mardi 3 août 2021

Le recours aux forêts

 


Temps de lecture : environ 20 mn.

Peu avant que notre Président bien-aimé nous annonce, en France, un nouveau tour de vis sanitaire, j’ai entendu le rêve suivant :

Je suis dans mon milieu de travail. Les contraintes se resserrent. Mes collègues m’observent et c’est comme s’ils espéraient que ‘’je craque’’, que je me plie aux nouvelles contraintes. On nous parle d’obligation vaccinale. Je résiste comme je peux à la pression. Je fais mon travail avec vigilance et je garde mon positionnent de départ. Mais quelqu’un me pousse dans la piscine. Je n’ai rien pu faire. Je me rends compte alors qu’ils contaminent tout, le poison vaccinal est directement injecté avec des seringues dans l’eau que l’on boit, l’eau même du robinet. Tout est désormais susceptible d’être contaminé. Je m’en vais alors, je quitte ce lieu de travail avec le sentiment que de toute façon, j’aurai bien du mal à échapper à la contamination si je reste plus longtemps. Et même ailleurs car toute l’eau est contaminée...

Nous y voilà donc, me suis-je dit en entendant ce rêve. Où cela ? A l’heure, bientôt, des choix décisifs. Au temps d’une prise de position dont les conséquences pourraient être lourdes. Pour nombre de mes ami.e.s, il s’agit de savoir s’ielles se feront vacciner, ou non, contre le COVID1. Résisteront-ielles à la pression sociale et à l’obligation vaccinale qui se dessine ? Ce sont les mêmes qui se sont insurgé.e.s, non sans quelques solides raisons, contre l’obligation de porter un masque, en soulignant ce qu’elle avait de l’absurde incantation autoritaire. Ce sont sur le fond des sujets délicats sur lesquels je n’ai pas la compétence qui me permettrait d’émettre un avis définitif, non sans être cependant particulièrement sensible à ce qu’ont subi les enfants et les jeunes avec cette obligation de se masquer et de se distancier. Mais je me demande surtout si au fond, de même que le COVID est le symptôme d’un mal plus profond qu’ont éclairé différentes réflexions2, le masque et le vaccin ne porteraient pas eux aussi un enjeu symbolique qu’il nous faut éclairer. C’est ce à quoi nous invite ce rêve, me semble-t-il, qui a clairement une portée collective et, au-delà des préoccupations personnelles de la rêveuse qui ressortent là, nous concerne tou.te.s. Au vu des dernières évolutions de la situation, il a clairement un caractère annonciateur et met en lumière, du point de vue de l’inconscient, la dimension dramatique de ce qui est en jeu. Il convient cependant de ne pas sauter trop vite aux conclusions et d’interroger sa dimension symbolique, et en particulier la nature du « poison vaccinal » qui y est évoqué...

Remarquons d’emblée la violence qui est au cœur de ce rêve, violence sociale dont nous avons désormais l’étalage dans les médias et qui est en train de partout se généraliser, par exemple à l’entrée des musées, des salles de cinéma, des bars et restaurants, des trains, etc. « Les contraintes se resserrent », nous dit le rêve – et encore une fois, il me faut rappeler que l’on semblait loin, au moment où il est survenu, de l’imposition systématique du passe sanitaire. Et qu’attendent nos dirigeants avec ces mesures sinon que celles et ceux qui refusent de se faire vacciner sinon qu’ielles « craquent » sous la pression sociale ? Ils préservent ainsi les apparences de la démocratie et évitent d’imposer l’obligation vaccinale tout en faisant de tous ceux qui croient fermement que le vaccin est la solution à la crise, et de ceux qui devront vérifier les passes sanitaires, les vecteurs de la pression sociale, les agents de la violence collective faite à la liberté individuelle. Cette violence gangrène les esprits, au point que certains ténors politiques appellent à conduire les récalcitrants aux centres de vaccination « les menottes aux poignets ». Récemment, j’ai été estomaqué d’entendre un de mes "amis" Facebook, au demeurant une personne intelligente et démontrant une certaine conscience politique, expliquer qu’il en viendrait volontiers aux poings pour faire entendre raison aux personnes qui refusent de se vacciner, à défaut d’autres arguments. C’est dire l’indigence de la pensée qui entoure ces questions. Nous devons imputer directement ce climat délétère à ceux qui divisent la population en instrumentalisant la peur, et en désignant à la vindicte populaire les antivax et autres « complotistes », accusés de propager l’épidémie.

En écho à cette violence, une forte angoisse ressort du rêve. Je suis convaincu pour ma part que cette angoisse est saine car elle apparaît ici comme un signal d’alarme devant la situation. Elle n’est pas sans rappeler l’angoisse qui s’exhale des rêves présentés dans l’excellent documentaire « rêver sous le capitalisme », ou encore dans les rêves rapportés dans l’étude remarquable de Charlotte Béradt « rêver sous le IIIème Reich » qui a inspiré la démarche de ce documentaire. A chaque fois, on peut voir comment l’âme est malmenée autant, sinon plus encore, que les corps par un système dont ressort la nature intrusive, qui vise à contrôler les esprits, et il faut bien le dire, totalitaire. Ici, celle-ci est clairement évoqué par le rêve quand il dit :

« Je me rends compte alors qu’ils contaminent tout (...). Tout est désormais susceptible d’être contaminé (...) toute l’eau est contaminée... »

La répétition de ce « tout(e) » dans le matériau objectif du rêve n’est pas fortuite. Elle pointe précisément le sentiment de la rêveuse, partagé plus ou moins consciemment par de nombreuses personnes, de faire face à un nouveau totalitarisme fondé sur une pensée unique qui ne tolère pas la contradiction, une novlangue qui prétend que « la vaccination rend libre » (paradoxe sémantique qui n’est pas sans rappeler le tristement célèbre « Arbeit mach frei »), une société du contrôle3 qui écrase ses opposants en les excluant et en tentant de les accabler de honte4. Cette société, nous la voyons déjà à l’œuvre en Chine, où un citoyen, scruté de tous côtés par les caméras et les systèmes de contrôle, peut voir son portrait apparaître sur un abri bus parce qu’il n’a pas payé ses impôts. Elle ne relève pas du fantasme, et il semble bien que ce modèle chinois – le seul, nous serine-t-on insidieusement, qui ait réussi à endiguer la pandémie – fascine nos dirigeants. Dans ce contexte qui agite l’inconscient collectif, il est bien naturel de ressentir de l’angoisse. C’est plutôt de n’en pas ressentir, de ne pas être conscient.e de la peur instillée autour du virus et de la manipulation de masse qu’elle permet, et de n’attendre que le retour au « business as usual », qui sont des symptômes inquiétants d’inconscience…

Il est certainement exagéré de crier à ce point en France à la dictature – c’est faire fi de ce que subissent ceux qui subissent justement une telle dictature, à Hong Kong et au Xinjiang, à Moscou et en Biélorussie, etc. L’évocation de l’étoile jaune ne semble guère judicieuse non plus, tant elle attente à la mémoire des victimes de la Shoah, qui n’étaient pas persécutés du fait d’un choix de conscience. Mais ces excès de langage – dont le principal défaut est de prêter le flan à une ridiculisation par les médias des idées qu’ils veulent illustrer – cherchent à mettre en évidence quelque chose que nous avons du mal à cerner, que la philosophe Barbara Stiegler désigne dans son remarquable essai « Démocratie en Pandémie » comme un nouveau continent politique, la Pandémie. Il s’agit d’une sorte d’état d’urgence permanent, comme nous le connaissons en France depuis 2015, qui de crise en crise permet d’euthanasier silencieusement la démocratie. Une des vertus de la situation est d’avoir suscité chez beaucoup de gens une nouvelle conscience politique, parfois empreinte de naïveté – mais qui dit « naïveté » dit aussi fraîcheur bienvenue. A l’inverse de cette fraîcheur, il faut bien s’avouer que le projet libéral autoritaire qui se dessine sous nos yeux n’a rien de nouveau. Au contraire, il est clair que la pandémie n’aura été qu’une aubaine pour l’accélération de tendances lourdes du capitalisme, en particulier dans la numérisation de l’économie et la généralisation du contrôle de masse. Quant à qui profite le crime, il suffit pour s’en rendre compte de se pencher sur l’énormité des profits engendrés par la crise pour les GAFA5, l’indécence des bénéfices réalisés par les entreprises pharmaceutiques avec les vaccins (dont on aurait pu penser, s’ils devaient « sauver » l’humanité, qu’ils seraient des biens publics), mais aussi sur les 300 milliards6 d’euros de profits supplémentaires réalisés par les ultra-riches en France en 2020 pendant qu’un million de personnes s’appauvrissaient...

L’inconscient ne fait pas de politique. Mais il sent que quelque chose ne va pas, et il explicite l’angoisse ambiante. Dans le rêve, il y a plusieurs évocations symboliques de l’inconscient. Il est ainsi frappant que quelqu’un pousse la rêveuse dans la piscine, ce à quoi elle ne peut rien malgré le fait qu’elle maintient son positionnement et fait son travail avec vigilance. La piscine symbolise volontiers l’inconscient collectif dans une dimension groupale et artificielle – à la différence par exemple de la mer qui évoque l’inconscient collectif dans sa dimension universelle et naturelle. On pourrait dire que la rêveuse ne peut éviter de se retrouver « dans le bain » des émotions engendrées par la situation et que le rêve la prévient qu’elle risque, avec cette pression collective, de vivre une grande crise personnelle, de se trouver aux prises avec cet inconscient groupal. Mais l’information la plus significative du rêve nous parvient au travers de l’image de l’eau contaminée par le poison vaccinal. C’est jusqu’à l’eau que nous buvons, c’est-à-dire que nous amenons à l’intérieur de nous, qui est contaminée. L’eau symbolise très généralement l’inconscient, en particulier dans sa dimension émotionnelle. Le rêve nous dit clairement : « toute l’eau est contaminée ». Cela ne peut se comprendre que d’une seule façon : le rêve nous prévient que nous sommes face à une psychose collective – l’inconscient lui-même est empoisonné. Il est pour ainsi dire impossible d’y échapper.

Mais quelle est donc la nature de ce poison partout répandu ? De quoi le rêve veut-il nous parler quand il évoque le « poison vaccinal » ? Je ne crois pas que l’inconscient cherche à nous prévenir de ce que les vaccins contre le COVID vont tuer tous ceux qui se les font injecter. Ici, il s’agit à l’évidence d’un symbole. Il est relativement facile de comprendre de quoi il s’agit quand on remarque que le vaccin cristallise aujourd’hui toutes les peurs associées au virus...

D’une part, il concentre les fantasmes de tous ceux qui espèrent être immunisés par la petite piqûre, comme une espèce de remède miracle contre la mort – car finalement, notre société pourrait bien avec le COVID simplement être en proie à l’angoisse de notre mortalité, dans la poursuite d’un rêve fou d’échapper à la mort. C’est là, précisément, que ressort la dimension psychotique – c’est-à-dire niant la réalité – de la crise actuelle. Rappelons-nous, comme le souligne l’excellent essai (quand la psychose fait dérailler le monde) de Renaud Girard et Jean-Loup Bonnamy, que la grippe espagnole a tué en son temps plus de personnes que la 1ère guerre mondiale, et que la grippe de Hong-Kong en 1968 a tué un million de personnes sans affoler plus que cela le landerneau. Aurions-nous oublié que les épidémies ont toujours fait partie de la réalité humaine ? Serions-nous en proie à une ambition démente, une hubris, qui nous fait fantasmer une immortalité technologique, obtenue grâce à une savante combinaison de biotechnologies et de cybernétique, comme celle que poursuivent les transhumanistes ? On peut penser aussi que le vaccin symbolise l’espoir que nourrissent beaucoup de gens d’un retour à la normale du monde d’avant, c’est-à-dire à la consommation de masse et au business comme toujours – un fantasme de l’immortalité du capitalisme, qui aura toujours des solutions techniques à offrir devant la crise écologique prévisible...

D‘autre part, le vaccin concentre les peurs de ceux qui y voient un projet démoniaque de contrôle de l’humanité par des nano-puces, une expérimentation génétique visant à modifier l’ADN des receveurs ou une arme biologique conçue pour éradiquer la plus grande partie de l’humanité. De telles affirmations prêtent à sourire et sont facilement rangées sous l’étiquette de « théorie du complot » sans chercher à comprendre ce qu’elles recouvrent. Il faut dire qu’elles sont souvent décrédibilisées par des gens qui les professent mais ne s’embarrassent pas trop de respect de la vérité, comme cette pharmacienne qui est allée dire publiquement que les tests de vaccins ARN sur les animaux avaient été arrêtés car tous les animaux soumis à l’expérimentation étaient morts. Cette thèse farfelue a été lancée sans aucune preuve par Bob Hall, un sénateur américain proche de Trump, et ce qui est intéressant, c’est qu’elle soit reprise alors qu’il existe des preuves du contraire, accessibles à toute personne s’intéressant vraiment au sujet. Cela fait ressortir la dimension mythique des théories du complot, comme le souligne merveilleusement Charles Eisenstein7, c’est-à-dire que ces théories sont porteuses d’une vérité qui n’est pas scientifique ou factuelle, mais symbolique. Elles expriment des peurs, des angoisses qui agitent l’inconscient collectif, qui nous renvoient précisément à la conscience diffuse de la mise en place d’un nouveau totalitarisme dont je parlais plus haut. Dès lors, les extrémistes comme ce sénateur qui pratique allègrement la post-vérité et ceux qui répercutent ces thèses jouent le rôle d’idiots utiles qui empêchent toute réflexion critique en vous mettant, dès lors où vous contestez les thèses officielles, dans le camp des trumpistes. C’est ainsi que la démocratie est régulièrement prise en otage, selon une stratégie désormais éprouvée, par exemple quand une élection ne laisse d’autre choix qu’entre un représentant du néo-libéralisme débridé et une pseudo-égérie fascisante. C’est le principe même de la mécanique de la peur qui annihile toute réflexion en l’enfermant entre deux fausses alternatives aussi inacceptables l’une que l’autre.

Le vaccin symbolise donc merveilleusement ce nœud coulant de la peur qui enserre l’âme et fait le lit d’une vision totalitaire de l’existence. De ce point de vue, la question n’est pas tant « se faire vacciner ou ne pas se faire vacciner ? », ce qui relève du choix individuel, que dans quel état d’esprit poser ou non cet acte, prendre position. Si la vaccination est une injection de peur, elle relève du poison psychique. Mais il en va de même pour ceux qui projettent leur angoisse sur le vaccin, comme si une injection de ce dernier devait les transformer en zombies – leur peur fait d’eux, sans même une piqûre, de tels zombis. A ce point où nous devons tou.te.s, même les plus savant.e.s d’entre nous, avouer l’impossibilité de savoir de quoi il en retourne vraiment sur le fond de nombreuses questions, il faut examiner les émotions attachées aux affirmations que nous lançons, souvent avec véhémence, dans le monde. Avec tout ce que nous faisons, tout ce que nous disons, il convient de nous demander si nous alimentons la peur, la colère et la division, le ressentiment et la suspicion, ou si nous sommes capables de faire preuve d’humanité, de compassion et de compréhension même envers les personnes qui ne pensent pas comme nous. Car tout ce qui nous dresse les uns contre les autres, nous sépare de nos frères humains, relève du poison...

Mais alors, quelle solution s’offre-t-elle à nous devant la chape de plomb totalitaire qui s’abat sur notre monde ? Le rêve semble bien pessimiste quand la rêveuse quitte son milieu de travail. Elle aura bien du mal à échapper à la contamination...

Je ne prétends pas avoir de pistes à offrir pour une solution collective au problème qui se pose à nous. Tout au plus puis-je proposer des éléments pour une solution individuelle que je mûris pour moi-même, et qui pourra en inspirer d’autres. Celle-ci repose essentiellement sur ce que Ernst Jünger a appelé « le recours aux forêts », faisant allusion par là au droit ancestral de faire sécession avec la folie collective. Dans « le traité du rebelle », il évoque ainsi la figure légendaire du Waldgänger : il s’agit d’avoir la possibilité de se dégager mais sans fuir, de se retirer du jeu social tout en l’observant, de ne plus jouer, de ne plus y croire tout en s’efforçant d’être aussi lucide que possible, de rester sur place mais en démissionnant intérieurement, de se replier. Le « recours aux forêts » emprunte à la tradition nordique qui permettait à un homme de faire sécession du clan pour aller s‘établir seul dans la forêt. Il pouvait vivre libre, à condition d’accepter de devenir une cible légitime pour les membres de la tribu. Il assumait pleinement sa liberté, sans rien demander à personne. Pour bien comprendre de quoi il pourrait s’agir en terme d’attitude intérieure dans le contexte contemporain, à l’heure où les forêts encore vouées à la vie sauvage se font trop rares pour que nous puissions nous y réfugier, il nous faut nous arrêter sur la nature de cette psychose collective à laquelle nous sommes confrontés. Et pour cela, il n’y a rien de mieux que de la mettre en perspective élargie.

Jung a mis en évidence dans son livre « Aspects du drame contemporain » (en particulier l’essai « après la catastrophe ») comment l’Allemagne avait basculé entre 1933 et 1945 dans une psychose collective. Au-delà des éléments historiques couramment avancés pour expliquer la folie nazie, comme l’injustice du Traité de Versailles qui a écrasé l’Allemagne et la violence de la crise économique de 1929, Jung a souligné comment l’éloignement de la nature instinctuelle au profit d’un rationalisme débridé accroît « le danger d’une infection psychique et d’une psychose des masses». Au XXème siècle, la psychose a ainsi frappé une des nations les plus cultivée du monde occidental, comptant par exemple le plus grand nombre de philosophes, de scientifiques, de musiciens… et elle a mis l’Europe à feu et à sang. Déjà, on pouvait observer une mise entre parenthèses de la démocratie avec la montée de régimes autoritaires. Ce n’est pas un hasard mais bien plutôt le signe de l’approche des limites intrinsèques à notre mode civilisationnel de relation à la nature – notre propre nature autant que la nature qui nous environne – et au mythe de la croissance indéfinie, qui ne peut conduire qu’à l’effondrement sur lui-même d’un édifice déraciné, hors de la Vie. On peut craindre aujourd’hui que la psychose ne se généralise désormais au monde entier, contaminé par le matérialisme et la pseudo-rationalité économique qui caractérisent notre monde. Ainsi la pandémie peut elle être envisagée, selon Richard Horton, le rédacteur en chef d’une des plus prestigieuse revues internationale de médecine, comme une syndémie, c’est-à-dire moins le fait d’un virus qu’une maladie causée par l’état du monde. LAmerican Way Of Life, dont l’universalisation est symbolisée par la présence d’un Mac Donald sur la place Tien Anmen à Beijing – réalisant ainsi l’hybridation redoutable du capitalisme dans sa logique de profit immédiat avec le projet totalitaire de l’État tout contrôlant du Parti Communiste Chinois – pourrait bien avoir été le vecteur d’un virus autrement plus mortel que le COVID, qui n’en serait finalement qu’un épiphénomène pour ainsi dire anecdotique.

Ce virus, c’est selon moi l’analyste jungien Paul Levy qui en parle le mieux, entre autre dans son livre « dispelling Wetiko ». Il le désigne sous le nom algonquin de Wetiko, qui fait référence à un esprit cannibale animé par l'avidité, l'excès et la consommation égoïste. Plus généralement, ce virus mental, qui est la source d’une maladie psycho-spirituelle généralisée dans notre culture, cultive la peur et se nourrit du sentiment erroné de séparation. C’est une maladie de l’esprit, une psychose au sens profond du terme, qui nous invite à considérer tout ce qui nous entoure avec le regard du prédateur qui cherche à exploiter la nature, les autres… comme si nous en étions séparés. Notre monde est en proie au Wetiko depuis longtemps, et il semble que le coronavirus mette simplement ce fait en évidence, rendant plus clairement visible que jamais le virus psychique qui pourrait bien nous détruire à terme. Car au-delà de la crise du COVID, c’est la perspective de l’effondrement de notre civilisation techno-industrielle qui se profile à l’horizon avec des désordres climatiques grandissants, et un ensemble d’indicateurs8 qui signalent que notre planète est à bout de souffle. On peut même se demander si la pandémie ne servirait pas à détourner notre regard de problèmes bien plus létaux à moyen terme, qui requièrent un changement radical de structure économique et sociale. On pourrait rire, si ce n’était si triste, de ce que le principe de précaution soit invoqué pour justifier la vaccination de masse quand il est clairement balayé sous la table dès qu’il s’agit du réchauffement climatique. Déjà, les Allemands ont vécu dans les années 1930 quelque chose qui tenait de l’effondrement sociétal avec l’inflation engendrée par le krach boursier de 1929. Il se pourrait que ce qu’ils ont alors vécu ait tenu de la répétition locale de ce que nous pourrions vivre de façon mondiale si le système financier international s’effondrait. Or la psychose collective semble aller dans des manifestations aiguës avec l’effondrement psychique qui accompagne de tels bouleversements sociaux. Dès lors, il me semble qu’il convient pour commencer de nous mettre à l’écart afin de tenter de préserver notre raison et notre santé dans ces conditions de tempête collective.

Un rêve m’en avait prévenu voilà quelques années, dans lequel je voyais le Dalaï-Lama interrogé à la télé. On lui demandait ce qu’il convenait de faire pour changer le monde, et il souriait en disant :

- Il faut surtout éviter d’être pris sous les décombres quand le système s’effondrera.

Ensuite, il me semble qu’il nous faut rechercher d’autres façons de vivre ensemble et de penser le monde que celles qui sont inspirées par le Wetiko, et ainsi préparer l’avenir au-delà de l’effondrement. J’ai déjà parlé d’un de mes rêves9 qui faisait ressortir que, pour survivre à la grande vague qui engloutit le monde, il faut prendre bien soin de nos relations – au-delà du fait de veiller à ne pas nous isoler, il s’agit aussi de cultiver l’état d’esprit symbolisé par la formule Lakota « mitakuye oyasin » (à toutes mes relations), qui souligne l’interdépendance entre tous les êtres. J’aimerais, avec beaucoup d’autres, croire qu’il serait encore possible qu’un sursaut collectif fasse reculer la machine totalitaire qui nous broie. Il faudrait une immense remise à plat de tout notre système socio-économique, que même les tenants de la terre plate n’osent espérer. Mais je crains que nous ayons à nouveau surtout l’occasion de réfléchir sur le désir de servitude volontaire10 du plus grand nombre, sans lequel aucune tyrannie ne tiendrait. Dès lors, le seul rempart contre le désespoir et la peur est donc de s‘ancrer dans l’amour et la foi, c’est-à-dire dans la certitude intérieure que tout ira bien et finira par servir un plus grand bien que nous ne saurions imaginer aujourd’hui. Il ne s’agit pas là de se complaire là dans un optimisme béat mais d’apposer à la nuit la force intérieure qui nous fait voir que l’essentiel est inaltérable, même par un poison vaccinal ou une psychose collective, et que « rien de ce qui est réel ne peut être menacé ». Il me semble évident à partir de là que l’enjeu est désormais surtout personnel et spirituel, et que chacun de nous peut voir en lui-même se dessiner la frontière entre la clarté et l’obscurité qui pourrait l’engloutir. La résistance est d’abord intérieure, et la nature, mieux que nous, saura abattre ce système infernal. Je songe en disant tout cela à un rêve que rapportait11 il y a quelques années Pierre Trigano :

Je suis au bord de l’océan et je vois arriver sur la côte à grande vitesse une immense vague de tsunami. Il n’y a aucun moyen de lui échapper. Je réalise qu’au milieu de la vague tourne sur elle-même une immense roue en acier que l’on ne remarque pas en premier. Je me dis qu’elle va tout broyer sur son passage. J’en suis terrifié et j’ai l’impression qu’il ne sert à rien de fuir : nous allons tous être rattrapés, noyés et broyés. Mais subitement, la vague et la roue se transforment en un esprit maléfique invisible qui efface et fait disparaître impitoyablement à l’échelle du monde tous les livres, toutes les cultures, toutes les traditions, j’en suis terrifié.

Il y a un seul recours : pratiquer le nom divin Adonaï.

Adonaï est le nom qui est donné à Dieu après qu’il se soit manifesté à Moïse au Sinaï. On le traduit généralement par « Seigneur ». Une subtilité implicite à ce nom de Dieu est qu’il s’agit d’un pluriel, ce que je comprends pour ma part comme une explicitation de la non-dualité de l’Un. On en revient là à la non-séparation essentielle. Quant à « pratiquer Adonaï », il faut relever d’abord qu’il s’agit d’une pratique, comme on pratique la méditation. On peut l’entendre comme une invitation à se relier à plus grand que soi dans une attention constante à la non-dualité du réel, comme la seule façon d’éviter d’être submergé par la peur, emporté par la psychose collective. Il s’agit de de s’enraciner dans une vision spirituelle de l’existence qui seule permet de regarder la réalité de la mort en face sans « perdre les pédales ». Alors, même la vague, la roue destructrice et l’esprit maléfique apparaissent comme des éléments du processus archétypal de mort/renaissance dans lequel la Vie ne cesse de se transformer. La psychose elle-même s’avère dans cette perspective être un processus initiatique qui tourne mal, au moins apparemment, mais il est possible à cielles qui feront le travail intérieur requis d’intégrer l’Inconscient au lieu d’être noyé par celui-ci. Le signe le plus certain de cette intégration est la capacité de concilier les opposés au lieu de s’identifier à l’un d’entre eux, et découlant de cette conciliation, l’ancrage au centre du cyclone où l’on trouve une certaine paix qui va avec le détachement. Cela n’empêche pas de ressentir la peur, l’angoisse, la colère, et toute la gamme des émotions mais au lieu d’être emportées par celles-ci, la conscience les intègre comme des mouvements intérieurs passagers, des nuages qui traversent le ciel et se dissolvent dans l’espace grand ouvert. Dès lors l’effondrement inéluctable se révèle être une opportunité d’éveil, tout comme un diagnostic fatal peut l’être pour un individu, éveil à la réalité de ce qui demeure au-delà de la forme, à ce qui ne meure pas. Pour réaliser cet ancrage dans l’essentiel, pour faire ce travail intérieur salvateur, il semble, comme le souligne aussi Pierre Levy, que l’écoute des rêves s’impose comme un des antidotes au Wetiko. Et justement, comme je m’interrogeais profondément sur toutes les questions que je brasse dans cet article, et sur l’attitude intérieure qui s’impose devant cette situation collective, un ancien rêve m’est revenu. C’est un rêve qui m’a parlé, en le revisitant, du recours aux forêts et qui prend tout son sens désormais.

Dans celui-ci :

Je suis devant un sous-bois. A mes pieds, il y a un petit ruisseau qui serpente. J’ai, en le contemplant, le sentiment qu’il se produira quelque chose d’irrémédiable si je le franchis et m’enfonce dans la forêt, qui me semble accueillante. Soudain, j’entends tout un tumulte derrière moi et je me retourne. A une centaine de mètres, il y a un tronçon d’autoroute qui débouche dans le vide et sur celui-ci, des gens en train de vociférer. Il y a des banderoles, des drapeaux de différentes couleurs, et je comprends que ces gens sont en train de manifester. Face à eux, je distingue des véhicules jaunes que je ne reconnais pas tout d’abord, puis dont je comprends que ce sont des bulldozers. Derrière ceux-ci, il y a des forces anti-émeutes en rangs serrés. J’entends des explosions sourdes, je vois du gaz s‘élever au milieu de la foule des manifestants, qui suffoquent. J’aperçois un groupe de jeunes gens tout en noir courir le long du tronçon pour tenter d’approcher des forces de l’ordre en lançant des projectiles – je me dis « ah, les copains sont là ! » et je suis tenté de rejoindre la manifestation. Et puis il y a une détonation et un des jeunes se prend la tête entre les mains avant de tomber. Les autres refluent en emmenant son corps inerte. Les bulldozers avancent irrémédiablement. Mon cœur se serre. Je vois une jeune femme mettre un genou en terre au premier rang des manifestants et brandir devant elle une plume d’aigle. Un instant, cela semble arrêter les bulldozers mais ils reprennent bientôt leur avancée. Déjà, des gens à l’autre extrémité du tronçon tombent en hurlant dans le vide…

Je regarde à nouveau devant moi, cette fois avec un frisson dans le dos. La forêt me paraît sombre désormais, presque menaçante. Mais je n’ai pas le choix, me dis-je. Je ne survivrai sans doute pas longtemps car je suis trop urbain pour vivre dans la nature sauvage, mais alors je vais mourir là, au contact de la grande Vie naturelle, en homme libre. Et puis même si je suis seul, s’il me faut franchir ce seuil tout seul, j’ai l’intuition qu’il y en aura d’autres qui choisiront la forêt. Alors, je franchis d’un pas décidé le ruisseau.

Bien sûr, la forêt est intérieure. Et elle est habitée de silence. J’y retourne immédiatement, avec l’espoir de peut-être vous y rencontrer. Nous y cultiverons des îlots de lumière et nous y rêverons d’un autre monde, dans lequel notre humanité sera réconciliée avec la nature. Un monde plus beau, qui est déjà présent pour qui a les yeux et le cœur ouverts…


PS: A peine ai-je posté cet article que je reçois une notification à propos d'un texte de Carl Jung, tiré de Présent et Avenir, qui vient d'être posté sur le blogue "grands rêves", qui me semble étayer les réflexions que je propose ici : L'individu et l'Etat. Je reçois aussi un grand rêve qui parle d'empoisonnement... et bien sûr, je ne peux éviter de penser à de fortes synchronicités !

Je parle de ce rêve dans un nouvel article, qui fait donc suite à celui-ci : la voie étroite.


NOTES

1 Avec la philosophe Barbara Stiegler et pour les mêmes raisons, je refuse de parler de « la » COVID-19 : https://www.youtube.com/watch?v=DKee-NveOFw&t=701s (4:48)

2 Parmi ces réflexions, je recommande tout particulièrement l’article de Charles Eisenstein intitulé « le couronnement » ainsi que l’analyse proposée par Paul Lévy, « Covid-19 is a a Symbol of a Much Deeper Infection - The Wetiko Mind-Virus » sur laquelle je reviendrai...

3 Voir à ce sujet les réflexions de la philosophe Barbara Stiegler, par exemple dans cet article : Les autorités détournent les questions sanitaires pour instaurer une société de contrôle

4 Voir l’excellente tribune du socio-anthropologue Pascal Ducourneau : Le passe sanitaire n'oblige pas à la vaccination mais en vient à gêner...

9 Voyez l’article « la jeunesse du monde » que j’ai publié en mai 2015, et la vidéo « demain la paix » que j’ai postée en novembre 2020.

10 Plus que jamais, il convient de méditer « le discours de la servitude volontaire » d’Étienne de la Boétie, qui demeure d’une actualité brûlante et devrait selon moi être étudié à l’école.

11 Source : « La domestication de l’humanité est-elle définitive », un article de Pierre Trigano dans « À l’écoute du symbole », septembre 2006. J'ai parlé déjà de ce rêve dans un autre article : Paix dans le coeur.

jeudi 1 juillet 2021

Quelques nouvelles


Cela devient un leitmotiv quand j'écris pour ce blogue : je commence par constater que cela fait bien longtemps que je n'ai pas pris la plume pour écrire ici. Bien sûr, vous êtes en droit de vous demander si "la voie du rêve" est encore vivante. Je vous assure que oui. Elle est même tellement vivante que je ne trouve pas le temps, et l'espace intérieur, pour mettre cette vie en mots. La vie, c'est bien connu, il faut la vivre d'abord, et éventuellement, on l'écrit ensuite... et pour l'instant, "la voie du rêve" (se) marche surtout en silence. Non pas un silence sec et mort mais un silence plein, habité. Comme je m'inquiétais un peu de ce que ce silence se prolonge, une bonne amie a éclaté de rire et m'a dit :

- Ce n'est pas comme s'il n'y avait rien à lire dans ton blogue, Jean !...

Certes. Il faudrait même que j'y mette un peu d'ordre, que je propose une carte pour s'y retrouver, rendre la navigation plus facile. Mais il y aussi ces amis bien intentionnés, experts en marketing, pour susurrer gentiment dans un coin de mon cerveau :

- Tu sais, un blogue où il n'y a pas de publication pendant plusieurs mois, c'est un blogue qui ne vit plus, que les lecteurs désertent...

Ce sont les mêmes qui, il y a quelques années, me disaient tout aussi gentiment :

- Tes articles sont bien trop longs. Tu devrais écrire des articles de 500 mots...

A l'époque, je m'étais insurgé. Cela m'avait permis d'affirmer : il y a assez de blogues de 500 mots qui s'en tiennent bien souvent à la surface des choses. Pour ma part, j'écris pour les personnes qui veulent aller plus loin, plus profond que ce que permettent 500 mots. J'avais  alors remercié ces amis car ils me permettaient au fond de préciser ce qui constitue "ma couleur". Et j'avais ajouté : ne vous en faites pas, je persisterai et j'enfoncerai toujours le même clou. Parce que je ne suis pas là pour chercher comment je pourrais plaire au plus grand nombre pour lui vendre ma camelote. Parce que j'aime simplement écrire, et que je vais mon chemin...

Je me retrouve aujourd'hui dans une discussion, essentiellement intérieure, similaire. Pour nombre de mes collègues, et je ne leur jetterai pas la pierre, un blogue est surtout un élément dans une stratégie de mise en marché de leur produit. Dès lors, leur écriture est inféodée à des buts qui n'ont rien à voir avec l'écriture elle-même. Elle vise à vendre quelque chose. La communication devient moins l'art de dire ce qu'on a à dire que de le dire d'une façon telle que cela incitera la personne qui nous entend ou nous lit à acheter quelque chose. Et j'ai assez d'amis dans ces milieux pour savoir que bien souvent, cette logique mercantile ne rend pas heureux celles et ceux qui sont pris dedans, dans la pression permanente du "devoir vendre"...

Pour ma part, je fais le choix de n'écrire que quand cela me chante, c'est-à-dire quand j'en éprouve le besoin intérieur. C'est ma liberté, que j'affirme en face de l'ordre marchand. Non contre lui, car nous vivons de toute façon dans cet ordre marchand. Pour vivre de mon travail, j'ai besoin de vendre moi aussi : des consultations, des livres, des stages... Et comment échapper à ce paradoxe qui veut qu'ainsi, j'entretienne l'image de quelqu'un qui se tient un peu à la marge du supermarché spirituel, qui privilégie une certaine forme d'authenticité, et qu'ainsi, j'ai un filon aussi vendeur que les autres (rires) ? Mais je crois que nous devons veiller à ce que l'ordre marchand ne pervertisse pas notre rapport à ce que nous avons de plus précieux, qui est justement ce que nous avons à communiquer...

A communiquer, non à mettre en marché. 

C'est parce que ce qu'ils aiment le plus et qu'ils cherchent à offrir au monde devient l'objet d'une mise en marché, sous la pression permanente de la recherche d'une rentabilité, que nombre de mes collègues ami.e.s finissent par être dégouté.e.s et épuisé.e.s par leur travail. Nous avons besoin, j'en suis convaincu, de garder une certaine dimension de gratuité et finalement de liberté par rapport à l'ordre marchand dans lequel nous vivons, sinon nous finissons par devenir nous-mêmes des marchandises. C'est un rêve qui, il y a bien longtemps déjà, m'avait alerté sur ce danger. A l'époque, je me lançais en tant que tout jeune analyste de rêves et je désespérais un peu car je constatais que j'aurai bien du mal à nourrir ma petite famille avec ce travail. Je réfléchissais aux moyens de mieux  rentabiliser mon temps de travail et publiciser ce dernier. Et puis j'ai rêvé :

Je suis dans une cheminée obscure et je grimpe. J'aperçois un peu de lumière en haut. Je vais y arriver. Cependant, alors que je grimpe, j'ai la sensation que mon pied s'appuie sur quelque chose de mou. Alors je regarde sur quoi je prends appui et je vois alors que ma botte écrase le visage d'une femme que je reconnais immédiatement. C'est la femme qui illustre la carte Harmony du Tarot d'Osho. Je me réveille angoissé.


Ce rêve a été une grande leçon pour moi. Il m'a montré qu'en aucun cas, je ne pourrai "marcher sur la figure" de mon anima, écraser ma propre sensibilité, pour parvenir à mes fins. Il m'a alors enseigné la nécessité de toujours conserver une dimension de gratuité, de don et de liberté dans mon travail avec les rêves. Et c'est ce que je fais encore aujourd'hui de différentes façons, et en particulier en n'écrivant que par nécessité intérieure. Toute autre attitude consisterait en finalement prostituer mon anima...

Dans ce silence que j'observe depuis plusieurs mois, il y a aussi un besoin de retrait devant les polémiques qui agitent notre monde. Je m'accorde un temps de réflexion en profondeur et le silence me semble bien souvent la seule réponse possible devant la situation collective que nous vivons, au risque sinon de tomber dans l'ultracrépidarianisme, c'est-à-dire l'art fort répandu ces temps-ci de donner son avis sur des sujets sur lesquels on n'est pas compétent. C'est Etienne Klein qui a élargi mon vocabulaire en me suggérant d'y ajouter ce mot - ultracrépidarianisme - qui sied fort bien dans les conversations de salon, et permet de clore élégamment nombre de discussions qui ne mènent nulle part. Mais c'est encore un rêve qui m'a suggéré le plus clairement l'attitude à avoir devant l'évolution actuelle de notre monde. Le rêveur qui me l'a partagé me disait au début de notre rencontre qu'il avait été frappé par le fait que, quelques jours auparavant, j'avais annoncé à mes amis Facebook que je me mettais en retrait. Cela l'avait interpellé, et voici ce qu'il a alors rêvé :

Je suis à l'entrée d'une grotte avec une rivière souterraine, et de l'eau à l'entrée de la grotte. Il y a un passage à gauche qui permet d'y entrer et j'y vais, puis je me retrouve à marcher dans l'eau, d'abord peu profonde puis plus profonde. Il parait naturel d'y aller. Le débit se fait plus fort et bientôt, je suis obligé de m'immerger, puis de nager emporté par le courant. Enfin, je sors de la grotte de l'autre côté et je constate qu'il y a là un petit lac avec des rondins de bois qui flottent, et une rivière tumultueuse qui part vers la droite. Une amie est là aussi. Je saute d'un rondin à l'autre pour rejoindre la berge qui est ensoleillée, me semble paisible et lumineuse. L'amie est à l'embranchement entre le lac et la rivière. Elle semble agitée. Je lui demande si elle a besoin d'aide et elle répond, sur le ton d'une leçon :

- On peut faire des choses faciles comme rejoindre la berge ou plonger dans le tumulte de la vie...

Je lui réponds :

- Tu choisis la voie de David Guetta ? Mais que serait la vie si l'on choisissait la voie de Mozart ?

Nous avons exploré ce rêve en écoute intérieure, c'est-à-dire en revisitant le rêve en imagination pour déceler les émotions et sentiments encapsulés par chaque image. Au début du rêve, il est clair que le rêveur est invité à une exploration d'une dimension de l'inconscient qui se révèle un peu dangereuse, soulève de la peur. Il y a cependant une profonde jubilation et un soulagement à y aller, car cela fait longtemps qu'il est appelé à entrer dans ce flux que lui présente le rêve. Surgit alors l'image tout à fait archétypique du soleil qui est régénéré par la traversée de l'obscurité. C'est donc clairement à une initiation auquel le rêveur est convié en s'engageant dans ce passage...

La suite du rêve s'éclaire quand il apparait que l'amie du rêveur est très engagée politiquement et déterminée à se battre. Pour elle, quand le rêveur va ressentir de l'intérieur ce qu'elle exprime, il est clair que la vie est un combat et qu'elle a pour mission de changer le monde. Le fait que le rêveur choisisse d'aller sur la berge lui donne le sentiment qu'il abandonne le combat, qu'il est perdu pour la cause et qu'il est lâche. Cependant, le choix se pose donc finalement pour le rêveur entre la vie selon David Guetta, c'est-à-dire dans un staccato mécanique qui n'a pas d'enracinement dans le cœur, ou la vie selon Mozart, dans une musique universelle qui connecte au divin en trois notes, selon les mots mêmes du rêveur. La musique est une expression intime du sentiment. Du point de l'inconscient, l'attitude juste consiste donc en se mettre à l'écart du tumulte pour aller sur la berge paisible et ensoleillée où il pourra goûter la divine musique. Ce sont la paix et la beauté qui changeront le monde.

J'aurais pu appeler cet article "la voie de Mozart" et rester simplement sur ces derniers mots, qui font écho à ce que disait Dostoïevsky :

« La beauté sauvera le monde. »

Ce rêve, même si ce n'est pas moi qui l'ait rêvé, - mais quand on entend un rêve, il devient "notre" rêve car on le rêve à nouveau - m'a profondément impacté. J'ai souri de l'aller-retour avec le rêveur qui est venu me voir troublé par la position que je prenais de retrait devant les événements, et qui a son tour a alimenté mon évolution intérieure vers une position plus assumée et consciente à camper sur la berge ensoleillée au lieu de me perdre dans le tumulte du monde. C'est le privilège de l'analyste de rêves de bénéficier non seulement de la guidance de ses propres rêves, mais aussi de ce qu'éveillent les rêves qu'il entend...


Je ne vous cacherai pas que j'entends aussi ces derniers temps d'autres rêves qui me donnent à penser que nous allons vers des temps difficiles, dans lesquels il faudra se positionner très clairement sur le plan intérieur. En voici deux qui parlent pour ainsi dire d'eux-mêmes :

La rêveuse arrive dans une clairière où elle ramasse une grande plume d’aigle contenant 7 étoiles argentées. Elle se dirige ensuite vers un pommier. Dans la clairière, il y a des hommes en toges blanches qui semblent faire un rituel. La vision de la rêveuse se dédouble et elle voit d'une part des gens étouffer dans une ville grise, et d'autre part, la cérémonie tenue par les hommes en blanc. Après avoir ramassé la plume aux 7 étoiles, elle se dirige vers le pommier (soleil couchant) et cueille une pomme rouge en s’adressant à la personne à ses côtés : « est-ce vraiment bientôt la fin ? »

On peut reconnaître là un ensemble de symbole archétypiques : la plume d'aigle évoque un lien à l'Esprit renforcé par les 7 étoiles argentées. Le 7 est un chiffre qui indique souvent la complétion d'un cycle temporel, comme par exemple dans les 7 jours de la semaines. Le soleil couchant est un autre élément évoquant une fin de cycle. La pomme symbolise volontiers la connaissance essentielle. La rêveuse semble placée elle aussi devant un choix, ou du moins invitée à prendre conscience de la dualité entre un monde où les gens étouffent, ne serait-ce que spirituellement, et un espace où se perpétue l'ancienne tradition. Les hommes en blanc semblent évoquer la tradition celte des druides qui célébraient des rituels autour des pommiers - cet arbre était considéré comme une des 7 essences consacrées, avec le gui, le noisetier, le chêne, etc. Mais les soufis, les esséniens, et bien d'autres lignées spirituelles sont représentées par des hommes en blanc, et on peut penser que le rêve parle donc simplement de la tradition spirituelle cachée, qui se perpétue au travers des siècles...

La question finale, bien sûr, est glaçante et nous pouvons tou.te.s nous la poser. Il est frappant de voir comment nous pouvons collectivement nous démener pour relancer la machine économique ralentie momentanément par la pandémie, alors que cette même machine va sans doute nous précipiter dans une catastrophe écologique bien plus meurtrière. Mais voilà donc que je risque de me faire taxer d'ultracrépidarianisme. Je m'en tiendrai donc aux rêves, qui semblent indiquer que nous approchons d'un tournant. En voici un autre qui m'a particulièrement saisi :

La rêveuse est dans un désert vert et dorée qui lui fait penser à la Mongolie. Elle voit un général suivie d'une armée avancer, passer devant elle. C'est l'armée des ombres, qui va se déverser sur terre. Les morts arrivent...

Quand elle me raconte son rêve, elle me dit penser à l'armée des morts que mobilise Aragorn dans le Seigneur des Anneaux pour stopper l'invasion des orcs. Elle n'a pas peur, elle est simplement témoin de quelque chose qui semble inéluctable. 


Une partie plus personnelle du rêve, que je ne raconterai pas ici, m'a fait penser au terrible poème de William Butler Yeats "le second avènement" (que j'ai déjà cité ici) qui, dès 1919, présageait des années noires qui approchaient :

Tournant, tournant dans un cercle toujours plus large,
Le faucon ne peut plus entendre le fauconnier.
Tout se disloque. Le centre ne peut tenir.
L'anarchie se déchaîne sur le monde
Comme une mer noircie de sang : partout
On noie les saints élans de l'innocence.
Les meilleurs ne croient plus à rien, les pires
Se gonflent de l'ardeur des passions mauvaises.

Sûrement quelque révélation approche ;
Sûrement le second avènement approche.
Le second avènement ! À peine ces mots dits
Qu’une énorme image issue du Spiritus Mundi
Me trouble le regard : quelque part dans les sables du désert,
Une forme au corps léonin et à la tête d’un homme,
Une fixité aussi terne et sans pitié que le soleil,
Remue ses cuisses lentes, tandis que tout autour
Tournoient les ombres d’oiseaux indignés du désert.
La noirceur tombe à nouveau, mais maintenant je sais
Que vingt siècles de sommeil pierreux
Furent vexés en cauchemar par un berceau,
Et son heure enfin revenue, quelle bête rugueuse
Erre-t-elle vers Bethléem pour naître ? 

« Les meilleurs ne croient plus à rien, les pires se gonflent de l'ardeur des passions mauvaises » - c'est me semble-t-il ce que l'on peut observer sur les réseaux sociaux. Mais on peut espérer, comme nous le laisse entendre le poème, que la noirceur qui s'étend sur le monde présage d'une renaissance... et la musique de Mozart pourrait bien favoriser cette issue. C'est ce que je nous souhaite, en tous cas. 

* * *

Je suis resté en silence tous ces derniers mois, et cependant, je n'ai pas arrêté de parler. C'est un des paradoxes de mon existence. Voici quelques liens pour prolonger cet article et combler le silence jusqu'au prochain :

- Dans une vidéo enregistrée sur Youtube intitulée "demain la paix", je parle d'un rêve que j'ai reçu il y a déjà quelques années et qui donne des indications sur la façon de traverser la crise que nous vivons : demain la paix.

- J'adore lire de la poésie à haute voix. J'ai enregistré un texte de Christian Bobin, "le Christ aux coquelicots", que vous pouvez écouter sur Youtube ou en format audio mp3.

- J'ai aussi enregistré un texte zen essentiel, le Hsin Sin Ming, ce que l'on peut traduire comme "l'écrit sur l'esprit de la confiance sereine", que vous pouvez écouter sur Youtube ou en audio mp3.

- J'ai donné un cours de psychologie des profondeurs (Jung) et d'interprétation des rêves en 10 séances de 3 heures chacune. La partie théorique a été enregistrée en audio mp3. Vous pouvez écouter ici la présentation d'introduction et le premier cours : grandeur et déclin du rêve, et vous pouvez acheter l'ensemble du cours (16 heures d'enregistrement et un ensemble de documents de support du cours) ici : cours d'interprétation.

Enfin, j'ai le plaisir d'annoncer que je reprendrai bientôt mes ateliers en présentiel. Je donnerai du 30 août (soir) au 5 septembre un stage résidentiel à Aniane (Hérault) sur les approches des rêves qui emmènent au-delà de l'interprétation. Pour plus d'information, voyez le flyer du stage "rêves, ailes de l'âme".

vendredi 29 janvier 2021

Chemins de mystère

Cela fait bien longtemps que je n’ai rien écrit pour ce blogue, ni d’ailleurs pour mon blogue poétique ou les différents groupes Facebook que j’administre. Je marche en silence. Je me sens en cela en accord avec la saison : l’automne, et encore plus l’hiver, sont propices à l’introspection et invitent à mûrir tranquillement les projets qui fleuriront au printemps. Cela va aussi avec les temps que nous vivons : je crois qu’un certain retrait, une saine réserve, sont nécessaires dans les moments de crise que nous traversons, au risque sinon de se perdre dans l’agitation de « l’esprit du temps ». Plus je contemple notre situation collective, plus le silence s’impose à moi…

J’ai de bonnes raisons personnelles de m’en tenir à ce silence. J’ai déménagé en octobre et je m’installe doucement dans une nouvelle vie à l’écart de la frénésie urbaine. Je prends refuge dans la proximité des arbres, d’une charmante rivière, des montagnes… et je vous dirai que mon silence est riche des murmures échangés avec ces beaux vivants. A bien les écouter, je constate que leur silence est plus riche que la plupart des discours que j’entends ou que je pourrais prononcer. J'ai aussi été bouleversé par la disparition brutale, dans les derniers jours de 2020, de mon amie Martine Tollet, avec qui j'animais des ateliers de Jeu Archétypal. L'école de mystère était un de nos projets communs, qui donnait une perspective à notre travail. Et puis je suis dans un moment de grande transformation personnelle avec le fait qu’après trois ans d’errance depuis que je suis revenu du Québec, je replante enfin vraiment mes racines en France, au « doux pays de mon enfance ». C’est toute une révolution, au sens premier de ce mot, qui parle d’une boucle qui se boucle, un retour à soi et un retour sur soi.

Mais c’est aussi qu’il y a un chemin de mystère qui s’est ouvert devant moi depuis que j’ai publié mon article sur le Cadeau, annoncé mon intention de me consacrer à la transmission du cadeau reçu de mes merveilleux enseignants. C’est normal : on ne s’engage pas dans une telle démarche sans passer soi-même par les fourches caudines du processus de transformation. Annoncer une telle intention, c’est un peu provoquer la Vie et elle m’a répondu gentiment : « chiche ! » avant de m’inviter à une profonde réflexion. Je suis conscient cependant que j’ai créé quelques attentes en parlant ainsi – j’ai reçu de nombreux messages m’encourageant à aller au bout de mon projet – et c’est pourquoi je vous partagerai ici quelques éléments de cette réflexion, qui dessinent un chemin, ou peut-être simplement un petit sentier qui coure à travers bois…

Claude Carvin (1956)

D’abord, je veux mentionner une réaction à mon article le Cadeau qui m’est venue d’une médecine woman à qui je demande parfois de la supervision dans ma démarche. Elle m’a dit en substance :

- Rappelle-toi, Jean : on ne peut pas transmettre le cadeau. Tout ce que nous pouvons faire, c’est créer les conditions dans lesquelles le Cadeau est reçu…

Je la remercie. Ce point est extrêmement important. L’oublier, c’est tomber dans l’inflation, c’est-à-dire confondre le moi et le Soi, se gonfler comme une grenouille qui se prend pour un bœuf au risque d’éclater. Le Cadeau nous est toujours donné – d’en-Haut, oserai-je dire – et tout ce que nous pouvons faire, c’est de nous efforcer de créer les conditions dans lesquelles il peut être reçu. C’est toute la dialectique de l’effort et de la grâce, pour reprendre le titre d’un merveilleux livre d’Yvan Amar, dont la trace du passage sur cette terre est pour moi une source d’inspiration. Ainsi en est-il de la méditation : les postures, les exercices, les pratiques, ne font que créer l’opportunité d’entrer en méditation… mais la méditation, l’état d’ouverture intérieure, survient sans crier gare, sans rime ni raison.

Il faut donc se garder de toute prétention à transmettre l’essentiel. Je me désolidarise dans une grande mesure du sacred business qui vend du bien-être et des solutions faciles du genre « l’illumination en dix leçons ». L’exploration que je propose, qui vise à l’individuation dans l’acception que Jung donnait à ce terme, ne saurait être un produit de masse, car comme le soulignait le grand psychiatre suisse, la démarche consistant en aller éclairer l’obscurité – qui plus est, avec une lampe obscure (clin d'oeil à un rêve que j'ai entendu récemment) – ne saurait être populaire. On pourrait parler là de « voie initiatique » – pour reprendre les mots de Jung à propos de l'exploration de l'Inconscient –, à condition d'éviter de se gonfler la bouche avec ça et surtout de rappeler que l’initiation implique de mourir avant de mourir, ce qui est la seule façon de pouvoir ressusciter. Par l’évocation de la mort ici, je veux rappeler que le processus ne saurait être guidé par l’ego, que ce soit celui de l’impétrant ou celui de l’enseignant, car, nous dit encore Jung, « toute rencontre avec le Soi est une défaite pour le moi ». Par celle de la résurrection, je pointe vers la quête de la gnose éternelle, ou encore du lapis, de la pierre philosophale. Mais si, dans cette quête, nous ne sommes pas guidés par l’Esprit, alors tout est vain...

Allant plus loin dans ma réflexion, je dois dire que dans le fond, je n’ai pas du tout envie de me poser en enseignant. J'y vois un piège car cela impliquerait de laisser croire que je sais quelque chose, que je serai "arrivé" quelque part. Ce qui m’intéresse pour ma part, c’est le partage et la recherche. La recherche surtout, mais le partage est un moment important de la recherche car il consiste en « vider son sac » pour qu’il puisse être rempli de nouveau. Dans le partage, il y a la notion de réciprocité, et c’est ce qui est passionnant avec l’exploration intérieure : on n’arrête jamais d’apprendre les un.e.s des autres. Mieux, quand on se met à l’écoute du Mystère, par exemple au travers des rêves, celui-ci enseigne tous ceux qui se frottent à lui, aussi bien l’analyste que le rêveur par exemple. C’est ce qui rend absolument passionnant ce travail avec les images intérieures, ce qui en fait une joie sans cesse renouvelée : à chaque pas, il y a une nouvelle découverte, un espace qui s’ouvre, une fleur qui sourit. Et au-delà de la notion de réciprocité, il y a celle de communauté, de mise en commun.

Disons-le clairement : ces richesses auxquelles donnent accès l’écoute du Mystère vivant dans les rêves sont aussi indispensables à la vie, au moins de certain.e.s d’entre nous, que l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons. Elles n’appartiennent à personne. Elles doivent être rendus accessibles à tou.te.s. Cela ne veut pas dire que le temps et les efforts requis pour les communiquer et les rendre accessibles ne méritent pas rémunération, mais cela implique que ce travail doit être fait dans un esprit de service à la communauté. Au fond, l’état d’esprit requis pour approcher ces choses nous est dicté par l’évocation du fait spirituel qui veut que « l’être humain ne se nourrit pas que de pain, mais il se nourrit aussi de la Parole de l’Éternel ». Toute autre approche est vaine et constitue au mieux une tartufferie, au pire une mutilation de l’âme…

Jean-Marc Subira - chemin vers l'infini (2017)

Et puis je dois vous dire que je rencontre une certaine lassitude. Au fond, j’ai déjà pour ma part exprimé l’essentiel en différents endroits, par exemple quand j’ai parlé du « secret de Jung » dans un article, ou du« secret de la joie » dans un autre article, ou encore de la bénédiction dans mon roman « l’arme absolue ». Si vous vous demandez ce que je pourrais bien avoir à communiquer, à partir d'où je désire partager, je vous invite à lire ces textes. Il semble être question de secrets... mais en réalité, il n'y a rien d'ésotérique ou de secret là; ce terme est une façon d'évoquer quelque chose qui semble caché, qui est inconscient... mais est en fait aussi évident que le nez au milieu de la figure, ou comme disent les américains, un éléphant au milieu du salon. 

Ces textes, et d'autres articles de mon blogue, m’ont valu des clins d’œil de quelques-un.e.s qui comprenaient parfaitement, sans plus d’explication, de quoi il est question. Cependant je ne crois pas être plus qualifié qu’un autre pour en parler, et je ne me sens pas particulièrement missionné pour porter « la bonne nouvelle ». C’est même l’inverse : c’est sans doute parce que j’ai la tête dure, et que j’ai besoin d’entendre encore et encore parler de l’essentiel pour l’assimiler que j’éprouve le besoin de partager. On enseigne ce qu’on a besoin d’apprendre soulignait Richard Bach, l’auteur du Messie récalcitrant. Mais j’ai dû apprendre un peu mieux ma leçon depuis quelques temps et j’éprouve moins le besoin d’en parler que de la vivre, ce qui reconduit inéluctablement au silence. Quant à mes ami.e.s chercheuses et chercheurs spirituel.le.s, j’ai envie de les renvoyer simplement au logion de l’Evangile de Thomas que je citais déjà dans mon article sur le Cadeau :

« Que celle/celui qui cherche ne cesse de chercher jusqu'à ce qu'il/elle ait trouvé… »

Il appartient à chacun.e d’aller au bout de la recherche. Nul ne peut le faire à notre place. Il n’y a pas de raccourci. On perd son temps à penser que quelqu’un d’autre que ce que nous portons déjà en nous-même peut nous communiquer la solution de l’énigme que nous sommes. La question se pose et se repose souvent ainsi :

Qu’attendez-vous pour plonger tout.e entier.e dans la recherche sans vous raccrocher à rien, et surtout à l’illusion de ce qu’il y aurait un enseignant, un livre, une école… qui pourrait vous révéler ce que vous savez de toute éternité, mais que vous avez oublié ?

Kabir le dit merveilleusement bien, dans un poème que nous citait souvent Paule Lebrun :

« Quand on cherche pour l’Invité, c’est l’intensité de la recherche qui fait tout le travail »

Mon questionnement est au fond typique de l’étape du retour dont parle Joseph Campbell dans son étude du monomythe. La question se pose toujours : pourquoi tenter de transmettre à nouveau ce qui a été dit mille fois, de tant de merveilleuses façons, et si mal compris ? Il n’y a pas de réponse à cette question, que l’exigence intérieure de vider sa propre coupe pour qu’elle soit à nouveau remplie, et qu’évoque encore l’Évangile de Thomas quand il dit :

« Si vous donnez forme à ce qui est en vous
ce à quoi vous donnerez forme vous sauvera.

Si vous ne donnez pas forme à ce qui est en vous,
ce à quoi vous n’aurez pas donné forme vous détruira. »

On retrouve là une des ambiguïtés du discours spirituel dans notre contexte mâtiné de judéo-christianisme, à savoir une eschatologie tournant toujours autour de la notion du Sauveur, etc. Derrière cette idéologie, il y a toujours la notion du péché originel dont il s’agirait d’être sauvé. Cependant, quand on y regarde de plus près, on s’aperçoit que le grec soteria qui est traduit par « salut » signifie aussi « santé », dans le sens de la plénitude, de l’intégrité retrouvée. Il s’agit de libérer le mouvement de vie de tout ce qui l’entrave, et de passer dès maintenant de l’existence étriquée dans les rets du mental à la grande Vie, éternelle car elle nous dépasse. C’est la motivation fondamentale de tout le travail, de toute la recherche, où que l’on en soit de celle-ci. Et donc, soyons clairs, je ne suis pas intéressé par l’illusion de délivrer un enseignement mais seulement par la recherche commune, et le fait de poursuivre ma propre recherche en accompagnant celle d’autrui. C’est ce que je fais déjà dans mon travail d’écoute des rêves mais je pressens la possibilité d’aller beaucoup plus loin en explorant avec d’autres la question de l’éducation des adultes à la conscience et à la joie.

C’est une question essentielle pour notre temps : comment communique-t-on la Liberté essentielle ? Il s’agit de développer de nouvelles pédagogie, car les anciennes façons d’enseigner – ou encore une fois, de partager – semblent caduques. Plus profondément, il ne s’agit pas de « pédagogie », qui s’adresse aux enfants et où l’on retrouve le biais de supériorité de l’enseignant qui considère les étudiants de haut. On parle assez souvent pour l’éducation des adultes d’andragogie, mais il y a là encore un biais qui laisse entendre qu’on ne s’adresse qu’au masculin, andros en grec, et que cette andragogie a besoin d’être compensée par une gynegogie – une éducation au féminin. En fait, le terme judicieux est en fait aldanagogie, du grec aldaneïn, « faire croître ». S’il y a donc une question que j’ai envie d’explorer avec d’autres chercheurs, c’est :

Comment aider un être humain à croitre ?

Il n’est pas d’autres voies pour le découvrir que de chercher à croître soi-même, de préférence en relation avec d’autres. Pour faire pousser la fleur humaine, il faut l’arroser...

Ces pensées, et différentes considérations du même ordre, m’ont amené à renoncer à l’idée de créer une école de mystères proprement dite, car le terme « école » me dérange – il participe d’un modèle révolu : nous sommes à l’époque où chacun.e est « maître et disciple de soi-même ». Ou plus précisément encore « disciple de Soi », c’est-à-dire que la seule chose qui importe est d’écouter la voix du Maître intérieur qui nous guide, chacun.e, sur notre propre chemin. Je laisse donc tomber toute notion d’école pour garder, et souligner, celle de Mystère et cela me permet de dire que tout ce qui m’intéresse, c’est d’accompagner celles et ceux qui le voudront sur les chemins de mystère qui leur seront propres. 

Il y a toutes sortes de chemins de mystère, qui passent par une confrontation avec les grandes questions existentielles qui traversent la vie humaine. Les chemins que je me propose d'accompagner sont bien sûr pavés de rêves et d'images intérieures, mais non point seulement. On y rencontre nécessairement aussi les questions que nous posent la solitude, le sens de la vie, l’amour, la liberté, la souffrance, Dieu, le mystère de la nature de la conscience, le miracle permanent d'exister, la mort… et il est bien d’autres voies que le rêve pour rencontrer le mystère vivant en nous.

Je me propose donc de mettre en place un accompagnement à un processus d’exploration intérieure qui sera réservé à des chercheuses et des chercheurs qui ont déjà une certaine maturité dans leur recherche. Ce sera une formation, au sens du « donner forme à ce qui est en nous » et de la transmission d’un certain nombre d’outils conceptuels et pratiques, mais surtout pas un formatage. Il faut préciser que, même si nous travaillerons beaucoup avec la matière des rêves et des images intérieures, ce ne sera pas une psychothérapie. Le travail aura sans doute une incidence thérapeutique mais cela ne saurait constituer un objectif premier. Je vise à mettre en place une structure d’accompagnement qui s’adresse à des étudiant.e.s en connaissance de soi qui ont une bonne capacité d’autonomie. Ce que je propose est une démarche très libre, dans laquelle il s’agit essentiellement d’accompagner la recherche de l’étudiant.e en lui amenant les nourritures spécifiques que celle-ci réclame, mais sans exclusive. Il y a une structure tout de même, qui offre un contenant solide et sécuritaire à la démarche, mais c’est une structure qui vise à la liberté, et non à en faire l’économie comme c’est si souvent le cas quand on intègre une école…

Il s’agit d’une démarche ouverte à tout le monde. Elle n’est pas particulièrement réservée aux thérapeutes ou aux personnes voulant devenir thérapeutes même si elles y trouveront bien sûr des éléments pouvant approfondir et consolider leur pratique, en particulier avec l’écoute des rêves, l'imagination active, la pratique de la présence. Les artistes et toutes les personnes à fort potentiel créatif y sont bienvenus, et non seulement : il n’y a aucune contradiction à être cuisinier, coiffeur ou policier, et à s’engager sur le chemin intérieur. Au contraire. Nous avons besoin de policiers qui font ce chemin, et ils ont certainement à en apprendre en terme de relation avec la misère du monde à tous les thérapeutes. Il n’y a aucun prérequis philosophique, spirituel ou religieux : toutes les approches du Mystère sont bienvenues, et tout particulièrement les athées et les agnostiques. Pour ma part, je ne cacherai pas que ma démarche est enracinée dans une sorte d’agnosticisme spirituel qui me fait privilégier le je-ne-sais-pas sur toute certitude qui nous couperait de l’Ouvert, et que je récuse toute forme d’autorité autre que celle du Maître intérieur en matière spirituelle.

Le point de départ est toujours une question existentielle, c’est-à-dire une question qui ne peut trouver d’autre réponse que par une révélation intérieure. Il y a toutes sortes de questions existentielles, qui toutes renvoient à ce qu’on appelle l’investigation fondamentale :

Qui suis-je ?

Celle-ci peut se formuler de toutes sortes de façons selon ce qui appelle l’étudiant.e, par exemple comme un autre koân en forme de :

- Qu’est-ce que l’amour ?

- Qu’est-ce que la vérité ?

- Qu’est-ce que la conscience ?

- Qu’est-ce que la mort ?

- Qu’est-ce que Dieu ?

- Qu’est-ce que le rêve ?

Et puis il y a des questions existentielles qui sont parfois beaucoup plus concrètes :

- Je suis en réorientation professionnelle mais je n’ai aucune idée encore de ce que je vais faire. Qu’est-ce que mon âme veut pour moi ?

- Je suis malade, avec un pronostic fatal ou handicapant à terme. Pourquoi ? Que veut mon âme ?

- Ma vie n’a pas de sens. J’ai envie de mourir… qu’est-ce qui peut me donner le goût de vivre ?

- Quelle est ma mission de vie ?

Ma propre question existentielle sur le chemin de mystère que je marche ces temps-ci est : qu’est-ce que la transmission ?

Il se peut aussi qu’il n’y ait pas de question explicite au niveau du conscient, mais que les rêves ouvrent le chemin ou qu'une personne traverse une crise d'émergence spirituelle. Alors, on reviendra à la question fondamentale : qui suis-je ?

Pour entrer dans les chemins de mystère que je proposerai, il faudra donc venir me voir avec une question. Ce sera le point d’entrée, qui ne fermera rien: cette question pourra évoluer avec le processus. Dans un premier temps, nous discuterons donc un peu de cette question clé pour vérifier ensemble qu’il s’agit bien d’une interrogation existentielle, et non par exemple d’un questionnement intellectuel. J’aurais aussi quelques autres questions à poser au candidat ou à la candidate pour m’assurer qu’il/elle a la maturité requise pour entrer dans ces chemins de mystère. Ce n’est pas tant d’ailleurs que je m’arroge le droit de dire qui est apte ou non à cette recherche que de vérifier que je me sens capable de l’accompagner dans celle-ci… et si je suis amené à formuler un refus, il sera toujours accompagné d’une suggestion pour poursuivre sa démarche en un lieu plus approprié.

A partir de là, la structure proposée est très simple. La seule chose demandée est une rencontre régulière, au moins une fois par mois, pour faire le point sur la recherche de l’étudiant.e, et la participation, au moment qui conviendra à l’étudiant.e, à un stage intensif d’une semaine. Pour le reste, il y aura des stages et des conférences proposés à la carte, des rencontres régulières de groupe pour faire vivre la communauté de recherche, et surtout une grande ouverture à tout ce que l’étudiant.e voudra intégrer dans sa démarche.

La rencontre régulière sera bien sûr l’occasion d’écouter des rêves et de proposer des exercices personnalisés qui viseront essentiellement à donner l’outillage utile pour entrer en dialogue avec la source intérieure. Il s’agira d’un dialogue analytique au sens traditionnel d’un échange qui inclut un Tiers, l’Inconscient… et cependant un travail spécifique qui tient de la confrontation avec un koân – la question existentielle de l’étudiant.e. Une de mes sources d’inspiration dans le développement de cette approche a été les lying qu’offrait Swamiji Prajnanpad, le maître d’Arnaud Desjardins, dont le travail procédait tout autant du Vedanta que de la psychanalyse. A sa suite, je crois que rien n’est plus fécond que la rencontre de ces deux grands fleuves que sont l’observation psychologique et l’investigation radicale...

Les stages courts, d’une journée ou d’un week-end, qui seront proposés viseront essentiellement à pratiquer les différentes formes du travail avec les rêves en les faisant se croiser avec de la méditation et des activités ancrées dans le corps, et en faisant appel à la créativité. Ils seront optionnels, et ouverts à tou.te.s, incluant donc des participant.e.s extérieur.e.s qui ne seront pas engagé.e.s dans la démarche des « chemins de mystère ». Cela a pour but de favoriser toujours un brassage et d’éviter l’enfermement dans un entre-soi. Les étudiant.e.s des chemins de mystère bénéficieront d’une priorité et d'un tarif préférentiel par rapport au publkic, et pourront ainsi constituer leur parcours à leur guise, à la carte. Je leur demanderai cependant, pour que leur stage soit validé, de rédiger un rapport d’intégration. Et en fait, comme un principe des chemins de mystère, il leur sera possible d’intégrer à leur démarche tout stage qu’ils auront fait dans une autre école, avec un autre enseignant, dès lors où ils produiront un rapport sur la façon dont ce stage vient nourrir leur recherche…

Le postulat fondateur de cette « formation » est simple : ce n’est pas moi qui forme, ce qui ne pourrait conduire – comme on le voit trop souvent – qu’à une déformation ou à un formatage. Ce qui forme est à l’intérieur et cela in-forme le chercheur. Tout ce qui vient de l’extérieur, y compris ce que je peux dire ou proposer comme exercice, n’a de valeur que dans la mesure où cela vient nourrir la recherche de l’étudiant.e en connaissance de soi. Si quelqu’un est capable de montrer comment un stage pour apprendre à faire des choux à la crème, ou la lecture des Pieds Nickelés, a alimenté sa recherche, ce stage ou cette lecture seront validés comme faisant partie de sa formation. Cela va avec une évidence fondamentale et cependant révolutionnaire :

Le chemin pour devenir entièrement soi-même, l’être unique que l’on est, ne peut être qu’unique. Et cependant, pour devenir pleinement consciente, cette unicité doit être mise en relation car c’est la relation qui fait ressortir l’unité sous-jacente à la multiplicité des unicités. Ainsi s’opère la conjonction des contraires que nous appelons individuation.

L’approche que je propose est donc entièrement ouverte, mais n’est pas dépourvue de structure ni de focalisation. C’est ce que permettent la concentration sur la question existentielle et l’écoute intérieure du mystère vivant en dedans. Mon objectif en tant que facilitateur de cette démarche est simplement d’offrir un contenant solide au processus intérieur, en veillant en particulier à éviter toute interférence. Il y aura des enseignements théoriques aussi, portant essentiellement sur la psychologie des profondeurs, les rêves et les archétypes. Les étudiant.e.s seront invité.e.s à explorer des notions comme l’ombre, l’anima et l’animus, le Soi… mais sans perdre de vue que ce sont des réalités vivantes, agissantes, et non des concepts. Nous réfléchirons ensemble à tout ce qui peut servir des stratégies visant à la guérison, à l’éveil, à l’illumination du cœur. Je demanderai des fiches de lecture mais celles pourront aussi porter sur des livres qui ne seront pas dans la bibliographie que je propose. En effet, il s’agira encore et toujours d’aller examiner dans celles-ci ce qui alimente la recherche, ce qui nourrit l’être essentiel…

Quant à la sanction à l’issue du processus, il ne faut pas compter sur un diplôme. Tout au plus offrirai-je à qui le voudra un certificat comme quoi il a parcouru un chemin de mystère avec moi. Cela ne vaudra sans doute rien de plus que le poids du papier sur lequel ce sera écrit. Pour ma part, je sais d’expérience que la seule diplômation qui vaille est intérieure et relève de l’éclat de rire qui survient quand la question accouche de la réponse dont elle était enceinte. Nul ne peut savoir combien de temps cet accouchement pourra requérir mais la démarche que je propose sera limitée dans le temps à deux années au maximum, et valorisera au premier chef l’autonomie des étudiant.e.s. Ceux-ci seront toujours libres d’interrompre au moment qui leur conviendra le cheminement avec moi. Et de toute façon, nous pouvons compter sur les rêves pour ne pas laisser s’installer une dépendance illusoire si le processus intérieur n’est plus nourri...

Si vous êtes intéressé.e., avez des questions ou voulez plus d’information sur les modalités pratiques, vous pouvez me contacter par email à voiedureve(at)gmail.com.

Je lancerai officiellement l’aventure à partir du moment où un nombre suffisant d’étudiant.e.s se seront engagé.e.s pour constituer une petite communauté de recherche. Je n’accepterai dans un premier temps qu’un nombre limité à une dizaine, ou douzaine tout au plus, d’étudiant.e.s pour pouvoir leur accorder l’attention que leurs recherches requièrent. Et la tenue de stages dépendra de l’évolution des conditions sanitaires…

Pour conclure cette présentation, je vous dirai un rêve qui m’est venu alors que je marchais en montagne avec cette question de la transmission du Cadeau que j’ai évoquée dans l’article précédent. Il me suggère en fait tout autre chose que la création d’une école et dessine mon propre chemin de mystère. Dans ce rêve :

J’apprends à jouer de l’orgue. Ma compagne me soutient silencieusement par sa présence. Un homme m’interroge : pourquoi est-ce que j’apprends à jouer de l’orgue ? Je lui réponds qu’en fait, c’est parce que j’aime raconter des histoires. Et pour lui montrer que je sais raconter de bonnes histoires, j’en improvise une. C’est l’histoire de Christophe Colomb qui a prétexté qu’il allait chercher un paquet de cigarettes pour quitter son épouse et partir à la découverte du Nouveau Monde…

Comprenne qui pourra. Vos résonances m’intéressent. Pour moi, ce rêve est assez clair et je sais assez précisément ce que j’ai à faire. La transmission du Cadeau, en ce qui me concerne, passe par le fait de raconter des histoires, ce qui est ma façon de jouer de la musique sacrée. Je suis plus intéressé dans le fond par l'écriture de bonnes histoires que par l'enseignement, qui supposerait que je sache quelque chose. C'est ce que me pointait Paule Lebrun quelques temps avant sa naissance au ciel :

- Pour toi, Jean - me disait-elle - c'est simple : l'accompagnement individuel nourrit les ateliers et l'enseignement, qui à leur tour nourrissent l'écriture...

C'était sa médecine que de nous voir ainsi en transparence.

L’histoire que je raconte dans ce rêve est d’une certaine façon la mienne. Mais personne ne peut aller découvrir le Nouveau Monde tout seul. C’est une aventure qui réclame une communauté de recherche. Pour partir à Argos, à la conquête de la toison d'or – une histoire qu'affectionnait particulièrement ma chère amie Martine Tollet , il faut une équipe d'Argonautes. Alors voilà : disons que j’ai affrété une Caravelle qui s’apprête à quitter le port pour partir vers l'horizon, à la découverte de la Nouvelle Terre. Voulez-vous être du voyage ?