momentané avant de pouvoir donner une association au mot. Quand un complexe intervient, on perd nos moyens – il y a une suspension momentanée de la conscience. Qui dit « complexe » dit « contenu psychique autonome » – on pourrait souvent dire « sous-personnalité » non intégrée – mais cette suspension de la conscience est aussi l’indice d’un système de défense qui est activé : il y a là une vulnérabilité, une souffrance, qui est trop dangereuse pour être rencontrée directement, et qui constitue un fragment psychique détaché de la conscience. Dans une définition large du traumatisme, nous pouvons donc parler ici du noyau traumatique du complexe qui est mis en évidence. La bonne nouvelle qui ressort ici, c’est que lorsque celui-ci apparaît dans un rêve, la psyché semble être prête à l’intégrer – cela en est un des indicateurs les plus sûrs car le vécu onirique lui-même amorce cette intégration. Dès lors, le travail du rêve, envisagé comme un processus naturel – l’action non entravée de l’énergie psychique – est donc un moyen privilégié pour cette intégration, comme va le montrer ce qui suit.

Le processus d’écoute intérieure d’un rêve commence toujours par un moment de retour à soi : le rêveur, après que nous ayons déjà échangé verbalement sur ce avec quoi il arrive, est invité à se ménager un sas de silence dans lequel il revient à son ressenti tant corporel qu’émotionnel. C’est l’occasion aussi de « prendre la température » du rêve, si le rêveur éprouve le besoin de s’exprimer à ce moment là – sinon, il sera interrogé sur ce qu’il ressent avant d’entrer dans "la maison du rêve". Et là, quand le rêveur a repris contact avec son ressenti, il m’a tout de suite dit que ce qu’il ne parvenait pas à comprendre, c’est qu’il fuit son propre fils dans ce rêve. Il aurait préféré, m’a-t-il encore indiqué, ne pas recevoir ce rêve. J’avais l’impression qu’une certaine colère, et peut-être une honte, perçaient dans ses mots mais j’ai préféré ne pas l’interroger plus avant sur celles-ci – le retour dans le rêve serait l’occasion d’explorer ces émotions s’il y avait lieu. Je me suis simplement pour ma part fait la remarque que c’était fort courageux de la part du rêveur de venir travailler ce rêve alors qu’il aurait préféré ne pas l’avoir rêvé – nous faisons bien souvent d’écarter le rêve quand il nous met au contact de choses désagréables, et dès lors, de ne pas saisir l’occasion d’ouvrir le cadeau qu’il nous offre (voyez mon article « précieux cauchemar »). J’ai ressenti de l’admiration pour le courage dont faisait preuve le rêveur, qui venait me toucher dans certains aspects de ma vie personnelle, et je me suis senti invité à d’autant plus m’attacher à « servir le rêve ». Je mentionne ce dernier point pour mettre en lumière les éléments de contre-transfert qui peuvent être à l’œuvre dans l’accompagnement, et qu’il faut autant que possible rendre conscients. Plutôt donc que d’interroger le rêveur sur les émotions qui affleuraient, j’ai appelé son attention sur son ressenti corporel. Il m’a indiqué qu’il sentait un nœud dans son estomac qui se prolongeait jusqu’à sa gorge en formant une sorte de verrou. Je lui ai répondu que nous reviendrions souvent à cette tension pour observer comment elle évolue au cours de l’écoute intérieure du rêve. Les ressentis corporels comptent en effet parmi les indicateurs les plus fiables sur lesquels nous pouvons compter pendant le travail avec l’imagination active car le corps réagit immédiatement aux modifications de l’énergie psychique au cours du processus. Le processus que je vous détaille ici s’est révélé particulièrement exemplaire sur ce point, qui montre qu’à défaut de pouvoir nous appuyer ici sur une théorie explicative du rêve, nous pouvons nous reposer sur l’intelligence du vivant en écoutant le corps.

Je laisse toujours au rêveur, dans ce moment de retour à soi, le soin de m’indiquer quand il est prêt à passer à l’étape suivante. Cela permet de s’assurer que la démarche de retour dans le rêve est bien volontaire, voulue par la conscience, et qu’elle part d’un ressenti qui pose que le rêveur d’être prêt à aller à la rencontre de l’inconscient. Je n’ai jamais encore eu de rêveur qui ait préféré à ce stade renoncer à cette rencontre mais si ce cas advenait, je ne discuterais pas cette décision, le ressenti qui la fonde – il s’agit, dans ce travail, de ne jamais rien forcer. Tout au plus pourrais-je proposer de donner rendez-vous au rêve un autre jour, si le rêveur en ressent l’envie. Quand le rêveur m’a indiqué qu’il était prêt à passer à une autre étape, je l’ai invité à imaginer la porte d’entrée de "la maison du rêve".

Le passage d’un seuil d’entrée dans l’espace de l’imagination active est en effet un élément clé du protocole complet de l’écoute intérieure, qui fait partie du cadre sécuritaire dans lequel le rêveur peut aller sans risque à la rencontre de l’inconscient. Quand un rêveur a une grande expérience du travail, et démontre une aisance dans celui-ci, on peut se passer de cette étape et plonger directement dans le bain des images intérieures en choisissant simplement l’une d’elle comme porte d’entrée, mais dans la majorité des cas, il est recommandé d’avoir un rite d’entrée dans l’espace intérieur, ce qui permet de délimiter une frontière nette avec la vie psychique dite normale, l’espace de la conscience dite éveillée (waking consciousness), et aussi de ménager la possibilité d’en ressortir par un rite de sortie. Ce dernier peut être particulièrement utile en cas de la nécessité de sortir le rêveur d’un mauvais pas, et de le ramener sur la terre ferme, par exemple s’il commence à perdre pied et donne des signes de dissociation sévère. Mais aussi, il permet de refermer la porte derrière soi et de protéger la vie diurne du rêveur d’un éventuel envahissement par les contenus inconscients. Il s’agit au fond de bien distinguer les espaces du rêve de ceux de la réalité ordinaire. C’est le processus, plus difficile qu’on ne croit, par lequel passe les enfants vers l’âge de raison, quand leur sommeil est troublé par de nombreux cauchemars. Il y a des adultes qui échouent à faire cette distinction, et dans ce cas, l’écoute intérieure n’est pas recommandée. Et nous devons toujours tenir compte d’une possible fragilité dans la frontière qui sépare le conscient de l’inconscient. Nous donnons donc à ce dernier les éléments symboliques constitutifs d’un temenos (sanctuaire, espace sacré) dans lequel il pourra se déployer tout en étant contenu par le fait de poser des repères liminaires, des bornes délimitant clairement les frontières. 

La "maison de rêves" de Dali, assisté par l'I.A Dall-E

Dans ce sens, je propose la métaphore de "la maison du rêve" comme cadre symbolique : on entre dans cette maison par une porte et on en sortira par une autre, ce qui nous amènera « ailleurs ». Nous allons au cours de l’écoute intérieure visiter en imagination active les scènes du rêve qui se présentent comme une enfilade de pièces qui se succèdent, ce qui ne préjuge pas de la possibilité d’explorer des pièces adjacentes ou d’autres étages de la maison – tout est possible dans l’espace de l’imagination, et cependant, nous tiendrons fermement le fil du rêve pour être bien certains de parvenir à la porte de sortir, où qu’elle se trouve. Et s’il le faut, nous sortirons par une fenêtre ou par la cheminée – tout est possible, encore une fois, à condition d’y mettre de la conscience, de savoir ce que l’on fait. C’est peut-être la principale exigence de la posture qu’exige la facilitation du travail : autant que possible, être conscient et présent à ce qui se passe, en sachant que cependant, l’inconscient est au travail. Et que la nature même de l’inconscient est que nous n’en sommes pas conscients. Mais au moins lui proposons-nous un cadre contenant, et pouvons-nous dès lors lui faire confiance qu’à moins de situations extrêmes, il jouera le jeu et restera dans cadre. Présence, conscience, confiance dans le processus où l’inconscient est notre partenaire pourraient bien être les mots clés à l’entrée dans l’espace de l’imagination, les bases sur lesquelles nous appuyer…

Comme le rêveur m’avait déjà livré au cours de l’étape du retour à soi comment il se sentait à l’approche de ce temps de retour dans le rêve, je ne l’ai pas interrogé sur ce ressenti devant la porte. J’ai choisi de prendre un chemin symbolique pour entendre comment l’approche du rêve se présentait et j’ai demandé au rêveur de me dire comment il imaginait la porte d’entrée. Il a ri, car cela le déjouait un peu – il connaissait assez le processus pour ne pas s’attendre à cette question, ce qui est bon : il faut toujours surprendre nos rêveurs pour éviter qu’ils préméditent leurs réponses. Puis il m’a décrit une belle porte en bois, de menuisier m’a-t-il précisé, avec un espace vitré opaque mais qui laissait passer la lumière. J’ai été rassuré. Il y avait de la lumière dans la maison. Nous n’allions pas plonger dans une obscurité totale. Alors, je l’ai invité à ouvrir la porte et nous sommes entrés dans le rêve, en commençant donc par la première scène. Sur le seuil, il m’a indiqué que son attention était sollicitée par son bassin, son sacrum et son coccyx, où il ressentait comme un frisson signalant la mise en mouvement d’une énergie.

Nous avons alors examiné la première image du rêve : « Un bateau récent construit à l’ancienne, un 3 mâts avec 5 étages, se couche sur l’Océan. » Tout de suite, il m’a dit que c’était une catastrophe car c’était un beau bateau, un chef-d’œuvre et qu’il éprouvait le sentiment d’être face à un terrible gâchis en contemplant ce naufrage. Je lui ai demandé d’élargir sa vision en me précisant si la scène se déroulait en pleine mer ou à proximité de la côte, à quel moment de la journée, dans quelle lumière. Il m’a dit que le naufrage se produisait non loin de la côte où lui-même assistait, en tant que témoin de la rive, à ce désastre qui le déroutait. C’était l’après-midi, le ciel était couvert. Je l’ai alors ramené à cette impression de gâchis dont il me parlait en lui demandant s’il pouvait faire le lien avec un tel sentiment éprouvé dans la vie diurne. Il m’a répondu que oui, il avait rencontré un tel sentiment lors de la séparation avec la mère de Jules. Leur couple avait duré une vingtaine d’années et le rêveur n’aurait jamais cru qu’il ferait naufrage. Je lui ai fait remarquer que le bateau était dit « construit à l’ancienne » et je l’ai interrogé sur les valeurs qu’il avait investi dans son couple : se pourrait-il qu’il ait envisagé ce dernier dans une perspective traditionnelle ? Il a été d’accord et il a précisé que le bateau s’avérait être plus haut que trapu, ce qui avait facilité son déséquilibre. Nous n’avons pas épilogué mais je pouvais voir qu’il voyait par lui-même l’analogie avec son couple. Il n’était pas besoin d’en dire plus. De mon point de vue, l’important était là qu’il ait pu faire le lien entre le rêve et sa vie diurne par le biais du sentiment car dès lors qu’une telle équivalence est établie, l’énergie du rêve commence à couler dans la vie. 

Nous avons alors enrichi cette première image en y ajoutant l’information suivante « des enfants sont à son bord pour une activité de loisir », ce qui a amené le rêveur à dire immédiatement, avec un sentiment d’urgence visible : « tout de suite, il faut agir ». Nous n’avons donc pas tardé à amener l’élément suivant : « les secours, l’hélicoptère vient récupérer les enfants », ce qui a fait dire au rêveur avec satisfaction que tout était bien fait. Il accompagnait les secours en pensée. Je l’ai alors interrogé sur ses ressentis corporels et il a constaté que son estomac et sa gorge s’étaient détendus.

Il y aurait ici plusieurs éléments symboliques – un bateau, l’Océan, les chiffres 3 et 5... – qui pourraient être discutés, mais cette discussion analytique est renvoyée à la fin de l’écoute intérieure. Ce n’est pas que l’interprétation soit inutile mais elle n’apporte rien au travail direct du rêve que nous allons voir se déployer. Elle la complète simplement au moment où il s’agit d’intégrer ce que le mouvement intérieur du rêve a communiqué par et de lui-même…

J’ai donc proposé que nous examinions l’image suivante : « Les parents sont invités à venir les chercher, tout le monde est sain et sauf. » En la rappelant au rêveur, je lui ai demandé ce que le fait d’être témoin de ces retrouvailles lui donnait à ressentir. Il a immédiatement réagi à ce mot « retrouvailles », me disant que c’était exactement de cela dont il était question. Il était ému, a parlé de soulagement. Pour ma part, je me souviens avoir pensé alors que le thème fondamental du rêve tournait autour de cette notion de retrouvailles. A posteriori, je me suis rendu compte que cet échange illustre précisément l’impossibilité pour le facilitateur en écoute intérieure d’un rêve de se cantonner dans une pure neutralité : la façon dont nous formulons les choses, et sans doute simplement le ton de notre voix, interfère avec le processus. Mais il me paraît important de préciser que je n’avais rien prémédité en employant ce terme  « retrouvailles ». Il faut éviter de tenter de diriger consciemment le processus, laisser jouer les inconscients ensemble.

Et c’est alors que, sans que rien ne le laisse présager dans une lecture superficielle du rêve, nous sommes arrivés au cœur de celui-ci en évoquant cette femme qui ne manifeste aucune émotion au moment de récupérer son enfant : « Une maman, grande, brune, à cheveux crépus, récupère sont enfant mais contrairement aux autres parents, n’a pas l’air si émue que ça. » Le rêveur m’a immédiatement fait part du fait qu’il était révolté devant cette image, et qu’il se demandait si cette femme contrôlait ses émotions, ou était en inadéquation avec son ressenti. Il y avait beaucoup d’intensité dans l’expression du rêveur qui m’a parlé d’un feu attisé par un souffle. Je l’ai interrogé sur son ressenti corporel et il m’a indiqué que le feu montait de son thorax jusque dans ses yeux. J’ai senti qu’il se passait quelque chose d’important et je lui ai donné du temps sans commenter ou plus interroger, mais en laissant se dire tout ce qui était là. Nous verrons à la fin du travail que c’est essentiellement autour de cette incapacité à ressentir ou a exprimer l’émotion, et la violence du conflit qu’elle déclenche chez le rêveur, que s’articule tout le mouvement intérieur du rêve. C’est là que se trouve le noyau, mais l’interprétation symbolique aurait été bien en peine de le faire ressortir de l’ensemble, sauf à considérer que l’incongruité de cette image en soulignait l’importance.

Une fois que le rêveur a été prêt à le faire, nous sommes passés à la seconde partie du rêve. Il est important de noter que la première partie a été vécue en mode dissocié, c’est-à-dire avec la distance du témoin qui permet d’aborder des choses difficiles en toute sécurité. La seconde partie se déroule en mode associé : le rêveur est directement partie prenante de l’action, et on peut penser qu’il contacte plus immédiatement la souffrance qui est au cœur du rêve. Cela réclame d’autant plus d’attention. Et en effet, nous nous sommes immédiatement heurtés à une difficulté. Dès que j’ai évoqué la présence de Jules et de sa mère sur la place, en rappelant que son fils a les cheveux longs avec une couette, le rêveur s’est retrouvé en état de choc. A posteriori, je constate que j’aurais pu m’en douter puisque il est question de choc directement dans le texte du rêve :

« La maman de Jules vient le chercher. Je les vois sur une place, Jules assis sur un muret au loin. J’ai un choc lorsque je vois qu’il a les cheveux longs avec une couette sur la tête. »

Il est à noter que, dans la restitution du rêve, je ne rappelle que les images – ici la mère et le fils sur une place, les cheveux longs et la couette – sans mentionner les émotions vécues dans le rêve car ce sont les émotions qui ressortent dans l’imagination qui m’intéressent au premier chef. Bien sûr, si elles diffèrent de celles du rêve, cela appelle notre attention, mais je veux donc souligner que je n’ai pas suggéré au rêveur qu’il était en état de choc dans cette image. Cela est revenu tout seul, comme découlant naturellement de l’image. Le rêveur m’a alors dit qu’il sentait que sa gorge s’était resserrée et qu’il était comme tétanisé, tout à la fois figé et tremblotant. Il était à la limite de l’incapacité à décrire ses émotions. Le temps était suspendu, m’a-t-il indiqué, comme dans un arrêt sur image. J’ai pensé alors que c’était caractéristique de l’émergence d’un contenu traumatique, dont une des signatures est le mode freeze de notre cerveau reptilien : quand nous sommes vraiment coincés, qu’il n’est plus possible d’attaquer ou de fuir, notre système primaire de défense nous paralyse et nous empêche de ressentir quoi que ce soit. Quand on va se faire manger par un prédateur, c’est mieux. La nature fait bien les choses... 😉

C’est là, devant un tel état de paralysie émotionnelle, qu’en tant que facilitateur, il faut garder son sang-froid et éviter de chercher à aller trop vite – on pourrait être porté à emmener le rêveur vers l’image suivante et ce serait une erreur. On court-circuiterait le processus en évitant la difficulté. En effet, le fait que l’état de choc soit maintenant vécu consciemment est en fait une opportunité car la psyché va pouvoir y apporter sa réponse naturelle si on lui donne l’attention requise. On ne peut pas rester « gelé » perpétuellement, tôt ou tard, le mouvement de la psyché va se remettre en route. J’ai donc proposé au rêveur de rester avec ce qu’il ressentait en lui disant que nous avions tout notre temps, rien ne pressait, et que j’avais confiance dans le fait que le mouvement intérieur reprendrait en temps voulu. Et c’est ce qui s’est passé. Le rêveur m’a mentionné qu’il reprenait contact avec son corps avec une sensation dans les pieds. Il avait un sol sous ses pieds mais pas de jambes, m’a-t-il précisé. Il avait désormais un corps dissocié en trois éléments : il y avait ses pieds d’une part, une zone figée et tremblante dans sa poitrine d’autre part, et enfin son regard qui restait rivé en imagination sur la place où se trouvait Jules et sa mère. J’ai alors eu l’intuition de lui proposer de prêter attention à sa respiration. C’est une astuce qui se fonde sur le fait que la respiration est toujours présente – si le rêveur ne respire plus, il faut arrêter l’écoute intérieure (lol) – et est toujours en mouvement. Nous verrons que cela ne fonctionne pas toujours, mais en l’occurrence, la conscience de la respiration a produit immédiatement son effet. Après quelques instants, le rêveur m’a dit que le souffle descendait jusque dans la terre et qu’il avait un sentiment de complétion. Il se sentait enfin complet. Un peu plus tard, il a ajouté que le retour au souffle lui avait donné à goûter le fait qu’il était vivant. Ouf !

J’ai attendu que le rêveur m’indique qu’il était prêt à passer à l’étape suivante et quand cela a été le cas, nous sommes allés voir l’image dans laquelle il fuit son fils qui vient de l’apercevoir : « Alors qu’il m’aperçoit au loin et qu’il est en compagnie de sa mère qui est de dos, à côté de lui, je m’en vais, je fuis. » Quand je l’ai interrogé sur ce qu’il ressentait maintenant dans cette image, le rêveur m’a dit qu’il sentait que cette fuite était l’objet d’un choix, et certainement la meilleure solution. Il avait le choix en substance entre aller vers Jules ou partir, et c’était son corps, son organisme tout entier – et non son mental, son cerveau – qui choisissait de fuir. Nous sommes allés ensuite examiner l’impression qu’il avait dans le rêve d’être suivi par Jules : « J’ai l’impression que Jules me suit. » Le rêveur m’a dit que ce n’était qu’une vague impression, comme si son fils le cherchait, et qu’il ne savait pas pourquoi. Il a parlé de confrontation, en disant qu’il s’interrogeait sur la possibilité que Jules veuille lui mettre son poing dans la figure, ou recherche une confrontation pacifique avec lui. Il était clair que le rêveur ne voulait pas de cette confrontation; à tout le moins, ce n’était pas le moment. J’ai alors rappelé l’image dans laquelle il grimpe en hauteur pour échapper à son fils : «  je monte me cacher en grimpant la façade d’un bâtiment ancien ». Il m’a indiqué alors qu’il volait littéralement en escaladant cette façade, comme s’il se sentait léger et rempli d’énergie. Cependant, une fois en haut, il a regardé en bas pour voir si Jules était là et il n’y avait personne, et il a été soudain pris de vertige, à nouveau paralysé, dans l’incapacité de descendre.

Le rêveur a parlé d’une sensation de vide associée avec un risque de chute. Il s’est dit sidéré, paralysé et anesthésié – il ne sentait plus rien, ni son corps, ni ses émotions, dont il était complètement coupé. La seule sensation qui demeurait était celle de ses extrémités froides agrippées à la façade tandis que ses yeux contemplaient le vide, et dans celui-ci, la mort. Après un temps, je lui ai proposé de faire attention à sa respiration mais cette fois, il ne la sentait pas du tout. Il avait seulement conscience de sa tête, et de respirer dans cette tête, mais celle-ci ne communiquait pas avec le reste du corps. Je lui ai alors demandé ce qu’il pouvait faire, ou ce qui pouvait se passer, pour sortir de là. Il a tout de suite parlé du besoin d’une aide extérieure et a commencé à imaginer qu’une fenêtre s’ouvrait et que quelqu’un l’invitait à le rejoindre. Mais ce n’était pas encore une solution viable, m’a-t-il dit, parce qu’il fallait qu’il bouge et il s’en sentait incapable. C’est alors qu’une idée lui est venue : 

« L’hélicoptère ! Quelqu’un a appelé l’hélicoptère et ils arrivent, a-t-il imaginé, et ils me lancent une échelle de corde. Ça je sais faire, une échelle de corde, je l’attrape et je grimpe à bord... » 

J’aime autant vous dire que nous avons été deux à pousser un soupir de soulagement. On ne peut pas rester neutre dans l’écoute intérieure : la facilitateur est engagé dans l’action au même titre que le rêveur. Là, je pouvais sentir que la situation était très difficile. Le rêve n’offrait aucune issue et il était nécessaire, de toute façon, de faire appel à l’imagination pour lui donner une solution. Au fond, on peut penser que c’était le but du rêve que de mettre le rêveur devant le problème représenté par sa paralysie en hauteur en lui disant : et maintenant, que vas-tu faire ? Comment vas-tu t’en sortir une fois que tu auras pris conscience du mauvais pas dans lequel tu t’es mis ? Ou vas-tu te fracasser les os sur le sol ? Pour ma part, devant une telle difficulté, je ne vois en tant que facilitateur que trois possibilités : 

- soit le rêveur retrouve ses moyens, par exemple avec l’aide du souffle et s’en sort par lui-même, peu importe par quel moyen. Il aurait pu imaginer qu’il se mettait à voler, tout est possible en imagination...

- soit le rêveur fait intervenir une aide extérieure issue de sa propre imagination, sans que le facilitateur ne suggère quoi que ce soit, ce qui a donc été le cas ici. Il est intéressant que ce soit un élément du rêve qui ait été recyclé pour amener cette aide, opérant ainsi une jonction entre les deux parties du rêve.

- soit le rêveur avoue être incapable d’imaginer une issue satisfaisante, et le facilitateur doit intervenir dans l’imagination – le rêveur avait implicitement demandé de l’aide en mentionnant que une aide extérieure pouvait le tirer de là, et il ne faut pas oublier que l’écoute intérieure se déroule en relation. J’aurais pu donc en dernier lieu suggérer que je revêtais un costume de superman et que j’apparaissais dans le rêve pour lui tendre une main salvatrice, ou toute autre façon de venir en aide au rêveur. Encore une fois, tout est possible en imagination !

Je ne pouvais pas le laisser tomber et se tuer en s’écrasant sur le sol, à moins que cela soit le fait d’une décision du rêveur, auquel cas cela pourrait symboliser une façon d’affronter sa plus grande peur et de se transformer radicalement, en imaginant mourir et renaître. Mais disons qu’en tant que facilitateur, je préfère éviter ce genre d’extrémité car une telle chute peut présager d’un sérieux effondrement psychologique. On est là devant une situation limite où il faut prendre très au sérieux le pouvoir de l’imagination : tout y est possible, mais c’est tout de même très sérieux du point de vue de la psyché.

Le rêveur m’a mentionné qu’une partie de lui aurait voulu qu’il s’en sorte seul. J’ai souligné en réponse qu’il était parfois important de reconnaître qu’on peut avoir besoin d’aide, il semble que cela fasse partie de notre humanité. Je lui ai alors demandé où l’emmenait l’hélicoptère, et c’est alors que le rêve s’est dénoué de façon surprenante. Avant même qu’il ne réponde, il a été en proie à une forte émotion et des larmes sont venues, ce qui m’a donné à penser qu’enfin le rêve entrait en mouvement. Les larmes sont l’indice d’un profond mouvement intérieur, et il n’est pas rare qu’une écoute de rêve amène à un tel moment où l’émotion déborde. Puis il m’a dit que l’hélicoptère l’avait amené sur un tertre où il avait retrouvé la grande jeune femme de la première partie du rêve, et que désormais, ils se comprenaient bien : « je la comprends et elle me comprend ». Le rêveur a pris conscience que lui aussi ne pouvait pas manifester d’émotion quand ce qu’il vivait était trop fort. Il a cessé de se juger. Ils ont parlé. J’ai été frappé par ses mots : 

« Ça se dégèle. On aime à en parler. La vie reprend. »

Amphitheatrum sapientiae aeternae - La rose cosmique

J’ai emmené le rêveur vers la porte de sortie de « la maison du rêve ». Je lui ai demandé si cela était complet pour lui, si rien ne restait en suspens ou appelait son attention, et c’était le cas. Vous aurez peut-être remarqué que je n’ai pas évoqué avec lui la dernière image du rêve où son téléphone s’explose sur le sol après qu’il ait fait un mouvement. Ce n’était pas utile puisque désormais, la communication était rétablie avec cette jeune femme. Je demande souvent à la fin d’une écoute intérieure comment le rêveur prolonge le rêve en imagination pour voir où l’énergie du rêve s’en va, mais là, ce n’était pas nécessaire puisque l’hélicoptère nous avait déjà emmené ailleurs, amenant ce prolongement. Il restait donc à sortir du rêve, ce que nous avons fait, non sans demander une dernière image au rêveur : quelle est la première chose qui te vient une fois que tu es de l’autre côté de la porte ?

« Une sensation d’apaisement. Le corps étalé de tout son long sur l’herbe. Cela fait un bien fou. » Le rêveur a encore parlé de connexion, d’abandon, d’expansion…

Bien sûr, après un tel travail, il faut bouger le corps, le solliciter avec du mouvement, reprendre contact avec lui dans un auto-massage. Nous avons donc pris un petit break avant de discuter de l’expérience que nous venions de vivre, et poser quelques éléments d’interprétation a posteriori. Je ne développerai pas outre mesure cette interprétation dans cet article déjà très long. Il suffit pour ma part que le rêveur ait pris conscience, au travers de ce rêve et de l’écoute intérieure de ce dernier, de la force des émotions à l’œuvre dans son vécu avec son fils, et que celles-ci se soient « dégelées ». En termes analytiques, on peut dire de ce rêve qu’il appelait à rencontrer l’Anima représentée par la grande jeune femme apparemment insensible lors des retrouvailles avec son enfant. Je crois que c’est ce qu’aurait pu mettre en lumière une interprétation très fine en partant de la révolte du rêveur devant l’attitude de la femme, sans offrir de possibilité de permettre cette rencontre hors de l’imagination active, du moins dans un premier temps. Cependant l’écoute intérieure permet une telle rencontre sans même s’embarrasser du concept d’Anima...

Il peut être intéressant, je l’ai souligné, d’observer comment la première partie du rêve expose un drame en mode dissocié, avec la distance du témoin, tandis que la seconde partie élabore le vécu personnel de ce drame. Au-delà du naufrage du couple évoqué par le rêveur par association avec le sentiment de gâchis, il faut relever que les bateaux symbolisent bien souvent la conscience dans sa relation avec l’océan de l’Inconscient. Ici, le fait que le bateau se couchait symboliquement sur l’Océan – souligné par la majuscule dans le texte du rêve – fait ressortir que le théâtre de ce drame était l’Inconscient collectif. Cela signifie que le rêveur est invité à voir que le naufrage de ce qu’il avait imaginé autour de ce couple dans lequel il a beaucoup investi de lui-même, fait partie du vécu commun à toute l’humanité. Dans le même sens, le chiffre 5 répété dans le rêve pointe vers l’humain, la reconnaissance de ce qui est bien humain. Il semble que le rêve vise donc à une acceptation et une réconciliation avec ce qui s’est passé, et même avec le fait que le rêveur soit momentanément séparé de son fils. Là où, avant d’entrer dans l’imagination active, il ne pouvait comprendre qu’il soit en train de fuir ce dernier, l’écoute intérieure lui enseigne la sagesse d’une instance supérieure au mental qui indique que le temps de la rencontre n’est pas encore venu. Mais le rêve montre aussi les dangers de la fuite, en particulier dans ce qu’elle peut conduire à monter dans les hauteurs du mental pour se protéger d’un ressenti trop violent, et se retrouver paralysé, incapable de redescendre.

Je donne dans cet article public – destiné au premier chef aux étudiant.e.s en EIR – à voir tous les rouages d’une écoute intérieure. Cela peut surprendre dans un monde où beaucoup croient devoir protéger leur petit fond de commerce, avouant ainsi combien leur travail est fondé sur une indigence. Pour ma part, je préfère m’ancrer consciemment dans l’abondance qui permet le partage. Je considère tout ce qui a trait au travail des rêves comme étant de l’ordre du bien commun, et je ne dépose pas de copyright sur la méthode de l’écoute intérieure, pas plus que je ne l’ai fait pour les loges de rêves. J’ai de bonnes raisons de penser que ces approches étaient intuitivement connues des anciens, et coulent en fait de source naturelle que je n’aurai pas le front de m’approprier. Je viens en outre de la tradition informatique de l’open source qui s’ancre dans l’idée que le partage des connaissances nous enrichit tous et je travaille sous l’emblème du copyleft qui invite chacun.e à s’inspirer de ce que je publie pour créer sa propre méthode, avec pour seule contrainte que je demande à celles et ceux qui utilisent mon travail de le laisser libre de copie. Si ce que je partage ici s’avère donc utile à d’autres et au service du rêve, je serai heureux que cela nourrisse les travaux d’autres chercheuses et chercheurs. Bien sûr, j’apprécierai d’en être informé car cela enrichira ma propre recherche avec de nouvelles perspectives. Merci d’avance !

Copyleft

Si donc vous comprenez, sur la base des éléments que j’expose ici et ailleurs, comment l’écoute intérieure du rêve fonctionne et quelles sont les règles éthiques que ce travail réclame, je ne saurais que vous encourager à expérimenter par vous-mêmes. Si vous avez envie d’en discuter avec moi, n’hésitez pas à me contacter. Quant à celles et ceux qui veulent approfondir cette recherche avec moi et avec la communauté de pratiques qui est en train de se constituer autour de celle-ci, sachez simplement que ma compagne et moi-même préparons dores et déjà la mouture 2024 de notre formation en Écoute Intérieure du Rêve, avec différentes modalités permettant un enseignement en présentiel ou à distance pour celles et ceux qui ne peuvent se déplacer. Je vous en parle bientôt...

lundi 16 janvier 2023

La perle inestimable


J'ai écrit cet article dans les jours entourant la Pâques 2022, dans une seule coulée. Je l'ai retenu jusque ici car il expose quelque chose du cœur de ma recherche dont je répugne à parler, que je crois ressortir au domaine privé. Il s'avère cependant que pour partager l'attitude intérieure que requiert l'approche des rêves, et ce que j'entrevois de la façon dont ceux-ci travaillent en profondeur avec le temps, je ne puis échapper à la nécessité d'exposer ici ce cœur. Voici donc un grand rêve qui a fait son chemin en moi au cours de plus de 20 années, et qui pose les fondements de mon travail présent et à venir, ainsi que la longue méditation qui l'explicite...


Temps de lecture : environ 25 minutes

Je vous ai partagé dans un précédent article (le Tiers-Aimant) comment j’ai récemment remis la main sur un trésor, qui n’a cependant de valeur que pour moi, en rapatriant du Québec des carnets contenant près de 30 ans de rêves. S’il y a une raison de noter ses rêves, outre le fait que cela aide à les fixer et amène bien souvent immédiatement à la conscience des éléments de sens, c’est certainement de pouvoir les revisiter après des années. Il y alors beaucoup de ces rêves qui s’avèrent, il faut le dire, sans grand intérêt au prime abord car ils étaient surtout liés aux circonstances qui les entouraient. Cependant l’analyste y trouvera des indices fort intéressants de l’apparition progressive d’un sens qui se fait jour au travers de la récurrence et de l’évolution de certains symboles. Souvent un rêve est éclairé par la série dans lequel il se trouve, et il faut donc un certain recul pour envisager celle-ci. Et puis il y a, au milieu de ces rêves qui semblent surtout attachés à un moment de vie, des perles qui ressortent dans tout leur éclat car la lumière qu’ils amenaient alors, qui n’a pas nécessairement été reçue sur le moment, s’avère non seulement traverser les années, mais les illuminer...

C’est un de ces rêves que je veux vous partager aujourd’hui. Il date de l’été 2001, d’un moment où je m’interrogeais profondément sur le sens et la valeur de la démarche analytique que j’avais entrepris huit années auparavant. Il m’avait alors convaincu qu’il y avait quelque chose d’infiniment précieux à continuer à chercher là, qu’il ne fallait surtout pas que j’abandonne la quête même si je n’y comprenais rien, comme cela arrive bien souvent à qui se lance dans cette aventure. Le voici :

Il y a une rivière qui traverse ma maison de part en part. Elle charrie de la boue, un limon noir dans lequel je distingue parfois des reflets rouges. Je l’observe longuement. A un moment, mon attention est attirée par une lumière verdâtre à la surface. Je me penche sur la rivière à cet endroit et je plonge mes mains dans la boue. J’en retire un objet sphérique, dur et noir, d’un centimètre de diamètre, qui luit étrangement. C’est une perle ! La lueur qu’elle émet m’inquiète un peu, je me demande si elle ne serait pas radioactive et je la laisse retomber dans la boue. Elle reste facilement repérable à la coloration verdâtre qui l’entoure. Arrive alors une équipe NBC (nucléaire-biologique-chimique) en combinaisons étanches, qui s’attelle à extraire la perle de la boue avec d’infinies précautions. Mon inquiétude grandit : je pense à mes filles qui dorment dans une chambre voisine, crains qu’elles n’aient été exposées à des radiations. Les scientifiques vont et viennent dans la maison sans prêter attention à ma présence. Ils installent un laboratoire d’analyses dans ma chambre à coucher. Finalement, on vient me chercher pour que je puisse voir la perle. Je sais qu’ils ne savent pas d’où elle vient, de quoi elle est faite – serait-ce un matériau extraterrestre ? Ils me laissent entrer seul dans la chambre à coucher. J’ai l’impression qu’ils m’observent, que je suis un cobaye et qu’ils veulent voir si je survis à la rencontre. La perle noire est posée sur un écrin rouge, sur un oreiller du côté où je dors. Elle a grossi, mesure maintenant trois ou quatre centimètres de diamètre. Elle n’émet plus de lueur verdâtre mais brille en reflétant la lumière du jour. Je la prends délicatement dans la paume de ma main et sans réfléchir, je la porte à la hauteur de mon front et la touche avec celui-ci en inclinant la tête, en fermant les yeux. Je songe pendant les quelques secondes où je ressens son contact à ce rêve où Jung se trouve devant la plus haute Présence, et s’incline devant elle mais son front ne touche pas le sol. Moi, je touche la perle, me dis-je, sans hésitation. Je me sens heureux, joyeux. J’ouvre ensuite les yeux et je la contemple dans la paume de ma main. De façon tout à fait étonnante alors, elle devient une perle bleue, d’un bleu profond, et se met à chanter tout doucement. Je sais intimement que je suis seul à voir cette transformation, à entendre ce chant qui me touche profondément…


J’étais étonné en le retrouvant d’avoir oublié ce rêve : comment a-t-il pu m’échapper, se perdre dans les méandres du temps ? En fait, je ne l’avais pas complètement oublié. Il m’en était resté cette image de la perle bleue qui chante, qui m’est revenue en différentes occasions. Je suis resté attentif aussi à ce symbole de la perle, que l’on retrouve dans différentes cultures spirituelles et à propos duquel je n’ai cessé depuis ce rêve de collecter des références et des histoires. Dans mon journal, après avoir noté ce rêve, j’ai fait le lien entre ce dernier et l’évangile selon Thomas, où le logion 76 nous dit :

«Le Royaume du Père est comparable à un marchand qui possédait une cargaison de marchandises. Il trouva une perle. Ce marchand était un sage : il vendit toute sa cargaison et acheta la perle unique. Vous aussi, cherchez le trésor non périssable, celui qui demeure là où la mite n’approche pas, où le ver ne ronge pas. »

Le commentaire que Jean-Yves Leloup donne de ce logion nous explique que la perle est, dans les textes gnostiques, un symbole du Soi. Je m’en suis alors tenu là dans mon analyse : au milieu de la rivière de boue qui traversait ma vie, il y avait la perle du Soi. J’en avais peur mais en l’analysant avec toutes les précautions nécessaires, je parviendrais – me disais-je – au point où s’opérerait une transformation étonnante.

Pas mal, ai-je souri en relisant ces notes, c’était une bonne interprétation. Elle s’est vérifiée. Et cependant, il y a tellement plus dans ce rêve ! Je suis resté, à l’époque où je l’ai reçu, à sa surface et il n’est pas étonnant, dès lors, qu’il ne m’en soit resté qu’un souvenir indistinct. Je ne me jette pas la pierre cependant : à l’époque, je balbutiais dans l’interprétation des rêves. Quelques années auparavant, je m’étais tourné vers mon analyste et je lui avais demandé si nous pouvions aller dans une analyse didactique. Il m’avait répondu qu’il pensait que j’étais dans une analyse didactique, pour apprendre le travail, depuis le début. A partir de ce moment, il m’a encouragé à lui donner, à chaque fois que je lui apportais un rêve, une interprétation de ce dernier, à laquelle il amenait un complément éclairant. C’est ainsi que j’ai appris… mais pour quelque raison que j’ignore, je ne lui ai pas parlé de ce rêve. Il est passé à la trappe, sans doute parce que j’avais beaucoup d’autres rêves, qui me semblaient encore plus obscurs, à lui soumettre. 

Il se peut aussi que j’ai éprouvé une certaine pudeur devant la nature numineuse du petit miracle avec lequel le rêve se conclut : je peux voir maintenant qu’il parle de l’émergence de ce que j’oserai appeler mon « sentiment religieux ». Or j’ai toujours eu de la difficulté à parler de ce sentiment religieux – et j’emploie à dessein ce terme « religieux » là où beaucoup, et moi le premier, préfèrent parler de « spirituel » et de « spiritualité » – car tout ce qui touche à cette dimension de ma vie me semble relever de l’intime. Nous vivons en effet une époque étrange où il est plus facile de parler de sexualité que de relation au Divin. Je retrouve ce texte que j’ai écrit quelques années plus tard en tournant autour de ce problème :

« Parler de Dieu est devenu obscène, plus obscène que la pornographie. C’est un renversement amusant après que la sexualité ait été proscrite par la religion pendant si longtemps. Il est plus facile de dénuder les corps que les âmes, et après les siècles de dogmatisme inquisitorial que nous avons subi, il y a là sans doute une pudeur salutaire, une mise à l’abri de l’essentiel dans la chambre du cœur. Notre relation au Divin doit être protégée des prêtres, des marchands, et surtout de ceux qui détiennent la vérité, sans se rendre compte que dans ces mots, ils avouent la mettre en prison, dans la petite cellule de leur esprit, de leurs croyances. Or la vérité, comme Dieu, est libre. Plus que jamais peut-être, l’exigence se fait sentir de libérer Dieu des religions. »


Cependant, je suis donc passé à côté de l’essentiel de ce qui se disait dans mon rêve, précisément parce que je me suis contenté de dire : « Oh, ce n’est que le Soi qui est là, qui se montre sous la forme d’une perle qu’il faut extraire de la boue. » En lien avec mes préoccupations du moment, j’ai compris de ce rêve qu’il m’enjoignait de poursuivre l’analyse, ce qui n’est pas faux. Mais voilà, comme beaucoup de débutants, je me suis piégé moi-même avec un « ce n’est que » réducteur qui balaye sous le tapis tout ce qui reste irrésolu dans le rêve. Parce que j’étais capable de poser sur celui-ci un gros mot comme « le Soi », je pensais en être quitte. Je ne réalisais pas que j’employais, pour parler du mystère présent dans ce rêve, un gros mot qui évoquait quelque chose que j’ignorais encore plus.
Ignotum per ignotius, disaient les anciens alchimistes : on désigne quelque chose que l’on ignore par quelque chose que l’on ignore encore plus...

Jung signale comment un des maux de notre modernité est que nous attachons trop de valeur aux mots, comme si nous en avions fini avec quelque chose quand nous l’avons nommé, quand nous avons posé un concept dessus. Je songe en disant cela à certains interprètes de rêves qui se sont remplis de l’idée toute jungienne qui veut que le rêve est « une interpellation du Soi », et le forcent à entrer dans le lit de Procuste de leur conception : il leur faut voir le Soi partout, même quand le rêve invite à simplement ouvrir la fenêtre, à laisser entrer la lumière du printemps. Ce n’est pas faux, encore une fois, car le Soi est dans l’espace ouvert derrière la fenêtre… mais ce n’est pas la Vérité vivante car quand on parle du Soi, on le fait bien souvent entrer dans un concept, une idée qu’on en a. Les bouddhistes zen invitent à se laver la bouche après qu’on ait prononcé le nom « Bouddha ». Allan Watts disait, avec raison selon moi, que le christianisme se renouvellera en profondeur le jour où quelqu’un se lèvera dans une église pour demander qu’on se lave la bouche après qu’on ait prononcé le nom « Jésus ». Les jungiens pourraient bien eux aussi se laver la bouche après qu’ils aient prononcé le mot « Soi » !

Il fallait donc sans doute que s’écoule bien de l’eau sous les ponts avant que je puisse recevoir ce rêve, l’entendre. Je me demandais ces jours-ci, en écrivant cet article, si tout mon parcours depuis 20 ans ne pourrait pas être envisagé comme un long déploiement de ce rêve. Bien sûr, c’est facile après toutes ces années d’expérience de critiquer mon interprétation d’alors. Je ne pouvais voir les choses qu’à partir de là où j’étais. Par exemple, j’étais dans ces années très préoccupé par l’impression de rencontrer un fleuve de boue dans ma vie. J’étais confronté à une remontée de l’ombre qui me montrait des aspects peu sympathiques de ma personnalité. Parler de « boue » était un gentil euphémisme car j’avais l’impression d’être dans la m…. jusqu’au cou – vous m’excuserez, j’en suis sûr, de ne pas en dire plus (lol) car chacun la sienne, n’est-ce-pas ? 

Je n’ai pas vu qu’au-delà de la boue, il était question dans ce rêve de limon noir, c’est-à-dire de terre noire, d’alchimie – le terme « alchimie » vient de l'arabe al-kīmiyā, qui renvoie lui-même à un terme égyptien désignant les alluvions et la terre noire charriés par le Nil. J’ai pris le rêve très personnel, et je n’ai pas vu que la rivière traversait mon intérieur de part en part, venant d’ailleurs et retournant ailleurs. Je n’ai pas prêté attention au jeu des couleurs, qui renvoie justement à l’alchimie : la lumière verdâtre caractéristique du cuivre, et par là de la dimension du cœur et de la vitalité associée au viriditas, les reflets rouges évoquant le potentiel d’une œuvre au rouge, le rubedo. Cependant j’ai saisi qu’il y avait là quelque chose de dangereux, qui devait être analysé, mais devant quoi la science – c’est-à-dire la rationalité, la technique – se révélait impuissante. C’est un rêve qui aurait gagné alors à être exploré en imagination active, ou ce que j’appelle désormais en « écoute intérieure du rêve », c’est-à-dire en prêtant attention aux ressentis associés avec chaque image. Plus encore qu’une interprétation symbolique, ce rêve réclamait me semble-t-il de couler en moi comme la rivière coulait en celui-ci au travers de ma maison, l’irriguant...


Il y avait une clé qui m’aurait permis, si je m’étais arrêté sur ce détail, de comprendre de quoi il était question dans le fond de ce rêve quand je mentionne que j’ai pensé, alors que je portais la perle à mon front, à ce rêve où Jung est mis par son père en contact avec la plus haute Présence. Il raconte ce rêve dans « Ma vie », au chapitre sur la genèse de l’œuvre. Je le résume rapidement, en omettant nombre d’éléments et de détails pour me concentrer sur les points qui m’intéressent plus particulièrement : 

Le rêve commence avec un premier tableau où le père de Jung, décédé depuis longtemps, commente avec brio un passage de l’Ancien Testament, dans une Bible en peau de poisson, devant Jung et deux psychiatres, père et fils. Ils n’y comprennent rien, et Jung note comment les psychiatres considèrent son père comme étant un peu fou, sénile. Jung lui-même est en colère de l’attitude des psychiatres et désolé de ne rien comprendre à ce que dit son père. Puis ce dernier le conduit dans une grande salle circulaire, une sorte de mandala qui rappelle la salle du Conseil où le sultan Akbar le Grand réunissait les sages et les savants qui le conseillaient. Jung avait été impressionné par la visite de cette salle en Inde. En haut d’un escalier très raide qui part du centre de la salle, il y a une petite porte derrière laquelle se tient la plus haute Présence. Le père s’incline, front contre sol, pour honorer cette présence et Jung en fait autant, mais il constate que, sans qu’il comprenne pourquoi, son front ne touche pas le sol; il se tient toujours un millimètre au-dessus de celui-ci. Pour Jung, il y a là quelque chose du sacrifice intellectuel qu’il ne peut consentir, là où son père démontre sa foi religieuse, devant la divinité.

A l’époque où j’ai reçu mon rêve de la perle, j’étais en train de relire « Ma vie », et j’avais été très impressionné par ce rêve de Jung. Je m’étais dit que j’étais dans une position intérieure très différente de la sienne. Lui était fils de pasteur et avait besoin de s’affranchir du poids de la tradition chrétienne fossilisée dans la foi torturée de son père. Pour ma part, je viens d’un milieu agnostique pour lequel la religion est l’opium du peuple, et j’avais alors l’intuition confuse de ce qu’on avait jeté le bébé avec l’eau du bain, qu’il y avait quelque chose de précieux à retrouver. Cette intuition s’est beaucoup précisée par la suite, et j’ai ressenti à certains moments de mon parcours depuis lors un véritable soulagement à abandonner la prétention intellectuelle à comprendre le mystère. J’ai trouvé une grande valeur dans le fait d’être capable de m’incliner devant celui-ci, et que mon front touche terre. Je ne vois pas là une image de soumission comme le suggérait la religion traditionnelle, et encore Jung, mais plutôt le rafraîchissement de l’esprit au contact de la Pacha Mama, le retour de nos prétentions à l’humus, la bonne terre. Je comprends que Jung ait eu besoin de se refuser à ce sacrifice intellectuel, sinon il n’aurait pas été Carl Gustave Jung, et cependant je crois que la roue tourne, et que l’attitude qui était juste hier ne l’est plus nécessairement à un autre moment. Notre problème, aujourd’hui en Occident, est peut-être bien que nous ne savons plus nous incliner vraiment devant le mystère.

Dans l’analyse que Jung donne de ce rêve, il dit voir un énoncé de la tâche inconsciente qui lui incombait, et qui est déléguée à son père dans le rêve car lui, Jung, est encore trop immature pour l’assumer. A posteriori, je peux aussi voir dans mon rêve un énoncé de ma propre tâche inconsciente, que je n’étais pas en mesure d’assumer consciemment à l’époque où je l’ai reçue. Jung a tiré de son propre rêve bien d’autres informations qui l’ont amené, en particulier, à l’écriture de Réponse à Job. Il développe en particulier le fait que, derrière la petite porte du rêve habite Urie, le général du roi David, que ce dernier a trahi en le livrant à l’ennemi pour s’emparer de sa femme. Pour Jung, Urie préfigure le Christ, « l’homme-Dieu abandonné de Dieu ». Dès lors qu’il a compris qu’il s’agissait là symboliquement de l’homme victime des caprices du Tout-Puissant, Jung s’est senti obligé, à son corps défendant, de parler publiquement de l’image ambivalente du Dieu de l’Ancien Testament. Pierre Trigano, dans le tome 3 de Psychanalyser Jung, propose une analyse fort intéressante de ce rêve, d’où il ressort que c’est en fait de son propre complexe de puissance que Jung est invité par là à se défaire, en reconnaissant que la vulnérabilité d’Urie est supérieure, plus proche du Divin, que la puissance du Sultan. Mais ce n’est pas là pour moi le point essentiel. Pour moi, la clé du rêve est dans l’impossibilité de s’incliner entièrement, cette réserve intellectuelle devant le mystère, qui s’inscrit dans la continuité de l’attitude des psychiatres du rêve de Jung, pour lui symbole d’un point de vue médical borné qui l’a également marqué en tant que médecin, devant l’inspiration divine...


Ce qui nous ramène à la Perle, sur laquelle j’ai mené une recherche approfondie, dont je vous partage les éléments principaux ci-dessous : 

Je n’en avais pas conscience à l’époque où j’ai reçu mon rêve, mais nous avons là un symbole qui a une portée universelle. « La constance de ses significations est aussi remarquable que leur universalité, ainsi que l’ont montré en divers livres Mircéa Eliade et nombre d’ethnologues », nous indique le dictionnaire des symboles de Chevalier et Gheerbrant. Il précise que la perle est en particulier un symbole associé à la Lune et au féminin.  C’est « le symbole essentiel de la féminité créatrice », du principe Yin. Elle est souvent considérée comme une panacée, bonne contre les hémorragies, la folie, la mélancolie, l’empoisonnement, l’épilepsie, etc. Elle est censée avoir des propriétés aphrodisiaques, fécondantes, revigorantes...

J’ai déjà dit plus haut comment Jean-Yves Leloup, dans son commentaire du logion 76 de l’évangile de Thomas, fait ressortir que la perle représente le Soi - « notre être incréé », dit-il. Il signale que « le terme iranien qohr signifie d’ailleurs "perle" aussi bien que "essence" ». La perle est en effet idéale pour symboliser le Soi : elle est sphérique, faite d’une matière très résistante, et on la trouve au profond de la mer de l’inconscient. Dans une perspective un peu différente de celle de Leloup, qui veut y voir une évocation de ce qui en nous précède le temps, la perle symbolise ce qui ressort de l’élaboration de nos souffrances, qui sont comme le grain de sable qu’enveloppe la nacre de la conscience, et qui devient ainsi précieux. On retrouve là, par une allusion subtile, la vulnérabilité d’Urie, l’homme trahi par celui-là même à qui il dévouait sa loyauté, qui le fait souffrir, et au Christ tel que l’envisageait Jung. Et il est souvent question de la perle dans les textes sacrés.

 L’Apocalypse nous décrit la Jérusalem céleste comme étant gardée par douze perles, qui sont autant de portes, de moyens d’accéder donc au centre :

« Les douze portes étaient douze perles; chaque porte était d'une seule perle. La place de la ville était d'or pur, comme du verre transparent. » (Apo 21.21)

On connaît aussi l’injonction de L’évangile selon Matthieu 7.6 : 

« Ne donnez pas les choses saintes aux chiens, et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux, de peur qu’ils ne les foulent aux pieds, ne se retournent et ne vous déchirent. »

Cette injonction est semble-t-il un écho du logion 93 de l’évangile selon Thomas :

« Ne donnez pas ce qui est pur aux chiens, de peur qu’ils ne le jettent au fumier.
Ne donnez pas de perles aux pourceaux, de peur qu’ils n’en fassent de l’ordure. »

Dans l’évangile de Philippe, on lit ces mots qui viennent un peu contredire Thomas et Matthieu en soulignant la valeur inaltérable de la perle :

« La perle jetée dans la boue n’en perdra pas pour autant sa valeur et si on l’oint de baume, elle n’en acquerra pas davantage aux yeux de son propriétaire. »

Thomas, par Diego Velasquez

Dans les Actes de Thomas, un texte  gnostique, il y a un très beau conte syriaque qu’on appelle l’hymne de la Perle ou le chant de la Perle (vous pouvez écouter sur Youtube la version que je donne de ce conte ici : le chant de la Perle 1), dont Sohawardi, le grand mystique persan du XIIème siècle, donne une version intitulée le récit de l’exil occidental commentée par Henry Corbin. Il s’agit d’une métaphore de la quête intérieure. En résumé :

Un jeune prince quitte son Royaume, missionné vers l’Égypte, les terres occidentales, pour y conquérir une Perle enfouie dans la gueule d’un dragon qui vit dans les profondeurs de la mer. Le prince se dépouille de son vêtement de lumière et arrive en terre d’exil comme un étranger. Il absorbe des nourritures et des boissons qui lui font oublier d’où il vient et quelle est sa mission. Il devient un errant, un clochard abandonné. Puis il est jeté en prison. Mais c’est là qu’un aigle, ou dans la version persane une huppe – oiseau de la sagesse –, lui porte un message de ses parents : « Réveille-toi ! Souviens-toi de Qui tu es, de quelle est ta mission... » Alors, la mémoire lui revient et il va chercher la Perle avant de repartir dans sa patrie originelle.

Au sens mystique, nous disent Chevalier et Gheerbrant, la perle est vue comme un symbole de l’illumination et de la naissance spirituelle. Jean-Yves Leloup, et d’autres commentateurs, indiquent qu’elle représente ce qu’on pourrait appeler « l’état paradisiaque » de complétude. Elle est « lumière au dedans comme au dehors », et c’est l’état que nous devons retrouver « par la connaissance et par l’amour. » Plus précisément, du point de vue de la gnose, la perle symbolise la connaissance elle-même, une connaissance indissociable de l’amour. On retrouve là l’idée qui veut que connaître, c’est « s’unir à », devenir Un avec. Mais cette connaissance est aussi associée au thème de l’oubli, comme l’évoque l’hymne à la Perle : pour les gnostiques, nous sommes comme le prince de l’histoire oublieux de notre véritable nature, d’où nous venons, de qui nous sommes et de ce que nous sommes venus faire en ce monde. Le prince cherche la perle comme Perceval le Graal. « L’image archétypale de la perle évoque ce qui est pur, caché, enfoui dans les profondeurs, difficile à atteindre. » Pour Shabestari, la perle symbolise la « science du cœur : quand le gnostique a trouvé la perle, sa tâche est accomplie. »

L’islam, en particulier iranien, n’est pas en reste avec le symbole de la perle. Ainsi, un hadith du Prophète nous indique-t-il que les serviteurs de Dieu sont « comparables à la pluie; lorsqu’elle tombe sur la terre ferme, elle donne naissance au blé; lorsqu’elle tombe sur la mer, elle fait naître des perles. »

Selon la cosmogonie des Fidèles de la Vérité en Iran: 

« au commencement, il n’y avait dans l’Existence aucune créature que la Vérité suprême, unique, vivante et adorable. Sa demeure était dans la perle et son essence était cachée. La perle était dans la coquille, et la coquille était dans la mer, et les ondes de la mer recouvraient tout. »

Cette coquille dans laquelle la perle est enfermée est souvent considérée comme étant l’enveloppe des mots, dont il s’agit d’extraire le précieux sens. C’est dans cette idée, sans doute, que Socrate disait qu’il fallait un plongeur de Délos pour trouver la perle cachée dans la parole d’Héraclite dit l’Obscur. Nous avons très généralement à faire ce travail de plongée dans les textes sacrés, ou dans les rêves, pour en comprendre le sens véritable.

On retrouve la perle aussi dans le contexte du bouddhisme, où le Sutra du Lotus raconte par exemple l’histoire de la fille du roi-Dragon. Longnü est une enfant merveilleusement douée, pleine de sagesse et qui discerne en profondeur tous les dharmas. Cependant, un disciple du Bouddha ne veut pas croire qu’une femme puisse atteindre l’état de bouddha. En réponse, la fille du dragon offre une perle au Bouddha, symbole de sa vie et de l'ego, qu'il accepte. Elle se transforme ensuite instantanément en un parfait bodhisattva puis atteint l'illumination complète. Dans le bouddhisme Chán, cette histoire a été considérée comme un exemple qui souligne le potentiel qu’ont tous les êtres de l'éveil soudain...

la fille du roi-Dragon

Mais c’est Li-Tsi, un maître zen dont j’apprécie particulièrement l’enseignement tout à fait iconoclaste, qui parle peut-être le mieux de cette fameuse perle :

« Merveilleuse, insondable est la perle sacrée de la sapience ! Si dans la mer de la nature des choses, on sait la reconnaître, toujours on peut se promener au sein même des cinq agrégats, tantôt en la cachant et tantôt en la révélant. Lumineuse au-dedans aussi bien qu'au-dehors, grande est sa puissance divine ! Cette perle est sans forme, ni grande ni petite ; jour et nuit elle luit, éclairant toutes choses… »

Alors, de quoi s’agit-il ? Voilà que ce maître zen, qui nous invitait à tuer le Bouddha si nous le rencontrions, s’accorde avec les gnostiques sur l’idée que cette perle sacrée est faite de connaissance, de gnose. Jean-Yves Leloup nous donne encore une indication éclairante quand il dit, dans son commentaire du logion 76 de l’évangile selon Thomas où le marchand vend toute sa cargaison pour acquérir la perle précieuse, que :

« Pour retrouver cet état de perle, il faut savoir se désencombrer du superflu et de l’inessentiel. Sortir de notre état de négoce et de marchandage. »

Il y a là une clé pour toute personne qui s’investit dans le travail intérieur : à un moment, il faut cesser de marchander, arrêter d’essayer d’obtenir quelque chose au moyen du travail sur soi. Chacun.e de nous a été amené à la quête essentielle par une souffrance, un manque ou un désir, qu’il s’agisse de trouver la femme de sa vie, d’obtenir une reconnaissance bien méritée, de guérir d’une maladie ou d’un traumatisme, etc. Mais, j’ai pu le constater pour moi-même et dans mes accompagnements, un retournement se produit le jour où l’on accepte simplement les choses telles qu’elles sont. C’est une libération, nous cessons de lutter avec le réel. Il semble que ce soit cela, « faire la volonté de Dieu » : accepter ce qui est, ce que le Créateur a créé, sans discuter. 

Dès lors, on abandonne tout utilitarisme : on ne s’investit plus dans la quête pour obtenir quelque chose, pour devenir une meilleure personne... mais simplement parce que la démarche est un art de vivre. Et l’on est prêt à envisager un renoncement bien plus profond, qui consiste, comme nous le dit Maître Eckhart, à devenir des « pauvres d’esprit », c’est-à-dire en ne rien vouloir, ne rien savoir, ne rien avoir. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que nous pouvons entrer dans le Royaume que symbolise la perle. Cependant, cette béatitude – « Heureux les pauvres en esprit car le royaume des cieux leur appartient » – n’est pas spécifique au christianisme. On la retrouve par exemple dans le bouddhisme zen, où Le recueil de la Transmission de la lumière nous dit :

« Le renoncement mental signifie qu’on ne se rase pas les cheveux et qu’on ne change pas ses vêtements. Même si l’on demeure à la maison au milieu des vicissitudes du monde, on est comme un lotus qui n’est pas souillé par la boue, comme un joyau qui n’est pas recouvert de poussières. Même si, de par les circonstances, on possède femme et enfants, on ressent que ce n’est que fétu de paille et poussière : il ne demeure plus la moindre pensée d’attachement, plus rien n’est convoité. Telle la lune fixée dans le ciel, telle la perle qui roule sur un plateau, on reconnaît l’homme tranquille au milieu du marché bruyant, on voit par-delà le temps au sein des trois mondes, on sait qu’abolir les passions est aussi une maladie et que se fixer pour objectif l’ainséité relève de l’erreur. Le nirvâna et le samsâra ne sont que des irisations dans l’espace, l’éveil et les passions ne se différencient pas. Tel est celui qui renonce mentalement au monde. »

Pour finir ce grand tour des amplifications du symbole de la perle, c’est Almaas, un enseignant spirituel contemporain, qui m’en a donné la compréhension qui me semble désormais la plus éclairante. Il se trouve qu’en lisant voilà quelques mois un de ses livres, j’ai repensé à mon rêve car il y mentionne le témoignage de Muktananda, un méditant hindou, qui raconte une vision de la Perle Bleue :

« La Perle Bleue, qui s'est agrandie en une forme humaine à travers une forme ovale, se tenait devant moi. Son éclat a commencé à décliner. Puis j'ai découvert une figure humaine bleue à l'intérieur. Quelle beauté enchanteresse ! Sa forme bleue scintillait et scintillait ! (…) C’était une masse de pure conscience, la Vie de la vie intérieure de Muktananda. » 2

Muktananda

Évidemment, cette lecture m’a rappelé quelque chose car j’avais gardé le souvenir indistinct d’une perle bleue chantante à la fin d’un rêve qui s’était lui-même perdu dans les limbes de l’oubli. Mais il a fallu encore quelques mois pour que je puisse remettre la main sur le cahier où j’avais noté ce dernier, et me rafraîchir la mémoire. D’emblée cependant, à la lecture de ce témoignage d’expérience intérieure, j’ai été frappé par les termes employés par Muktananda pour décrire la perle de pure conscience : « la Vie de la vie », qui n’étaient pas sans me rappeler la notion de la Vie éternelle que mentionne les évangiles. Un contresens nous fait croire qu’il s’agirait de notre vie éternelle, d’une sorte de pérennisation de l’égo qui aurait décroché le pompon spirituel au grand jeu de l’existence. Or quand on y regarde de plus près du terme grec Zoé (ζωή), il apparaît qu’il s’agit en fait de la « grande Vie » qui anime tous les vivants, et les dépasse entièrement. Et donc, Almaas, commentant les mots de Muktananda, met en lumière que la perle bleue représente la dimension de conscience de cette grande Vie…

Plus loin, il cite Ira Progoff, un proche disciple de Jung, qui dit :

« Dans le symbolisme alchimique, le Soi en tant que réalisation ultime est représenté comme la "perle de grande valeur", la "pierre philosophale", ou d'autres symboles qui véhiculent l’idée de l'émergence d'un petit bijou précieux comme résultat de l'intégration de la psyché. » 3

Par la suite, Almaas s’enferre dans l’erreur typique des gens qui n’ont abordé la psychologie jungienne que par les livres. Il éprouve le besoin d’expliquer que, pour les personnes qui en ont l’expérience, les termes « corps de diamant » et « perle » sont des réalités vivantes et non des symboles, qu’il réduit à être de simples images. Il ignore que pour Jung, et dans l’expérience de la psychologie jungienne, qui n’est surtout pas un système conceptuel, les images sont vivantes. Et bien sûr, dans la voie ouverte par Jung, le « corps de diamant » et la « perle » sont des réalités psychiques tout à fait effectives. Un puriste dira peut-être que ce sont des réalités « spirituelles » et non psychiques. Cependant, avec Jung, je lui ferai remarquer que c’est la psyché qui expérimente ces réalités spirituelles, tout comme elle expérimente la réalité matérielle. Cette expérience est donc de nature psychique, ou plus exactement du domaine de l’âme, celle-ci étant entendue comme le trait d’union entre l’esprit et la matière...

Plus loin, dans un commentaire de l’Hymne de la Perle, Almaas explique :

« L’intégration de tous les aspects de l’essence dans une nouvelle synthèse personnelle est la perle inestimable. (…) L’ego n’est rien d’autre que le grain de sable requis pour la formation et le développement de la perle. » 4

Il ajoute enfin :

« Ce n’est pas simplement que la perle synthétise. C’est la synthèse elle-même. »

Mais alors, une fois bien considérées toutes ces amplifications, que représentait donc la perle de mon rêve ? Car c’est bien beau de se gargariser avec la dimension universelle d’un grand symbole, mais tant qu’il n’est pas intégré dans l’expérience personnelle, cela risque fort d’être aussi vain que de se contenter de dire « c’est le Soi qui m’interpelle ». Or pour aller dans cette dimension personnelle du symbole, il faut écarter au moins momentanément toutes les définitions conceptuelles qui voilent l’image vivante; il faut aller dans le ressenti associé à l’image... 

Quand j’ai relu mon rêve dans mon carnet, la première émotion qui m’est venue a été une inquiétude sinon une petite angoisse liée à l’irradiation verdâtre de la perle, et à la présence des scientifiques, à laquelle a succédé un sentiment de gratitude quand la perle bleue se met à chanter. Cette gratitude m’a ramené à l’idée que le principal bénéfice pour moi de toutes ces années d’analyse avait été de retrouver une connexion forte avec mon ressenti, ou en termes jungiens d’avoir restauré ma « fonction sentiment ». Or le chant, justement, symbolise volontiers l’expression du sentiment. Le travail intérieur m’a dans une bonne mesure délivré de cette propension à tout intellectualiser qui caractérise l’éducation française, et cela m’a ouvert des voies que je ne pouvais pas soupçonner à l’époque où j’avais reçu le rêve. En particulier, cela m’a amené à développer des approches du rêve qui vont au-delà de l’interprétation, et une compréhension synthétique, ronde, de la Voie. Dès lors, j’ai compris l’invitation du logion de l’évangile selon Thomas à vendre tout ce que j’avais, c’est-à-dire entrer dans la pauvreté spirituelle que dit Maître Eckhart, pour acquérir la perle inestimable, le trésor sur lequel le temps n’a pas de prise. Il s’agissait de me concentrer uniquement sur la connaissance vivante que l’on trouve en dedans, en écartant tout le reste. Et c’est bien ce que j’ai fait au cours des années qui ont suivi la réception de ce rêve, en suivant ce que j’appelle « la voie du rêve ». Peu après ce rêve, j’ai rencontré mon mentor Nicolas Bornemisza qui m’a ouvert les chemins de ce qu’il appelait alors le « yoga psychologique », c’est-à-dire l’application de la psychologie des profondeurs de Jung non plus à la seule psychothérapie, mais à la recherche de la libération (moksha) ou encore de l’Éveil, comme tout yoga digne de ce nom. Quant à la façon dont cette perle s’incarne concrètement désormais dans mon existence, me commandant de concentrer toute ma recherche sur un point unique, et d’écarter tout le reste, j’en parlerai dans un prochain article...


Il m’a fallu cependant encore quelques jours pour aller au fond de ce que ce rêve m’enseignait, compréhension qui a pris la forme d’un petit satori – ce moment où un éclair illumine fugitivement l’ensemble du paysage. Je me promenais dans la campagne derrière chez moi, en laissant mon esprit flotter autour du rêve de Jung tandis que je contemplais la beauté des montagnes environnantes, quand toutes les pièces du puzzle de mon rêve se sont assemblées. Pour que la perle se mette à chanter, il avait fallu que je m’incline symboliquement devant elle en y portant mon front – il n’était pas besoin que je m’agenouille front contre terre ou que je fasse des simagrées, il suffisait que mon geste marque une profonde révérence devant le Mystère symbolisé par la perle. A la différence de Jung, je pouvais consentir le sacrifice intellectuel et reconnaître que j’étais totalement ignorant devant la nature de ce grand Mystère vivant, que l’on peut aussi bien nommer Soi, Dieu, Brahman, ou le grand Schmilblick sans que cela change quoi que ce soit à mon ignorance. De fait, cela n’a pas été pour moi un sacrifice car je ne vois pas d’autre voie possible pour aller à la rencontre de l’Inconnu que celle du non-savoir et du ressenti, qui est mon point de contact avec la réalité vivante. J’en étais là de mes réflexions quand un jeu de mots a fusé dans ma tête. Je me demandais encore : mais quel a donc été le plus grand bénéfice de toutes ces années de recherche ? 

La réponse intérieure a été immédiate : je suis en vie…

Oui, me suis-je alors dit : comme nous y invitait mon maître Richard Moss, je suis radicalement vivant désormais, après toutes ces années de recherche. Je suis libre. Je me félicitais moi-même d’être ainsi « en vie » sans comprendre encore ce que j’étais en train de dire. Et puis j’ai entendu ce qu’il y a dans ces mots que l’on répète sans entendre :

Je suis en Vie.

Je suis part de la Grande Vie, la Zoé, la Vie éternelle. C’est par Elle que je suis vivant, que je vis ma petite vie. Muktananda le disait clairement quand il parlait de « la Vie de la vie » qu’il voyait dans la Perle bleue. Et savez-vous donc ce que chante la Perle, que j’ai fini par entendre après tout ce temps (j’étais bien bouché :-) ? C’est simplement que vous aussi, vous êtes en Vie ! Nous sommes en Vie, ensemble. Nous sommes les enfants de la Grande Vie, qui fait de nous des vivants...

Devant cette Vie, je m’incline bien volontiers, avec révérence.

Puissiez-vous, vous aussi, trouver votre propre perle…



1 Si vous préférez écouter un audio mp3, vous pouvez l'écouter ou le télécharger ici : https://www.creezviedereve.com/jgaudio/ChantPerleTalk.mp3. Vous pouvez aussi écouter le conte sans mes commentaires ici : https://www.creezviedereve.com/jgaudio/ChantPerleConte.mp3.

2 A.H. Almaas, Essence, Weiser 1998, p. 64 – ma traduction

3 Ira Progoff, The death and rebirth of psychology, 1956 (cité par Almaas, Essence p 75) – ma traduction

4 A.H. Almaas, Essence, Weiser 1998, p. 164 – ma traduction

jeudi 1 décembre 2022

Un petit gramme de lumière


Je ne trouve pas le temps d'écrire ces temps-ci. En fait, ce n'est pas tout à fait vrai. J'écris des mots de silence qui trouveront leur voie vers vous le moment venu. Alors, pour vous partager quelque chose de ma recherche à ce point, je vous propose ici quelques vidéos qui, je l'espère, sauront accompagner agréablement votre descente dans "les longues nuits", vers le retour de la Lumière.

Pour commencer, voici l'enregistrement vidéo d'une conférence que j'ai donnée en octobre via Zoom sur le thème "le rêve, voie d'accès au monde imaginal", où j'interroge les limites du modèle psychologique occidental pour comprendre les rêves. J'y invoque les mânes d'Henry Corbin, le grand islamologue ami de Jung, pour tenter de conjurer l'Age de Plastique dans lequel nous nous enfonçons inexorablement semble-t-il. Inexorablement ? Non, car il appartient à chacun.e d'ouvrir les portes du Mundus Imaginalis...

Par ailleurs, je dois vous dire que j'ai été très touché par la disparition récente du poète Christian Bobin. C'est une perte terrible, et cependant, si nous écoutons bien les mots de l'amoureux de la vie qu'il était, nous n'avons pas à le pleurer mais plutôt à chanter ses textes, qui continuent à opposer la ferme résistance du rouge-gorge à la laideur du monde.

De ceux-ci, je retiens deux fragments qui me semblent dessiner une trajectoire lumineuse comme celle d'une luciole dans la nuit :

« La vie c'est l'ouverture des bras en croix, la chute fleurie dans les abîmes. »

et

« Je connais le secret. Je tiens le secret au bout des doigts comme on tient un papillon fragile, entre deux doigts pincés. Il ne faut surtout pas serrer, pas appuyer, pas en dire trop. Le secret, c'est que le cœur de ceux qui meurent explose de joie. »

Voilà, nous aussi, nous connaissons le secret. Il ne faut pas le dire trop fort car cela pourrait déranger beaucoup de gens qui essaie de capitaliser sur la peur de vivre et de mourir.

 Souvenons nous encore de ces mots, qui disent tout le combat à mener :

« Un gramme de lumière fait contrepoids à plusieurs kilos d'ombre. »

Et voici donc qu'il est désormais dans la Joie pure, le poète, où il a rejoint la plus que vive... et nous restons dans le deuil de cette lumière, l'âme palpitante de l'avoir entrevue. 

Avec gratitude ! Merci, merci.


Si vous suivez mon travail depuis quelques temps, vous savez que je considère le travail avec le rêve comme tenant de la poêsis au sens grec, c'est-à-dire de l'acte créateur. Si vous avez envie de vous mettre quelques mots lus sous la dent, je vous suggère de lire cet article que je publiais voilà presque 5 ans : poésie ma mie. Mais revenons à notre cher poète disparu...

Je lui dois encore une belle découverte. Il s'agit d'une voix, qui porte des texte impérissables avec grâce et force. Je vous invite à visiter la chaîne youtube de Julie Dratwiak - Le Jardin des Oeuvriers, où vous trouverez de quoi régaler votre âme.

La première lecture qui a attiré mon attention est "le Christ aux coquelicots" de Mr Bobin :

J'y ai été d'autant plus sensible que j'avais moi aussi commis, quelques mois avant que ne paraisse cette vidéo, une lecture vidéo du même texte, éblouissant : https://www.youtube.com/watch?v=PmhPT9f-FG8. Je ne peux que me réjouir que ce poème soit ainsi porté par différentes voix à toutes les oreilles qui sauront l'entendre car il dit un message essentiel. Et j'ai trouvé bien d'autres trésors sur cette chaîne. Jugez-en :

Un magnifique hommage encore à Christian Bobin au travers d'extraits de la Plus que Vive :



Un message essentiel d'un grand maître soufi, Hazrat Inayat Khan :


Des mots inoubliables de Carl Jung, tirés du Livre Rouge :


Les quarante règles de la religion de l'Amour de Shams de Tabriz :


Le merveilleux poème d'Ibn Arabi "écoute ô bien-aimé" :


Les poèmes mystiques de Mansûr Al-Hallaj :


Le chant de l'Univers de Kabir :


Les mots lumineux de Khalil Gibran sur l'Amour :


Cette merveilleuse histoire que nous raconte Christiane Singer, nous invitant à ne laisser aucune trace de notre souffrance sur cette Terre :


Ce n'est là qu'une petite anthologie de textes essentiels auxquels abreuver nos oreilles. C'est une tâche essentielle que de donner ainsi à boire à nos âmes. J'ose espérer donc que ces mots sauront vous accompagner avec un cœur joyeux dans la descente dans l'obscurité, vers l'hiver. La nuit couve les rêves qui fleuriront au printemps. La poésie, le Verbe lumineux, les nourrit. 

Les poètes sont dans la Vie éternelle, n'est-ce pas ? 

Je vous souhaite donc une magnifique renaissance de la Lumière.

Jean